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PRINCETON, N. J.
Purchased by the
Mrs. Robert Lenox Kennedy Church History Fund.
BR 845 .D68 18^4 v 2
Douen, 0. 1830-1896
Nantes a Paris d'apr es dej
LA RÉVOCATION
DE
L'ÉDIT DE NANTES
A PARIS
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University of Ottawa
http://www.archive.org/details/larvocationdel02doue
LA RÉVOCATION
DE
L'ÉDIT DE NANTES
A PARIS
D'APRÈS DES DOCUMENTS INEDITS
O. DOUEN
(I Ils ne pouvaient ni naître, ni vivre, ni mourir
en liberté » (Brousson).
"La violence n'a qu'un cours borné par l'ordre
de Dieu, qui en conduit les eS'ets à la gloire de
la vérité qu'elle attaque » (Pascal).
TOME DEUXIÈME
PARIS ^
LIBRAIRIE FISCHBACHER
(société anonyme)
33, RUE DE SEINE, 33
1894
Tous droits réservés.
STRASBOURG, TYPOGRAPHIE DE
FISCHBACH
XIV
PASTEURS ET ANCIENS
Au moment de fouler aux pieds l'Édit qu'il avait solennellement
juré d'observer, ainsi que son père et son aïeul, Louis XIV avait le
choix entre une violation ouverte, effectuée en vertu de son bon
plaisir, supérieur à toutes les lois, et une violation dissimulée, men-
songère et honteuse d'elle-même. Ce fut la dernière qui prévalut.
Selon le préambule de l'édit révocatoire, Henri IV n'avait donné
l'Edit de Nantes que «pour maintenir la tranquillité dans son
royaume, afin d'être plus en état de travailler, comme il avait
résolu de faire, pour réunir à l'Eglise ceux qui s'en étaient si faci-
lement éloignés». D'Henri IV, assassiné par les jésuites à cause de
son Édit «perpétuel et irrévocable», le préambule fait un jésuite
jaloux de détruire ce même Édit promulgué uniquement pour l'ap-
parence; ainsi de son fils et de son petit-fils. Le dessein de la réu-
nion n'ayant pu être réalisé par notre aïeul ni par notre père, nous
y « sommes entré dès notre avènement à la couronne » •. Aujour-
d'hui que l'Edit est devenu inutile par la conversion du plus grand
nombre de nos sujets de la R. P. R., nous l'abrogeons pour effacer
le souvenir des troubles que le progrès de cette fausse religion a
causés dans notre royaume.
• «D'où vient, demande avec raison est engagé par sa parole royale, et par
Bayle, que le roi a dit tout le contraire la reconnaissance qu'il a des preuves
à la tête de ses arrêts, pendant près de qu'ils lui ont données de leur fidélité
quarante ans, et surtout dans une lettre pendant les derniers mouvements? D'où
écrite à M. l'électeur de Brandebourg en vient enfin qu'en l'année i632, ,il leur
l'année 1666, où il dit ç«'i7 prend soin accorda une Déclaration si favorable r»
qu'on maintienne ses sujets de la R. P. R. (La France toute callwliq., dans le Com-
dans tous les privilèges qui leur ont été ment, philosophiq., Rotterd., 1713, in-12,
concédés, et qu'on les fasse vivre dans I, 42).
Mue égalité avec ses autres sujets. Qu'il s'y
2 Révocation de rEdit de Nantes à Paris.
En conséquence, Sa Majesté défend aux protestants de s'as-
sembler pour l'exercice de leur religion ; elle bannit les pasteurs
qui ne voudront pas se convertir, leur ordonne de vider le royaume
dans la quinzaine et leur interdit d'y prêcher sous peine des galères;
elle ofifre à ceux d'entre eux qui abjureront une pension d'un tiers plus
forte que leurs émoluments, et des facilités pour se faire recevoir
avocats; elle supprime les écoles protestantes, décrète que les
enfants seront baptisés par les curés, elle interdit de quitter le
royaume sous peine des galères, et invite les autorités à veiller à
l'exécution de la loi contre les relaps. Jusqu'ici tout s'enchaîne
logiquement; la fin seule est en contradiction avec ce qui précède.
Comme effrayé de l'acte qu'il vient d'accomplir, et du retentisse-
ment que ce multiple crime aura dans les cours étrangères, le
rédacteur du nouvel édit essaie d'en atténuer la portée à l'aide
d'une disposition, qui semble ajoutée après coup et dictée par les
scrupules de quelque légiste, Harlay, par exemple: «Pourront au
surplus lesdits de la R. P. R., en attendant qu'il plaise à Dieu de
les éclairer comme les autres, demeurer dans les villes et lieux de
notre royaume... et y continuer leur commerce et jouir de leurs
biens sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte de ladite
religion à condition, comme dit est de ne point faire d'exercice».
Au reste, cet article fut violé aussitôt que signé i, si bien que plu-
sieurs historiens n'y ont vu, à tort croyons-nous, qu'un raffinement
d'hypocrisie. — Tel est le contenu de l'édit révocatoire, qui a fait
à la France une incurable blessure.
Comme s'il eût tardé au roi de voir la réalisation de l'antique
oracle : Epée, frappe le berger et les brebis seront dispersées'^, l'article
' Dès le 8 novembre, Louvois écrivait niàtres, et mettiez plus de gens de guerre
à l'intendant De Gourgues: «Quelques- chez eux pour les mieux détromper de la
uns de ceux qui ne sont pas convertis, fausse idée qu'ils ont prise de cet édit».
croient qu'ils n'ont plus à appréhender Louvois recommande ensuite de punir
d'être pressés de changer de religion de- ceux qui se moquent de leurs coreligion-
puis que l'édit portant révocation de celui naires trop pressés de se conveitir, en
de Nantes a été enregistré, dont ils croient leur disant que, s'ils eussent été plus
que la dernière clause les doit mettre à fermes, ils jouiraient de la liberté, (Ms.
couvert de ce qui a été pratiqué jusqucs Gourgues, Biblioth. du prot.) Kn outre,
à présent [euphémisme) pour porter les Seignelay, écrivait à Harlay le 25 no-
religionnaires à se convertir. Sur quoi vembre: 11 faut attendre avant de publier
Sa Majesté m'a commandé de vous faire la déclaration sur l'éducation des enfants
savoir que rien no doit vous empêcher et sur l'article I2 du dernier édit (Fr.
de continuer à presser les religionnaires, 17421, f° 124). Cette nouvelle déclaration
tajit nobles que roturiers, de se faire ins- qui ôtait leurs enfants aux protestants
truire et de changer de religion, et pour les faire élever par des parents ca-
qu'elle juge à propos que, dans ces com- iholiques, ne parut qu'un janvier iG>iG.
mencenienta, vous ayez plus de sévérité '' Zacharie, Xlll, 7.
contre ceux qui vous paraîtraient opi-
Pasteurs et Anciens. 3
relatif aux pasteurs fut agravé pour ceux de Charenton : Allix,
Mesnard, Gilbert, caché depuis le commencement de février à
l'ambassade de Hollande, et Daillé fils, que la maladie empêchait
depuis longtemps de faire aucune fonction *, n'eurent que quarante-
huit heures pour sortir de Paris. En vertu d'une autre exception
qui l'honore, en montrant qu'il tenait le premier rang dans le ressen-
timent du clergé, Claude fut contraint de partir dans les vingt-
quatre heures.
La bibliothèque du protestantisme possède de lui deux por-
traits gravés d'après Laurent 2. Le premier, où les traits sont
très accentués, les yeux énormes, la moustache absente, donne à
sa physionomie une apparence de rudesse. Dans le second, où les
plis du menton indiquent un âge plus avancé, règne un air de
douceur et de bonté qui attire le regard ; la lèvre inférieure y est
moins forte et la moustache apparaît, mais à peine perceptible.
Claude ne voyait que d'un œil (le mauvais devait être l'œil gauche)
et avait un défaut de prononciation ou un organe désagréable qui
fit dire à Morus, lorsqu'il fut question d'appeler à Charenton le
ministre de Montauban : Il aura toutes les voix pour lui, hormis la
sienne. «C'était, dit Wylie^, un homme fort simple, négligé dans
sa mise et rendu d'un accès difficile par la multitude de ses occu-
pations. Bien qu'il ne payât pas de mine, il prêchait avec puissance,
étant plein de son sujet et parlant d'une manière très grave et
posée». «Claude a partout, dit Vinet^ l'éloquence de la raison,
mais celle de l'âme émue, de l'onction, lui manque presque entière-
ment ». A notre point de vue moderne, il ne s'est montré orateur
qu'une fois en sa vie, non pas dans le discours d'adieu qui lui est
faussement attribué, mais dans le sermon prêché à La Haye pour
le jeûne du 21 novembre i685. Prédicateur habituellement froid et
compassé, il a trouvé ce jour-là dans son cœur brisé, des accents
pathétiques et une puissance d'émotion qui manquent à ses autres
discours. Daillé excepté, il fut le plus grand de nos controversistes ;
son vrai titre de gloire est d'avoir soutenu contre Rome la cause
' Le nom de Bertheau ne figurant ni avait épousé en premières noces Louise
au procès-verbal du 28 septembre dans Elle. I! n'a pas d'article dans la France
lequel Delamare a noté les livres saisis prot. — Il existe dans la sacristie de
chez les pasteurs, ni dans les papiers Penthemont un très beau portrait à
relatifs au dépait de ceux-ci, il y a lieu l'huile, de Claude.
de présumer que, interdit par l'arrtt du ^ Agnew, French protestant exiles, in-
Conseil du 3 août i68J, le suffragant de f», II, 328.
Daillé gagna Londres avant la Révocation. * Hist. de ta prédicat., p. 319.
Jean Laurent, peintre huguenot, qui
4 Révocation de fÉdit de Nantes à Paris.
du libre examen, bien que sa réponse à Bossuet et sa conduite
envers le pajonisme attestent une regrettable défaillance. En re-
vanche, il fut sans reproche comme sans égal dans les nombreuses
suppliques et mémoires où il défend, avec autant de mesure que
d'énergie, les droits des Eglises. Ses Plaintes, publiées peu après
son arrivée en Hollande, resteront l'immortelle protestation du droit
contre une tyrannie dont l'histoire offre peu d'exemples aussi
complets 1.
«Son collègue Allix était, selon Wylie^, franc, ouvert, très
versé dans la science rabbinique, et aisément accessible. Il tenait
chez lui des conférences hebdomadaires auxquelles assistaient plu-
sieurs docteurs de Sorbonne. En chaire il se montrait vif et hardi;
après avoir lu son texte, il mettait son chapeau d'une façon cava-
lière, tandis que Claude enfonçait le sien des deux mains. Il y avait
entre eux quelques différends; Allix disait qu'il aurait pu vivre
quarante ans à côté de M. Claude sans les porter en chaire, et
se plaignait que M. Claude n'usât pas de la même réserve ».
Cette note caractéristique vaut un portrait. L'abbé de Longuerue
mettait Allix au-dessus de Claude et l'appelait le plus savant des
ministres de Charenton. Vinet ne s'est point occupé d' Allix, que
Sayous^ qualifie de «prédicateur sobre, clair et de grand savoir».
Ostervald, son disciple et son ancien commensal, l'appréciait de la
manière suivante ' :
M. Allix est celui qui a fait les meilleurs sermons que nous ayons, i» Il
explique l'Écriture comme il faut, 2" il presse fortement la réformation des
mœurs. Son sermon des malheurs de l'impémlence est une des meilleures pièces
que nous ayons. 3° Il ne s'amuse pas à la bagatelle, aux pensées ingé-
nieuses, etc.
Sa prédication toujours grave et édifiante insistait plus qu'au-
cune autre sur la nécessité de l'examen personnel ^ qu'il démontra
' I-'ouvrage fut brûlé à Londres par le père de famille eût la loi, qu'il l'étudiai et
bourreau. (BuUet., 3» série, X, 617). <!"''' l'enscign.'U ù sa famille... II ne sulTisait
« Agnew, Frcucli protestant exiles, in- P-'^^ ''<^ rechercher l'antiquiK-; elle peut sou-
f" M ^iS vent Ctre jointe avec l'erreur;... mais il fal-
' .'...7 ',-„., ,, ., '^it chercher dans l'antiquiti; celle qui est
3 Littéral, fr. a l'étranger. II, gS. ^.^j^ ,^ b„„ chemin...
* De l exercice du ministère sacre, „ Vous êtes tOmoins que nous sommes inli-
Bâle, I/Sg, p. 32. nimcnt Cloigm^s de vous prescrire un acquics-
'■'" EnquOrcz-vous, dit le prophète. Ce terme cernent aveugle aux dogmes de la religion,
n'exprime pas seulement une recherche que et d'cmpCcher que vous n'entriez dans l'exa-
l'on fait par une espèce de bienséance, sans mcn de la crOancc que vous professez. Com-
y être obligé; ce n'est pas un conseil qu'on bien de fois vous avons-nous sommés de
soit libre de suivre ou de négliger. Il près- consulter la règle divine que Dieu vous a
crit un devoir que Dieu avait imposé d'une laissée? Combien de fois vous avons-nous
manière très expresse, en voulant que chaque marqué que c'est de cet examen que dépend
Pasietirs et Anciens. 5
dans une dissertation latine ' non moins remarquable par l'étendue
des recherches que son traité sur Bertram. Pajoniste résolu, il était
en mésintelligence avec Claude ; de là sans doute l'accusation
d'arminianisme « et peut-être de quelque chose de pis », que celui-ci
formulait contre lui dans une lettre adressée à Isaac Claude, son
fils.
Un court séjour à la Bastille, suivi d'un exil de huit mois
(1683-1684), n'avait point affaibli en Mesnard le sentiment du de-
voir; à peine de retour à Paris, au lieu de suivre l'exemple de son
collègue De Langle, passé en Angleterre avant le temps, il refusa,
en mai 1684, les offres de l'Église française de Londres qui voulait
lui adresser vocation. D'après les informations de la police, au
contraire, la perspective d'être bientôt contraint de s'éloigner sans
avoir pu vendre une maison qu'il possédait dans le quartier des
Lavandières (Fr. 7081 f° 19) et une autre qu'il avait fait construire
sur la montagne Sainte-Geneviève, proche la fontaine, et qui lui
coûtait 25,000 livres^, l'aurait plongé dans un abattement voisin de
la défection. Delamare écrivait à La Reynie, au mois de février i685:
Dans une conversation tenue le i5 chez la veuve Drelincourt, cette veuve
dit que tous leurs ministres étaient consternés de l'obligation dans laquelle
on les engageait de quitter Paris au bout de trois ans [ordonnance du mois
d'août 1684], et que l'on appréhendait fort que plusieurs ne quittassent leur
religion; que dès à présent on avait remarqué beaucoup de refroidissement
dans le sieur Mesnard, qui abandonnait presque tous ses exercices; qu'il avait
refusé d'aller consoler les malades; que c'était un homme qu'ils croyaient à
demi-perdu pour eux, et qu'ils n'avaient plus de confiance en lui. . . L'on a su
de leur servante que, quand iVIesnard et sa femme parlent de quitter Paris, ils
sont l'un et l'autre dans un grand chagrin, et qu'en effet il est moins assidu à
ses exercices (Fr. 7052, f» 33i).
Il résulte de la correspondance intime de Claude, que la police
était ici, comme en mainte autre circonstance, induite en erreur par
ses espions, obligés de fournir des renseignements quelconques
pour gagner leur argent. Écrivant chaque semaine à son fils, et lui
dépeignant avec une exagération empreinte de pessimisme, le triste
votre consolation et le repos de votre cons- i Dissevtatio de concilionim quorumvis
cience, aussi bien que votre affermissement definitionibus ad examen revocandis.
dans la piété " {Douze sermons de P. A., Rottcrd., , , , ...
1685, p. 16 et 48). " ^"^ troisième, située dans la rue Ga-
Noiis avons 'le regret de n'avoir pu |ande, figure, en 1688 sur les comptes de
nous procurer ses Réflexions cntigues et ^^ ''^"^ '''^^ '"""^. ''^ ^"S't.fs comme
théologigues sur la controverse de rÉplise, ^y^^"' .^PPf".î""/ ^'""^■"'* "=' =" ^°"
1(386, qui doivent être relatives au Pajo- beau-pere (1 1 14).
nisme.
6 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
état de l'Eglise de Paris, comment aurait-il pu ne pas lui confier ses
craintes à l'égard de son collègue, si la conduite de celui-ci eût été
de nature à agraver encore la situation? Or il n'y a pas dans ses
lettres un seul mot qui permette de supposer que Mesnard, qui a
donné des preuves éclatantes de son dévouement et de sa fidélité,
ait négligé ses fonctions à l'approche de la Révocation, et perdu la
confiance du troupeau'. Bien au contraire, le confesseur Théodore
de Béringhen parle ^ d'une « belle prière de M. Mesnard, qui courut
manuscrite quelque temps avant la désolation de l'Église », et qu'on
lisait habituellement dans les familles le vendredi saint, avec le
sermon si touchant de Claude, prononcé un jour de jeûne à La
Haye, et dont on avait fait tant de copies en France. Mesnard n'a
laissé, semble-t-il, qu'un ouvrage traitant de la doctrine de l'âme
d'après l'Écriture.
Gilbert n'a rien écrit. On ne possède de Daillé fils que la revi-
sion du Nouveau-Testament qu'il a faite avec Conrart; et de
Bertheau, prédicateur éloquent, en dépit de son extérieur défavo-
rable^, que deux volumes de sermons et un de discours sur le
catéchisme.
La date des trois pièces suivantes montre que ce n'est point,
comme l'a cru Benoit (V 906^, parce que Claude avait déjoué le
complot du 21 octobre, qu'on l'obligea de partir avant les autres ;
mais bien parce que ce « séditieux », comme l'appelait M""= de
Maintenon, méritait un châtiment particulier.
Fontainebleau 21 octobre i685.
A M. de La Reynie.
Le roi ne voulant pas que les ministres de Charcnton restent à Paris après
la publication de l'édit qui défend l'exercice de la R. P. R. dans le royaume, je
remettrai entre les mains d'un valet de pied de Sa Majesté un ordre pour
obliger le ministre Claude à en sortir vingt-quatre heures après la publication
de l'cdit, et le valet de pied le conduira jusque sur la frontière, du côté qu'il
voudra sortir du royaume; et Sa Majesté m'ordonne de vous dire de déclarer
de sa part aux autres ministres de Charenton, le jour de la publication de
' Il est regrettable que Haag ait rcpro- la R. P. R. qui peuvent ctre mandes dans
duit cette accusation sans la contrôler. les bureaux de la police, mémoire qui
On craignit, dit La France prot., que l'ut dressé après le 23 octobre et avant le
Mesnard «ne finît par abjurer à l'exemple 28 décembre i683 (Fr. 70?!, {" 41.).
de son beau-pijre». Or, loin d'avoir ab- 2 Cinquante lettres d'exhortation, p. 2y'i.
juré avant la Révocation, Alexandre Ma- ' Agnew, in-f». II, 229.
riettc figure sur un Mémoire de ceux de
Pasteurs et Anciens.
l'édit, que son intention est qu'ils sortent de Paris dans deux fois vingt-quatre
heures, et que vous teniez la main à ce que cela s'exécute ponctuellement...
Au même.
De Seignelay
Du même jour.
Monsieur, je vous envoie le valet de pied qui doit conduire le ministre
Claude hors du royaume, afin que vous lui remettiez demain l'ordre du roi à
l'heure que vous jugerez à propos.
De Seignelay
De par le roi, il est ordonné à La Guerre, valet de pied de Sa Majesté, de
se transporter incessamment dans la maison du sieur Claude, ministre de la R.
P. R. à Charenton, et de lui faire commandement de la part de Sa Majesté de
sortir de la ville de Paris dans vingt-quatre heures au plus tard, pour se retirer
incessamment hors du royaume. A l'eftet de quoi le sieur La Guerre l'accom-
pagnera jusque sur la frontière par laquelle il désirera de sortir. Fait à Fon-
tainebleau le 21 octobre i685, Signé Louis, et plus bas Colbert, et scellé du
cachet de Sa Majesté.
Claude reçut cet ordre le 22 à dix heures du matin. Il partit
le lendemain avec sa femme, sans prendre de certificat, la présence
du valet porteur de la lettre de cachet, suffisant pour lui ouvrir la
frontière. Il se dirigea vers Bruxelles, en passant par Cambray, où
il coucha et fut régalé, dit-on, de quelques rafraîchissements par
la politesse des jésuites. Chemin faisant il rédigea la demande sui-
vante :
A M. le lieutenant-général de police.
Supphe humblement Jean Claude, ci-devant ministre de la R. P. R., disant
qu'en exécution des ordres du roi, il est sorti de cette ville de Paris le vingt-
troisième de ce mois, pour se rendre en Hollande. Et comme il n'a emporté
avec lui qu'un coffre et une petite cassette dans lesquelles il y a seulement
leur linge et habits à lui nécessaires, et à la demoiselle sa femme, qui ont été
vus et plombés à la douane en présence du commissaire Gazon, suivant l'ordre
par vous donné. Sont restés en sa maison ses meubles et hardes, qui peuvent
composer douze à treize ballots, y compris ses livres * et linge qu'il désirerait
faire venir en Hollande... Ce considéré, il vous plaise, sous le bon plaisir de
Sa Majesté, lui permettre de faire mener lesdits ballots à la douane de cette
ville de Paris, pour y être plombés et ensuite les faire parvenir en Hollande
où il va faire son séjour (Fr. 7080, f" 21).
' 11 s'agissait sans doute d'ouvrages le reste de mes livres pour les sauver de
non protestants; car Claude avait écrit le l'arrêt de la suppression».
7 septembre à son fils: uOn vous envoie
8 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Avant de se retirer à Saint-Denis pour y attendre un passe-
port 1, AUix avait adressé à La Reynie un placet analogue :
Monsieur le lieutenant-général de police.
Supplie humblement Pierre Allix, ci-devant ministre de la R. P. R à
Charenton, disant que, suivant l'ordre que vous lui avez donné de la part de
Sa Majesté, il est obligé de sortir incessamment de cette ville de Paris et dans
quinzaine du royaume, en conséquence de la déclaration vérifiée le 22 du
présent mois d'octobre, et afin qu'il puisse exécuter ledit ordre verbal et décla-
ration sans aucune opposition ni empêchement dans les lieux où il passera, il
lui est nécessaire d'avoir une attestation ou certification qu'il était ministre
audit Charenton, et que damoiselle Marguerite Roger^ est sa femme, et qu'il a
trois enfants mâles, savoir Pierre Allix, âge d'environ six ans; Jacques Allix,
âgé de trois ans et demi, et Thomas Allix, âgé de proche d'un an et qui est
encore à la mamelle. Ce considéré. Monsieur, il vous plaise lui donner acte et
certificat (et lui permettre emporter ses livres et ses meubles) de ce que dessus
et vous ferez bien. Pierre Allix
La supplique de Mesnard était ainsi conçue :
La famille de Jean Mesnard, ci-devant ministre à Charenton, est composée
de sa femme, de cinq enfants, dont le dernier est à la mamelle [et dont le plus
âgé n'a que sept ans], d'une nourrice et d'une servante. Il a quelques meubles
et livres. Il sortira de Paris mardi au soir [28] ou mercredi matin [24] avec
sa famille. M. le lieutenant de police est supplié très humblement d'envoyer
chez le sieur Delpit, rue Pavée, les ordres du roi dont ledit ministre a besoin
•pour sortir sûrement du royaume avec sa famille. Ils vont en Hollande par la
route de Bruxelles (Fr. 7o5o, f" 204 et 7052, f 36o).
En partant pour l'exil, les ministres conservaient donc une
dernière illusion: ils croyaient la majesté royale incompatible avec
le rôle de voleur de grand chemin, et incapable d'attenter par voie
indirecte à la vie de leurs plus jeunes enfants. Ils furent bientôt
détrompés. Leurs meubles et leurs livres, on les confisqua; les
nourrices, on les leur refusa.
Pierre Allix, écrivait De Ménars à Seignelay le 24 octobre, m'a demandé
un certificat pour passer en Angleterre avec sa femme et trois garçons, l'un
âgé de six ans, l'autre de trois ans, et le troisième de onze mois, qui a une
nourrice; il demande qu'elle soit comprise dans le certificat avec des ballots
> Voici la formule envoyée à tous les sent mois d'octobre, lequel ministre avec
intendants: a Nous.... certifions que... ci- sa femme et ses enfants de l'âge de ... et
devant ministre de la R. P. R. à ..., qui de ... s'en va à ... sortant du royaume
est de notre département, a pris la réso- par. . . et passant par tel et tel heu»
lution de se retirer aux pays étrangers, (O' 2g). , , .
en conséquence de la permission qui lui » Fille de Jean Roger, marchand de
en a été donnée par l'édit du roi du pré- Paris, fort riche et fort intéresse.
Pasteurs et Anciens. 9
de hardes et de livres; je lui ai donné pour lui, sa femme et ses enfants, et je
lui ai refusé le reste, cela passant mon pouvoir. Je vous supplie, Monsieur, de
demander sur cela l'intention de Sa Majesté (Fr. 7044, i" 176).
En agissant ainsi De Ménars ne faisait que se conformer à l'ordre
formel qu'il avait reçu le 21 de Seignelay:
Dans les certificats que vous expédierez aux ministres qui voudront se
retirer, vous devez ne comprendre que leurs personnes, celles de leurs femmes
et de leurs enfants de l'âge de sept ans et au-dessous, l'intention de Sa Majesté
étant que leurs enfants qui auront plus de sept ans restent dans le royaume,
et qu'ils ne disposent pas de leurs immeubles (Corresp. ad/ii., IV, 377).
Les conséquences furent horribles. Privés d'allaitement au
commencement de la mauvaise saison et pendant les fatigues d'un
long voyage, Thomas Allix et Henriette Mesnard, qui n'avait que
huit mois, ayant été baptisée le 18 février (née le 16 ou le 17), suc-
combèrent. M™^ Allix eut toutes les peines du monde à franchir la
frontière; comme elle était plus jeune que son mari, on prétendait
la retenir sous prétexte qu'elle était sa fîUe ou sa sœur (Benoit,
V, 906).
On ne permit aux ministres, dit Claude {Les Plaintes, p. gS), ni de disposer
de leurs biens, ni d'emporter aucuns de leurs meubles et de leurs effets. On
leur contesta même leurs livres et les papiers de leur cabinet, sous prétexte,
disait-on, qu'ils devaient justifier que ces livres et ces papiers n'avaient pas
appartenu aux consistoires. D'ailleurs on ne leur voulut accorder ni père, ni
mère, ni frère, ni sœur, ni aucun de leurs parents, quoiqu'il s'en trouvât plu-
sieurs d'imbéciles, de caducs, de pauvres, qui ne pouvaient subsister que par
leur secours. On alla jusqu'à leur refuser ceux de leurs propres enfants qui
étaient de l'âge de sept ans et au-dessus; on leur en ôta même qui étaient
au-dessous de sept ans, et qui pendaient encore aux mamelles de leurs mères.
On leur refusa des nourrices pour des enfants nouveaux-nés, que les mères
ne pouvaient nourrir.
La lettre de Ménars du 24 octobre contient sur un autre
ministre de Charenton les renseignements suivants :
Abraham Gilbert,... qui est fort goutteux et qui ne peut marcher sans
secours, demande permission d'emmener en Suisse avec lui son valet et sa
servante. Je la lui ai donnée pour lui et pour Marie Thomasset, sa femme,
seulement. Il va en Suisse. Si le roi trouve bon que je lui donne un certificat
pour son valet et sa servante, un de ses amis lui a promis de le retirer et de
le lui envoyer. Il a un fils ministre en Poitou, et une fille mariée qui demeure
à Paris.
Muette sur le départ de Daillé et sur celui de Bertheau, la
même lettre mentionne plusieurs autres ministres qui avaient aussi
demandé des certificats:
lo Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
«J'ai envoyé (Jean) Icart, ministre à Millau, à M. de La Ber-
chère, intendant de Montauban. Comme il n'a pas le temps d'aller
à Montauban et de sortir du royaume dans la quinzaine, je lui
donnerai un certificat si Sa Majesté le veut ' ».
Philippe de Chenevix, ministre de Limay, proche Mantes, dont
un fils était garde du roi d'Angleterre, et dont une fille était dans
la tour de Londres avec la duchesse de Montmouth. Un autre de
ses enfants restait à Paris chez son cousin Monginot.
Etienne Girard, ci-devant ministre à Corbigny, près Nevers.
Jérôme Satur, ci-devant ministre à Mortcerf, bailliage de
Meaux (réfugié à Paris depuis l'interdiction de son temple, en avril
ou mai).
François Mutel, ministre de Coucy-la- Ville, venu à Paris, avec
sa femme, son fils âgé de dix-sept ans, sa fille âgée de seize ans, et
une servante, pour se mettre en mesure d'obéir à l'édit, tomba
malade, et étant à l'extrémité, demanda du temps pour se rétablir
(O' 29). La Reynie lui accorda huit jours (Fr. 7o53 f° 848) et garda
les enfants ainsi que la domestique. La fille fut mise aux Nouvelles-
Catholiques^.
Nous avons aussi trouvé dans les papiers de La Reynie le
placet que voici :
Daniel Dutens, ci-devant ministre de la R. P. R. à Sorgcs, près d'Angers,
supplie très humblement Sa Majesté de lui accorder la permission de se retirer
en Angleterre avec sa femme et ses trois enfants, savoir une fille ainée, de
dix-neuf ans et deux garçons: l'un, âgé de dix, et l'autre, de huit ans, et le
suppliant priera Dieu, etc. (Fr. 7o53, f» 400).
On garda certainement les enfants. Selon La France protestante,
Dutens se retira en Hollande ; cependant son nom ne figure pas sur
la liste si exacte dressée par M. Gagnebin. Il ne figure pas davan-
tage dans l'ouvrage d'Agnew.
Bien que Grostéte, pasteur à Lizy-sur-Ourcq eût obtenu au
« La défense formelle d'accorder de '^ Mutel avait e'té arrCté le iS janvier
semblables certificats fut adressée à La précédent et conduit à Saint-Lazare, sans
Reynie, le 29 octobre: «A l'égard des mi- doute pour avoir continué à prêcher aprcs
nistres auxquels on a donné des actes do la démolition de son temple et l'inter-
notoriété, Sa Majesté veut que vous em- diction de celui de Roucy (O'zq). Le
péchiez que la même chose arrive à Vaycr, intendant de la généralité de Sois-
l'avcnir, parce que son intention est, en sons, avait reçu, le 5 mars, l'ordre de
cas qu'il reste des ministres passé la surveiller la conduite de M"'" Mutel. II
quinzaine portée par l'Édit, de faire exe- résulte d'une lettre adressée de Versailles,
cutcr contre quelques-uns d'eux la peine le ib juillet, à Bossuet, successeur de Le
qui y est portée, pour obliger les autres Vayer, que Mutel était alors de retour
à se convertir» (O' 29). dans son Église (O' 29).
Pasteurs et Anciens. ii
commencement d'octobre la permission de vendre ses biens avant
de quitter la France ', la douane fit main basse sur ses livres
(Fr. 7o53 f° 347). D'autres autorisations semblables accordées à
Pierre Augier, pasteur à Chàlons-sur-Marne, Superville, pasteur à
Loudun, Du Moustier, pasteur à Bélesme-, et Cotin, pasteur à
Houdan, ne furent pas mieux respectées. On les mit tous en prison
à Ciiarleville, puis on les relâcha en gardant leurs femmes et leurs
enfants. Augier eut la faiblesse d'abjurer, tandis que ses collègues
franchissaient seuls la frontière ■'. Louvois écrivait à La Reynie le
3 décembre : « On a donné avis au roi qu'il y a encore trois ministres
à Paris, et que les commissaires ne font pas leur devoir à l'égard
des P. R. » {Ballet., XIII 234).
Claude n'arriva près de son fils qu'à demi-mort de fatigue. Il
reçut une pension de 2000 livres: 5oo du prince d'Orange et i5oo
comme historiographe des États-Généraux. Vainement l'électeur de
Brandebourg essaya de l'attirer en lui offrant une place de profes-
seur de théologie, Claude refusa de quitter La Haye et y mourut
le i3 janvier 1687, âgé de soixante-huit ans.
Réfugié à Londres, AUix y ouvrit une Eglise française du rite
anglican, et devint, grâce à son ami l'évèque Burnet, chanoine et
trésorier de la cathédrale de Salisbury. Les universités d'Oxford et
de Cambridge lui conférèrent le titre de docteur en théologie, et
rendant hommage à sa prodigieuse érudition, l'assemblée du clergé
le chargea d'écrire une histoire des conciles, qui n'a point vu le jour.
De son côté, Louis XIV mit tout en œuvre pour l'engager au re-
tour; par son ordre, Seignelay écrivait à Bonrepaus, le 9 février
1686 '* :
' Ils n'en furent pas moins confisqués ^ Voir Benoit IV, g34 et Fr. prot., 2'
et donnés à son père, ancien de Cha- édit., I, D72.
renton, converti, au mois de septembre t ch. Weiss, Hist. des rcfug., I, 3+. —
i688 (O' 32). Plus tard, ambassadeur en Hollande,
2 Seignelay écrivait à La Reynie le 3o Bonrepaus fit de grands efforts pour ren-
novembre i685: «Je vous envoie une voycr en France des fugitifs. 11 a dressé
lettre que le nommé Du Moustier, ci-de- la liste de ceux que, du i" janvier au
vant ministre de Bélesme, m'écrit de 23 octobre i6g8, il put décider au retour.
Charleville, et un brevet de permission Elle ne comprend que 3g hommes, 14
de sortir du royaume, qui lui avait été femmes et 14 enfants, en tout 67 per-
expédié peu de jours avant la publica- sonnes, auxquelles il avait distribué 980
tion du dernier édit, sans que personne livres et remis des passeports. Nous y
se fût présenté alors pour le retirer, afin relevons les noms des Parisiens: Bou-
que, si vous le jugez à propos, vous lui logne (Marguerite), Brion (Philippe), Du
fassiez remettre ce brevet» cO'29). Ce Moulin (Jacques), fils du ministre, Fili-
brevet, daté du 7 octobre, autorisait Du bert (Jean), Grimot (Etienne), Haunelin
Moustier à vendre ses biens (O' 29). (Louis), passementier, Hersan (David),
12 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
La famille du ministre Allix, qui est à Londres, s'est convertie de bonne
foi à Paris '. Si vous pouvez approcher ce ministre et le déterminer à repasser
en France avec l'intention de se convertir, vous pourriez sans difficulté lui
offrir jusqu'à 3 ou 4000 livres de pension; et s'il fallait aller plus loin, je ne
doute point que, sur l'avis que vous m'en donneriez, le roi ne consentit à lui
faire des grâces encore plus considérables, auquel cas vous pourriez vous
assurer que vous auriez fait une chose très agréable à Sa Majesté.
Allix a publié en anglais de nombreux ouvrages, dont un,
relatif à la Trinité et à la divinité de Jésus-Christ, lui valut de
violentes attaques de quelques docteurs auxquels il avait attribué
des opinions anti-trinitaires. Ainsi que Jurieu, Brousson et une mul-
titude d'autres, dont la conscience indignée ne pouvait admettre
que le triomphe de l'iniquité, c'est-à-dire la Révocation, fût durable,
Allix croyait au prochain retour du Christ, et loin de se laisser
désillusionner par l'insuccès de la prédiction de Jurieu, il assigna
la date de 1720, ou au plus tard celle de 1736, comme devant être
celle du second avènement.
A son arrivée en Hollande, Mesnard devint chapelain du prince
d'Orange, qu'il accompagna en Angleterre. Il y fut fait chanoine
de Windsor, docteur et professeur en théologie, et y mourut en
1727 à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Ses biens meubles et im-
meubles, donnés en 1695 à un maréchal des logis des mousquetaires
(ainsi que ceux de son frère Philippe, ceux de son beau-frère
Guérin et ceux de deux autres ministres, Le Sueur et Aubertin)
lui furent restitués cinq ans plus tard. On lit dans le Mercure
historique de février 1700, p. 196, les lignes suivantes dont les
Registres du Secrétariat confirment l'exactitude: «On assure que
l'ambassadeur d'Angleterre a obtenu du roi un brevet en faveur de
M. Mesnard, ci-devant ministre de Charenton et maintenant chape-
lain de Sa Majesté britannique, par lequel Sa Majesté très chré-
tienne lui permet Jde vendre les biens immeubles qu'il a dans le
royaume, et que ce brevet a été enregistré au parlement de
Paris».
Bertheau mourut à Londres en 1782, âgé de soixante- treize
ans, après avoir édifié durant quarante-quatre ans l'Eglise
française dont il était pasteur. Une demoiselle Girardot écrivait au
tireur d'or, Hulot (Michel), Paurès (Marie), ' Jean, frcrc d'Allix, sollicitait, en 1688,
Paurès-Bromellc (Marianne) et ses deux le don des biens de son beau-frère Jean
enfants, Ursc (Elisabeth) et Armand (Jo- Croyer, dit U Barre, sorti du royaume
scph), de Saint-Denis (Arch. du min. des (TT 25i). Pour l'abjuration de leur mère,
afl'. étr. — Hollande 177. Note commu- voir Dragonnade.
niquée par .M. N. Weiss).
Pasteurs et Anciens. i3
mois de mars 1686: «M. Bertheau se fait ici admirer de tout le
monde ... Il prêche beaucoup mieux qu'à Paris. Tous les ministres
se surpassent, et font des prédications les plus belles et les plus
touchantes du monde» (Fr. 7o55 f° 218).
On ne sait rien de Gilbert, sauf qu'il se retira en Suisse avec
sa femme.
Nous lisons dans l'Apologie des réfugiés par A. R. D. L. •, La
Haye, 1688, in- 12, p. 98: «Je ne connais qu'un ministre réfugié à
Zurich; mais il porte un si grand nom et il en soutient si bien le
lustre, qu'il vaut bien lui seul ce que le nombre aurait de la peine
à faire ailleurs. C'est de M. Daillé, ministre de Paris, que je
veux parler». En même temps qu'il essayait d'acheter AUix,
Seignelay pratiquait envers un autre pasteur une méthode tout
opposée; il écrivait à la Reynie le 3o janvier 1686 :
On a donné avis au roi que le sieur Daillé, ci-devant ministre de Cha-
renton, est assez tenté de revenir, qu'il a beaucoup de biens en fonds et parti-
culièrement une maison rue Montmartre, où loge le sieur Havart, receveur
des tailles, qui la tient à loyer pour dix ou douze ans, et qu'il faudrait défendre
audit Havart de lui faire tenir les loyers... Sa Majesté désire que vous voyiez
à prendre sur cela quelque expédient, afin d'empêcher le paiement desdits
loyers (O 1 3o).
Daillé s'éteignit, à l'âge de soixante-deux ans, entre les bras
de sa fille aînée, Anne, et ceux de sa belle-mère M""" Falaiseau
(1690). Ses biens confisqués et ceux de sa fille furent donnés par
Louis XV à des nouveaux catholiques «sincèrement convertis».
Si les pasteurs de Charenton se montrèrent dignes du titre
qu'ils portaient, il en fut autrement d'André Forestier, qui avait
été nommé, en 1680, aumônier de l'ambassade de Hollande; il
abjura et, pour justifier son apostasie, publia Les justes raisons
que tes protestants de France ont eues de se retirer à l'Eglise
romaine sous le règne de Louis-le-Grand, Paris, 1687, in-12. Voici
quelques lignes de cet opuscule:
Je ne dis rien de la manière dont le roi en a agi pour procurer à l'Église
cette grande et salutaire réunion, qui le rend sans contredit, le digne sujet de
l'admiration de tous les peuples. On sait qu'il a surpassé de beaucoup les
Constantin et les Théodose, et on est persuadé que les moyens dont cet incom-
parable monarque a bien voulu se servir afin de réussir dans une si glorieuse
entreprise, ont été en usage dès le siècle très pur de saint Augustin, et que ce
père les a lui-même approuvés à l'égard de ceux qui de son temps s'étaient
' Rodolphe de La Devèze?
14 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
séparés de la communion des fidèles sous les empereurs chrétiens... On peut
appliquer ici cette sentence qui nomme heureuse la contrainte quand elle est
pour le bien et à l'avantage de ceux envers qui elle s'exerce : Félix ncccssilas
quce ad meliora compellit (Avertissement).
Forestier paraît avoir abjuré devant le roi à Fontainebleau, en
novembre i685.
Il y eut quelques faiblesses, mais moins d'impudeur, parmi les
anciens de Charenton. Avant le décret de i852 qui attribue au
suffrage universel l'élection des anciens, ces représentants de
l'Église, nommés à l'origine par la communauté tout entière, pour-
voyaient eux-mêmes avec les pasteurs au remplacement de leurs
collègues décédés ou arrivés au terme de leurs fonctions. Toutefois
les noms des nouveaux élus étaient proclamés à plusieurs reprises
du haut de la chaire, et le peuple avait droit d'opposition et de pro-
testation. En cas de conflit entre l'Église et le consistoire, l'affaire
était portée devant le colloque ou devant le synode provincial.
Au XVP siècle, Morelli ', Ramus, Bergeron, Sureau Du Rozier
et Ch. Du Moulin, avaient protesté contre ce mode d'élection trop
peu démocratique, et réclamé le suffrage universel. Bien qu'ana-
thématisée par Calvin et Bèze, la revendication conserva des
adeptes à Orléans et dans l'Ile-de-France. Une Église de cette
province (qui, ecclésiastiquement parlant comprenait l'Ile-de-France,
la Brie, la Champagne, la Picardie, le Boulonais, l'Artois et le pays
chartrain) ayant, à cause des murmures, décidé de « laisser l'élec-
tion du nouveau consistoire à la voix du peuple », le synode national
de Verteuil (iSôy), lui ordonna «de se conformer aux autres dans
l'exercice de la discipline'^». Le synode national de La Rochelle
(1571) lui intima de nouveau cet ordre dont elle n'avait pas tenu
compte, et condamna l'usage établi en quelques autres Églises
d'envoyer les ministres prendre les voix de maison en maison.
Les pasteurs étaient élus par le consistoire et confirmés par le
colloque ou par le synode provincial ; mais leur élection ne deve-
nait définitive que si le troupeau y acquiesçait par son silence après
trois prédications d'essai •'. Malgré l'inexplicable silence gardé à ce
sujet par la discipline, il est permis d'affirmer que, si la nouvelle
doctrine ecclésiastique ne parvint pas à triompher sur ce point, elle
' Pour les détails, voir notre art. '■' D'Huisscau, La Discipline, 1O75, p.
MORKI.I.I dans VEncyclop. des sciences 121.
relig. '■> Ibid., p. i.j.
Pasteurs et Anciens. i5
obligea cependant à un compromis les partisans de l'autocratie
consistoriale. Il était admis, au moins dans la province de l'Ile-de-
France, que le consistoire ne pouvait adresser vocation à un
pasteur sans que celui-ci fût agréé par l'assemblée des chefs de
famille. Pellisson, chez qui l'ancien Parignon s'était rendu pour le
consulter sur l'élection de Daillé fils, lui écrivait en i658 ' : « La
difficulté d'assembler les chefs de famille en cette Eglise nous
réduit à une forme extraordinaire pour la vocation des pasteurs,
qui est l'envoi des anciens dans les maisons pour prendre et rap-
porter les avis». Dans l'affaire de Morus, le consistoire de Cha-
renton fut censuré par divers synodes de la province, pour avoir
ainsi fait recueillir les voix au lieu de réunir l'assemblée. Le synode
national de Loudun (lôSg) semble avoir ratifié ces censures, en
ordonnant que «les canons de la discipline» fussent «observés à
l'avenir avec plus d'exactitude que l'Église de Paris n'avait fait
lorsqu'elle avait appelé et reçu Morus^». Nonobstant ce blâme
réitéré, le même procédé était encore usité en 1684 dans une cir-
constance analogue, ainsi qu'on le voit par la lettre de Claude à
Tessereau du 5 janvier-' :
Notre Église se brouille sur la vocation de M. Janiçon. On l'avait appelé
par provision pour un an, afin d'éprouver sa voix, que plusieurs disaient n'être
pas capable de remplir notre auditoire. Cette vocation provisionnelle n'a pas
agréé à ses parents et à ses amis; ils ont fait une espèce de parti dans le consis-
toire pour la faire changer en définitive. Tout est allé bien jusque-là ; mais
quand il a fallu faire une assemblée publique dans le temple, les chefs de
famille s'y sont opposés, et la chose se passa, il y eut hier huit jours, avec
cohue.
Les articles de la Discipline sont également muets sur la durée
des fonctions d'ancien, limitées à deux années par la loi de Ger-
minal an X. On pourrait être tenté de supposer que cette loi n'a
fait que consacrer l'usage, et que la moitié des anciens était renou-
velée chaque année ; les Mémoires politiques sur l'état présent de
France, dressés vers i65o, sembleraient confirmer cette hypothèse:
«Les ministres sont perpétuels, y est-il dit'*, et ont des gages pour
s'entretenir. Les anciens sont changés et renouvelés tous les ans
et pris du peuple de toute condition et de tout métier, afin que
tous aient part à leur régime républicain ochlocratique et s'y inté-
ressent». Toutefois, en réalité et malgré une certaine latitude laissée
' Bullet., VIT, i3i. J Bibl. de Leide.
^ Aymon, II, 762 et Bii/Zê/., VIII, iS'i. * Bullet., 2' série, V et VI, 167.
i6
Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
aux usages locaux, la durée des fonctions était généralement de
trois ans. En effet, le synode national de La Rochelle (1607) décida
que dans une Eglise où régnait la discorde, un tiers des anciens
serait renouvelé la première année, et les deux autres tiers dans la
seconde et dans la troisième année '. Les partisans de Morus pro-
testaient en i663 contre les anciens de Charenton, qu'ils accusaient
de «s'être rendus perpétuels; contrairement à la discipline qui en
exigeait le renouvellement tous les trois ans^». En 1667, le synode
provincial de l'Ile-de-France obligeait les anciens de Châlons qui
voulaient se perpétuer dans le consistoire, à demander leur congé
de trois en trois ans '.
L'élection des diacres chargés du soin des pauvres se faisait
comme celle des anciens. Etant considérés par la Discipline comme
«exerçant aussi la charge d'ancien», les diacres assistaient au
consistoire au même titre que les anciens et pouvaient être députés
aux synodes. Entre les uns et les autres la démarcation était donc
anciennement moins tranchée que de nos jours*; circonstance qui
explique en partie pourquoi, après avoir parlé une seule fois des
diacres et des anciens de Charenton, la police de i685 finit par les
confondre et les ranger indistinctement dans la catégorie des
anciens. Privé des précieux renseignements contenus dans les
Registres du consistoire qu'il nous a été impossible de retrouver,
nous sommes obligé de suivre aussi la même classification.
D'après les papiers de La Reynie, il y aurait eu vingt-quatre
anciens de Charenton. Les diacres sont assurément compris dans ce
nombre, dont ils formaient au moins la moitié. Voici les noms, les
adresses et professions des vingt-quatre:
Amonnet (Matthieu),
5; ans,
marchJ de dentelles.
rue des Déchargeurs
etduPlat-d'Étain.
Aufrère (Antoine), marquis
de Corville,
—
procureur au Parle-
ment,
rue de la Poterie.
Beauchamp (Samuel de).
73 ans,
avocat au Parlement,
rue de la Bûcherie.
Béringhen (Jean de),
73 ans,
secrétaire du roi.
place royale.
Bezard (Noël)
08 ans,
marchand de bois.
faub. St-Antoine.
Bouilly ° (Philippe Bernard,
sieur de),
73 ans.
avocat au Parlement,
rue du Jardinet.
Conrart (Jacques) sieur tie
Rabodingcn,
42 ans,
avocat au Parlement,
rueBeaubourgau2'.
' D'Huisseau, p. i32.
- Collection Conrart.
' Ms. de la bibliolh. tlu prot.
* Le diaconat n'a pas aujourd'hui
d'existence légale.
■"' Dans sa réimpression des Plaintes
de Claude (p. Oij), \4. Franck Puaux l'ap-
pelle à tort De Heaulieu.
Pasteurs et Anciens.
17
Falaiseau (Samuel),
-
banquier,
rue des Deux -
Boules.
Gaucher,
—
férandinier,
rue de Lourcine.
Gervaise (Louis),
70 ans environ.
marcliand linger,
rue de Seine.
Girard (Jean),
70 ans environ,
joaillier et marcliand
de tableaux.
rue de Seine.
Girardot (André),
52 ans,
marchand de bois,
quai de la Tour-
nelle.
Janiçon (François), sieur de
Marsin,
3i ans.
avocat au Parlement,
rue Saint-Thomas
du Louvre.
La Bastide (Marc-Antoine
Crozat, sieur de).
Ci ans.
diplomate et contro-
versiste.
rue de la Jussienne.
La Buffière (Jacques Gros-
tête, sieur de),
_^
avocat au Parlement,
rue de Bracque.
Lardeau (Samuel),
40 ans environ,
procureur au Parle-
ment,
rue Guénégaud au
2«étage de la mai-
son de Robethon.
Le Coq (François), sieur de
Saint-Léger,
50 ans,
militaire issu d'une
illustre famille de
robe,
rue des Marais Saint-
Germain.
Marchais(TliomasdeLorme,
sieur des).
65 ans.
—
rue de Cléry.
Masclari (Gaspard),
60 ans,
conseiller au Parle-
ment,
rue de Cléry.
Massanes (Antoine de).
72 ans,
secrétaire du roi.
16, rue des Marais
Saint-Germain.
Papillon (David),
68 ou 70 ans.
avocat au Parlement,
rue Saint-Jean de
Beauvais.
Robetlion (Jean),
avocat au Parlement,
rue Thibaut-aux-
Dez.
Rozemont (Jacques de), sieur
de Boncœur,
—
secrétaire du duc de
La Trémoille,
ruedes Marais Saint-
Germain et rue
Guénégaudàlafin
deseptembrei685.
Tassin (Ewerte),
—
avocat au Parlement,
rue du Battoir.
Ainsi point de médecins et un seul militaire parmi les vingt-
quatre; mais sept commerçants, quinze hommes de robe, conseillers,
avocats, procureurs, et un de profession inconnue. Tous, il va sans
dire, comptaient parmi les protestants les plus honorables et les
plus zélés; toutefois nous ne croyons pas nous tromper en pensant
que les anciens appartenaient aux familles les plus considérables
par leur illustration, leur noblesse, leur fortune ou leur situation,
comme celles des Béringhen, des Massanes, des Le Coq, des
i8 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
Conrart, des La Bastide, des Masclari, des Amonnet ; tandis que les
diacres étaient généralement pris dans une situation plus modeste,
et parfois même dans la petite bourgeoisie, comme Gaucher,
Gervaise et Girard. — Beauchamp, Bezard, La Bastide, La Buffière,
Des Marchais, Massanes et Papillon, avaient assisté à maints
synodes. Quelques-uns vieillis au service de l'Église, lui consacraient,
avec leur expérience consommée, les derniers 'restes d'une vie
prête à s'éteindre; sans parler des sexagénaires Gervaise, Girard,
Papillon, on a vu que Massanes comptait soixante-douze ans,
Béringhen soixante-treize et Bouilly et Beauchamp, soixante-quinze.
Avec ses soixante-huit ans Bezard était le doyen du consistoire, y
étant entré plus jeune que ses collègues, et depuis au moins trente-
six années.
Les anciens tenaient la bourse aux portes du temple. Ils rece-
vaient et complimentaient les personnages étrangers et considé-
rables qui allaient au prêche à Charenton •. Afin de pouvoir
communier, les fidèles allaient prendre un méreau chez l'ancien de
leur quartier, et lui remettaient en même temps leur contribution
pour les frais du culte. Le tableau des taxes était dressé par le
consistoire avec l'aide d'un juge royal, dont la présence rendait ces
taxes obligatoires nonobstant oppositions ou appellations quel-
conques^, et recouvrables au besoin par le ministère des gens
de loi.
L'édit révocatoire qui bannissait les pasteurs, ne mentionnait
pas les anciens. Cet oubli fut bientôt réparé. Seignelay écrivait au
procureur-général le 27 octobre i685 :
Sa Majesté m'a ordonné d'expédier un arrêt pour défendre aux diacres et
anciens de la R. P. R. de faire aucune fonction de leur ministère, ni d'assem-
bler aucunes aumônes pour les pauvres de ladite R., sous les peines portées
contre les ministres qui contreviendront au dernier édit [c'est-à-dire la peine
des galères]. Elle m'ordonne d'écrire à M. de La Reynie de donner ordre à
tous les commissaires des quartiers dans lesquels lesdits diacres et anciens de
ladite religion sont logés, d'observer leur conduite afin de pouvoir punir ceux
qui contreviendront aux intentions de Sa Majesté (Fr. 17,420, f» 149)-
On comprit bientôt qu'il ne suffisait pas de supprimer leurs
réunions secrètes chez Ruvigny, ni même de les empêcher de
remplir leur charge: le seul exemple de leur persévérance et de leur
' Le jeune comte de Northumberland, sanes et un de ses collègues (Mcm. de
(ils naturel du roi d'Angleterre, et con- Rou, I, 143).
(luit à Charenton dans un carrosse à six * Art. 43 des art. secrets de l'iMlit de
chevaux, fut complimenté (1679) par Mas- Nantes.
Pasteurs et Anciens. 19
fermeté eût été un sérieux obstacle, si le despotisme n'y eût pourvu
par des mesures d'une rigueur exceptionnelle.
En attendant, La Reynie, qui possédait depuis le 3o septembre
la liste des vingt-quatre dressée par le concierge de Charenton ', fut
invité, le 4 novembre, à s'enquérir de la fortune, des qualités
personnelles et des emplois de onze d'entre eux (Amonnet,
Béringhen, Bezard, Bouill}-, Gervaise, Girard, La Bastide, La
Buffïère, Lardeau, Massanes, Papillon) et de porter principalement
son attention sur les lettres de change qu'ils pouvaient avoir dans
le commerce ou chez les banquiers (O' 29). Le lieutenant de police
mit aussitôt ses agents en campagne, et rédigea, le 8, un rapport
dont les lignes suivantes expliquent la préoccupation de Seignelay:
Il est à observer que tous les gens de la R. qui se mêlaient de commerce,
se trouvent assidûment sur la place tous les jours; mais qu'ils n'y font aucune
affaire. Les négociants qui croient entendre le fond du commerce, prétendent
qu'on en a retiré, par estimation, environ quatorze millions de la seule place
de Paris (Fr. 7080, f» i38).
La Reynie ajoute qu'ils tiennent sur la place des conférences qui
peuvent être dangereuses.
Nul ne doutait plus qu'afîn de multiplier les abjurations on
userait de violence à Paris, comme on avait fait dans le reste du
royaume. Il fallait donc s'armer de constance; dans le deuil uni-
versel tous les regards étaient fixés sur les conducteurs de l'Église.
Ils sentaient leur responsabilité, s'exhortaient mutuellement à souffrir
sans faiblesse, à tout préférer à la défection. Tel était le danger
entrevu par La Reynie, le prétendu péril dont la capitale était
menacée par les meilleurs de ses fils, par des vieillards en cheveux
blancs auxquels il ne restait, pour ainsi dire, d'autre force que la
prière et le sentiment du devoir. On ne crut pouvoir les dompter
qu'en les éloignant de Paris et en les reléguant dans des bour-
gades catholiques où ils seraient soumis à tous les moyens de con-
version, jusques et y compris la dragonnade. Louvois écrivait, en
effet, à Seignelay le 20 décembre :
Le roi m'a commandé de vous demander un état des lieux où les religion-
naires de Paris ont été relégués en vertu des lettres de cachet que vous
avez contresignées, afin que je puisse pourvoir à les obliger à se convertir en
logeant des troupes chez eux (Arch. Guerre).
' Le commissaire Delamare lui écrivait qu'elle m'a été donnée par le concierge
à cette date: oje vous envoie une nou- du temple n (Fr. yoSo, i° gC).
velle liste des anciens de Charenton telle
20 Révocation de VÉdit de Nantes à Paris.
Le 5 janvier 1686, le même secrétaire d'État enragé écrivait à
d'Artagnan :
Le roi veut que l'on loge chez les exilés comme chez les autres, à la
réserve du sieur La Bastide, auquel Sa Majesté veut bien donner ce mois-ci *
{Ibici.).
Ainsi dragonnes en personne dans l'exil, les anciens de Cha-
renton et les autres exilés virent en outre leurs maisons et leurs
propriétés pillées et dévastées par une seconde dragonnade.
Des lettres de cachet du 10 novembre exilèrent Amonnet à
Mayenne (Mayenne), Béringhen à Limoges (Haute- Vienne), Bezard
à Château-Gontier (Mayenne), Bouilly à Guise (Aisne), Gervaise à
Gannat (Allier), Girard à Auray (Morbihan), La Bastide à Saint-
Pierre-le-Moustier (Nièvre), La Buffière à Guéret (Creuse), Lardeau
à Montrichard (Loir-et-Cher), Massanes au Blanc (Indre) et Papillon
à Avranches (Manche). Il leur fut défendu d'emmener leurs familles
(O' 29). Voici les termes de la formule, identique pour tous:
De par le Roi,
Il est ordonné au sieur de se retirer incessamment en la
ville de et d'y demeurer jusques a nouvel ordre, a peine de dés-
obéissance.
Fait à Fontainebleau le dixième jour de novembre. 1 68 j.
Signé : Louis, et plus bas, Colbert (de Croissy).
Le 12, les commissaires Gazon, Labbé, Gorillon, Poiret,
Dyeure, Picard et Fleury, recevaient de La Reynie un billet ainsi
conçu :
Je vous envoie les ordres du roi pour les sieurs..., que vous leur remet-
trez incessamment entre les mains, et leur enjoindrez à chacun d'eux en parti-
culier d'y obéir, et, pour cet effet, de partir au plus tard dans vingt-quatre
heures. Vous leur ferez aussi savoir que j'ai ordre de leur expliquer plus
amplement l'intention de Sa Majesté, et vous ferez du tout procès-verbal sur
lequel ils reconnaîtront que vous leur aurez remis les ordres qui sont adresses
à chacun d'eux. Faites sur ce sujet toute la diligence nécessaire et m'informez
sur-le-champ de ce que vous aurez fait (Fr. 7o5o, f" i63).
Les onze diacres et anciens allèrent donc, rue du Bouloy, re-
cueillir de nouvelles instructions de la propre bouche de La Reynie
' Ordre ré'pùtù le 7 en ces termes: que vous ne devez point avoir égard aux
u L'intention du roi est que vous logiez ventes ni aux délaissements qui sont
chez les exilés comme chez les autres, et faits depuis deux mois» (Arch. Guerre).
Pasteurs et Anciens. 21
après quoi ils partirent pour l'exil. Grâce à ses soixante-quinze
ans, Bouilly obtint la permission de se faire accompagner de sa
femme. M. de Béringhen, alors à la campagne, reçut tardivement
la lettre de cachet et parlementa au nom de ses infirmités ; par
ordre du 22, il lui fut permis de se retirer à Beaugency au lieu de
Limoges et d'y conduire sa femme et sa fille. Tous les exilés com-
parurent devant le magistrat du lieu de leur internement, et se
firent donner acte de leur obéissance aux ordres du roi '.
Leurs treize collègues visités par les commissaires, furent à
leur tour interrogés, sollicités, menacés et mandés chez La Reynie.
Deux d'entre eux, Falaiseau et Rozemont (celui-ci entraîné sans
doute par ses fils ministres apostats) faiblirent et promirent d'ab-
jurer. Ce sont les seuls auxquels on ne fit pas l'honneur d'envoyer
une lettre de cachet. Tous les autres furent exilés le 20 novembre:
Aufrère à Château-Chinon (Nièvre), Beauchamp à Bar-sur-Aube
(Aube), Conrart à Lisieux (Calvados), Gaucher à Avallon (Yonne),
Girardot à Corbigny (Nièvre), Janiçon à Vierzon (Cher), Le Coq à
Mamers (Sarthe), Des Marchais à Château-Renault (Indre-et-Loire),
Masclari à Ballon (Sarthe), Robethon à Hiesmes en Normandie et
Tassin à Semur en Bourgogne. Masclari obtint l'autorisation d'em-
mener ses deux derniers enfants, une fille de quatorze ans, et un
fils de dix-sept.
A la pensée d'abandonner leurs familles, et d'entreprendre en
plein hiver un long et périlleux voyage, par des chemins affreux et
sans moyen de communication réguliers, pour aller se mettre à la
merci des prêtres et des dragons, quelques-uns se sentaient défaillir
et perdaient courage, ne voyant de repos possible, et quel repos !
que dans l'abjuration. Dès qu'on leur eut exhibé la lettre de cachet.
Gaucher, Janiçon et Tassin se déclarèrent prêts à signer. Mais
bientôt Janiçon, se relevant, rentra dans le droit chemin, et fut en-
voyé à Vierzon. — Quatre seulement des vingt-quatre, ne quittèrent
point Paris. Encore Falaiseau fut-il le seul d'entre eux qui signa le
14 décembre chez Seignelay, tandis que Rozemont n'abjurait que
plus tard, pressé par la dragonnade, et n'en continua pas moins de
présider de petites réunions, où les malheureux lapst prenaient
l'engagement de fuir la messe et l'idolâtrie. Menacé plus tard des
galères, pour avoir refusé les sacrements à l'article de la mort, il
retomba dans l'infidélité en recouvrant la santé.
Les souffrances de l'exil et la dragonnade portèrent à treize
' Voir un de ces procès-verbaux à l'article Bezard.
22
Révocation de FEdit de Nantes à Parts.
le nombre des abjurations : Aufrère, Bouilly, Bezart, Conrart, Ger-
vaise, Girardot, Janiçon, La Buffière et Lardeau, succombèrent à
leur tour, au bout de plusieurs mois. Nous ignorons comment Le
Coq et Robethon supportèrent la cruelle et dangereuse épreuve.
Quant aux neuf autres, Amonnet, Beauchamp, Béringhen, Girard,
La Bastide, Des Marchais, Masclari, Massanes et Papillon, supé-
rieurs aux événements et possédant leur âme par la patience, rien
ne put les ployer ni les contraindre (cependant, durant cinquante
jours et cinquante nuits, seize dragons avaient entouré M. de Bé-
ringhen); il fallut les expulser du royaume, louant Dieu d'être restés
debout et heureux d'avoir souffert pour l'Evangile et pour la
liberté '. Neuf sur vingt-quatre, c'était déjà beaucoup, et la preuve
que les anciens et les diacres de Charenton étaient véritablement
une élite. Mais en outre, Gervaise rétracta son abjuration et fut
aussi expulsé. Le Coq s'enfuit à l'étranger, peut-être sans avoir
fléchi le genou devant l'idole; après avoir faibli, Aufrère et Janiçon
s'enfuirent également. Conrart et Lardeau, restés en France, se
firent mettre plus tard, le premier, à Vincennes, et le second, à la
Bastille. Nous le répétons : dans de telles circonstances, rencontrer
quinze hommes sur vingt-quatre, c'est un spectacle réjouissant, et
de quoi ne jamais désespérer de la nature humaine. Ajoutons que,
en dehors des anciens, nombre de personnes se montrèrent vrai-
ment dignes de l'être, et quelques-unes même plus dignes que ceux
de leur famille qui en avaient le titre.
AMONNET
On lit dans V Histoire des réfugiés protestants de France :
Lorsqu'en 1681 les missionnaires armés de Louvois se répandirent dans
le Poitou, une terreur inexprimable s'empara de tous les esprits, et des milliers
de fugitifs se dirigèrent vers cette terre sacrée de la liberté protestante, qui
depuis un siècle avait reçu tant de persécutés. Le sieur Amonnet se rendit de
1 Relativement à trois la certitude n'est dans un couvent de Meaux en janvier
pas absolue: Des Marchais, continuant it'Sy, et Massanes dtait encore détenu à
de résister aux dragons, fut emprisonné Paris chez le chirurgien Collot à la fin
au mois de janvier iGSti; après quoi nous de mars 1688.
perdons sa trace. Girard était envoyé
Pasteurs et Anciens. 23
Paris à La Haye pour faciliter leur établissement dans leur future patrie. Il
s'adressa d'abord à Scion, ministre protestant, qui recevait une pension en
récompense des services qu'il avait rendus à l'État. Ces deux hommes animés
d'une foi ardente, unirent leurs efforts en faveur de leurs concitoyens malheu-
reux. Dans un mémoire qu'ils rédigèrent en commun et qu'ils adressèrent aux
magistrats des villes, ils firent valoir les raisons puissantes qui devaient
déterminer la république à bien accueillir les fugitifs, à les soutenir dans les
premières années, à leur accorder quelques privilèges, à les aider surtout à
créer des manufactures qui contribueraient un jour à la richesse du pays. Ces
considérations frappèrent vivement le premier bourgmestre d'Amsterdam van
Beunigen et les échevins Hudde, Korver et Opmeer. Ils comprirent tout le
parti qu'ils pourraient tirer de la politique funeste qui prévalait dans les
conseils de Louis XIV. Bientôt une déclaration rendue publique annonça aux
réfugiés que la ville d'Amsterdam donnerait à ceux qui lui demanderaient un
asile" le droit de bourgeoisie, la maîtrise franche, c'est-à-dire la faculté d'exercer
librement leurs métiers, et l'exemption des impôts et des autres charges ordi-
naires de la ville pendant trois ans... Les États de la Hollande suivirent
l'exemple d'Amsterdam, etc.
Le personnage qui rendit ce grand service à ses coreligion-
naires était évidemment François Amonnet, gentilhomme de la
chambre, frère de Matthieu, et fils d'un conseiller du roi. Après une
démarche si compromettante il ne pouvait revenir en France; aussi
n'y songea-t-il point. Au rôle des patentes anglaises, à la date du
29 juillet 1682, figurent François Amonnet, Claude Hayes et Daniel
Du Thais, pour leur invention d'une fabrique de bas de drap
(Agnew, in-f II, 257). François avait épousé en 1671 Jeanne Crom-
melin, de Saint-Quentin, qui lui donna six enfants : Susanne (1672),
qui, en 1687, présentait au baptême, avec Bertheau, ancien pasteur
de Charenton, une fille du ministre Pouchet; Jeanne (1674), Marthe
(1675), François (1676), Adrien (1679) (Reg. de Char.). Il obtint en
1682 des lettres de naturalisation pour toute sa famille et pour six
domestiques, dont l'un s'appelait Matthieu Amonnet». En i683 il
était membre du consistoire de l'Église française de Londres 2. Le
7 janvier de la même année, il avait obtenu de Louis XIV l'autori-
sation de demeurer en Angleterre K — Ainsi que plusieurs autres
protestants zélés, à qui leur fortune permettait ce luxe, François
Amonnet avait possédé une maison de campagne à Charenton.
Lorsque les assemblées consistoriales eurent été interdites, les
1 Elisabeth Parrey, femme de celui-ci, '' Bullet., V, 42. Threadneedle Street,
accoucha en i683 d'un fils nomme Fran- d'après M. de Schickler. Égl. du refuge,
çois, dont Amonnet fut le parrain, et II, 320.
Marie Crommelin, femme de Jean Pigou, '' Arch. des Aff. étr. France, 966, fo 20.
la marraine. Note communiquée par M. N. Weiss.
24 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
pasteurs et les anciens s'y réunissaient « presque tous les jeudis à
l'issue du prêche ». Au mois de septembre i685, la police dénonçait
cette grave contravention aux ordonnances. « Peut-être, disait le
dénonciateur, que comme ils sont moins surveillés ce jour que le
dimanche, ils le choisissent pour parler de leurs affaires » (Fr. 7082
f° 3i3, 352). Le 5 janvier 1684, Claude remerciait Tessereau de lui
avoir fait part de la mort de François Amonnet, leur commun et
bon ami, et il écrivait à la veuve pour la consoler de cette mort
pleine de piété. — Jacques Dufay, second mari de Jeanne Crom-
melin, dissipa dans l'exil la fortune considérable que le premier
avait acquise {Btdlet., VII 494).
Matthieu, frère de François, âgé d'environ cinquante-huit ans
en 1686, était l'un des anciens de Charenton et avait épousé vers
i665, Rachel Houssaye, sans doute fille de Claude, bourgeois de
Tours, laquelle lui donna six enfants: François (1668), Marthe (1669),
Rachel, Marie (1672), Marguerite et un sixième, décédé en 1676. Le
dimanche 21 octobre i685, la police enleva Marie et Marguerite et
les conduisit aux Nouvelles-Catholiques. Dans la crainte d'un nouvel
enlèvement, les parents consternés cachèrent leur fils chez des
amis, ainsi que le jeune Pierre Chardon ' qui demeurait avec eux,
puis la mère s'enfuit avec ses deux filles aînées. Un mémoire de
police transmis à Seignelay le 8 novembre nous apprend que les
fugitives ne réussirent pas à franchir la frontière ^ :
Amonnet, marchand de points de dentelles à Paris, est natif de Loudun.
Il n'a aucuns immeubles qui paraissent. Il est en réputation d'un homme très
riche, et on prétend que ses effets excèdent 200,000 écus. Son frère, qui était
aussi marchand à Paris et dans le même commerce, fut s'établir à Londres il
y a trois ou quatre ans; il y est décédé . On prétend qu'il emporta avec lui et
sa famille en Angleterre pour 400,000 livres d'effets, qui y sont demeurés après
sa mort. — La femme d'Amonnet, ci-devant ancien, a été arrêtée ces jours
passés à Valenciennes avec deux de ses enfants. Il y a une information contre
elle, à la requête de M. le procureur du roi, et dans laquelle le mari se trouvera
assez impliqué pour décréter contre lui, et on prétend avoir la preuve qu'il a
retiré ses elfets de la main de ses débiteurs, qu'il les a mis sous des noms
empruntes, et qu'il a pris ses mesures pour sortir du royaume dans le temps
que sa femme s'est retirée. [Des catholiques le favorisent et il parait que
M"" la comtesse de Roye y a quelque part ^]. Il serait à désirer que la procé-
dure qui se fait à Paris à cet égard pût être mesurée à celle qui se fait contre
les prisonniers arrêtés à la frontière. On est dans le même cas à l'égard de
' Voir aux N'ii^-Catholiques. duite par le guide Lepère, avait été plus
» Leur servante Madelaine Conin, con- heureuse (Fr. 7052, f" 36).
' Extrait d'un autre rapport de police.
Pasteurs et Anciens. 25
plusieurs autres qui se sont absentés de Paris et qui ont aussi été arrêtés, à
l'égard desquels et de leur famille on pourrait faire quelque chose pour les
attirer, s'il plaisait au roi qu'on se servît de ces conjonctures pour les disposer
par les procédures et par la crainte de la peine de la loi ou par l'espérance de
la grâce de Sa Majesté.
On a parlé plusieurs fois au sieur Amonnet, sans avoir fait beaucoup de
progrès auprès de lui. C'est un bon homme qui a peu de lumières en dehors
de son commerce, entêté de sa religion et qu'il sera peut-être difficile de
ramener, à moins que l'embarras où il s'est mis lui-même en contrevenant aux
défenses, ne serve à le réduire, et encore s'il se réduit, sera-t-il nécessaire de
prendre des précautions avec lui, et comme il est tombé dans une véritable
faute, peut-être qu'en décrétant contre lui, s'il y a lieu de le faire, changera-t-il
de disposition (Fr. 7o5o, P i86).
Ainsi sans se laisser arrêter par la crainte de l'émigration des
négociants et des capitaux, la police entreprend de changer les dis-
positions des huguenots par des procédures, et par l'application de
lois faites à dessein; au moins ne se flatte-t-elle pas que ce change-
ment pourra être sincère. On décréta donc contre Amonnet, en
même temps que contre dix autres anciens de Charenton plus
connus que le reste. Il fut exilé à Mayenne par une lettre de cachet
du lo novembre, qui ne lui donnait que vingt-quatre heures pour
faire ses préparatifs et se mettre en route. Mais il obtint un sursis;
car il n'avait pas encore quitté Paris le 14 (Fr. yoSi f° 145).
Cependant les fugitives furent ramenées de Valenciennes et
enfermées au Chàtelet, d'oia l'on transféra Marthe et Rachel aux
Nouvelles-Catholiques, le 21 novembre. Un ordre du i3 décembre
portait que la mère y serait aussi conduite. Peut-être y eut-il un
retard dans l'exécution; car, le 5 janvier 1686, le roi approuvait
qu'on envoyât de temps en temps à la dame Amonnet ses filles avec
une sœur des Nouvelles-Catholiques (O' 3o). Elle recouvra prompte-
ment la liberté, sans doute au prix d'une abjuration, et reçut avant
le 14 janvier, dans sa maison de la rue des Déchargeurs et du Plat
d'Étain, une visite de son fils, qu'on ne revit plus ensuite. Rachel et
Marthe lui furent rendues, le 21 février, en vertu du billet suivant,
adressé l'avant- veille à La Reynie :
Sa Majesté veut bien que vous renvoyiez chez la dame Amonnet les deux
filles que la mère Garnier juge pouvoir lui être rendues (O ' 3o).
Ces lignes disent assez que les deux aînées, qu'on jugeait assez
instruites et assez converties au bout de trois mois, n'avaient point
la même force de résistance que les deux plus jeunes, arrivées les
premières aux Nouvelles-Catholiques.
20 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
A Mayenne, ville fanatique où, dit Benoit, un huguenot courait
risque d'être mis en morceaux, Amonnet avait cependant rencontré
un ami catholique, peut-être M. de La Maignanière (alias Mainanière)
chez lequel il demeurait. Le 2 décembre 1625, il écrivit à sa
femme :
Que te puis-je dire, ma chère compagne, pour adoucir tes ennuis? Je fonds
continuellement en larmes et mes yeux n'ont point de relâche; à tous moments
je te vois, et à tous moments je te perds; mes chers enfants sont continuelle-
ment devant moi, et tout aussitôt ils disparaissent. Mille songes pendant la
nuit et mille moyens pour les ravoir, et aussitôt autant d'obstacles qui nous en
empêchent. Nous avons bien raison, ma chère compagne, d'attribuer la gran-
deur de notre misère à la grandeur de nos péchés, et de nous humilier sans
cesse sous la puissante main de Dieu, pour obtenir sa grâce et le pardon de
nos offenses... Mon fils m'inquiète, je voudrais avoir continuellement de ses
lettres. Combattons, ma chère compagne, le bon combat, et Dieu nous fera la
grâce de vaincre (Arsenal, Fonds Bastille).
Une note du 5 janvier 1686 atteste sa persévérance dans « le
bon combat»: «Comme le nommé Amonnet n'est pas converti,
Sa Majesté n'a pas estimé devoir accorder l'exemption de troupes
à la maison qu'il a près de Tours » (O^ 3o). La dragonnade à distance,
c'est-à-dire le pillage de ses meubles et la dévastation de sa
propriété, n'ébranlant point sa résolution, on mit autour de sa
personne une autre garnison qui ne fut pas plus heureuse. Touchée de
compassion, M'"'= de La Mainanière écrivit le 7 avril à M'"'^ Amonnet,
l'invitant à supplier son mari d'abjurer et de lui faire adresser la
même supplication par ses filles. Le 17, Anjubaut, supérieur du
collège de Mayenne, adressait une lettre analogue à M""= Amonnet
(Ibid.). Cependant, poussé à bout et menacé d'avoir bientôt une
compagnie entière sur les bras ', Amonnet s'enfuit dans la nuit du
17, tentant de gagner les Pays-Bas par la voie de terre. Averti de
sa fuite, Seignelay en informa La Reynie le 25 :
M. de Nointel m'ayant donne avis que le sieur Amonnet, qui était relégué
à Mayenne, en est sorti, et que sa femme peut être coupable de sa retraite, je
vous envoie des ordres du roi pour la faire mettre à la Bastille et y demeurer
jusqu'à ce qu'elle ait fait revenir son mari, et comme on mande que ledit
Amonnet a pris la route de Paris, je vous envoie aussi des ordres pour le faire
arrêter, si on peut le trouver (O * 3o).
En conséquence La Reynie fit conduire M"'<= Amonnet à la
Bastille, et un exempt parti en poste, rattrapa Matthieu, en
Interrogatoire du 3 juillet. (Ms. de l'Arsenal, Fonds Bastille).
Pasteurs et Anciens. 27
compagnie de six ou sept personnes, notamment le guide François
Fleury, les capitaines Delaborde et Louis de Villeneuve, à War-
wick, entre Ypres et Courtray; il arrêta toute la troupe et la
conduisit dans les prisons de Tournay, tandis que le juge de
Mayenne envoyait à Paris ses procédures et les nommés Jacques
Dibon, Jean-Michel Crâner et Ervier Desbois, accusés d'avoir
favorisé l'évasion. Ils furent écroués au For-l'Évèque, le 6 mai. Le
26, M"^ Amonnet fut mise au secret le plus absolu : l'ordre portait
qu'elle ne devait communiquer avec personne, pas même avec ses
filles. Ramené de Tournay, en vertu d'un ordre du 10 juin, son
mari entra à la Bastille le 3 juillet et y subit le même jour un
premier interrogatoire par devant La Reynie ; un second eut lieu
le 5 août. Également soumis au régime du complet isolement,
Amonnet n'eut l'autorisation de voir que son cousin Chardon,
avocat nouveau converti, qui lui avait déjà rendu visite à Mayenne,
et auquel il avait confié le soin de ses affaires, il adressait à La
Reynie la touchante supplique que voici :
Monseigneur,
J'ai vu M. Chardon par la permission que vous lui en avez donnée, qui
m'a dit les supplications qu'il avait eu l'honneur de vous faire pour une pauvre
désolée famille. Ce n'est pas moi qui vous demande ma liberté, Monseigneur ;
puisque je suis si coupable, il est juste que je souffre pour la punition de mes
crimes; mais ayez compassion d'une pauvre femme infirme et malade depuis
plus de deux ans, et qui depuis onze mois en a déjà été plus de huit renfermée
dans les prisons, et de quatre pauvres orphelines qui soupirent sans cesse
après leur mère, dont la mère et les enfants n'ont en ceci d'autre péché que
l'imprudence d'un père et d'un époux, qui seul en doit être la victime. Dieu
sera le rémunérateur de votre charité, qui ne peut pas s'étendre sur de plus
tristes objets. Et pardonnez à la liberté que je prends, Monseigneur, etc.
De la Bastille (Arsenal, Fonds Bast.).
Un autre placet du 14 novembre par lequel le prisonnier
demandait communication de ses registres, afin de pouvoir presser
le remboursement de ses effets de commerce, et de ses marchandises
qu'on avait confiées au négociant Antoine Beraud (il y avait à
Paris une famille protestante de ce nom), reçut un meilleur accueil.
Les registres lui furent remis le 18, avec le consentement du procu-
reur du roi {Ibid.).
Le procès du fugitif, dura longtemps. Buisset, l'un de ses
domestiques, était encore détenu au mois de juin 1687, à titre de
témoin. La peine encourue pour crime d'évasion était celle des
galères ; mais par un reste de pudeur le roi fit sans doute défendre
28 Révocation de fEdit de Nantes a Parts.
secrètement au Parlement de l'appliquer à l'ancien de Charenton,
qui était digne de la subir en compagnie des Isaac Lefèvre et des
Louis de MaroUes. Il ne fut probablement condamné qu'à la déten-
tion perpétuelle. Pour essayer si une claustration moins rigoureuse,
si des entretiens avec ses filles et avec le plus insinuant des con-
vertisseurs, ne détermineraient pas M""" Amonnet, accusée aussi de
complicité dans l'évasion des Forment à commettre un nouvel acte
de faiblesse, on la mit aux Nouvelles-Catholiques (elle figure sur
une liste du i" février 1687). Ce fut en vain ; il fallut la transférer
comme inconvertissable à la citadelle d'Amiens, en vertu d'un ordre
du 4 août. Le même jour, comme si Seignelay eût pris à tâche de
bien constater le triomphe de ces deux âmes éprises de sincérité,
il ordonnait d'envoyer le mari au château de Loches^ et de l'y
nourrir à ses propres frais sur le pied de 5oo livres par an.
Les exhortations, les séductions, les sévérités même de
Fénelon, ne réussirent pas mieux auprès des deux demoiselles
Amonnet, qu'on sépara pour en venir à bout plus aisément. La
cadette, Marguerite, fut envoyée de la maison de la rue Sainte-
Anne à Charenton, dans la maison consistoriale, devenue annexe
du principal établissement. Au mois de décembre 1686, on la disait
bonne catholique, sans toutefois la relâcher encore, tandis que sa
sœur Marie, restée à Paris et classée parmi les endurcies, méritait
cette note glorieuse, écrite de la propre main de La Reynie:
L'aînée de celles qui sont restées paraît tout à fait déraisonnable; elle n'a
que quatorze ans, et il est cependant très dangereux de lui laisser la liberté
de voir ceux qui ne sont pas encore convertis ou qui sont mauvais catlio-
liqucs. Ses sœurs se sont chargées de chercher une maison religieuse pour la
mettre en pension et la faire sortir des Nouvelles-Catholiques (Fr. 7o5i, f" 246).
Un peu confuses de n'avoir pu surmonter l'antipathie de cette
enfant pour leur religion, les religieuses de la rue Sainte-Anne
attribuaient charitablement leur insuccès à son peu d'intelligence :
« L'aînée, disaient-elles, ayant fort peu de raison, ne peut goûter
le catholicisme» {Ibid., f" 248). Marguerite qu'on avait crue con-
vertie, ne l'était pas du tout. De sorte que la mère Garnier demanda
qu'on la débarrassât de ces deux opiniâtres. Elle obtint, le 16 juin
1687, un ordre pour les faire mettre dans un autre couvent (O* 3i).
En revanche, le 27 août, Marthe, succombant aux obsessions des
convertisseurs, annonçait à La Reynie sa résolution de prendre
l'habit des Hospitalières de la Place royale. La supérieure, Béatrice
de Chauvirey, avait demandé la veille 5oo livres pour les frais de
vêture.
Pasteurs et Anciens. 29
On s'empressa d'envoyer la nouvelle religieuse à son père (fin
septembre ou commencement d'octobre) et peut-être aussi à sa
mère. Qu'on juge de l'émotion du malheureux prisonnier, quand,
sous l'habit monastique détesté, il reconnut, non sans peine, la fille
bien-aimée qui venait lui offrir la liberté au prix de l'abjuration.
Amonnet étant sorti victorieux de cette dernière épreuve, on l'ex-
pulsa de France, ainsi que sa femme, en 1688. Amonnet, Théodore
de Béringhen, MM. de Cagny, de Cahanel, de Saint-Jean, de
Sainte-Gemme, et M"'' de Marconnay, furent tirés ensemble du
château de Loches et dirigés sur La Rochelle. Les prétendus
nouveaux convertis du Poitou couraient partout au-devant d'eux,
les saluaient avec des larmes d'attendrissement et de repentance ;
on leur fit à La Rochelle une véritable entrée triomphale. Le pilote
qui les conduisait à l'île de Rhé les ayant fait monter précipitam-
ment sur le premier vaisseau anglais qu'il rencontra, Amonnet,
dont une partie de la fortune était passée en Hollande, offrit de
payer la place de ceux de ses compagnons qui n'avaient pas d'ar-
gent; mais l'offre se trouva inutile quand on eut découvert le
Christian State chargé d'emmener les expulsés ». M. et M"<= Amonnet
n'avaient pas encore épuisé le calice des douleurs; pendant qu'on
les arrachait à leur famille et à leur patrie, leur fille Marie, qui
s'était montrée la plus affectionnée à suivre leur exemple, leur por-
tait le dernier coup en abjurant sans retour.
Dieu ne les laissa pourtant point sans consolation. Au bout de
quelques années, quand Marthe eut pu comparer la conduite des
religieuses à celle de ses parents, ses illusions se dissipèrent. Elle
délaissa la foi persécutrice pour embrasser avec plus d'ardeur que
jamais la foi persécutée. Après avoir vainement essayé de lutter,
les Hospitalières de la Place royale renoncèrent à la garder plus
longtemps, et lui firent donner (i3 janvier lôgS) l'autorisation de
passer en Hollande avec Anne Grillart (O^ 87). Enfin, au mois
d'octobre 1694, les registres du Secrétariat mentionnent la fuite de
deux demoiselles Amonnet, qui ne peuvent être sans doute que
Rachel et Marguerite. L'un de leurs guides, Leroy, fait prisonnier
à Paris, au mois d'août, déclara que, moyennant trente louis d'or,
elles s'étaient tirées des mains de deux gardes de feu M. le ma-
réchal d'Humières '^, qui les laissèrent aller après les avoir arrêtées.
Leur frère, François, étant aussi passé à l'étranger avec son ami
• Voir les détails au chapitre Béringhen. deux furent arrêtés par ordre du lo oc-
" L'un d'eux s'appelait Dubois. Tous tobre (O' 38).
3o Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
Pierre Chardon, Marie demeura seule en France et en possession
des biens de la famille, en vertu d'un brevet du 3o août 1688
(O* 34). Un autre brevet, du 27 juillet 1700, l'autorisait à recevoir
800 livres à elle dues par Dubuisson, et le restant du prix d'un
héritage situé près de Tours et appelé le Pressoir, qu'elle avait
vendu à IVIandroux de Tours, le 8 avril 1697. Le même brevet
l'autorisait à vendre les autres héritages à elle appartenant et situés
aux villages de Ponthion et d'Estrevy, près Vitry-le-François. —
Par une ironie du sort, la seule des demoiselles Amonnet qui resta
catholique, fut celle-là même à qui la mère Garnier avait trouvé
« trop peu de raison pour goûter le catholicisme ».
C'est sans doute d'un parent de Matthieu Amonnet, domestique
de François, qu'il est question dans la pièce suivante, extraite du
Registre des décès de l'Église Saint-Eustache, communiquée par
M. Read: « Le mercredi 28 décembre 1698, deffunct... Amonnet,
commis aux aides à la barrière de la Voirie proche la croix Cadet,
décédé le jour d'hier, a été inhumé au cimetière Saint- Joseph ». On
a biffé cet acte et écrit en marge : « Le convoi dudit sieur Amonnet
n'a pas été fait, attendu qu'il a été refusant de recevoir les sacre-
ments et qu'il est mort huguenot. — Signé : Gaignet, commis de
M. le curé ». Marie Hamonnet reçue à la repentance à La Haye en
1694 appartenait sans doute à la même famille.
Mentionnons encore qu'un nommé Amonnet logeait, à l'ap-
proche de la Révocation, chez Bertrand sculpteur de la rue
Monsieur-le-Comte. Ils se brouillèrent, et Amonnet finit par appeler
son hôte apostat, bien que celui-ci renvoyât tous ses locataires
catholiques pour en prendre de protestants.
AUFRERE
Antoine Aufrère, marquis de Corville, procureur au Parlement,
appartenait à une famille riche et considérée qui possédait la
seigneurie du petit village de Corville en Normandie, et dans
laquelle les fonctions de procureur semblaient héréditaires. Il avait
épousé le II novembre 1644 (?) Antoinette Gervaise (Agnew, II, 218),
dont il eut deux fils: Israël- Antoine (1667) et Noël-Daniel. Aufrère,
veuf et retiré des affaires au moment de la Révocation (Fr. 7o5i
Pasteurs et Anciens. 3i
f° i36), habitait la rue de la Poterie, quartier de la Tixeranderie'.
Il fut exilé à Château-Chinon (Nièvre) le 20 novembre, après avoir,
en prévision des maux qui allaient fondre sur l'Eglise, fait passer
en Hollande 225,000 livres, composant la presque totalité de sa
fortune. Ses fîls, auxquels les papiers de La Reynie donnent un
âge trop élevé, « apprenaient les sciences » et fréquentaient encore,
au milieu de novembre, l'académie du sieur Bernardi, située près
de l'hôtel de Condé, dans la rue de Condé actuelle. Le 16 janvier
1686, le commissaire Hémon informait La Reynie que les deux
jeunes gens et leur servante s'étaient enfuis à l'étranger sans avoir
voulu ni signer ni faire abjuration, et qu'on n'avait pu que mettre
le scellé sur la maison abandonnée (Fr. 7o5i f° 102). Cette évasion,
évidemment ordonnée par l'exilé, lui valut un redoublement de
rigueurs, c'est-à-dire la dragonnade, dont il se plaignit à La Reynie
avec une grande modération, en essayant de faire passer la fuite
de ses fils pour un enlèvement auquel il n'aurait eu aucune part:
De Château-Chinon, 6 mars i636.
Monseigneur,
Vous savez qu'il y a trois mois entiers que je suis dans cette ville, oij il a
plu au roi de m'envoyer. Le respect que j'ai pour les ordres de Sa Majesté
m'empêche de me plaindre de mon exil. Mais je ne puis plus me taire à l'égard
de la rigueur qui s'exerce sur ma personne, ne pouvant me persuader que ce
soit par les ordres de Sa Majesté, qui est trop juste pour souffrir qu'on veuille
exiger de moi des choses impossibles. Vous savez, Monseigneur, qu'un scellé
a été apposé dans ma maison à Paris depuis que j'en suis sorti, ce qui, joint à
l'absence de la personne à qui j'avais, en partant, confié la garde de mes
enfants, de ma maison et de tout mon bien, qui est présentement à l'abandon,
me met hors d'état de subsister ici, où je n'ai aucune habitude. Cependant on
veut que j'entretienne dans un cabaret de cette ville des cavahers, et on m'ex-
pose à leurs insultes, faute de payer leur dépense, ce que je ne saurais faire
qu'en faisant vendre mes meubles, qui sont les effets les plus clairs de mon
bien.
J'ai pris la liberté de dresser une requête qui vous sera présentée, et je
prends celle de vous supplier. Monseigneur, d'en vouloir prendre la lecture, et
en attendant que la vente ait été faite par vos ordres, de vouloir bien me faire
obtenir de Sa Majesté ceux que vous jugerez nécessaires pour faire cesser
les violences qui s'exécutent contre moi par les cavaliers, sur le prétexte du
manque de paiement de leur solde, dont je ne suis pas tenu, n'étant point
habitant de ce lieu, comme j'ai déclaré aux échevins qui m'ont livré à eux,
après m'avoir contraint à sortir de la maison d'un particulier où je m'étais mis
■ La rue de la Poterie est représentée place de l'HôteI-de-Vil!e, et par la partie
aujourd'hui par l'angle NorJ-Ouest de la méridionale de la rue du Renard.
32 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
en pension. Les magistrats de cette ville voient les maux que je souffre; mais
ils n'osent rien entreprendre pour mon soulagement, ni même écouter mes
plaintes. Je n'entreprendrai pas aussi, Monseigneur, de vous en faire ici le
détail, ni même de vous marquer, outre la peine de mon exil, le préjudice que
je souffre par la fuite de mes enfants, procédée de celle de la demoiselle qui
les avait avec tout mon bien et ma procuration en sa garde, ou plutôt parleur
enlèvement, qui sans doute achève ma ruine et la leur. C'est assez et je confesse
même que c'est trop d'avoir osé vous écrire la présente, et de l'avoir d'ailleurs
rendue si peu abrégée. Je suis avec un respect inviolable. Monseigneur, votre,
etc. (Fr. 7o53, f» 94).
Cette lettre si forte, à la fois naïve et dissimulée, puisqu'elle
invoque le droit individuel et ne dit qu'une partie de la vérité, ne
produisit naturellement aucun effet. Trompant alors la surveillance
des autorités et celle des dragons, aidé sans doute dans sa tentative
d'évasion par les Girardot de Château-Chinon, parents de son
collègue au consistoire, Aufrère s'enfuit à son tour et essaya de
rejoindre ses fils; mais à peine avait-il fait une trentaine de lieues,
qu'il fut arrêté à La Bussière (arrond. de Gien, Loiret) et transféré
à la Bastille, par ordre du 6 avril. Au bout d'une quinzaine de
jours, il eut la faiblesse d'abjurer pour recouvrer la liberté ; mais la
crainte de retourner à la Bastille ne l'empêcha point de favoriser
la fuite de ses coreligionnaires, en attendant qu'il pût lui-même se
remettre en route. Un avis sans date remis au roi portait ce qui
suit:
M. Aufrère, un des vingt-quatre anciens de Charenton, qui a été exilé,
doit venir et on a envoyé pour l'aller quérir. II a donné sa maison où il demeure
à Paris à un ancien catholique, qui, sous prétexte d'avoir des malades chez
lui, retire des gens de la religion, et quand on vient visiter chez lui, il dit que
ce sont des filles de joie qui ont du mal. Ces gens-là lui donnent une pistole par
jour. Il y a une fille qui y est restée dix jours, et qui lui a donné dix pistoles.
Les guides les vont prendre dans cette maison (Fr. 7050, f" 246).
Aufrère essaya une seconde fois de s'évader; il quitta Paris
dans l'équipage d'une dame, qui, en arrivant près de la frontière,
l'obligea de revenir. Il alla ensuite loger au second étage, chez le
sieur de Lione, marchand, rue des Cinq- Diamants (aujourd'hui
partie sud de la rue Quincampoix) à la première porte cochère en
entrant du côté delà rue des Lombards (Fr. 7o53 fr. 144). Ses deux
échecs ne l'avaient point découragé, son désir de se retrouver
près de ses fils grandissait par la prolongation de l'absence. Mais
persuadé qu'une nouvelle arrestation l'exposerait à la peine des
galères perpétuelles, il voulait faire le voyage en toute sécurité : il
Pasteurs et Anciens. 33
eut donc recours à la ruse pour tromper la police elle-même, s'il
était possible. Le 24 juin 1687, Seignelay écrivit à La Reynie:
Le nommé Aufrère, ci-devant procureur au Châtelet, qui a fait sa réunion
après avoir été relégué longtemps à Château-Chinon, demande permission
d'aller en Hollande pour tâcher d'obliger ses enfants, qu'il y avait envoyés
avant sa conversion, à repasser en France, et il offre pour sûreté de son retour
des biens qu'il fait monter à 40,000 livres (O ' 3i).
La Reynie donna dans le piège: il accorda, le 3o juillet, un
passeport à Aufrère allant en Hollande. Une fois à l'étranger, le
fugitif n'eut garde de revenir. Un rapport du commissaire Camuset,
du 22 janvier 1688, constate qu' Aufrère s'est absenté du royaume
au commencement du mois de septembre précédent, laissant des
meubles dont la valeur ne dépassait guère les vingt-six écus de
loyer qu'il devait à M. de Lione. « On dit, ajoutait Camuset, qu'il a
hérité une maison de la femme du sieur Bezard, ancien de Cha-
renton, qui est morte l'année dernière dans la rue des Ours, sans
avoir reçu aucun sacrement'» (Fr. 7o5i f° 210).
D'après la seconde édition de La France protestante, Antoine
Aufrère se serait enfui en Hollande avec sa femme, puis en Angle-
terre oij il aurait été naturalisé en 1700. On a vu qu'il était veuf en
i685 ; en outre ce n'est pas lui, mais son fils Israël-Antoine, qui fut
naturalisé en 1700 (Agnew, II 213-217, ^^ III 192), comme son autre
fils l'avait été en 1697 (III 60). Une grave maladie qui atteignit en
Hollande l'ex-ancien de Charenton réconcilié avec l'Église, l'obligea
de faire son testament, le 3o avril 1688, afin de se trouver prêt
«lorsqu'il plairait à Dieu de le retirer de ce monde et de l'intro-
duire dans la vie éternelle, qu'il espérait obtenir par l'unique mérite
de Jésus-Christ, son Sauveur et Rédempteur ». II léguait 1000 florins
«aux pauvres de Jésus-Christ persécutés en France pour la foi, et
à qui Dieu avait fait la grâce de venir le glorifier dans les Pro-
vinces-Unies». Il confirma ce testament le i^'' juillet 1690, en rédui-
sant toutefois à 5oo florins le legs des pauvres.
Cependant Israël-Antoine, qui s'était d'abord destiné à une
autre carrière, étudiait la théologie à Leide(i69o)et se fit consacrer
en Hollande. Après son mariage avec Sara Amesincq (1700), dont
la famille était alliée aux De Langle et aux Basnage, il fut appelé à
Londres par l'Église française de la Savoie, qu'il quitta ensuite
pour la chapelle royale de Saint- James. Son père le suivit à
' Bezard avait épousé en secondes noces docteur en médecine, frère ou parent de
Suzanne Lesobre, veuve d'Israël Gervaise, la femme d'Aufrère.
34 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Londres, en 1700, et mourut à une date inconnue. Israël- Antoine
s'éteignit à quatre-vingt-dix ans, en 1758.
BEAUCHAMP
Samuel Beauchamp, fils 'du procureur Jean Beauchamp, était
avocat au Parlement de Paris et habitait la rue de la Bûcherie, place
Maubert. Il épousa Marie Malherbe dont il eut trois fils: Samuel
(1634), Nicolas (1640), Jean (i656) et une fille: Susanne, mariée en
1662 à Paul Toulieu, aussi avocat, fils de Pierre, médecin du duc
d'Orléans, et de Susanne Chardon. Dans l'affaire d'Alexandre
Morus (1657), qui jeta la discorde entre les anciens aussi bien que
dans toute l'Eglise, Beauchamp se rangea, ainsi que ses collègues
Massanes, Desforges, Le Coq, Lorides Des Galinières, Parignon,
Papillon, Cury Mercur (?) et Denez ', parmi les adversaires du
ministre. Le consistoire de Charenton le députa aux synodes tenus
en ce lieu en 1669 et 1679. Il fut exilé à Bar-sur-Aube le 20 no-
vembre i685; inutilement, car on ne parvint pas à le faire abjurer:
il fallut l'expulser comme ses collègues Amonnet, Béringhen,
Gervaise, La Bastide, Papillon, et nombre d'autres confesseurs. Il
fut conduit hors du royaume le i"^ mars 1688, avec Thierri de
MaroUes, avocat, parent du célèbre forçat pour la foi^. Samuel
Beauchamp mourut à Thorpe en Angleterre, âgé de soixante-dix-
huit ans (1688). Sa fille Louise avait épousé au refuge, l'année pré-
cédente, Henri Vareilles, sieur de Champredon.
BERINGHEN
Des deux branches de la famille de Béringhen, l'une se con-
vertit sous Louis XIII et fut comblée de faveurs^, tandis que l'autre,
■ Synode prov. de La Fertc; [Ms. de la martyr Louis de MaroUes. Paris, i883,
ISibl. du prot.). Les noms de Turpin et in-12, p. 24.
Pellisson paraissent aussi dans cette " Cependant Henri île Bcringhen, père
afTairc. de M. le premier, fut reçu à In rcpi'ntance
* Hist. des souffrances du bienheureux et à la communion par le pasteur du Dé-
Pasteurs et Anciens. 35
restée protestante, subit toutes les persécutions imaginables et
donna l'exemple d'un invincible attachement à sa foi. A celle-ci,
c'est-à-dire celle de Bretagne, appartenait Jean de Béringhen',
sieur de Flehedel, Langarzeau et Menoux ou Menour, né en i6i2et
secrétaire du roi. Il avait épousé à Charenton, en 1642, Marie de
Menour, femme d'un mérite et d'une vertu extraordinaire, dit
M"^ du Noyer, qui fut en Hollande l'objet de sa protection et de
celle de M"^= de La Guerche et de Dangeau-. Ils eurent quinze
enfants, dont sept seulement vécurent âge d'homme : Théodore
(1644), Marie (1648), femme de François Le Coq, sieur de Germain;
Susanne (i65o), femme de Jacques-Nompar de Caumont, duc de
La Force; Françoise (i656), expulsée de France en même temps
que son père, sa mère et son frère Théodore ; Elisabeth (1661),
femme de Pascal Le Coq, sieur de Germain, et frère de François;
Frédéric (i663) et Adolphe^ (1666), qui abjurèrent en 1686. Le
dernier mourut avant 1704. Sur la recommandation de Ruvigny,
Bayle fut admis comme précepteur dans cette famille, qui habitait
l'Hôtel du grand Henri sur la Place royale (aujourd'hui place des
Vosges).
Une fille de service nommée Marie Chabin, qui était restée
pendant quatre ans chez M. de Béringhen, ayant tenté de passer à
l'étranger, fut arrêtée à Péronne avec une dame Lemaistre^, vers
le 20 mai i685, dans le carrosse de Valenciennes. On ramena les
fugitives à la Bastille où La Reynie les interrogea. Il leur fît rendre
la liberté au bout de trois semaines (16 juin), en les confiant à la
garde des anciens Béringhen et Tassin. Marie Chabin se fit coutu-
sert Malzac, en i68g, et mourut trois ans son fils le brevet d'affaires dont il jouis-
après sans confession ni sacrements (voir sait depuis de longues années, et qui ne
Biillet. III, 593, et IX, 84). C'est de lui lui servait plus de rien, parce qu'il ne
que les Mém. de Sourches, Paris i83G, venait voir le roi que deux ou trois fois
in-8°, I, I, parlent en ces termes: «Le tous les ans, au lieu que c'était un grand
premier jour de Tannée i685, le bon- avantage pour son fils, qui était toujours
homme Béringhen, chevalier de l'ordre auprès du roi, et qui, selon toutes les
et premier écuyer de la petite écurie du apparences, étant jeune, en devait jouir
roi, lequel s'était retiré de la cour depuis longtemps».
quelques années pour songer à son salut ' Fils de Théodore de Béringhen et de
(c'était presque le premier homme qui Susanne Grislet.
eût donné aux courtisans l'exemple de - VoirF;■J^!ce/Jro^, art.COURClLLON.
faire dans sa vieillesse une sage retraite, 3 Mis en pension chez le ministre
car on ne veut jamais quitter la cour, Trouillart, puis chez le ministre Misson
quelque âge que l'on ait, et l'on ne se de Sainte-Mère-Église, Adolphe ne mon-
fait point de justice; mais le bonhomme trait aucune disposition pour l'étude.
Béringhen était le plus sage homme de Voir des lettres qui le concernent dans le
son temps et passa en repos le reste de Biillet., 3« série, VI, 646.
ses jours), obtint du roi de transférer à * Voir ce nom.
36 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
rière; mais les deux anciens ne restèrent pas moins chargés de sa
surveillance. Au moment de partir pour la campagne, M. et M'"'= de
Béringhen demandèrent qu'on les déchargeât de cette responsa-
bilité.
Dans un mémoire adressé à Seignelay le 8 novembre i685, la
police s'exprimait sur le compte du mari de la manière suivante :
Le sieur de Béringhen, ci-devant secrétaire du roi, père de M™" la duchesse
de La Force et de M"" Le Coq, conseiller au Parlement, âgé de plus de
soixante ans [environ soixante-treize], honnête homme dont l'esprit est assez
doux, fort zélé dans sa religion. Il passe pour assez riche. Ami très particulier
de M. de Massanes. Il est présentement à sa terre de La Rivière, proche de
Fontainebleau.
Chargé de lui porter la lettre de cachet du lo novembre, qui
le reléguait à Limoges, le commissaire Labbé écrivait le 12 :
Aussitôt le paquet mis entre mes mains, j'ai été chez M. de Béringhen
pour lui remettre les ordres du roi. Il est encore avec son fils le conseiller, en
sa terre de La Rivière près Fontainebleau, et ne reviendra qu'après le retour du
roi à Versailles. J'ai été pareillement chez le sieur Bezard, qui n'était pas chez
lui, et j'ai appris qu'il ne reviendrait de la ville qu'à une heure et demie. On
m'a fort pressé, dans l'une et l'autre maison, de dire ce que je voulois; mais je
n'ai fait aucune réponse, sinon que j'avois envie de leur parler. Je retournerai
à l'heure marquée chez le sieur Bezard (Fr. yoSi, f° i5i).
Le 14, le même commissaire écrivait encore à La Reynie :
J'ai envoyé ce matin secrètement savoir si M. de Béringhen reviendroit
bientôt de la terre de La Rivière; j'ai appris qu'il seroit ce soir à Paris.
Cependant M. son fils, le conseiller, est venu au logis, fort contrit de la retraite
de quelques anciens, qui m'est venu demander si je n'avois rien à dire à
M. son père, et ne m'étant point expliqué avec lui, il m'a dit qu'il ne seroit de
retour que samedi prochain [i5 ou 22]... J'ai connu par l'entretien que j'ai eu
avec lui, qu'il persévère dans la religion (Fr. 7o5i, f" i33).
Sans doute M. de Béringhen s'excusant sur son âge et ses
infirmités, s'efforça de gagner du temps et d'obtenir qu'on le
reléguât dans un lieu moins éloigné ; car, le 22 novembre, une nou-
velle lettre de cachet l'envoyait à Montargis avec sa femme et sa
fille Françoise. On le traita doucement aussi longtemps qu'on
espéra sa conversion; mais l'illusion s'évanouit et la modération
avec elle, témoin ces lignes adressées à l'intendant De Bezons, le
20 janvier 1686 :
Les sieur et dame de Béringhen, qui sont relégués à Montargis, ont avec
eux leur fille qui empêche leur conversion, ce qui a oblige Sa Majesté de
Pasteurs et Anciens. 3j
prendre la résolution de la faire mettre dans le couvent des Ursulincs de la
ville, et je vous envoie les ordres nécessaires (O > 3o).
L'éloignement de Françoise n'ayant pas modifié les sentiments
de M. et de M'"'^ de Béringhen, on leur envoya seize dragons, qui
les gardaient à vue jour et nuit, et firent tout ce qui était possible
pour arracher aux deux vieillards un mot ou un geste d'abjura-
tion*. Louvois écrivait au même intendant, le 4 février:
J'ai rendu compte au roi de la lettre que vous avez pris la peine de
m'écrire, par laquelle Sa Majesté a été informée de l'opiniâtreté de M. et de
M'"" de Béringhen; l'intention du roi est que la garde qui est dans leur maison
continue à y vivre à leurs dépens, et que, s'ils ne fournissent pas à sa subsistance,
la garnison commence toujours à manger la première.
Dans la pensée que la dragonnade pouvait le faire subitement
passer de vie à trépas , et craignant qu'on ne le soupçonnât
« d'avoir défailli et succombé sous le poids de cette tentation, par
la grande débilité où son corps était réduit», M. de Béringhen,
écrivit, le 20 février, sa confession de foi et la fit remettre à son
fils. Théodore lui répondit, le 25 :
Que ne puis-je, mon très cher père, vous exprimer combien je me trouve
assuré et fortifié par votre exemple, et quelle abondance de consolation je
reçois de la grâce que Dieu vous fait!... Fortifiez-vous donc au Seigneur, et
soyez persuadé... qu'en quelque état d'infirmité et de maladie que vous soyez
au milieu de cette soldatesque infernale, la paix de Dieu, qui surmonte tout
entendement, y gardera votre cœur et vos sens en Jésus-Christ, avec autant
de facilité que si vous si étiez dans le sein de votre famille.. . Il vous a donné,
par manière de dire, comme à saint Paul, les âmes de ceux qui voguent avec
vous sur cette mer orageuse. Tous tant que nous sommes, vos fils et vos filles,
et ceux qui vous touchent de plus près, nous persistons avec vous en un
même esprit depuis plusieurs mois. Je n'ai rien souffert jusques ici pour ma
personne : il est vrai que je suis menacé des dragons comme les autres
exilés ^.
S'imaginant que M. de Béringhen faiblirait dès qu'il serait
privé de sa femme et entièrement livré à des mains catholiques, les
convertisseurs firent emprisonner M™'= de Béringhen dans le cou-
vent de la Visitation de Montargis. Et non contents d'avoir séparé les
époux, ils firent arrêter leurs trois fils. Par ordre du 2 mars 1686,
« les sieurs de Béringhen, frères du ci-devant conseiller de Paris »,
' Théodore de Béringhen a dû se trom- furent dragonnes. {Cinquante lettres d'ex-
per en écrivant que sa sœur était encore liortation, p. i).
près de leurs parents lorsque ceux-ci - Cinquante lettres, p. 2.
38 Révocation de l'Èdit de Nantes a Paris.
dont l'un, Frédéric, sieur de Langarzeau était cornette de cavalerie '.
furent mis à la Bastille (O' 3o). Dès le lo mars, l'un promit tout ce
qu'on voulut-, et recouvra la liberté le lendemain; l'autre était
encore à la Bastille à la fin d'avril, et Seignelay lui écrivait le 29:
Le roi vous envoyant le sieur Varet [vicaire de Saint-Eustache] pour
conférer avec vous et vous instruire des vérités de la religion catholique, Sa
Majesté m'ordonne de vous écrire que son intention est que vous l'écoutiez et
que vous lui donniez tout le temps nécessaire pour cela. Elle ne doute point
que vous n'exécutiez ponctuellement ce qu'elle désire de vous en cotte occa-
sion, et que vous ne preniez le parti qui est seul convenable à votre salut et à
votre repos (O ' 3o).
D'après La France protestante, celui-ci plia aussi au bout de
quelque temps. La lettre suivante, adressée à La Reynie le 22 août
1686, nous apprend que l'un de ces deux nouveaux catholiques,
très probablement Frédéric, qui plus tard essaya de faire passer
pour morte sa sœur Françoise, afin de s'emparer de ses biens, se
plaignait aigrement de son père :
Je vous envoie un placet présenté au roi par le sieur de Béringhen fils,
afin que vous examiniez s'il est vrai qu'en liaine de sa conversion, son père
lui fasse le mauvais traitement dont il se plaint, et que vous me mandiez ce
qu'il y aurait à faire à cet égard pour obliger son père à lui procurer son
établissement (O ' 3o).
Le 3i août, Seignelay revenait à la charge :
Le roi veut que M. de Béringhen donne à son fils jusqu'à 2000 livres; s'il
ne le fait pas, il faudra voir quel expédient il y aura à prendre pour l'obliger.
Quant à Théodore, rélégué à Vézelay, puis à Beaune, et mené
à la Bastille par ordre du 12 mai, il suivit courageusement l'exemple
paternel.
Tant de coups répétés et de nature si diverse .semblent avoir
plongé le vieillard dans un état d'abattement et de torpeur qui lui
ôtait toute énergie. Le 26 mai 1686, Seignelay le croyait « en de
bonnes dispositions», et lui ordonnait de quitter Montargis pour
venir à Paris, dans la maison des Pères de la Doctrine chrétienne.
' En 1722 Krcdéric assistait comme té- Guichard, marquis de Peray, et de Ca-
moin à l'inhumation de Guillaume Le therine de Dangeau, qui fut visite par
Coq de Germain, hollandais, enterré dans Dangeau et relâché par ordre du 21 mars
le cimetière des étrangers, au Port-au- (Fr. >'ro^, art. COURCILLON et Fr. 7o53,
Plâtre. f" 4^6).
2 Ainsi qu'un ex-capitaine, fils de Jean
Pasteurs et Anciens. 3g
M. de Béringhen rejoignit donc son gendre, le duc de La Force, au
séminaire de Saint-Magloire '. Un ordre du 26 juin, adressé au
supérieur de cette communauté, autorisait le duc de La Force à
voir, quand il le désirerait, M. de Béringhen, et celui-ci à conférer
avec son procureur en présence de deux religieux de ladite maison.
En vertu d'un autre ordre du même jour, M"^ de Béringhen fut
transférée du couvent de Montargis à l'abbaye de Gercy près Paris,
où elle eut la permission de recevoir cachetées les lettres du duc
de La Force, et de parler aux gens envoyés de sa part, mais seule-
ment en présence d'une religieuse désignée par la supérieure
(2 juillet 1686. Bîdlet. II, 71).
Dragonne durant cinquante jours ^, séparé de sa fille et de sa
femme à un âge et malgré des infirmités qui réclamaient tous leurs
soins ; frappé dans ses biens et dans les membres de sa famille,
incarcérés pour la plupart ; désolé par l'abjuration de deux de ses
fils et par l'odieuse ingratitude de l'un d'eux, Jean de Béringhen
supporta tout avec une pieuse constance que rien ne put ébranler,
pas même les soins intéressés que lui prodiguèrent d'abord les
Pères de l'Oratoire. Aussi fut-il, par ordre du 19 août 1686, trans-
féré comme opiniâtre de Saint-Magloire au château d'Angoulême,
où le rejoignirent, un an plus tard, ses collègues au consistoire
Gervaise et Masclari, ainsi que MM. de Virazel et Morisset. Sauf le
dernier, qui ne possédait rien et pour lequel Sa Majesté payait
quinze sols par jour; tous payaient à leur geôlier douze cents livres
par an prélevées sur leurs biens saisis par ordre du roi (O^ 3r,
28 octobre)^. On permit à M. de Béringhen de se promener dans le
château et de recevoir les meubles et l'argent que lui envoyait le
duc de La Force (Btillet. II, 72). Mais il supplia vainement La Reynie
de le faire ramener à Paris afin de pouvoir remédier au mal dont
il souffrait et sur lequel il avait consulté le célèbre médecin De La
Closure, d'Aubeterre. Vainement le duc de La Force joignit-il ses
prières à celles de son beau-père, le roi fut impitoyable. Il fallait
une bien grande sécheresse de cœur pour n'être pas touché de la
lettre suivante :
' Aujourd'hui établissement des Sourds- appartenant à Jean de Béringhen furent
Muets au faubourg Saint-Jacques. Le duc confisqués à la demande et en faveur des
de La Force y était entré le i8 avril 1686. locataires : l'une était louée au marquis
' Cinquante lettres, etc., p. 25o. du Terrai!; l'autre, au cardinal nonce du
^ En 1687, les loyers de deux maisons pape, qui ne se fit aucun scrupule de
de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain dépouiller un hérétique (Fr. 705i, f» 824).
40 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
A M. de La Reynie, lieutenant-général de police.
Monsieur,
Vous aurez appris par les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de
m'envoyer de M. de Bcringhen, et par celle qu'il vous a écrite, l'état pitoyable
où il est dans des souffrances continuelles par des maux très violents,
sous lesquels il ne pourrait subsister, et comme il vous supplie, connaissant
votre bonté et générosité, de vouloir tâcher d'obtenir qu'on l'amène à Paris ou
autour, pour qu'il se fasse faire les opérations et les remèdes qui peuvent lui
sauver la vie, agréez, Monsieur, que je me joigne à lui, et que je vous supplie
de tout mon cœur de vouloir tâcher d'obtenir cette grâce. J'espère en la bonté
de Sa Majesté, que, si elle l'apprend par une personne comme vous, ne doutant
pas de la vérité de la chose, elle n'ait compassion de ce pauvre malade, âgé
de soixante-quinze ans ou environ. Pardonnez-moi si je vous donne tant de
peine; mais vous jugerez. Monsieur, de l'importance de la chose que je vous
serais allé demander, sans que, ma santé aussi* n'étant pas bonne, je fais des
remèdes pour prendre des eaux. Je n'oublierai jamais toutes vos bontés et
serai toute ma vie,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
La Boulaye, 7 août 1687. Le duc de La Force.
(Fr. 7o53, f" 493.)
Louis XIV n'était pas homme à s'apitoyer sur les souffrances
d'un liérétique obstiné dont la constance blessait son orgueil; il ne
lui accorda d'autre grâce que celle de le chasser du royaume en
gardant ses biens. Le 7 mars 1688, M. de Béringhen fut autorisé à
passer en Hollande, « à la charge que, étant à Orléans, il prendrait
la route de Melun, Meaux et Soissons, sans pouvoir approcher plus
près de Paris, à peine de désobéissance ». M'"'= de Béringhen,
envoyée de Gercy au couvent de Notre-Dame de Sens par ordre
du 20 avril 1687, fut, ainsi que Françoise, comprise dans la même
mesure d'expulsion. Seignelay écrivait à La Reynie, le i3 mars
1688 :
Le roi trouve bon que M"'° de Béringhen qui est à Sens, s'en aille à Mon-
targis pour y prendre sa fille, et de là sortir du royaume. Sa Majesté veut bien
aussi que ladite dame de Béringhen mène avec elle une fille appelée Certon,
que l'on dit être au couvent des Ursulines de Sens et qui n'a point fait sa
réunion.
En partant pour l'exil où il mourut avant 1696, Jean de
Béringhen rencontra son fils Théodore qu'on menait à La Rochelle
Pasteurs et Anciens. 41
pour l'expulser aussi de France, et qui nous a laissé le récit de cette
scène touchante': «Mon père, ayant été transféré du château
d'Angoulème à La Rochelle, y avait trouvé en arrivant une per-
mission de la cour pour se retirer par terre en Hollande. Par une
bénédiction de Dieu toute particulière, il passait ce jour-là par
Poitiers... Il vint descendre dans la même hôtellerie oii nous
étions, et du plus loin que je l'aperçus au travers de tous ces
prêtres, de quantité de N. Convertis et d'anciens Papistes, je
courus me jeter à son col, et, un genou à terre, je lui demandai
devant tous les assistants sa bénédiction paternelle au nom du
Seigneur qui nous avait garantis si miraculeusement, lui et moi, de
cette terrible persécution. Mon fils, répondit-il d'un ton ferme et
chrétien, oui mon cher fils, je le bénis de toutes les ardeurs de mon
âme, de ce qu'il nous a été Dieu sauveur, et de ce que je vous vois
ici par sa grâce du nombre de ceux qui ont confessé son nom.
Achevez, mon fils, le reste de cette course qui s'en va finir; nous
touchons au but de la délivrance... Tenez ferme ce que vous avez,
afin qu'on ne vous ravisse point cette couronne de consolation et
de gloire... Les N. Convertis- en répandirent des larmes de joie;
les prêtres en grinçaient les dents de dépit et de colère, et on en
entendit un s'écrier par dessus les autres: Voyez comment ces
huguenots se prêchent, et avec qu'elle hardiesse ils avancent
qu'on les a persécutés».
A la Révocation, Elisabeth de Béringhen, femme de Pascal
Le Coq, s'enfuit à l'étranger avec son mari et leur fille. Leur
fils, né. en i685, qu'ils ne purent enlever, resta en France et
obtint leurs biens. Marie, femme de François Le Coq, triompha
comme lui des couvents et des prisons, si bien qu'il fallut les
expulser de France, le i3 mai 1688. Suzanne, femme du duc de la
Force, après de plus longues épreuves supportées non moins vic-
torieusement fut aussi expulsée le 18 mai 1699. M^" de Béringhen,
leur mère, vivait encore au mois de juin 1696.
Le 26 mars 1706, Françoise écrivait de La Haye, à l'un de ses
neveux (probablement Armand-Nompar de Caumont La Force)
pour le remercier de ce qu'il prenait la défense de ses intérêts
contre Frédéric, et en lui envoyant les noms de quelques per-
sonnes :
' Cinquante lettres, p. 249. peut signifier aussi bien les Non Con-
2 Evidemment Th. de Béringhen joue vertis que les Nouveaux Convertis.
ici sur l'équivoque de N. Convertis, qui
42 Révocation de tÉdit de Nantes à Paris.
Je souhaite, Monsieur, que ces adresses servent à vous épargner la peine de
chercher d'autres preuves, et que mon cruel frère de Langarzeau ne chicane
plus, et ne s'obstine pas à vouloir que je sois morte, pendant que Dieu me
laisse encore en vie. Mais si on me tue ainsi à Paris, je m'en consolerai dans
l'espérance que si on ne me fournit pas de quoi vivre ici, cela me mettra
d'autant plus tôt dans la possession de la vie éternelle et bien heureuse dont
Dieu me donne des à présent, par sa grâce, des avant-goûts qui me font passer
tranquillement et avec joie ce temps d'exil où je possède mon âme pour butin
{Bitllct.,Zo série, VI, 655).
BEZARD •
Bezard, marchand de bois carré, ancien du quartier Saint-Antoine, qui
demeure au faubourg, a souvent tenu des discours séditieux et parle plus haut
que pas un des autres. Il reçoit tous les ans 1200 livres de M'"" de Schomberg
pour les dépenses extraordinaires du quartier. Il pourrait être bon de le faire
observer (Fr. 7052, f" 375).
Ainsi s'exprimait la police dans une note du 4 janvier i685.
Quand la Révocation approcha, les convertisseurs s'empressèrent
autour de cet ancien. Le commissaire du quartier écrivait le
16 octobre :
M. Pilon m'a dit ce matin qu'il a eu une conférence avec Bezard; que
Bezard lui en a encore demandé une, qui doit avoir lieu jeudi chez M. Pilon,
et qu'il entrevoit quelque petite espérance (Fr. 7052, f" 336).
En marge de ce passage, qu'il a biflfé, La Reynie a écrit de sa
propre main :
Le sieur Bezard qui a présenté un placet au roi pour avoir la permission
de sortir [de France], à cause qu'il est ancien et qu'on le peut par d'autres
endroits comparer à un ministre, a déjà eu quelques conférences avec le
sieur Pilon docteur. Cette conversion ne parait plus aussi difficile qu'elle avait
paru jusqu'ici. Et si elle se faisait, elle attirerait tout d'un coup plus de cinq
cents abjurations du seul quartier Saint-Antoine.
Enfin, voici le portrait tracé par un autre agent de La Reynie,
le 8 novembre i685 :
Bezard, ci-devant ancien [et natif d'Orléans], est âgé de soixante-cinq ans
[lisez: soixante-huit]... Extrêmement zélé pour la religion; connu pour homme
de probité, officieux et charitable, parmi les gens de la religion ; ayant beau-
coup de crédit sur l'esprit de tous les artisans du faubourg Saint-Antoine qui
font profession de la R. P. R. Il a ci-devant supplié Sa Majesté, par un placet,
Pasteurs et Anciens. ' 48
de lui accorder la permission de sortir du royaume avec sa famille, prétendant
qu'il pourrait être à cet égard considéré comme un ministre, à cause qu'il a
fait la fonction d'ancien depuis un très long temps (Fr. yoSo, f» 184).
Ayant représenté l'Église de Paris au synode tenu à Vitry en
1649, Noël Bezard exerçait, en effet, cette fonction depuis au moins
trente-six ans, et se trouvait être le plus ancien membre du con-
sistoire, bien que ses collègues Bouilly et Beauchamp eussent sept
ans de plus que lui. Aussi prêtres, magistrats et gens de police dési-
raient-ils avec ardeur sa conversion, ne fût-ce que pour l'exemple.
Comme il n'allait plus de lui-même chez le convertisseur Pilon, on l'y
conduisit de vive force, le 7 novembre; et, comme après une assez
longue conférence, il marquait peu de disposition à continuer ces
entretiens, le commissaire Labbé lui signifia qu'on l'obligerait de
«s'éclaircir jusqu'au bout». Exilé à Château-Gontier (Mayenne)
par une lettre de cachet du 10, Bezard se mit en route le 14, et
comparut le 28 devant les autorités de la ville, qui lui en don-
nèrent acte 1.
Il avait épousé en premières noces Marie Cottin, dont il eut :
Henriette-Françoise (i65o), mariée en 1681 à Jean Rousseau, chirur-
gien de l'électrice douairière de Saxe, et Henri. Les Extraits des
Registres de Charenton ne fournissent que ces noms; cependant
Bezard eut assurément d'autres enfants, soit de sa première femme,
soit de la seconde, Susanne Lesobre, veuve d'Israël Gervaise,
docteur en médecine, qu'il avait épousée en 1667. Le 4 décembre,
Susanne reçut l'ordre de le rejoindre dans l'exil. Le 18 février
' «Aujourd'hui vendredi vingt-troisième bois, de se retirer incessamment en la
jour de novembre mil six cent quatre- ville de Château-Gontier, et d'y demeurer
vingt-cinq, a comparu devant nous, jusqu'à nouvel ordre, à peine de dés-
François Chaillard, sieur de la Crespi- obe'issance. Fait à Fontainebleau, ce
nière, conseiller du roi, lieutenant par- dixième jour de novembre i685. Signé,
ticuiier en la sénéchaussée d'Anjou et Louis, et plus bas, Colbert. Scellé d'un
siège présidial à Château-Gontier, et cachet portant les armes de France. —
Matthieu Drouart, sieur du Lestre [?), De laquelle comparution personnelle et
conseiller du roi et son avocat audit représentation desdits ordres de Sa Ma-
siège, Noël Bezard, marchand de bois, jesté, qui lui ont été remis en main, il
qui nous a dit être de la religion pré- nous a requis acte, que nous lui avons
tendue réformée, âgé de soixante-huit donné pour servir et valoir ce que de
ans, natif de la ville d'Orléans et demeu- raison, et fait signer ces présentes audit
rant avec sa famille en celle de Paris, Bezard et à M« Charles Sourneil, l'un
lequel nous a déclaré qu'il est venu en de nos greffiers, pour en être par lui
cette ville pour obéir aux ordres de Sa délivré copie sous son seing et le scel de
Majesté, qu'il nous a représentés, dont la sénéchaussée. Signé, Chaillard, Drou-
la teneur s'ensuit: De par le roi, il est art, Bezard et Sourneil, avec paraphe»,
ordonné au sieur Bezard, marchand de (Fr. 7030, f» 173).
44 Révocation de l'Edil de Nantes à Paris.
1686, on la mit au For-l'Évêque, d'où elle fut transférée au Petit-
Châtelet le 18 juin (Fr. yoSi f""' 298, 3o5). Le malheureux vieillard
abjura sans doute entre les mains des dragons ; car il obtint, le
26 mars 1686, la permission de revenir à Paris (O' 3o). M""' Bezard
mourut l'année suivante dans la rue aux Ours, sans avoir reçu
aucun sacrement. Une demoiselle Bezard, très probablement non
mariée et autre qu'Henriette-Françoise, figure sur la liste du
16 février 1687 parmi les «absents» du quartier Saint- Antoine
(Fr. 7o5o f" 822). Son père, que l'âge avait rendu incapable de
tenter le passage toujours aventureux de la frontière, resta en
France, où nous le voyons encore noté comme mauvais catholique
en 1690 (O' 34); mais il est permis de penser qu'il encouragea la
fugitive à l'abandonner et à tout sacrifier pour le repos de leurs
consciences. Le fils aîné de Bezard, nommé comme lui Noël et
comme lui marchand de bois, était rangé le 24 décembre i685
parmi les chefs de famille qui refusaient d'abjurer et auxquels le
commissaire Labbé venait d'ordonner de se rendre, le lendemain à
dix heures du matin, chez M. de La Reynie (F'r. 7o5i f 188). Sans
doute l'éloquence menaçante du lieutenant de police soutenue par
la dragonnade, qui se pratiquait à Paris depuis deux jours, produisit
son effet habituel ; car le même commissaire écrivait le i3 janvier
suivant :
Le sieur Bezard fils a fait abjuration [le 8 *] et Aimée Cressé, sa femme,
la fera demain à Sainte-Marguerite (Fr. 7o5i, f» 71).
Nous ne savons comment rattacher à cette famille Marie
Bezard, femme séparée de biens de Pierre Poupaillard, docteur en
médecine; Marie Bezard, femme de Denis Cottin, mise, le 17 juin
1686, au For-l'Évêque, où elle était encore le 14 décembre ; Marie
Bezard, femme d'Isaac Courtiou, marchand de vins, laquelle après
avoir demandé, le 12 janvier 1686, cinq ou six jours pour se faire
instruire, fut mise, le 18 juin, à la prison de l'abbaye Saint-Germain-
des-Prés; ni Madelaine Bezard, veuve de Josué Prévost, marchand
de bois, laquelle fit abjuration le 3o décembre i685. Quant à
Susanne Bezard de Gien-sur-Loire, qui reçut de la Bourse fran-
çaise de Genève un viatique de trois écus pour l'Allemagne, elle
n'était point la fille de l'ancien de Charenton, comme l'a cru notre
savant ami Bonïi&r [France prot., 2" édit., II, 5o3); mais celle d'un
marchand de bois de Gien, fort attaché à sa religion et probable-
' Fr. 1742 1, f" 6.
Pasteurs et Anciens. 45
ment parent de Noël. Relégué à Pont-le-Roi (Aube) après la Révo-
cation, ce Bezard n'en sortit, et nullement converti, que par ordre
du 28 mars 1688. Le i5 août 1690, Seignelay écrivait à M. de Creil,
intendant de la province: « Si le nommé Bezard, marchand de la
ville de Gien, qui se mêle de donner de mauvais conseils aux autres
nouveaux catholiques, tient une mauvaise conduite. Sa Majesté
veut que vous le fassiez mettre en prison » (O* 84).
En 1787, la veuve Bezard présentait une requête pour obtenir
le don des biens de Marie et de Marguerite Bezard, décédées en
Angleterre, et prouvait, par un certificat du P. Lefèvre, que son
mari était mort catholique l'année précédente. Les employés de la
régie, au contraire, établissaient que le défunt était mort protestant
(TT. 104).
En 1758, une demoiselle Bezard de Paris passait à l'étranger
avec Jacques et Jacqueline Margas.
BOUILLY
L'ancien de Charenton Phihppe Bernard, sieur de Bouilly^,
était fils de Paul Bernard, avocat àSaumur, et de Jeanne Drugeon;
il épousa en 1662 Jeanne Jaubert (1607-1670), veuve de l'avocat
Jacques Allego (?), et, le 5 octobre 1679, à l'âge de soixante-neuf
ans, il épousait encore Dorothée Froment.
Un mémoire de police du 8 novembre i685 le désignait ainsi :
• Ne pas le confondre avec Erouard ou Mentionnons encore Alexandre de
Harouard de Bouilly, qui figure sur la Bouilly, sieur de Beauregard, arrêté le
liste des détenus de Saint-Lazare dressée 3i mars 1686 et sorti de prison le 7 avril
le 12 janvier 1686. Le 3o, Seignelay écri- après avoir abjuré (Fr. 7o3i, f° 295 et
vait à M. JoUy, supérieur de cette mai- 7o53, £"273); et Jean-Pierre Bouilly, sieur
son: uLe sieur Erouard de Bouilly ne de Beauregard, qui en mai 1668 avait
peut Ltre en meilleur lieu que chez vous épousé à Charenton Marie, tille de Sa-
pour s'instruire et faire son abjuration; muel Thomasset, apothicaire, et de Marie
il faut donc qu'il la fasse, après quoi le Bernard. Sa veuve ayant épousé en i68->
roi le fera mettre en liberté". Le prison- le ministre Gilbert de Charenton, ce n'est
nier abjura, et fut relâché par ordre du donc pas lui, comme dit à tort La France
S février (0 1 3o). — En 1644, Marie protestante, 2° édit., II, ioi5, mais bien
Erouard, fille de Jean, sieur de Raincy, son fils Jean-Pierre qui fut naturalisé
avait épousé Pierre Gigou, sieur de Ve- anglais le 9 septembre 1698.
zançay (Reg. de Char.)
46 Révocation de l'Édit de Nantes à Parts.
De Bouilly, ancien avocat, âgé de plus de soixante ans [lisez : soixante-
quinze], est Iiomme d'esprit, fort retiré et particulier. Il demeure rue du Jar-
dinet, au quartier Saint-André-des-Arts (Fr. yoSo, f" 188).
Une lettre de cachet du 10 novembre le relégua à Guise, où sa
femme l'accompagna. Leur constance n'eut qu'une courte durée;
car, vers le 20, le commissaire Dyeure écrivait:
M. Tassin m'a dit que M. Bouilly, avocat et ancien de la R. P. R., auquel
suivant vos ordres j'ai porté la lettre de cachet de Sa Majesté, avait abjuré et
s'était réuni, ainsi que la demoiselle sa femme (Fr. 7081 , f° 100).
Cette nouvelle était prématurée; car Louvois écrivait le 9 janvier
1686 à l'intendant De Bezons : « Sa Majesté approuve que vous
envoyiez garnison dans la terre que le sieur de Bouill}'^ a dans
votre département». M. et M""= de Bouilly ne tardèrent pas à abju-
rer, puisqu'il leur fut permis le 28 janvier 1686 de revenir à Paris
(O* 3o), et que Le Mercure galant, moniteur des conversions, enre-
gistrait en janvier celle du « célèbre avocat Bouilly » et celle de
Janiçon, son collègue au consistoire.
Bouilly, l'un des doyens d'âge des anciens de Charenton, fut
l'exécuteur testamentaire de Morus. Lors de la Révocation, 1
appréhendant que les manuscrits de celui-ci, dont la garde lui était
confiée, ne fussent pas en sécurité s'il les laissait en France, il leur
fit franchir la frontière en les adressant à un réfugié qui les publia
généreusement à ses frais. Bouilly vivait sans doute encore en 1691,
quand parurent les Dix-huit sermons sur le huitième chapitre de
l'Épître aux Romains: l'avertissement porte qu'ils ont été imprimés
avec son consentement. Au contraire, l'avertissement des Sermons
choisis de M. Morns, imprimés en 1694, nous apprend que Bouilly
n'existait plus alors.
En 1697, deux veuves, les dames De Bouilly et de Monceau
assistaient aux assemblées tenues dans leur maison (rue de Maçon',
à la première porte cochère en venant de la rue de La Harpe), par
le ministre Salomon Leclerc, chez M""= Du Coudray. Malzac avait
aussi présidé des assemblées dans cette maison en 1690 et 1691.
Les exhortations des pasteurs du Désert, même celles de Leclerc
dont les conseils valaient mieux que l'exemple, avaient si bien
réveillé le sentiment du devoir chez M"^ de Bouilly, qu'elle ne
voulut point mourir sans avoir été reçue à la paix de l'Eglise. Elle
Aujouril'liui partie ouest de la rue Sainl-Scvérin. — Voir Les premiers yasl.
du Désert, I, 14.
Pasteurs et Anciens. 47
quitta tout et s'enfuit à l'étranger. Le aS septembre 1699, D'Ar-
genson reçut ordre de faire des poursuites contre la demoiselle de
Bouilly «absente», et le 20 juillet 1701; Sa Majesté refusait de
disposer de la somme de 279 livres, « restant des meubles confis-
qués de la veuve Bouilly, fugitive » (O 248).
CONRART
En 1642, Jacques Conrart, conseiller du roi, secrétaire des
finances et l'un des quatre frères du célèbre Valentin Conrart ',
épousait à Charenton Susanne, fille de Charles Regnard, sieur de
Limoges, avocat à Boulogne-sur-Mer. Elle lui donna deux fils :
Jacques, écuyer, sieur de Rabodingen (1648), et Valentin, sieur de
Rupemberg (1648), qui eurent pour oncle paternel le fondateur de
l'académie française, et pour oncle maternel Charles Regnard, sieur
de Limoges, pasteur du Désert. L'arrêt du conseil du 19 janvier 1684,
révoquant «tous les privilèges tant de noblesse qu'autres, et
toutes les exemptions, prérogatives et prééminences», dont jouis-
saient les secrétaires-honoraires du roi encore protestants, Antoine
de Massanes, Gaspard Masclari, Abraham Tessereau, Jean Suau,
Isaac Dabsac, Jean Carbonnel et Henri Justel, atteignit aussi
Jacques Conrart. A la fin de i685, il fut, ainsi que son fils de
Rupemberg demeurant avec lui, mandé devant les magistrats qui
travaillaient aux conversions. Le fils abjura le dimanche 18 dé-
cembre 2; nous ignorons la conduite que tint le père. Dans tous les
cas, il passa bientôt à l'étranger; car son nom se trouve en tête
■ Les trois autres frères étaient: Jean, prot., mais l'une de ses trois sœurs. Les
sieur de Saint-Robert (dont la seconde deux autres s'appelaient Péronne et Ca-
édition de La France prot. fait deux per- therine {Reg. de Char.). C'est aussi par
sonnes), Louis et Daniel {Reg. de Char.). erreur que la seconde édition du mC-me
Le tableau généalogique donné par M. ouvrage (III col. 5id) lui donne une qua-
Augu5teBoviri:,o\n {Valent. Conrart et son trième sœur nommée Jeanne. Cette
temps, Paris, i883, in-8», p. 62) est tout à Jeanne, femme d'Abraham Boulleau (II
fait incomplet et l'on s'étonne que ce col. 1007), était Jeanne Cougnart et non
biographe ait rangé Valentin, mort en Jeanne Conrart.
1675, parmi les anciens de Charenton en - Ponsignon écrivait le 19: «On dit que
iG85. — Marie Conrart, qui épousa en M. Valentin Conrart a fait sa soumission
1Û32 Jean de Dompierre, n'était pas la dimanche à Saint-Médéric avec cinq autres
tille du conseiller, comme le dit La France personnes».
48 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
d'une liste des fugitifs dressée le 16 février 1687, et dont voici un
fragment :
Sa femme et ses enfants sont nouveaux catholiques et demeurent à Paris...
Les trois maisons qu'il a laissées valent, la première, rue Saint-Martin (louée
603 livres), ij., 000 à i5,ooo livres; la seconde, ruades Vieilles-Étuves, pareille
somme; la troisième, même rue, de 22,030 à 21,030 livres. On n'a pu encore
savoir à combien montent les rentes qu'il avait sur la ville de Paris (Fr. 7o5i,
f"' 307, 3i3).
Peut-être s'était-il réfugié à Genève '.
L'aîné des fils, Jacques, sieur de Rabodingen, avocat au Parle-
ment et ancien de Charenton, épousa, le 22 avril 1678, Susanne,
fille de Jean Berthe, banquier à Paris, et de Susanne Marchand,
dont il eut au moins cinq enfants avant la Révocation : Susanne
(1679), Charlotte (1680), Jacques- Valen tin (1682), François (i683)
et Marie (i685). A ces cinq enfants une généalogie conservée aux
Archives (TT i8i) en ajoute quatre autres: Jacques, Charles,
Madelaine et Marie-Henriette. Le commissaire de police du quartier
Saint-Martin écrivait le 18 novembre i685 :
Le sieur Conrart, ci-devant ancien de Charenton, demeure encore rue
Beaubourg. Il est avocat et non secrétaire du roi. Il est vrai que son père est
secrétaire du roi et demeure rue des Vieilles-Étuves (Fr. 7o5i, f" 140).
Deux jours plus tard, une lettre de cachet exilait à Lisieux
(Calvados) le sieur de Rabodingen, et le 4 janvier 1686, Seignelay
lui ordonnait de se rendre où il serait mandé par M. de Bouville,
intendant de la généralité d'Alençon. Le même jour, Seignelay
écrivait à l'abbé Dailly : « Je vous envoie la permission que vous
demandez pour le sieur Conrart; je souhaite qu'elle produise l'effet
que vous en espérez» (O* 3o). Il est aisé de pénétrer le sens de
cette double correspondance: Suivant l'usage, l'intendant doit
parler haut, menacer le récalcitrant et agir en conséquence, tandis
que le prêtre s'efforce de le gagner par des adoucissements apportés
à sa situation, l'éloignement des dragons par exemple. Dragonne
comme tous ses collègues, Conrart ne tarda point à se résoudre à
céder. Le 11 janvier, Seignelay donnait l'ordre de lui permettre de
revenir de Lisieux à Paris, dès qu'il aurait fait abjuration
(O' 3o).
' D'après M. Eug. de Budé [Vie de avait clierché un asile à Genève. Gaberel
liénédict Piclei, Laus., 1874, in-12, p. parle aussi du professeur Pictet comme
18), Valentin Conrart aurait révise les de l'ami et du collaborateur de Conrart
psaumes à Cienèvc. C'est une erreur d'où {Les Suisses romands et les Réfugiés de
il semble résulter qu'un autre Conrart Vl'.dit de Manies, Paris, 18Û0, p. i3).
Pasteurs et Anciens. 49
Pendant l'exil du faible et malheureux Conrart, toute la famille
de sa femme avait abjuré, à l'instigation de Nicolas Trinquant,
ancien avocat, riche banquier de l'impasse des Bourdonnais*, et
mari d'Anne Berthe, sœur de M"'' Conrart. « Ce 14 janvier 1686,
lisons-nous dans les papiers de la Reynie, Susanne Marchand^,
veuve du sieur Jean Berthe, faisant un grand commerce d'argent,
rue des Deux-Boules, a enfin fait sa réunion avec Charles-Auguste
Berthe, son fils, et le reste de sa famille », notamment Anne (Fr. 7o5i
f"^ 89). Marie Berthe s'étant réfugiée à Londres en i685 avec son
mari Claude Grostête, sieur de La Motte, ministre de Lizy, il faut
probablement entendre par «le reste de la famille » M'"'^ Conrart et
ses enfants. Selon La France protestante, une demoiselle Conrart
aurait abjuré à Rozoy, près Soissons, en 1686. Ce pouvait être une
des filles de l'ancien, qu'on avait envoyée dans un couvent de pro-
vince pour la contraindre à « se réunir ».
Après sa feinte abjuration, Jacques Conrart de Rabodingen ne
se sentit pas le courage de suivre son père à l'étranger. Qui pour-
rait s'en étonner en pensant à ses nombreux enfants et à leur âge?
Sans doute il espérait qu'on ne les lui enlèverait pas et qu'il lui
serait permis de leur inculquer ses véritables sentiments. Il se
trompait grandement : c'est le sort habituel de ces capitulations de
conscience de ne point réussir. On finit même par l'enfermer ainsi
que sa femme, arrêtée à Mons au retour d'un voyage qu'elle avait
fait en Hollande sans permission (Arsenal, Ms. Bast., io5oo). Ils
restèrent dans le donjon de Vincennes^, lui, du 3i juillet 1694 au
3o octobre 1695; elle du 27 août 1694 au i*='' mai i6g6 (Fr. 14061
et Bullet, 3'' sér., IX, 377). En novembre 1697 il suppliait le roi, par
un placet, de lui rendre ses fils et ses filles. Le monarque voulait
savoir d'abord quelle conduite tenait ce père mal converti. En
ayant été informé, non seulement il rejeta la demande, mais il
ordonna, le 20 du même mois, que l'aînée des demoiselles Conrart
qui n'était pas «bien instruite», fût mise aux Nouvelles-Catholiques
(O' 41). Il accéda cependant au désir des parents, en la confiant, le
' Trinquant, qui dès le i8 novembre sans doute fils d'un autre orfèvre appelé
i085 avait promis d'abjurer (Fr. 7o5i, Eusèbe Marchand, appartenait très pro-
fo 142), consentit à être de ceux qui, pour bablement à la même famille, et montra
entraîner leurs coreligionnaires rassemblés plus de fidélité à ses convictions. (Voir
chez Seignelay le 14 décembre, donne- Du Vigneau).
raient l'exemple de la soumission aux 3 \\ pgy^ sa nourriture à partir du i"'
volontés du roi. juiUlet 1693. M-« Conrart avait avec elle
' Pierre Marchand, orfèvre de Paris, une servante.
5o Révocation de l'Êdit de Nantes à Parts.
3o avril 1698, à la dame Bertrand*. Enfin, le 29 janvier 1699, Pont-
chartrain envoya la jeune personne aux Filles de la Croix et con-
tinua d'exiger que le père en payât la pension (O' 43). Le même
secrétaire d'Etat écrivait à D'Argenson, le 6 janvier 1700:
Il ne faut point rendre au sieur Conrart ses deux filles; il suffît de lui
donner le choix de les mettre dans des couvents ou chez la dame des Ber-
geries, leur tante ^. Pour le fils, on peut le faire placer chez un procureur ou
un notaire, en s'assurant qu'il y sera bien par rapport à la R. C.
Soit que M""^ des Bergeries fût, au fond, peu convaincue de
l'excellence de sa nouvelle religion, soit qu'on crût qu'un peu plus
d'habileté ou de rigueur était nécessaire pour rendre ses nièces
bonnes catholiques, les trois qui étaient chez elles furent envoyées
à l'Union chrétienne^ par ordre du 22 juillet 1700'' (O' 44).
L'ancien qui avait faibli pour ne pas abandonner ses enfants,
eut la douleur et peut-être le remords de les voir pratiquer la reli
gion qu'il détestait. Ses deux filles aînées prirent le voile: Susanne
aux Carmélites de Paris; Charlotte, aux Annonciades de Saint
Denis. Madeleine épousa Alphonse Hercules. Marie-Henriette, en
fermée chez les Ursulines de la rue Saint- Jacques en 1709, trans
férée le 14 octobre 1711 aux Carmélites delà rue Chapon (O' 55)
et rendue la même année à son père, épousa Jacques Dary, seigneur
d'Ernemont. Trois de ses fils suivirent la carrière militaire; les
deux aînés, Jacques-Valentin et François, pages du roi en 1698,
s'élevèrent, le premier, au grade d'aide-major général ; le second, à
celui de lieutenant de vaisseau. Ce dernier fut chevalier de Saint-
Louis. Jacques servit dans les mousquetaires (TT 181). Charles-
Nicolas est probablement celui que Pontchartrain voulait placer
chez un notaire.
Grâce à leur conversion, les Conrart furent maintenus dans leur
noblesse lors de la revision des titres (après 1708) ; l'avenir leur
réservait cependant quelques déboires. Jacques Muisson, conseiller
' Nouvelle catholique, mise en liberté, mettre les filles de Conrart à rUnion chré-
ainsi que son mari, le 28 décembre 168G, l''=""e et .lux N""-C.itholiques; vous devez
à charge de faire revenir leurs filles dans ■•^"'^^' f-"'''-' .'"""•'^, ^"^ "'^ "" '=°"^e''';. <"- **'''
• ^/^ 1 •) N se plaiL'niiit au duc d'Aumont, expliquer a
tro.s mois(0>3o). celui-ci que c'est l'ordre du roi (O 249).
" Voir Girard des Bergeries. ., .. r c . * < «
„ ^, . • 1 1 1.1 . j r . Marguerite, que La France vrot., 2°
' G est vraisemblablement des enfants , ,. ", ^ ,' ' .... '^ ,
,,,,... , „ , ,.1 étiit., IV, 5-8) donne pour tille du sieur
de Valcnlin, sieur de Rupemberg, qu il ,,,,,. , ■ - •■ i-n
. ... lin. • . 1 - de Rabodingen , doit être sa niece. fc-Ue
s agit dans le billet suivant adresse par ^ . " ' ,, ,. . ,
Pontchartrain à D'Argenson le 4 janvier
1702:
Sa Majesté approuve que vous ayez fait
fut mise en 1709 aux Ursulines de la rue
Saint-Jacques, en même temps que sa
cousine-germaine.
Pasteurs et Anciens. 5i
au Parlement et mari d'Anne de Rambouillet, étant passé à l'étran-
ger, le roi confisqua ses biens et en fit don, par un brevet du
i^"" mai 1704, aux deux sœurs de M""= Muisson, Marguerite de Ram-
bouillet, femme du sieur de Nocey, et Renée-Madeleine de Ram-
bouillet, femme de Trudaine. Comme héritiers de Valentin Conrart,
oncle de Muisson, et en vertu de l'édit de 1689 qui accordait les
biens des fugitifs à leurs plus proches parents demeurés en France,
Jean-Baptiste Conrart et Anne Du Coudray, veuve de Joseph
Conrart, réclamèrent en 1782 l'annulation de ce don. En 1788, les
Conrart réclamaient aussi les 5oooo livres que Catherine Muisson,
cousine-germaine de leur père avait apportées en dot à Jacques
de Dompierre, sieur de Jonquières, et qui avaient été confisquées
en même temps que les biens de ce fugitif, malgré les protestations
de leur parente. Après avoir d'abord refusé communication des
pièces constatant leurs droits, le régisseur prétendit que la dot
devait être payée sur la terre de Jonquières ; toutefois il fut décidé
que celle-ci resterait en régie jusqu'à nouvel ordre (TT 181).
FALAISEAU ^
On lit dans un rapport de police du 8 novembre i685:
n y a d'autres anciens qui ne se trouvent pas au nombre de ceux à l'égard
desquels Sa Majesté a ordonné de donner des éclaircissements, et entre autres
le nommé Falaiseau, originaire de Touraine, qui a été ci-devant marchand et
à présent se mêle de banque. Il est propriétaire d'une maison sise rue des
Cinq-Diamants ^ qui a été nouvellement bâtie. . . Il demeure présentement dans
la rue-des Deux-Boules^. . . Le ministre Daillé [mari d'une de ses nièces] logeait
chez lui. C'est un homme extraordinairement zélé pour sa religion et très
influent, en réputation d'être assez riche, et on sait même qu'il a un grand
fonds dans le commerce (Fr. 7050, f°' 184, 187).
Ce riche banquier, fils de Jean Falaiseau, sieur de la Moran-
dière, et de Marie Moreau, était né à Blois et s'appelait Samuel. Il
avait épousé à Charenton (1647) Madelaine [alias Marie), fille de
• La Fr. pr. a confondu tous les per- ^ 11 avait habité la rue de la Jussienne
sonnages de ce nom. en 1671 [Bullet., VIII, 2bj.
' Aujourd'hui partie Sud de la rue
Quincampoix.
52 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
feu Jean Dufour, conseiller du roi et lieutenant en l'élection de
Blois, qui lui donna sept enfants: Samuel (1648), Madelaine (i65i),
mariée en 1672 à Ruben Régnier, sieur des Minières; Anne (i652),
Susanne (1654), mariée en 1674 à son parent Jacques Falaiseau;
Catherine, mariée en 1676 à Daniel-Charles de Brusse, sieur de
La Boninicre; Jean (1661), mort en 1668; enfin Marie-Anne, que
nous ne trouvons pas dans les Extraits des Registres de Charenton,
et qui épousa, selon La France protestante, VI 35, Charles Janvre de
La Bouchetière.
Samuel Falaiseau, ancien dès 1671 et peut-être déjà aupa-
ravant, s'était attiré l'estime de ses coreligionnaires; mais son carac-
tère ne se trouva pas à la hauteur des circonstances néfastes qu'il
eut à traverser. Actif et dévoué dans les temps paisibles, mais
manquant d'énergie et probablement esclave de sa fortune, il faiblit
et recula dès qu'il fallut souffrir pour la foi. Si sa femme eût vécu,
peut-être l'aurait-elle maintenu dans le devoir et préservé d'une
impardonnable chute; mais Dieu l'avait rappelée à lui le 5 mai
1672. Au mois de novembre i685, il était assez ébranlé pour qu'on
ne crût pas nécessaire de l'exiler en même temps que ses collègues.
Des vingt-quatre de Charenton, Rozemont et lui sont les seuls aux-
quels on n'envoya point de lettre de cachet. Mandé le 14 décembre
chez Seignelay avec les principaux négociants de Paris, il signa
comme les autres. On l'avait, semble-t-il oublié; ce ne fut que le
14 au matin que La Reynie le fit avertir ainsi que Testart. «Ils ne
seront pas, disait-il, des moindres de l'assemblée » (Fr. 17420 f° 187).
Samuel eut l'humiliation de voir ses propres domestiques lui donner
l'exemple d'une courageuse résistance : son cocher, nommé Lévêque,
et ses servantes, Elisabeth Ruffin et Susanne Henri, n'avaient pas
encore abjuré le 16 janvier 1686 (Fr. 7o5i f° qS). Inconsolables de
leur chute, plusieurs de ses filles passèrent à l'étranger. Madelaine
et son mari trouvèrent moyen de gagner le lieutenant de la maré-
chaussée de Saint-Maixent, et de s'échapper en 1686, avec neuf de
leurs enfants* {Fr.pr. VIII, 408). Marie-Anne s'enfuit en Angleterre
en compagnie de son mari et de son beau-père; tous trois firent
reconnaissance de leur faute le 17 octobre 1686 devant l'Eglise
française de Londres, et Charles Janvre obtint une compagnie de
dragons dans le régiment de Ruvigny, son parent (Lièvre, Hist.
des Êgl. du Poitou, III, 129).
Falaiseau étant mort en 1699 (sans doute muni des sacrements
» Voir Bastille.
Pasteurs et Anciens. 53
catholiques; car ses biens ne furent pas confisqués), Catherine,
veuve de IVI. de Brusse, vint à Paris pour recueillir sa part de suc-
cession, consistant presque tout entière en billets. Comme elle avait
emmené ses trois filles, l'évêque de Poitiers craignit qu'elle ne
s'empressât de rejoindre ses sœurs dès que ses aff'aires seraient
terminées, et fit part de ses craintes à la cour. En conséquence
Pontchartrain ordonnait, le 9 décembre, d'arrêter M""^ de Brusse
et ses filles; d'envoyer celles-ci dans des couvents de leur pro-
vince et de conduire la mère aux Nouvelles-Catholiques. En moins
d'un mois ces impitoyables créatures lui firent perdre l'esprit, et la
vie bientôt après. Elle mourut folle entre leurs mains le 12 janvier
1700 (O* 43, 44; TT. 464 et Merc. hist, fév. 1700, p. 196).
Jacques Falaiseau, avocat au Parlement de Paris, avait épousé
en 1648 Anne, fille de Pierre Jouard, procureur au Parlement, et
d'Anne Perreaux, dont il eut au moins trois enfants : Pierre (1649),
Galliot (i65o) et Anne, mariée à Duvignaud, sieur des Vories, en
1680. Il aurait porté plus dignement que son frère le titre d'ancien ;
car il n'abjura point et « s'absenta » aussitôt après la Révocation ',
témoin le billet que le commissaire Dyeure adressait à La Reynie
vers le 20 novembre i685:
Monsieur, après vos ordres reçus et pour y satisfaire, je reviens présente-
ment de la maison de M. Falaiseau , en laquelle demeure pareillement
M. Tassin *, auquel j'ai parlé et qui m'a dit qu'il était vrai que M. et M"= Falai-
seau sont absentés ; qu'ils s'en sont allés il y a bien dix jours, sans lui avoir parlé
ni dit aucune chose; qu'il ne l'a appris que par la suite du temps en ne les
voyant plus, et que M. Falaiseau, son frère le banquier, ci-devant ancien de la
R. P. P. qui a signé, n'en savait rien. Il n'y a personne qui soit resté dans
l'appartement qu'occupaient M. et M"' Falaiseau (Fr. 7o5i, f» iod).
Les fugitifs avaient préparé leur départ de longue main et en-
voyé toute la partie disponible de leur fortune à leur fils Pierre,
qu'ils rejoignirent à l'étranger. Après avoir dès 1681 reçu en An-
' Les lettres de Claude à son fils four- fois et la mettre dans un vaisseau de
nissent quelques détails sur cette famille. Rotterdam pour la renvoyer en France.
Ayant épousé une demoiselle Briot dont II vous en coûtera quelque chose, mais
la mère, Madelaine Jouard, était sœur de au moins serez-vous en repos des inso-
M'"' Jacques Falaiseau, Isaac Claude était lences de cette coquine» (17 mars 1684).
neveu par alliance de l'avocat. «M. Fa- Dans plusieurs autres lettres, le ministre
laiseau, votre oncle, lui écrivait son père, de Charenton malmène «les Jouard elles
vient de perdre son second fils» au siège Jouarde», qui se décliaînent contre son
de Bude (22 décembre 1684). "M- Falai- fils en récompense des services qu'il leur
seau a la goutte, dont je l'ai félicité; car a rendus en Hollande,
c'est un garant de longue vie » (3o juin - Tassin liabitait la rue du Battoir (Fr.
1684). «Pour la fille de M. Jouard, il s'en /oâi, f» 325).
faut à mon avis délivrer pour une bonne
54 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
gleterre des lettres de naturalisation ', celui-ci était passé en Alle-
magne, où il parcourut brillamment la carrière diplomatique. Lors
de la Révocation, il résidait à la cour de Suède comme envoyé
extraordinaire du Brandebourg. Anne Chauvin de Varangeville, sa
femme, ne voulait l'aller retrouver que lorsqu'il serait de retour à
Berlin, et demanda la permission de séjourner à Paris en attendant
(Fr. 7o52 f° 285). Cette permission lui fut accordée le jour même
de l'enregistrement de l'édit révocatoire. Quand elle vit empri-
sonner ou dragonner les uns après les autres tous les protestants
qui refusaient d'abjurer, Anne chercha un refuge chez le résident
de Brandebourg, et s'y cacha, croyant être en sûreté ; mais on l'y
découvrit au mois de novembre 1686^ et on la mit au couvent des
Filles du Saint-Sacrement, rue Cassette (O' 3o), où elle abjura le
i5 décembre suivant (Fr. yoSi f" 286). Elle fut envoyée aux N''"'^^-
Catholiques le 12 janvier 1687 (O* Si). M. de Varangeville, gentil-
homme des environs de Dieppe, apprit avec indignation que sa fille
avait abjuré ; de son côté, le mari, non moins irrité de la chute
presque inévitable à laquelle sa femme s'était exposée par sa con-
duite inconsidérée, ne s'empressa ni de lui fournir des ressources
pécuniaires, ni de payer sa pension aux N'="^''- Catholiques. Cet
abandon toucha les convertisseurs à l'endroit sensible. Sur leurs
conseils. M"'" Falaiseau présenta, le 7 février, une requête au roi
pour obliger M. de Varangeville à lui fournir la dot de 20 000 livres
qu'il lui avait promise, et pour obtenir le don des biens laissés en
France par le père et la mère de son mari (Fr. 7o53 f° 116). Cinq
jours après, Seignelay invitait M. de Brou, intendant de Normandie,
à faire sévèrement entendre à M. de Varangeville qu'il devait venir
en aide à sa fille. A la longue, Anne Chauvin se lassa de cette vie
si pénible à tous égards; elle gagna aussi la terre étrangère en
1694 {Arch. de l'Egl. wall. de Lcide).
Joseph Falaiseau, frère de Samuel et de Jacques, était comme
celui-ci avocat au Parlement de Paris. Susanne Arribat, sa femme,
lui donna deux enfants : Anne et Joseph, sieur de Bois-Joli, lieute-
nant au régiment de Picardie, inhumé (1675) en présence de ses
deux oncles. Susanne Arribat était veuve lorsqu'Anne, sa fille,
épousa en lôSg Daillé fils, ministre de Charenton. M""' Daillé parait
n'avoir pas vécu jusqu'à la Révocation; car dans sa retraite à
Zurich, Daillé ne fut accompagné que d'Anne, sa fille, et de sa
belle-mère, Susanne Arribat. En 1686, Joseph Falaiseau fut un
1 Apnew, II, i56. ' Voir aux ambassades, Bcck.
Pasteurs et Anciens. 55
instant compromis comme détenteur de cinq ballots d'ouvrages de
controverse qu'il avait vainement essayé de faire passer à l'étran-
ger; mais il n'eut pas de peine à prouver que ces livres compo-
saient la bibliothèque de son gendre, à qui l'on n'avait pas permis
de l'emporter (Fr. 7o53, f" 476). Les biens de Daillé, qui possédait
deux maisons, rue Montmartre, et des propriétés dans les paroisses
d'Azay, Saint-Martin-le-Beau et Dierre, province de Touraine,
furent partagés entre Falaiseau de Villevelle, De Brusse et la veuve
Deschamps ; mais sur les réclamations du préposé à la régie des
biens des fugitifs, le roi cassa en 1726 la donation qu'il en avait
faite. De 1728 à 1788 le compte de régie présente les chiffres sui-
vants : Recette 4004 livres, dépense 2728 livres, bénéfice net 1276
livres (TT 120).
Une autre famille Falaiseau, aussi originaire de Touraine,
et parente de celle dont nous venons de parler, l'avait précédée à
Paris. En 1602, Adam Falaiseau, médecin, présentait au baptême à
Charenton Esther, fille de Charles Georges, procureur au Parle-
ment, et de Marie Falaiseau. Un second Adam Falaiseau et Pierre
Falaiseau, sieur de Villevelle, avocat au Parlement^ étaient vrai-
semblablement fils du médecin. Du mariage de Pierre avec Elisa-
beth Chartier naquirent Joseph, et Jacques (1644), avocat au Par-
lement, qui épousa en 1674 Susanne Falaiseau, fille de Samuel, et
quitta la France à la Révocation en y laissant un fils nommé Pierre^.
Un brevet du ig octobre 17 19 (O' 63) autorisa celui-ci à recevoir
un remboursement de 222 livres de rente. C'était évidemment le
même qui avait été autorisé, l'année précédente (O' 62), à recevoir
5198 livres, dues à son père fugitif par le prince de Talmont. —
En i685, Adam et sa femme, Françoise Pineau, de Blois, comptaient
parmi les protestants notables de Paris. Malgré leur grand âge, ils
lassèrent, dit La France protestante, l'acharnement de leurs persécu-
teurs, qui finirent par les expulser du royaume avec leur fille
Elisabeth. Ils se retirèrent à Berlin, où Elisabeth, qui avait épousé
Etienne Le Forestier, mourut en 1706. — Un Falaiseau, nous ne
savons lequel, fut arrêté par ordre du 28 juillet 1687 (O' Si) et
relâché par ordre du 3o juin 1689, en donnant un nommé Tellier
pour caution de sa conduite (O* 33). On serait heureux de penser
que c'était Samuel. — Nous ignorons à quelle famille appartenait
• France prot., 2« édit., III, iSy. tembre i685. Sa veuve et celle d'un Adam
'^ Nous ignorons à quelle famille appar- Falaiseau se réfugièrent à Berlin {Erman
tenait Jacques Falaiseau, écuyer, avocat et Réclam, IX, 112), avec sa petite-fille et
en la cour, qui fut inhumé le ig sep- une servante (Ms. Dieterici).
56 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Falaiseau de La Ronda, qui fut mis à la Bastille par ordre du
i8 novembre 1699 (O' 48) et relâché par ordre du février 1700
(O' 44), (voir chap. XXVIII). — Le 12 septembre 1747, Etienne
Falaiseau, écuyer, sieur de La Revaudière, obtint la permission de
vendre une maison sise à Gien de Valence, laquelle avait appartenu
à des gens de la R.
GAUCHER
L'ancien de Charenton, Gaucher, est désigné dans les papiers
de La Reynie tantôt comme férandinier* de la rue de Lourcine
(Fr. 7o5o f° 149), tantôt comme rubanier demeurant à l'entrée du
faubourg Saint-Marcel (Fr. 7059 f° i32). La rue de Lourcine est
bien dans ce quartier; la seule différence est celle de la profession.
Peut-être existait-il deux Gaucher que la police aura confondus.
Quoi qu'il en soit, l'ancien Gaucher reçut une lettre de cachet du
20 novembre i685, qui l'exilait à Avallon (Yonne) et ne fut pas
mise à exécution; car Seignelay écrivait à La Reynie, le 22 \0^ ■zçi):
« Vous pouvez sans difficulté permettre aux nommés Gaucher et
Janiçon de demeurer à Paris, puisqu'ils sont en disposition de se-
convertir». — On lit dans une lettre datée de Paris le 5 décembre
i685 et signée Ponsignon : « De tous les anciens d'ici il n'y a qu'un
de changé, le sieur Gausset [lisez : Gaucher], demeurant au faubourg
Saint-Marceau ».
Nous ne savons rien de plus sur Gaucher. Tersévéra-t-il
dans cette attitude humiliante ? — Il n'est pas impossible que non ;
car son collègue Janiçon, qui avait eu la même faiblesse, se releva,
partit pour l'exil, et après avoir abjuré entre les mains des
dragons, chercha un refuge à l'étranger. Ajoutons qu'à la fin de
septembre i685, quand la police saisit chez les pasteurs et les
anciens les ouvrages désignés par l'archevêque de Paris, elle n'en
trouva point chez Gaucher, qui déclara les avoir remis à son gendre
passé en Angleterre.
Nous ignorons si l'ancien de Charenton peut être identifié
avec Charles Gauche, naturalisé anglais en 1687 (Agnew, in-f",
II 55).
, > C'est-à-dire fabricant de cofires militaires portes à dos de mulet.
Pasteurs et Anciens. Sj
GERVAISE
Louis Gervaise, ci-devant marchand linger, âgé d'environ soixante-dix
ans, demeurant rue de Seine au faubourg Saint-Germain, est d'un esprit mé-
diocre et n'a rien au-dessus de la condition de marchand... II parait être
accommodé et est propriétaire de la maison où il habite, qui est de valeur
d'environ 5o,ooo livres. Ses parents sont marchands ou artisans, et quelques-
uns se sont retirés en Angleterre depuis trois ans, entre autres le nommé
Tephine [lisez : Tiphaine •] avec sa femme et huit enfants (Fr. 7o5o, f» i85).
C'est ainsi que, au mois de novembre i685, la police s'expri-
mait sur le compte de l'un des anciens de Charenton "^. De son ma-
riage avec Marguerite Dufresne, Gervaise avait eu, suivant les
extraits des registres de Charenton, deux enfants : Louis (i653) et
Marguerite-Marie, qui épousa, en 1671, Isaac Le Monnier, secré-
taire des finances du duc d'Orléans. Louis Gervaise fils, aussi mar-
chand linger, avait épousé Jacqueline, fille d'Isaac Mariette, mar-
chand de vins^; il gagna l'Angleterre en 1681 et y fut naturalisé le
22 janvier suivant avec sa femme et ses trois enfants : Isaac, Louis
et Marie-Marguerite (Agnew, III, 87 b). Un quatrième enfant,
Jacques-Auguste, reçut le baptême à Londres en 1686; il eut pour
parrain Jacques Mariette, et pour marraine, Marie Le Maistre, femme
de François Mariette. On lit dans un rapport du commissaire
Delamare du 26 avril i685 :
Le sieur Gervaise. . . a un fils qui est ancien et trésorier du temple des
Français à Londres. Ce fils vient souvent à Paris conférer des aftaires des
P. R. avec son père et d'autres membres du consistoire*. Les P. R. disent que
' Ayant épousé en 1669 Elisabeth, fille La France protestante, Gervaise père au-
du peintre Charles Berchet et de Marie rait eu un frère en Angleterre. Nous
Dufresne, sœur de M™* Gervaise, Jacques trouvons bien un troisième Louis Ger-
Tiphaine était neveu de celle-ci (Reg. de vaise, naturalisé anglais le S mars 16S2
Char.). U fut naturalisé anglais en 1682, (Agnew, III, 32b); mais son prénom in-
avec sa femme et ses enfants: Pierre, dique assez qu'il ne peut être qu'un
Jean-Abraham, Jean-Paul, Charles et parent et non le frère de l'ancien.
Abraham (Agnew, III, 36b). Notons en- '' Voir aux Fugitifs,
core Pierre Tiphaine, âgé de soixante- * Le 25 juin i685, Delamare annonçait
deux ans, et sa femme, assistés en An- que Gervaise fils était parti d'Angleterre
gleterre, i7o3. et qu'il arriverait sous peu de jours à
* Henri Gervaise assistait au synode de Paris, où il devait passer six semaines
Charenton en i653, comme député de (Fr. 7o52, f» 355).
l'Eglise de Chauny et Coucy. — D'après
58 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
le père et le fils ont facilité à beaucoup de personnes de se retirer en Angle-
terre. Ils disent que l'on ne veut plus soufi'rir de Français P. R. en Angleterre,
ni les laisser repasser en France; mais qu'on les fait tous passer dans la Caro-
line pour la peupler, et que c'est Gervaise fils qui est chargé de cette com-
mission' (Fr. 7o52, f" 249).
En 1713 nous le retrouvons parmi les membres notables de la
secte des inspirés, fondée par les prophètes cévenols Élie Marion,
Durand Fage et Jean Cavalier^.
Trois jours après la publication de l'édit révocatoire, le lieute-
nant de police manda en son hôtel les principaux protestants du
faubourg Saint- Germain, MM. de La Fontaine, Massanes fils et
Pressigny, de la rue des Marais, — Dersigny, Bernard et Le Mon-
nier, de la rue de Seine, — Pesne, Colonia, De Vicques et De
Beaulieu, Ferdinand père et fils, de la rue Mazarine, ainsi que
quatre anciens du quartier: Massanes père, Girard, Gervaise et
Le Coq de Saint-Léger (Fr. 7o5i f° i53). Ceux-ci se conduisirent
en hommes qui avaient conscience de leur devoir; aussi les exila-t-
on tous les quatre. Gervaise fut envoyé (10 novembre) à Gannat
(Allier), où il lutta plus de deux mois sans faiblir. Ce ne fut que le
3o janvier 1686 que Seignelay écrivit au lieutenant-général de cette
ville.
Le sieur Gervaise de la R. P. R. relégué à Gannat, ayant témoigné d'être
dans de bonnes dispositions pour sa réunion à l'Église, je vous prie de lui dire
de la part du roi que Sa Majesté lui accordera volontiers la liberté de venir à
Meaux pour achever de s'instruire, sur le premier avis que vous me donnerez
qu'il soit résolu de le faire (O > 3o).
Il ne paraît pas que Gervaise soit allé demander un complément
« d'instruction » à Bossuet: celle qu'il avait reçue des dragons
' La police était fort exactement ren- voyer des protestants de France à la Ca-
scignée sur ce point. Les lettres manus- roline; c'est une affaire finie, et ils ont
crites de Claude nous apprennent que été sur le point de chasser ceux qui y
Gervaise fils disait à Paris merveilles de sont déjà. Un an plus tard (7 septembre
la Caroline. Claude s'efforçait d'en ré- i685), il écrivait encore à son fils: «11 se
pandre la connaissance et la déclarait fait à Londres un projet de colonie pour
préférable à la Pensylvanie pour tous ceux la Caroline, qui m'a paru très bien en-
qui auraient le courage de s'arrachera tendu; il serait important que vous en
l'affliction présente; «mais pour vous, eussiez la communication, ce que vous
disait-il à son fils, cela ne peut convenir pouvez très facilement en écrivant à M.
que dans une dernière extrémité». Le 4 Gervaise ou à M. Du Fay, mari de M""
août 1684, il demandait qu'on se hâtât Amonnet. Ne négligez pas, je vous prie,
d'y envoyer quelqu'un de notable et de cela».
bien qualifié pour examiner le pays et '^ Bullet., 2» sér., IV, bbo et ibi. Voir
revenir dire ce qui en était. Puis tous les aussi nos articles MARION et MISSON
projets s'évanouirent. Les Anglais, écri- dans VEncyclop. des sciences relig.
vait-il le i5 septembre, ont défçndu d'en-
Pasteurs et Anciens. 5g
lui suffisait. Il fut rappelé de Gannat le 3 mars, par un ordre trans-
mis à l'archevêque de Paris, auquel Seignelay écrivait encore
le 25 :
Monsieur, je vous envoie l'ordre pour faire mettre le sieur Gervaisc à
Saint- Magloire; j'ai laissé cet ordre en blanc, afin que vous le puissiez faire
exécuter par l'officier que vous voudrez choisir (O ^ 3o).
Les mauvais traitements avaient eu raison de l'énergie du
vieillard, et la plus subtile des équivoques acheva l'œuvre com-
mencée par la violence. Gervaise ne signa qu'après que deux
docteurs de Sorbonne, Du Fresne • et Cheron lui eurent déclaré
par écrit « qu'il ne s'engageait à croire que ce que l'Eglise catho-
lique avait cru et professé du temps des apôtres, rejetant ce qu'elle
aurait pu croire et enseigner de nouveau depuis ce temps-là »
(Gaultier, Hist. apolog., II m).
A peine le malheureux et infidèle ancien était-il remis en
liberté, que le désespoir des lapsi, si bien décrit par Th. de Bé-
ringhen, s'empara de sa conscience. Il détesta hautement son abju-
ration et se mit en disposition de prendre la fuite ^, si bien qu'il
fallut le saisir (19 novembre 1686) et le conduire chez les P. de
l'Oratoire, rue Saint-Honoré (O' 3o et Fr. 7o5i f° 253), d'où il ne
sortit que par ordre du i3 juin 1687 (O' 3i), pour être conduit à
l'abbaye de Lagny (Seine-et-Marne). Comme il se montrait invin-
ciblement attaché à la foi qu'il n'avait trahie qu'un instant, il fut,
par ordre du 4 août, transféré, en compagnie de son collègue Mas-
clari, de Morisset et de IVI. de Virazel, au château d'Angoulème, où
un autre de ses collègues, Jean de Béringhen, se trouvait depuis
près d'un an. Le 6 août, le loyer de sa maison de la rue de Seine
fut saisi en faveur du médecin Leviez, et le 18 octobre il fut ordonné
de prendre sur ses biens 1290 livres par an pour payer sa pension.
Expulsé sans doute en même temps que ses compagnons de for-
teresse (7 mars 1688), Gervaise avait déjà rejoint son fils depuis
plusieurs mois, que Seignelay conservait encore le chimérique
espoir de l'amener au catholicisme ; il écrivait le 3i juillet 1688 à
Barillon, ambassadeur de France à Londres :
' Peut-être parent de M" Gervaise. Plaintes de Claude, tomba malade de
2 Une lettre de l'exempt AuziUon nous chagrin en apprenant l'arrestation de
apprend que Lejeune , qui tenait une Gervaise, avec lequel il devait partir (Fr,
sorte d'agence d'émigration et venait de 7o53, f" i85).
faire un grand nombre de copies des
6o Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Le sieur Gervaise, nouveau catholique, ayant ci-devant donné quelque
soupçon de sa conduite, il fut arrêté et mené au château d'Angoulême, puis
envoyé hors du royaume avec plusieurs opiniâtres. Depuis on a fait des
démarches pour obtenir le don de ses biens, sur quoi Sa Majesté qui témoigne
avoir de la bonté pour cet homme qui paraissait avoir fait une réunion sincère,
et qui apparemment avait, par quelque mauvais conseil, donné lieu de soup-
çonner sa conduite, m'ordonne de vous écrire de l'envoyer chercher et de lui
dire que, s'il veut revenir en France, il sera remis en tous ses biens, et que Sa
Majesté lui donnera, dans les occasions, des marques de'sa protection. Il loge
chez son fils à Londres (O ^ 82).
La femme et la fille de Gervaise n'imitèrent point son dévoue-
ment; après avoir abjuré, elles se partagèrent les biens du fugitif,
en vertu d'un brevet de confirmation de don, du 26 octobre 1688.
Le Monnier, son gendre et l'un des fermiers de l'abbaye de Saint-
Germain-des-Prés, les entraîna et les maintint dans cette voie sans
dignité sinon sans profit. La police l'avait bien jugé : « Il y a envi-
ron un mois, disait-elle au commencement de novembre i685, que
la considération de son beau-père l'empêche de se faire instruire.
Il s'est séparé depuis d'avec lui, et on croit que ledit Monnier et sa
femme se disposent à se faire catholiques. Monnier est un homme
d'esprit, et il contribuerait, s'il le pouvait, à faire Gervaise son
beau-père, catholique». Cet «homme d'esprit » ne fut pas seulement
un des premiers à abjurer; ayant l'esprit de la police, il se mit à
dénoncer ses anciens coreligionnaires. Au mois de décembre 1686,
il travaillait à gagner la prime promise à qui ferait prendre un
ministre:
Dans la rue Taranne, dans une auberge dont le nom, terminé en ar, est
échappé au sieur Le Monnier, il y a huit jours qu'il se trouvait un homme
travesti, habillé d'un drap brun, ayant de grands yeux bleus fort ronds, deux
Signes au visage du côté droit, l'un en haut, l'autre en bas, un doigt de la main
droite avec un gros ongle, et une perruque noire, que l'on dit être un ministre
qui vient ici débaucher les gens en les confirmant dans leurs erreurs (Fr. 7080,
f° 244).
Nous ignorons s'il est le même personnage que le sieur Le
Monnier arrêté le 20 décembre 1687, et qui ne sortit du Chàtelet
que par ordre du 3 janvier 1689.
Marie Dufresne, sœur de M'"'= Gervaise et veuve du peintre
Charles Berchet, n'abjura qu'après avoir séjourné à la Bastille du
2 février au 3 mars 1686. — Un Gervaise, chirurgien, peut-être fils
d'Israël, chercha un refuge à Berlin {Fr. pr., VIII, 428 a). Parmi les
réfugiés en Angleterre, nous trouvons Elisabeth Gervaise, et une
demoiselle Amiot, veuve d'Isaac Gervaise, à chacune desquelles
Pasteurs et Anciens. 6i
Paul Dufour, trésorier de l'Hôpital français de Londres, léguait,
ainsi qu'à son neveu Louis Gervaise, cent livres sterling (Agnew,
III, 174). Mentionnons encore Charles Gervaise, sa femme et trois
enfants, assistés à Londres en 1708.
GIRARD
Durant les six premiers mois de l'année i685, Girard, voisin
de Gervaise, du ministre Claude et du traître Brisson, dit Bracon-
nier, donna l'hospitalité au ministre La Placette, qu'on a surnommé
le Nicole protestant. Les papiers de La Re3mie ne fournissent que
bien peu de renseignements sur cet ancien de Charenton :
Jean Girard, demeurant rue de Seine au faubourg Saint-Germain, âgé
d'environ soixante-dix ans, se mêle de joaillerie et de commerce de tableaux.
Il est bien venu aux hôtels de Condé et de Conty. Il paraît avoir l'esprit sage
et tempéré, et le génie paraît médiocre'^ (Fr. 7o5o, f" i86).
Après avoir subi victorieusement, le 25 octobre, la comparution
devant La Reynie, Girard fut exilé à Auray en Bretagne, par une
lettre de cachet du 10 novembre. Son exil accompagné de dragon-
nade dura plus longtemps que celui de la plupart de ses collègues ;
car il n'en sortit qu'après le 21 juillet 1686. Ce «médiocre génie»
était donc un de ces cœurs fermes et loyaux, que l'omnipotence la
plus despotique eut bien de la peine à plier à ses desseins. Le cou-
rageux vieillard ne revint sans doute à Paris que pour être mis au
For-l'Évêque, d'où il fut transféré à Meaux, dans l'abbaye de Saint-
Faron, par ordre du 28 janvier 1687. Avait-il faibli dans les hor-
ribles cachots du For-l'Évèque et accepté d'être catéchisé par
Bossuet? Mourut-il à Meaux? Y abjura-t-il pour passer ensuite à
l'étranger ? Fut-il du nombre de ceux qu'on expulsa, faute de pou-
voir les vaincre? Nous l'ignorons; toutefois le dernier cas semble
le moins probable.
Agnew mentionne trois réfugiés du nom de Jean Girard natu-
ralisés en Angleterre: l'un avec sa femme Susanne, en 1682; un
autre avec sa femme et leur fille Anne, en 1690; le troisième en
' La Reynie a biffé de sa main la phrase soulignée.
62 Révocation de VEdit de Nantes à Paris.
1700 (III, 32, 52, 63). Le premier n'était pas l'ancien de Charenton;
mais on ne peut rien affirmer quant au second et au troisième, car
le nom de Jean Girard était si commun parmi les protestants de
Paris, que nous en connaissons cinq autres : l'un, marchand de
vins, place de Grève ; un autre, chirurgien des écuries de la duchesse
douairière d'Orléans; un troisième, imprimeur rue Saint-Julien-le-
Pauvre, dont la femme (Susanne Boissonnet) abjura le 12 janvier
1686 (Fr. 7o5o f° 408); un quatrième, menuisier au faubourg Saint-
Antoine, sommé le 28 décembre i685 de se rendre chez La Reynie
parce qu'il refusait de «souscrire la profession de foi», et un cin-
quième, marchand, réfugié à Cassel. On trouve aussi le nom de
Girard sur les tablettes de Paul Cardel, pasteur du Désert, arrêté
à Paris en 1689. Catherine Girard, fille, de la rue de Montreuil
abjurait le 10 janvier 1686 (Fr. yoSi ï° 74).
L'orfèvre François Girard, fils de l'ancien, quitta la France à
la Révocation, avec Marie, fille de Toussaint Berchet, qu'il avait
épousée en 1667 [Rcg. de Char.). D'après La France protestante
(III, 5i2), il s'établit à Berlin et devint joaillier de la cour; d'après
Agnew (III, 57), au contraire, François Girard et Marie, sa femme,
furent naturalisés anglais le 10 juillet 1696. La contradiction n'est
peut-être qu'apparente, les deux époux ayant pu passer d'Angle-
terre en Allemagne; en effet, ce n'est qu'en l'année 1700 que les
papiers Dieterici mentionnent la présence de François à Berlin. —
Nous devons mentionner encore plusieurs autres Girard naturalisés
anglais: Pierre, Madelaine, sa femme, et leur fille Judique, en 1682;
Pierre,en 1691 ; Paul, en 1696; François et Marie, sa femme, la
même année. Nous ne sommes pas en mesure d'affirmer que ces
derniers appartinssent à l'Église de Charenton.
Jacques Girard, de Paris, était assisté à Genève en lôgS (Ms.
B. du prot.).
Nous ignorons qui était Anne Girard, transférée le i5 décembre
1687 du couvent des Bénédictines de Cosne aux Ursulincs de Paris
(O* 3i), dont elle sortit pour être conduite dans un autre couvent
par ordre du 12 mars 1688 (O* 82).
Pasteurs et Anciens. 63
GIRARDOT
A la fin du XVIP siècle, cinq familles Girardot, sans compter
Girardot de Villers, faisaient à Paris le commerce des bois :
André Girardot, les Girardot de Chancour, les Girardot de Soza}',
les Girardot de Préfonds et les Etienne Girardot. De plus, leurs
alliés, Réau, Puyseau, Stample et Paris, exerçaient le même com-
merce. A part Stample, qui demeurait sur le quai de la Grenouillère
(aujourd'hui quai d'Orsay), et Etienne, dont nous ne connaissons
pas le chantier, tous les autres habitaient le même quartier : les
André, les Chancour, les Préfonds, les Réau et les Puj^seau, sur le
quai de la Tournelle; les Sozay et les Paris, un peu plus loin, sur le
quai Saint-Bernard. Il y avait encore en Nivernais, d'où la famille
était originaire, des Girardot de la Forêt, des Girardot de Verme-
noux, des Girardot du Perron, etc. Tous ces homonymes étaient
parents et se mariaient entre eux; en outre, plusieurs portaient
le même prénom (les aînés recevant généralement celui du
père) de sorte qu'il est parfois difficile de les distinguer les uns des
autres.
André Girardot, bourgeois de Paris, et sa femme, Catherine
de Bussière, eurent au moins cinq enfants: André (i633), Jean
Girardot de Chancour (1634), Girardot de Villers ( ), Paul(i639)
et une fille. M..., qui épousa Réau. L'aîné de ces enfants, André,
est l'un des moins connus parmi les anciens de Charenton'. Il
demeurait hors la porte de la Tournelle, an Chantier du Cadran,
appelé aussi| Chantier du Soleil d' or (Fr. yoSi f° 234 et 7o53 f° 214).
Les menaces de la police n'ayant pu lui faire prendre la résolution
d'abjurer, il reçut, le 23 novembre i685, la lettre de cachet datée
du 20, qui lui ordonnait de partir dans les vingt-quatre heures
pour se rendre à Corbigny en Nivernais-. Il écrivit respectueuse-
' Dès 1664, un Girardot, soit le père, Corbigny , dont le temple n'avait été
soit le fils, faisait partie du Consistoire fermé que trois semaines avant la Révo-
(Arsenal, Ms. Conrart, XIV, 641). cation, et à égale distance de Clamecy et
'■' La police choisissait en général, pour de Château-Chinon, habités par d'autres
interner les huguenots, des endroits écar- Girardot. Stample, allié des Girardot,
tés et tout catholiques; on ne s'explique était de Corbigny même et y avait un
pas comment Girardot put être envoyé à frère.
64 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
ment à la Reynie, lui demandant un sursis d'un jour, afin de
pouvoir mettre ordre à ses affaires et ranger le bois qu'il venait de
recevoir :
Si j'avais accès auprès de Monseigneur de Seignelay, j'y aurais été moi-
même pour l'en prier; mais... je crois que Sa Majesté, informée par vous de la
nécessité oîi je me trouve réduit..., ne me refusera pas la grâce de m'accorder
la journée de demain, pour partir samedi, quoi faisant je continuerai mes prières
à Dieu pour la conservation de Sa Majesté, étant avec tout le respect et l'obéis-
sance que je vous dois, Monsieur, votre, etc. (Fr. 7o53, f'^ 29).
Cette lettre si calme semblait indiquer une résolution arrêtée de
tout endurer plutôt que de plier; cependant l'auteur allait connaître
par une triste expérience la vérité de la parole du Maître : «L'esprit
est ardent, mais la chair est faible». L'exilé, que sa femme n'était
pas autorisée à suivre, fut livré aux dragons à Corbigny et, n'y
pouvant plus tenir, promit ce qu'on voulut pour s'en débarrasser.
Tout ce que nous savons, c'est que, le 28 décembre, le marquis de
Seignelay félicitait l'évêque d'Autun de la conversion qu'il venait
d'opérer, et lui envoyait pour Girardot la permission de revenir à
Paris (O' 29).
Au commencement dudit mois la police comptait encore dans
la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet environ soixante-dix pro-
testants non convertis, dont les familles André Girardot, Girardot
de Chancour, Girardot de Préfonds, Réau, les Demeuves, leurs
parents' et les La Bussière, de Clamecy, formaient la plus grande
partie.
Jean Girardot de Chancour habitait la même maison qu'André,
son aîné. Il avait épousé en 1662 Jeanne Chardin, et en 1679 Jeanne
Girardot, fille de Paul, marchand de bois à Château-Chinon, et de
Jeanne Boutin -. Sa seconde femme lui avait donné cinq ou six
enfants, entre autres Jeanne, Paul, Jacques, baptisé le 8 septembre
i685, et Daniel. Si nous ne nous trompons, il en avait envoyé
plusieurs à l'étranger et songeait à les suivre. On lit, en effet, dans
le rapport présenté le 10 octobre à D'Avaux par le traître Tillières,
qui, pour mieux couvrir sa trahison, avait fondé près de La Haye
une colonie dont il semblait le père: «Le nommé Girardot [était-ce
un fils de l'ancien de Charenton?] m'a fait voir aujourd'hui une
lettre d'un de ses oncles nommé Longchamps [il nous semble que
1 M"'= Demeuves, de la rue de Seine- François Girardot de Profonds, marchand
Saint-Victor, était tante des Girardot. de bois à Clamecy, la permission de sé-
'' Paul et sa femme avaient obtenu, journer à Paris du ib au -ib octobre iC8b
ainsi que Marie Girardot, iemme de (Fr. 7o5o, 1° 196).
Pasteurs et Anciens. 65
l'espion a dû faire ici confusion et mettre Longchamps pour Clian-
cour], marchand de bois à Paris, qui a déjà ses enfants en ce pays.
Il lui mande qu'il n'attend que quelque argent pour partir pour la
Hollande avec trois de ses parents.» (Ch. Weiss, Hist. des réfug.,
II, 432.) Jean Girardot de Chancour, Réau, mari de sa sœur, et De
Bussière, probablement aussi leur allié, tinrent au magistrat chargé
de les convertir un langage tel, que, le 8 décembre. Sa Majesté
signa pour chacun d'eux un ordre d'exil: Chancour devait se rendre
sur-le-champ à Sancerre en Berry'; Réau, à Brive en Limousin,
et De Bussière, à Dun-le-Roi en Berry. A la vue de ce petit carré
de papier ils faiblirent tous trois, et Seignelay s'en félicita en écri-
vant le 14 à la Reynie : « Je suis bien aise d'apprendre que les lettres
de cachet envoyées aux trois marchands de bois aient eu leur effet»
(O' 29). Toutefois on n'obtint pas sans peine la signature de Jean
Girardot de Chancour. Invité à se rendre, le 14, chez Seignelay
avec les principaux négociants de Paris, il n'y alla point, n'abjura et
seul, que le 8 janvier 1686 (Fr. 7o55 f° 890). On ne put arracher à
sa famille un semblant d'abjuration que par la menace d'une garni-
son. «Si l'on ne presse les femmes [une sœur deM™*" Girardot, peut-
être Louise, demeurait avec elle], serviteurs et enfants de M. Girar-
dot, dit une note de police du 11, ils promettront toujours comme ils
font, et ne finiront jamais que quand ils verront les archers chez
eux» (Fr. yoSi f" 82). Ajoutons que Jean fit plus tard un long
séjour à la Bastille.
Michel Réau, ci-devant porte-manteau de Monseigneur le Prince,
habitait près de ses beaux-frères André et Jean, chez le sieur
Bonnet, sur le pont de la Tournelle, avec sa femme, quatre enfants,
son beau-frère Girardot de Villers et leurs domestiques, soit une
dizaine de personnes. Il figure de la manière suivante sur la liste
des négociants de première catégorie qu'on se préparait à mander
chez Seignelay: «Réau, fort honnête homme qui a du bien. Il est
natif de Bordeaux. Un peu difficile à réduire » (Fr. 7062 f° 228). La
lettre de cachet calma subitement l'ardeur de ce Girondin, qualifié
d' (f opiniâtre et fier » ; il en fut non pas seulement ébranlé, mais
terrifié, anéanti. Dès lors la nécessité de lui faire faire « un voyage
de pénitence» n'existait plus. «Réau a de bonnes dispositions, écri-
vait, le II, La Reynie, il demande le secret» (Fr. 17420 f° 184). Il
signa, le 14, chez Seignelay et abjura, le 24, avec Paul Girardot^.
' Encore une ville protestante, où l'on suivirent la Révocation figure celle d'un
s étonne qu'un huguenot aie e'té interné. autre Réau, non datée.
" Parmi les premières abjurations qui
66 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
S'étant aperçu que la conversion de !'« opiniâtre» laissait à désirer,
La Reynie le manda en son hôtel, le 9 janvier 1686, et lui adressa
un avertissement sévère. Trois ans plus tard, Seignelay ordonnait
de mettre au collège des jésuites les frères de la demoiselle Réau,
comme n'étant «pas en lieu de pouvoir être bien instruits» en la
religion catholique (O* 82). Il n'est même pas impossible que Réau
ou quelqu'un des siens soit passé en Angleterre, puisque Georges
de Saussure épousait à Paris, en lyyS, à l'ambassade de Hollande,
Marie, fille de Henriette Réau et de David Camargue, ministre an-
glican des environs de Londres.
De Bussière, qui signa chez Seignelay avec Réau, Demeuves
et soixante autres, était sans doute fils du sieur de La Bussière
désigné de la manière suivante dans un rapport de police de la fin
de novembre : «Elu de Clamecy, demeurant sur le quai de la Tour-
nelle, en deçà du pont, avec sa femme, son petit-fils dont il est le
tuteur, deux demoiselles, filles de sa femme, une veuve de leurs
parentes et ses domestiques * » (Fr. yoSi f" 824).
Du mariage de Jean Girardot de Sozay, mort avant le 16 jan-
vier i663, et de Jacqueline de Bussière, étaient nés, d'après les
extraits des registres de Charenton, Élie, sieur du Feslin, inhumé
en i663, et François, qui épousa en 1664 Marie, fille de François
Girardot de Préfonds et de Marie Cuper. Ils eurent aussi une fille
nommée Marie, qui fut la femme de Paris de Clorignon, et un autre
fils, appelé Jean, propriétaire de la Maison blanche, sur le quai
Saint-Bernard, et du Chaniier de la Croix Blanche, l'un des mieux
pourvus de la ville. Sa terre de Sozay en Bourgogne, qui compre-
nait un bois de futaie, des taillis, beaucoup de terres labourables,
des vignes et des forges, avait une valeur considérable ; il possédait
en outre une grande quantité de vaisselle plate et d'argent comp-
tant. Grâce aux soins de Paris de Clorignon, beau-frère du défunt,
les fils de celui-ci, Jean Girardot de Marigny, riche banquier qui
fut l'un des Mécènes de Joseph Vernet, François Girardot de Blé-
mont, marchand de bois, et leur sœur Marguerite, fille majeure,
héritèrent en 171 7 ou au commencement de 1718 de la fortune pater-
nelle. Douze ans plus tard, convoiteuse de cette riche succession,
Marguerite Bardon de Foissar informait le comte de Saint-Florentin
que pour avoir refusé le ministère du curé de Saint-Nicolas-du-
' Il y avait dans la rue Neuve-Saint- parmi les quarante-neuf protestants de
Lambert (r. de Condi;) un troisième De la paroisse Saint-Sulpico qu'on devait
Bussière, Pierre, inscrit avec son beau- mander à la police entre le 23 octobre et
père Martin, apotiiicaire de M. le Prince, le 28 décembre i685 (Kr. 7o5i, fo 45).
Pasteurs et Anciens. 67
Chardonnet, Jean Girardot de Sozay avait été privé de la sépulture
ecclésiastique, en un mot, qu'il était mort relaps et que, suivant les
ordonnances, ses biens devaient être confisqués. Un premier échec
ne la découragea point; car elle représentait encore le même placet
en 1735 (TT 141 et Bullct., 3'= sér., VI, 134)'.
A l'approche de la Révocation, Jean Paris de Clorignon, de-
meurant à l'EcH, près la halle aux vins, et noté par la police comme
«l'un des plus riches et des plus fiers de son quartier », avait envoyé
ses deux fils à Genève ; aussi fut-il arrêté et enfermé au Chàtelet
dès le 26 novembre (Fr. 7021 f° 234, et Fr. 17420 f° 166). Le len-
demain on l'obligeait de travailler à faire revenir les fugitifs. Nous
ignorons combien de temps il demeura en prison ; mais, le 8 janvier
1686, Seignelay ordonnait de l'y retenir jusqu'au retour des enfants.
Sans doute ils ne revinrent pas; et comme on ne pouvait garder
éternellement le prisonnier, on le relâcha dès qu'il eut abjuré. Marie
Paris, qui abjurait le i3 janvier, était probablement sa fille aînée
(Fr. 7o5i f" 57). Une demoiselle Paris était enfermée au couvent
de la Visitation en 1688; nous ne savons si c'est la même qui fut
mise aux Nouvelles-Catholiques par ordre du 19 janvier 1701
(O 248).
Paul Stample, âgé de quarante-et-un ans et mari de Margue-
rite Girardot, sœur de M"'^ Jean Girardot de Chancour, avait aussi
envoyé à l'étranger une de ses filles, Jacquette, qui fut naturalisée
Anglaise en 1696. Il n'abjura que le 14 janvier 1686 (,Fr. 7o55
f" 420), évidemment après avoir été dragonne. Une demoiselle
Stample, mise aux Nouvelles-Catholiques au commencement de
1701, en même temps que la demoiselle Paris, fut tenue complète-
ment à l'écart des autres prisonnières, et ne sortit de la maison, le
23 juillet 1702, que pour être confiée à une dame Quartier, fort
estimée du cardinal de Noailles, qui lui donna la préférence sur
M"'' Girardot de Villers, désireuse de recevoir chez elle sa parente,
ainsi que nous l'apprend D'Argenson dans un billet adressé à Pont-
chartrain le 8 juillet 1703 :
' Vers le même temps, Paul, Jacques leur devoir de catholiques, écrivait le
et Daniel Girardot de Chancour, Jean et magistrat chargé de l'enquête; cependant
François Girardot de Sozay, Marie Girar- comme ils ont une très bonne réputation
dot, femme de Paris de Clorignon, Mar- parmi les négociants, et comme on m'a
guérite Girardot de Préfonds et François assuré qu'ils font leur commerce de mar-
Girardot de Blémont, demandaient l'au- chands de bois avec beaucoup de probité,
torisation de vendre la terre de la Trouil- comme ils sont d'ailleurs tous riches et
lière et les domaines de Magny et de bien établis à Paris, je ne vois pas d'in-
Mouteau en Nivernais. «Us sont tous convénient à permettre cette vente"
nouveaux convertis, faisant assez mal (TT 141).
68
Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
La dame de Villers n'offrait de se charger de la demoiselle Stample que
pour faire plaisir à sa famille, ainsi je n'ai pu la résoudre à lui interdire rentrée
de sa maison; je crois même avoir eu l'honneur de vous écrire que cette jeune
personne est sur le point d'épouser le sieur Girardot, et que les parents des
deux familles, aussi entêtées l'une que l'autre, ne s'empressent si fort de la
faire sortir des Nouvelles-Catholiques qu'à dessein de conclure ce mariage
(Fr. 8i20, f" 6i).
M"= Stample et sa sœur, M""' Jean Girardot de Chancour, ayant
hérité de leurs père et mère chacune un tiers des terres de Tra-
quelin, Tilleux, les Anglais, Boutteloin et Vermenoux, demandaient,
en 1719, que la première fût autorisée à reprendre pour i5ooo
livres la part de la seconde (TT 141) '. Girardot de Tilleux, Anne
et André Girardot de Vermenoux, tous trois réfugiés en Angle-
terre, appartenaient très probablement à la même branche de la
famille. Anne épousait à Londres, en 1690, Jacques Girardot, sieur
du Perron, naturalisé Anglais en 1686 ^ ; elle lui donna dans l'année
de leur mariage un fils nommé Jean-Étienne, qui eut pour parrain
Etienne Seignoret, négociant de Paris, aussi passé en Angleterre,
et pour marraine Marie Girardot de Préfonds. Marie- Jeanne Girar-
dot de Vermenoux, femme de Thélusson, dont un fils reçut le bap-
tême, en lyôy, à l'ambassade hollandaise de Paris, descendait
également du marchand de bois de Château-Chinon, ainsi que le
Girardot de Vermenoux dont la femme tenait sur les fonts en 1766
la future M""^ de StaëP {Bullet., 3^= sér., VI, 134).
Paul Girardot du Grand Chantier, doublement parent des
Girardot du Chantier du Cadran, fut de toute la famille celui qui
d'abord résista le moins aux ordres de la police. Fils de François
Girardot de Préfonds, conseiller du roi en l'élection de Clamecy, et
neveu du célèbre peintre en émail Jean Petitot''', il était né en i65i
et avait épousé en 1679 Madeleine, fille de Jean Panou^ chirurgien
' Peu après, M"" veuve Jean Girardot
de Chancour, M"'» veuve Stample, Paul
Girardot de Chancour, Jean, François et
Marguerite Girardot de Sozay, Jean Paris
de Clorignon et François Girardot de
Ble'mont, propriétaires indivis des terres
et seigneuries de Nillaine , Brugnon,
l.attiau et Stifour, demandaient l'autori-
sation de les vendre au marquis d'Ar-
gence, lieutenant du roi en Bourgogne.
' Dix ans plus tard Anne Girardot du
Perron fut aussi naturalisée Anglaise.
^ La mûme année, la police notait
comme fréquentant ladite chapelle d'am-
bassade: Girardot, marchand de bois, et
sa femme, demeurant près l'iiôtel de Sou-
bise, et M"'» Girardot de Préfonds, an-
cienne marchande de bois de la porte
Saint-Bernard (Z3»/to., 3» sér., V, 5o8).
* Petitot avait épousé Marguerite Cuper,
sœur de M"'° F'rançois Girardot de Pré-
fonds.
' Le 5 septembre 1688, Seignelay or-
donnait de mettre le jeune Panou, de la
paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, au
eolléi;e des Jésuites, comme n'étant «pas
en lieu de pouvoir être bien instruit»
(O' 32).
Pasteurs et Aiiekns. 69
de la duchesse d'Orléans, et d'Elisabeth Girardot, qui lui donna
quatre ou cinq enfants et mourut avant le 20 mars lôgS. Sur l'état
des protestants du quartier dressé vers la fin de novembre i685,
on lit en marge des lignes relatives à Paul : «Écoute et fait espérer».
Il écouta si bien que, le 3o du même mois, Seignelay invitait l'in-
tendant de la généralité d'Orléans à favoriser la terminaison des
affaires de Paul Girardot, marchand de Paris nouveau converti, « à
cause de sa conversion» (O' 29). On tint cette conversion secrète,
et Paul, mandé, le 14 décembre, chez Seignelay, signa sans mot
dire. Il abjurait, le 24, par-devant le chancelier de l'Église de Paris;
toutefois, il se releva plus tard et se fit mettre à la Bastille. Outre
une sœur mariée à François Girardot de Sozay, Paul en avait une
seconde, mariée à Puyseau, ancien capitaine,, entré dans le com-
merce des bois depuis son mariage et provisoirement domicilié
chez lui (Fr. 7o53 f° 214I II en avait probablement une troisième,
Anne, femme de l'orfèvre Jean Catillon, laquelle fut emprisonnée
au Grand Châtelet le 14 novembre (Fr. yoSi f° 295). Paul Girardot
de Préfonds, célèbre bibliophile dont le catalogue de vente parut
chez Debure en 1757, était sans doute son fils.
Les menaces, la dragonnade, la prison et l'exil avaient eu raison
de presque toute la famille. Après un moment de triomphe, les
convertisseurs s'aperçurent bien vite que leur œuvre impie, véri-
table toile de Pénélope, était sans cesse à recommencer. Seignelay
écrivait en effet, à La Reynie, le 26 mai 1686 :
On a donné avis au roi que les marchands de bois de la porte Saint-
Bernard, nouveaux convertis, ne font point leur devoir de catholiques, et qu'il
y a trois hommes prisonniers au For-l'Évêque, nommés La Chapelle, Girardot
et un orlogeur [Louis Le Verroux'], qui se fortifient l'un l'autre et empêchent
la conversion de ceux qu'on met dans cette prison (O ' 3o).
Et le 3i août :
J'ai fait mettre Alexandre Morisset et le nommé Girardot aux Nouveaux-
Catholiques (Ibici.).
D'après nos conjectures, ce Girardot, qui réussit à s'enfuir des
Nouveaux-Catholiques, le soir du 12 septembre i636 (Fr. 7o53
i° 75), devait être neveu de François Girardot de Préfonds et fils
d'Etienne Girardot, décédé en 1648, dont la veuve, Louise Moillon,
mourut en 1696, âgée de quatre-vingt-sept ans, en son domicile de
l'impasse des Bourdonnais. Dans son testament, rédigé le i^"" février
' Voir au chapitre des emprisonnés.
70 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
1686, elle remerciait Dieu de l'avoir «fait naître en son Église et
persévérer en la religion chrétienne », langage ambigu, évidemment
dicté par la crainte des confiscations et autres peines portées contre
les relaps. Même à sa dernière heure, M™= Etienne Girardot ne sut
point s'affranchir de cet esclavage; car elle reçut la sépulture
ecclésiastique en présence d'Etienne Demeuves, son neveu, et de
Pierre Pioger (TT 14, 7-8). Si notre conjecture est fondée, trois de
ses enfants lui avaient pourtant donné l'exemple de la sincérité et
d'un attachement invincible à leurs convictions religieuses. Un frère
et une sœur du prisonnier ci-dessus mentionné s'étaient réfugiés à
Londres, d'où la sœur, A. Girardot, écrivait le iS/aS mars 1686 à
sa tante M"'' Girardot, à la ville de Cotdanges^, pour l'assurer
qu'elle se souvenait chaque jour de ses bontés, et que la perte d'une
lettre égarée pouvait seule la faire accuser d'ingratitude :
J'ai reçu, poursuivait-elle, celle que ma mère nous a écrite à mon frère et
à moi; elle nous a fait répandre bien des larmes. Dieu la veuille consoler et
nous aussi, et nous fasse la grâce de nous revoir un jour. J'ai écrit à M. Girard,
pour savoir s'il nous pourra recevoir, mon frère et moi, chez lui sans s'incom-
moder. Je croyais que ma cousine Stample serait bien aise d'aller en Hollande;
mais je vois qu'elle se trouve bien ici et qu'elle y demeurera. On lui a déjà
parlé de quelque parti, je ne sais si elle s'en accommodera. Pour ma tante de
Préfonds, elle se trouve bien embarrassée, son mari lui mandant qu'il ne saurait
[1'] aider dans ce pays. Cela l'afflige beaucoup; elle a eu depuis deux jours la
fièvre et une espèce de rougeole. Sa fille a été comme cela, elle en a été quitte
pour se purger et saigner... On parle fort ici de donner encore une église aux
réfugiés: il y a déjà trois églises françaises. Si on en accorde encore une, ce
sera M. Allix, M. Bertheau et M. Rondelet^ qui en seront les ministres. M. Ber-
theau se fait ici admirer de tout le monde... Il prêche beaucoup mieux qu'à
Paris. Tous les ministres se surpassent et font des prédications les plus belles
et les plus touchantes du monde. Enfin, ma chère tante, nous serions trop heu-
reux si nous avions ici nos chers parents. Dieu nous les veuille donner par sa
sainte grâce. Adieu, ma bonne tante...
Je vous prie d'embrasser ma tante Girardot et mon oncle pour l'amour de
moi... Je n'ai point appris de nouvelles de ma cousine ni de ma tante; je crois
que nous aurons dans peu de jours son frère. M""" Dumény est enfin arrivée en
cette ville. La pauvre femme a été longtemps à la campagne; n'ayant pas
d'argent pour se [faire] conduire, elle a eu bien de la peine à passer et il lui
en a coûté tout son petit fait 3. Elle m'a apporté mon linge... Mon frère est à la
campagne depuis huit jours; il veut absolument apprendre la langue, il est
• Cette enseigne indique su0isaniment '' Pierre Rondelet, ancien pasteur à
que les habitants de la maison étaient Bordeaux.
originaires du Nivernais, où l'on trouve ^ Pout-Ctre parente du Parisien Paul
Coulanges-les-Nevers et Couhnges-sur- Duniesny, menuisier, qui abjurait, le 21
Yonne. Les de Sozay avaient des pro- août 1Û77, dans l'église des religieux Pré-
priétés dans cette dernicrc ville. montres, rue de Sèvres (Fr. 392, f" 182).
Pasteurs et Anciens. 71
chez un ministre ^.. Faites, je vous prie, mes baise-mains à mes frères et
ssurs et particulièrement au pauvre prisonnier... (Fr. yoSS, f^ 218).
M'"^ Girardot de Préfonds mentionnée dans cette lettre, et à
laquelle son mari refusait tout secours, était Marie Cuper, femme
du conseiller resté à Clamecy, et mère de Paul, que nous avons vu
abjurer avec une si déplorable facilité. Les biens de la fugitive
ayant été confisqués, son mari en demanda la régie, qui lui fut ac-
cordée le 3 août 1688, « en considération de ce qu'il faisait son
devoir de catholique ».
En revanche, le 12 septembre 1689, Sa Majesté ordonnait de
mettre dans un château fort la demoiselle Girardot (O' 33). Était-ce
une demoiselle ou une femme mariée, et de quelle famille? Dans
tous les cas, la forteresse était le dernier châtiment des inconver-
tissables, et il se pourrait que cette « demoiselle Girardot » eût été
expulsée du royaume.
Deux ans plus tard, le 3i décembre 1691, Pontchartrain adres-
sait à La Reynie une nouvelle plainte :
Sa Majesté m'ordonne de vous dire à l'égard des Girardot qu'il y a long-
temps qu'on parle de leur conduite, dont elle désire que vous vous informiez
exactement, et nommément du fait particulier de la petite-fille de Catillon,
qu'ils avaient retirée chez eux pour l'instruire en la R. P. R. (O ^ 35).
Il doit s'agir ici de Paul Girardot de Préfonds et de sa parente
Marie Catillon, alors âgée de treize ans, qui avait su résister à
Fénelon lui-même. Fatiguées de nourrir « une opiniâtre non payante»
(Fr. 7062 f° 24), les Nouvelles-Catholiques l'avaient mise dehors,
et Paul Girardot l'avait recueillie. Sans doute reprise plus tard, elle
abjura sincèrement et se fit religieuse '^. Les Girardot restés à Paris
n'étaient donc convertis que de nom. En août 1692, la maison de
l'un d'eux paraissait suspecte et la police la surveillait à cause des
assemblées. En 1698, M"'='' de Sozay convertissaient un mousque-
taire nommé De La Croizette, qui s'enfuit aussitôt à Genève auprès
de Pictet^.
L'année suivante, Jean Girardot de Chancour et Paul Girardot
de Préfonds furent arrêtés à un mois d'intervalle et pour des
crimes identiques : le premier avait envoyé ses deux filles à l'étran-
• C'est probablement lui qui fut natu- ^ Voir Du Vigneau,
ralisé, le 20 mars i6S5, sous le nom de ^ Lettre du mousquetaire à Pictet, du
Paul Girardot (Agnew, III, 41), et de lui 23 juillet {Biblioth. de Genève). — Au
que descendait le révérend William Gi- mois de juin i5S6, un nommé Croizette
rardot dont la fille a épousé, presque de se trouvait près de M"* de Massanes, et
nos jours, un autre descendant de ré- songeait à rejoindre sa femme passée en
fugiés, Papillon (Agnew, III, 58). Angleterre (Fr. 7o?3, f° 286).
72 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
ger; il était dans le dessein d'y envoyer encore quatre de ses
enfants, et ensuite de s'enfuir avec sa femme (Arc/i. Bast. X, 218);
et le second méditait quelque chose d'analogue'. Dès le 3 mars 1699,
Pontchartrain écrivait au lieutenant de police D'Argenson :
Il suffit de faire observer la conduite de Girardot; je serai bien aise de lui
parler. Prenez la peine de lui dire de se rendre ici.
Et le 20 juillet suivant:
La conduite que le sieur Girardot a tenue jusqu'à présent ne laisse aucun
lieu de douter qu'il n'ait contribué à l'évasion de ses deux filles. Aussi le roi
veut qu'il soit arrêté et mis à la Bastille, en lui déclarant qu'il y sera jusqu'à
ce qu'il les ait fait revenir (O '43).
Suit l'ordre d'arrestation daté du même jour^. Le 10 août, M. de
Saint-Mars, gouverneur de la Bastille, était autorisé à donner un
valet ancien catholique au sieur Amyot, et un à Girardot de Chan-
cour^ Le 23 septembre, il recevait l'ordre de leur répéter à tous
deux qu'ils n'obtiendraient la liberté qu'après avoir fait revenir
leurs filles. On changea cependant de tactique vis-à-vis du mar-
chand de bois : passant condamnation sur la fuite de ses filles, on
voulut au moins* s'assurer qu'il ne leur enverrait point sa fortune
pour les rejoindre ensuite. Au mois de décembre il n'était pas
encore élargi, parce qu'il ne voulait adhérer à aucune cérémonie,
ni fournir la caution de 200,000 livres, qu'on lui demandait (O' 43)
Du Junca dit 5o,ooo écus (Ravaison, Arc/i. Bast., X, 23o). Enfin il
se résolut à déposer la somme exigée, et fut relâché par ordre du
23, « sans avoir été obligé de faire aucune fonction de catholicité »
(TT 464).
Le 19 août de la même année, Paul Girardot de Préfonds,
véhémentement soupçonné de préparer la fuite de ses enfants et
peut-être la sienne, fut arrêté; on enferma ses deux fils dans un
collège, et ses deux filles dans un couvent. Celles-ci, déjouant la
surveillance dont elles étaient l'objet, s'échappèrent du couvent et
quittèrent Paris le 14 novembre. Pendant qu'on envoyait leur
signalement aux villes frontières du Nord, Maubeuge, Ypres, Lille,
Dunkerque, Calais (O^ 43), elles avaient pris la route de Genève où
elles arrivèrent heureusement. Paul fut relâché au bout de quelque
' Voirchap, des emprisonnes. de ces deux pères de famille un seul pcr-
» Un Girardot entre à la Bast. le 8 juil- sonnapc, qu'elle confond avec Paul Gi-
let iGfjq (Arsen., F. Bastille, io5iS). rardot de Chancour.
' La France protestante (y l, 497) a fait
Pasteiirs et Anciens. 78
temps; mais on garda ses fils, ou plutôt il semble qu'après les lui
avoir rendus on les lui reprit au mois de mars 1701, parce qu'il
continuait à les élever dans la religion protestante. Dans tous les
cas, le 3i mars 1701, le roi défendait qu'on les mît chez les Jésuites,
et chargeait D'Argenson de recommander aux régents du collège
d'Harcourt « d'avoir beaucoup de soin à leur instruction sur le
fait de la religion », et d'y veiller lui-même scrupuleusement
(O 248).
S'étant remarié l'année du mariage de Paul Girardot de
Préfonds, Jean Girardot de Chancour avait des fils à peu près du
même âge que ceux de Paul; mais il en avait trois, et ils étaient
chez les Jésuites. Il les redemandait vainement au mois d'octobre
1702 (O249), et le 10 janvier lyoS, Pontchartrain adressait ce billet
à D'Argenson:
Le roi ne veut pas rendre ses trois fils à Girardot de Chancour, marchand
de bois; mais l'aîné a dix-neuf ans et ne peut rester toujours au collège, il
faudra le mettre chez un ancien catholique (O 25o).
Nous ignorons si c'est l'un d'eux qui sortit du Chàtelet par
ordre du i'^'' juillet 1711 (O' 55). En 1712, les galériens protestants
enchaînés à la Tournelle reçurent la visite d'un «bon protestant de
Paris, nommé M. Girardot de Chancour, riche négociant», qui réussit à
leur procurer quelque soulagement *. La date de sa mort nous est in-
connue, mais il mourut en France, puisque son fils, Paul Girardot de
Chancour, recueillit sa succession, et notamment une maison sise à
Clamec}', qu'il demandait la permission de vendre en 171 7 (TT
141). Il semble probable que Paul Girardot, naturalisé Anglais le
II mars 1700, et de qui descendait le révérend John Chancour
Girardot, né en 1798 (Agnew, II, 252, et III, 64\ était fils de Paul
Girardot de Chancour. Quant à Jean Girardot de Chancour, né à
Paris et fils d'André Girardot de Chancour et de Marguerite, il ne
reçut qu'en 1742 ses lettres de naturalisation.
Marie Lefèvre, de Chàteau-Chinon, veuve d'un nommé Moreau,
avait épousé en secondes noces le receveur des tailles de sa ville
natale, Paul Girardot de La Forêt. Ayant abjuré à la Révocation,
elle fut enfermée le 16 décembre 1686 dans le couvent des Ursulines
de Nevers, pour refus de communion. On lui permit d'en sortir le
5 février et d'aller faire ses couches chez elle ; après quoi on la réin-
' Mêm. de Marteilhe, p. 32i. — Ua cour : savoir, la Réponse au livre de M.
bibliothèque du protestantisme possède de Coiidom par La Bastide,
un ouvrage qui a appartenu à De Chan-
74 Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
tégra dans ledit couvent, où elle demeura plusieurs années, au
moins jusqu'au 23 mai i638, sans jamais assister à la messe ni
prendre part à aucun exercice du culte catholique (TT459). Elle
éleva dans ces principes son fils Pierre Girardot de La Forêt, qui
hérita de la charge paternelle. En 1699 nous le voyons noté comme
faisant «assez mal son devoir spirituel», et sa femme et ses enfants
comme ne le faisant pas du tout (TT 267).
Cette vaillante Marie était la sœur du célèbre et admirable
confesseur Isaac Lefèvre, déclaré atteint el convaincu d'avoir tenté
de sortir du royaume sous un faux nom et avec de faux papiers, en
réparation de quoi le Parlement de Dijon le condamna (22 mars
1686) « de servir à perpétuité comme forçat sur les galères de
S. M. ». Isaac, compagnon de chaîne de Louis de Marolles, mourut à
Marseille en 1702. Tandis que Jean et Pierre, ses deux frères cadets
du premier lit, passèrent à l'étranger, un frère du second lit, Louis
Lefèvre, bourgeois de Paris, adressa au duc d'Orléans, régent du
royaume, un placet par lequel il demandait l'annulation à son profit
des ventes simulées qu'Isaac, Jean et Pierre avaient faites à leur
beau-frère Girardot. Il terminait ce placet en se glorifiant d'avoir
épousé une ancienne catholique qui lui avait donné deux enfants
(TT 154). C'est ainsi que la même famille offre le singulier mélange
des grandeurs et des misères morales ; chez les uns, le dévouement
le plus pur porté jusqu'à l'héroïsme ; chez l'autre, une âme vénale.
— Judith de Monchanin, veuve de l'illustre galérien, et sa fille
unique Madeleine, ne se montrèrent pas indignes de la gloire
attachée à leur nom. Nous lisons dans un mémoire de 1699, rédigé
par un prêtre:
Elles ne font ni l'une ni l'autre leur devoir. La fille, à ce qu'on m'a dit,
voudrait bien le faire si elle n'était point avec sa mère; mais elle est âgée de
vingt ans (TT 267).
Le 18 août 1782, le gouvernement de Louis XV refusait à
Jeanne Girardot, veuve de Pierre Gastey, docteur en médecine, la
permission de vendre le petit domaine de Reneubourg, près Cor-
bigny, de la valeur de 5 à 6000 livres; il donnait pour raison de
ce refus, que la demanderesse faisait profession ouverte de protes-
tantisme (TT i38).
En résumé, la relégation d'André, la dragonnade qu'il subit
ainsi que plusieurs de ses parents, l'emprisonnement de sept autres,
l'enlèvement de treize enfants, l'émigration d'une vingtaine de
personnes, et finalement la persistance dans la religion proscrite,
Pasteurs et Anciens. j5
attestent la résistance que les Girardot opposèrent à l'envahissement
de leurs consciences. Nous ne savons si la famille est éteinte en
France; mais elle subsiste encore en Angleterre.
C'est dans le chantier de M"^ [Girardot] de Chancour, situé au
Port au Plâtre, à la pointe de l'arsenal, que fut établi en 1787 le
cimetière des protestants régnicoles, avec la tolérance de l'autorité.
Parmi ceux qui fréquentaient le culte de la chapelle de Hollande en
1766, la police notait Girardot, marchand de bois, demeurant près
de l'hôtel de Soubise, et M"<= de Préfonds (Girardot de Préfonds),
ancienne marchande de bois de la porte Saint-Bernard {Bnllet.,
3" sér., V, 5o8).
GROSTETE
La famille parisienne des Grostête se rattachait à deux frères
établis à Orléans : l'un médecin, l'autre procureur.
Celui-ci, Jacques Grostête, sieur de La Buffière, avait eu de
son mariage avec Barbe Girard : Jacques, sieur de La Buffière, quj
devint ancien de Charenton; Marie, mariée en i653 au célèbre
avocat Jacques Gaillard *, dont la fille épousa Daniel Chardon ;
Anne, mariée à Abraham Lemonon, médecin du duc de Longueville.
Du mariage du docteur en médecine, Marin Grostête, sieur du
Chesnoy, avec Priscille Regoumier, étaient nés : Anne, qui fut la
femme de l'ancien de Charenton, Louise, mariée en 1648 à Théo-
dore Naudin; Marin, sieur du Chesnoy, médecin à Orléans, qui
épousa en i685 Susanne Crommelin ; Paul, sieur du Buisson, lieute-
nant des chasseurs du duc d'Orléans.
Jacques, fils de Jacques et de Barbe Girard, épousait à Cha-
renton, en juillet 1645, sa cousine-germaine Anne Grostête, dont
il eut : Anne (1646), mariée, en 1664, à Jean Robethon, futur
ancien de Charenton; Jacques, sieur de La Buffière (1647), gentil-
homme ordinaire de M. le prince^; Claude, sieur de La Mothe (1648),
• Des sept enfants de Jacques Gaillard ^ La France proî. et Agnevv, qui la
et de Marie Grostête, trois restèrent en suit, se trompent en plaçant la naissance
France, et un quatrième, Jean, sieur de de Claude en 1Ô47; il ne peut être né que
La Monnerie, y revint abjurer et reçut l'année suivante, puisqu'il n'avait que
une pension de 1000 livres; les trois trente ans {Reg. de Char.) lors de son
autres restèrent à l'étranger. mariage (27 août 1679). D'ailleurs le pré-
76 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
ministre à Lizy-sur-Ourcq; Marin, sieur des Mahis (1649), ministre
apostat; Isaac (i653), qui semble n'avoir plus existé en 1679, et
Abraham (i658), avocat au Parlement. Nommé ancien de Charenton
à une date inconnue, mais antérieure au 22 décembre 1662 (O' 84),
il assistait en cette qualité au synode de Vitry-le-François, en i665,
et à celui de Lizy, en 1681. En 1671, on le trouve domicilié proche
Saint-Eustache {Biillcf. VIII, 25i), dans la rue du Vinier, d'après
Agnew (II, 112), c'est-à-dire probablement dans la rue de Vannes.
Il a dû, selon toute apparence, exercer la profession d'avocat.
Son troisième fils, appelé comme pasteur à Orléans, grâce à
l'influence de ses parents, y causa un scandale extrême en abjurant
au bout de quatre années (juin i683) entre les mains de l'évêque.
La pension de 1200 livres, qui lui fut aussitôt accordée, et qu'il
abandonna au profit de la maison des Nouvelles-Catholiques, n'était
pas propre à calmer les esprits. Tandis que les catholiques exul-
taient, Jacques Grostête, doublement indigné, comme père et
comme ancien^ fermait sa porte au malheureux qui s'était laissé
séduire. Il n'en eut pas moins, au milieu d'octobre 1684, la mortifi-
cation de voir appeler Bertheau fils à Paris, sans que personne osât
même proposer le sieur de La Mothe, trop compromis par l'abjura-
tion de son frère cadet. Le grand éclat de cette conversion avait
attiré sur le père l'attention de la police; aussi n'est-on nullement
surpris de voir le commissaire Gorillon se plamdre, le 29 septembre
i685, d'être allé cinq ou six fois chez lui sans pouvoir le rencontrer.
Le 8 novembre, le même commissaire écrivait à La Reynie :
Le sieur de La Ruffière n'étant venu demeurer avec M"° de Pienne,
dans la maison qu'occupait, rue de Braque, M'°° la comtesse de Lamarque,
que depuis qu'elle en est sortie, n'a fait aucunes habitudes au quartier; mais
ayant eu occasion de le voir deux autres fois, je sais certainement qu'il est
marié et que sa femme est vivante, qu'il est d'un esprit froid et bon, vous
écoutant et répondant fort juste; qu'il est rempli de soumission et de respect
pour les ordres du roi, les vôtres, Monsieur, et ceux de la justice; que son
appartement, contenant trois chambres de plain-pied, est proprement meublé.
Au surplus, j'ai appris d'un homme qui tient un juste prix auprès de sa
maison, avec lequel les laquais de M"" de Pienne sont continuellement à boire
de l'eau-de-vie, que lesdits laquais en parlent comme d'un homme riche de
7000 à 8ooD livres de rente, qui a un fils avocat qui ne demeure pas avec lui.
nom de Jacques et son titre de sieur de docteur en médecine à Vitrj'-le-François,
la Buflière témoignent indubitablement et veuve d'Abraham Du Pleix, sieur du
que celui-ci était l'aîné, .lacques épousa Fay.
en 1O77 Susanne Colesson, lïllc de Paul.
Pasteurs et Anciens. 77
qu'il est de Chaumont en Bassigny ou des environs, qu'il a des biens en Bour-
gogne et en Normandie considérablement.
Exilé, le 10 novembre, à Guéret (Creuse), et plus tard à
Bourges, manquant des soins qui lui étaient nécessaires, exténué
par ces voyages répétés durant les rigueurs de l'hiver, et vaincu
peu à peu par les mauvais traitements de la soldatesque, le
vieillard perdit toute espèce d'énergie après deux mois de lutte et
de souffrances. L'ancien pasteur, entré dans les ordres et devenu
convertisseur ', crut l'occasion propice pour se rapprocher de lui,
et s'empressa de la saisir. Un historien, qui feignait d'ignorer les
exils et les persécutions, le Bénédictin Toussaint-Duplessis, parle en
ces termes de la réconciliation du père et du fils, banni depuis
plus d'un an de la maison paternelle : «A la fin cependant il trouva
le secret d'y entrer ; le moment de la grâce était venu [évidemment
hâté par les dragons], il fut reçu à bras ouverts ; ses entretiens
touchèrent son père et sa mère, et il eut le bonheur de les ramener
à la religion catholique. Il n'en fut pas de même de son frère de
La Mothe. En vain passa-t-il six semaines chez lui à Liz}', pour le
gagner; ce ministre demeura dans son obstination» {Biillet. I, 461).
— Le i3 janvier 1686, Seignelay écrivait au lieutenant-général de
Bourges :
J'ai appris avec beaucoup de plaisir la conversion du sieur de La Buf-
fière; vous deviez joindre à votre lettre un acte de son abjuration. Je vous
envoie cependant la permission dont il a besoin pour revenir à Paris, sur
l'assurance que vous me donnez de sa conversion (O 1 3o).
m
On ne sait ce qui se passait dans la conscience du converti ;
ais extérieurement et d'apparence il était catholique. C'est ce qui
résulte du billet adressé à La Reynie par Seignelay, le 25 no-
vembre 1687 :
Le sieur de La Buffière, qui demeure dans la paroisse Saint-Eustache, a
fait demander à Sa Majesté le don des biens que Claude Grostète, son fils,
' Il fut missionnaire sous les ordres de Je suis bien aise que le sieur Des Mahis
Féiielon, auquel Seignelay écrivait le 17 soit dans le dessein d'aller vous joindre sur
novembre i683: toutes les côtes de Saintonge, et j'écris à M.
l'évéque d'Orléans qu'il fera une chose
J ai parlé au sieur Des Mahis et je l'ai agréable au roi de lui en donner la permis-
chargé de vous voir, afin de prendre des me- sien (iliiî., p. 3;.
sures avec vous par rapport à la conversion 11 „ j„ 1 ^tt i-, j
de son père à laquelle il doit travailler. (Ver- l "^ "„'^'"' '" °^."'"-" \°"'P^^'^' ^u
laque, LeiirM ,WJ. de J-eneion, p. 2.) prélat, Pans, 1827, in-80, II, 297, une
lettre très e'iogieuse pour le prosélyte de-
Et le 12 décembre: venu convertisseur.
78 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
ci-devant ministre à Lizy, a laissés en France, et Sa Majesté a voulu, avant
que de lui accorder cette grâce, savoir de vous s'il fait son devoir de catho-
lique (O 1 3i).
La grâce ayant été accordée le 5 septembre 1688, il est certain
que la réponse avait été affirmative (O' 82).
Claude Grostête, sieur de La Mothe, reçu docteur en droit en
1664 et avocat au Parlement en i665, quitta le barreau pour étu-
dier la théologie, et devint pasteur à Lizy-sur-Ourcq en 1675. Le
28 juin 1679, il épousait à Charenton Marie Berthe, fille de Jean,
banquier de la rue des Deux-Boules, et de Susanne Marchand *.
Appelé par l'Eglise de Rouen (1682), il n'y fit qu'un court séjour,
s'étant empressé de quitter sa nouvelle Eglise et de retourner dans
l'ancienne dès qu'il vit qu'elle trouverait difficilement un autre
pasteur. Il fut élu secrétaire du dernier synode provincial tenu
avant la Révocation, savoir celui qui se réunit, en i683, au château
de Lizy. Le sieur de La Mothe était, selon Toussaint-Duplessis, un
«homme d'esprit et modéré», «le plus sage du synode»; pourtant
ce fut lui qui, lorsqu'il s'agit de prendre une résolution que l'on
voulait tenir secrète, pria l'abbé de Saint-André, chanoine d'Arras
et second commissaire royal, de vouloir bien se retirer. Le temple
de Lizy fut interdit en 1684 ; dès lors le sieur de La Mothe tourna
les yeux vers l'Angleterre.
A la Révocation, sa femme le suivit à Londres, où il fut natu-
ralisé, le 5 janvier 1688 (Agnew, III, 47). Il servit l'Église de
Swallovv-Street jusqu'en 1694, ^^ ensuite celle de la Savoie. Il fut
nommé membre de la Société royale de Berlin en 1712, et mourut
' Au contrat, dressé le 23 juin 167g, Monginot, sieur de la Salle ; Ce'sar Gaze,
signèrent, du côté de l'époux: Jacques écuyer, cousins; Charles Aubeson (?),
Grostête et Anne Grostête, père et mère; sieur de la Durferie, ami du sieur de
Marin Grostête, sieur des Mahis, et Abra- La Mothe.
ham Grostête, avocat au Parlement, Du côté de l'épouse: Jean-Auguste
frères; Jean Robethon, avocat au Parle- Bertlie, Jacques Conrart, écuyer, avocat
ment, et Anne Grostête, sa femme, sœur; au Parlement, et Susanne Berthe, sa
Paul Grostête, sieur du Buisson, lieute- femme, Anne et Elisabeth Berthe, frères
nant des chasseurs du duc d'Orléans, et sœurs; Samuel Bédé, écuyer, sieur de
oncle; Louise Grostête, veuve du sieur Loisillière; Benjamin Bédé, écuyer, sieur
Naudin, médecin, tante; Daniel Chardon, de Loncour ; Philippe-Auguste Perraux,
avocat au Parlement, pour Marie Gail- procureur au Parlement; Olympe Bédé,
lard, sa femme; Louise Naudin, femme veuve d'Auguste Hardy, écuyer, sieur de
du sieur Guide, docteur en médecine; la Fosse, cousins; — Jacques Conrart,
M"« Anne Gaillard; Louis de Roche- écuyer, conseiller secrétaire du roi, et
bonet, sieur de Launay, avocat au Parle- Susanne Regnard, sa femme; Valentin
ment, et Philothée Naudin, sa femme; Conrart, écuyer, sieur de Rupemberg,
Catherine Lemonon, veuve de M. de amis des deux familles.
Pasteurs et Anciens. 79
l'année suivante '. Deux des ouvrages qu'il a publiés semblent indi-
quer qu'il favorisa la secte des inspirés, dont Louis Gervaise, fils
de l'ancien de Charenton, fut l'un des principaux membres: Carac-
tère des nouvelles prophéties en quatre sermons, Lond., 1708, in-8°, et
Nouveaux nu'inoires pour servir à l'histoire des trois Cauiisars, oîi
l'on voit les déclarations de M. le colonel Cavalier, Lond., 1708, in-8°.
La lettre suivante relative aux cent trente-six galériens relâ-
chés en 1718, sur les sollicitations de la reine Anne, honore autant
le pasteur qui prenait le plus vif intérêt à leur sort, que le généreux
bienfaiteur qui leur ouvrait largement sa bourse. Elle était adressée
à Claude Grostète par Henri de Ruvigny, comte de Galway, fils
du député- général des Églises de France, et lui-même appelé à
cette charge avant la Révocation (Agnew, III, 160):
Straton i3 juillet [i7i3].
Je vous suis infiuiment obligé, Monsieur, de la peine que vous avez prise
de me faire savoir ce qui se passe par rapport à nos confesseurs par votre
lettre du 19" juin. J'ai eu le soin de l'envoyer à M"' Gaillard, comme vous le
souhaitiez. J'ai vu depuis ce temps-là la copie de celle qui a été écrite de
Marseille du 17" juin, par laquelle je vois qu'on a fait embarquer une partie
de nos pauvres frères (apparemment pour leur faire trouver plus de difficultés
dans leur voyage), et qu'ils espèrent qu'on mettra aussi le reste en liberté. Je
vois par la même lettre qu'ils croient que ces pauvres confesseurs auront grand
besoin de secours en arrivant à Genève; c'est de quoi je n'ai pas douté. Si
vous prenez le parti de leur envoyer [quelque chose], je vous prie de me le
faire savoir à temps, et ce que vous avez besoin, et je vous ferai donner ce
que vous me demanderez jusqu'à cent livres sterling; mais il est bon que je
le sache le plus tôt qu'il se pourra, afin de les tenir prêtes. Nous attendons
Mylady Colladon tous les jours, je lui parlerai sur ce sujet, mais je dépendrai
absolument de ce que vous aurez la bonté de m'écrire. Je vous prie d'être
persuadé, Monsieur, que je suis toujours avec beaucoup d'estime et de
sincérité.
Votre très humble serviteur,
Gallway.
• Ses biens avaient été confisqués, mais son filleul Claude Guide, 5oo livres ster-
non ceux de sa femme, qui consistaient ling à Claude Grostète, fils de Jacques,
en valeurs immobiliùres, dont une partie sieur de La Buffière, son n frère aîné»,
était commune aux deux époux. Il légua 1200 livres sterling audit frère, pareille
en mourant plus de 100,000 francs à di- somme à l'avocat son jeune frcre, et à
vers membres de sa famille (son frère son neveu Jean Robethon, conseiller d'am-
Isaac avait peu vécu, et Marin était mort bassade de la maison de Brunswick, son
chanoine d'Orléans en 1694) : 100 livres exécuteur testamentaire,
sterling aux pauvres de l'Église de la ^ [sjouj jg^oj-ons qui étaient Pierre Gros-
Savoie, 25 livres à ses cousines germaines tête, sieur de La Mothe, inhumé à Paris
Anne Gaillard et Louisa Guide, au le 12 décembre i6ôi, et Claude Grostète,
sieur du Buisson, son cousin, à M"« sieur de Corbon, inhumé ie lendemain.
Naudin, sa cousine, 100 livres sterling à (Reg. de Char.).
8o Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
JANICON
François Janiçon, sieur de Marsinf frère du ministre Michel
Janiçon, appelé de Blois à Charenton pour une année en 1684',
était né en 1634 et fils de Jean^ avocat au parlement de Bordeaux,
et de Judith de Menneret. Avocat comme son père, il vint à Paris
soutenir devant le conseil d'Etat les droits violés des Eglises
de Guyenne. Lorsqu'il fut remplacé dans cette fonction par le
ministre Sarrau (1671), il continua néanmoins de résider à Paris,
et entra comme intendant au service du duc de Schomberg. Il
épousa, le i^''mars 1674, Marie Brunier, fille de «feu Abel», l'illustre
botaniste premier du nom^, qui lui donna: François-Michel if.6']5),
Jacques-Gaspard {1676), Frédéric-Charles (1677) et Marie-Élisabeth
(1679), inhumée en 1681. En i683, il assistait, en qualité de témoin,
au mariage de Dacier et d'Anne Le Févre^, sans deviner sans
doute qu'une éclatante apostasie, ménagée avec plus d'adresse que
de désintéressement, allait attirer les pensions et les faveurs sur les
deux écrivains courtisans. Prévoyant la Révocation, il voulut au
moins mettre son fils aîné à l'abri des maux sans nombre qu'elle
allait enfanter. A peine ce fils avait-il atteint l'âge de neuf ans, que
Janiçon s'empressa de l'envoyer à Maastricht, où Du Rondel
enseignait avec éclat les belles lettres et la philosophie.
A l'approche du jour fatal, la police, attentive aux moindres
actes des anciens de Charenton, rendit visite au «banquier» Janiçon,
dans sa maison de la rue Saint-Thomas du Louvre (Fr. 7o5i
f°^ i52 et 2o3), et La Reynie reçut de lui un mémoire, qu'il transmit, le
4 octobre, «avec la lettre de Monsieur et le mandement à M. le
commissaire Hémon ». L'exil de la moitié de ses collègues dispersés
çà et là par ordre du 10 novembre, avait accablé Janiçon. En rece-
vant la lettre de cachet du 20, qui l'exilait à Vierzon en Berry, il
ne put contenir sa douleur. Comme on le vit chanceler, aussi bien
que son collègue Gaucher^ Seignelay écrivit le 22 à La Reynie :
• Lettres ms. de Claude i^Bihl. de I.eide). ' Contrairement à l'usage, la cérémonie
* L'erreur de La Fr. pr. (2» édit., III, eut lieu à Paris, à cause d'une indispo-
314) qui le dit gendre du second Abcl, sition de l'épouse. (Reg. de Char.).
est évidente, puisque le premier mourut . |,.^,„ .(cs correspondants littéraires de
en IÛ65. et le second, seulement en iô85. H;,yie
Pasteurs et Anciens. 8i
Vous pouvez sans difficulté permettre aux nommés Gaucher et Janiçon
de demeurer à Paris, puisqu'ils sont en disposition de se convertir (O i 29).
Cependant Janiçon reprit courage et se montra décidé à n'obéir
qu'à sa conscience. Il fut alors envoyé à Vierzon, où assailli par les
convertisseurs de tout genre et notamment par les convertisseurs
bottés, il eut le malheur de céder à la violence. Un ordre du
24 janvier 1686 autorisa le nouveau converti à revenir à Paris, et
Le Mercure galant s'empressa d'annoncer que MIM. Janiçon, Bouilly
et La Bastide, tous trois anciens de Charenton, venaient d'abjurer
l'hérésie. Quant au dernier, la nouvelle se trouva fausse. — Grâce
aux dragons qui s'entendaient merveilleusement à ruiner leurs
victimes, la résistance de Janiçon lui avait coûté une somme
considérable. On lit dans une requête conservée aux Archives
(TT 25i) :
La demoiselle femme du sieur Janiçon représente que son bien est beau-
coup diminué par les dépenses de voyage et de garnison que son mari a eues
dans les endroits où il a été exilé, ayant payé pour cela plus de 2000 écus. Et
comme son beau-frère [Michel Janiçon], qui était ministre, est sorti du royaume
en conséquence de l'édit de révocation de celui de Nantes, et a laissé en
Guyenne la moitié d'une métairie de peu de revenu, qui n'a point été par-
tagée et qui est confondue avec l'autre moitié, elle demande le don de cette
partie de métairie pour ses enfants, qu'elle élève dans la religion catholique.
Elle est fille du médecin de feu M. le duc d'Orléans, et rapporte des certificats
comme elle a approché des sacrements en l'église de Saint-Germain-de-
l'Auxerrois, sa paroisse.
Il semble résulter de cette pièce non datée que Janiçon a dû
être exilé ailleurs encore qu'à Vierzon, et qu'il était mort ou fugitif
lorsqu'elle fut écrite. Nous savons d'autre part qu'il avait rejoint en
Hollande son fils et son frère, pasteur. à Utrecht. Ce dernier mourut
en 1705, et François le suivit de près.
François-Michel, entré dans le régiment de La Melonnière,
quitta la carrière militaire, quand la paix eut été signée. Il fit
paraître divers ouvrages, dont deux traduits de l'anglais, et accepta
la direction d'un journal français publié à Utrecht *, à la rédaction
duquel concourait un de ses frères, resté en France avec leur mère.
Un fils de celui-ci, revenu de Hollande, gagna par son retour la
bienveillance de Pontchartrain, qui écrivait à Chamillard en 1702:
Le roi m'a ordonné de vous envoyer ce mémoire concernant le sieur
Janiçon, nouveau catholique, et de vous avertir de prendre son ordre pour
lui donner quelque emploi qui lui convienne.
' Voir La Fr. prot.
n 6
82 Revocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Cette faveur fut de courte durée; on découvrit bientôt que le
père et le fils envoyaient des nouvelles à la gazette d'Utrecht et ils
furent traités en espions, ainsi que nous l'apprend D'Argenson dans
sa lettre à Chamillard du 5 octobre :
Janiçon père est d'une opiniâtreté déclarée sur le fait de la religion, et je
vous envoie cinq ou six lignes de son écriture, qui pourront servir dans la
suite à faire connaître des lettres qu'apparemment il ne signe pas. Son fils
a épousé la fille d'un vieux capitaine d'infanterie ancien catholique; il n'est
revenu de Hollande que depuis trois mois, et le roi a eu la bonté de lui
accorder une gratification de 200 livres, dont il me remercie par une lettre
que je prends aussi la liberté de joindre à celle-ci pour en faire le même usage
que de l'écriture de son père. Celui-ci [le fils] veut qu'on le croie bien converti
et va souvent à la messe, et son père aflecte de paraître fâché de son retour
et de sa conversion. Cependant ils se voient et mangent ensemble presque
tous les jours; M. de La Boulonnière, leur parent, est un protestant très hardi
et très indocile. Tous trois écrivent chacun de leur côté, ils portent leurs
lettres chez une vieille huguenote, la dame Roger dite Costard, qui demeure
dans la rue Saint-Honoré, à un second étage où elle mène une vie obscure
et néanmoins fort aisée. Un laquais que Janiçon avait à son service et qui
mourut à Ja Charité il y a environ un mois, avertit un de ceux de M. Olivier de ce
mauvais commerce, et c'est par lui qu'on a su que cette vieille femme payait
à Janiçon et De la Boulonnière une pension tous les trois mois : savoir a
Janiçon père et fils, sur le pied de 1200 livres par an, et à De La Boulonnière
à raison de 800 livres; une fille qui est encore à leur service dit la même
chose, et croit que le chagrin qu'a Janiçon du retour de son fils, vient unique-
ment de ce qu'il partage avec lui la pension de 1200 livres que les Etats
Généraux faisaient à lui seul. Cette servante et ce laquais ont aussi remarqué
sur une de leurs lettres la suscription qui suit : A M. de La Rigaudière, gentil-
homme de S. A. E. M"" la duchesse de Brunswick et de Lunebourg, à Zcll,
ce qui n'a rien de commun avec la première accusation.
Dans ces circonstances, je crois vous devoir proposer de faire conduire a
la Bastille ces quatre personnes, ou de les mettre en maison sûre en atten-
dant qu'on ait visité celle de la veuve Costard {Arcli. Bast., X, 439).
LA BASTIDE
Marc-Antoine Crozat, sieur de La Bastide», né à Milhau d'une
famille noble, en 1624, vint jeune à Paris, s'adonna aux lettres sous
«François de La Bastide, cx-cornette lande, était sans doute son parent (Bw^rf.,
du régiment de Bezons, réfugié en Hol- 3» scr., 1, 201).
Pasteurs et Anciens. 83
le patronage de Conrart, et fut durant vingt-cinq ans l'ami de Paul
Pellisson, comme lui gascon et commis de Fouquet. Lorsque
Pellisson, emprisonné à la Bastille, songeait au moyen d'en sortir
et de faire sa fortune en embrassant le catholicisme (i 661-1666),
La Bastide entretenait avec lui une correspondance régulière sur
les matières de controverse'. Les deux amis étaient du même
âge, possédaient la même instruction, les mêmes talents : l'un vou-
lut parvenir n'importe à quel prix et perdit l'estime de tous, l'autre
suivit la voie étroite et fut respecté même de ses adversaires. A la
mort de Jeanne de Fontanier (1678), mère de Paul, qui avait abjuré
en 1670 et ne tarda guère à fonder la caisse des conversions, ce
furent son frère Georges Pellisson et La Bastide qui signèrent
l'acte d'inhumation {Reg. de Charenton).
En i652, Mazarin envoya La Bastide en Angleterre comme
secrétaire d'ambassade; Louis XIV l'y renvoya ensuite comme
chargé d'affaires, et le donna plus tard comme second à Ruvigny^.
Dès 1661, le nom de La Bastide apparaît dans l'affaire du ministre
Morus, que Daillé et Ruvigny avaient fait appeler à Charenton en
1659. La conduite inconsidérée de ce ministre ayant soulevé contre
lui une grande partie de l'Eglise, notamment Daillé lui-même,
M"^ de La Suze^, l'hôtel de Bouillon, et les anciens Papillon^
Beauchamp, Le Coq des Forges, Massanes, Loride Des Galinières,
il fut suspendu de ses fonctions et redemandé par ses partisans au
nombre desquels se trouvaient la duchesse de La Trémoille, la du-
chesse de Rohan, La Bastide, Paul Sonnet, avocat au Parlement,
Baptiste Tarneau, avocat au conseil, Melchior-Georges Tavernier,
contrôleur de la maison du duc d'Orléans, Antoine Estrang, ban-
quier, etc. La Bastide et Sonnet soutinrent sans succès la cause des
appelants devant le colloque tenu à Charenton le 10 août 1661 ;
Morus ne leur fut rendu que trois ans plus tard. — Plus écrivain
qu'avocat ou diplomate, La Bastide occupe un rang spécial parmi
les controversistes du XVIP siècle, celui de théologien laïque, à
côté de Brueys, et bien au-dessus de De Launay, de La Milletière,
de Jean Rou et de Le Coq, sieur de Germain. On a vu plus haut
qu'il rédigea le procès-verbal très détaillé des trois conférences qui
eurent lieu, en 1676, entre Claude, Lenfant et Pajon. Ajoutons qu'il
' La Monnoye, Hist. de Bayle et de ' Charlotte de La Rochefoucauld, mariée
ses ouvrages, Amst., 1716, in-12, p. 1S2. en 1617 à Louis de Champagne, comte
^ La Bastide était mal vu de Charles II, de La Suze (Voir t. I, 223}.
parce qu'il avait été d'abord en relation
avec Cromwcll. ^
84 Révocation de tÉdit de Nantes à Pans.
possédait assez la difficile question qu'on agitait, pour prendre un
instant part à la discussion, en objectant à Pajon les thèses où
« pour rendre l'homme capable de croire, Amyraut pose une action
hyperphj'sique, qui ne se fait point par la représentation des objets,
mais qui est immédiate ».
Se souvenant qu'il avait commencé par écrire une Métliode de
controverses, Richelieu rendit en 1627 une déclaration qui parlait de
ramener tous les sujets du roi à l'Église romaine « par des voies
de douceur, d'amour, de patience et de bon exemple». Ce projet,
repris diverses fois avant la Révocation, consistait à répandre
des publications qui atténueraient la différence des deux religions,
puis à réunir, dans une conférence où l'on adoucirait les dogmes et
les pratiques du catholicisme, un certain nombre de ministres dont
. quelques-uns seraient gagnés d'avance; on ne doutait pas que
l'exemple de leur défection n'entraînât les autres, ainsi que le plus
grand nombre des fidèles; quant à l'obstination du reste il y serait
pourvu militairement. Les quatre opuscules publiés en 1628, 1684,
i635 et i636 par Brachet de La Milletière, ancien de Charenton,
condamné à mort comme agent de Rohan et gracié par le cardinal,
servirent à merveille les desseins de celui-ci, et n'en furent pas
moins mal reçus de la Sorbonne, qui les trouvait encore trop protes-
tants. Daillé crut devoir réfuter les rêveries prétentieuses de La
Milletière, et lui dire pubhquement: «Croyez-moi, Monsieur, Dieu
ne vous appelle pas à être l'arbitre de la chrétienté». Il fallut
excommunier le malheureux, qui se fit catholique.
Le maréchal Fabert, aidé par le professeur latitudinaire Le
Blanc de Beaulieu, travailla ensuite à la réunion ; mais sa mort
(1662) fit de nouveau abandonner le projet. Au moment ou l'abju-
ration de Turenne témoignait que l'œuvre des conversions repre-
nait plus que jamais faveur, et où l'on pratiquait D'Allemagne et
certains autres pasteurs de l'Ile-de-France, D'Huisseau, pasteur à
Saumur, animé des mêmes sentiments que Beaulieu, publia La
Réunion du christianisme ou la manière de rejoindre tous les chré-
tiens sous une scide confession de foi, Saumur 1670, in-12. Les Soci-
niens mêmes n'étaient pas exclus de l'union que D'Huisseau préten-
dait établir. Ce livre d'une hardiesse extrême, affaiblissait l'autorité
des confessions de foi en lui opposant le contenu des Écritures;
ayant, en outre, l'irrémissible tort de favoriser les entreprises de la
cour et du clergé, il souleva une véritable tempête de réprobation,
et l'auteur en fut aussitôt destitué. La Bastide s'empressa de publier
des Remarques sur tm livre intittdé: La Réunion, etc., s. 1., 1670,
Pasteurs et Anciens. 85
petit in-i2 de soixante-huit pages. Cet opuscule sans valeur,
auquel un ami de D'Huisseau répondit avec beaucoup de vivacité
par des Remarques sur les remarques faites depuis peu sur le livre
intitulé: La Réunion, etc., s. 1., 1670, in-12, ne mériterait point
d'être mentionné, s'il n'avait été le début d'un écrivain qui
eut bientôt à se mesurer avec le plus redoutable membre de
l'épiscopat.
Six mois après la publication de V Exposition de la doctrine
catholiqtte, ouvrage que les circonstances et le talent de l'auteur
rendaient dangereux, La Bastide publia, sous le voile de l'anonyme,
sa Réponse au livre de M. de Condom, Quevilly, 1672, in-12. Otant
tout prétexte à l'abjuration des protestants mondains qui, n'osant
avouer qu'ils désertaient leur religion par intérêt, prétendaient,
comme Turenne et Dangeau, avoir été éclairés par le livre de
Bossuet, la Réponse produisit une très grande impression. Le nom
de l'anonyme vola de bouche en bouche, et La Bastide fut rangé
du coup parmi les plus habiles défenseurs du protestantisme. Son
livre, revu par Conrart, est un petit chef-d'œuvre de clarté, de rai-
sonnement simple et fort. Nous l'avons analysé dans le chapitre des
controverses, ainsi que sa Seconde réponse a M. de Condom^.
Cependant les adversaires de l'Église réformée ne gardèrent
bientôt plus aucune mesure: les missions bottées commencèrent
en 1681, et X Avertissement pastoral^ du i'"' juillet 1682^ signifié
à tous les consistoires par les représentants du clergé et de
l'autorité, fit craindre que la dragonnade ne s'étendit à toute la
France.
Pajon, Claude et La Bastide répondirent tous trois à ï Aver-
tissement pastoral. La Bastide ne fait guère qu'énoncer les seize
raisons principales qui retiennent les protestants hors de l'Eglise
romaine ; vers la fin toutefois son langage simple et sans passion,
s'élève et devient éloquent ^.
II me reste seulement à dire quelque chose sur les motifs que vous nous
proposez pour nous exciter à nous mettre avec vous : la grandeur du roi qui le
souhaite; la sainteté du pape à qui il nous serait glorieux de nous joindre;
nos maux qui ne sont pas près de finir, qui ne feront qu'empirer.
' Voir t. 1, 440 et suiv. ' Réponse apologétique à Messieurs du
^ Avertissement pastoral de l'Eglise clergé de France, sur les actes de leur
gallicane assemblée â Paris par Vautoritc assemblée de 1GS2 touchant la religion.
du roi, à ceux de la R. P. R. pour les Amsterd., i6S3, in-12, p. 81.
porter à se convertir et à se réconcilier
avec l'Église.
86 Révocation de lÉdit de Nantes a Paris.
Pour le premier, Dieu nous est témoin de 'nos sentiments soumis et pleins
de respect pour un si grand roi; vous-mêmes, Messieurs, vous nous êtes
témoins avec quel zèle et avec quelle fidélité nous avons toujours employé
nos biens et nos vies pour son service et pour sa gloire. Vous ne cessez de
nous mettre devant les j'eux son autorité sacrée et sa puissance aimable et
redoutable tout ensemble, comme pour intimider nos consciences, ou pour
ébranler notre foi ; vous nous présentez à toute heure son image auguste et
vous nous demandez de qui est le denier. Mais notre César, plus grand que
ceux de l'ancienne Rome, a trop de lumière et trop d'équité pour vouloir
qu'on nous porte à quitter notre religion pour des considérations du monde.
Si nous le faisions par des motifs de cette nature, bien loin de nous honorer
de son approbation, il serait le premier à nous mépriser, comme il méprise
sans doute tous ceux qu'on peut justement soupçonner de sentiments si honteux.
Il sait trop que la foi est un don du ciel, que c'est de là que doit venir la
lumière; que la religion se persuade, mais qu'elle ne se commande point;
qu'enfin Dieu se réserve à lui seul l'empire de la conscience : s'il veut qu'on
rende à César ce qui est à César, il veut encore plus fortement qu'on rende à
Dieu ce qu'on croit devoir à Dieu.
Pour le pape, ce n'est pas à nous à examiner s'il entre ou s'il n'entre
point dans tout ce que vous faites contre nous...
Que dirons-nous de nos maux, ou des maux dont vous nous menacez? Un
mot seulement; le détail en serait trop long, et ce n'est pas ici une plainte
mais une réponse. Vous ne vous contentez pas de nous avoir abattus, dépouillés
et réduits presque à rien; vous nous ôtez tous moyens de vivre, la liberté de
mourir en repos, nos enfants, nos temples. Comment? Par quels moyens?
Sous quels prétextes? Grand Dieu, tu le vois, tu sondes les cœurs... Vous
protestez aujourd'hui que vous ne voulez employer contre nous ni menaces
ni frayeurs..., ni injures ni reproches, ni d'autres armes enfin que celles de la
charité, les vœux, les exhortations, les prières. C'est là sans doute une pro-
testation d'un caractère non seulement chrétien, mais évangélique, digne des
personnes de votre rang...; mais qu'on s'en souvienne! Car ce langage s'élèvera
contre vous, et quand nous nous en tairons les pierres le répéteront. Prenez
garde, s'il vous plaît, que pendant que vous faites cette protestation à la vue
du ciel et de la terre, vos propres auteurs publient eux-mêmes que les édits et
les arrêts font plus de conversions que tous vos écrits; que plus de cinquante mille
des nôtres sont rentrés dans F Eglise romaine par la crainte des peines ou par
Vespoir de la récompense. Vous ne nous parlez plus partout que de la manière
dont on en usa autrefois contre les Donatistes; vous nous alléguez à toute heure
l'Évangile des noces : Presse-les d'entrer, et les endroits de saint Augustin oîi
il parut approuver enfin qu'on usât de quelque sévérité contre les schisma-
tiques...
Que vous rcste-t-il donc qu'à vous conformer sincèrement à l'esprit de l'Evan-
gile, à la première antiquité, à vos propres paroles? Vous êtes dans une grande
prospérité, comblés d'honneurs et de biens pardessus même les gens du
monde; nous ne vous envions rien; nous ne vous demandons qu'à pouvoir
servir Dieu purement suivant sa parole, le roi et l'État sans crainte. Souvenez-
vous, Messieurs, qu'il n'y a peut-être rien qui soit plus contre la cliarité que
vous professez, et même contre l'humanité qu'on doit avoir les uns pour les
autres, que de faire des malheureux, ou d'ajouter affliction à l'affligé. Au lieu
Pasteurs et Anciens. 87
de nous inquiéter sans cesse, et de nous faire passer une vie triste et amère,
laissez-nous enfin quelque relâche. Ne demandez rien, ne conseillez rien contre
là justice et contre le droit. Dieu qui aime le droit et la justice, et qui rend à
chacun selon ses œuvres, ajoutera à vos biens temporels ses lumières, sa
grâce et sa paix, que nous lui demandons pour vous comme pour nous-mêmes.
Je suis. Messieurs, etc.
Ce dernier paragraphe, où la bénédiction prend la place de l'impré-
cation qu'on attendait, nous a paru d'un grand effet, et l'on est
heureux de pouvoir opposer la douceur des victimes et leurs senti-
ments chrétiens au zèle aveugle des persécuteurs.
La Bastide a fait une œuvre plus utile encore, et surtout plus
durable, que ses traités de controverse ; nous voulons parler de la
publication des Psaumes de Maroi et de Bcze, retondiez par feu
M. Conrart, Charenton, 1677, i"-8° et in-12, avec attestation de
De Langle, Daillé fils, Claude, Allix et Mesnard, du 7 décembre
1676. Ces deux éditions, dont la plus grande a la prose en marge,
ne comprennent que les cinquante et un premiers psaumes. La
Bastide y a mis une préface anonyme dont voici un fragment :
On ne s'étendra pas en ce lieu sur le mérite de feu M. Conrart, qui est si
connu du public. C'est ici un ouvrage de piété, oii l'on ne doit chercher que la
gloire de Dieu et la consolation de la conscience; mais on doit pourtant ce
témoignage à la mémoire d'une personne aussi illustre que lui, et particulière-
ment sur le sujet dont il s'agit maintenant, qu'avec de grandes lumières
d'esprit et de jugement, et une probité et une honnêteté très exactes, il avait
une longue habitude pour les choses de la piété, des liaisons fort étroites et un
commerce continuel avec un très grand nombre de personnes d'esprit et de
mérite, et enfin une connaissance très particulière de la pureté et de la poU-
tesse de notre langue. C'est de lui et de feu M. Chapelain que M. Godeau
entend parler sous le nom de deux de ses excellents amis, qui lui avaient si
fort aidé à corriger sa paraphrase sur les mêmes psaumes.
Ceux qui ont vu sa piété, et sa constance dans ses maux et dans ses der-
niers jours, savent qu'il n'a témoigné d'autre regret, que de n'avoir pas eu
assez de santé ni assez de vie pour mettre lui-même la dernière main à cet
ouvrage. Et celui de ses amis qu'il a cru pouvoir charger de ce soin, bien loin
qu'il l'eût osé entreprendre de lui-même, s'en excuserait encore aujourd'hui,
en reconnaissant très bien les difficultés, s'il ne se croyait obligé de faire au
moins ses efforts pour une chose de cette nature qui regarde l'édification
publique, et pour tâcher aussi de répondre, autant qu'il lui est possible, à la
confiance dont un ami de ce mérite l'a honoré en mourant.
Ce premier essai ayant été fort goûté, La Bastide s'empressa
autant qu'il put de publier le psautier complet, toujours sous le nom
de Conrart, Charenton, 1679, petit in-8°, avec l'avertissement sui-
vant, toujours anonj'me :
88 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
On n'explique point ici la nécessité de cette revision, les difficultés qui s'y
sont rencontrées, les engagements que feu M. Conrart eut à l'entreprendre,
ceux qu'on a eus d'y travailler après lui, ni enfin les règles et les bornes qu'on
s'est prescrites en y travaillant; cela fut fait en donnant la première partie
pour essai. Le public a paru content de ce travail, et plusieurs de nos synodes
mêmes ont donné des marques publiques de leur approbation sans attendre la
suite, qu'ils ont pressée par leurs exhortations. On se contente donc de donner
maintenant l'ouvrage entier au meilleur état qu'on a été capable de le mettre.
On espère que les personnes éclairées y trouveront partout la même exacti-
tude et la même fidélité pour le sens, et la même simplicité dans les expres-
sions, et que le caractère en général se trouvera propre pour l'usage et pour
l'effet qu'on s'est proposé, c'est-à-dire pour exciter dans les cœurs des senti-
ments d'amour, de respect et de crainte pour Dieu, de soumission pour nos
supérieurs, de charité pour nos égaux, de modération dans la prospérité et de
consolation dans les afflictions. Dieu, qui préside à tout, veuille aussi faire
réussir toutes choses à sa gloire et à l'édification de son Église!
Quelle est l'importance des retouches auxquelles La Bastide
soumit le travail de Conrart ? Après avoir parcouru la volumineuse
collection des manuscrits Conrart, qui se trouve à l'Arsenal, M. Bovet
déclarait la question insoluble, dans la pensée que le texte original
de Conrart n'existait plus'; de notre côté, pour ce qui concerne les
transformations du psautier, nous avions simplement renvoyé le
lecteur à l'ouvrage de notre devancier^. Plus heureux que nous
deux, M. Auguste Bourgoin^ a découvert à la bibliothèque Maza-
rine le manuscrit même de Conrart, qu'il suffit de rapprocher des
éditions de 1677 et 1679 pour voir ce qui appartient au reviseur du
reviseur. M. Bourgoin n'a sans doute pas fait cette comparaison
assez attentivement; car il formule sur ce point deux jugements
contradictoires: «D'après le ms. de la Mazarine, dit-il p. 3o6, La
Bastide n'aurait fait que choisir, dans les nombreuses variantes des
cent vingt derniers psaumes, celles qu'il aurait jugées les meilleures,
ce à quoi Conrart n'aurait pas eu le temps de se résoudre.» Comme
invention, la part de La Bastide serait donc nulle. Mais à la page
3o9 nous lisons tout autre chose : « La revision de 1679 a fait subir
aux psaumes de Conrart une véritable transformation qui n'a pas été
à leur avantage. Cette édition n'est plus celle de Conrart, c'est celle
de La Bastide et C'^». Pourquoi : et O" ? Rien n'autorise à penser
que La Bastide ait réclamé l'aide de personne. Quant à la transfor-
mation elle n'est point douteuse. Si La Bastide ne fait parfois que
choisir l'une des variantes entre lesquelles avait hésité Conrart, en
• fJist. du Psautier, p. i58. ' Valentin Conrart et son temps, p.
» Cl. Marot et le Psautier hiif^uenot, 3o5; voy. Bull. XXXII (i883), p. 525.
I, p. m.
Pasteurs et Anciens.
89
revanche, il a retraduit lui-même un très grand nombre de vers et
de strophes, soit en se rapprochant de Marot, soit en leur donnant
une touche personnelle, élégante et toute moderne. Bien que
l'oeuvre de Conrart n'en ait point entièrement disparu, notre
psautier actuel est bien plus l'œuvre de La Bastide que celle de son
ami. Au reste nous allons mettre le lecteur à même de se former
une opinion.
Psaume I
MANUSCRIT CONRART
L'homme qui s'est des méehans écarté,
Qui des pécheurs a le chemin quitté.
Qui des moqueurs la compagnie évite,
Qui jour et nuit la loi de Dieu médite,
Comme
LA BASTIDE 1679
la
règle et l'objet de ses vœux.
Heureux celui qui, plein de piété,
Hait les méchans et leur société.
Qui des pécheurs fuit la trompeuse voie
Et des moqueurs la criminelle joie.
Qui, craignant Dieu, ne se pl.aît qu'en sa loi
Cet homme, dis-je, est le seul homme heureux. Et nuit et jour la médite avec foi.
Il sera tel qu'un arbre ,Ç!f"e et beau.
Qu'on a planté le long d'un clair ruisseau,
Et qui son fruit en sa saison apporte.
Sans que jamais la feuille en tombe morte;
Ainsi le juste et tout ce qu'il fera.
Béni du ciel toujours prospérera.
Mais les méchants aux justes opposés,
Haïs du ciel, seront plus méprisés.
Que n'est la paille au gré du vent chassée;
Et du Seigneur la justice offensée,
Les mettra tous au rang des criminels,
Lorsqu'il rendra ses arrÊts solennels.
Car l'Éternel les justes connaît bien.
Il les protège, il en est le soutien,
Et leur bonheur est un bonheur qui dure ;
Mais des méchans qui par leur vie impure
D.ans leurs péchés toujours s'endurciront.
Tous les desseins avec eux périront.
Tel que l'on voit, sur les bords d'un ruisseau.
Croître et fleurir un arbre toujours beau.
Qui ses doux fruits en sa saison apporte
Sans que jamais sa feuille tombe morte;
Tel est le juste, et tout ce qu'il fer.a
Selon ses vœux toujours prospérera.
Mais les méchans n'auront pas même sort.
On les verra dissipés sans effort,
Comme la paille au gré du vent chassée ;
D'un noir remords leur ftme étant pressée,
Ils n'oseront paraître en jugement,
Du rang des bons bannis entièrement.
Dieu qui des cieux veille sur les humains.
Sonde leurs cœurs, voit l'œuvre de leurs mains,
Et donne au juste un vrai bonheur qui dure ;
Mais des méchans Dieu hait la voie impure,
Ils se verront tôt ou tard malheureux
Et leurs projets périront .avec eux.
Psaume III
O Seigneur, que de gens
Cruels /
Hardis ( «* d-'-gen^.
S'élèvent i
S'empressent i P°"'' ""<= """''= '
Mon Dieu, que d'ennemis
Ensemble se sont mis
Cherchans / ,
Afin i ^^ ^^ détruire!
Hélas, combien j'en )
En foule je les j "^'^'^
Dire en parlant de moi,
D'un cœur plein de malice:
Il n'a plus en ce lieu
Le secours de son Dieu
Il faut donc qu'il périsse.
Que de g:ens, Ô grand Dieu,
En tout temps en tout lieu,
S'élèvent pour me nuire !
Que d'ennemis jurés
Contre moi déclarés,
Cherchent à me détruire!
Par troupes je les vois
Dire en parlant de moi.
Pleins de haine et d'envie:
Non, le Dieu souverain
Ne lui tend plus la main,
C'est en vain qu'il le prie.
9°
Révocation de l'Edit de Nantes a Pans.
Psaume XXIV
MANUSCRIT CONRART
éternels )
Haussez-vous, supe^es i POrtaux,
Haussez-vous et demeurez hauts,
Pour recevoir le roi de gloire.
Quel est ce roi si glorieux ?
C'est le grand Dieu qui fait des cieux
Des choses qu'on a peine à croire.
LA BASTIDE 1679
Haussez vos têtes, grands portaux,.
Huis éternels, tenez-vous hauts.
Pour recevoir le roi de gloire.
Quel est ce roi si glorieux?
C'est le Dieu fort, le roi des cieux,
Qui mène après lui la victoire '.
Psaume XXV
A toi mon Hme s'adresse,
En toi j'espère, Seigneur;
L'ennemi, bien qu'il me presse,
Ne m'Otera point l'honneur.
Jamais honteux ni soumis
Ne sont ceux qui t'obéissent;
Mais bien leurs fiers ennemis,
Qui sans cause les haïssent.
A toi, mon Dieu, mon cœur monte,
En toi mon espoir j'ai mis;
Serais-je couvert de honte
Au gré de mes ennemis?
Jamais on n'est confondu
Quand sur toi l'on se repose;
Mais le mCchant est perdu.
Dès qu'à tes lois il s'oppose 2,
Psaume XXVII
Le Seigneur est mon guide et ma lumière.
C'est mon asile et mon libérateur;
J'ai pour appui sa bonté singulière,
Quels ennemis pourraient me faire peur?
Quand les méchants m'ont livré des combats,
dévorer ) , , ,
Ils me croyaient jj^(,jiirer ^'^ ''^"'''* dents,
à mes yeux 1
Mais à mes pieds [ ces ennemis ardents,
ces cruels )
l En succombant trébuchèrent à bas
i J'ai vu broncher et trébucher bien bas.
Dieu fut toujours ma lumière et ma vie,
Qui peut me nuire ou qu'ai-je h redouter?
J'ai pour soutien sa puissance infinie.
L'homme mortel peut-il m'épouvantera?
Quand les méchans m'ont livré cent combats
Et qu'ils m'ont cru déchirer de leurs dents
Je les ai vus ces ennemis ardents
Toujours bronchans tomber iX chaque pas ■•.
' Marot avait dit :
Haussez vos têtes, grands portaux.
Huis éternels, tenez-vous hauts,
Si entrera le roi de gloire.
Qui est ce roi tant glorieux?
C'est le fort Dieu victorieux.
Le plus fort qu'en guerre on peut croire.
2 Marot avait dit:
A toi, mon Dieu, mon cœur monte,
En toi mon espoir ai mis ;
Fais que je ne tombe à honte
Au gré de mes ennemis.
Honte n'auront voircment
Ceux qui dessus toi s'appuient ;
Mais bien ceux qui durement
Et sans cause les ennuient.
3 La Bastide avait dit en 1677:
Le Seigneur est ma lumière et ma vie
Et mon salut, que dois-je redouter?
J'ai pour support sa puissance infinie.
Est-il quelqu'un qui pût m'épouvanter ?
< Les strophes suivantes du même psaume:
Quand je n'aurais pour moi pire ni mère,
et
Si je n'eusse en cette douce espérance,
dont M. Bovet (p. 160) loue la grâce et la
douceur, sont aussi l'œuvre de La Bastide.
Pasteurs et Ann'eiis.
91
Psaume LI
MANUSCRIT CONRART
Pardon, Seigneur, fais g:râce et vois des cieux
Un grand pécheur, dans ta grande clémence ;
Use envers lui de ta faveur immense,
Pour effacer ses crimes odieux,
Efface, dis-je. en me lavant bien fort,
La double tache et honteuse et mauvaise.
De ce péché commis dans mon transport,
Afin qu'ensuite encore je te plaise.
LA BASTIDE 1679
Miséricorde et grâce, ô Dieu des cieux,
Un grand pécheur implore ta clémence ï;
Use en ce jour de ta douceur immense,
Pour effacer mes crimes odieux.
O Seigneur, lave et relave avec soin
De mon péché la tache trop profonde,
Répands sur moi dans un si grand besoin,
Toute ta grâce où mon espoir se fonde.
Psaume XCV
Car c'est
Il est
le grand Dieu glorieux,
par-dessus
Grand roi piuVgr'and' que ! «°"^ '«^^ '^''^"^
C'est sa main qui régit J
forma [ la terre.
Dont la main gouverne )
Sur la cime des plus hauts monts
Et dans les abîmes sans fond.
Il fait éclater son tonnerre.
C'est le Dieu fort et glorieux,
Le roi des rois, le dieu des dieux,
Qui seul dans ses mains tient le monde.
Qui domine sur les hauts monts
Et dans les abîmes profonds.
Maître de la terre et de l'onde.
Psaume XCVIII
Chantez 1
Chantons ( '™= "" nouveau cantique
Cax par sa force magnifique
s'est lui-mîme (
" a son peuple i ''^"^'•«-
Peuple, chantez un saint cantique
A l'honneur du grand Dieu des cieux.
Qui par sa force magnifique
Est demeuré victorieux.
Psaume CI
Je veux, mon Dieu, dans
cet).
j hymne décrire
Les justes lois d'un équitable empire,
Et c'est ù toi que je le veux chanter
Et présenter.
Dieu tout-puissant à mes vœux si propice,
Je veux chanter ta grâce et ta justice,
Oui, sans cesse je chanterai. Seigneur,
A ton honneur.
Psaume ClII
Que mon esprit, mon cœur et toute chose
Par qui je vis et qui dans moi repose.
Bénisse Dieu sans cesse et pour jamais !
Mon âme aussi, de ses faveurs comblée.
Bénis son nom dans la sainte assemblée.
Sans oublier pas un de ses bienfaits!
Bénissons Dieu, mon âme, en toute chose.
Puisque sur lui mon espoir se repose.
Chantons son nom sans nous lasser jamais !
Que tout en moi célèbre sa puissance.
Surtout, mon âme, exalte sa clémence
Et compte ici tous les biens qu'il t'a faits I
' La première édition porte:
Pardonne, 0 Dieu, fais grâce et vois des cieux
Un grand pécheur implorant ta clémence.
Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Psaume CXVI
MANUSCRIT CONRART
J'aime mon Dieu, car dans tous mes besoins
Je sais qu'il a ma clameur entendue,
Et puisqu'il m'a son oreille tendue,
A l'invoquer j'emploierai tous mes soins.
LA BASTIDE 167g
J'aime mon Dieu, car son divin secours
Montre qu'il a ma clameur entendue,
Puisqu'a mes vœux son oreille est tendue.
Je veux aussi l'invoquer tous les jours.
Psaume CXIX
Bienheureuse est la personne qui vit
Sincèrement en bonne conscience.
Et qui de Dieu les lois aime et les suit !
Heureux qui tAche avec diligence
A bien grarder ses statuts précieux,
Et qui sans cesse en apprend la science 1
Heureux celui qui, par un juste choix,
S'abstient du mal et vît dans l'innocence;
Qui craignant Dieu se soumet h ses lois;
Heureux celui qui, plein d'intelligence.
Garde avec soin ses statuts précieux,
Dont il a fait son unique science !
Psaume CXXXVIII
Il f.aut, mon Dieu, qu'en mes écrits,
D'amour épris.
Mon cœur te loue.
Et que do la bouche et des doigts
Dev.ant les rois.
Je chante et joue.
Au palais de ta sainteté,
De ta bonté
Tant estimée.
Par les hymnes que je ferai.
J'augmenterai
Ta renommée.
Il f.aut, gnand Dieu, que de mon cœur
La sainte ardeur
Te glorifie,
Et que même, devant les rois,
Tes hauts exploits
Ma voix publie.
J'irai t'adorer, 0 mon Dieu,
Dans ton saint lieu.
Et plein de zèle,
Je chanterai ta vérité
Et ta bonté
Toujours fidèle.
Le nom de La Bastide ne figure point dans le Psautier de
1677. On ne le trouve non plus ni au titre ni au bas de l'avertisse-
ment du Psautier de 1679, où il n'apparaît que dans un Extrait des
actes du synode provincial de V Ile-de-France"-, placé tout à la fin,
• Le manuscrit contient encore une autre
traduction de Conrart :
Bienheureuse est la personne qui suit
La loi divine en bonne conscience.
Et dont le creur y pense jour et nuit.
Heureux qui tûche avec diligence
D'en observer les préceptes pieux,
Et qui s'en fait son unique science.
2 Extrait des actes du synode provincial
de l'IIe-de-France, Picardie, Champagne
et Pays chartrain, assembliî à Charenton
le 27° jour d'avril ifijg.
« La Compa(;nie ayant ci-devant exhorté
feu M. Conrart, conseiller et secrétaire
du roi, etc., à travailler à la revision de
l'ancienne version des psaumes en vers,
pour l'accommoder aux changements que
le temps et l'usage ont apportés en la
langue; et depuis, ayant aussi exhorté
M. de La Bastide, que ledit sieur Co;irart
avait chargé de cet ouvrage, à l'acliever
le plus tôt qu'il se pourrait; elle a vu
avec joie que cela a été fait heureuse-
ment... et l'a jugé très propre pour ser-
vir à l'édification publique; et en outre
elle a arrêté que ledit sieur sera remercié
de son travail, et exhorté d'employer ses
beaux talents à la gloire de Dieu et à
l'édification de l'Église, ayant nommé pour
cet effet les sieurs Fétizon, ministre, et
De Villeray, ancien. Signé De Langle,
modérateur, Varnier, modérateur adjoint,
Mettayer, secrétaire».
Pasteurs et Anciens. gS
c'est-à-dire après la double table des psaumes. Quelques rares
savants savent seuls que les psaumes revus par Conrart ont été
retouchés par La Bastide*. L'Église ignore le nom de celui dont
elle chante encore aujourd'hui les psaumes bien peu modifiés. Ne
soyez pas trop modeste ; car on vous prendra au mot, dirait à ce
propos la sagesse des nations. La Bastide pensait autrement.
Préférant à toute chose le plaisir de faire le bien, il sacrifiait
volontiers sa réputation à celle de son ami et bienfaiteur. Ne le
plaignons pas : la meilleure des récompenses n"'est-elle pas de savoir
aimer et se dévouer?
Ce noble caractère ne se démentit pas sous le coup de la persé-
cution. Ancien de Charenton dès 1671 et peut-être auparavant, il
eut comme ses collègues affaire à la police, qui s'exprimait ainsi
sur son compte au mois de novembre i685 :
La Bastide est garçon, homme d'esprit et de letttres, employé en di-
verses affaires, entendu au commerce du monde et aux négociations. Honnête
homme, esprit sage et qui parait être retenu dans la religion par quelque
intérêt d'honneur mondain. On prétend qu'il recevait de ceux du corps de la
religion des pensions considérables, ne sachant pas qu'il ait la propriété
d'aucun immeuble à Paris (Fr. 7o5o, f" 186).
Quel honneur mondain, quel intérêt pouvait-on trouver à professer
une religion qui attirait sur ses adeptes l'exil et la confiscation des
biens? Si l'on eût dit: honneur chrétien, intérêt de conscience, on
aurait été dans le vrai; mais autour de Louis XIV on ne comprenait
plus la conscience; le despotisme avait tout avili.
La Bastide fut exilé, le 10 novembre, à Saint-Pierre-le-Moustier
(Nièvre), et comparut à son arrivée par-devant Pierre Gascoing,
seigneur de Bettang, conseiller du roi et lieutenant-général audit
bailliage (Fr. 7o5o f° 177). Le i5 décembre, une nouvelle lettre de
cachet lui ordonnait de se rendre à Chartres (Eure-et-Loir), et le
8 janvier 1686, une troisième lettre était expédiée pour lui permettre
de se retirer au bourg de Rueil (Seine-et-Oise), nonobstant l'ordre
* De même que le Bull. (2e sér., VII, La Bastide habitait en 1671 la rue
27g) transforme Conrart en un «vénérable Ncuve-Saint-Eustache (Bull., VIII, zSi),
pasteur protestant», La France prot. (III, qu'il quitta pour la rue de la Jussienne,
42) a fait de la Bastide un ministre, et où nous le trouvons en i685. En 1676, il
cette erreur n'a point été corrigée dans la signait comme témoin du mariage de son
seconde édition (I, 149, et III, 275). En cousin germain Charles Pineton de Cham-
outre, au tome IV, o32, l'ancien de Cha- bruD, sieur de Larcis, avec Susanne
renton est devenu «ancien de Nantes» Combel.
par suite d'une faute d'impression.
94 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
antérieur d'aller à Chartres {Rcg. du Secret. O' 3o). Comme il avait
résisté à la dragonnade, on pensait sans doute l'adoucir et le vaincre
par ces ménagements. Trois jours plus tard, Seignelay écrivait
à Louvois :
Sa Majesté m'a dit aussi de vous écrire qu'ayant espérance que le sieur
de La Bastide se convertira, elle veut bien surseoir d'envoyer des troupes
dans sa maison de Villeneuve-le-Roi (près Ablon i), pourvu qu'il n'y ait aucun
domestique de la R. P. R. dans ladite maison.
Enfin le 29 janvier, l'exilé fut autorisé à retourner à Villeneuve.
Le Mercure galant s'était trop hâté d'annoncer sa conversion:
MM. Sonnet et de Bouilly, célèbres avocats, se sont convertis, ainsi que
MM. Janiçon et Bastide gens éclairés et des anciens de Charenton.
Il dut la démentir dans son numéro de février. La Bastide, en
effet, resta inébranlable et ne fit que sourire de l'épître en vers
par laquelle l'abbé Genest l'invitait «à se soumettre aux vérités
saintes qui sont enseignées dans l'Eglise catholique». Nous igno-
rons quelle permission (sans doute celle de passer à l'étranger) La
Bastide avait fait solliciter de Seignelay, qui répondit à Ruvigny le
26 mars 1686 :
Je voudrais de tout mon cœur, Monsieur, que ce que vous m'avez demandé
pour M. de La Bastide pût réussir; mais le roi l'a absolument refusé, et je
puis vous dire même que la résolution de Sa Majesté est de n'accorder à qui
que ce puisse être de pareilles permissions; ainsi. Monsieur, je vous prie
d'employer mes services en des occasions où je pourrai vous faire connaître
que personne n'est plus que moi, etc. (O' 3o).
Le i3 août, le commissaire Gazon écrivait à la Reynie:
M. le vicaire de Saint-Sulpice me vint voir hier matin... Il me parla de
M. de La Bastide, homme de grand esprit, ci-devant arbitre des difficultés des
ministres de la R. Il est maintenant demeurant à Villeneuve-le-Roi, en une
maison qui lui appartient. Il était auparavant relégué en Bourbonnais; il n'a
point encore fait sa réunion; il va beaucoup de monde le voir et il vient
secrètement à Paris. Ledit sieur vicaire dit être de conséquence de l'éloigner
ou de le mettre dans quelque couvent (Fr. 7082, f» 282).
On finit par l'expulser du royaume ^.
1 La Bastide était voisin de campagne être exacte, mais elle nous étonne un
de Conrart, qui habitait Athis, de l'autre peu ; car nous ne connaissons aucune
côté d'Ablon. autre expulsion (sauf celle des pasteurs)
' Suivant La France prot., l'expulsion antérieure à i68¥.
aurait eu lieu en 1687. Cette date peut
Pasteurs et Anciens. gS
La Bastide se réfugia en Angleterre* et y fut naturalisé le
8 mai 1697; il mourut à Londres, âgé de quatre-vingts ans, le 4 ou
le i5 mars 1704. Ses dernières années furent attristées par les
inqualifiables violences de l'irascible Jurieu. Lorsque parut Y Avis
aux réfugiés (1690), que Jurieu prétendait être deBayle, La Bastide
crut retrouver dans cet ouvrage les arguments déjà employés
dans les Différends de religion,'''^ et l'attribua en conséquence à
Pellisson^.
C'en fut assez, dit La Monnoye^, pour le rendre odieux à M. Jurieu, qui,
sentant bien de quel poids était le sentiment d'un si bon juge, tâcha de le
flétrir, en le représentant aux ministres de la cour d'Angleterre comme un
traître de la bonne cause et un espion de la France. M. de La Bastide ayant
été mis en arrêt, fit bientôt voir son innocence, et fut mis en liberté à la confu-
sion de son délateur. Il lui fallut pourtant encore, quelques années après,
essuyer des bourrasques de la haine de ce théologien, à l'occasion de la révi-
sion des psaumes de Marot et de Bèze, faite par MM. Conrart et de La
Bastide, contre laquelle il plut à Jurieu de se gendarmer, parce que les Gene-
vois l'avaient introduite dans leur Église et proposée aux autres troupeaux
protestants. M. Jurieu crut se venger de M. de La Bastide en empêchant que
l'on n'admit les nouveaux psaumes. Il remua pour cet effet ciel et terre, écri-
vant même à un secrétaire d'État en Angleterre pour faire intéresser l'autorité
souveraine*.
La Bastide est encore l'auteur du Livre des psaumes, iiouvelle
version retouchée sur l'ancienne de 1688, Amsterdam, 1692, in-12 de
trois cent soixante-six pages. Cet ouvrage anonyme, non mentionné
par La France protestante, a inspiré à Basnage les réflexions suivantes
(Hist. des ouvrages des savants, mai 1692) :
Il y a peu de gens du goût de M. de La Bastide, qui, ayant tous les talents
propres pour plaire dans le monde et pour s'y distinguer par des ouvrages
1 Agnew, III, 59. — A son retour d'An- Bastide et servant sous les ordres de
gleterre, Ancillon, chapelain du roi de Schomberg avaient été naturalisés Anglais
Prusse, écrivait ^octobre 1700): «M. de en 1689; c'est par l'un d'eux que Pellisson
La Bastide me vint voir. Avant que de fît remettre à son neveu Rapin-Thoiras
me quitter, il me fit promettre que j'irais cinquante pistoles, pour l'aider à sup-
passer quelques jours avec lui, à un fort porter une blessure reçue au siège de
joli bien qu'il avait acheté proche de Limerick en 1690.
Londres et où il demeurait presque toute - Voir l'Auteur de l'Avis aux réfugiés
l'année. Je lui tins parole. Il m'envoya déchiffré, etc., opuscule de La Bastide
son carrosse, j'allai à sa maison de cam- inséré dans VHist. de Bayle et de ses
pagne, où j'eus tout le loisir de l'entre- ouvrages par la Monnoye, Amst. 1716,
tenir sur la nouvelle revision de nos in-12, p. 297.
psaumes. Il me fit l'histoire de cette re- ' Hist. de Bayle et de ses ouvrages,
vision, à laquelle il avait travaillé pen- p. i83.
dant vingt-cinq ans» (Mém. d'Ancillon, * Voir Bovet, Hist. du Psautier, p.
p. 100). — Deux officiers du nom de La 168—173.
96 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
d'esprit, s'attachent uniquement à ceux de la piété. On voit assez d'auteurs
qui, las du monde qui les quitte, viennent offrir à Dieu les restes d'un esprit
languissant, et consacrent à la dévotion des Muses usées. M. de La Bastide,
au contraire, s'est appliqué de bonne heure à la défense de la religion; il s'est
mis aux mains avec un des plus fameux chefs du parti ennemi, et a tâché de
dissiper les dangereuses illusions qu'on voulait faire à nos peuples. On lui
avait confié le soin de retoucher la version des Psaumes en vers, sur laquelle
l'illustre M. Conrart avait longtemps travaillé. Après avoir rempH cette fonction
avec un heureux succès, il vient de travailler à la traduction des mêmes
psaumes en prose, qui, remplie de termes surannés, avait besoin d'un correc-
teur exact et poli, pour devenir plus agréable et plus intelligible. On ne s'est
pas éloigné de la première version, qui a toujours paru fort exacte selon l'hé-
breu ; mais on a ajouté quelques mots dans les lieux obscurs, afin d'en rendre
le sens plus clair et plus facile ; on a adouci les hébraïsmes trop éloignés de
nos manières de parler; enfin on a ajouté quelques petites notes pour éclairer
tout ce qui peut paraître difficile aux âmes simples.
Enfin La Bastide ne craignit point de porter la main sur l'arche
sainte, et de reviser même la liturgie, le catéchisme et la confession
de foi. On ne connaît que deux éditions de ce travail: Les psaumes
en vers, nouvelle édition, revue exactement sur les précédentes, avec la
liturgie, le catéchisme et la confession de foi des Eglises Réformées,
le tout retouché et accommodé aux changemens que le tcms et l'usage
ont apportez a la langue, Amsterd., ¥■= de Pierre Savouret, 1889,
in-i2 {Biblioth. du prot.); ouvrage réimprimé l'année suivante au
même lieu par Pierre Brunel. Le Psautier de Conrart, imprimé à
Montauban par Jacques Garrel en 1681 (M. Doumergue dit à tort
1671), ne contient pas encore la revision de la Hturgie.
A la rigueur Jurieu eût peut-être pardonné à La Bastide la
retouche des psaumes ; mais celle de la liturgie, de la confession de
foi, du catéchisme, impossible! Jamais ! Le gardien jaloux de la saine
doctrine, naguère suspect lui même (voir le Synode de Breda,
1692), ne pouvait transiger avec ce qu'il appelait 1' «altération de
nos formulaires». Le synode de Rotterdam 1700, qu'il présidait,
venait précisément de repousser avec une susceptibilité hautaine la
revision genevoise du Psautier, lorsque la réimpression de Brunel
lui fut présentée, on ne dit ni par qui ni à quel propos. Aussi faut-il
voir comment le président et le secrétaire (de Joncourt) font parler
l'assemblée dans le procès-verbal de la séance :
On a trouvé dans cette réimpression des changements fort considérables
et qui intéressent l'orthodoxie; la Compagnie avertit toutes nos Églises de se
garder de ces changemcrts dangereux, qui pourraient prendre cours, si l'on
ignorait qu'ils ont été faits sans autorité et sans commission. Et afin que l'on
sache précisément où se trouvent les principaux, on a jugé à propos de marquer
Pasteurs et Anciens. 97
que, dans les deux grandes prières, on voit le passage de Jean XVII, 3 para-
phrasé d'une manière suspecte par rapport aux grandes controverses d'au-
jourd'hui; outre cela que, dans la section dixième, il y a une suppression de
termes qui intéresse la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et en troisième
lieu que, dans notre confession de foi, où la moindre altération des termes a
toujours passé pour une grande témérité, on trouve, sous prétexte d'adoucir
le langage, des adoucissements qui flattent les laideurs du papisme, sur
lesquelles nos Églises de France ont mieux aimé s'exposer dans ces derniers
temps aux plus violentes menaces que de se relâcher en la moindre sorte
(art. XXXVIII).
Accuser La Bastide d'avoir altéré les formulaires huguenots et
de les avoir altérés au profit de l'hérésie et du catholicisme,
tandis qu'il déclarait n'avoir fait qu' «accommoder le tout aux
changements des mots, des manières de parler, que le temps et
l'usage ont apportés à la langue..., sans rien changer ni altérer
dans le sens'», c'était une calomnie et une violence tellement
injustifiable, qu'elle touchait au ridicule. Aussi le s3'node suivant,
celui de Boisleduc 1701, que ne présidait plus Jurieu, tint-il un tout
autre langage :
Sur l'instruction de l'Église de La Haye, qui a représenté au nom des
parents de feu M. Conrart, que son nom ayant été inséré dans les remarques
du synode précédent sur l'édition des psaumes faite à Amsterdam par le sieur
Brunel, ce qui semble intéresser sa mémoire, la Compagnie a déclaré qu'elle
ne peut avoir eu en vue de donner aucune atteinte à la réputation d'une per-
sonne qui n'a jamais travaillé à la revision de notre liturgie, qui était morte
longtemps avant l'édition des psaumes faite à Amsterdam, et qui ne peut par
conséquent y avoir eu aucune part, et dont la mémoire a toujours été en béné-
diction dans nos Églises (art. XXXII).
Les Églises d'Amsterdam et de La Haye ayant demandé parleurs instruc-
tions et présenté un éclaircissement de M. de La Bastide, tant imprimé
qu'avec des additions écrites de sa main, sur quelques changements faits à la
liturgie, au catéchisme et à la Confession de foi, et ces éclaircissements ayant
été confirmés par la bouche de plusieurs députés, la Compagnie, qui a beau-
coup d'estime pour sa personne et qui est pleinement satisfaite des éclaircisse-
ments qu'il a donnés, déclare qu'elle ne le soupçonne point d^avoir favorisé ni
le papisme, ni d'autres erreurs, et prie Dieu de répandre sa bénédiction sur lui
(art. XXXIII).
Ainsi fut apaisé l'orage soulevé par la rancune de l'adversaire de
Bayle.
Selon Basnage, La Bastide avait laissé manuscrit un Traité de
'Deux ouvrages récents reproduisent nt, La Liturgie wallonne, étude historique
la revision de La Bastide : Doumergue, et pratique suivie des Textes anciens et
Essai sur l'histoire du culte réformé, d'un projet de révision, La Haye, Be-
Paris, Fischbacher, 1800, in-12; et Lâche- schoor; Paris, Fischbacher, 1890, in-8.
U 7
gS Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
l'Eitclian'sfie, dans lequel il rapportait les sentiments et la croyance
des Pères de la primitive Eglise jusqu'au quatrième siècle.
LARDEAU
On lit dans le mémoire de police relatif aux anciens de Cha-
renton :
Lardeau a été ci-devant procureur au Parlement jusqu'au temps où il a
été obligé de quitter son emploi, suivant la disposition des édits et des décla-
rations. Il est âgé de quarante ans environ. Il est en la réputation d'un homme
de bien. Il a l'esprit doux et posé; il est fort à son aise et propriétaire d'une
grande maison, rue Guénégaud. Il a aussi quelque maison à la campagne, où il
a accoutumé de passer ses vacances. Il n'a qu'un fils, âgé de six à sept ans,
qu'il élève avec beaucoup de soin. Lui et sa femme sont extrêmement ména-
gers. La veuve Bazanier, sa belle-mère, est convertie depuis deux ou trois ans.
Elle a aussi converti une de ses filles, qu'elle a mariée au sieur Delpech, qui
est dans les fermes '. Elle a une autre fille [nommée Anne] qui fait profession
de la religion et qui demeure avec Lardeau, son beau-frère ; mais on la croit
aussi disposée à se faire instruire pour se convertir (Fr. 7o5o, f" i88).
Samuel Lardeau, exilé à Montrichard en Touraine, le lo no-
vembre i685, revint à Paris, par ordre du 20 mars 1686, après
avoir abjuré grâce au ministère des dragons. Il ne retrouva sans
doute ni sa femme, ni sa belle-sœur, enfermées, par ordre du 27,
dans des couvents où elles restèrent plusieurs mois.
Dès qu'elle en fut sortie, Anne Bazanier ne recula devant
aucun sacrifice et fit ses préparatifs de départ. Un des agents de
La Reynie s'exprimait ainsi dans un rapport du 14 juin sur les
assemblées :
Noblet vient de m'avertir présentement que la femme Benato a été cette
après-dîner rendre visite à la demoiselle Bazanier, belle-sœur de Lardeau,
ci-devant ancien de Charenton, le nouveau converti qui demeure rue Guéné-
gaud, et que cette fille, qui est encore de la R. P. R., lui a dit adieu, parce
' Pierre Delpech, bourgeois de Caus- au parlement de Paris et de Marie Vallée,
sade, receveur des tailles à l-igeac, puis Marie Bazanier, qui lui donna: Jean
secrétaire des finances du duc d'Orléans (1671), Samuel (1674), et Joachini (1G78)
et enfin fermier-général avait épousé, le (Rcg. de Char.).
20 janvier x66g, la fille d'un procureur
Pasteurs et Anciens. gg
qu'elle devait partir dans peu de jours pour passer dans les pays étrangers;
qu'elle avait déjà fait une fois marché avec un homme qui la devait passer et
que l'on les avait détournés n'estimant pas cet homme assez sûr; mais que
pour cette fois elle avait trouvé une personne fort sûre avec qui elle devait
partir et qu'elle laissait tout son bien à son frère. Cette fille ne sort point de la
maison, il sera bien difficile de la faire observer et il faudrait essayer d'intro-
duire quelqu'un dans la maison (Fr. 7052, f" n8).
Malgré cette dénonciation et bien qu'on la surveillât^ parce que
étant riche elle ne devait rien négliger pour assurer sa fuite, Anne
Bazanier réussit à s'évader. Elle figure sur une liste du mois de
février 1687, parmi les absents dont on n'a pu encore découvru"
les biens (Fr. 7o5i f° 323). En 1692 elle épousait en Angleterre
Antoine de Martin de La Bastide (Agnew in-f'^ II, loi).
L'abjuration forcée n'empêcha point Lardeau et sa femme de
rester protestants au fond du cœur', et d'ouvrir bientôt leur maison
aux assemblées proscrites. Les pasteurs du Désert Giraud et Givry
furent arrêtés chez eux, le 3 mai 1692. Le 5, La Reynie reçut les
ordres nécessaires pour mettre les deux ministres et leur hôte à la
Bastille, pour faire conduire M""^ Lardeau chez les Nouvelles-
Catholiques, et leur fils aux Jésuites (O' 36). Lardeau fut écroué
le 6 à la Bastille, d'après les registres de Du Junca, où nous lisons :
« M. Desgrez a conduit ici M. Lardeau, s'étant trouvé dans une
assemblée de protestants, dans la maison de M. Delpech, son parent,
lequel (Lardeau) on a mis dans la première chambre de la Tour
du coin ». Delpech était, on l'a vu, beau-frère de Lardeau ils habi-
taient ensemble dans la rue Saint-Martin^ vis-à-vis la rue du Gre-
nier-Saint-Lazare, alîas vis-à-vis la rue Michel-le-Comte. Le 3 juin,
Desgrez écrivait à La Reynie : L'abbé Varet voit la dame Lardeau
en assez bonne disposition; elle va à la messe avec son fils assez
volontiers. Ce fils voudrait aller chez les jésuites pour être instruit;
mais elle n'y consent pas encore. — Le 10, M. de Besmaus, gou-
verneur de la Bastille, recevait l'ordre de permettre à l'abbé Varet,
vicaire de Saint-Eustache, de conférer avec Lardeau sur le fait de
la religion. Un mois plus tard, le 12 juillet, Pontchartrain écrivait à
La Reynie:
Le sieur Lardeau étant dans la résolution de faire son devoir de bon
catholique, je parlerai au roi à son retour, pour le faire mettre en liberté;
cependant j'ai été bien aise de lui donner la satisfaction de le décharger de
' Dans son rapport du 19 mai 1686, aidé à cacher cette dame après l'arresta-
Desgrez accuse Lardeau d'avoir reçu deux tion de son mari (Fr. 7o5i, fo 32), voir
cassettes de M" de la Piinissière et d'avoir aux K""-Cath,
loo Révocation de t Edit de Nantes à Paris.
l'archer qui est en garnison chez lui; ainsi je vous prie de le faire retirer dès
aujourd'hui (O ' 36).
Le sj^stème des garnisons était donc encore appliqué en 1692,
non plus pour contraindre les nouveaux convertis à l'abjuration,
mais pour les obliger à la pratique du culte catholique, c'est-à-dire
à des actes constants d'une hypocrisie qui devait parfois aller jus-
qu'à la profanation des sacrements. Le i5 juillet, Lardeau obtint la
liberté de la cour de la Bastille ; il fut relâché le 28, par ordre de
la veille, et remis à Delpech et à Saint-Pierre, fils du fermier-
général (Arch. Bast., X, 470) •.
Dès i6i3, la famille Lardeau était alliée aux architectes De
Launay, et en relation d'amitié avec les Noref^ et les De Lorme,
autres architectes protestants. Le i5 avril 1698, un nommé David
Lardeau, Jeanne, sa femme, David et Anne, leurs enfants, étaient
naturalisés anglais (Agnew, III, 54); mais nous ne savons quel
degré de parenté les unissait à l'ancien de Charenton, qui bien, que
très attaché à sa religion, se lassait vite de souffrir pour elle et
pliait pour éviter la ruine et recouvrer la liberté.
LE COQ DE SAINT-LÉGER
La famille parisienne des Le Coq était représentée au com-
mencement du XVI? siècle par deux frères : François, conseiller
au Parlement, et Pascal, qui mourut doyen de la faculté de méde-
cine de Poitiers. François embrassa le protestantisme en i6i5 et eut
de sa femme, Marie Marbault, deux fils et une fille : François, sieur
des Moulins, Aymar, sieur de Germain, et Françoise, mariée à Jean
Hérouard, sieur de Raincy, trésorier-général de la maison du roi.
François, sieur des Moulins, contrôleur-général de l'extraordinaire
des guerres, mort en 1672, avait épousé Charlotte Sarrau, fille de
t 11 ne reçut pas la lettre que M. affaires; mais en l'ctat où je me trouve
D'Obré Robig'ny lui adressait, le 10 mai, réduit, je ne puis faire autrement m
du château de Saumur, pour lui de- m'adresser à d'autres que vous., (l-r.
mander de l'argent, ci Je suis fâché, disait -jobb, f 208).
le prisonnier à Lardeau, sans doute ' La B. du prot. possède un plan du
chargé de la Rcstion de ses biens, je suis temple de Charenton, paraphe le .6 juin
fâché d'ctre contraint de vous importuner iÛ23 par les entrepreneurs qui l'ont élevé:
de la sorte dans le désordre où sont mes Marbault, llureau et Norctz.
Pasteurs et Anciens. loi
Jean, conseiller-secrétaire du roi, laquelle fut inhumée le 6 juin 1666.
La France protestante (VI, 477 b) mentionne exactement leurs dix
enfants, dont le sixième, Théodore, sieur de Saint-Léger, naquit à
la fin de mars i635 et reçut le baptême le i'^'' avril.
Le sieur de Saint-Léger, qui avait embrassé la profession des
armes, fut élu ancien de Charenton, pour remplacer son cousin
Théodore Le Coq, sieur des Forges, mort en 1669. On sait peu de
chose sur lui, et La France protestante (VI, 477 b), le confondant
avec son cousin-germain François Le Coq, sieur de Germain ', a
entremêlé les événements de leurs vies. Théodore Le Coq, sieur
de Saint-Léger, épousa en 1668 Madelaine Muisson, fille de Henri,
sieur du Toillon, conseiller-secrétaire du roi, et de Péronne Con-
rart, dont il eut sept enfants: Aymar, présenté au baptême le
24 octobre 1669 par son grand-père François Le Coq, sieur des
Moulins; Charlotte (1670), François (1673), Théodore, Henri, Made-
laine et Dorothée"^. L'un d'eux, très probablement François, mourut
en juillet i683.
Mandé chez La Reynie le 25 octobre i685 avec ses collègues
Massanes, Gervaise, Girard et les principaux protestants du fau-
bourg Saint-Germain, Saint-Léger ne consentit point à donner
l'exemple de la défection. En conséquence il fut exilé à Mamers
(Sarthe), par une lettre de cachet du 20 novembre. Il obtint^ le 23,
la permission de se retirer à Sens (Yonne) jusqu'au i'^'' janvier 1686,
et de n'aller qu'ensuite à Mamers. Voici la note que la police avait
rédigée sur son compte :
Théodore Le Coq, sieur de Saint-Léger, demeurant rue des Marais au
faubourg Saint-Germain, de la même famille que M. Le Coq, conseiller au
Parlement. Il est marié et il a deux [?] enfants dont l'aîné peut avoir dix-sept
ans [il en avait seize]. Il a l'esprit vif et fier. Ses biens sont situés en Poitou
et il n'a point d'immeubles connus à Paris (Fr. 7080, f" i85).
Au mois de janvier 1686, un agent de la police, oubliant que
Saint-Léger était en exil, le rangeait parmi les protestants de la rue
des Marais 3 (Massanes père et fils, Pressigny, La Fontaine, Morin
• Voir Bastille. anciens remise à la police par le concierge
3 Les Extraits des Registres de Charen- du temple de Charenton, il est porté
ton ne mentionnent que les trois pre- comme habitant la rue de Seine. Le con-
miers (les frères Haag disent à tort: deux); cierge l'a-t-il confondu avec son parent
les noms des autres sont donnés par Pascal Le Coq, sieur de Germain, qui
Agnew, III, 61 a. demeurait dans la rue de Seine, ou bien
^ Il est bien établi qu'il habitait la rue sa maison était-elle à l'un des angles de
des Marais; cependant, sur la liste des la rue de Seine et de la rue des Marais?
I02 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
et Rozemont), qu'il fallait mander pour les contraindre à l'abjura-
tion (Fr. 7o5i i° 44).
Que se passa-t-il entre lui et les convertisseurs, au lieu de son
exil? S'échappa-t-il des mains des dragons ou d'un couvent dans
lequel on l'aurait enfermé après l'avoir inutilement dragonne ? Ce
fut l'un ou l'autre; car Elie Benoit (V, 907) le met au nombre des
anciens qui «surmontèrent tout» sans faiblesse, et nous lisons dans
un État des biens des fugitifs dressé le 8 février 1687 :
Le sieur des Moulins, seigneur de Saint-Léger, s'est retiré en Angleterre
avec sa femme, sœur de M. Muisson, et ses enfants. Ses biens consistent en
la terre de Saint-Léger en Poitou, qui est fort considérable, en obligations, en
contrats de constitution et en argent comptant, desquels la demoiselle Des
Moulins, sa sœur, a obtenu le don.
Nous ignorons quelle fut parmi ses trois sœurs, Françoise
(i63o), femme de Pierre Sacriste, baron de Damazan, Elisabeth
(1632), et Anne (1640), celle qui se montra catholique assez zélée
pour se faire mettre en possession de ce riche butin.
Théodore était passé en Hollande et avait mis son épée au
service du prince d'Orange, qui le fit officier de ses gardes; c'est en
cette qualité que nous le retrouvons en Angleterre après la con-
quête à laquelle il avait pris part. « Par une de ces dérisions du sort
si fréquentes dans les bouleversements politiques, écrit Ch. Weiss',
l'un des réfugiés, le sieur de l'Estang, lieutenant des gardes de
Guillaume, fut choisi par le vainqueur pour enjoindre à l'ambassa-
deur du roi de France de quitter Londres dans les vingt-quatre
heures, et de se rendre à Douvres. Un autre réfugié reçut la mis-
sion de l'accompagner et de le défendre, au besoin, contre l'animo-
sité des Anglais. Barillon écrivit à Louis XIV, dans une dernière
dépêche datée de Calais: «M. le prince d'Orange a voulu qu'un
« officier de ses gardes m'accompagnât. Je n'en ai pas été fâché. Il
« m'a servi à lever quelques difficultés qui se rencontrent en pareille
«occasion. C'est un gentilhomme du Poitou nommé Saint-Léger-.»
Le 9 .septembre 1698, Théodore Le Coq, sa femme IVladelaine
et leurs enfants, Charlotte, Théodore, Henri, IVladelaine et Dorothée,
furent naturalisés anglais (Agnew III, 61 a). Charlotte épousa en
' Uist. des réfuf^iâx, I, 3oi. ces fils n'avait que dix-neuf ans en i6S8,
- A la page 2gG, il est nommé Le Coq s'il vivait encore, et l'on n'est point à
de Saint-l-éger. Ce ne peut Ctre un fils cet âge ollicicr des gardes et père de cinq
de Théodore, comme le disent I.a France enfants.
prot. et le Bullet. VI Sqo; car l'aîné de
Pasteurs et Anciens. io3
1692 Henri-David de la Croix; Dorothée, en 1702, Louis de Sau-
maise. De 1703 à 1706 Le Coq fut l'un des distributeurs de la
« royale bonté »^ c'est-à-dire des secours aux réfugiés.
Nous ignorons quel est le Le Coq qui sortit des Petites-Maisons
par ordre du 22 août 1686 (Fr. 17421 f° io3), et à quelle famille
appartenait Charlotte, marrée en Hollande à Philippe Muisson (voir
ce nom).
DES MARCHAIS
Thomas de Lorme, sieur des Marchais, né en 1620, du mariage
de Toussaint, sieur des Bordes, et de Madelaine Du Plaix, assistait
en i655 au synode provincial de Charenton, en qualité de député
de La Norville (Seine-et-Oise), et devint ensuite ancien de Charen-
ton. Un peu avant le 4 octobre i685, le commissaire du quartier
Saint-Eustache écrivait à La Reynie:
Monsieur Des Marchais, de la rue de Cléry, est à la campagne depuis
plus d'un mois au paj's Chartrain, et l'on ne sait quand il reviendra (Fr. 7o5i,
f" l52).
Thomas avait épousé la nièce de son collègue Masclari. Exilé
le 20 novembre i685 à Château -Renault (Indre-et-Loire), il
déclara qu'une maladie l'empêchait de faire un si long voyage.
Dix jours après, Seignelay ordonnait au lieutenant de police de
vérifier l'exactitude de cette déclaration (O' 29). L'excuse parut
valable; car le 5 décembre Sa Majesté consentait que l'exilé n'allât
qu'à Toury (Eure-et-Loir), suivant son désir. Cependant Thomas
ne se pressa ni d'obéir, ni d'abjurer, et finit par se faire mettre
sous les verrous. Seignelay écrivait à La Re3mie, le i5 janvier
1686:
Le nommé Des Marchais s' étant retiré au marché de Sceaux en atten-
dant l'ordre qu'il avait demandé pour aller à Toury au lieu d'aller à Château-
Renault en Angoumois, et on m'était venu dire qu'il travaillait à s'instruire,
je vous prie d'envo3'er dans cette maison et d'y faire arrêter tout ce qui s'y
trouvera de gens de la religion (O ' 3o).
Après cette arrestation nous perdons absolument sa trace.
Charlotte de Lorme, fille de Gilles, sieur de Clairbois, qui
I04 Révocation de l Èdit de Nantes à Parts.
suivit en Angleterre son mari Henri Justel, appartenait à la même
famille que l'ancien de Charenton, de même sans doute qu'Uranie
de Lorme, naturalisée anglaise le i5 novembre 1681 (Agnew, II(,
28 et i65), et que la nommée De Lorme, sortie du donjon de Vin-
cennes par ordre du 10 juillet 1689 (O' 33). Il en est, semble-t-il,
autrement d'une dame de Lorme qui fut expulsée du royaume en
1688, et de Susanne De Lorme, l'une des plus touchantes victimes
de l'intolérance. Voir aux couvents : Duvigier.
MASCLARl
Des six enfants que Gaspard Masclari, originaire de Pont-Saint-
Esprit, conseiller du roi, secrétaire des finances et commissaire
royal au synode de Châtillon-sur-Loing en i632, eut de sa femme
Anne Des Champs, trois seulement offrent pour nous quelque inté-
rêt : Gaspard, né le 4 février 1619; Pierre, sieur de Champmoreau
(1623), mari de Charlotte Le Vasseur (i655), laquelle lui donna
Pierre (i656) et Charlotte (i658); Anne (1626), qui épousa en 1641,
Auguste Galland, conseiller au Parlement, ex-député-général des
Églises réformées, et, en 1649, Jacques de Melville, sieur de Minières,
enseigne des gardes du corps*.
Le fils aîné, Gaspard, suivit la carrière paternelle; d'abord
avocat au Conseil, il obtint, en lôSg, la charge de conseiller que son
père avait résignée peu avant de mourir, et la conserva jusqu'en
1664 ; à partir du 24 décembre de cette année, il prit le titre de
conseiller honoraire, qui lui fut ôté par l'arrêt du conseil du 19 jan-
vier 1684. Il habitait la rue de Cléry, et remplissait les fonctions
d'ancien dans le quartier Saint-Eustache. Il avait épousé, en juillet
1647, Madelaine Petit, fille de Jeanne Muisson et de Jonathan Petit,
.sieur de Clos-Hardi, contrôleur-général des bois et forêts ; il en eut
sept enfants : Gaspard (i653); Henri (lôSy) ; Anne-Madelaine (1659),
mariée, en 1675 à Robert Moisant, sieur de Brieux, ministre à
Senlis^; Valentin (1662); Catherine (1666); Abraham (1668) et
• Les Masclari, ou mieux les Du Mas- '^ Il assistait au synode de Rotterdam
clari, «étaient encore allicîs aux Stample. en 1686.
aux Urunier et aux Leblanc de Beaulieu.
Pasteurs et Anciens. io5
Madelaine (1671). Il fut exilé, le 20 novembre, à Ballon (Sarthe) et
eut la permission d'emmener avec lui, non sa femme, qu'il avait
perdue en 1676, mais ses deux derniers enfants: Abraham et Made-
laine. Ni l'exil, ni les dragons, ni l'emprisonnement de son fils aîné
Gaspard, ne le décidant à abjurer, Seignelay ordonna, le 29 avril
1686, de le ramener à Paris pour y être enfermé dans un couvent,
et de confier Abraham et Madelaine à leurs parents nouveaux
catholiques.
Madelaine ne montrait aucune disposition à changer de religion;
aussi fut-elle arrêtée le 24 mai, et conduite le lendemain aux
Nouvelles- Catholiques, où elle se montra plus docile qu'il n'aurait
fallu.
On espère, dit une note du 17 décembre, qu'elle fera incessamment sa
réunion. Elle s'j' dispose par la prière et par le jeûne depuis quatre jours,
étant fort persuadée des vérités catholiques dont elle est parfaitement instruite.
Note confirmée par une addition postérieure, datant de mars ou
d'avril 1687:
Elle a fait depuis, sa réunion, et après être sortie elle est revenue aux
Nouvelles-Catholiques, pour s'y préparer à recevoir les sacrements (Fr. 7o5i,
f" 246).
Abraham finit aussi par céder puisqu'il ne quitta point la
France; mais il resta protestant au fond du cœur. C'est lui que nous
voyons en 1722, sous le nom d'Abraham du Masclari, signer, avec
Jean Masson, seigneur de Bessay, capitaine de cavalerie, François
Moisant de Brieux et Frédéric de Béringhen, sieur de Langarzeau,
l'acte d'inhumation de Guillaume Le Coq de Germain, hollandais.
C'est probablement lui qui fut autorisé, le 10 décembre 1727, à
vendre deux maisons situées rue de Cléry.
On enferma le père dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés
où il resta quinze mois, voisin et catéchumène du plus habile des
convertisseurs, Fénelon, qui habitait rabba3'e ainsi que PeUisson, et
dont toute l'éloquence ne put entamer la foi et la résolution du
pieux huguenot. Transféré, par ordre du 16 juin 1687, au séminaire
des Missions étrangères (rue du Bac), Masclari n'y demeura que
sept semaines. Cependant les moines de Saint-Germain-des-Prés
réclamèrent les quinze mois de pension qui leur étaient dus pour
lui et pour son domestique, et les Nouvelles-Catholiques, les dix
mois de la pension de Madelaine, soit 333 livres 10 sols (Fr. 7052
f° 26). Le 7 juillet, Lemaistre, procureur au Chàtelet, reçut l'ordre
io6 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
de payer le tout sur les biens de 1' « opiniâtre » qu'on avait saisis.
L'invincible huguenot ne sortit du séminaire, transformé en prison
ainsi que tous les couvents et nombre de maisons particulières, que
par ordre du 4 août, pour être transféré, en compagnie de son
collègue Gervaise, au château d'Angoulème, oij Jean de Béringhen,
autre ancien de Charenton, les rejoignit bientôt. Ils durent être
expulsés à peu près en même temps que celui-ci (7 mars 1688).
Masclari se réfugia en Hollande *.
Le fils aîné de Masclari, ainsi que Françoise Prendre, sa femme,
et leurs trois enfants: Gaspard (1682), Anne-Catherine (i683) et
Paulin (i685), n'avaient point encore abjuré au mois de janvier 1686
(Fr. 7o5i f'^ 119). On l'arrêta et on le mit à la Bastille par ordre du
14 février; cinq jours après, le convertisseur Varet allait conférer
avec lui. Le 21 du même mois, La Reynie écrivait au procureur-
général Harlay:
On m'a dit, Monsieur, ce matin, en entrant à la Bastille, que Masclari
était tout à fait disposé à suivre l'exemple de sa femme, qui a mieux aimé se
faire catholique que d'aller dans un couvent; et M. le curé de Saint-Eustache
ayant encore vu depuis M. Masclari, il a achevé de le résoudre (Fr. 17421,
f" 47)-
Toutefois après un moment d'affaissement la conscience reprit
le dessus, au grand déplaisir des prêtres et du gouverneur de la
Bastille, qui, le 4 mars, essayait de s'opposer à une entrevue des
deux époux :
J'ai reçu, disait-il à La Reynie, un ordre [du 2 mars] pour laisser voir à
M. Masclari sa femme. M. de Lamon le presse fort; il est fort opiniâtre et je
crains que cette visite ne le gâte davantage; car je trouve que les négocia-
tions ne sont pas trop bonnes (Fr. 7o53, f" 45i).
L'entrevue ne servit, au contraire, qu'à amollir et à faire dé-
voyer Masclari. Dès le 7, il avait pris son parti, aussi bien que
plusieurs autres prisonniers de la Bastille: M" de Bourneau, Jean le
Maçon, seigneur de Bessé-la-Bataillière, et sa femme Charlotte-
Madelaine Imbert. Enfin, le 9, Seignelay ordonnait qu'on le mît en
liberté: il avait abjuré des lèvres et s'empressa de quitter la France
avec sa femme; ils furent admis à la repentance à La Haye en 1688.
Le 26 octobre 1688, leurs biens '^ furent donnés à leurs enfants qu'ils
' Le Gendre, Vie de Du Base, p. i55. 8i3 livres de rente sur le dergiî; sa mai-
- -Sur une liste des biens des absents, son de la rue du Foin vaut 20000 livres.
dressée le iG février 1GK7, nous lisons: Il en avait encore une autre, rue de
Masclari fils, quartier Saint-Eustache, a Cléry (TT 14^
Pasteurs et Anciens. 107
n'avaient pu emmener. Cependant le plus jeune, Paulin, finit par se
réfugier en Hollande, où il traduisit, dit La France protestante, la
seconde partie de l'Histoire de la republique de Venise par Nani,
Amst., 1702, in-i2. Il doit y avoir là quelque erreur de date ou de
nom, puisque Paulin n'avait en 1702 que seize ou dix-sept ans.
Une nièce de l'ancien de Charenton, Charlotte, fille de Pierre
Masclari, sieur de Champmoreau, laquelle « avait cessé de faire
toutes les fonctions d'une bonne catholique qu'elle avait paru ob-
server exactement auparavant», fut arrêtée à vingt-quatre lieues
de Paris (TT 464), par ordre du 24 juin 1699 (Qi 48), et conduite
aux Nouvelles-Catholiques vers le 10 juillet. On la rendit à sa mère
le 6 ianvier 1700 (O' 44). En donnant à Phelypaux l'ordre de la
mettre en liberté, Pontchartrain ajoutait:
A l'égard du fils et de la fille de l'autre Masclari, qui fait sa demeure tout
près de la Charité, Sa Majesté se remet à vous de prendre soin que son fils
soit mis au collège, et d'examiner si la maîtresse d'école chez qui est la fille,
l'instruit en la manière qu'il faut en la R. C.
Dans l'arrêt du 6 juillet 1682 ordonnant la démolition du temple
de Bois-le-Roy, nous voyons figurer Herwarth, conseiller du roi,
commissaire député en la généralité de Paris, et Masclary, de la
rue de Clér}-, avocat au Conseil et ancien de Bois-le-Roy.
MASSANES
Du mariage de Jean de Massanes, conseiller-secrétaire du roi,
et de Jacqueline Forget, étaient nés quatre fils : Pierre (161 1), Paul
(1612), Antoine (i6i3), Isaac (1614), et trois filles: Marie, Isabelle
{alias Elisabeth) et Charlotte, mariées, la première, à Thomas
Hardy, sieur de Vicques, mort en 1662 ; la seconde à Jean Am-
proux, sieur de La Massaye, mort en lôSg, et la troisième, à Jacques
de Saint-Denis, sieur de Vervaines.
Antoine épousa au mois de mai 1647 Françoise Bothereau de
Lormois, veuve de Jean-Baptiste Marbault, dont il eut quatre
enfants: Antoine, sieur de Villejouan (1648), Jean (1649), Elisabeth
io8
Révocation de TÉdit de Nantes à Paris.
(i65o), femme de Samson Pape, marquis de Saint- Auban ', et Daniel
(i65i). Ancien dès i655, Antoine de Massanes assistait au synode
tenu cette année à Charenton, et fut député en i658 auprès de
l'Église de Caen, pour la prier de céder à celle de Paris le ministre
Du Bosc. Trois ans plus tard, il prit, avec son voisin et collègue
Le Coq des Forges, une très grande part à la suspension
d'Alexandre Morus. On retrouve Massanes en 1667 au synode de
Clermont-en-Beauvoisis, avec Bezard, Le Coq et Morus, et en 1681
à celui de Lizy-sur-Ourcq. Il était, en outre, «député de l'Ile-de-
France pour agir aux affaires des Églisesl» C'est à tort que les
papiers de La Reynie l'appellent le doyen d'âge des vingt-quatre
de Charenton. Cette qualification revenait à l'un de ses collègues,
soit Bouilly, soit Beauchamp. Un mémoire de police rédigé dans les
premiers jours de novembre i685, s'exprime ainsi :
Antoine de Massanes, ci-devant secrétaire du roi 3, demeurant dans la rue
des Marais au faubourg Saint-Germain, âgé d'environ soixante-quatorze ou
soixante-quinze ans [lisez : soixante-douze et demi], est connu pour avoir la
conduite fort sage et a l'esprit très doux. Son père était venu avec Henri
quatrième qui le fit secrétaire du roi du collège de Navarre (sic). Il a deux
enfants [Jean et Daniel n'existaient probablement plus], savoir un fils marié,
qui demeure avec lui, et sa fille, mariée en Dauphiné à un gentilhomme auquel
on donne le titre de marquis, dont on n'a pu apprendre le nom; mais on sait
qu'il fait aussi profession de la R. P. R. Le sieur de Massanes passe pour un
homme très riche; on croit qu'il a 7 ou 800,000 livres de bien. Il est proprié-
taire de la moitié d'une terre de 6 à 700 livres de rente, qui est aux environs
de Chartres. Il est aussi propriétaire de la maison qu'il habite à Paris, et a
fort grand ménage * (Fr. 7o5o, f" 184).
' Leur fils Guy-Antoine fut la souche
de la branche française catholique de
Saint-Auhan. Jacques Pape, frère de Sam-
son, sortit de France à la Révocation, et
servit en Angleterre avec le titre de lieute-
nant-colonel.
- Son collègue Abraham Tessereau, re-
vêtu de la même fonction en même temps
que lui, c'est-à-dire en 1679, ne faisait
plus partie du consistoire à la Révocation.
Après s'être défait de sa charge de con-
seiller du roi, il était passé en Angleterre
dès i683. Une rente de i3oo livres lui
permettait à peine de vivre à Londres,
où il fut naturalisé en iG85 (Agnew, 111,
38). Claude le comptait parmi ses meil-
leurs amis, et l'on conserve à la biblio-
thèque de l'université de l.eide huit
lettres qu'il lui adressa (Voir les Mém.
de Hou, I, 43).
3 L'arrêt du conseil du 19 janvier 1GS4.
lui avait ôté son titre de secrétaire hono-
raire et les prérogatives qui y étaient
jointes.
* A l'angle Nord-Ouest de la rue des
Marais (Visconti) et de la rue des l'etits-
Augustins (Bonaparte), Nicolas de Bur-
gensis avait construit un hôtel, ayant
deux ailes, avec cour au milieu, et, der-
rière, un jardin longeant la rue des Ma-
rais jusque vers le milieu. Nicolas Le
Vauquelin y joignit un second jardin,
situé de l'autre côté de la rue des Petits-
Augustins, et communiquant avec l'hôtel
par un passage souterrain. Il déploya
tant de luxe dans cette propriété, que
Mazarin faillit l'acheter. Ce fut Jean le
Maçon, sieur de La l-'ontaine, qui l'acquit
et la morcela en trois parties, dont il
garda l'une; la seconde passa aux mains
Pasteurs et Anciens. 109
Exilé au Blanc (Indre) le 19 novembre i685, et bientôt transféré
à Beaugency (Loiret) dans l'abbaye de Saint-Firmin, le pieux
vieillard qui, malgré les infirmités de l'âge, unissait à une grande
douceur une remarquable fermeté, fut vainement livré aux dragons'.
Le 24 mars 1686, son fils Antoine, que la contrainte avait rendu
catholique de nom et d'apparence (il n'avait que signé), obtint la
permission de lui rendre visite, «afin de tâcher de le réunir à
l'Église», permission réitérée dans les mêmes termes le 1"='' juillet.
Le 24 ou le 26 décembre, M. de Creil, intendant de l'Orléanais,
recevait l'ordre de transférer M. de Massanes dans une abbaye de
la Nièvre, sa détention de près d'un an dans celle de Beaugency
n'ayant amené aucun résultat. Sans doute le prisonnier remontra
que la pierre dont il souffrait, exigeait qu'on le ramenât à Paris;
car Seignelay écrivait le 24 janvier 1687 au même intendant:
Le roi veut bien que le sieur de Massanes, qui est à l'abbaye de Beau-
gency, vienne à Sainte-Geneviève à Paris, au lieu d'aller à Saint-Martin de
Nevers.
Il ajoutait qu'on pouvait attendre la fin de la saison rigoureuse
pour lui faire faire le voyage. L'ordre de l'envoyer à Paris est du
16 février 1687. Le 14 septembre, Seignelay autorisa l'abbé de
Sainte-Geneviève à laisser pénétrer près du prisonnier la comtesse
de Clère et son homme d'affaires, et le 28 octobre, M^" de Saint-
Auban. A la sollicitation de celle-ci, le roi permit le 9 janvier 1688
à M. de Massanes de s'installer chez le chirurgien Collot. Nous l'y
retrouvons le 21 mars, toujours menacé de la redoutable opération
de la taille. Il dut être expulsé du royaume comme inconvertissable,
dans le courant de l'année, et fut naturalisé anglais en 1697 (Agnew
III, 60). M™'= de Massanes n'existait plus à la Révocation.
Antoine de Massanes, sieur de Villejouan, avait épousé en
1671 sa cousine-germaine Marguerite Hardy, fille de Thomas, sieur
de Vicques, et de Marie de Massanes, qui lui donna au moins huit
et très probablement neuf enfants. Sept seulement furent inscrits
dans les registres de Charenton : Antoine (1672), Christophe (1674),
Marie-Anne (1675), Marie (1676), Isaac (1677), Elisabeth (1679) et
de Massanes et de son gendre, Pape de tendant De Bezons: «Le sieur de_ Mas-
Saint-Auban; la troisième, probablement sanes, un des anciens du consistoire de
celle d'au delà de la rue des Petits-Au- Charenton, qui était au Blanc en Berry,
gustins, aux mains de Dupuy-Montbrun. ayant eu ordre du roi d'aller à Beaugency,
Voilà pourquoi les .Massanes étaient voi- Sa Majesté désire que vous essayiez par
sins du sieur de La Fontaine en i6S5. des logements de troupes à le porter à
» Louvois écrivait le i5 janvier à l'in- se convertir» (Arch. Guerre).
iio Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
Blanche-Angélique (i683). Un des fils mourut en 1677, et une des
filles en 1684. On lit dans le Mémoire de ceux qni se sont retirés
depnis le mois de février 168 j :
Les sieur et dame de Massanes et cinq enfants qui demeuraient rue des
Marais [avec Massanes père] se sont retirés en Hollande au mois de juillet
1687, après avoir passé un mois en Angleterre. Le sieur de Massanes a une
terre en Beauce, à lui échue par le partage de feu sa mère. Sa femme et lui
ont des biens considérables qu'ils ont pu vendre ou changer de nature avant
leur départ; le contrat de mariage a été passé par-devant Loys, notaire
(Fr. 7o5i, fo 12).
Antoine de Massanes, écuyer, âgé de trente-huit ans, coupable
seulement d'avoir signé un acte d'abjuration, fit reconnaissance
publique de sa faute à Londres, dans l'église de la Savoye, le 9 juin
1687; puis il passa en Hollande avec sa famille.
Il avait longuement médité son évasion, retardée d'abord par
l'enlèvement de ses enfants, puis par l'arrestation et la grossesse
de M""" de Massanes. Le 3 février 1686, Seignelay ordonnait de
mettre dans un couvent «la demoiselle de Massanes» et de lui appli-
quer la déclaration du 12 janvier précédent, portant que les enfants
âgés de moins de seize ans seraient enlevés aux père et mère pro-
testants et remis à des parents catholiques. Une lettre écrite le
lendemain par La Reynie nous apprend que cet ordre concernait
«M""= de Massanes, belle-fille de celui qui était ancien » (Fr. 17421
f° 35). Sans doute le lieutenant de police objecta que la dame, étant
enceinte et près de son terme, ne serait reçue dans aucun couvent,
et suggéra l'idée de lui envoyer des garnisaires. En effet, nous
lisons dans les papiers Rulhière, sous la date du 16 février :
La dame de Massanes, femme du sieur de Massanes fils, demande qu'on
lui ôte deux huissiers qui sont chez elle en garnison, à cause qu'elle est sur le
point d'accoucher, et qu'elle a des parents catholiques qui offrent de se charger
d'elle (Fr. ^o^4, [•> 233).
Le roi refusa l'éloignement des garnisaires, puis l'accorda. Le
23 mars, Seignelay écrivait à Reynie :
Vous pouvez faire retirer les deux huissiers qui sont dans la maison du
sieur de Massanes, et attendre que sa femme soit accouchée pour la faire
mettre dans un couvent, en cas qu'elle ne fasse pas sa réunion (O ' 3o).
Enfin Marguerite Hardy accoucha; le 4 mai 1686, Desgrez écri-
vait qu'elle n'était pas en état de partir de quelques jours par suite
de ses couches; le i3, il annonçait que Massanes s'occupait de
choisir un passeport entre plusieurs. Le 16 juin, il le représentait
Pasteurs et Anciens. m
comme malade et dévoré de la fièvre de partir ', et, le 3o, comme
rencontrant de grandes difficultés, le capitaine avec lequel il s'était
abouché ayant été fort refroidi par l'arrestation de plusieurs offi-
ciers. M""" de Massanes feignit sans doute d'abjurer pour qu'on lui
rendît ses enfants. Bref, il fallut, coûte que coûte, retarder le départ
jusqu'au mois de mai 1687.
Le sieur de Villejouan s'enfuit muni de papiers^ que lui pro-
cura un guide anglais nommé Humfrey. Une anglaise que les
papiers de La Reynie appellent sans doute inexactement M"" de
Brisimant, fit franchir la frontière à M°^ de Massanes et à deux de
ses filles. Abe, officier du roi d'Angleterre, emmena un des fils,
qu'il fit passer pour son valet en le revêtant d'un justaucorps de
couleur. Humfrey arrêté bientôt après et enfermé chez Auzillon,
affirmait le 7 juillet, qu'il restait à Paris quatre de leurs enfants,
dont deux étaient cachés au coin de la rue Taranne et de la rue des
Saints-Pères, c'est-à-dire à l'ambassade de Hollande. Un brevet du
25 septembre 1687, confirmé le 26 avril 1688, accorda les biens des
époux fugitifs à leurs fils Auguste et Jacques, faisant profession de
la R. C.3 (01 3i et 82).
Une autre dame Massanes, que La France protestante a confondue
avec sa parente, comme elle a confondu Massanes père avec son fils,
fut mise dans un couvent en vertu d'une lettre de cachet du
7 juillet 1686. Le 16, la sœur Marie-Angélique, prieure de l'Annon-
ciade de Saint-Denis, écrivait à La Reynie que cette dame, enceinte
de plusieurs mois, était détenue dans le monastère depuis quelques
jours. Comment Marguerite Hard}^, délivrée dans les derniers jours
d'avril ou dans les premiers de mai, aurait-elle pu, au milieu de
juillet, se savoir enceinte de plusieurs mois ? La supérieure ajoutait
que cette dame disait s'être blessée en venant dans le carrosse et
craignait une fausse couche, accident qui lui était déjà plusieurs fois
arrivé. Le danger était-il réel, ou M™*" de Massanes cherchait-elle
malicieusement à se faire mettre hors du couvent? Quoi qu'il en
soit, la supérieure suppliait qu'on lui ôtât la prisonnière dont la
présence était pour elle un sujet d'angoisse (Fr. 7o53 f° 89). La
Reynie, probablement accoutumé à ces petites supercheries, ne
s'émut ni ne se pressa ; la supérieure revint à la charge et s'adressa
1 Desgrez t.'crivait: «Quand il devrait ' C'étaient évidemment les deux der-
crever, il partira» (Fr. 7o5?, f» 283). niers.
^ Ceux d'un valet de chambre de l'cvcque
de Coutances.
112 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
directement au ministre. Le i8 septembre, celui-ci écrivit au lieute-
nant de police:
La dame de Massanes, qui est dans la maison des religieuses de l'Annon-
ciade, étant enceinte, je vous prie de me mander oîi vous croyez qu'on la
puisse faire mettre, ne pouvant pas rester plus longtemps dans le couvent
(O 1 3o).
Aveugles, qui coulaient le moucheron et avalaient le chameau !
Enlever les femmes aux maris, les enfants aux parents, emprisonner,
confisquer les biens, violenter les consciences, c'était à leurs yeux
des actes méritoires, tandis que l'accouchement d'une honnête
femme dans un couvent leur eût paru le comble d'un scandale ! Les
prisons regorgent, il est vrai, et l'on ne sait où mettre M™*^ de
Massanes. N'importe, il faut qu'elle sorte. — En conséquence de
cette étrange pudibonderie, la supérieure des Filles-bleues reçut,
le 22 septembre, l'ordre de rendre M™'= de Massanes à son mari.
Cette dame paraît avoir été une demoiselle Durand. Ce fut elle
sans doute qui s'enfuit à Genève avec son fils et ses filles vers
1690. Elle passa ensuite à Nyon (1691), puis à Lausanne où elle
provoqua les légitimes sévérités du consistoire. « Quelques réfugiés,
pour revoir des parents, des enfants bien-aimés, ou pour recueillir
des débris de leur fortune sauvés par leurs amis, se rendaient clandes-
tinement en France avec l'intention d'en revenir bientôt; mais il
leur arrivait de céder aux menaces et de feindre quelques actes de
catholicisme dont les autorités se contentaient facilement. Une dame
de Massanes s'en faisait gloire. On s'émut. « Ils renient à la voix
de la moindre servante, s'écria-t-on » '. De là la résolution suivante :
22 mai 1694. La compagnie étant avertie que M"" de Massanes, qui est
depuis quelque temps arrivée en cette ville, bien loin, cette fois comme l'autre,
de faire paraître qu'elle y vienne pour donner gloire à Dieu en faisant répara-
tion de l'horrible péché dont elle est coupable avec tant d'autres en France
qui ont eu le malheur d'abandonner sa vérité, dont pourtant de bouche elle
dit faire ouverte profession; mais comme son retour prémédité et les raisons
mondaines dont elle se défend quand diverses personnes lui font des reproches
sur sa conduite, n'édifient pas, non plus aussi ce qu'on a appris que c'est par
son ordre que M. son fils, qui s'était venu réfugier et faire réparation en cette
ville, a abandonné son refuge, l'ayant fait retourner à Montpellier, tout cela et
d'autres choses dont nous avons eu avis, nous obligent de faire parler et
exhorter fortement ladite dame à faire son devoir. La compagnie a chargé
M. Julien, pasteur, et Ribaudeault, ancien, de lui faire de sa part les exhorta-
> Bullet., IX, 2C8J.
Pasteurs et Anciens. ii3
tjons ci-dessus, et a délibéré que toutes les personnes réfugiées qui ci-devant
allaient en France sous prétexte de négoce ou pour toutes autres affaires,
seront puissamment exhortées de ne plus faire ces voj'ages qui ne sauraient
qu'être funestes, par le danger évident où ils sont de perdre leur âme en s' ex-
posant à la tentation où plusieurs ont succombé, ainsi que les exemples n'en
sont que trop fréquents, et que tous ceux qui y iront à leur tour seront griève-
ment censurés; et surtout chacun doit tenir la main à découvrir ceux qui
seront coupables de s'être souillés par des actes d'idolâtrie, au préjudice de la
réparation et protestation qu'ils ont faite de vivre et de mourir de la religion
chrétienne, pour être procédé contre eux par les rigueurs de notre discipline
ecclésiastique (Bordier, Ms. Vaud).
La foi du mari, resté en France, ayant paru suspecte, on lui
ôta, le 4 février 1695, son fils Pierre, qui fut mis au collège des
Jésuites, d'où D'Argenson ordonnait, le 6 juin 1708, qu'on le tirât
pour le confier à M. Foulé, maître des requêtes. En lyiS, Pierre
alla voir sa mère en Suisse, et ne revint plus. Le père fut poursuivi
comme complice de l'évasion.
Enfin les papiers Rulhière nous apprennent qu'en 1686 les
sieurs Du Bourdieu 1, Reffil et Hardy, concluaient à Londres un
marché «pour faire passer le sieur de Vicques^ et un autre beau-
frère du sieur de Massanes» fils. Christophe Hardy, sieur de
Vicques, échoua dans son généreux dessein; il fut arrêté à Valen-
ciennes, et enfermé dans la citadelle de Cambrai, où il abjura.
Marie-Anne de Massanes, née en lôyS, épousa en Hollande le
lieutenant-colonel Jacques Pape de Saint-Auban.
PAPILLON
Antoine Papillon, l'un des premiers réformés de France,
membre du grand conseil et protégé de Marguerite de Navarre^
mourut en i525, laissant un fils nommé David, qui fut victime de la
Saint-Barthélémy. Le fils de celui-ci, Thomas, gentilhomme ordi-
naire de la chambre, et ambassadeur d'Henri IV à Venise, se retira
du service après l'abjuration du roi, et mourut en 1608; il' avait eu
\ v"" *!" P'='^"« '''^ Montpellier. naturalisation n'eut lieu qu'en avril 16S7
.^o^ Jacques, naturalisé anglais en (Agnew, IH, 38 et 43).
)uillet 1684, mais plutôt Armand, dont la
114 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
deux enfants: i° Thomas, né en 1578, conseiller au Parlement de
Paris, secrétaire du synode d'Alais en 1620, mort en i635, dont le
fils, David, fut ancien de Charenton; 2° David, né en iSyg et natu-
ralisé anglais dès 1618. Ce dernier, ingénieur militaire employé par
Cromwell, est le fondateur de la famille anglaise des Papillon
encore existante, et l'auteur de plusieurs ouvrages dont l'un a pour
titre: Vanity of the Lives and Passions of Men, Lond., i65i, in-B".
(Agnew, III, 99 — lisez : 96).
Voici la note de police relative à David, ancien de Charenton :
Papillon, avocat au Parlement, âgé de soixante-huit ou soixante-dix ans,
pétulant et en réputation d'homme chaud et brouillon. Il demeure rue Saint-
Jean-de-Beauvais avec sa sœur, qui est fille, âgée de plus de soixante ans et
du même caractère d'esprit. Il ne parait pas être entièrement à son aise. Le
frère et la sœur sont propriétaires en commun de la moitié d'une maison de la
la rue de la Juiverie, louée 5oo ou 600 livres.
Au synode d'Aï (8 mai lôSg), qui donna au ministre Morus la
place vacante à Charenton, la vivacité de Papillon et son emporte-
ment avaient paru dans l'opposition violente qu'il fit à cette nomi-
nation. Le synode national (ce fut le dernier: Loudun, 10 novembre
1659) auquel Papillon en appela, leva la censure prononcée contre
lui par le synode champenois, mais confirma malheureusement la
nomination de Morus, qui eut bientôt jeté la discorde dans l'Eglise.
En 1679, Papillon fut choisi par le synode de l'Ile-de-France pour
receveur de la province, en remplacement de Le Noble décédé. Il
adressait, le 8 février 1681, à son cousin-germain Thomas Papillon
de Londres, une lettre dont Agnew (III, 97) nous a conservé l'ex-
trait suivant :
Nous vous remercions... des témoignages qu'il vous plaît nous donner de
votre afiection singulière, particulièrement de la forte et sainte exhortation
que vous nous fai'es de demeurer fermes en la foi et en la profession de la
vraie religion. C'est une chose que nous ne pouvons espérer de nos propres
forces, mais que nous devons demander et que nous devons attendre de celui
en qui et par qui nous pouvons toutes choses. Il a conservé ce précieux don
en la personne de notre père Thomas, de notre aïeul commun Thomas, et de
notre bisaïeul Thomas, sur lequel il a premièrement fait lever la clarté de sa
face et de son Évangile, et lui a même fait l'honneur d'être du nombre de
ceux qui lui présentèrent leur vie et leur sang, dans cette journée célèbre de
l'année 1572, marchant par cette voie douloureuse sur les pas de son Sauveur,
et marquant à ses descendants par son exemple que ni mort, ni vie, ni prin-
cipauté, ni puissance, ni hauteur, ni profondeur, ni chose présente, ni chose à
venir, ne les doit séparer de l'affection que Dieu leur a témoignée en son Fils.
Vous savez cela aussi bien que moi, mais il me semble que ces exemples
Pasteurs et Anciens. ii5
domestiques ne doivent point être oubliés; or, comme il est important de les
imiter, il est très utile de les repasser souvent en la mémoire et en la pensée.
Comme je ne prends point de part dans l'administration des choses
publiques, et ne m'en mêle que par les prières que Dieu me commande de
faire pour la paix de l'État et de l'Église, je vous avoue que je vois bien que
le dessein des ennemis de notre religion est de l'extirper, ainsi que vous m'avez
marqué par votre lettre [du 17 mars 1680]; mais je n'ai pas assez de vue pour
pénétrer dans les événements. Je sais que la réformation de la religion est
une œuvre de Dieu; peut-être ne voudra-t-il pas la détruire. Quoi qu'il en soit,
nous ne pouvons mieux faire que de le prier de nous préserver, et de lui
demander qu'il ait pitié de son héritage, qu'il ne nous abandonne point et qu'il
nous donne la grâce de demeurer fermes dans sa maison et dans son service.
Ces prières furent exaucées: le descendant du réformateur et du
martyr eut l'honneur de souffrir pour la foi, dans laquelle il de-
meura ferme et sans reproche.
Le 20 mars i685, le commissaire Delamare informait La Reynie
que Papillon venait de recevoir 10,000 livres, qu'il allait envoyer
en Danemark. Au mois d'octobre, nous le voyons donner l'hospi-
tahté au ministre Mutel, de Coucy-la-Ville (Aisne), arrivé chez lui,
vers le 12, avec sa femme et deux enfants '. Enfin par ordre du
19 novembre, il fut exilé à Avranches (Manche); peut-être ne s'y
rendit-il que tardivement; car un ajj^ent de la police écrivait, le 19,
à La Reynie:
M. Papillon n'a point de femme et n'a jamais été marié; mais une de ses
sœurs demeure avec lui. Je diffère d'y aller jusqu'à nouvel ordre (Fr. 7o5i,
f» l32).
Cette visite différée concernait-elle l'ancien, ou avait-elle sa
sœur pour objet? Quoi qu'il en soit, Papillon fut envoyé à
Avranches et y montra une constance telle, que l'intendant De
Gourgues ^ crut « nécessaire de le conduire dans l'abbaye du Mont-
Saint-Michel, où obscurément on travaillerait bien mieux à sa con-
version qu'ailleurs », et l'écrivit à Louvois (26 août i686\ qui lui
répondit le 6 septembre^: « Puisque vous croyez que Papillon sera
plus mortifié dans l'abbaye du Mont-Saint-Michel et qu'on y tra-
vaillera mieux à sa conversion que dans les prisons d'Avranches,
où il est présentement, je vous envoie les ordres nécessaires pour
l'y faire transférer ». D'après Agnew, Papillon subit la prison
durant trois années, au bout desquelles on lui permit de se retirer
• Voir Nll'<-CathoUq. ^ Papiers Bordier, Biblioth. du prot.
' Arrivé du Limousin en Normandie
entre mars et juin 1680.
ii6 Révocation de V Èdit de Nantes a Paris.
en Angleterre, où il mourut en lôgS '. Nous pensons qu'il fut expulsé
du royaume avec ses collègues et un grand nombre d'autres fidèles
entre le mois de mars et le mois de mai 1688.
La veuve Papillon « passée dans les pays étrangers avec ses
enfants », n'était point la femme de l'ancien, comme l'a cru notre
ami Haag; mais celle d'un marchand de vins de la rue Saint-Martin.
Elle n'avait laissé aucun bien dans le royaume (Fr. yoSi f° 212).
ROBETHON
Nos documents ne fournissent que des renseignements insuffi-
sants sur l'ancien de ce nom.
Il paraît probable que les créateurs des deux branches de la
famille Robethon, Jacques et Jean, étaient frères et nés dans les
vingt-cinq premières années du XVIP siècle.
Du mariage de Jacques, docteur en médecine, et de Marie
Hamilton, naquirent : Jacques (1647), procureur au Parlement, qui
épousa en 1680 Marie Roger, et Jean, marchand, marié à Susanne
Cousin, dont il eut en i68r un fils nommé Jacques.
Du mariage de Jean, avocat, et de Françoise, fille de Jacques
Bellay, médecin du roi, naquit Jean, aussi avocat, lequel épousa en
février 1664 Anne, fille de Jacques Grostête, sieur de La Buffière,
ancien de Charenton, et en eut: Jean- (Agnew, III, i56), Jacques
(1668) et Gedéon (1672).
Devenu collègue du sieur de La Buffière, son beau-père, Jean
fut exilé, le 20 novembre i685, à Hiesmes, alors bourg important
de la Normandie. Abjura-t-il et mourut-il peu après? Agnew, qui
consacre un long article au fils aîné de l'ancien (II, 70-78) ne nous
apprend absolument rien sur le père. — Ce fils, nommé Jean, était
âgé d'environ vingt-et-un ans et avait le titre d'avocat lorsqu'il
quitta la France à la Révocation. Il reçut la sainte cène à La Haye
en 1686. Le prince d'Orange, qui le prit pour secrétaire, n'eut qu'à
se louer de sa fidélité et de sa capacité. Jean, naturalisé anglais en
' F. de Schickler, Les Égl. du refuge cine Haag dans ses Extraits des Registres
en Angleterre, II, 102. de Cliarenton.
' Ce Jean n'a pas dtd compris par Eu-
Pasteurs et Anciens. iiy
1693, parcourut la plus brillante carrière : appelé à la cour de
Hanovre après la mort de Guillaume, il revint en Angleterre avec
le roi Georges l" (1714) et conserva jusqu'à sa mort (1722) ses
fonctions de conseiller privé. Il succéda au baron d'Herwarth comme
directeur de l'hôpital français de Londres, et eut lui-même pour
successeur dans cette charge honorifique Guy de Viçose, baron de
La Court. Son oncle Claude Grostête, sieur de la Mothe, ministre
réfugié, l'avait institué son exécuteur testamentaire; il s'est lui-
même souvenu, dans ses dernières volontés (1722), de ses cousins
François Grimaudine (Grimaudet?), Cousin Catal (?) et Jacques
Robethon, de Poland Street, St-James's Westminster, et de son
frère Jacques, nouveau catholique demeuré en France, qui lui avait
fait tenir 3ooo livres, prix d'une de ses propriétés. Le silence qu'il
garde sur Gédéon, son autre frère, donne à penser que celui-ci
n'existait plus alors. — Quant à Jacques, avocat au Parlement,
habitant la rue des Maçons ', nous le voyons donner, le 17 mars
1687, au commissaire Dyeure des informations sur la fuite de son
parent Jacques, le procureur, des biens duquel il aurait, selon le
bruit public, voulu se faire mettre en possession (Fr. 7o5i f° 5). Il
sut si bien se faire pardonner son origine protestante qu'il fut
pourvu en 1722 de la charge de procureur-général des monnaies.
Les deux représentants de la branche aînée de la famille don-
nèrent un éclatant exemple de dévouement à leur religion. — •
Jacques, époux de Marie Roger et procureur au Parlement, nommé
à tort Isaac dans les papiers de La Reynie, habitait la rue Guéné-
gaud et figure sur l'État des fugitifs dressé le 16 février 1687. On
sut par son cousin susmentionné qu'il avait vendu son office 5o,ooo
livres, et en avait emporté le prix à Amsterdam où il s'était réfugié
avec plusieurs de ses parents, et qu'il lui restait encore dans le
Perche, près d'Authon, quelques parts d'héritages et de fermes.
En attendant qu'on saisit ces parts, le commissaire Lemaistre mit
sous scellé ce que le fugitif avait laissé dans sa maison (Fr. 7o5i
f°^ 5, 809, 828). En 1688, le réfugié Antoine Aufrère, ex-ancien de
Charenton, instituant par ses dispositions testamentaires un conseil
de famille en faveur de ses fils, y fit entrer Jacques Robethon, passé
de Hollande en Angleterre (Agnew, 11^ 70).
Jean, frère de Jacques et marchand banquier, habitait la rue de
la Chanverrerie, représentée aujourd'hui par l'extrémité occidentale
de la rue Rambuteau. Il fut, ainsi que Moïse Cousin, son associé et
* Aujourd'hui rue Champollion.
[i8 Révocation de l'Edif de Nantes a Paris.
peut-être son beau-frère, compris dans la troisième catégorie des
négociants qu'on se préparait à mander chez Sei ^nelay le 14 dé-
cembre i685 (Fr. 7o52 f" 224). Mais dès avant la fin de novembre,
aj'ant énergiquement éconduit les représentants de l'autorité qui
l'invitaient à se convertir, Jean fut frappé d'une mesure de répres-
sion (Fr. 17420 f" 168), sans doute la prison. C'est de lui qu'il s'agit
dans ces lignes écrites le 2 décembre par M. Robert, procureur
du roi :
Deux autres que j'ai vus aussi après-midi, qui sont Plastrier et Robethon,
qui étaient des plus opiniâtres et des plus durs, me paraissent vouloir s'adoucir
et se rapprocher (Fr. 17423, f-" 775).
Susanne Cousin, sa femme n'avait point attendu, pour tenter
de s'évader, la publication de l'édit révocatoire. Une lettre datée
de Lafère le 22 octobre, annonce l'arrestation des personnes sui-
vantes, qui ont dû former au moins deux groupes de fugitifs et ne
se trouver réunies que dans les prisons de Saint-Quentin : Abraham
Cousin et sa fille, femme de Jean Robethon; Elisabeth et Jeanne
Oudry, Levier, guide, catholique; Jacob, marchand de soie de la
rue du Plat-d'Etain, près du cloître Sainte-Opportune; Marie Jacob,
sa sœur; Louis Aquin, marchand de soie près la place du Chevalier-
du-Guet, sa femme et trois enfants; Samuel Roger, marchand de
blé, et son fils; Benjamin Bourson, sieur de La Lande, et sa femme
(Fr. 7053 f° 154). — Sortie de prison après avoir feint d'abjurer,
M""" Robethon ne tarda pas à s'enfuir de nouveau, et fut accom-
pagnée ou suivie de près par son mari. Jean Robethon est porté
comme absent et n'ayant laissé aucun bien sur la liste du 16 février
1687, ainsi que Moïse Cousin, de la rue des Lavandières, qui avait
pourtant signé chez Seignelay avec ses compagnons d'infortune.
Cousin emmena Marie Crommelin, sa femme, son fils, âgé de deux
ans et demi, et sa fille âgée de quinze mois. On réussit à découvrir
qu'il possédait à Meaux quelques maisons et héritages, qui furent
confisqués (Fr. 7o5i f" Sig).
Dans les Pasteurs de France réfugiés en Hollande, p. 82,
M. Gagnebin mentionne « Louis Robethon, pasteur à Bondaroi près
de Rouen», arrivé à Harlem le 28 février 1686 et mort en 1702.
Nous ignorons si ce réfugié appartenait à la même famille que les
précédents, et nous ne connaissons d'autre Bondarroy, que celui du
canton de Pithiviers dans le Loiret. Il se pourrait que le pasteur fût
le frère de l'ancien. En effet, le 29 septembre i685, lors de la visite
des livres, celui-ci disait au commissaire qu'il avait remis à son
Pasteurs et Anciens. 119
frère les ouvrages proscrits et que celui-ci, qui était parti en cour
pour solliciter la permission de se retirer en Hollande, y avait déjà
fait passer sa bibliothèque (Fr. 17420 f° 99). Cette permission lui fut
accordée le 20 octobre •. Le ministre Robethon prit parti contre
Bayle dans sa lutte avec Jurieu, par une Lettre écrite a M. B., pro-
fesseur en philosophie et en histoire à Rotterdam sur la cabale chi-
mérique, qu'on avait d'abord attribuée à Bazin de Limeville.
Sartres, de Londres, se rangea du même côté (Desmaizeaux, Vie de
Bayle).
Les papiers de La Reynie mentionnent encore Jacob Robethon,
marchand du quartier de la Halle, passé à l'étranger en 1686 avec
sa femme, Susanne Cousin, et son beau-frère et associé, sans avoir
laissé aucun bien à saisir (Fr. 7o5i f° Siy). Ainsi cette famille a
donné une dizaine de réfugiés.
ROZEMONT
Issu d'un premier mariage de Jacques de Rozemont, sieur de
Boncœur, qui épousa en secondes noces Elisabeth Jouard (i638),
Jacques de Rozemont, dit le jeune, hérita de son père, mort en
i653, les fonctions de secrétaire du duc de La Trémoille. Il épousa,
au mois d'avril 1646, la fille d'un ministre destitué pour cause
d'arminianisme, Marie Dor, de laquelle il eut huit enfants: Marie
(1648), morte jeune; Jacques (i649\ pasteur en Champagne; Marie
(i652), Jacques-Auguste (i654\ pasteur à Gien; Jean-Baptiste (1657),
réfugié en Angleterre, où il fut consacré par l'évèque de Londres
en i683, et- naturalisé en i685*; Henri-Charles (1659), mort en
i665; Jean-Charles (lôSg), Pierre (1662), naturalisé anglais, le 8 mars
1682, avec un autre Jean-Baptiste, probablement son cousin (Agnew,
in-f" I, 5i et 77).
Outre la charge d'ancien, Jacques de Rozemont remplissait
très probablement aussi celle de trésorier du consistoire; au moins
était-il détenteur des contrats de rente constitués au profit de
' Arch. des AfF. étr. France, 074, f» 212. ^ Baron F. de Schickler, Les Égl. du
Note de M. N. Weiss. Cette note, où Ro- refuge en Angleterre, II, 332.
bethon est qualitîé ministre de Pithiviers, ^ La France prot. donne la liste de ses
tranche la question de Bondarroy. ouvrages.
120 Révocation de l'Edit de Nantes h Paris.
l'Église par le maréchal de Gassion, le marquis de Courtomer etc.,
puisque Claude écrivait le 19 octobre iô85 :
Je presse M de Rozemont de mettre à couvert les papiers de l'hérédité ',
et d'envoyer à M. Tersmitte les 25oo livres de M. Briot et les 700 livres qu'il
a à M"' Briot; mais il ne m'est pas possible de venir à bout de ses lenteurs.
Ce sont de ces sortes de gens qui ne marchent que quand le ciel tombe. Je
m'en vais pourtant le presser de la bonne sorte (Ms. de la Bibl. de Leide).
Rozemont finit toutefois par se mettre en mouvement; car une
partie des biens du consistoire ne put être saisie qu'en 1687, et une
autre qu'en 1690. Moins instruit que Claude de l'ataraxie du per-
sonnage, le commissaire Delamare le confondait avec son fils Jean-
Baptiste (voir t. I, 554), lequel avait traduit en français l'Histoire de
la réformation de l'Eglise d'Angleterre, publiée par Burnet en 1679.
Cette traduction parut de i683 à i685, et c'est pour surveiller la
correction des épreuves que le traducteur revenait fréquemment de
Londres chez son père'^.
Celui-ci fut mandé le 25 octobre chez La Reynie avec Le Coq,
Massanes, Girard, Gervaise et les principaux protestants du quar-
tier; mais un mois plus tard, il fut, ainsi que Falaiseau, Tassin et
Gaucher, et pour un motif analogue, excepté de l'exil qui frappa
tous les autres anciens. Falaiseau avait promis d'abjurer et signa,
en effet, chez Seignelay le 14 décembre. Bien que la police et deux
de ses fils, ministres apostats, lui eussent arraché la même promesse,
Rozemont eut le courage de ne point se rendre chez Seignelay
(Fr. 7o52 i° 222); mais non celui de résister à la dragonnade, qui
devint générale à partir du 5 janvier. Il feignit d'abjurer comme les
autres; mais sans pouvoir se décider à participer au culte que sa
conscience réprouvait. Une note de police du 22 janvier 1686 nous
le montre présidant tous les soirs, dans un cabaret près de la porte
de Bucy, à l'entrée de la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, des
réunions dans lesquelles une vingtaine de nouveaux convertis s'ex-
hortaient mutuellement à ne pas assister aux prônes, encore moins
à la messe, et prenaient la résolution d'en détourner tous leurs
amis (Fr. 7o5i f° 41 et 7062 f" 124). A la fin de mars, le malheu-
' De même à Genève, le produit des * On trouve dans le catalogue des livres
dons et legs faits en faveur des jeunes à supprimer dressé en i6S5 par l'arche-
français qui allaient étudier à Lausanne véquc de Paris Remarques sur les actes
pour devenir «pasteurs sous la croix», de la dernière assemblée du clergé ou
s'appelait «l'hoirie». C'est ce qu'on examen de l'avertissement pastoral et des
nomme aujourd'hui la bourse française méthodes du clergé de France, traduit de
(lidm. Hugues, Hist. de la restauration l'anglais de Burnet par Roxemont, l.ond.,
du prot., II, bç) et 72). i683, in-i2.
Pastatrs et Anciens. i2t
reux qui n'avait su être courageux qu'à demi, continuait encore à
présider les réunions '.
M""^ de Rozemont, plus résolue d'ailleurs, ne fut pas exposée
aux mêmes tentations. Un document du 24 octobre i685 nous
apprend qu'elle était partie pour la Bretagne avec la princesse de
Tarente, Emilie de Hesse-Cassel, veuve de Charles-Henri de La
Trémoille.
Cette princesse était voisine de M™" de Sévigné, à Vitré en Bretagne, où
l'une possédait le château Madame, et l'autre la Tour de Sévigné. Les deux
veuves s'aimaient; la marquise appelait la princesse ma bonne Tarente. Au
rapport de Saint-Simon, M""' de Tarente jouit, par la faveur de sa cousine la
palatine, belle-sœur de Louis XIV, de privilèges religieux tout à fait uniques.
(( Monsieur et Madame, dit-il, lui obtinrent la permission très singulière, à la
« révocation de l'Édit de Nantes, non seulement de demeurer librement à Paris,
(I à la cour, dans ses terres, et partout en France, mais d'avoir un ministre à
« elle, chez elle, et partout à sa suite, pour elle et pour sa suite, et de faire
(I dans sa maison partout, mais à portes fermées, l'exercice de sa religion. »
{Mon., t. VI, p. 140.) Nous sommes heureux de voir que la bonne Tarenle
méritait l'épithète et faisait profiter, autant que possible, ses coreligionnaires
des prérogatives que lui valait son rang ^.
Ils n'en profitèrent que bien peu de temps; car la princesse
quitta la France avec M"'= de Rozemont, dans les premiers jours de
février 1686. Desgrez écrivait le 12:
L'on a su aujourd'hui que le sieur de La Faucille doit être parti avec
M"' la princesse de Tarente, ou du moins avec son bagage, qui est parti le 5
à six heures du matin, pour s'en aller en Allemagne (Fr. 7o53, f" 232J.
y[me (jg Rozemont figure comme fugitive n'ayant laissé aucun
bien sur les listes du 8 et du 16 février 1687 (Fr. 7o5i f° 3i2).
Le frère cadet de M. de Rozemont, Richard, auquel La France
protestante donne à tort la qualification de conseiller au Parlement,
se serait, d'après le même ouvrage, retiré en Angleterre, avec sa
femme, Marie Bernon de l'Isleau, et ses deux enfants; cependant
M. Agnew ne le mentionne nulle part.
Deux anciens de Charenton, Grostête et Rozemont, avaient,
l'un, deux fils dans le ministère, l'autre, trois. De ces cinq pasteurs
nés à Paris, deux seulement, Jean-Baptiste de Rozemont et Claude
Grostête, sieur de La Mothe, restèrent fidèles à leurs premières
• La France prot. dit à l'article M.AS- ' Ath. Coquerel fils, Libres études.
SANES que Rozemont s'enfuit à l'étranger Paris, iS68, in-S°, p. 22.
lors de la Révocation, et ne répète ni ne
réfute cette erreur à l'article ROSEMONT.
122 Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
convictions; les trois autres abjurèrent Des Mahis, ministre d'Or-
léans et frère de La Mothe, fut sans doute l'instrument dont le
clergé se servit pour gagner les deux Rozemont: Jacques- Auguste,
ministre à Gien, et Jacques, ministre en Champagne. Celui-ci, sur le
compte duquel nous ne savons rien de plus, avait abjuré dès le
mois de mai i685 (Fr. 7o52 f" Syi). Jacques- Auguste, au contraire,
n'abjura qu'au commencement d'octobre '. Une lettre de Claude à
son fils (29 juin i685) n'explique que trop la cause de l'apostasie
du malheureux pasteur:
Gien vient d'être fermé et le pauvre M. de Rozemont est bien embarrassé;
car il avait depuis peu pu recueillir un héritage de son beau-frère, un fonds de
terre fort considérable.
La femme du ministre, Marguerite Jaupitre de Belleau, le quitta
et s'enfuit à Genève, plutôt que de le suivre à la messe ^. Dans la
pensée qu'elle regrettait cette démarche, Dupré, résident de France
à Genève, lui fit adresser le 29 novembre, mais vainement, l'ordre
de retourner à Gien. Jacques-Auguste ne se contenta pas d'avoir
succombé à la tentation de la cupidité, il eut le triste courage de
demander la récompense de son apostasie. Le 18 mars 1687, Seigne-
lay écrivait à l'évêque d'Orléans :
Le roi a accordé des lettres de noblesse au sieur de Rozemont, ci-devant
ministre de la R. P. R. que vous avez converti; et comme je n'entends point
parler de lui, et qu'il est nécessaire qu'il me donne le mémoire sur lequel il
veut faire expédier ces lettres, je m'adresse à vous pour vous prier de l'en
avertir (,0 ' 3i).
Bien que ces lettres eussent été accordées en considération de
la bonne opinion que l'évêque avait de la conversion du ministre,
Seignelay ne se fiait qu'à demi à la sincérité de celui-ci. Il écrivait
à La Reynie le 9 novembre de la même année :
Depuis quelque temps sa femme s'est absentée; il est venu ici se plaindre
de son évasion et demander protection à Sa Majesté pour la faire revenir, se
disposant pour aller où elle sera afin de l'obliger à revenir, et Sa Majesté,
persuadée de sa bonne foi, a fait don des biens de sa femme à leurs enfants,
et il est parti d'ici avec le brevet et a dit s'en retourner à Gien; je vous envoie
tout ce détail afin que, si vous apprenez quelque chose qui vous donne lieu
de soupçonner sa conduite, vous y ayez attention et le fassiez observer, s'il
est à Paris.
' Frank Piiaux, Les précurseurs de la diocèse ne renfermait plus de protestants
tolérance, p. ir/i. non convertis, excepte un i^entilhomme
' 1-e 8 janvier 1G8G, Colbert de Croissy et la femme du ministre Rozemont.
félicitait l't'vtque d'Auxerre de ce que son
Pasteurs et Anciens. I23
Le 29 du même mois, Dupré, résident de France à Genève,
était invité à rechercher la fugitive, et à lui signifier l'ordre de réin-
tégrer le domicile conjugal. Elle ne revint qu'après la mort de son
mari, et dans la pensée qu'il ne lui était pas permis de laisser leurs
enfants , Jacques et Marguerite, sans direction et sans guide.
L'amour maternel l'emportant sur ses scrupules religieux, elle quitta
Genève en 1 700, accourut près des orphelins, se laissa mettre au
couvent de Sainte-Claire de Gien pour y être « instruite », et éleva
sa famille de telle sorte qu'en 1732 les assemblées proscrites se
tenaient chez son fils.
Vers 1689, M. de Rozemont, se trouvant à Gien chez son fils,
tomba gravement malade. Se voyant près de mourir, il regrettait
amèrement de n'avoir pas suivi les glorieux exemples de fidélité
que lui avaient donnés sa femme, deux de ses fils, une de ses brus
et la plupart de ses collègues. Accablé sous le poids du remords, il ne
voulut pas pas paraître devant le souverainjuge sans avoir réparé sa
faute autant qu'il lui était possible, et refusa les sacrements que lui
apportait le curé de la paroisse. Ce réveil final de la conscience
n'était pas rare. Malheureusement le malade guérit et la faiblesse
morale revint avec la santé. Menacé des galères comme relaps, il
n'évita la chaîne que par une nouvelle abjuration. Dans un placet
adressé à la cour, le fils sollicita pour son père la permission de
revenir à Paris. Le 18 avril 1690, Seignelay demandait à M. de
Creil, intendant de l'Orléanais son avis sur ce placet'. Grâce à la
recommandation de l'évêque, la permission fut accordée le 6 dé-
cembre. Le malheureux vieillard qui toute sa vie n'avait pris de
résolution qu'au dernier moment, persévéra-t-il jusqu'à la fin dans
l'hypocrisie obligatoire?
EWERTE TASSIN
Les extraits des registres de Charenton ne nous apprennent
que bien peu de chose sur l'ancien ou le diacre de ce nom, qui était
en même temps secrétaire du consistoire.
' Selon La France prot., ce serait le que Haag n'avait pas vue, atteste qu'il
pasteur apostat qui aurait repoussé les s'est me'pris sur ce point,
sacrements etc. La lettre de Seignelay,
124 Rcvocaflou de l'Edit de Nantes à Paris.
En 1629, urï Tassin, prenant le titre d'ingénieur géographe du
roi, présentait au baptême Elisabeth, fille de Sara Pittan et de Mel-
chior Tavernier, graveur du roi. Nous rencontrons ensuite Elisabeth
Tassin, femme de Nicolas Damain, sieur de Beauvoir, auquel elle
donna trois enfants : Elisabeth, mariée en 1668 à Charles Brunier,
fils d'Abel, premier du nom, médecin du duc d'Orléans, veuve et
prisonnière à la Bastille, dès le mois de janvier 1686 (Fr. 7o5i
f° 87); Anne, mariée à Pierre Joly, avocat en 1668; Jacob, établi à
Genève (Agnevv II, 80).
Elisabeth Tassin avait deux frères : Ewerte, avocat au Parle-
ment de Paris, et un autre dont le prénom est inconnu. Celui-ci
quitta la France bien avant la Révocation, épousa une hollandaise
de la famille des Silver-Crona, et s'établit à La Haye, où il eut un
fils appelé Abel Tassin d'Allonne, lequel était docteur en droit et
secrétaire de la princesse d'Orange dès 1680. Nous ignorons si Eli-
sabeth et ses frères étaient les enfants du géographe. Il paraît avoir
existé à Paris deux familles Tassin. En effet, Marie Tassin, femme
de Samuel Le Gendre, sieur de La Cour, dont elle eut deux filles :
Elisabeth, mariée à Ezéchiel Le Vasseur, en i665, et Anne, mariée
la même année à Antoine de Montdoré, n'était sans doute pas la
sœur d'Elisabeth; car elle ne figure pas dans le testament d'Abel,
qui institua héritiers d'une partie de sa fortune les enfants de sa
tante Elisabeth (Agnew II, 8o-83).
Ewerte signait, le 24 août 1674, sur les registres de Charenton
comme témoin de l'inhumation d'OljnTipe de Lorme, veuve de
Christophe Justel, conseiller-secrétaire du roi ; en 1680, il donnait à
Jean Rou, partant pour La Haye, une chaude lettre de recomman-
dation pour son neveu Tassin d'Allonne • ; en 1682, il signait en-
core, avec Bernard, sieur de Bouilly, comme lui ancien du quartier
Saint-André-des-Arts, l'acte d'inhumation de Paul Desgoris, sieur
des Cochets^, leur cousin. Tassin habitait la rue du Battoir (partie
occidentale de la rue Serpente actuelle), et la même maison que
l'avocat Jacques Falaiseau, fugitif dès le 10 novembre i685 et frère
de l'ancien qui donna un si déplorable exemple de faiblesse. Quand
la police commença ses visites domiciliaires pour contraindre les
protestants à l'abjuration, Tassin temporisa, promit vaguement, et
ce fut tout ce qu'on put obtenir de lui. Le commissaire Dyeure
écrivait, le 17 novembre, à La Reynie :
' Mémoires de Jean Rou, I, 17C. '^ Voir aux biens des fugitifs la demoi-
selle d'Higory ou Desgoris ou Desgories.
Pasteurs et Anciens. i25
Ce matin, faisant la police de mon quartier, j'ai parlé à M. Tassin, ci-devant
ancien de la R. P. R., lequel m'a témoigné et dit qu'il avait promis d'abjurer;
mais qu'il fallait attendre que Notre Seigneur l'eût éclairé, qu'il fallait penser
à ce qu'on faisait, qu'il était né dans cette religion et qu'un changement ne se
faisait pas sans beaucoup de réflexion (Fr. 7o53, f° 189) .
Trois jours après cette réponse évasive, le même commissaire
remettait à Tassin la lettre de cachet qui l'exilait à Semur en Bour-
gogne, et arrachait à la servante de l'exilé une promesse de réunion
à l'Église. Tassin lui-même réitéra la sienne le lendemain ou le
surlendemain, si bien que Seignelay écrivit le 24 novembre à La
Reynie : «Vous pouvez sans difficulté donner permission au sieur
Tassin, qui a promis de se convertir, de demeurer à Paris» (O* 29).
Le malheureux ancien sut-il s'arrêter sur la pente fatale où il avait
mis le pied? Demeura-t-il à Paris comme Gaucher; alla-t-il un peu
plus tard en exil, comme Janiçon ? Quoi qu'il en soit, il finit cer-
tainement par abjurer; car, le 2 mars 1686, on remit momentané-
ment entre ses mains et entre celles de l'avocat J0I3' sa nièce,
femme de Charles Brunier, détenue au Châtelet pour la R. Au mois
de juin, il demandait encore qu'on la tirât du Châtelet et qu'on la
mît en liberté pour trois mois, s'engageant à la rendre catholique
dans l'intervalle, et à pa3'er 5ooo livres s'il ne pouvait la repré-
senter. La Reynie consulté ne se fia point à cette promesse.
]y[me Brunier fut mise le 8 juillet aux Nouvelles-Catholiques oîi
Tassin eut permission de la voir.
Bien que Tassin n'eût pas d'enfants, le nom ne s'éteignit point
avec lui; en 1767, Louis et Gabriel Tassin, banquiers à Paris et
descendants de nouveaux convertis, obtenaient la permission de
vendre quelques propriétés. A la fin du XVIIP siècle, nous trouvons
un Tassin parmi les parisiens qui s'engagent à verser une somme
annuelle pour la restauration du culte et le traitement des pasteurs
qu'on voulait obtenir : Rabaut, IVIarron et Mestrezat.
XV
LIVRES ET IMPRIMEURS
Souffrant impatiemment la contradiction, le clergé excitait les
juges et les parlements à sévir contre les livres hérétiques; il en fit
même brûler quelques-uns par l'exécuteur de la haute justice: le
Capucin de Du Moulin en 1641, la Disputatio de Snpposito en i658,
la Réplique de Daillé au ministre apostat Cottiby, en 1661; le dis-
cours de Bruguier sur le chant des psaumes, et le Tombeau de la
messe de Derodon, en i663; la Réponse du ministre Tricotet, de
Calais, à Amblat, en 1664; X Abrégé des controverses Aq Drelincourt,
en i665. En vertu d'une déclaration du 2 avril 1666, aucun ouvrage
protestant ne pouvait être imprimé sans l'attestation de deux ou
trois pasteurs et sans l'autorisation du juge du lieu. La déclaration
du 1*="' février 1669 n'exigeait plus la permission du juge; celle du
19 novembre 1670 rétablit cette clause, qui, dans la plupart des
cas, devenait une véritable entrave. Toutefois, en 1671, sur le vu
d'un certificat de Claude et de Daillé, La Reynie donnait le permis
d'imprimer ww^ Méditation et prière du jeûne. ha. version du Nouveau
Testament publiée la même année chez Louis Vendosme, in- 12,
par Daillé fils et Valentin Conrart, fut entièrement supprimée, si
' M. Cil. Read a public; dans le Bulletin (Jean), Joalin (Antoine), Langlois (Claude
(IV, 627) la liste suivante des imprimeurs et Antoine), I.e Bret (Pierre, Thomas et
libraires de Paris; Auvray (Jacques, Pierre Isaac), Le Gusil (Jacques), Lucas (Ktienne
et Nicolas), Bourdin (Nicolas), Bour- et Jacques), Martin (Jean), Mondière
riquant iJean), Célérier (Samuel), Cressé (Melcliior), Perier (Louis et Pierre), Rous-
(Ja:ques). Hallin (Remy et Jacques), Des seau (René), Vendôme (Louis et NicoLis).
Hayes (Pierre), Dodin (Jean et Isaac), Du 11 faut ajouter à cette liste: Berjon
Cloux (Josuéj, Dupin (Nicolas et Charles), (Jean), d'après La France prot., 2» édit., et
Frémont (Edouard), Huct (Jean), Janon plusieurs autres, mentionnés ci-dessous.
Livres et Imprimeurs. 127
nous en croyons la Bibliotheca sacra du P. Le Long'. De même les
planches des Tables chronologiques de Jean Rou, destinées au
Dauphin, furent confisquées en lôyS et l'auteur mis à la Bastille ^.
Le 24 février i535, François \" annulant ses lettres-patentes
du i3 janvier qui abolissaient l'imprimerie comme favorisant
l'hérésie, avait décrété qu'il n'y aurait à Paris que vingt-quatre
imprimeurs, dont douze choisis par lui-même et douze par le Parle-
ment^. A part cette limitation, le commerce de la librairie était
demeuré hbre jusqu'en 1677; à ce moment La Reynie crut néces-
saire de l'organiser, dans le but de réprimer la vente des libelles où
les scandales de la cour étaient malicieusement retracés *. Deux ans
plus tard, à côté d'un brevet accordant le rang de duchesse à
M"^ de Montespan, nous trouvons dans les registres du Secrétariat
un billet du i5 mars, par lequel Seignelay informe La Reynie que
le roi désire «savoir s'il y a à Paris quelques libraires de la R. P.
R. ». Cette curiosité de mauvais augure fut bientôt satisfaite. Six
membres au moins de l'Eglise réformée possédaient des brevets
d'imprimeur-libraires: 1° Samuel Périer, libraire à Charenton^
demeurant à Paris au Palais, en la galerie des prisonniers, au roi
de Suède; 2° Etienne Lucas, libraire demeurant à Paris, rue Char-
tière, près le Puits-Certain, à la Bible d'or; 3" Antoine Cellier,
libraire à Charenton, demeurant à Paris rue delà Harpe, aux Gants
couronnés, près la Rose rouge; 4" la veuve d'Olivier de Varennes^,
libraire à Charenton, demeurant à Paris, cour neuve du Palais '';
6° Pierre Auvray, libraire à Charenton, demeurant à Paris, rue
Saint-Jacques, aux Trois entonnoirs, s'il vivait encore''. Enfin,
parmi les notes que nous devons à l'obligeance de notre collègue
M. Ch. Read, se trouve la suivante: «Gabriel de Tournes, libraire
' Voir l'art. CONRART du Dictionn. cipité la nuit du haut d'une fenêtre
de Moréri et notre Coup-d'œil sur ihist. {Mém. de Rou, I, 217).
du texte d'Olivetan dans la Revue de ' Kn 1649, il demeurait sur le quai de
théol. et de philos, de Lausanne i8Sq. Gévre, à la Caille; en i653 et iG58, proche
2 Mém. de Jean Rou, I, 56. — Son le Pont Saint-Michel, au Sacrifice d'Abra-
crime e'tait d'avoir noté la date où com- ham ; en 1680, la boutique de la veuve
mença la distinction entre l'e'vêque et le e'tait au Palais, proche M. le premier pré-
prêtre, la condamnation du pape Hono- sident, au Sacrifice d'Abraham.
rius I"' comme monothélite, d'avoir attri- ' Il imprimait en 1671 la Méditation et
bue la canonisation d'Irène à son zèle prière du jeûne susmentionnée. Il n'est
pour les images, et indiqué que le célibat point porté comme défunt dans l'acte de
des prêtres ne commença qu'en 1080 baptême du fils que lui donna dans les
(I, 97). premiers jours de juin 1674 Elisabeth van
3 Christie, Dolet, trad. fr., p. 222. Cœuien, sa femme. Son père, nommé
* Pierre Clément, //iii. Je Co/ttr/, II, 353. aussi Pierre, élait mort en 1666, âgé de
' Son mari, mort en 1677, s'était pré- quarante-huit ans.
128 Révocation de l'Édit de Nantes à Pans.
à Paris, inhumé au cimetière Saint-Père le 28 janvier 1681,» non
mentionné par La France protestante.
Bien inférieurs, sous tous les rapports, aux Estienne et aux
De Tournes de Lyon et de Genève, ces parisiens n'avaient que des
établissements peu considérables, et leur situation de fortune ne
paraît pas leur avoir permis d'imprimer la Bible dans le format
in-folio. Les ouvrages qui portent leurs noms sont généralement
d'une médiocre exécution: quand le caractère est beau, le papier est
mauvais; plus souvent l'un et l'autre laissent également à désirer.
Nous ne voyons à citer comme sortant de la médiocrité que le
Nouveau Testament de Cellier i658 in-4°, la Bible in-i6 du même,
i652, déjà moins remarquable, et U Examen de soi-même de Périer,
1682, in-i6. Le plus remarquable est la Réponse de Claude aux deux
traités intitulés la Perpétuité, Cellier, 1668 in-4°.
Le 27 décembre 1680, La Reynie reçut l'ordre d'empêcher le
débit de La Politique du cierge de France, « livre préjudiciable au
service de Sa Majesté » (O* 24), dans lequel Jurieu réfutait les
sophismes de l'intolérance avec une grande modération, et « sans
violer, assurait-il, le respect que l'on doit à un roi, à un grand roi et
à son roi ». Un sermon de Claude sur la sainte cène, V Explication
de la section LUI du Catéchisme, Char., Périer, 1682, in-8" ', eut le
même sort que La Politique du clergé. Toutefois on finit par rendre
à Périer les exemplaires saisis.
Quand Bossuet, oublieux de l'engagement qu'il avait pris de
ne rien publier de sa conférence avec Claude, eut imprimé son
compte rendu, Claude se trouva dégagé du même engagement, et
crut avoir le droit de faire aussi sa confidence au public. Le lieute-
nant-civil ne voulait point lui en donner l'autorisation; mais Bossuet
« la lui fit obtenir, selon E. Benoit, par vanité, comme ne craignant
rien de ce que le ministre pouvait écrire ». L'historien de l'Edit de
Nantes était fort exactement renseigné, ainsi que l'atteste le billet
que Seignelay adressait à M. de Meaux, le 10 avril i683:
' En tête figure l'avertissement suivant: quante-deux pages de ce discours, qui ne
oCe sermon ayant c'tc imprime, à l'insu renferme que quelques lignes d'cxhorta-
de l'auteur, d'une manière peu correcte, tion, sont remplies d'une dialectique sub-
on s'est trouvé comme obligé de le donner tile qui n'ollre aujourd'hui que bien peu
au public, afin au moins qu'il parût re- d'intérêt. La question était capitale alors,
purgé des fautes qui s'y étaient glissées et l'on dut admirer la défense serrée de
et dans une forme plus juste». — l.'ap- l'orateur, son argumentation forte et
probation de Mcsnard est du lo juillet;' presque claire en uu sujet passablement
celle d'Allix, du ii, et le permis d'im- obscur,
primer de La Reynie, du 3o. Les cin-
Livres et Imprimeurs. 129
Le roi m'ordonne de vous écrire pour savoir si vous ne trouverez point
d'inconvénient à permettre au ministre Claude de faire imprimer un livre qu'il
a composé en réponse de celui que vous avez fait sur la conférence que vous
avez eue avec lui en présence de M"" de Duras.
Sur la réponse de Bossuet, La Reynie permit, d'après un ordre
du i'^'' mai, d'imprimer l'ouvrage de Claude. C'est ainsi que parut
la Réponse au livre de M. de Meaux, etc., i683.
Le 19 janvier i685, le commissaire Delamare rendait visite aux
libraires protestants, dans l'espoir de découvrir chez eux des livres
prohibés, c'est-à-dire des ouvrages de controverse venus de l'étran-
ger en contrebande. Son attente fut déçue, il ne trouva, notamment
chez Etienne Lucas, imprimeur et relieur, que 1700 psautiers de
Marot, 400 exemplaires du livre de prières de divers auteurs, 35o
Nouveaux Testaments et une quarantaine de Bibles, en tout 2400
volumes (Fr. 7o5o f° 19). L'apparition de l'arrêt du Conseil du
16 mai, interdisant d'admettre à l'avenir aucun Réformé dans la
corporation des imprimeurs et libraires, ranima le zèle de Dela-
mare, qui recommença aussitôt ses visites domiciliaires. Malgré la
mort d'Antoine Cellier (1681)^ dont le brevet semble être tombé en
déshérence, il restait encore à Paris six imprimeurs huguenots :
1° Etienne Lucas, 2° la veuve de Varennes, 3° la veuve Vendôme,
qui avait succédé à son mari, 4° Duchemin, successeur de son
beau-père Périer', 5° Daniel Hortemel, gendre de Cellier, qui exer-
çait sous le nom et avec le privilège de la veuve Bisquin, de la rue
Gallande, et 6 " la veuve Jacques le Gentil ^. — Louis Lucas, fils
d'Etienne, et Dupin, tenaient aussi boutique de librairie, le premier,
dans la galerie du Palais; le second, rue du Mont-Saint-Hilaire; mais
ils n'avaient, suivant Delamare, que le brevet de relieur. Daniel de
La Martinière vendait aussi des livres huguenots, nous ignorons à
quel titre.
Après avoir fait, du 19 au 21, surtout chez Etienne Lucas, une
ample moisson des ouvrages qu'il recherchait, Delamare s'empressa
d'en envoyer la liste à La Reynie. Voici les titres des prétendus
« libelles » saisis chez la veuve De Varennes :
Suite du miroir de la piété par Flore de Saiute-Foy. A Liège,
chez Pierre Brouard, 1677; un exemplaire.
* Périer n'était retiré des affaires que ^ Dont le mari , demeurant rue des
depuis peu; c'était encore lui qui im- Noyers, proche la place Maubert, avait
primait en i583 la Réponse de Claude au imprimé en 1670 un arrêt du Conseil
'ivre de M. de Meaux. d'État du sj décembre i66q.
i3o Révocation de l'Édii de Nantes à Paris.
Narration véritable dé l'exécrable conspiration du parti papiste
contre la vie de sa sacrée Majesté le gouvernement d' Angleterre et la
religion protestante, suivant la copie de Londres, i6jg; un exem-
plaire.
Le Népotisme de Rome, 1679; un exemplaire en deux tomes.
Intrigues secrètes des cardinaux de la cour de Rome pour par-
venir à la papauté et antres traités curieux et politiques touchant les
dignités de l'Église, 1680 ; un exemplaire.
La Politique du clergé de France. A Cologne, chez Pierre
Marteau, 1681; un exemplaire.
Les lettres sincères d'tm gentilhomme français. Première partie.
A Cologne, par Pierre Marteau, 1681 ; un exemplaire. La seconde
partie ne s'est point trouvée.
Delamare ajoutait:
La veuve De Varennes dit que ce dernier livre lui a été prêté par un de
ses amis. Il est relié en vélin, façon de Hollande. Et à l'égard de tous les
autres livres, qu'ils se sont trouvés dans des paquets d'autres livres qu'elle a
achetés. Si les libraires qui se trouvent saisis de livres défendus pouvaient
alléguer de telles excuses, ou si elles devaient être reçues, il n'y aurait jamais
de faute ni de contravention de leur part; car ils ne tiennent qu'un exemplaire
à la fois de cette sorte de livres. Ils ne s'en chargent qu'à mesure qu'ils les
débitent et ils ne les exposent pas en vue. Tous ceux qui en font le commerce
ont accoutumé de les tenir ainsi séparés et mêlés parmi d'autres livres permis.
Comme la presque totalité des affaires était entre les mains
d'Hortemel et de la veuve de Varennes, c'est à eux que Delamare
en voulait le plus. Il faisait espionner la veuve par le graveur Gil-
bert, logé tout près d'elle; il la dépeignait comme savante dans sa
religion et habile à discuter avec les prêtres qui fréquentaient sa
boutique, dans laquelle venaient de quatre-vingts à cent personnes
chaque jour, en un mot comme une femme dangereuse. Il repré-
sentait Hortemel comme un hollandais très adroit, qui tirait de
Hollande et d'ailleurs «tous les mauvais livres» qu'on y imprimait,
et comme le correspondant suspect d'une infinité de pasteurs
étrangers. Si leurs deux boutiques étaient fermées, écrivait-il, « la
librairie serait purgée des P. R.». Son ambition allait pourtant
plus loin ; car il demandait qu'on les fermât toutes, à l'exception de
celle de la veuve Vendôme, où il n'avait trouvé rien de suspect et
dont le commerce était d'ailleurs presque nul. Outre le délit com-
mun de vente d'ouvrages prohibés, Delamare accusait Duchemin
et Louis Lucas d'exercer sans titre ni privilège, le dernier, sous le
nom de son père ; il accusait Hortemel d'en exploiter un qui ne lui
Livres et Imprimeurs. i3i
appartenait pas et dont le titulaire avait cessé de faire usage pen-
dant une période de treize à quatorze ans; ce qui permettait de le
frapper en vertu de l'arrêt du conseil de l'année 1667. Quant à
Dupin, maître relieur, dont la femme et les filles avaient abjuré, et
qui tenait «sans droit »(?) une boutique dans la cour du temple de
Charenton, Delamare faisait remarquer que la «juste défense» de
tenir cette boutique, pourrait n'être pas inutile à sa conversion
(Fr. 7o5o f° 28). «J'ai visité Dupin, écrivait-il encore. Je n'ai trouvé
chez lui rien de mauvais, pas même des livres de la R. P. R. Je
crois que Dieu fera la grâce à cet homme de se convertir à l'exemple
de sa femme et de ses enfants ».
Animé du même zèle que le commissaire et s'appuyant sur les
contraventions constatées, La Reynie proposa, le 22 mai, au chan-
celier, la stricte exécution de l'article XXI de l'Edit de Nantes ',
c'est-à-dire la suppression des imprimeries et librairies protestantes
de Paris. II ne restait qu'à choisir la voie à prendre, celle de l'appel
au Parlement, ou celle d'un arrêt du conseil (Fr. 7o5o); ce fut
cette dernière qu'on choisit. Non seulement le conseil royal trouva
bon d'étendre à toute la France la mesure proposée pour Paris,
mais foulant aux pieds ce même article XXI qui permettait l'impres-
sion et la vente des livres aux lieux où se célébrait l'exercice, il
ordonna à tous les imprimeurs et libraires protestants de cesser sur
le champ leur commerce. L'arrêt rendu le 9 juillet ne fut imprimé
que le 26, et publié que le 3o. Le 3 août, Delamare informait La
Reynie que, dès le lendemain de la publication de l'arrêt, c'est-à-
dire dès le 3i juillet, les libraires de Paris avaient fermé leurs bou-
tiques. Toutefois ce «féroce idiot», comme l'appelait Eugène Des-
pois, n'était pas encore satisfait. Il demande 1° dans combien de
temps on doit les obliger à se défaire de leurs fonds ; 2° si, en
attendant, on ne pourrait pas les obliger à enlever leurs livres de
leurs boutiques pour les mettre en magasin ; 3° si les relieurs sont
compris dans l'exclusion de l'arrêt ; 4° si les boutiques de libraire
qui sont à Charenton doivent rester dans le même état et avoir la
même liberté de vendre des livres près du temple ; 5" s'il sera per-
mis aux libraires catholiques de vendre les psautiers, prières, ser-
mons et autres livres de la R. P. R. qui ont été tolérés jusqu'à
présent, à condition de mettre ces livres en un même endroit sous
'«Ne pourront les livres concernant l'exercice public de ladite religion est
ladite R. P. R. être imprimés et vendus permis»,
publiquement, qu'es villes et lieux où
i32 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
la clef. — Dans le cas, ajoute-t-il, où l'on ferait quelque défense
aux autres relieurs, il conviendrait de donner toute latitude à
Dupin, dont la famille est convertie depuis deux ans et qui est très
pauvre (Fr. 7052 i° 248). — L'arrêt était formel et ne comportait
point d'exception pour Charenton. Aussi les six libraires, qui avaient
commencé par obéir, présentèrent-ils au roi, le 3i juillet, une
requête dans laquelle ils représentaient que cet arrêt ne les rédui-
sait pas seulement à la mendicité; mais qu'il les obligeait à faire
banqueroute à leurs créanciers (un seul d'entre eux devant plus de
3o 000 livres au sieur Mabre Cramoisy). En conséquence, ils sup-
pliaient Sa Majesté de leur permettre d'exercer leur profession
pendant une année, afin qu'ils pussent débiter leurs marchandises
et payer leurs dettes, et d'enjoindre à leurs créanciers de prendre
des livres en paiement aux conditions accoutumées ; ils demandaient
en outre la permission de vendre leurs meubles et de se retirer hors
de France avec leurs familles au bout de l'année, en emportant ce
qui leur resterait de marchandises (Fr. 21740 i° 64). A cette requête
le roi répondit par l'arrêt du conseil d'Etat du 11 août, « accordant
terme et délai de trois mois aux libraires de la R. P. R. établis à
Paris, pour se défaire de leurs marchandises», nonobstant l'arrêt
du 9 juillet {Ibid., f^ 65 et 67) '.
Feignant de croire que les calomnies des ministres étaient le
seul obstacle à la conversion des protestants, l'assemblée du clergé
réunie extraordinairement pour hâter la Révocation, supplia le roi
de défendre aux ministres non seulement d'écrire contre le catho-
licisme, mais même d'en «parler directement ou indirectement»^; elle
demanda en outre la suppression de tous les ouvrages protestants.
Sachant que qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, ce clergé
sans scrupules espérait qu'on n'entendrait bientôt plus que la cloche
romaine et que tout deviendrait catholique, de gré ou de force.
Un édit du mois d'août fit droit aux demandes de l'assemblée^, et
défendit d'imprimer, vendre ou débiter d'autres livres protestants
que la «profession de foi, les prières et les règles ordinaires de la
discipline ». En enregistrant cet édit le 25, le Parlement invita l'ar-
chevêque de Paris à dresser le catalogue des ouvrages qui devaient
' La copie de ces deux pièces nous a De Bezons recevait l'ordre de s'informer
été communiquée par M. N. Weiss. quel était le Moucheron d'Orléans sous
' Nota, dit Benoit, qu'il ne restait plus lequel venaient d'iJtre soutenues deux
vingt Lg'ises où l'on eût le droit de tlièses renouvelant la philosophie nouvelle
prêcher. que le roi avait défendu d'enseigner
' Descaries n'était pas mieux traité que (O' 20).
le protestantisme: le 9 juillet, l'intendant
Livres et Imprimeurs. i33
être saisis. M. de Harlay en désigna plus de cinq cent vingt-cinq,
en tète desquels il plaça la Bible et le Nouveau Testament de la
traduction des ministres avec leurs annotations'; puis venaient les
écrits de Calvin, Bèze, Du Plessis-Mornay, Du Moulin, Am3frault,
Blondel, Mestrezat, Daillé, Drelincourt, Rivet, Jurieu, des traités
de Luther, de Bucer, Mélanchton, Œcolampade, Sleidan, la Confes-
sion de foi chrétienne faite et déclarée en l'Eglise française de Stras-
bourg, par Jean Garnier, X Histoire des persécutions et martyrs de
l'Eglise de Paris depuis l'an ijjj jusqu'au temps de Charles IX,
etc., etc. Les psaumes de Marot étaient compris dans les Bibles et
Nouveaux Testaments, puisque le tout se reliait ensemble. A ce
catalogue était annexé un mandement dont le paragraphe qui suit
fera suffisamment connaître l'esprit:
L'Église qui de tout temps a condamné les hérésies, a toujours compris
dans leur condamnation les mauvais livres qui les soutenaient; et non seule-
ment elle a puni par censures ceux qui les liraient ou les retiendraient, mais
encore elle a eu recours à l'autorité des princes chrétiens pour en arrêter
l'impiété. Constantin ordonna qu'on fit brûler les livres des Ariens; Théodose,
ceux des Nestoriens, etc.
Le 6 septembre, le Parlement rendit un arrêt ordonnant la
suppression de ces livres, et enjoignant à tous les officiers de police
de les rechercher soigneusement «tant chez les imprimeurs et
libraires que dans les maisons des ministres et anciens ». Restaient
les particuliers. Le parlement n'avait point osé ordonner la violation
de leur domicile, comme semblait l'y inviter le mandement archiépis-
copal; toutefois la recherche ne tarda pas à devenir universelle,
même à Paris, où la police montra bientôt qu'elle était entièrement
dégagée des préjugés parlementaires. — Le 27 septembre, La
Re3^nie ordonnait aux commissaires Nicolas Delamare et Claude
Lepage, de se rendre le lendemain à Charenton pour y saisir les
ouvrages prohibés, et de ne partir que l'après-midi, c'est-à-dire
après la publication de l'arrêt. Le 28 au matin, les autres commis-
saires reçurent l'ordre dé faire sur-le-champ perquisition chez les
ministres et les anciens, « sans éclat et avec toute la douceur et
l'honnêteté possible » (Fr. 7o5o f ' 100), en se faisant accompagner
d'un huissier « pour plus de décence et même pour faciliter la
visite». Ils devaient dresser procès-verbal dans chaque maison,
qu'il s'y trouvât ou non des ouvrages huguenots '.
• En revanche Rabelais n'était pas dé- ' Outre la chanson antiprotestante sai-
fendu. sie le 26 juin i685 {voir t. I, 556), il semble
i34 Révocation de tÉdit de Nantes à Paris.
Camus et Picard, commissaires du quartier de la place Mau-
bert, se présentèrent chez le pasteur Mesnard; il leur dit que, ayant
eu connaissance de l'édit du roi, du mandement de l'archevêque et
de l'arrêt du parlement, il avait confié tous ses livres défendus à
son frère, parti avec la permission du roi, pour se rendre en Dane-
mark, où il était appelé en qualité de ministre de la reine. Il ne se
trouva dans son cabinet que des ouvrages autorisés: les Conciles
du P. Labe en dix-huit vol., Saint- Augustin en dix vol., Saint-Cyrille
d'Alexandrie en sept vol., Justin Martyr en un vol., les histoires de
l'Église d'Eusèbe et de Socrate en trois vol., Saint-Cyprien en un
vol., Tertullien en un vol., huit volumes in-f° des Pères de l'Église,
vingt volumes des historiens grecs et latins, Bellarmin en trois
volumes, douze volumes de dictionnaires en plusieurs langues,
vingt volumes de commentateurs catholiques, cent volumes d'au-
teurs classiques, et cent volumes in-4° d'histoire, de critique et
d'humanités. Chez Claude, rue de Seine, les commissaires Gazon
et Dyeure ne saisirent que quatre ouvrages, restant de la biblio-
thèque qu'il avait envoyée à son fils. Chez Allix, rue Neuve-Saint-
Eustache, les commissaires Fleury et Gourby ne trouvèrent rien à
saisir, le ministre ayant envoyé en Angleterre ceux de ses livres
qui figuraient au catalogue dressé par l'archevêque. Le commissaire
Camuzet, du quartier Saint-Denis, ne saisit que neuf ouvrages chez
Gilbert, toujours absent, et apprit de la femme du ministre que sa
bibliothèque était restée à Melle, entre les mains de son fils, qui lui
avait succédé dans cette Église. Les infirmités de Daillé, qui
demeurait dans le même appartement que Joseph Falaiseau, son
beau-père, l'ayant obligé à la retraite, il s'était défait d'une partie
de ses livres ' ; aussi le commissaire Poiret, du quartier SainteOppor-
qu'un autre ouvrage catholique ait égale- l'exécuter. Je travaillerai aussi avec M.
ment eu l'honneur de la suppression: Lepage à nettoyer délivres le quai Pelle-
Le pèlerinage du petit troupeau de Paris lier».
à Cliarcntoii &u\v\ diVInstructioii de la fille • Cinq ballots ou caisses contenant une
de Calvin dcmasquée par le sieur de Ros- partie de la bibliothèque de Daillé, que
tagny, ib85, pet. in-8°. On voyait dans son beau-père essaya de lui expédier au
ce dernier la figure symbolique de Bèze, mois d'août i(i86, furent saisis par le
accompagnée d'un commentaire ironique, commissaire Gallerand, et le roi en or-
et de plusieures pièces de vers adressées donna la confiscation (O' 3o et Fr. 7o53,
à Monginot, à M"» et à M' de La Force, f" 47Ô). Notons encore un détail caracté-
etc. (Voir Bullet., iSgS, p. 77). C'est ristique dans la lettre de Claude du 14
au sujet de CCS deux ouvrages que Delà- septembre ii)85: «Il y a quelqu'un qui
marc écrivait à l-a Reynie le 3o sep- se fait de fête de m'envoyer les Nouvelles
tembre: «J'ai reçu l'arrct du conseil de la rcpubliq. des lettres par le courrier.
que vous m'avez fait l'honneur de m'en- Je vous prie de tâcher de découvrir qui
voyer, je ne manquerai pas demain de c'est et de le faire cesser; car en voilà
Livres et Imprimeurs. i35
tune, ne trouva-t-il chez lui rien de prohibé, et nota seulement une
trentaine d'ouvrages que le pasteur promit de représenter au
besoin, entre autres, trois éditions de la Bible hébraïque de Robert
Estienne, une Bible hébraïque de Plantin, une de Bresse (Brescia)
1494, le Talmnd bahilonicnm en 12 vol. in-folio, des Commentaires
rabbiniques sur l'Ecriture sainte en 8 vol. in-folio, et La grande
critique de la Bible, in-folio (Fr. 21740). Le nom de Charles Ber-
theau ne figurant pas dans les procès-verbaux des commis-
saires, il y a lieu de penser que celui-ci était déjà parti pour
Londres.
La police saisit quelques volumes chez les anciens Masclary,
Falaiseau, Beauchamp, Tassin, Aufrère; une Bible, un Nouveau
Testament et un psautier chez Amonnet; la Bible, un psautier et
un ouvrage de Buchanam chez le marchand de bois Girardot qui
possédait des auteurs latins et français; deux vieilles Bibles chez
Bezard; mais elle ne trouva rien à enlever chez Gervaise, Girard,
Janiçon, La Bastide, Papillon, Gaucher, Le Coq, Lardeau, Conrart,
Bouilly, Grostête et De Massanes. La plupart déclarèrent avoir
envoyé leurs livres condamnés à l'étranger: Papillon, en Hollande;
Girard, chez sa nièce Carteret, à l'île de Jersey. Gaucher dit s'en
être défait en faveur de son gendre passé en Angleterre. Gervaise
affirma les avoir fait enlever et ne savoir où on les avait trans-
portés. Massanes prétendit les avoir donnés à son fils, habitant la
même maison que lui; comme le commissaire voulait aller chez le
fils, Massanes répliqua que celui-ci était absent, et que l'arrêt ne
concernait que les pasteurs et les anciens. L'avocat Paul de Toulieu
et Vincent Favin, originaire de Lj^on, qu'on prit à tort pour des
anciens, reçurent aussi la visite des commissaires, qui saisirent cinq
volumes chez le dernier. En revanche, on oublia de perquisitionner
chez les anciens Des Marchais, Rozemont et De Béringhen. La
police commit encore une autre erreur: ignorant que Robethon
avait changé de quartier, elle l'alla demander à la maison qu'il avait
quittée, et ne trouva rien à saisir dans son nouveau logement, les
livres condamnés ayant été remis à son frère qui les avait envoyés
en Hollande et était parti en cour pour solliciter la permission
d'aller les rejoindre (Fr. 21780 f""" 96-123).
Il y avait à Charenton, dans la salle du consistoire, une biblio-
thèque remarquable, dont chaque ouvrage était inscrit au catalogue
assez pour me faire une grosse affaire, un livre qu'il faut que je jette au feu dès
sans compter que je ne suis pas assez que je l'ai reçu»,
riche pour payer un écu de poit pour
i36 Révocation de l'Èdit de Nantes à Paris.
avec le nom du donateur; voici un fragment de cette curieuse
pièce •:
Fin de l'année i525. Les Centuries de Magdebotirg, en 8 vol.,
in-f", ont été données par M. Malleray, avocat à Poitiers.
Calvin, en 8 vol. in-f'', par M. de Saint-Rauy.
Luther, en 8 vol. in-f".
Melanchthon, en 4 vol. in-f", par M. De Netz, auditeur des
comptes et ancien de cette Eglise.
Saint-Jérôme, en 4 vol. in-f', par M. Du Tems, trésorier de
l'extraordinaire des guerres à Metz, Toul et Verdun.
Saint- Augustin, en 5 vol. in-f°, par M. Arnauld, conseiller du
roi et contrôleur-général des restes.
Les Conciles, de l'impression de Cologne, en 5 vol. in-f°, par
M. Lhoste, sieur de Montfermeil, conseiller et secrétaire du roi.
Les Conciles, de l'impression de Rome^ en 4 vol. in-f", par
Messire Henry de Chivray, marquis de La Barre.
Les Annales de Baronius, en i3 vol., par Messire Gilles de
Maupeou, intendant et contrôleur-général des finances.
Saint-Chrysostôme, en 10 vol., par Messire Ciiarles de Harlay,
baron de Dolot.
Les Œuvr es de Philippe de Mornay, en i3 vol. divers, par
M. Marbault, conseiller et secrétaire du roi et ancien de cette
Église.
Les Œuvres du cardinal Du Perron, en 4 vol. in-f°, par M. Mar-
tineau, sieur du Perron.
Les Œuvres de François Hotnian, en 3 vol. in-f'', par M. de
Villiers-Hotman, fils aîné de l'auteur.
Les Œuvres de Charnier, en 4 vol. in-f°, par M. de Montmartin,
député-général.
La Bibliothèque des Pères, en 9 vol. in-f", par Messire Henri de
Clermont d'Amboise, marquis de Gallerande, député-général.
La Bible avec la glose ordinaire (sic) et les pastilles de Nicolas
de Lyra, par Messire François Vallée, sieur de Chenailles, conseiller
du roi, etc.
La grande Bible royale d'Anvers, en 8 vol. in-f", par M. Hé-
rouard, conseiller du roi et contrôleur-général des fermes de
France (hébreu, chaldaïque, grec et latin).
Une Bible latine, de l'impression de Plantin, en 5 vol. in-24,
par M. Chevalier, secrétaire de la chambre du roi.
' B. N., Saint-Victor, 818 in-4».
Livres et Imprimeurs. 187
Les Œuvres d'Erasme, en 9 vol., par M"^ Le Roy.
Salmeron, en 7 vol. in-f°, par M. Du Bordage.
Nomocanon Photii, in-4°. — Codex canomim Ecclesiœ universœ,
in-8°. — Canones Ecclesiœ africanœ, in-S", par M. Justel, conseiller
et secrétaire du roi.
Messire Louis de Champagne, comte de La Suze, a fait pré-
sent de 180 fr., dont on a acheté 22 vol. in-4", qui sont pour la
plupart des P. de l'Eglise.
Messire François de Roye de La Rochefoucauld, comte de
Rouc}^, a donné i5o fr., dont on a acheté etc.
Messire Jean-Anthoine de Saint-Simon, marquis de Courtomer,
colonel d'un régiment et lieutenant-général des troupes françaises
en Hollande, a donné 44 fr. dont etc.
Messire Gédéon de Bœtzeller et Asperen, baron de Langue-
rach et du Saint-Empire, ambassadeur ordinaire des Etats-Géné-
raux des Provinces-Unies... a donné 70 fr. dont etc.
M. de Launay, sieur de La Mothe, conseiller et secrétaire du
roi et ancien de cette Eglise a donné sa Paraphrase et Ex-
position sur l' Ecclésiaste et sur le prophète Daniel, de plus 80 fr.
dont etc.
M. le duc de Lennox a donné 200 livres etc.
Au mois de juin 1684, 200 fr. donnés par Messire Russel, comte
de Bethfort.
Ambroise Hubert, bourgeois de Paris, décédé le 26 juillet 1684,
lègue par testament une assez bonne collection de livres, huguenots
principalement.
Le 2 octobre 1684, donné par M. De Jousse le livre de M. Du
Plessis, intitulé: Le mystère d'iniquité, in-f°, relié en vélin.
8 janvier i685, Messire Guy de Morogue, sieur d'Hercourt,
donne la Bibliothèque historiale de Nicolas Vignier, 8 vol. in-f";
\ Histoire ecclésiastique du même, i vol. in-f".
M. Thomas Craven, gentilhomme anglais donne 100 fr. dont on
achète 10 classiques, Hérodote, Xénophon, Polybe.
M. le comte de Devonshire, donne 200 fr., dont etc.
M. de Rambouillet, conseiller et secrétaire du roi, donne 3oo fr.
dont etc.
M. Sarrazin, docteur en médecine, donne 12 vol. in-f" d'ou-
vrages divers.
M. Calliste Meunier lègue à la bibliothèque 200 écus etc.
Les dons mentionnés sautent de i685 à 1654, puis à 1664.
Les œuvres de Grotius et celles de Vossius manquaient ; mais non
i38 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
X Histoire du concile de Trente traduite par le catholique Amelot de
La Houssaye.
Quand les commissaires arrivèrent à Charenton, cette biblio-
thèque avait disparu. Claude l'avait envoyée, aussi bien que la
sienne, à son fils, pasteur à La Haye'; après la mort de celui-ci
(1695), elle passa aux mains du réfug-ié Théodore de Béringhen, et
fut confiée vers 1710 au petit-fils de l'illustre pasteur. Dans la
chambre des méditations, adjacente à celle du consistoire, Delamare
et Lepage ne trouvèrent qu'une Bible fi-ançaise in-f°, une Bible
grecque et latine et deux Nouveaux Testaments en fi-ançais in-4°,
et sur tous ces livres des notes de leurs auteurs. Cependant le con-
sistoire résolut de demander la restitution de ces quatre ouvrages
et peut-être aussi de ceux qu'on avait emportés de chez Claude et
de chez Gilbert. Le commissaire qui assistait aux séances, M. de
Chenevière, s'empressa d'en informer un secrétaire d'Etat, qui lui
fit écrire le 2 octobre :
Pour réponse à vo^re lettre du Sa' septembre dernier, je dois vous dire
que vous ne devez point faire difficulté de signer la première délibération qui
a été faite par le consistoire de Cliarenton, au sujet de la demande qu'ils
veulent faire au roi de leur laisser l'usage des livres servant à l'exercice de
leur religion qui leur ont été saisis.
Il y avait dans la cour du temple dix échoppes de libraires,
quatre à droite de l'entrée tournée vers Paris, et six à gauche ;
elles bordaient donc une sorte de petite rue aboutissant à la porte
principale. La première boutique à main droite et la plus considé-
rable, était occupée par la veuve De Varennes; la deuxième, appar-
tenant à Jacques De Varennes (frère d'Olivier), passé à l'étranger
depuis quatre ans, était vide; la troisième était celle d'Etienne
Lucas ; la quatrième, celle de la veuve Vendôme. La première à
gauche en entrant dans la cour appartenait à Louis Lucas; la
seconde, à Charles Dupin ; la troisième, à Daniel Hortemel ; la
quatrième, à Samuel Périer; la cinquième, à Daniel de la Marti-
nière; la sixième, à Daniel Du Chemin. Delamare et Lepage firent
transporter les livres qu'ils y trouvèrent dans la salle du consistoire,
sur la porte de laquelle ils apposèrent leur sceau, et ils revinrent le
lendemain, samedi 29, pour en dresser le catalogue. La plupart de
ces livres était reliés. Les neuf échoppes ne contenaient que cent-dix
• Les pasteurs de Rouen n'ayant pas jésuites. Il en fut de mC'me de celle d'An-
cu la même précaution, leur belle biblio- cilion.
thèque de Quevilly devint la proie des
Livres et Imprimeurs. iSg
ouvrages formant deux-cent-huit volumes. Ils furent laissés à la
garde de Neveu jusqu'au 26 octobre. Delamare ne les enleva que la
veille de l'achèvement de la destruction du temple, et ne les fit
transporter que le i5 novembre à la chambre syndicale des libraires.
— Le 29 décembre, averti que Daniel Duchemin, «soi-disant encore
de la R. P. R.», continuait à tenir boutique rue de Bàville, Dela-
mare s'y rendit et ne trouva que Marguerite Périer, femme du
libraire. Il saisit environ cent-cinquante volumes, qui allèrent
rejoindre les autres à la chambre syndicale. Sur la réquisition de
M. Robert, procureur du roi, en date du 3 août 1686, La Reynie fit
mettre le tout au pilon le 20 février 1687 (Fr. 21740 f° 124).
En somme, on ne saisit à Paris chez les pasteurs et les anciens
et «dans leur chambre à Charenton», qu'une trentaine d'ouvrages, et
chez les libraires, tant à Paris qu'à Charenton, que moins de mille
volumes (Fr. 7o5o f° 86), chiffre presque dérisoire, qui donne à sup-
poser que les libraires étaient sur leurs gardes et avaient fait dis-
paraître la plus grande partie de ce qu'ils avaient en magasin ^ Les
Bibles confisquées furent assez nombreuses, en dépit de la recom-
mandation de La Reynie : «Prendre garde de ne pas se méprendre
sur le fait des Bibles, et de n'en saisir aucune que celles qui sont
marquées dans le catalogue, surtout à Charenton ; car il faut ôter le
prétexte à ces gens-là de dire, comme ils font, qu'on leur ôte des
mains l'Écriture sainte» (Fr. 21740 f'' 117). Aussi Delamare crut-il
devoir expliquer à son supérieur pourquoi il s'était emparé de
quelques ouvrages non inscrits au catalogue :
L'exemple d'un vous fera juger, Monsieur, où était la difficulté. Il est fait
mention dans le catalogue des Bibles et Nouveaux Testaments de la version
des ministres avec leurs annotations : nous avons trouvé que, dans les Bibles
et Nouveaux Testaments in-f'' et in-4'>, ces annotations y sont à la marge, et que
dans les In-S» et les in-12 de la même version, il n'y a point d'annotations;
mais il y a des préfaces sur chaque livre et des sommaires sur chaque chapitre
(Fr. 735o, fJ 94).
Nous avons cru, poursuit-il, que ces livres étaient compris dans
l'article, et que le mot annotations embrassait les sommaires et
préfaces aussi bien que les notes marginales.
Un mot maintenant sur les imprimeurs eux-mêmes.
' Delamare écrit à La Reynie, le 5 oc- nuit du mercredi au jeudi précédent (Fr.
tobre, que la veuve de Varennes a fait 7o52, f» 3i3;.
enlever des livres de chez elle dans la
140 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Du mariage de Nicolas Dupin, imprimeur, et de Charlotte
Hamelin (1626), étaient nés: Susanne (1628), Louise (i633), Nicolas
(1634) et Charles (lôSy). Celui-ci prenait aussi la qualification d'im-
primeur-libraire lorsqu'il épousa en i663 Esther de La Bourde ; on
ne lui donnait plus que celle de libraire en 1674, lors du baptême
de son fils Jacques-Daniel, dont la naissance, précédée de celle
d'Anne (1669), d'Elisabeth (1673), fut suivie de celle de Madelaine
(1677) et de Susanne (1681). Ses affaires paraissent n'avoir pas
prospéré. Profitant de la gêne dans laquelle elle se trouvait, les
convertisseurs entourèrent Esther de La Bourde, femme sans
caractère, qui se laissa séduire par leurs promesses et abjura le
29 mai i683. Le mari fort irrité la rudoya, et quand ses deux filles
aînées, qu'on avait mises avec la troisième aux Nouvelles-Catho-
liques, en sortirent après avoir aussi abjuré, il refusa de les
recevoir. Une famille désunie, troublée ; une mère et quatre filles
(on ne trouve aucune trace du garçon) dans la plus «grande
misère », tel était le résultat obtenu par les convertisseurs. Dela-
mare intervint auprès de La Reynie pour qu'on mît en apprentis-
sage Anne et Elisabeth. Le 22 mai i685, ce commissaire invitait
La Reynie à défendre à Dupin de continuer à vendre des livres à
Charenton, sous prétexte qu'il n'avait qu'un brevet de relieur, et
dans l'espoir clairement exprimé que la juste défense de tenir
boutique ne serait pas inutile à sa conversion (Fr. 7o5o). Le même
commissaire se faisait illusion sur les sentiments du malheureux
Dupin lorsqu'il écrivait le quinze octobre : « Dupin, après un an
d'hésitation est venu aujourd'hui demander d'être instruit »
(Fr. 7062 f^ 33o). Menacé de la prison, privé de son gagne-pain, en
proie à la misère et à la terreur, Charles Dupin ne céda cependant
que quand il fut à peu près impossible de faire autrement. Il abjura
en l'église Saint-Louis de la rue Saint-Antoine, et le 26 octobre,
c'est-à-dire quelques jours après son abjuration, on saisit des livres
hérétiques chez ce prétendu nouveau converti (Fr. 70.52 f° 253). Le
roi avait promis de payer la pension de Susanne, âgée de quatre
ans, lorsqu'on la mit à l'Union chrétienne de la rue Saint-Denis en
i685-, mais cette promesse étant demeurée sans effet, les dames de
Saint-Chaumont parlaient en 1687 de mettre cette enfant dehors
(Fr. 7o52 f" 6). — Nous ignorons qui étaient Paul Dupin et sa femme
Charlotte, naturalisés à Londres en 1684, de même que Paul,
Caroline et Marie Dupin, naturalisés au même lieu en 1687 (Agnew,
III 38, 43), et Marthe assistée à Londres en 1708.
Se trouvant embarrassé dans ses affaires, l'un des fils d'Antoine
Livres et Imprimeurs. 141
Cellier, Antoine, marchand mercier, feignit d'abjurer, dès 1682, un
an avant M™"" Dupin; il invoqua contre ses créanciers l'arrêt du
18 novembre 1689, qui donnait un délai de trois ans aux nouveaux
convertis pour payer leurs dettes sans pouvoir être poursuivis.
Quand le délai fut sur le point d'expirer, Cellier s'enfuit, laissant à
sa seconde femme deux enfants, Etienne et Antoine, qu'il avait eus
de la première, et dont l'aîné n'était âgé que de quatre ans. Dela-
mare écrivait le 20 septembre i685 :
La femme d'Antoine Cellier, âgée de vingt-deux ans, est fort opiniâtre et
la dernière à convertir de la famille de M"" de Loches; je lui en ai parlé
plusieurs fois, elle m'a toujours opposé le désordre oîi était tombé son mari
après sa conversion, qu'elle croit en être la cause (Fr. 7C62, f» 344).
Le 25, il proposait à La Reynie d'enlever les deux enfants à
cette fervente huguenote. L'enlèvement eut lieu peu après, en vertu
de la lettre de cachet que voici :
De par le roi il est ordonné à de conduire à l'hôpital de la Pitié
sept enfants danois et deux enfants du nommé Cellier, qui lui seront indiqués
par le sieiu- de La Reynie. Fait à Fontainebleau le deuxième jour du mois
d'octobre i635.
Louis (Fr. 7o5o, f" i3i).
La femme de Claude Cellier, l'un des trois frères d'Antoine, se
réfugia en Angleterre avec un enfant; tous deux étaient assistés à
Londres en 1702 {Fr.pr.).
Nos documents ne nous apprennent que bien peu de chose
sur la veuve Vendôme. Elle s'appelait Susanne Parmentier et était
veuve du libraire Jacques Auvray, lorsque Louis Vendôme, âgé de
vingt-neuf ans, l'avait épousée en lôSy (Voir La Fr. pr.). On a vu
plus haut qu'elle faisait fort peu d'affaires à l'approche de la Révo-
cation. C'était, dit Delamare, « une pauvre femme et sans consé-
quence ». Mais elle était zélée pour les bonnes oeuvres. Au mois de
mars i685, elle fut dénoncée comme faisant des quêtes pour plu-
sieurs ministres de la province qui se trouvaient à Paris dénués de
tout; et au mois d'avril, comme chargée de faire conduire à
Charenton les malades pauvres dans une sorte d'hôpital clandestin
qu'on avait organisé dans l'enceinte du temple, et oh il s'en
trouvait déjà quelques-uns, outre sept à huit ministres des temples
abattus que le consistoire entretenait momentanément en cet
endroit (Fr. 7052 f°= 819 et 879).
Après la Révocation, le nom de Daniel Hortemel apparaît
142 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
pour la première fois dans les papiers de la police, à l'occasion de
Marguerite Pottet, fille âgée de cinquante ans qui demeurait chez
lui et résista vaillamment aux convertisseurs de tout ordre. Elle fut
mandée le 12 janvier 1686 chez le procureur-général pour y signer
la profession de foi, ainsi qu'elle le lui avait promis (Fr. yoSi f°= 85
et 87). Nous savons d'ailleurs que, pour conserver son privilège, ce
nouveau converti crut devoir faire preuve de zèle en imprimant la
Réponse à tin écrit intitulé : Lettre pastorale aux protestants de
France tombés par la force des tourments (rue de la Harpe, au
Mecenas), 1686 in-4° (B. du prot, n° 774 in-4°). Le premier moment
de stupeur passée, Hortemel revint à ses anciennes convictions et
fut bientôt dénoncé en haut lieu. Seignelay écrivait à La Reynie
le 3 novembre 1689 : «Je vous envoie un mémoire donné contre
Hortemel, libraire, et un autre sur des assemblées de nouveaux
catholiques» (O' 33). Cependant son privilège ne lui fut pas retiré,
il passa même aux mains de sa veuve, ainsi que nous l'apprend
V Histoire de l'abbaye de Port Royal ^: «En exécution de l'arrêt du
12 janvier 1710, qui ordonnait la démolition de Port-Royal,
M. D'Argenson voulut faire une première destruction du monastère
d'un autre genre, en supprimant les estampes qui le représentaient.
Une demoiselle nommée Hortemels avait gravé en six petites
estampes en taille douce, le chœur des religieuses, le chapitre, la
clôture, le réfectoire et une vue de tous les bâtiments ensemble.
Le magistrat qui le sut, envoya le i3 mai 1710 saisir toutes les
estampes avec les planches. La police s'introduisit chez la veuve
Hortemels, marchande-libraire, mère de la demoiselle, sous prétexte
d'y chercher des dessins pour des toiles peintes, et monta à la
chambre de la fille de cette veuve. Elle y trouva et y saisit ce
qu'elle cherchait. La mère alla solliciter chez M. D'Argenson
quelque indulgence pour sa fille et pour la marchandise. Le
magistrat lui répondit que Sa Majesté ayant ordonné la démolition
du monastère, il ne convenait pas de le représenter en estampes.
La mère lui représenta que ces estampes étaient faites avant
l'ordonnance du roi. «N'importe, répliqua-t-il, elles doivent être
supprimées. Est-ce que l'on souffrirait qu'il se fit des estampes du
temple de Charenton, depuis que le roi l'a fait démolir»? La mère
fut obligée de s'en retourner avec cette étrange comparaison.
Cependant quelque temps après il fit rendre les estampes à la jeune
Hortemels, et lui fit même donner quelque dédommagement de la
' Col., 1752, in-i2, ni, 216.
Livres et Imprimeurs. 148
perte qu'il avait pu lui causer en les lui faisant enlever ». La mère
éditait en 1712 l'ouvrage suivant, sans doute œuvre d'un
janséniste : Les Psaumes eu forvie de prières. Nouvelle édition, in-12.
On connaît trois générations de Lucas imprimeurs-libraires à
Paris, à partir de Jacques, né en i582 et mort en i635. Marie
Dussy, sa première femme, lui donna: Etienne ( ), Charles (1617),
et il se remaria en i632 à Marie Houppeville. — Du mariage
d'Etienne, imprimeur, et de Geneviève, fille de Charles Mallet,
imprimeur, et de Geneviève Geoffroy (1644) étaient nés: Pierre
(1648), Jacques (1649), Claude (i65i\ mort à l'âge de quatre ans,
Louis (i656), Susanne, mariée en 1678 à Philippe Eudelin, joaillier.
Etienne épousa en secondes noces Claudine de Bracque (1671). —
Louis, marié en i683 à Judith La Martinière, sœur d'un libraire de
Caen, en eut, avant la clôture des registres de Charenton : Etienne
(1684) et Suzanne (i685). — Catherine Lucas, mise aux Nouvelles-
Catholiques le 19 janvier i683, était sans doute nièce de Louis. —
Parmi les avis donnés au roi dans la seconde moitié de l'année 1686,
figure le suivant:
Il y a un nommé Lucas dans la rue Saint-Denis qui tenait auparavant
boutique au Palais '. Cet homme vend La Balance du sanctuaire , Les Plaintes
des protestants [de Claude] et la Prophclie de Jurieu. La veuve de Varennes
qui tient [lisez : tenait] boutique au Palais, vend les mêmes livres (Fr. 7050,
f» 246J.
Une lettre adressée à La Re3-nie le 10 janvier 1687, dénonce
encore Lucas comme détenteur d'ouvrages prohibés:
Sa Majesté est informée que le nommé Lucas [ex-] libraire à Paris fait
relier un grand nombre des psaumes de Marot; elle m'ordonne de vous écrire
que vous fassiez visiter chez lui, afin que vous fassiez saisir ce qui se trouvera
de ces livres (O ^ 3i).
Delamare se rendit, le 14, rue Chartière ; il y saisit et mit sous
scellé i665 volumes, dont les trois quarts étaient des Psautiers.
Interrogé sur la provenance de ces ouvrages, Etienne Lucas ré-
pondit qu'ils faisaient partie du fonds qu'il possédait lorsque le
commerce des livres huguenots était permis, et qu'on lui en avait
déjà enlevé une partie à Charenton. Il ajouta que, si on confisquait
le reste, sa famille serait entièrement ruinée, n'ayant aucun autre
moyen de subsistance; que, depuis sa réunion à l'Eglise, « il n'avait
1 Cette dénonciation paraît avoir été domicile de Lucas; car celui-ci était en-
inexacte en ce qui concernait le double core rue Chartière en 1687.
144 Révocation de C Edit de Nantes à Paris.
garde de faire aucun débit en France, contre sa conscience et les
défenses de Sa Majesté; mais qu'il se disposait à les envoyer en
Angleterre,... et qu'il espérait qu'on ne lui refuserait point cette
permission, accordée aux autres libraires, ses confrères, qui avaient
été comme lui de la R. P. R. et qui avaient fait leur réunion »
(Fr. 21740 f" 129). L'autorisation demandée par le nouveau con-
verti semble lui avoir été accordée ; car, le 28 avril suivant, Lucas
prenait l'engagement d'envoyer les ballots à la douane oi^i ils
seraient visités et plombés pour sortir du royaume (f° i3o). Un
nombre assez considérable d'ouvrages huguenots avait donc
échappé aux recherches réitérées de l'année i685, et l'on verra
tout à l'heure que, depuis la Révocation, il en était venu d'autres
de l'étranger.
La maison Périer était presque aussi ancienne que celle des
Lucas. Louis Périer, fils de feu Pierre, tabellion à Chàteauneuf en
Thimerais, était déjà libraire lorsqu'il épousa en 1627 Anne, fille de
Nicolas Bourdin, libraire', qui lui donna: Nicolas (1628) et Paul
(1682). Les extraits des registres de Charenton, très probablement
incomplets, ne mentionnent que ces deux enfants. Samuel, que ces
registres appellent Pierre, avait épousé Jeanne Leclerc, dont il eut
au moins une fille nommée Marguerite, mariée à Samuel Duchemin
en 1678, et qui lui donna : Samuel (1679), Elisabeth (1684). Samuel
Périer vivait encore à la Révocation et fut au nombre de ceux qui
n'obéirent pas aussitôt qu'ils eurent reçu l'ordre d'abjurer. Nous le
trouvons parmi les chefs de famille auxquels le commissaire Labbé
enjoignait de se rendre le 24 décembre i685, à dix heures du matin,
à l'hôtel de La Reynie, rue du Bouloi (Fr. 7o5i f" 188). Au mois de
mars 1686, une de ses filles, qui demeurait avec lui et leur parente
Anne-Marie Vincent, rue de la Calandre, fit une tentative d'évasion,
en compagnie de cette parente et de plusieurs autres personnes
(voir Godin). Ne pouvant dépasser Maubeuge, une partie des fugi-
tifs revint à Paris, l'autre fut arrêtée. Au mois d'août de la même
année, l'exempt Desgrez donnait avis que Duchemin, libraire de la
cour, Lamoignon, et sa femme, cherchaient à leur tour à s'enfuir
(Fr. 7o5o f° 258 et 7o53 f° 201). Daniel Duchemin fut naturalisé
anglais en lôgS (Agnew, III, 54); il imprimait à Londres en 1700
les Sermons sur la paix de Chariot {Fr.pr., 2." édit., IV, 61).
L'imprimerie et la librairie des De Varennes datait comme
celle des Périer et des Lucas du commencement du XVIP siècle
' Bourdin a iniprimiî le Psautier de Marot, à Charenton 1612, in-8o.
Livres et Imprimeurs. 140
(voir La Fr. pr.). — Après la fermeture de sa boutique, la veuve
De Varennes continua de recevoir un grand nombre de visites que
la police jugeait suspectes, ainsi qu'il résulte du billet que Dela-
mare adressait à La Reynie le 5 octobre i685:
Gilbert, graveur, m'a donné avis que, la nuit de mercredi à jeudi, la veuve
De Varennes fit enlever plusieurs livres de chez elle, et qu'il y a toujours
chez elle des assemblées de ministres et de P. R. — A l'égard de ce dernier
fait, il est véritable : elle s'excuse en disant qu'ils y viennent pour voir les
livres; mais ce qu'il y a de certain, c'est que sa boutique est leur bureau
d'adresses (Fr. 7052, f» 3i6).
Elle n'abjura que par contrainte, et peut-être après avoir été
dragonnée. Aussi résolut- elle dès lors de quitter la France. Au
mois d'avril 1686, elle revint un soir chez elle à onze heures trois
quarts, en compagnie de deux hommes qui parlaient d'un voyage
à faire, et qui lui promirent en la quittant de retenir sa place. Le
graveur qui l'espionnait l'entendit ensuite lire la Bible à haute voix
durant l'espace de deux heures, et d'une voix forte qui lui avait fait
croire auparavant que des assemblées se tenaient chez-elle. Huit
jours et huit nuits d'observation n'amenèrent aucune autre décou-
verte (Fr. 7o52 f'' 142). — Un peu plus tard, elle fut dénoncée
comme vendant les mêmes livres que Lucas. Elle figure avec son
fils Pierre de Varennes, âgé de dix-neuf ans, sur l'état des fugi-
tifs dressé le 16 février 1687 (Fr. 7o5i f" 317). C'est elle évidem-
ment qui fut naturalisée anglaise en 1688, sous le nom de Jeanne
De Varennes, avec Pierre et Jeanne, ses enfants (Agnew, III, 46).
Les commissaires et autres agents de la police n'attendirent pas
la publication de l'édit révocatoire, pour aller de porte en porte
répandre de l'argent et des menaces en sollicitant des abjurations.
Quand l'édit eut paru, ils redoublèrent de zèle et firent une rude
chasse aux livres hérétiques. Les fidèles y tenaient d'autant plus
que, privés d'assemblées, et en proie à mille maux, ils n'avaient
d'autre consolation que la lecture clandestine de quelque chapitre
de la Bible ou de quelque autre ouvrage de piété. Ils les cachaient
d'autant plus soigneusement qu'on poursuivit bientôt comme relaps
quiconque en était trouvé détenteur. Le 23 décembre 1686,
Seignelay ordonnait de traduire en justice le chirurgien Desroziers,
chez lequel on avait saisi les Pratiques de rcpcntance et des Sermons
sur les psaumes de David (O' 3o). Françoise Deschènes, enfermée au
Petit-Chàtelet le i3 février 1686 (Fr. 17421 f° 39), pour avoir col-
porté des ouvrages de ce genre introduits en France par Brunet et
146 Révocation de t Èdit de Nantes à Paris.
Pigeon, fut mise en jugement avec ses complices par ordre du
iS'décémbre 1687 (0'3i). Cependant la police ne put jamais em-
pêcher complètement ce commerce. Du fond de leurs asiles les
pasteurs bannis faisaient retentir leurs voix dans tout le royaume,
grâce à une infinité d'exhortations imprimées qu'ils trouvaient moyen
de faire parvenir à leurs troupeaux, malgré la vigilance des auto-
rités. Les Lettres pastorales que Jurieu publia tous les quinze jours
durant près de trois ans, et où il tenait tête à Bossuet, à Pellisson,
à Nicole, pénétraient partout et ramenaient au bercail les multitudes
que la violence avait contraintes d'abjurer des lèvres. Nous avons
déjà dit que, dans la seconde moitié de l'année 1686, on avait donné
avis au roi que Lucas et la veuve De Varennes vendaient la Balance
du sanctuaire, les Plaintes des protestants de Claude et l'Accomplis-
sement des prophéties de Jurieu» (Fr. 7o5o f° 246). Le mémoire
contre Hortemel, que Seignelay envoyait à La Reynie le 3 no-
vembre, contenait assurément quelque dénonciation analogue. Le
19 décembre, le procureur-général Harlay priait La Reynie de lui
envoyer un exemplaire de La Vérité de la religion chrétienne
d'Abbadie, dont il venait de saisir unballot^ (Fr. 7o53 f° 5o6). L'ou-
vrage se répandit assez abondamment en France. La janséniste
M""= de Sévigné et son cousin Bussy en parlaient dans leurs lettres
comme du « plus divin de tous les livres », sans s'étonner qu'il fût
prohibé et sans dire jamais comme Montausier: Quel dommage que
l'auteur de ce livre soit à Berlin! L'ancien huguenot sentait, mais
non les catholiques courtisans, ce que le bannissement d'un tel
homme avait d'odieux et de ridicule.
Le 27 février 1688, Seignelay ordonnait d'arrêter Acher, im-
primeur de Dieppe, qui, après être passé en Hollande pour la R.,
était revenu pour vendre une foule d'ouvrages qu'il avait fait passer
1 La RépMiqne des lettres fut égale- Charenton, plusieurs "^^'^i"; ''l '^ <=°":
• •!, = ,.r,„ A„ W,U,'t niip fcssion de foi des gens de la R. f. K. Ils
ment supprimée, en vertu du billU que ^^^^ ^^ ^^^^^ ^^ ^^^^^ ^^^^^^^ ^^ contiennent
Seignelay adressait a La Reynie le ag ^^ catéchisme, l'ai besoin d'un ou deux
juillet 1C8C: « le roi ayant été informé exemplaires de ces livres, et vous me ferez
qu'il y a dans le livre de la République piajsjr jc m'en envoyer. J'ai besoin pareille-
des lettres beaucoup de choses qui sont ^cnt d'une de leurs Bibles, si vous en avez.
contraires à son service , Sa Majesté j g despotisme qui prétendait supprimer
m'ordonne de vous écrire que son inten- ^^^ livres huguenots, ne tarda pas à sup-
tion est que vous fassiez les diligences primer également les livres jansénistes;
nécessaires pour en empêcher le débit». j-.^ ,(-jg(^ jj n\h à l'index les ouvrages du
> De même le procureur du roi Robert p. Malebranche, la Grammaire de Port-
avait écrit à Delamare le G décembre Royal et Vlnstructioii des nouveaux con-
,685 : vcrtis de M. de Sainl-Pons (Ravaisson,
Vous avez trouvé sans doute, Monsieur, à Ardi. de la Hast., IX, 1(4).
Livres et Imprimeurs. i^y
parmi des barils de harengs, et dont un marchand de Chartres
avait apporté une partie à Paris (Qi 82). Le 24 septembre 1691, sur le
soupçon qu'il répandait « de mauvais livres concernant la religion»,
David Blaize fut mis à la Bastille, dont il sortit le i^"^ octobre. Au
mois d'octobre 1694, on saisissait des livres de la R. P. R. chez la
veuve Cailloué et chez Jean Dumesnil, libraires à Rouen, et tous
deux étaient mis à la Bastille (0'38).
Brousson écrit en 1688 qu'il a réussi à faire pénétrer en France
10 000 exemplaires de ses Lettres aux catholiques romains, et qu'un
certain nombre d'entre eux ont été adressés aux magistrats, aux
chefs du clergé et à plusieurs secrétaires d'État. Il réussit plus tard
à en établir un dépôt à Romans, d'où les ouvrages de piété se
répandaient en Dauphiné et en Languedoc. Un ballot à destination
de Romans fut saisi à Marseille en 1696. Toutefois la pénurie de
livres était si grande que Brousson faisait des copies de ses sermons
et de ses autres ouvrages, pour en laisser partout où il passait. En
1697 parut une Requête présentée au roi de France par les protes-
tants de son ro3'aume; cette pièce imprimée en Hollande *, portait
comme indication de lieu : Saint-Omer, alors célèbre par sa jésui-
tière. Un libraire de Lyon, trompé ou feignant de l'être, par cette
fausse désignation, osa réimprimer l'opuscule qui fut bientôt saisi.
Mise à l'Hôpital-Général en 1698, pour distribution de livres défen-
dus, M"<= Du Buisson ne recouvra la liberté qu'en 1701. Le 14 octobre
1699, Ponchartrain ordonnait de sévir avec vigueur contre les ven-
deurs du Traité historique contenant le jugement d'un protestant sur
la théologie mystique (O' 48). Il écrivait à' D'Argenson, le 17 no-
vembre de la même année :
Le roi n'estime pas qu'il doive être fait de poursuites juridiques pour la
condamnation ou suppression de la Letti-e cPim tliéologicn à M. de Mcaux, ni du
Trailc liistonqite composé par Jurieu; mais il faut que vous aj^ez... une grajide
attention pour découvrir ceux qui les distribuent et les faire punir {Corresp.
adm., IV, 190).
Et le 26 octobre 1701 :
J'ai écrit à Orléans et à Rouen sur la licence que les libraires s'y donnent
d'imprimer les livres défendus, et de les envoyer à Paris. Le désordre ne
parait pas encore assez grand pour se servir de la voie d'emprisonner à la
Bastille leurs correspondants à Paris; mais il faut que vous leur disiez qu'ils
ne pourront pas éviter ce châtiment, et même de plus sévères, s'ils ne se cor-
rigent, et que vous avertissiez des faits particuliers qui mériteront cette peine
(^Ibid., p. 462).
' Voir Les Premiers pasteurs du Désert, II, 287.
148 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
On s'avisa d'un autre stratagème. Jean Ferrier avait publié en
1602 un ouvrage qui ne contenait que des prières et des instructions
protestantes, même les prières publiques prononcées habituelle-
ment dans les temples, des paraphrases de psaumes, l'explication
de l'oraison dominicale, du Credo, des Dix commandements etc.
Pour qu'il se répandît parmi les catholiques, il l'avait habillé à la
romaine, le munissant d'un calendrier, y parlant dans le titre et
dans le corps de l'ouvrage de la salutation angélique, des psaumes
pcnitentiatix, et mêlant des caractères rouges aux noirs comme on
fait dans les Paroissiens. Le titre : Thrésor des prières, oraisons et
instructions chrétiennes etc. par M. J. de Ferricres, curé de Saint-
Nicolas-des-Champs, devait compléter l'illusion et donner le change
au public. On imagina de réimprimer ce livre en y ajoutant les
limbes des Pères pour mieux dépister les adversaires. Le libraire
Etienne Lucas en soumit une copie à deux docteurs de Sorbonne,
Varet et De Rivière, qui déclarèrent naïvement que la doctrine
leur en paraissait orthodoxe, et les oraisons d'autant plus excel-
lentes qu'elles étaient toutes tirées mot à mot de l'Écriture sainte,
ou composées de ses sentences les plus choisies, en un mot que
cette réimpression ne pouvait être que très utile. Sur cette attesta-
tion, l'ouvrage fut réimprimé à Paris, avec privilège du roi daté du
16 janvier 1686. Les protestants en achetèrent une infinité d'exem-
plaires. Quand la supercherie fut découverte, on fit l'impossible
pour supprimer ce livre tout huguenot ; les curés le redemandèrent
du haut de la chaire, et il fallut le leur porter sous peine de griève
punition (Gaultier, Hist. apol., II, i53). Les Mémoires de Rou
(II, 102) nous apprennent que Chevreau, auteur de l'Histoire du
monde, fit réimprimer le même opuscule ou quelque chose de fort
approchant chez Jean Petit, rue Saint-Jacques, en 1696.
. On s'aperçut bien vite qu'il ne suffisait pas d'enlever leurs
livres aux protestants pour les rendre catholiques, et qu'il fallait
essayer de quelque autre mesure. Fénelon va nous dire laquelle,
dans ses lettres du 26 février et du 8 mars 1686. Il s'exprimait
ainsi dans la première :
Il nous faudrait une très grande abondance de livres, surtout de Nouveaux
Testaments, et des traductions de la messe avec des explications; car on ne
fait rien si on n'ôte les livres hérétiques; et c'est mettre les gens au désespoir
que de les leur ôtcr, si on ne donne à mesure qu'on ôte.
La lettre du 8 mars est plus explicite encore :
Si on ùtc leurs livres sans leur en donner, ils diront que les ministres leur
Livres et Imprimeurs. 149
avaient bien dit que nous ne voulions pas laisser lire la Bible, de peur qu'on
ne vit la condamnation de nos superstitions et de nos idolâtries.
Même en cette circonstance, l'Église romaine ne put surmonter
complètement sa vieille antipathie pour l'Ecriture sainte en langue
vulgaire ; Louis 3s IV distribua, il est vrai, des Nouveaux Testaments,
mais non des Bibles, et il prit les précautions les plus minutieuses
pour que ces Nouveaux Testaments ne tombassent point entre les
mains des catholiques. Louvois écrivait à l'intendant Foucault le
28 octobre i685 :
Vous pouvez faire imprimer le Nouveau Testament et les Psaumes de
M. Godeau en français, pour les donner aux nouveaux convertis, à condition
d'en prendre tous les exemplaires pour le roi et de faire rompre ensuite les
planches (Mé>n. de Foucault, p. 5i8).
On vit^ dit Benoit (V, 944), nombre de prédicateurs parler
avec mépris de l'Ecriture sainte, affirmer aux nouveaux convertis
qu'on contraignait d'aller les entendre, qu'elle «n'était bonne ni
pour Y édification, ni pour Y instruction, ni pour la consolation. Ce fut
la doctrine blasphématoire qu'un jésuite osa prêcher à Paris dans
la paroisse de Saint-Séverin; doctrine par conséquent non suspecte,
puisqu'on n'a jamais soupçonné les jésuites de ne prêcher pas la
doctrine catholique, au lieu que ceux qui parlaient de l'Écriture avec
plus de retenue étaient désavoués, mal- voulus, suspects de jansé-
nisme, qui passait pour une hérésie au moins aussi dangereuse que
la doctrine Réformée».
Parmi les cinquante-deux ouvrages désignés pour être substi-
tués aux livres protestants se trouvaient le Nouveau Testament
d'Amelote, les Psaumes de MaroUes, Ferrand et Macé *, sur trois
colonnes, Xlmitation de Jésus-Christ, les Confessions de Saint-
Augustin, Y Explication des cérémonies de la messe. Courtes prières
durant la messe, Y Introduction à la vie dévote, de François de Sales,
le Catéchisme de Canisius, celui du concile de Trente, Y Avertisse-
ment de Vincent de Lérins, les Préjugés légitimes contre le calvi-
nisme, de Nicole, Y Exposition de la doctrine catholique, de Bossuet,
la Réponse aux plaintes des protestants, le Schisme des calvinistes, de
Nicole, Y Invocation des saints, Y Instruction de M. Lcfèhrc, YInstruc-
• Curé de Sainte-Opportune. — On lit psaumes en français de la traduction du
dans les Mémoires de Foucault, sous la P. Adam, je'suite, et ceux de dom An-
date de 16S6: «La veuve Bureau, libraire tonio, roi de Portugal, de la traduction
convertie, de Poitiers, a demandé et ob- de Duriern.
tenu la permission d'imprimer les
i5o Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
tion pour les nouveaux convertis, le Traité de l' EticJiaristie, celui de
la Comnncnion sous les deux espèces, etc. — \J Histoire ecclésiastique
de Louis Racine (XI, 284) parle de plus de 20 000 Nouveaux Testa-
ments et Psautiers et des Ordinaire de la messe traduits, imprimés
aux dépens du roi pour être distribués aux nouveaux convertis,
«afin de les affermir dans la vérité et de les désabuser du pré-
jugé qu'on leur avait inspiré dans leur secte». Les Lettres pastorales
de Jurieu portent à plus de 5o,ooo exemplaires le nombre des
Nouveaux Testaments et des Psautiers que l'archevêque de Paris
donna l'ordre d'imprimer pour les distribuer dans tout le royaume.
L'utilité de la substitution d'une traduction catholique à une
traduction protestante, qui de prime abord pourrait paraître dou-
teuse, s'explique par le soin qu'avaient eu les traducteurs des deux
Églises de tirer à eux les textes qui s'y prêtaient tant soit peu.
Pour être moins graves et infiniment moins nombreuses, les alté-
rations protestantes • n'en donnaient pas moins un cachet particulier
à la version de Genève. Cependant les altérations catholiques
allaient s'étendant sans mesure. En même temps que Bossuet et
Fénelon insistaient sur les points communs aux deux religions et
s'efforçaient de protestantiser le catholicisme en en reléguant les
points distinctifs au dernier plan, d'autres qui plaçaient en première
ligne les additions et les superstitions romaines, catholicisaient le
Nouveau Testament. Pour qu'on y trouvât les pèlerinages, les pro-
cessions, l'hostie, les péchés véniels, le culte des images, la péni-
tence, le purgatoire, le sacrifice de la messe, ils les y mettaient
hardiment. «Cela suffit, dit Benoit (V, 495) pour faire comprendre
quelle Ecriture ou voulait permettre délire aux nouveaux convertis».
Le scandale atteignit son comble quand parut à Bordeaux en i636
le Nouveau Testament des théologiens de Louvain. Les jésuites y
traitaient le texte sacré comme les dragons avaient traité les pro-
testants pour les faire aller à la messe.
La distribution des Psaumes de Godeau, pour lesquels, faute
de mieux, les prétendus nouveaux convertis montraient une vive
prédilection, cessa bientôt, en partie par la faute de Fénelon. Tra-
vaillant sans scrupule et sans succès à achever en Aunis et en
Saintonge l'œuvre commencée par les missionnaires bottés, il ne se
contentait pas d'atténuer le catholicisme, de supprimer les Ave
Maria et tout ce qui était trop choquant pour ses auditeurs ; dans
• Voir nos Altérations cathoUq. etprot. théologie de Strasbourg, 3« si-rie, VI, i
du N. T. traduit en fr., apud Revue de et suiv.
Livres et Imprimeurs. i5i
l'espoir qu'ils deviendraient catholiques sans s'en apercevoir, il pria
Seignelay ' de leur faire encore d'autres concessions:
II faudrait. .. employer des jésuites, mais choisir les plus modérés, et leur
faire une loi de prêcher avec douceur, de retrancher le latin qui est inutile et
de ne proposer certaines pratiques de dévotion que quand les esprits y seraient
disposés...
La seconde chose, qui vous paraîtra d'abord peu importante et que je
crois capiîale, c'est de leur accorder le chant des psaumes; ils demandent
incessamment la paraphrase de Godeau en vers français; il faudrait la noter
de manière que le chant en fût simple et facile à tout le peuple ^. On leur per-
mettrait de chanter le dimanche dans l'église avec les catholiques quelques
psaumes avant la messe et après vêpres. Ne pourrait-on pas faire pour les
psaumes ce que les missionnaires font à la campagne pour certains cantiques
sur les mystères, qu'ils font chanter aux paysans après l'office ^ ? Si nous pou-
vions leur donner cette consolation, ils seraient charmés, ils courraient en
foule à l'église, ils s'accoutumeraient à notre culte, ce qui fait la plus grande
difficulté. . . Il leur faut quelque chose qui frappe les sens, qui les console et
qui semble nous rapprocher d'eux pour les accoutumer à nous; sans cela toutes
nos instructions ne sauraient prendre racine.
L'accommodation ne trouva point grâce auprès du P. La
Chaise. Écrivant aux évêques le 22 janvier pour faire supprimer
les Bibles, les Psautiers de Marot et autres livres hérétiques, Châ-
teauneuf ajoutait :
Ces nouveaux convertis ont demandé des livres de la traduction des
psaumes faite par M. Godeau, et il y en a même qui ont pris l'habitude de les
chanter au lieu de ceux de Marot, ce qui étant encore très capable de les
maintenir dans l'éloignement qu'ils ont des cérémonies de l'Église, Sa Majesté
m'a ordonné de vous écrire aussi qu'il faut empêcher cet usage dans l'étendue
de votre diocèse, et qu'elle a même défendu à M. PeUisson d'envoyer de ces
livres qui lui avaient été demandés de plusieurs endroits (O ' 3o).
> Lettre à M= de Beauvilliers du i6 dit M. Lièvre, se célébrait parfois dans
janvier i6S6 (Verlaque, Lettres inédites les églises du Bas-Poitou que se dispu-
te F., p. 8). taient les deui religions, et donnait lieu
* A rinsu de Fénelon , cette notation à des scènes étranges. L'auteur de la
existait depuis plus de trente ans. L'une Chronique du Langon rapporte qu'au
des raisons pour lesquelles les protestants commencement des troubles, en l'an
demandaient qu'on leur permît de chanter i5Û2, les huguenots assistaient parfois
ces psaumes, était précisément que Lar- aux offices da curé Moquet. Il prêchait
denois, chantre du temple de Nîmes, plus souvent et supprimait, à cause
les avait mis en musique en 1634 et qu'un d'eux, les heures canoniales et ce qui
tiers de ses mélodies était emprunté au leur répugnait le plus». Il leur permet-
Psautier huguenot {Clém. Marot et le tait d'intercaler dans les chants latins
Ps. h., I, 671). celui du Décalogue: Levé le cœur, ouvre
^ Ce que proposait Fénelon n'était, l'oreille, et le psaume XLIII: Revenge-
toujours, sans doute à son insu, que la moi, prends la querelle {Hist. des prot.
répétition de ce qui avait eu lieu au du Poitou, I, i35).
XVl» siècle: 0 Un culte bizarrement mêlé.
i52 Rcvocatio}! de l'Édit de Nantes à Paris.
Le même secrétaire d'État revient sur la question le ii février,
et proscrit de nouveau /r c/iaiif des psamncs en coiiimiiii et en langue
vulgaire, comme pouvant « détourner des cérémonies et autres
prières usitées dans l'Eglise ». Il ordonne de supprimer l'édition
qui s'imprimait à Bordeaux et celle de Paris, imprimée par Thierry,
qui servait de copie {Bullet., XIII, 235). Le Parlement rendit donc
un arrêt portant suppression des Psaumes de Godeau, et le i5 fé-
vrier, La Rej'nie reçut l'injonction de tenir la main à son exécu-
tion. Par ordre du 20, les exemplaires saisis à Paris furent portés à
la chambre des libraires et mis sous scellé (O' 3o). — Coquelin,
chancelier de l'université de Paris, était auteur d'une traduction
des psaumes qu'on jugea bonne pour les nouveaux catholiques.
Comme les imprimeurs de France étaient trop occupés, il la fit
imprimer en Hollande, et les exemplaires en furent saisis à la
frontière. On ne les lui rendit que grâce à l'intervention de l'arche-
vêque, en vertu d'un ordre du 28 décembre 1686, réitéré le 10 jan-
vier 1687 (Fr. 7064 f" 120 et O '3o et 3r).
Nous n'avons que bien peu de détails sur la distribution faite
à Paris par les curés et les commissaires de police. Le 18 novembre
i685, Seignelay écrivait à Pellisson:
Le roi m'ordonne de vous demander 3oo exemplaires du livre d'explica-
tion de la messe pour faire distribuer dans Paris aux nouveaux convertis
(O ' 29).
Le 22 décembre, le commissaire Labbé adressait à La Reynie une
demande analogue :
Il conviendrait de faire acheter des livres de prières de l'Eglise qui se
vendent chez Petit, libraire rue Saint-Jacques, pour en donner aux nouveaux
convertis, n'y ayant dans iceux que des offices et des oraisons convenables à
la foi de l'Église, et de leur donner aussi à chacun un petit livre de l'Explica-
tion de la messe qui se vend chez ledit Petit, et pour la somme de cent livres
on en aurait suffisamment pour ceux qui n'ont pas le moyen d'en acheter
(Fr. 705 of" 179).
En province la distribution se fit par les évèques et les inten-
dants. Commencée en octobre i685 et terminée à la fin de janvier
1687, elle comprit en tout 1,096,312 volumes, si nous en croyons
le chiffre officiel, évidemment exagéré (Fr. 7084 P 82 et 56). Ce fut,
dans tous les cas, une immense affaire de librairie.
Non-seulement Pellisson s'y trouva mêlé, mais il en eut la
direction: témoin le billet du 18 novembre cite ci-dessus et la lettre
du 12 mars 1686, par laquelle La Reynie est invité à faire venir
Livres et Imprimeurs. i53
les syndics des relieurs «pour presser la reliure des livres que
M. Pellisson veut envoj^er dans les provinces » (O' 3o). Comme son
indulgent biographe ' l'accuse d'avoir laissé se glisser ou introduit
un peu de désordre dans la gestion de la caisse des conversions,
nul ne s'étonnera de voir ce désordre prendre ici des proportions
gigantesques. L'honnêteté du sieur Clément, chargé de cette four-
niture, parut bientôt fortement suspecte : « Le roi, écrit La Re3^nie,
étant informé qu'il y avait excès sur les prix... et de tout ce qui se
pratiquait sur ce sujet entre le sieur Clément, Robin de Lyon et
quelques libraires de Paris, envoya un courrier à M. Lebret avec
ordre d'examiner... ce qui s'était passé à Lyon » (Fr. 7054 f° 35).
Aussi après avoir consacré plusieurs semaines à l'examen détaillé
des comptes qui lui étaient présentés, La Reynie les déclara-t-il
falsifiés et frauduleux. Le tome cinquième de ses papiers ne com-
prend que les pièces relatives à cette affaire, dont voici l'abrégé:
Pour commencer, et sous prétexte qu'il ne pouvait s'engager à
prendre un nombre fixe d'exemplaires, le sieur Clément se dispensa
de faire aucun marché avec les treize ou quatorze libraires auxquels
il s'adressa. Ensuite il ne tint pas registre des volumes qu'il ache-
tait, se contentant de conserver les factures des libraires, dont un
certain nombre furent changées et refaites après coup pour les
besoins de la cause. Voilà pour les entrées. Quant aux sorties, le
sieur Clément présentait, il est vrai, un registre d'expédition, mais
non recevable 1° parce que le format et la reliure des divers
ouvrages n'y étaient que rarement indiqués, d'où une « différence
de prix qui pourrait aller de 5 à 600,000 livres»; 2" parce qu'il était
mutilé en plusieurs endroits, que des feuillets en avaient été arrachés
et d'autres ajoutés pour grossir le chiffre des envois. Le sieur
Clément reconnaissait que le registre avait été défait, mais afin,
prétendait-il, qu'on pût le transcrire plus vite. Il fit bientôt un autre
aveu plus compromettant encore. Les comptes de quartier- qu'il
avait remis au roi ne concordaient pas avec le compte général.
Quant La Reynie lui demanda pourquoi l'état des livres restant en
magasin à la fin des quatre premiers mois de 1686, avait été
diminué d'un tiers dans ce compte, il fut contraint d'avouer la falsi-
fication :
M. Pellisson ayant trouvé la dépense très considérable, et attendu que le
roi n'avait pas fait payer dans le mois d'octobre les livres du quartier d'avril,
il trouva à propos de diminuer ledit état (f" 9).
' M. Marcou. — Voir BuUet., 2= sér., 2 Qn comptait alors non par trimestres
XVI, 154. mais par quartiers.
i54 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
« Il est certain, conclut La Reynie, que le sieur Clément à tou-
jours eu au moins le dessein de faire perdre au roi les 427,482 vo-
lumes restés du quartier d'avril » (f" 99). La moyenne des prix
étant de 0,952 par exemplaire, les 427,482 volumes représentaient
406,815 francs, que Pellisson et Clément avaient voulu dérober au
roi. — Les libraires à la coupable complaisance desquels on avait
eu recours, en avaient profité pour surfaire leur marchandise: ils
avaient vendu un certain nombre d'ouvrages le double de ce qu'ils
leur coûtaient; sur le reste ils s'étaient contentés de gagner un
tiers (f'' 64). Aussi à Léonard qui réclamait 159,890 livres et quel-
ques sous, La Reynie fit-il un rabais de 85,576 livres i5 sols, en
réduisant la somme à 78,814 livres. Muguet, dont un mémoire
s'élevait à 278,771 livres 7 sols, subit un rabais de 126,674 livres et
n'en toucha que 152,096. Ainsi des autres. Sur les frais de trans-
port et de voiture portés pour 52,268 hvres, La Reynie prétendait
qu'il y avait aussi environ un tiers à rabattre (f" 65)... Pour Pellis-
son et ses pareils, la conversion des hérétiques ne fut donc que
l'occasion ou le prétexte de déprédations éhontées, qu'on n'osa
punir, sans doute de peur d'ébruiter le scandale et de donner à rire
aux persécutés.
XVI
LA JOURNÉE DU 14 DÉCEMBRE 1685
Sous l'empire de l'effroi causé par les dragonnades, certains
protestants de Paris, plus attachés à leurs biens qu'à leur religion,
n'attendirent pas le 22 octobre pour se disposer à entrer dans
l'Église romaine. Claude ne devinait que trop leurs sentiments
lorsqu'il disait qu'un «parti se formait dans le troupeau pour
composer». Ces malheureux ne se bornèrent pas à sacrifier leur
conscience à leur intérêt; ils joignirent leurs voix au concert
d'acclamations qui salua la destruction de l'hérésie. « Quelques-uns
des nouveaux convertis, écrivait-on de Paris, le 4 janvier 1686 ^
ont prié M. de Martinet, aide des cérémonies de remercier le roi
du soin qu'il prend à leur sujet et de vouloir bien leur fixer un
jour pour entendre une harangue de leur part». Cette harangue,
que nous n'avons pas découverte, devait différer bien peu du
Remerciement au roi par tous les ministres convertis du royaume,
i6Sj (quatre pages in-4° ^), dont voici quelques lignes :
Nous nous présentons devant votre sacrée personne pour reconnaître
avec au':ant de joie que de bonne foi, qu'ayant été les heureux trophées de
cette grâce qui convertit les plus grands pécheurs, et qui fait des favoris de
Dieu ceux-là même qui on: été les plus obstinés adversaires de sa vérité,
nous avons eu aussi à mîmî temps le bonheur d'être les suje's de votre pater-
nelle complaisance et de vos royales libéralités, etc.
Heureusement le parti de la défection, c'est-à-dire de la bassesse et
de l'ambition, se trouva beaucoup moins nombreux que ne le pensait
Claude.
> Galette de Harlem, apud Bullet., i" * B. N., Fr. 7037, f" i33.
sér., XV, 401.
i56 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
A côté des sceptiques faisant bon marché de leur religion, il y
avait d'honnêtes et sincères protestants qui redoutaient les scrupules
et les frayeurs de leur conscience non moins que la persécution,
et ne parlaient qu'avec larmes et angoisse des chagrins et de la
contrainte répandus en tous lieux. Ils auraient voulu rester fidèles
à leur foi sans souffrir pour elle. C'est à ceux-là que Jurieu écrivait
ironiquement: «Dieu vous aura bien de l'obligation: vous l'aimerez
et le chercherez quand il n'y aura plus rien à craindre». Induits en
erreur par les projets de réunion qui circulaient depuis quinze ans,
et par l'opuscule de Du Bourdieu, ils croyaient le catholicisme
susceptible de certains adoucissements, et rêvaient encore la
conciliation quand il ne s'agissait plus que de soumission volontaire
ou contrainte. Au mois d'avril i685, la police secrète constata à
plusieurs reprises cette étrange disposition: «On a dit en allant à
Charenton qu'il doit y avoir une conférence au mois de mai entre
les docteurs des deux religions; que plusieurs de leurs ministres
ont résolu de céder sur beaucoup de points, et que, si on leur
accordait la communion sous les deux espèces, il y en a beaucoup
qui changeront». On prononçait même les noms de Claude et de
Du Bosc, comme devant prendre part à cette conférence (Fr. yoSo
f " 42, et 7o52 f" 377). Ne pouvant se figurer que le roi serait assez
inhumain pour les jeter dans le désespoir, et entretenus dans leur
illusion par la formule d'abjuration dont s'était contenté l'évèque
de Grenoble Le Camus ', ces naïfs tentèrent l'impossible, et trans-
formant en pape libéral le pénitent du jésuite La Chaise, le
supplièrent de leur accorder des accommodations. Voici leur singu-
lier placet :
Octobre i635. Un grand nombre de chefs de famille, habitants et négo-
ciants de la ville de Paris, près d'être abandonnés aux dures extrémités où
les livrent les scrupules et les frayeurs de leurs consciences, implorent à
genoux la compassion du roi dans un état si déplorable, à ce qu'en agréant
leurs très humbles soumissions aux volontés de Sa Majesté, et les incorporant
à l'Eglise catholique de son royaume, il lui plaise leur accorder et obtenir les
' II écrivait, avant le mois d'octobre néanmoins de cet écrit, je les fis jurer
iC85, â M. de BariUon, évêque de Luçon: sur les saints Evangiles qu'ils croyaient
«Je conférai avec les plus forts et les tout ce que l'Église G. A. R. proposait à
principaux de Grenoble, et à la réserve croire, et qu'ils condamnaient toutes les
d'une trentaine de femmes tout se rendit; hérésies qu'elle condamne... I,a commu-
ns firent une déclaration qui a fait bien nion sous les deux espèces est le comble
du bruit à Paris et à Rome; mais, après de leurs désirs; mais on ne peut rien
tout, quand elle est examinée dans nos sur cela sans le secours de Rome»
règles, je ne crois pas qu'on y puisse {liullet., III, 58o).
trouver à redire. Je ne me contentai pas
La journée du 14 décembre i68y. iSy
adoucissements qui ensuivent, si aisés à la charité de l'Église, si dignes d'un
si grand bien qu'est la paix de l'Église, moyennant lequel ces familles nom-
breuses se porteraient avec sincérité à ce que l'on désire d'elles et fourniraient
d'un exemple important, propre en général à guérir les chagrins et la contrainte
qui restent en tous les autres lieux, qui ajouterait à la gloire immortelle de Sa
Majesté.
Que la communion leur soit accordée sous les deux espèces, ainsi que
les ministres du roi la demandèrent si instamment au dernier concile, et qu'il
fut accordé à la Bohême.
Que, comme les deux sacrements de l'Église que l'on porte aux malades
ont une espèce d'égalité à l'égard de ceux qui les rencontrent dans les rues,
si on considère que, comme en la sainte Eucharistie nous croyons le corps et
le sang de Jésus, nom qui signifie Sauveur, ainsi dans les saintes huiles nous
avons regard et contemplons Christ, nom qui signifie Oint, et que par cette
onction il nous consacre à la sanctification et au salut, que dans ces rapports
et conformités, quoiqu'elles ne fassent pas une égalité entière, on agrée de
nous que, rencontrant l'un et l'autre, nous nous arrêtions tête nue avec révé-
rence et respect.
Que l'on se contente qu'à l'égard de l'Eucharistie, les fidèles y croient
également la réalité et la commémoration selon les paroles de l'institution,
sans qu'il soit loisible de parler du quo modo, l'Écriture l'ayant laissé dans un
mystère impénétrable.
Que l'usage et le culte des images et des saints soit rectifié autant qu'on
le pourra charitablement.
Que les indulgences et les pèlerinages soient, s'il se peut, ôtés comme un
commerce d'intérêt.
Que l'Eglise soit repurgée de ce commerce mercenaire dans lequel tout
s'y fait à prix d'argent, tant à l'égard des messes qu'en l'administration des
sacrements et enterrements.
Qu'au moins dans quelques églises dans chacune ville le service soit
célébré en langue vulgaire, où puissent aller ceux qui n'entendent point le
latin et qui désirent de sentir élever leurs cœurs à Dieu par l'intelligence
(Fr. 7055, f» 274).
Ces concessions que Rome en péril avait refusées à l'empereur
d'Allemagne et à François \", comment supposer qu'elle les accor-
derait à une poignée de Parisiens, au moment où Louis XIV
mettait sa toute puissance au service de l'Église? A la cauteleuse
et insinuante Exposition de la doctrine catholique avait succédé
l'impitoyable Politique de l'Écriture sainte. Le règne de la force
était venu; l'évêque de Meaux allait non seulement en exalter le
triomphe dans l'oraison funèbre de Le Tellier, mais marcher dans
son diocèse à la tête des dragons convertisseurs *. On ne pouvait
' Les violences que l'e'vêque de Meaux lumière par l'opuscule de M. Ch. Read,
nie avec tant de désinvolture après y Bosstiet dévoilé par un prctre de son dio-
avoir pre'sidé lui-même, ont ctc mises en cése. Le billet suivaat révèle quels furent
i58 Révocation de l'Édit de Nantes a Paris.
sans l'incommensurable naïveté des malheureux qui espèrent ce
qu'ils désirent, demander la suppression des abus et surtout la
liberté de ne pas croire à la transsubstantiation et de ne pas se
prosterner devant l'hostie : il n'y avait qu'à feindre ou à regimber
à ses risques et périls.
Les convertisseurs, prêtres ou laïques, étaient en grand nombre
à Paris, et travaillaient depuis longtemps avec plus d'ardeur que
de succès. Comme l'ouvrage n'avançait point, on résolut d'en
charger la magistrature et la police. C'était dire qu'on allait traiter
les consciences délicates comme les voleurs et les repris de justice,
et non seulement assimiler l'hérésie au désordre, mais agir confor-
mément au principe monstrueux qui fait de l'hérésie le plus grand
des crimes. Cette liberté sacrée de croire ou de ne pas croire,
d'hésiter, de douter, de s'éclairer, de s'enquérir de la vérité à ses
propres dépens, de se tromper sincèrement, puis de dépasser par
l'étude et la prière le point de vue faux qu'on avait d'abord adopté;
ce don suprême de la divinité, qui nous appelle à la chercher et à
coopérer avec elle dans l'accomplissement de notre destinée, on
allait lui mettre les poucettes comme à un escroc ou à un assassin.
Grand, énorme renversement des données les plus claires de la
conscience! auquel le fils du grand Colbert prit une part con-
sidérable.
Assez bien fait de sa personne, Seignelay avait, dit Spanheim',
un air de fierté, de rudesse et de présomption, des manières
brusques et hautaines. Il était peu docile, peu véritable, fort vain et
fort emporté, redoutable à ses commis, qui ne lui parlaient qu'en
tremblant. Il avait dans son département la marine, le commerce,
la maison du roi, les pays d'Orléans et de Blois, ainsi que l'Ile-de-
France et Paris. Pour appuyer sa faveur et sa considération auprès
du roi, il se lança «dans l'affaire des prétendues conversions... et
y contribua tout ce qui pouvait dépendre de ses ordres : en quoi il
est allé aussi loin qu'il a pu pour y faire signer les personnes de la
Religion qui étaient connues et établies à Paris, et à n'y rien
ses collaborateurs dans la conversion des voyant corie de la lettre que j'écris par
Briards: ordre du roi à M. de Ménars, par laquelle
vous verrez le jour que doivent arriver les-
Louvois à M. de Meaux. dites compagnies, et l'ordre qu'il a de con-
14 dcîcembre 1685. certer avec vous ce qu'il y aura i\ faire pour
. , lesdites conversions (Arch. de la Guerre,
Monsieur, Je ne puis mieux vous informer ^ ^ -ç^^^^ ^^ Sabatier, p. 244).
des ordres que Sa Majesté a donniis pour
employer quatre compagnies du régiment 1 Relation de la cour de France, p.
de dragons de la reine à la conversion de la 227 et 229.
ville et élection de Meaux, qu'en vous en-
La journée du 14 décembre i68j. 109
épargner, ou d'ailleurs pour prendre les informations dues de celles
qui s'y étaient cachées». Ce zèle convertisseur convenait peu à un
homme qui allait mourir à trente-neuf ans, emporté par l'abus des
plaisirs.
Pour obéir à ses ordres, dès les premiers jours d'octobre, le
procureur-général Harlay, le procureur du roi, Robert, et La
Reynie, se partagèrent les faibles qu'il fallait séduire ou effrayer, et
les récalcitrants qu'il fallait dompter 1. Ils s'adjoignirent bientôt les
deux lieutenants-civils. Durant des mois, et l'on pourrait dire des
années, la magistrature, la police et toute l'administration ne furent
occupées que de conversions : le commissaire Gazon tenant
des conférences dans sa maison (Fr. 7082 f" 3o2), ne faisait qu'imiter
le procureur-général, lequel discutait avec ceux qu'il avait en vain
menacés, et s'efforçait de les convaincre par des textes et des
citations comme un simple controversiste (Fr. 17420 f° 208). Le 10,
La Reynie transmettait une nouvelle liste à celui-ci, en le priant
de lui indiquer sa part de besogne, et de donner le reste à
M. Robert. «Je ne sais, Monsieur, ajoutait-il, s'il ne serait pas
nécessaire qu'il vous plût, après que vous aurez parlé à M. Blondot,
de lui donner avec la formule de l'avertissement, les noms, les
qualités et les demeures de ceux qui devront être avertis »
(Fr. 17420 f° 182). — Blondot était le chef des cavaliers du guet.
C'était lui et ses soldats qui signifiaient aux protestants, comme à
des criminels, l'ordre de comparaître devant le procureur du roi et
le lieutenant de police, dont l'hôtel était rue du Bouloi. Le même
jour, les commissaires qui, dès le mois d'août, répandaient l'argent à
pleines mains (Fr. 7062 f° 358), commencèrent la revue de leurs
quartiers sur les ordres du procureur-général.
Le 20, c'est-à-dire après la signature et avant l'enregistrement
de l'édit révocatoire, Seignelay écrivait à M. Robert : « Sa Majesté
veut que vous continuiez à agir de concert avec M. le procureur-
général pour ce qui regarde les conversions, et que vous vous ser-
viez de toute l'autorité que votre charge vous donne sur les arti-
sans et gens de métier pour les porter à se convertir». Le même
jour, il adressait à La Reynie le billet suivant :
Sa Majesté est informée de plusieurs endroits que les plus honnêtes gens
de la R. P. R. seraient en disposition de se convertir, si on permettait à un
nombre d'entre eux de s'assembler pour prendre une délibération convenable
aux intentions de Sa Majesté, et comme pour parvenir à ce que cette assem-
' 1 a corporation des tailleurs échut au procureur du roi.
i6o Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
blée se puisse faire avec succès, il faut auparavant disposer les esprits de ceux
qui la doivent composer, Sa Majesté a ordonné à M. le procureur-général
d'agir de concert avec vous à cet égard, et elle m'ordonne de vous dire qu'elle
désire que vous y apportiez toute votre application. J'écris la même chose
par ordre de Sa Majesté à M. Robert, et je lui mande de vous aller trouver
pour cet effet, me remettant au surplus des mesures qu'il y aura à prendre
pour l'exécution des intentions de Sa Majesté à ce qui vous sera plus particu-
lièrement expliqué par M. le procureur-général (O ' 29).
Le roi n'admettait pas que les huguenots marchandassent avec
sa religion, témoin le nouveau billet de Seignelay en date du 23 :
A l'égard de ce que vous m'écrivez que plusieurs de la R. P. R. souhaite-
raient qu'on voulût s'en tenir à leur demander les mêmes choses qui leur ont
été demandées par M. l'évêque de Grenoble, il faut, s'il vous plait, que vous
en confériez avec M. l'archevêque de Paris; mais je suis obligé de vous dire
que je sais par ce que Sa Majesté m'en a dit elle-même, qu'elle n'a pas approuvé
cette manière (O ^ 25).
Voici l'une des listes (sans date) dressées en cette circonstance
par les ordres de La Reynie. Elle ne peut être que du 24 octobre,
puisqu'il y est parlé du 28 au passé, et que les dix-sept premiers
noms qu'elle contient, sont ceux de personnes qui furent mandées
le 25 chez le lieutenant-général de police (Fr. 7o5i i° i53).
MÉMOIRE DE CEUX DE LA R. P. R. DE LA PAROLSSE DE SAINT-SULPICE QUI
PEUVENT ÊTRE MANDÉS.
Rue Mazarine, De Vicques et De Beaulieu, frères, neveux de M. de Mas-
sanes; Ferdinand père et fils; Colonia, hollandais naturalisé; Pesue, horloger.
Rue de Seine, Girard, ancien de la religion; Gervaise, autre ancien;
Monnier, son gendre, demeurant en même maison. Ledit Monnier témoigne
qu'il n'y a que la considération de son beau-père qui le retienne en sa religion.
Bernard, propriétaire de la maison de la ville de Montpellier où il demeure;
Dersigny, oncle et neveu.
Rue des Marais, De Massanes père et fils. De Pressigny, De La Fontaine,
Le Coq de Saint-Léger, Morin, De Rozemont [ancien], dont la femme est
partie avec la princesse de Tarente.
Rue des Pelils-Augustins, Domanchin, son gendre.
Quai Mttlaquais, Desvallons, à l'hôtel d'Écossc.
Rue Jacoh, Le Coq des Forges, demeurant avec M'"" Duplessis, sa soeur.
Rue de l'Université, Petitot, peintre.
Rue Saint-Pire, Torse, marchand de vins.
Rue de Bourbon-Pré-aiix- Clercs, Monglas, demeurant avec sa mère.
Rue de Beatme, Perrinct, marchand de vins.
Rue du Sépulcre, Barbot, secrétaire du président de La Barroirc.
La journée du 14 décembre 168 J. 161
Rue de VÉgout, Alexandre Mariette: Poirret, maître maçon.
/?K«flt Crf/zf/Zc, Marchand, marchaBdde chevaux; Amproux, conseiller
au Parlement; Henry Halique, orfèvre. ^
Rue de la Chaise, Isaac Mesnard, marchand de vins.
Grar.de rue de Seine, Antoine Lefébure, Jean Dersigny, François Flamand,
ouvriers en soie.
Rue du Four, Isaac Thiboust et Samuel Boucher, marchands de vins.
Rue des Quatre- Vents, Masso, horloger.
Rue Neuve-Saint-Lambert, De Rozemont, deux frères; Martin, apothicaire
de M. le Prince; De La Bussière, son gendre.
Rue Vaugirard, Voultot, marchand de vins.
Rue Neuve-des-Fossés, Pierre Sehut, orfèvre; Paris, orlogeur; Thomas Des-
banes, potier d'étain; Angiboust, marchand linger.
Rue des Mauvais-Garçons, Jourdan, parfumeur; Terrerouge, maître
serrurier.
Rue des Boucheries, De la Perie; Charles Grandon, marchand de vins.
Rue de Bucy, Saint-Martin, maître taiUeur, qui eut le 23 octobre i635 con-
férence avec M. le vicaire de Saint-Sulpice; Jean Berlin, aussi maître tailleur
(Fr. 7o5r, fo 44).
A partir du lendemain 25, les principaux huguenots furent
mandés, par petits groupes, par devant Harlay et par devant La
Reynie. On écrivait de Paris, le 2 novembre à la Ga::cfte de
Harlem :
Le procureur-général a déclaré aux gentilshommes, conseillers et avocats
reformes qu'il a fait venir, que l'article par lequel il est dit qu'ils peuvent
garder leur religion sans être molestés, n'est qu'un effet de la bonté du roi
pour les préserver de la fureur de la populace qui hait cette religion, et que ce
quils ont de mieux à faire est de devenir bons catholiques, s'ils veulent
être ménages dans leurs corps et leurs biens. En attendant il leur est interdit
de se reunir, et de faire exercer le ministère par qui que ce soit, s'ils ne
veulent être traités en sujets rebelles.
M. de La Reynie a fait une déclaration analogue aux banquiers et aux
marchands (Bu//., 2" série, XV, 265).
Jointe à la tentative désespérée d'accommodement faite par quel-
ques-uns d'entre eux', la fermeté que les protestants témoignèrent en
dailLn Tlj'^'rrù ^^'''^^' ^' ^''- '"''' ^'""'^'^ ^1"= '°"^ signassent celle
le marîuis Te S '^^^i'a^y'S"^ en Anjou, qui avait été «réglée en dernier lieu par
le marquis de Saint-Gelais, autre Poitevin M. l'archevêque de Paris » et dans la-
kuT", Tr^'^ ^ ■'""' " '^"^'q""-""^ de quelle il n'y avait point tout le détail qui
sinnn.- " ^'^""' P^' ^""""^ '^"'""- f^''=3't '^^ 'a peine aux Réformés. Me-
loni'enwvt "".""i'' " 'T''"' '^"'°" '''''' '^' '^ ^^=""«' «adaillan et Saint-
Partkrulièri n' P^°f"^'°" '^^ ^°' Celais signèrent la formule habituelle et
Seisnelàv ■- ^P'^\^ ^'°" '"= ^" '°h abjurèrent au mois de février i5S6. Le
lieutenant .^^T'î' ^ "'' novembre, au premier obtint une pension de 7000 livres;
iieutenant-cuil Le Camus, que Sa Ma- le second, une de 600 livres.
II
11
102 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
cette circonstance, fit comprendre à la police qu'elle s'était méprise
sur leurs sentiments, et le projet d'assemblée en commun fut aban-
donné. Seignelay écrivait le 27 octobre au procureur-général :
Sa Majesté a fort approuvé la proposition que vous faites de travailler
quant à présent en détail à ramener les particuliers de ladite religion, sans
rien tenter de ce qui avait été projeté d'assembler plusieurs chefs de famille
de ladite religion pour leur faire prendre une résolution générale, puisque les
esprits ne paraissent pas disposés à en faire espérer le succès (O ' 29 et
Fr. 17420, f» 149).
Le 29, il lui écrivait encore :
Sa Majesté est très persuadée qu'il n'est plus temps quant à présent de
réussir au projet qui avait été fait d'assembler les principaux de la R, pour
leur faire prendre une résolution sur leur conversion; mais elle estime qu'il
faut toujours suivre ce que vous avez commencé par le détail.
Toutefois La Reynie, qui fut dans cette affaire le grand con-
seiller et le principal acteur 1, reprit le projet primitif, et le fit adopter
dans la conférence tenue le mardi 20 novembre chez le procureur-
général, bien que plusieurs des personnes présentes prétendissent
qu'on ne parviendrait à rien «si l'on ne faisait entrer des troupes
dans Paris ^». A quoi il objecta que la menace d'ôter la maîtrise à
ceux qui l'avaient, et la promesse d'y faire parvenir sans frais de
simples ouvriers, produiraient certainement un grand nombre de
conversions (Fr. 7o5o f° 148). On convint donc de «gagner douce-
ment cinquante ou soixante des principaux, de différer leur abjura-
tion et de les assembler ensuite avec un pareil nombre de ceux qui
ne seraient pas encore gagnés, pour leur expliquer fortement les
intentions de Sa Majesté 3», afin que les premiers se prononçant
entraînassent les autres. L'archevêque devait ensuite leur donner
l'absolution ; et l'on se flattait de l'espoir que l'exemple des notables
serait décisif pour la conversion du grand nombre. En conséquence
Seignelay écrivit le 22 novembre à La Reynie :
' Contre le gré de Seignelay qui, pour l'empereur Constantin. Il fallut à diverses
le punir d'avoir embrassé le parti de reprises l'inviter à se renfermer dans ses
Louvois, lui fit ôter les affaires des pro- attributions, et à ne pas contrecarrer les
testants et les fit donner au lieutenant- ordres donnés aux commissaires par La
civil I.e Camus. Mais le procureur-général, Reynie, en ce qui concernait les abjura-
ennemi mortel de celui-ci, avertit Lou- tions (22 novembre :685) et la dénoncia-
vois et tous deux en parlèrent au roi qui, lion des fugitifs (2t décembre),
sur-le-champ, annula sa première déci- '' Clément, La Police sous L. XIV,
sion {Mcm. de Sourclies, I, 343). I.e Camus p. 272.
témoignait un grand zèle; il allait cher- ^ Arch. de la marine. Reg. des dé-
chcr des moyens de conversion, c'est-ù- pêches.
dire de contrainte, dans l'histoire de
La journée du 14 décembre i68j. i63
Sa Majesté a fort approuvé la proposition que vous avez faite d'assembler
trente ou quarante personnes des principaux de la R. disposés à se convertir,
afin qu'après que Sa Majesté leur aura parlé ou fait parler fortement de sa
part, on puisse s'en servir et s'assurer du succès d'une conférence ainsi qu'elle
a été proposée. Il faut donc, s. v. p., que vous travailliez dans cette vue, et que
vous preniez la peine de m'envoyer les noms et les qualités des personnes
que vous destinez à cet effet (O ' 29).
Le lendemain, le secrétaire d'État félicitait La Reynie et l'invi-
tait à sévir avec énergie contre les récalcitrants :
Votre projet sur la conversion de la R. P. R. est le meilleur du monde...
Je conviens comme vous qu'il faut que ce dessein soit suivi et exécuté prompte-
ment, et Sa Majesté voit et connaît clairement que personne ne va plus juste
au but en cette affaire. . . Il faut sans difficulté faire entendre à ceux qui paraî-
tront les plus opiniâtres, qu'ils ne doivent pas s'attendre de demeurer en
repos dans leurs biens tant qu'ils feront profession de la R. P. R., et que leur
demeure dans Paris ne sera pas un asile pour eux, et à l'égard de ceux qui
pourraient s'échapper à dire quelque chose contre le respect dû aux magistrats
qui leur parleront, Sa Majesté veut qu'ils soient envoyés en prison et punis
d'autres peines proportionnées à leurs insolences... (O^ 29).
Seignelay ajoute dans une lettre analogue du même jour
adressée à Harlay :
Il est pareillement fort utile de faire entendre aux maîtres des métiers que,
dans la suite, Sa Majesté ne les souffrira pas dans l'exercice de la maîtrise à
moins qu'ils ne changent de religion, et Sa Majesté donne l'ordre à M. de La
Reynie et à M. Robert de tenir la main à ce que les artisans nouveaux convertis
soient reçus maîtres sans frais, ou qu'ils diminuent considérablement ce qu'il a
accoutumé de leur en coûter pour leur réception (Fr. 17421, f» 124).
Les listes dressées par La Reynie et conservées parmi les
manuscrits de la Bibliothèque nationale, attestent que l'assemblée
projetée nécessita un travail préparatoire considérable ; ces listes
contiennent cent vingt-cinq noms, et il y a tout lieu de penser^
comme on le verra plus loin, qu'elles sont loin d'être complètes^ et
qu'il fallut agir sur près de trois cents personnes. Le procureur-
général et le procureur du roi se partagèrent les soixante-treize
noms des trois premières catégories ; mais le lieutenant-général de
police fit la plus grande partie de la besogne de Harlay. La liste de
première catégorie comprenait les vingt-cinq noms suivants
(Fr. 7o52 f° 216) • :
* Nous mettons en caractères italiques ceux des personnes qui n'allèrent point
à l'assemblée.
164 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Allart, négociant dieppois, rue Montorgueil, dont la mère est
passée en Hollande avec deux de ses enfants. Un ordre du 29 no-
vembre l'exempta de troupes à Dieppe, parce qu'il avait promis
d'abjurer.
Bar, rue Quincampoix.
Berthe [Charles- Auguste], jeune banquier, attaché à la conser-
vation de son bien, qui suivra les Trinquant, ses alliés et conseils.
Crommelin {André), marchand de dentelles, qui suivra Le
Maistre dont il est gendre.
Crommelin (Jacob), banquier, qui suivra l'exemple d'André,
son parent.
Demeuves, banquier, impasse des Bourdonnais, homme de bon
sens qui déHbérera droit.
Foissin père^ possesseur et amateur d'une bonne fortune.
Foissinfils, qui suivra son père.
Formont {De) aîné 1 célèbres banquiers, fils du défunt secré-
Formont {De) cadet \ taire du roi.
Hensch, banquier un peu têtu.
Lamouche, aîné ) banquiers, Picards, têtus mais attachés à
Lamouche, cadet ) leur conservation.
Le Maistre père, rue Beaubourg, riche négociant aimant la for-
tune et qui fera la chose de bonne volonté.
Le Maistre fds , marié, demeurant chez son père qu'il suivra.
Leroy, associé d'André Crommelin.
Margas [Etienne], banquier, rue Saint- Julien-des-Ménétriers. Ce
vieillard ne voudra pas voir dégâter la belle maison qu'il a cons-
truite à Chatou.
Mauzy, grand rafineur qui produit pour deux millions de sucre
par an, et fait venir de la Baltique pour deux cent mille écus de
blé ; il a promis très promptement et a donné parole en présence
de M. Bar.
Réau [Michel, marchand de bois], natif de Bordeaux, fort hon-
nête homme, un peu difficile à réduire.
Renouard [David, marchand], rue des Petits-Champs, homme
d'esprit qui ne prendra pas de fausses vues et suivra ses cousins
Formont.
Seignoret [Jacques], Lyonnais, banquier rue de la Chanverrerie,
qui n'a pas beaucoup désapprouvé ce que son frère a fait à Lyon
en pareil cas.
Trinquant [Nicolas], père ) banquiers, impasse des Bourdon-
Trinquant fils \ nais : user de fermeté à leur égard.
La journée du 14 décembre 168 j. i65
Van Gangelt^ aîné \ fils de banquier qui suivront leur oncle
Van Gangelt cadet ) Trinquant.
Nous ne citerons que huit des vingt-deux noms de la liste de
seconde catégorie (Fr. 7082 f° 228).
Bonenfant, marchand, rue Quincampoix, plus d'aux trois quarts
résolu.
Jourdan [Charles], riche marchand parfumeur, rue des Mauvais-
Garçons, à qui sa femme a fait entendre raison.
Laguèze [Jacques de], banquier, rue de la Chanverrerie, homme
de raison qui a déjà devant lui l'exemple de son beau-père [Maurice]
et de sa belle-mère.
Le Plastrier, joaillier bien établi, au coin du Châtelet, qui déjà
ne regimbait plus que contre le premier formulaire^.
Maurice, beau-frère de Laguèze qui le suivra. Doux, faut fer-
meté.
Sénegat, rue de la Chanverrerie, bon marchand qui marchera
bien aisément.
Testart [Jacques], bon marchand de drap de soie, un peu éloigné
et têtu, mais qui suivra l'exemple.
Tour ton, banquier lyonnais, rue des Mauvaises-Paroles, qui
marchera bien aisément.
La liste de troisième catégorie comprenant vingt-six noms, se
terminait par les suivants (Fr. 7052 f° 224) :
Chardin, marchand à la vallée de misère \ , , rr ■
T^ • I j /-, ■ • i dont les affaires sont
Uorigny, marchand rue yumcampoix 1 a- a
y'-> • / ' 1 /~^ - ! en Ucooroïc et
Lrrimpre, rue de devres ' . ^
, - , . 1 qui ne feront pas
Montotron I ^ ^ -.-rr 1 :
■c-^^ ■ -n- grande difficulté,
rittan, joaillier / °
D'une autre liste plus étendue nous avons extrait cinquante-
deux nouveaux noms, entre autres (Fr. 7052 f° 221) :
Amiaiid, fameux chirurgien-barbier, de la rue de La Huchette.
Cailloué, libraire, galerie neuve du Palais, frère de la veuve de
Varennes.
Conrart père [de l'ancien de Charenton] ) rue des Vieilles-
Conrarf fils [frère de l'ancien de Char.] ) Étuves.
• Alias Van Guhenguel. Claude écrit: contenait le symbole de Nicée et tous les
Van Ganguel. articles particuliers du dogme catholique.
' I.e premier formulaire rédigé par II abandonna bientôt cette formule pour
l'archevêque de Paris, Harlay de Champ- en adopter une autre beaucoup plus brève
vallon, prélat plus rigide sur le chapitre et plus générale. On les trouvera plus
de la doctrine que sur celui des mœurs, loin toutes deui.
i66 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Lémeri aîné', avocat ^
Le'mert cadef, médecin chimique ( au faubourg Saint-Germain.
Peiitot, peintre en miniature )
Rozemont, ancien de Charenton, non exilé avec ses collègues,
et père de deux ministres apostats, rue des Marais-Saint-Germain.
Van Rabais, marchand chez Demeuves, impasse des Bour-
donnais.
La préparation de l'assemblée ne fut pas seulement une tâche
considérable; malgré l'intimidation, malgré les menaces bientôt
suivies d'effet, elle fut ardue : M. Robert le confesse dans une lettre
du lundi 26 novembre adressée au procureur-général :
J'ai fait, Monsieur, si peu de progrès aujourd'hui que je n'ose quasi avoir
l'honneur de vous en rendre compte : un seul banquier m'a donné parole; les
autres ou sont demeurés fermes et opiniâtres ou demandent beaucoup de
temps. Je leur ai fait promettre de revenir mercredi, et j'espère que les
réflexions qu'ils auront lieu de faire les rendront un peu plus raisonnables. Le
marchand de bois nommé Paris, qui est un des plus riches et des plus fiers de
son quartier et lequel a envoyé ses enfants à Genève, a été arrêté ce soir en
vertu d'un décret donné par M. de La Reynie (Fr. 17420, f° 146).
Le même jour, La Reynie informait le procureur-général des
résultats plus encourageants qu'il avait obtenus :
Lepage (marchand orfèvre, de la seconde catégorie) m'a dit nettement.
Monsieur, qu'il ne changerait point de religion. Cougnard a donné parole. Le
Gendre a parlé de façon qu'on attend une bonne réponse. Allart, grand négo-
ciant de Dieppe, a promis précisément, et Burgeat, marchand, m'a laissé
beaucoup de sujet d'espérer. Le peu de temps qu'il y a pour se résoudre fait
la principale difficulté à son égard; il voudrait bien pouvoir agir de concert
avec toute sa famille. Il me reste pour demain Trouillon, Dorigny, Durand,
Lafargue et Lasseur, et après cela, Monsieur, j'irai vous demander de nouveaux
ordres. Je me donne l'honneur, Monsieur, de vous envoyer un mémoire tou-
chant Haran, banquier (de la seconde catégorie), qui pourrait servir à lui faire
un peu de peur (Fr. 17420, f" 167).
Le lendemain, 27 novembre, La Reynie, moins heureux que la
veille, écrivit à Harlay:
J'ai continué encore aujourd'hui. Monsieur, la mission commencée; j'ai vu
Margas, Lafargue et Durand, ses gendres, et quelque presse que j'aie pu
faire, ils ont persiste à demander encore vingt-quatre heures pour rendre une
réponse positive. Bernard a donné parole en présence de son père après
beaucoup de combats; mais il a des raisons très importantes pour son com-
merce qui l'obligent de demander un grand secret... Tourton (banquier,
seconde catégorie) a aussi donné parole, mais sous la même condition du
secret; car si son dessein était connu avant qu'il eût pris ses mesures à l'égard
La journée du 14 décembre 168 j. 167
de quelques étrangers, il souffrirait un très grand préjudice. Périgois, qui avait
déjà expliqué ses sentiments à M. le procureur du roi, m'a aussi parlé posi-
tivement; il a disposé son beau-père, appelé Chevalet et il espère en attirer
encore d'autres en tenant son dessein couvert encore pendant quelques jours.
Trouillon (apothicaire, 3'^ catégorie) m'a parlé comme un homme mal disposé
et il croit, à ce qu'il dit, rendre dans deux jours la même réponse qu'il aurait
pu faire aujourd'hui. J'ai parlé, suivant votre ordre, Monsieur, au sieur Estrang,
et je lui ai parlé assez mystérieusement et fortement pour présumer qu'il peut
avoir quelque inquiétude. M. le procureur du roi a commencé les poursuites
contre Haran, et je lui ai fait savoir ce que vous aviez ordonné touchant
Robethon'. Nous avons, lui et moi, essayé de rappeler le souvenir de ce qu'il
pouvait y avoir à faire à l'égard de Van GuhengueP, et il nous a été impos-
sible d'en venir à bout. Le marchand qui fut emprisonné hier au soir envoie à
Genève pour faire revenir ses enfants qu'il y a fait passer' (Fr. 17420, f» 168).
Trois jours plus tard, c'est-à-dire le 3o novembre, Seignelay
invitait le procureur-général à mander La Re3'nie et M. Robert,
pour dresser un état de la situation, le roi ne voulant point qu'on
exécutât « ce grand œuvre » avant qu'il eût donné de nouveaux
ordres. Le lendemain La Reynie adressait à Harlay le billet que
voici :
J'ai parlé, suivant votre ordre. Monsieur, à M. Testard, et il m'a paru un
peu embarrassé de sa personne; il m'a demandé avec beaucoup d'instance un
peu de temps et je crois même qu'il se serait contenté d'un jour; mais j'ai été
ferme et je n'ai point capitulé avec lui, il avait de la peine à s'en aller, et je
suis bien trompé s'il ne se ressouvient de ce que vous lui avez fait l'honneur
de lui dire. M. le procureur du roi et moi ne manquerons pas. Monsieur, de
nous rendre demain matin chez vous à neuf heures du matin, qui est l'heure
que vous nous avez fait l'honneur de nous donner (Fr. 17423, {•> 174).
M. Robert, qui semble n'avoir eu qu'une médiocre sj'mpathie
pour le projet d'abjuration en commun, en signalait, le 2 décembre,
les inconvénients au procureur- général:
. . .Le sieur de Grandchamp, que j'ai vu après-midi, m'a paru tout déter-
miné et n'attend plus qu'une réponse à une lettre qu^il a écrite au R. Père de
La Chaise, pour se déclarer ouvertement. Deux autres, que j'ai vus aussi
après-midi, qui sont Plastrier (2" catégorie*) et Robethon, qui étaient des plus
' Robethon (3« catégorie), frappé d'une valet de chambre, et de M"" Van Ganguel,
mesure de répression, exil ou garnison, fille du banquier hollandais et nouvelle
doit être Jean, banquier associé de Moïse convertie (Mém. de Sowches, I, 379).
Cousin, et non l'ancien de Charenton. ' Jean Paris de Clorignon, marchand
Sa femme avait été arrêtée à Lafère le de bois, allié des Girardot.
22 octobre avec Elisabeth et Jeanne Oudri. * Dans une lettre précédente, M. Robert
Robethon s'enfuit à l'étranger en 1686. disait: Plastrier, marchand joaillier, est
Le 28 décembre, Louis XIV signa très opiniâtre et très peu capable, il est
l'acte de mariage de Niert, son premier garçon. Son père, qui est à Lyon, a ab-
l68 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
opiniâtres et des plus durs, me paraissent vouloir s'adoucir et se rapprocher ;
mais en même temps j'ai appris que deux horlogers qui m'avaient donné
parole, et qui avaient signe entre les mains du commissaire Delamare, se sont
rétractés, et il me semble que le fruit que nous pouvons attendre de ce nombre
d'abjurations qui se feront en même jour n'est pas [assez] considérable pour
risquer de perdre des personnes que nous avons acquises, et qu'il est périlleux
d'exposer ceux qui ont pris une bonne résolution au hasard de la rétracter
malheureusement, en différant de la leur faire exécuter (Fr. 17420, P 175).
Seignelay partagea sans doute les craintes émises par le pro-
cureur du roi, car il s'empressa de faire savoir à La Reynie qu'il
était urgent d'en finir. « J'ai reçu, lui écrivait-il le mercredi 5 dé-
cembre, le mémoire que M. le procureur-général m'a envoyé, et
comme je crois que le nombre de ceux de la R. P. R. qui ont donné
parole de se convertir augmente, je crois qu'il faut conclure
promptement le projet que nous avons fait. Je vous prie de me
faire savoir par le retour de ce même cavalier si vous estimeriez à
propos que je me rendisse demain au soir à Paris pour voir ven-
dredi matin M. le procureur-général, et prendre heure pour faire
l'assemblée dont il est question à vendredi après dîner ou samedi à
quelque heure » (Reg. du Secr., O ' 29).
Les préparatifs n'étant pas terminés, l'assemblée fut fixée au
vendredi 14 décembre. En attendant, La Re3'^nie se multipliait,
parlait, menaçait, envoyait des garnisaires et emprisonnait, témoin
ses billets du 4 et du 5, adressés à Harla}':
4 décembre i685. Quoi que j'aie pu faire, je n'ai pu savoir autre chose de
M. Chardin, si ce n'est qu'il demeure rue Neuve-Saint-Merry chez MM. Forne
et Jouan ou chez M. Delat, avocat en la cour, rue GeoftVoy-l'Asnier, proche le
cimetière Saint-Jean. Le sieur Meusnier, banquier négociant, que je croyais
tout à fait éloigné, m'est venu dire qu'il avait étudié depuis sa dernière
conversation, et que dans la fin de la semaine il pourrait parler plus précisé-
ment. Je crois que Rcau en fera autant et que les autres pourront encore se
raviser (Fr. 17430, P 176).
5 décembre i685. J'ai parlé à Guerineau; mais je ne sais, Monsieur, si ce
que je lui ait dit sera de quelque utilité; j'ai fait cependant tout ce que j'ai pu
pour bien exécuter vos ordres et pour suivre le plan qu'il vous a plu de me
donner. Adrien [lisez: André] Crommelin, gendre de Le Maistre, banquier, a
été arrêté ce soir et mis à la Bastille (Fr. 17420, f" 173).
Le 7, La Reynie faisait chercher Chardin pour lui reprocher
«son mauvais procédé» et l'envoyer à Harlay qui voulait le voir;
juré depuis peu. Il est fils d'une mère fiorie), à qui M. de I.a Reynie a parlé,
catholique et a deux frères Pères de est plus ferme que jamais (Fr. 17420,
l'Oratoire. Meusnier, banquier (2° caté- i" lOO-
La journée du 14 décembre i68j. 169
en même temps il priait celui-ci d'intervenir auprès de prêtres trop
ardents qui ne savaient pas se prêter aux circonstances:
C'est précisément, Monsieur, tout ce qu'on doit craindre qui arrive et ce
qui a besoin de votre autorité et de votre sage conduite. Il n'y a rien que les
gens de la religion craignent davantage que de tomber entre les mains de ces
indiscrets zélés, et plusieurs d'entre eux refusent de se faire catholiques pour
n'être pas livrés aux dévots et aux pasteurs de ce caractère d'esprit. Je suis
persuadé, Monsieur, que, s'il vous plaît de faire sentir combien vous improuvez
une telle conduite, l'effet en sera grand, et je ne le crois pas moins nécessaire;
car ce bon curé n'est pas le seul qui a de bonnes et pieuses intentions pour
jeter tout par les fenêtres (Fr. 17420, P 179).
*
A mesure qu'approchait le jour fixé, la résistance s'accentuait,
d'un côté, et de l'autre, la répression. Le 8 décembre, des ordres
d'exil étaient envoyés aux marchands de bois Réau, De Bussière
et Girardot de Chancour. Le 12, La Reynie écrivait à Harlay:
J'ai exécuté vos ordres. Monsieur, ce matin avant d'aller à Vincennes; je
ne sais si M. le procureur du roi aura fait exécuter le décret contre Guerineau.
Je n'ai point entendu parler d'Haran. M. de Seignelay m'a fait l'honneur de
m'écrire qu'il y avait quatre gardes de la prévôté dans la maison de Margas
à Chatou, à raison de demi-pistole pour chacun outre la dépense.
J'ai envoyé ce matin, suivant ce que vous aviez ordonné, à M. Blondot la
liste des noms et des demeures de ceux à qui j'ai parlé. Je ne sais, Monsieur ,
si vous avez demandé un ordre du roi pour le nommé Dalais; mais je ne
connais personne de ce nom. L'ordre à ce M. Dalais est pour se rendre à
Dinan en Bretagne. Il me semble avoir entendu nommer un nom de cette sorte
au nombre de ceux qui étaient proposés pour faire quelque petit exemple.
Grâces au Seigneur, vous fournirez, Monsieur, de quoi faire une belle et nom-
breuse assemblée. Je n'ai rien fait aujourd'hui non plus que les autres jours,
et je n'ai eu qu'un seul gros négociant de Dieppe, appelé Le Gaigneur
(Fr. 17420, f'' 186).
Enfin le vendredi 14 au matin, l'assemblée ne devant avoir lieu
qu'à trois heures de l'après-midi, La Reynie indiquait encore à
Harlay trois personnes qu'il y fallait mander:
Il semble, Monsieur, qu'il serait nécessaire qu'il vous plût de faire écrire à
M. Blondot de faire avertir les sieurs Falaiseau et Testard de la même
manière que les autres l'ont été. Et ceux-là ne seront pas des moins considé-
rables de l'assemblée.
Puisque vous m'ordonnez. Monsieur, de vous expliquer ma pensée sur le
sieur Tranchepain, je crois qu'il ne devrait point être dispensé de se trouver
à l'assemblée; il s'est pressé de faire son abjuration dans la vue d'en être
dispensé; mais il n'a et ne peut avoir de raison de ne s'y pas trouver qui ne
soit commune à tous les autres (la fausse honte)...
Le sieur de Roquigni, .banquier, m'a donné aussi parole (Fr. 17420, fj 187).
170 Révocation de l'Edît de Nantes à Paris.
Par déférence, Harlay ne voulut pas que la réunion eût lieu
chez lui, comme l'avait proposé Seignelay; en conséquence celui-ci
vint de très bonne heure à Paris et fit préparer son hôtel '. Les
papiers de La Reynie qui donnent le nombre des assistants, restent
muets sur ce qui se passa entre eux et les gens du roi. Essayons
au moins de nous représenter la situation morale des uns et des
autres. Le temple de Charenton a été rasé; l'enclos et la maison
du consistoire servent de prison aux jeunes filles ravies à leurs
parents; les pasteurs, bannis, sont à l'étranger; à l'exception de
Falaiseau, Rozemont, Tassin et Gaucher, les vingt-quatre anciens
sont en exil; le culte public est aboli; mais la destruction extérieure
du protestantisme ne suffit pas à l'époux de M™^ de Maintenon:
persuadé qu'on ne détruit radicalement que ce qu'on remplace, il
veut que tous ses sujets soient catholiques. Ministres et subor-
donnés de tout genre s'acharnent à ce qu'ils appellent la conver-
sion des protestants: ils achètent ceux dont la conscience est à
vendre; ils contraignent les pauvres et les gens de métier à l'abju-
ration, par la faim ; les riches, par la ruine, en retenant leurs rentes,
en leur donnant des garnisons insatiables, et tous, par la prison,
l'exil, l'enlèvement des enfants et la dragonnade. La terreur règne à
Paris comme dans le reste de la France. Les magistrats ont pris
leur parti: pour complaire au maître, la justice ira jusqu'au bout
dans cette voie d'iniquité.
Les victimes, au contraire, sont plongées dans la morne tris-
tesse qui étreint les cœurs aux jours de calamité publique: Dieu
n'a-t-il pas encore une fois abandonné les siens? Les pères, il est
vrai, ont triomphé d'épreuves plus cruelles encore; mais leur
antique vertu n'habite point en des fils dégénérés, qui essaient
vainement de reprendre courage et de se rasséréner par la foi. Tels qui
jugeaient naguère tous les maux préférables à l'abjuration, prêtent
aujourd'hui l'oreille aux tentateurs qui leur montrent dans l'abjuration
l'unique remède à leurs souffrances. Aussi les invités de Seignelay
arrivent-ils un à un et soucieux, même ceux qui se sont laissé
gagner sans trop d'effort comme Allart, Cougnard, Tourton, Peri-
gois. Trinquant, Paul Girardot de Préfonds; et combien plus abat-
tus Estrang, Ilaran, Testard, qui n'ont cédé qu'à la menace, Réau
et De Bussière, dont l'ardeur n'a été calmée que par une lettre de
• Si nous ne nous trompons, cet hôtel de-chauss<îe est occupd aujourd'hui par
devait être celui de son père, situî; rue l'administrateur de la Bibliothèque na-
Neuve-des-Petits-Champs, et dont le rez- tionale.
La journée du 14 décembre 168 j. 171
cachet. Sans connaître exactement le motif de cette subite compa-
rution (car le dessein relatif à l'assemblée avait été tenu extrê-
mement secret), les autres sont inquiets, anxieux; quelques-uns,
pressentent un piège, un guet-apens, ils se reprochent comme une
faute, d'être venus : n'auraient-ils pas dû suivre plutôt l'exemple de
Robethon, de Trouillon, de Girardot de Chancour, que les menaces
n'ont pu contraindre à sortir de chez eux, et celui de Guerineau,
décrété depuis deux jours; de Dalais exilé; de Margas, chez lequel
on a mis une garnison; d'André Crommelin, de Malenoé, de sa
femme et de son fils, du baron de La Motte, de la veuve Viriot, qui
sont à la Bastille; de Pierre Jacob, enfermé au For-l'Évêque; de
Paris de Clorignon, d'Etienne de Lautrecq, de Jean Ory, de
Philippe Follet, prisonniers au Châtelet; des deux Formont et de
leur mère qui, comme tant d'autres, sont passés à l'étranger? Les
plus sérieux ont horreur de l'abjuration comme d'un acte d'hypo-
crisie qui compromettrait leur salut éternel; car ils croient qu'on ne
peut se sauver dans l'Eglise romaine^ et que le péché irrémissible
consiste à sortir de l'Eglise véritable pour entrer dans l'Eglise de
l'Antéchrist, « enivrée du sang des saints et des martyrs ».
Ils s'étonnent de trouver réunis un si grand nombre de leurs
coreligionnaires, et leur inquiétude s'accroît pendant qu'ils échangent
quelques mots à voix basse avec des amis aussi peu renseignés
qu'eux-mêmes. Les banquiers et les grands négociants, types de la
lo3'auté commerciale, éprouvent quelque humiliation au contact de
certains boutiquiers médiocrement estimés, et un peu de gêne
vis-à-vis de Massienne, d'Élie père, de Creuzé, de Tranchepain,
d'Hersant et des deux Massé, qui ont déjà fait «le saut périlleux».
Falaiseau, ancien de Charenton, dont la scandaleuse faiblesse a
reculé devant l'exil, apparaît si pâle et si défait qu'il n'excite que la
commisération, tandis que la vénalité du joaillier Pittan, connu
par une double abjuration à prix d'argent, inspire le mépris et le
dégoût.
Enfin le secrétaire d'État, marquis de Seignelay, bruyamment
annoncé, entre suivi du procureur-général, du procureur du roi et
du lieutenant-général de police. Ils promènent leurs regards sévères
sur l'assemblée qu'ils comptaient devoir être plus nombreuse, et
cherchent vainement plusieurs de ceux qui leur avaient donné
parole: Chevalet, Grandchamp, Meusnier, les frères Gautier,
avocats, Ebstein, Girardot de Chancour, De Roquigny, etc., etc.
On ne sait qui porta la parole; mais un discours astucieux et
digne de la circonstance fut prononcé. L'orateur feignit de croire
172
Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
que les assistants étaient venus de leur plein gré, pour répondre au
dessein que le roi avait formé de ramener tous ses sujets à la foi
catholique. Il les assura que Sa Majesté, heuseuse d'apprendre leurs
bonnes dispositions, les honorait de sa bienveillance et de sa consi-
dération; qu'en ce qui concernait le culte, elle ferait tout ce qui
dépendait d'elle pour réformer les abus qui les choquaient le plus.
Il leur promit notamment la restitution du calice eucharistique, et
leur fit entendre qu'en reconnaissance d'une telle faveur. Sa Majesté
les invitait à signer la pièce qui allait leur être présentée. Il jugea
nécessaire de s'empresser d'ajouter que, tel étant l'ordre du roi,
nulle hésitation n'était permise et que la moindre désobéissance
serait sur-le-champ sévèrement réprimée. « Cela se passait le bâton
haut, rapporte Claude, et avec un grand air d'autorité; il y en eut
pourtant quelques-uns qui osèrent ouvrir la bouche». On devine
aisément ce que put leur dicter un sentiment de légitime indigna-
tion : L'article XII de l'édit révocatoire ne portait-il pas que, à con-
dition de ne faire ni exercice ni assemblée, les protestants ne
seraient point inquiétés sous prétexte de la R. P. R., « en attendant
qu'il plût à Dieu de les éclairer comme les autres »? La surprise et
la violence peuvent-elles donc éclairer les consciences? Si, se
prétendant maîtresse des âmes qui n'appartiennent qu'à Dieu,
l'autorité foule aux pieds la parole royale et les édits, que reste-t-il
aux opprimés, dans le naufrage du droit et de la justice, si ce n'est
d'en appeler au tribunal du souverain juge, devant lequel rois et
sujets doivent un jour comparaître? — La situation devenait
critique. Si les huguenots continuaient à discuter et à s'indigner, la
réunion pouvait mal tourner. Il y fallait pourvoir: Seignelay jeta le
masque, en donnant ordre de fermer les portes, et en déclarant
que nul ne sortirait sans avoir signé. Malgré leur hauteur, il est
permis de penser que les fiers magistrats étaient mal à l'aise dans
ce rôle de bandits extorquant des signatures comme au coin d'un
bois, et qu'ils avaient doublement hâte que la corvée fût finie.
L'appel commença aussitôt. Interdits, stupéfaits de tant d'audace et
d'impudeur, les malheureux signèrent tous l'un après l'autre, et ne
reprirent possession d'eux-mêmes qu'au grand air et petit à petit.
Plusieurs, déshonorés à leurs propres yeux, avaient le désespoir
dans l'âme, et résolurent de réparer une si lourde faute.
Voici l'acte jésuitique et mensonger à tous égards qu'on leur
avait fait signer:
Je. . . crois de ferme foi tout ce que l'Église catholique, apostolique et
romaine, croit et professe. Je condamne et rejette très sincèrement toutes les
La journée du 14 décembre i6Sj. 1 78
hérésies et opinions erronées que la même Église a rejetées et condamnées.
Ainsi Dieu soit à mon aide et ses saints Évangiles, sur lesquels je jure de
vivre et de mourir dans la profession de cette même foi.
Nous soussignés, négociants, faisant profession de la R. P. R., mandés en
l'hôtel de Mgr. le marquis de Seignelay, secrétaire d'État, après avoir conféré
ensemble sur ce qu'il nous a fait l'honneur de nous dire que le roi ayant été
informé de nos bonnes dispositions, et de la manière dont nous répondions
aux intentions de Sa Majesté et aux soiits qu'elle prend de réunir tous ses
sujets à la religion catholique, Sa Majesté avait bien voulu nous faire témoigner
la satisfaction qu'elle en avait, et nous faire assurer en même temps de sa
protection, promettons de faire incessamment notre profession de foi confor-
mément à l'acte ci-dessus transcrit. Fait à Paris, le 14 décembre i635.
Nous y joignons les noms des signataires par ordre alphabé-
tique :
Allart (Jacques), [i""^ catégorie].
Aubry.
Bar, [i""^ catégorie].
Bernard (Samuel), [qui devint le célèbre financier, 2*= catégorie].
Bodin.
Bouxin (Louis), [marchand du quartier Sainte-Opportune, ayant
boutique au Palais, 2^ catégorie].
Burgeat (Jérémie), [marchand, gendre de Louis Crommelin de
Saint-Quentin, ■2,'' catégorie].
Bussière (De), [marchand de bois, parent des Girardot].
Chardon (J.), [Jean, marchand, dirigé par son cousin Chardon
l'avocat, 3^ catégorie].
Chaussé, [rue Saint-Guillaume, 4^ catégorie].
Cougnard (Michel), [orfèvre chez Isaac Coutin, orfèvre, rue de
Harlay, 3^ catégorie].
Cousin [Moïse, associé de Jean Robethon, banquier, rue des
Lavandières, 3^ catégorie].
Creuzé (D.), [orfèvre chez Catillon, orfèvre, quai de l'Horloge,
au Grand rubis, qui avait déjà abjuré].
Crommelin (Jacob), [i'''= catégorie].
Demeuves, [1'''= catégorie].
Domanchin, [Salomon, rue des Petits-Augustins, gendre de
l'ancien de Charenton Rozemont, secrétaire des finances du duc
d'Orléans et régisseur de M"*" des Gorris].
Dorigny, [3*= catégorie].
Elle père, [qui avait abjuré depuis plus d'un mois].
174 Révocation de l'Èdit de Nantes à Paris.
Estrang (Antoine), [marchand, rue Saint-Honoré, 3= catégorie] «.
Estrang (Jacques).
Falaiseau (S.). [Samuel, banquier, rue des Cinq-Diamants, et
ancien de Cliarenton].
Foissin (P.), [i""" catégorie, marchand, rue Saint-Denis devant
Saint-Leu].
Girardot [de Préfonds (Paul), marchand de bois, porte Saint-
Bernard, 4*= catégorie].
Haran, [riche marchand-banquier, rue de la Chanverrerie,
2"= catégorie].
Hensch, [i" catégorie].
Hersant (Henri), [joaillier, quai de l'Horloge, proche le Saphir,
où demeurait un autre Henri Hersant, aussi joaillier], il avait déjà
abjuré.
Huglas.
Jallot (Pierre), [rue des Mauvaises-Paroles, 4^ catégorie].
Jourdan, [2'= catégorie].
Laguèze (De), [2'= catégorie].
Lamouche, [i""" catégorie].
La Trémolière, [gendre de Foissin].
Lefèvre, [rue Béthisy, au Soleil d'or].
Le Gaigneur (T.), [gros négociant dieppois, qui avait pris l'en-
gagement de signer].
Legendre (Jean-François), [député du commerce de Rouen, rue
Béthisy, 4"= catégorie].
Lejay, [Isaac, marchand].
Le Maistre [Jacques, sieur de la Trésorerie et de la Thibau-
dière, qui devint fermier-général, i" catégorie].
Le Plastrier (J.), [2= catégorie].
Lorrain (J.), [bon orfèvre du quai des Orfèvres, près le Chà-
telet, 3" catégorie].
Martin (E.). [Serait-ce un fils de Pierre, orfèvre, et un frère
d'Anne Martin, qui fut arrêtée près de Mons avec son mari Louis
Du Grenier, orfèvre et sa belle-mère, peu de jours avant la Révo-
cation ?]
Massé [Théophile, orfèvre à la porte de Paris, dont la femme
était sans doute sœur du peintre Jean Laurent, qui avait déjà
abjuré].
» Ancien partisan du ministre Morus, vant la chambre de l'Édit la destitution
et l'un de ceux qui avaient attaque de- prononcée contre lui par le consistoire.
La journée du 14 décembre i68j. lyS
Massé, [joaillier, quai de l'Horloge, aux Cinq-Diamants, qui
avait déjà abjuré].
Masseyron.
Massienne (Jean), [joaillier du quai de l'Horloge, à Sainte-Cathe-
rine, qui avait déjà abjuré].
Mauzy, [i''^ catégorie].
Mermier.
Oudry (F.), [rue Des Lavandières, 4^ catégorie, sans doute
père des demoiselles Oudry, fugitives, arrêtées à Lafère le 22 oc-
tobre i685].
Pain, [Elie, fils du ministre de Châtellerault, bon marchand,
rue des Bourdonnais, 2^ catégorie].
Pencot.
Perigois (G.), [bon marchand joaillier, proche le Chàtelet,
signalé dès la fin de novembre comme tout disposé à l'abjuration,
Z" catégorie].
Petit [Isaac, maître maçon, fils de feu Adrien, architecte ?]
Pittan [Pierre, joaillier-lapidaire, qui avait abjuré deux fois
depuis la Révocation, et que Pellisson accusait de faire de l'abjura-
tion une industrie, 3"= catégorie].
Prondre, [jeune marchand, rue du Petit-Lion, 3*= catégorie].
Réau, [dont la résistance avait été abattue sur-le-champ par un
ordre d'exil du 8 décembre, 1'''= catégorie].
Renouard, [David, fugitif arrêté le 22 décembre, ainsi que
Marie Garnault, sa femme, 1'^'= catégorie].
Roger [Jean, marchand fort riche et fort intéressé, beau-père
du ministre Allix, 2*= catégorie].
Rondeau [Élie père].
Seignoret, [1'^'= catégorie].
Testart, [2^ catégorie].
Tourton (Jean Claude), [2*= catégorie.]
Tranchepain, [riche marchand, 2''catégorie, qui avait déjà abjuré].
Trinquant, [1'''= catégorie].
Vernezobre, [soit Mathieu, soit Jean, frères et marchands,
impasse des Bourdonnais. Jean avait épousé Marie Chefdhomme en
1682, 4"= catégorie].
Les soixante-trois signataires se répartissaient ainsi :
i3 de la i'''^ catégorie, qui comprenait 2,5 noms;
12 de la 2,", qui en comprenait 22 »
9 de la 3% » 26 »
176 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
8 de la liste plus étendue comprenant 52 nouveaux noms; enfin
21, c'est-à-dire un tiers, pris partout où l'on put, dans des catégo-
ries inférieures. Les quatre premières catégories, représentant
125 personnes, n'ayant donné que 42 signataires, et la proportion
de ceux-ci baissant avec le chiffre de la fortune, on doit admettre
que la pression exercée pour obtenir ces 63 signatures dut s'étendre
à près de 3oo commerçants.
La police, qui s'était crue jouée, se vengea sur quelques-uns de
ceux qui n'avaient pas assisté à l'assemblée : elle mit chez Jacques
Du Bourg, maître orfèvre, une garnison qui y resta jusqu'au 27 dé-
cembre, jour de son abjuration; elle exila Grandchamp, Gautier,
Lalo (16 décembre), Pezet ou Pizet, Guillemot et sa femme
(19 décembre), Mangeot (28 décembre), Chauvet, ainsi que sa
femme, Haran (29 décembre) et le sieur de Ruppin (i3 janvier).
Elle envoya De Bligni, Margas (déjà pourvu d'une garnison) et
Gobelin à la Bastille (19 décembre), et Seignelay ordonna de
«charger de troupes» la maison que le dernier possédait à Gille-
voisin, près d'Étampes. Pierre Durant, gendre de Margas, fut mis
au Châtelet (21 décembre), et Cuville, à la Bastille (3i décembre).
On emprisonna aussi Samuel Hébert, compagnon orfèvre (3 janvier),
Georges Leclerc, sieur de Villiers (8 janvier) ; on conduisit au For-
l'Évêque, Jean Caron (12 janvier); à la Bastille, Fabre, Harouard
de Bouilly (12 janvier), Tavernier, négociant de Villiers-le-Bel
(i3 janvier), Lacombe et Dersigny (i5 janvier). Meusnier fut arrêté
le II janvier; Desgrez, porteur de la lettre de cachet, le trouva
prêt, «son paquet disposé pour la Bastille, et dans une grande
résolution pour demeurer dans sa religion »; mais sur les instances
de sa femme, il se montra bientôt disposé à plier, de sorte que, le
16, La Reynie fut autorisé à lui rendre la liberté lorsqu'il le juge-
rait à propos. M""*"^ Guignard, Isaac Mesnard et Schenœuvre furent
également mises sous les verrous. On n'arrêta pas Trouillon, riche
apothicaire; mais sa femme, jugée plus «opiniâtre» encore que lui,
fut envoyée aux Nouvelles-Catholiques, le roi espérant que «la
conversion de la femme amènerait celle du mari ». Tous deux se
réfugièrent ensuite à Bâle, et il semble résulter du testament du
mari {Btdlet., IV, i3o) qu'il n'avait point abjuré. La Reynie envoya
à l'Hôpital-Général Rebours et deux femmes des plus «opiniâtres».
Lafargue, gendre de Margas, et le graveur Maurice n'évitèrent la
prison qu'en prenant la fuite.
La grande journée du 14 décembre, sur le succès de laquelle
le roi et ses ministres avaient compté pour créer un courant d'ab-
La journce du i^ décembre i6Sj. 177
juration qui entraînerait les masses, n'eut point à beaucoup près le
résultat qu'on en avait espéré. Seignelay, à qui deux jours d'at-
tente avaient paru longs, écrivait le 16 à La Reynie: «J'attends
avec impatience des nouvelles de l'effet qu'aura produit dans Paris
l'assemblée qui fut faite dernièrement chez moi, et je vous prie de
me faire savoir ce qui est parvenu à votre connaissance» (O' 29).
Cinq jours après, il constatait qu'un grand nombre des signataires
ne s'empressaient nullement de réaliser leur promesse : «Sa Majesté
a été informée, écrivait-il encore à la Reynie, que peu de ceux qui
signèrent chez moi l'autre jour, ont rapporté leur acte d'abjuration;
je crois qu'il y en a quelques-uns à qui il est bon de laisser du
temps pour travailler à la conversion de leur famille ; mais il ne
faut pas perdre cela de vue et fixer ce temps à peu de jours, afin
que cela ne puisse pas faire un mauvais effet à l'égard de ceux qui
tiennent encore» (O' 29). Les mots «rapporter leur acte d'abjura-
tion » nécessitent un éclaircissement.
La pièce signée chez le secrétaire d'État, offrait l'étrangeté
d'être tout à la fois une promesse d'abjurer et un véritable acte
d'abjuration, selon la formule adoptée par le clergé. Toutefois
l'acte était nul aux yeux de celui-ci, pour lequel il ne saurait y avoir
d'abjuration valable sans cérémonie publique, c'est-à-dire sans le
concours du prêtre. La signature extorquée par «une violence
salutaire» devait être suivie d'un acte infiniment plus grave: il
fallait qu'à tête reposée, n'ayant plus le couteau sur la gorge, les
malheureux allassent librement s'agenouiller dans l'église détestée,
participer à son culte et abjurer de vive voix la foi qu'ils avaient
dans le cœur. Bien peu y consentirent. Ceux même qui avaient paru
les moins attachés à leur religion hésitèrent longtemps avant de se
rendre coupables d'apostasie.
Le 22 décembre Seignelay écrivait à La Reynie :
Il ne paraît pas qu'un grand nombre de ceux qui signèrent chez moi aient
fait leur abjuration; il serait cependant important que cette affaire fût terminée,
afin que les banquiers qui restent fussent plus fortement excités à prendre 'la
même résolution.
M. le procureur du roi m'a écrit que le nommé Renouard qui avait signé
chez moi, a été pris avec sa femme voulant s'en aller déguisé en Suisse.
Le 29 janvier 1686, six semaines après la grande journée,
Seignelay écrivait encore au lieutenant de police: «On a dit à Sa
Majesté que plusieurs de ceux qui ont signé leur acte de profession
de foi n'ont pas encore abjuré, sur quoi elle m'ordonne de vous
H U
178 Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
écrire de m'envoyer le mémoire de ceux qui sont dans ce cas»
(O' 3o).
Nous n'avons malheureusement pas découvert ce mémoire, et
les actes d'abjuration venus jusqu'à nous sont en si petit nombre,
que l'on ne peut rien conclure de leur silence. A peine possédons-
nous quelques renseignements qui confirment les lettres du ministre
et l'affirmation d'Élie Benoit: «Il y en a fort peu qui n'aient réparé
cette faute [la signature] par une repentance d'éclat, et plusieurs
même ont trouvé des moyens de transporter hors du royaume
leurs effets et leurs familles». Les moins éloignés de l'abjuration
ne s'y résignèrent cependant que le plus tard possible ; Réau et
Paul Girardot de Préfonds n'abjurèrent que le 24 décembre ; La
Trémolière, que le i5 janvier, ainsi que Madelaine Fleury, femme
de Le Jay, autre signataire. Le banquier Haran * fut exilé le 29 dé-
cembre pour refus d'abjurer. Il finit sans doute par céder aux
dragons ; mais douze ans plus tard, des assemblées étaient tenues
chez lui par le ministre Salomon Leclerc (Fr. 7046 f° 58). L'un des
frères Moïse et Louis (?) La Mouche, banquiers, prit la fuite et un
mandat d'arrêt fut lancé contre lui; mais nous ne savons si c'était
le signataire. Le 12 janvier 1686, un orfèvre du nom de Lorrain,
qui avait vendu ses meubles pour s'enfuir, soit le signataire, soit
Pierre, aussi orfèvre, fut mis au For-l'Évèque. Le banquier Moïse
Cousin gagna la frontière, ainsi que ses co-signataires Testard,
Louis Bouxin, réfugié en Angleterre avec toute sa famille, sauf une
fille, et Vernezobre, qui alla fonder une manufacture de rubans en
Brandebourg. Isaac Pain, arrêté avant d'être sorti de France^ n'ob-
tint grâce après abjuration (7 septembre 1686) que parce qu'il
n'avait point abjuré avant de prendre la fuite.
Les préparatifs de l'assemblée avaient valu l'exil, la prison ou
des logements militaires à dix commerçants et à cinq autres per-
sonnes; l'assemblée eut pour suite l'exil de onze autres, l'emprison-
nement de vingt et une, la fuite de onze (dont cinq ou six avaient
signé), et l'envoi d'une garnison pour le moins, total cinquante-neuf
consciences réfractaires à l'ordre d'abjurer, chiffre presque égal à
celui des signataires, dont du reste la plupart n'abjura pas. A ce
point de vue la grande journée fut une défaite pour l'autorité per-
sécutrice ; mais l'acharnement déployé par elle en cette circonstance
' Thomas Haran, compagnon vannier un an plus tard (i685), se releva cou-
de la grande rue du faubourg Saint-An- rageusement et sortit du royaume (Fr.
toinc, que la misère avait obligé d'abjurer 7o5o, f" i36, 140 et 7o5i, fi» 21b). On trouve
moyennant 40 livres et 12 livres reçues un Ilarcnc réfugié en Angleterre,
La journée du 14 décembre 168 j. 179
montra clairement sa résolution de ne souffrir en France que des
catholiques réels ou apparents, et fit comprendre à ceux qui n'avaient
pas les moyens ou le courage de s'expatrier, qu'une abjuration
feinte était leur unique ressource. A Paris, comme partout ailleurs,
la violence allait engendrer l'hypocrisie et accroître singulièrement
l'émigration déjà considérable.
Loin de décourager les convertisseurs, l'insuccès de la fameuse
journée ne fit que redoubler leur ardeur. Pour procéder avec
méthode et ne laisser échapper personne du filet, on passa de la
catégorie des négociants à celle des artisans, et enfin à celle des
domestiques et gens qui ne possédaient rien. Afin d'inspirer plus
de terreur, les commissaires ne se présentaient qu'escortés de plu-
sieurs huissiers ; ils allaient de porte en porte, parlant avec douceur
d'abord, promettant monts et merveilles à ceux qui paraissaient
dociles ou effrayés ; aux autres ils faisaient entendre des menaces
et ne cessaient de répéter que c'était folie de vouloir résister aux
ordres et à la puissance du roi. Enfin ils ordonnaient aux «opi-
niâtres» de se rendre chez les magistrats. Le billet suivant adressé
à La Reynie le 24 décembre, explique sans ambages le motif de
ces comparutions :
Monsieur,
M"'^ de Guise vient de me commander de vous écrire qu'elle estime, si
vous voulez bien faire encore quelque semonce un peu forte à M"° de la Garde,
qu'elle prendra le parti de faire abjuration, plutôt que de quitter Paris. Son
Altesse Royale vous prie de lui garder le secret (Fr. 7053, f" 47).
En tête de ce billet, on lit ces mots tracés de la main de La
Reynie : « Si elle ne veut pas faire abjuration, le roi ne la veut pas
souffrir à Paris ».
Voici les noms de quelques-uns des courageux huguenots du
faubourg Saint-Antoine, qui, pour refus de signature, furent invités
à se présenter à l'hôtel du lieutenant de police. Mandés par ordre
du 24 décembre: Jacques Charton, ouvrier en étoffes d'argent;
Noël Bezard, marchand de bois, fils de l'ancien de Charenton ;
Rémond Dufour, mercier ; Salomon Léger, marchand de vins ;
Samuel Périer, ci-devant libraire ; Thomas Loiseau, orfèvre; Jean
Froment, bourrelier; Simon Rattier, chandelier; la veuve Plot,
marchande devins; Thomas Bellejambe, marchand de bois. Mandé
par ordre du 26 : Chambot, cordonnier ; par ordre du 27 : Jérémie
Lemaire, horloger ; Pierre Neveu, ci-devant concierge du temple de
Charenton ; Paul Chupin, enlumineur, autre portier du temple (tous
»
i8o Révocation de V Édit de Nantes a Paris.
deux signèrent le 28); Jean Marguillier, vigneron; Élie Martin,
ciseleur; par ordre du 28: Jean Luneau, cordonnier; Jacques
Faucon, Isaac Girard et Henri Rebours, tous trois menuisiers
(Fr. 7o5i f°^ 181-192). Rebours n'était point de ceux qu'on intimide;
il déconcerta presque La Reynie par son audace. « J'ai trouvé au-
jourd'hui, écrivait celui-ci à Harlay (28 décembre), un menuisier du
faubourg Saint-Antoine qui m'a parlé avec une hardiesse extraor-
dinaire et en des termes bien forts, et je ne sais même si l'esprit
de cet homme n'est point altéré, je le ferai observer de plus près,
afin d'en connaître un peu mieux la situation». Et le 3o : « Le me-
nuisier du faubourg Saint-Antoine s'appelle Rebours; je n'ai point
vu encore un autre homme de la R. P. R. avec de plus mauvaises
dispositions et dont l'esprit ait été aussi altéré». Harlay répondit le
3i: «Je vous envoie les ordres du roi pour faire arrêter Cuville,
marchand, et le menuisier dont vous ne m'avez pas envoyé le nom »
(Fr. 17420 f°= 208, 212 et 2i5). Rebours fut envoyé, le 5 janvier, à
l'Hôpital-Général.
Le mandat de comparution rédigé le 25 par le commissaire
Gazon, mérite d'être cité pour sa forme courtoise : « M"= Bellejean
se rendra demain huit heures du matin à l'hôtel de M. le lieutenant-
général de police, rue du Bouloir, qui désire lui parler sur le fait
de sa religion. C'est l'ordre que j'ai reçu de l'en avertir, qui suis son
serviteur» (Fr. 7o5i i" 46). — Les promesses arrachées par l'inti-
midation étaient fréquemment rétractées. Delamare se plaint, dans
sa lettre du 26, de ce que les gens de son quartier, notamment
l'horloger Gaudron, Le Breton et Bosquet, lui ont tenu un langage
opposé à celui des jours précédents (Fr. 7o5i f° 174). Il écrit le 27
à La Reynie :
La veuve Paultrier, joaillière fort riche de la rue de Harlay, qui avait
demandé jusqu'à ce matin, est venue me dire qu'elle persiste dans sa religion;
je lui ai dit de ne pas manquer d'avoir l'honneur de vous voir... M. Léger a
vu ce matin Lemaire, peintre fort riche et très opiniâtre de la rue Saint-Martm,
qui lui a dit qu'on le ferait plutôt mourir que changer de religion '. Dubourg,
orfèvre de la cour du Palais, chez lequel il y a garnison, a promis de venir
demain signer (Fr. 7081, f» 192).
Le 28, le commissaire Labbé envoie à La Reynie trois menui-
siers et un cordonnier dont il ne peut venir à bout.
En l'absence des pasteurs et des anciens exilés, il se trouva
> Daniel Lemaire, peintre et sculpteur, Mariette, fille de Jacques, sieur de la
nd avec le siècle (il avait dpousé en i633 Fauconnière, et d'Esther Bothereau. 11
Esther Gaillard, et en l6;8, Elisabeth n'est pas mentionné dans La France ;;)0ï.
La journée du 14 décembre i68j. 181
quelques fidèles assez zélés pour visiter leurs coreligionnaires et les
détourner de l'abjuration. Nous lisons dans un rapport de police du
12 janvier 1686:
On ne peut savoir la qualité du sieur Constans, qui ne fait autre chose que
d'aller de maison en maison fortifier les personnes qui sont dans l'erreur; il va
à Versailles et rapporte des nouvelles de ce qui se passe, ce que fait aussi
Du Breuil».
Celui-ci m'a été amené ce matin par M"" Gangnot sa belle-sœur, son neveu
et sa nièce, pour tâcher de le persuader. Il ne veut entendre aucune raison,
se fiant sur ce... qu'on le croit à Toulon. Un mot de M. le lieutenant de police
ferait effet (Fr. 705 1, f" 39).
Constans était un avocat du Languedoc, qui réussit quelque temps
à dépister la police en se réfugiant, paraît-il, chez l'envoyé de
l'Électeur palatin. Le 2 mars, La Reynie ordonna de le saisir même
dans cet asile, si on l'y pouvait trouver, l'envoyé n'ayant que le
titre de secrétaire (O' 3o). On le mit à la Bastille, d'où il fut trans-
féré au château de Saumur, en vertu d'un ordre du 28 janvier
1687 (O' 3i). — Du Breuil était le nom de terre d'un gentilhomme
âgé de soixante-dix ans, Matthieu Gangnot, sieur du Breuil, qui
avait passé sa vie à Paris. S'étant trouvé à Toulouse en i683, il y
avait été arrêté comme complice de la résistance organisée par
Brousson, puis relâché faute de preuves. Comme il ne tint compte
des exhortations du commissaire, on le mit à la Bastille le
14 février. Dès le 4 mars, Besmaus annonçait que le prisonnier
prenait plaisir à raisonner avec l'abbé de Lamon, et le 6 avril, que
son opiniâtreté allait prendre fin (Fr. 7o53 f°^ 448 et 45i). Il fut
relâché par ordre du 12 mai.
La lettre que La Reynie adressait le 24 décembre à Harlay, laisse
entrevoir une sorte de lassitude. Ne pouvant plus suffire à recevoir
la multitude des fidèles que les commissaires lui envoyaient en
désespoir de cause, il proposait l'adoption d'un système un peu
différent de celui qu'on avait suivi jusqu'alors:
Après avoir fait quelque réflexion, Monsieur, sur les états des personnes
de la R. P. R. qui restent dans les quartiers, il m'a semblé assez difficile
d'entreprendre dans un temps aussi court que celui que nous avons, de parler
en particulier ni aussi en général et à plusieurs personnes à la fois avec
quelque fruit. Et il semble. Monsieur, qu'après avoir fait avertir tous les arti-
sans, il serait bon que les commissaires du Châtelet eussent ordre de passer
' 11 y faut joindre Jacques de Monteil nistres». Tous deux furent mis à la
et Rozel de Beaumont, qui faisait à lui Bastille en mai iGSb, et expulsés de
seul «plus d'eflèt que plusieurs mi- France comme inconvertissables.
i82 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris,
dans toutes les maisons des gens de la R., et de prendre les déclarations et
les signatures de tous ceux qu'ils y pourront disposer, et de dire, à ceux qui
refuseraient, de se rendre auprès de celui que vous avez trouvé bon qu'il ait
été chargé du soin d'un tel quartier. Cela pourrait non seulement soulager en
quelque chose, mais on avancerait sans doute beaucoup plus. On pourrait
encore faire autrement, et marquer aux commissaires de faire un mémoire de
tous ceux qui auraient refusé de signer, parce qu'on pourrait voir quelles
personnes du nombre de celles qui auraient refusé il serait à propos de mander
en particulier ou autrement (Fr. 17420. f" 2o3).
On eut beau chasser de Paris les provinciaux de tout rang et
les ouvriers étrangers non naturalisés qui refusaient d'abjurer
(25 décembre, Fr. 17420 f° 2o5) ; on eut beau enfermer aux
Nouvelles-Catholiques ou dans des couvents « quelques-unes des
femmes les plus opiniâtres» (3i décembre, O' 29); on eut beau
emprisonner et dragonner tout à la fois; la résistance continua,
même parmi ceux qui ne purent se résoudre à émigrer. Cette résis-
tance dont on ne triompha qu'à grand'peine, honore l'Eglise de
Charenton, moins toutefois que celle qu'on ne put vaincre et dont
on verra plus loin de nombreux exemples. «Je trouve, écrivait La
Reynie, le 28 décembre, qu'il y a parmi le petit peuple des trois
faubourgs dont vous avez eu agréable de me charger, beaucoup
d'ignorance (!) et en quelques-uns une extrême dureté d'esprit et de
cœur» (Fr. 17420 f° 207). — Le reproche de dureté de cœur n'est-il
pas bien osé dans la bouche de l'homme qui, sans se laisser api-
toyer, violentait les consciences, arrachait les enfants à leurs
parents et les maris à leurs femmes, pour satisfaire le caprice
insensé de son maître?
Au mois de janvier 1686, les commissaires Hémon et Hubert
signalaient comme inflexibles, dans le quartier Saint-Eustache :
Masclary et Françoise Prondre, sa femme, sept filles de la veuve
Dury, M*""^ de La Garrigue, née de Lussan et femme d'un capitaine
de vaisseau. M""' de Rambouillet, M'"'= de Ruaux (Fr. 7o5i {° 119),
et dans le quartier de la Mortellerie: Delaet père, hollandais réclamé
par les Etats-Généraux, et Isaac Maulard, dit Larivière, son laquais
(Fr. 7o5i f° 123). Un rapport du 3 signalait encore M"° de Vins,
fille de qualité attachée à la comtesse de Quintin ', et accusée de
chercher à s'échapper; M'"'' de Pontolin, de Normandie, retirée
chez un ébéniste de la rue des Ciseaux au faubourg Saint-Germain;
• Susanne de Montgommery , veuve, 1686 entre les mains de l'archevi-que de
depuis 1684, de Henri de Goyon, comte Paris (Fr. pr., Vll, 483 b, et Bullet., 2°
de Quintin, abjura au mois de janvier sér., XIV, 402).
La journée du 14 décembre i68j. i83
Torse, suisse naturalisé, demeurant proche les Théatins, à la
Grenouillère, et qui avait repris du service comme enseigne dans
un régiment suisse pour n'être point obligé d'abjurer. « C'est un
homme à réduire par autorité, disait le rapport, car il est mutin et
séditieux (!). Il faudrait aussi s'assurer de la veuve Gendreau qui se
cache et change de logement tous les quatre jours» (Fr. 7044 f°225).
— Le 4, le commissaire Labbé déclare qu'il ne reste de non-con-
vertis au faubourg Saint- Antoine, « que des pauvres gens qui n'ont
aucuns effets, mais beaucoup d'opiniâtreté » (Fr. 7o5i f° 58). Le 7,
le commissaire Gazon écrit à la Reynie :
M. le marquis de Théobon est logé rue du Sépulcre au faubourg Saint-
Germain. J'irai chez lui et lui ferai entendre l'ordre que vous m'avez fait
l'honneur de me donner. Le sieur Lejuge, gendre de M. Ferdinand, vient de
me venir trouver présentement, parce que je lui avais écrit deux ou trois billets
pour se rendre chez vous; il m'a dit que ce serait inutilement, ne désirant
point changer de religion. Lejuge demeure chez son beau-père. Le sieur Fer-
dinand fils, qui n'a point aussi été vous trouver suivant les billets que je lui
avais envoyés, m'a dit hier au soir qu'il avait des ouvrages pour Monseigneur
le Dauphin, qui l'en avaient empêché, et qu'il ne finirait pas ces ouvrages de
plus de dix jours, qu'ensuite il fera sa réponse.
Le 8, il ajoute : « Dersigny neveu et Ré, gendre de la veuve
Brissac, ont ordre de se rendre chez vous à trois heures » (Fr. yoSi
f° 47)-
Un rapport du 11 signale, dans le quartier de la Grève, Cathe-
rine Trinquant, veuve d'Élie Breton, Rachel et Madelaine Breton,
ses filles, et François Bordeaux, garçon de Trinquant perruquier,
qui ont promis mais sans vouloir signer (Fr. 7o5i f° m). Le 12,
le commissaire Labbé annonce qu'il ne reste plus au faubourg
Saint-Antoine que deux vieilles femmes récemment arrivées : Noël
de Lalande, veuve de Jean Paris, âgée de cinquante-cinq ans, et
Judith Lebeau, veuve de Jean Lenormand, âgée de soixante-dix
ans (Fr. 7o5i {° ji). Le même jour, le commissaire Poiret informe
La Reynie que Desmaret, garçon de Jacques Testard, marchand
rue du Plat-d'Etain, averti par billet de se rendre le jour même
chez le procureur-général, ne s'y est pas rendu; que Testard a
donné depuis peu asile à son frère, marchand à Tours, et que tous
deux sont assignés pour s'entendre condamner à payer l'amende
portée par l'ordonnance de Sa Majesté; que les femmes des deux
frères s'appellent Berault et sont fort opiniâtres, bien qu'elles
commencent à s'adoucir (Fr. 7o5i f" 97). Le même jour encore, le
commissaire Dyeure écrit qu'il a accordé du temps à M"^ Lejeune,
184 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
femme de l'avocat qui a signé, ainsi qu'à sa famille et aux avocats
Chardon et Fauvre; que Marie Bezard, femme de Courtiou, mar-
chand de bois, demande cinq à six jours pour se faire instruire,
ainsi que la fille Cormier; que Susanne Matheron, de la rue de la
Huchette, est fort opiniâtre; de même que Marie Pottet, fille âgée de
cinquante ans, qui a été avertie de se rendre à trois heures à l'hôtel
de la police, par ordre du procureur-général (Fr. 7o5i f' 87). Enfin,
le même jour encore, Seignelay, écrivant à Harlay, recommande
l'emploi d'un nouveau moyen de conversion : « Sa Majesté estime
très à propos que vous empêchiez pendant quelque temps le paie-
ment de ce qui est dû par le receveur des consignations à quelques
particuliers de la R. P. R., et que vous vous serviez de cette raison
pour les obliger à changer de religion » (Fr. 17421 f° i3).
Outre qu'il dément son rapport de la veille, celui que Labbé
rédigeait le i3 janvier, contient un aveu non moins édifiant que
l'ordre du secrétaire d'État :
J'ai visité aujourd'hui le reste des religionnaires qui sont au faubourg
Saint-Antoine. Je les ai priés, exhortés, intimidés même, et n"ai pu rien faire
sur leur esprit pour les faire signer ou promettre de signer... La femme de
Lasserre, marchand de vins, et celles de Rattier, chandelier, et de Duvivier,
ouvrier en soie, sont d'une opiniâtreté insurmontable. Elles doivent vous
aller demander du temps; mais je crois que, si vous voulez ne leur en accorder
aucun, cela ne fera pas un mince eifet; car elles ont été instruites autant qu'on
a pu.
En marge de cette pièce La Reynie a écrit: «Prendre une ou
deux de ces femmes et les mettre à l'Hôpital-Général » (Fr. 7o5i
f° 72).
Tous les persécutés ne furent pas héroïques, c'est du contraire
qu'il faudrait s'étonner; mais si quelques-uns recoururent à la ruse
et au mensonge pour échapper à la violence, il est assurément
permis de penser que leur conduite était infiniment plus excusable
que celle des persécuteurs. Tel n'était sans doute pas l'avis du
commissaire Hémon, lorsqu'il écrivait, le 14, à La Reynie :
Je vous ai mandé, Monsieur, hier, avant-hier et le jour précédent, que le
sieur DesterviUe, demeurant rue des Mauvais-Garçons, à la deuxième chambre,
chez Corneille, vinaigrier, avait fait sa profession de foi devant Monseigneur
rarchcvêquc. 11 y a cinq jours qu'il me promit de me donner le certificat de sa
profession; mais toutes ces promesses n'ont aucun effet, il me remet de jour
en jour et me dit que M. Morange n'en peut trouver l'acte de profession ',
* Les nouveaux convertis étaient tenus livrait le certificat de catholicité exigé par
de porter à l'archevêché leur acte d'abju- la police,
rntioii, en échange duquel on leur dé-
La journée du 14 décembre j6Sj. i85
qu'il l'a égaré, et par tout cela je ne vois que trop qu'il n'en a rien fait, joint
que, comme je vais tous les jours au matin et au soir à sa porte sans le trouver,
parce qu'il n'a point de domestique et est garçon, il prend ses repas en ville et
on ne sait oij; mais comme je parle quelquefois à un fort honnête homme,
prêtre, qui demeure vis-à-vis sa chambre, lequel dit audit Desterville que j'ai
été pour lui parler, il fait réponse qu'il se moque de cela et que l'on le presse
trop... Il est de Caen (Fr. 7o5i, f" ii3).
Le i5, en dénonçant comme obstinée la famille du sieur
Lacombe, ancien commis aux aides, le commissa-re Poiret manifeste
l'espoir de voir le lendemain un grand remue-ménage dans son
quartier, grâce à l'édit du 11 sur les domestiques qui vient de pa-
raître (Fr. 7o5i f" 91). Le 16, le commissaire Gorillon se plaint de
la constance inflexible de quatre personnes du Marais: Madelaine
Rousseau, femme de Laurent Crespin, bourgeois de Paris, âgée de
quarante-sept ans; la demoiselle Pâlot, fille âgée de cinquante ans;
sa servante Nicolle Duplessis, âgée de vingt ans, et son laquais
Auvache, âgé de dix-sept ans (Fr. 7o5i f" 108). Le même jour,
le commissaire Lepage écrit qu'il ne reste plus à convertir dans
son quartier que la servante du sieur Orth, et le commissaire
Hémon, qu'il n'y a plus dans le sien que les suivants : Jean-Louis
Alexandre, rue du Mouton, qui n'a point de domestique; le
marquis d'Inoncourt et sa famille, rue de la Verrerie, et le
sieur Desguilly, ci-devant capitaine de cavalerie au régiment de
Cominges, rue de la Tixeranderie, auquel M. de Louvois a envoyé
l'ordre de lui venir parler (Fr. 7o5i f" 102). Le 17, Labbé déclare
qu'il ne reste plus dans son faubourg que Judith Lebeau, veuve de
Jean Lenormand, pauvre vieille femme de soixante-dix ans, qui
serait mieux à l'hôpital que chez elle. La Re3'nie a mis à la marge
du rapport: Ecrire à M. le procureur-général pour l'Hôpital (Fr.
7o5i f" 65). Le 18, Hémon reparle de nouveau de Desterville et
d'Alexandre, qui n'est jamais visible; il semble même s'étonner que
l'ordre de les arrêter n'ait pas encore été donné (Fr. 7o5i i" io3).
Le billet que Seignelay écrivait le 3o à La Reynie, atteste que
la résistance continuait également parmi la noblesse, qui avait
cependant donné l'exemple de la défection :
Sa Majesté est informée qu'il y a encore plusieurs gens de qualité de la
R. P. R. à Paris ', qui font une espèce de parti et qui s'observent les uns les
' Nous trouvons les suivants sur une profession de la R. : Berteville de Cré-
liste du 22 décembre, contenant les noms meré, près Caen, se disant nouveau ca-
d une centaine de provinciaux et d'étran- tholique; les deux frères De Serillac, de
gers réfugiés à Paris et faisant encore la vicomte de Turenne; De Vieuxmai-
i86 Révocation de VÉdit de Nantes à Parts.
autres, se faisant honneur de n'être pas les premiers à changer de religion.
Sa Majesté sait aussi que le sieur marquis de Saint-Gelais est un de ceux qui
paraissent agir avec le plus d'opiniâtreté, en excitant les autres à demander
des conditions pour leur réunion à l'Église qui ne peuvent leur être accordées.
C'est pourquoi elle a résolu de le faire mettre à la Bastille '■ et elle m'ordonne en
même temps de vous écrire que vous vous appliquiez à savoir tous les gens de
quelque condition, soit des provinces ou de Paris même, qui y demeureraient
encore actuellement, afin de m'en envoyer la liste, et je vous prie de faire en
sorte de me donner cet éclaircissement dans demain au soir, et de me l'en-
voyer par un homme exprès (O * 3o).
Dans le quartier Saint-Germain-l'Auxerrois, quatre femmes
non-converties étaient encore signalées le 12 février: la veuve
Du Bure, rueBertin-Poirée; Esther Salomon, femme d'un horloger;
Madelaine Lecouvreur, femme de Louis Gigoust {a/ias Pigon), et
Marie Marotte, femme de Sallas le Breton. Enfin, le 2 avril, La
Reynie écrivait encore à l'un de ses dix-sept commissaires : « Vous
direz au sieur Guignard qu'y ayant ordre de ne laisser pas une
seule femme de la religion sans l'enfermer, la sienne ne peut pas
demeurer en cet état, et qu'il faut nécessairement qu'elle ait fait sa
réunion dans vingt-quatre heures au plus tard ». Le commissaire
répondit : « M"'= Guignard m'a dit que vingt-quatre heures ne lui
suffisaient pas, et qu'elle n'avait nul dessein de se réunir à l'Église
catholique ». En marge on lit de la main de La Reynie : « Ordre
pour enfermer cette femme ». Le même commissaire ajoutait que
Lejuge et sa femme ayant changé de quartier, Desgrez n'avait pu
mettre la main sur eux pour les arrêter (Fr. 7o53 f° iio).
sons, sieur de Saponay, sa femme, un tilhomme de proche La 'Roche-sur- Yon ;
fils et deux filles; la marquise de Lan- Marconnay, du Poitou et la marquise de
gey; les sieur et dame de Refuge, de Thcobon (Fr. 706 1, i" iZ-z).
Bourgogne; le sieur de Boisfradin, gen- ' Voir t. II, iGi.
XVII
LA DRAGONNADE A PARIS
II DÉCEMBRE l685 — MILIEU DE FÉVRIER 1686
Claude écrivait à son fils, le 19 octobre i685:
Nous attendons de jour en jour des gens de guerre pour nous faire ce
qu'ils ont fait partout ailleurs. Ma personne et celle de ma femme sont à
couvert, grâces à Dieu, et pour le reste de nos meubles ils le sont aussi mais
non passés; car il n'en passe plus à la douane. Tout est ici dans une dernière
désolation et déroute, chacun tâche de se sauver, mais il n'en est plus temps;
car les passages sont gardés à toute outrance '.
Dans l'opuscule qu'il composa en 1686, le même ministre s'ex-
prime ainsi ^:
On a couvert de dragons les provinces qui n'en avaient pas encore eu,
comme la Normandie, la Picardie, la Champagne, le Berry, le Nivernais,
l'Orléanais, le Blésois et l'Ile-de-France. Ils y exercent les mêmes violences
et y déploient les mêmes fureurs que dans les autres provinces. Paris même
où il semblait que cet article [le douzième de l'édit révocatoire] devait être
mieux observé, puisqu'on y vit sous les yeux du roi, et presque immédiate-
ment sous le gouvernement de la cour, Paris, dis-je, n'a pas été plus ménagé
que le reste du royaume.
Après avoir raconté ce qui se passa chez Seignelay le 14 décembre,
l'auteur des Plaintes poursuit:
A ces voies on en ajouta d'autres plus terribles, qui furent les prisons, la
saisie réelle des effets et des papiers, l'enlèvement des enfants, la séparation
' Biblioth. de Leide. ' Les Plaintes des prot. cruellement op-
primés. Cologne, t686, in-12, p. gS.
i88 Révocation de l'Edtt de Nantes a Paris.
des maris et des femmes, et enfin le grand moyen, c'est-à-dire les gens de
guerre et les garnisons. On envo3^a à la Bastille et au For-1'Évèque les plus
fermes en qui l'on trouvait plus de résistance. On fit sceller dans leurs maisons
et dans celles de ceux qui s'étaient cachés et qu'on ne pouvait pas découvrir.
On fit fourrager celles de plusieurs autres et l'on s'en prit à leurs personnes,
ni plus ni moins qu'on avait fait ailleurs.
Il avait déjà dit (p. 68), à propos des provinces terrorisées par
les dragonnades: «La Cliampagne, la Picardie et l'Ile-de-France,
en y comprenant Paris, ont subi le même destin ».
Sauf en ce qui concerne Paris, cette assertion est confirmée
par l'auteur de l'Histoire de l'Edit de Nantes ' :
On n'en faisait pas moins aux environs de Paris et sous les yeux de la
cour. Dans les terres même des princes on logeait des troupes à discrétion.
Le prince de Condé voyait, pour ainsi dire, des fenêtres de sa maison de
Chantilly, piller ses sujets, ruiner leurs maisons, traîner les inflexibles dans
les cachots. On assure que du seul village de Villiers-le-Bel il fut emporté par
les soldats, ou d'autres voleurs qui prenaient le nom de dragons, plus de deux
cents charretées de bons meubles, sans ceux qu'on brûlait, ou qu'on brisait,
comme trop difficiles à emporter. Cela m'avertit de remarquer en passant
que, pour avoir part au profit de ce pillage, souvent les paysans se dégui-
saient en dragons, et faisaient plus de ma! que les dragons mêmes... La belle
maison que Misson ^, l'un des conseillers au Parlement de Paris, avait dans
les environs de cette ville, fut traitée comme les autres dont j'ai parlé. Les
dragons y coupèrent les arbres d'un très beau jardin, et y firent un dégât
général de tous les ornements dont on a le soin d'embellir une maison de
plaisance.
11 n'y eut de tous les lieux du royaume que la ville de Paris où les troupes
ne logèrent point. On n'osa hasarder de les faire entrer dans un lieu où elles
pouvaient causer plus de désordres qu'on ne voudrait, et où la populace voyant
piller par des soldats la maison de quelque hérétique, se pouvait sentir
tentée de piller aussi celles des catholiques. Mais les Réformés de cette ville
n'en furent pas mieux traites '^.
Plus loin '*, sans s'inquiéter de la contradiction qu'il atténue,
Benoit, analysant Les Plaintes, parle de l'arrivée des troupes en
• Tome V, p, 902, etc. ^ V!i\Ae.MT AthaFrance loulc catholique,
^Jacques Muisson, sieur du Toillon. Bayle, s'exprime ainsi (p. 42): «Rouen,
Louvois c-crivait à M. de Ristord, le 16 Dieppe, Caen et toute la Normandie ont
janvier 1G8G: « Le roi ayant fait réflexion souffert des logements de soldats qui ont
que la maison du sieur de Muisson ap- forcé tout le monde ou à s'enfuir ou à
partient à ses enfants, lesquels sont dleviîs signer; les habitants de Paris ont été
dans la religion catholique. Sa Majesté exposés, environ le mûme temps, à mille
trouve bon que vous retiriez la garnison souffrances»,
que vous avez mise dans ladite maison * Tome V, p. 939.
par son ordre» (Arcli. Guerre).
La dragonnade à Pans. 189
Picardie, dans l'Ile-de-France et « Paris même dont elles désolèrent
les environs ».
Jurieu semble s'écarter plus encore que Benoit du sentiment
de Claude : « Paris, dit-il', et les environs de Paris ont été attaqués
les derniers. Toute la France était couverte d'efifroi, de larmes et
de sang; Paris et la Brie ne voyaient tout à l'entour que des
troupes sanguinaires et des émissaires chargés des dépouilles des
Réformés et rougis de leur sang. C'est un grand miracle que ces
objets sans les approcher de plus près les aient vaincus ».
Par deux lignes du Siècle de Louis XIV^ Voltaire a aussi con-
tribué à propager l'opinion de Benoit : « Paris ne fut point exposé
à ces vexations ; les cris se seraient fait entendre au trône de trop
près. On veut bien faire des malheureux, mais on souffre d'entendre
leurs clameurs ».
Entre Claude et Benoit le désaccord est formel: d'après le
premier, la dragonnade eut lieu à Paris comme partout, « ni plus
ni moins qu'ailleurs » ; le second prétend, au contraire, que Paris en
fut préservé, et assigne à cette exception des motifs trop plausibles
pour que le gouvernement de Louis XIV n'ait pas été obligé d'en
tenir compte. Si dignes d'attention que soient les raisons invoquées
par Benoit, elles ne peuvent contrebalancer ni l'affirmation de
Claude, naturellement mieux informé sur ce point que le pasteur
d'Alençon, ni celle d'un attaché de l'ambassade de Hollande, qui
adressait de Paris à la Gazette de Harlem, des renseignements de
la plus grande exactitude, aujourd'hui confirmés par les documents
' Lettres pastorales, I, iq. la misère et la ruine de ses propres su-
' Édit. d'Amsterd., lyÔD, in-12, H, 278. jets».
Charles Weiss a dit aussi, dans sa Henri Martin (Hist. de Fr., i85g, XIV,
belle Hist. des réfugiés prot., I, 86, qui 52) répète le même thème agrémenté de
renferme quelques graves erreurs: plusieurs autres inexactitudes: « Louvois,
«Toutes les provinces du royaume furent dit-i!, n'osa montrer de tels spectacles à
soumises successivement à ce régime, à la société de Versailles et de Paris; le
l'exception de la généralité de Paris. roi ne les eût pas supportés. Le peuple
Comme tout s'y passait sous les yeux du de Paris alla démolir le temple de Cha-
roi, les vexations y furent moindres renton (!), objet de sa vieille animosité:
qu'ailleurs, soit que les chefs de la per- le pouvoir pesa fortement sur les huit ou
sécution craignissent que les plaintes'des neuf mille huguenots qui restaient dans
opprimés ne parvinssent jusqu'aux la capitale, et en entraîna les deux tiers,
oreilles du monarque, soit que les au- par l'intimidation, à une conversion si-
torités locales fussent plus éclairées et mulée; mais il n'y eut point de violences
plus humaines que celles des provinces éclatantes, si ce n'est l'exil des trente (!)
plus éloignées, soit enfin, comme les Ré- anciens du consistoire en divers endroits
formés aimaient à s'en flatter, que Louis du royaume, et les soldats ne parurent
XIV fut naturellement compatissant et pas».
bon, et qu'il ne prit pas de plaisir à voir
igo Révocation de PEdit de Nantes à Paris.
authentiques. Or parmi ces renseig-nements, se trouve la date de
l'entrée des troupes à Paris: fait non mentionné dans les pièces
officielles, avec lesquelles il concorde cependant au point d'en dis-
siper les obscurités et d'en résoudre les contradictions apparentes.
Ayant vu ces pièces, l'auteur de la Police sous Louis XIV^
s'est le premier affranchi de l'opinion commune ; il est regrettable
toutefois que M. Pierre Clément n'ait pas approfondi le sujet avant
de formuler un jugement qui atténue singulièrement la dragonnade
parisienne: «Le spectacle des conversions par logements paraît avoir
été, dit-il, sauf pourtant de rares exceptions, épargné à la capitale ».
Ath. Coquerel fils, était plus près du vrai, lorsqu'il disait: « On a
écrit souvent que Paris fut exempt des dragonnades. C'est une
exagération. Mais elles y furent plus rares, moins atroces et moins
bruyantes qu'ailleurs^». «Moins atroces et moins bruyantes», nous
le croyons; mais «plus rares» nous semble inexact. Près de la
moitié des abjurations parisiennes ne fut arrachée que par la dra-
gonnade; on n'en exempta que très peu de familles et toutes de la
plus haute noblesse. Cette faveur ne fut accordée à Du Quesne que
conditionnellement: «Le roi veut bien, écrivait Louvois à De
Ménars, le 26 décembre, que l'on diffère jusqu'à nouvel ordre
d'envoyer des gens de guerre dans la maison de M. Duquesne,
pourvu qu'il n'y ait point d'autres religionnaires retirés » (Arch.
Guerre).
Au moment où Louis XIV chargeait Bonrepaus de démentir le
bruit des «prétendues persécutions» souffertes par les protestants,
le même Louvois écrivait au duc de Noailles (5 novembre i685):
« Sa Majesté désire que vous vous expliquiez fort durement contre
ceux qui voudront être les derniers à professer une religion qui lui
déplaît », et au marquis de Vérac : « Sa Majesté veut qu'on fasse
sentir les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas se faire
de sa religion; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeu-
rer les derniers, doivent être poussés jusqu'à la dernière extrémité'»;
enfin à M. de Beaupré, qui venait d'arriver à Dieppe à la tête des
cuirassiers^: «Au lieu de vingt sols par place et de la nourriture,
vous pouvez en laisser tirer dix fois autant, et permettre aux cava-
liers te désordre nécessaire pour tirer ces gens-là de l'état oîi ils
sont, et en faire un exemple dans la province qui puisse être
» Paris, 1866, in-80, p. 273. * Bxaict., XI, 38b, et Camille Roussel,
'' Paris-Guide, 1867, in-i2, I, 760. Hist. de Louvois, 111, 491.
8 Bullet., Il, 53.
La dragonnade à Paris. 191
autant utile à la conversion des religionnaires, qu'il serait préju-
diciable si leur opiniâtreté demeurait impunie ». Dans la même
« dépêche enragée », selon l'expression de M. Rousset, Louvois
ordonne de « faire vivre fort licencieusement » la cavalerie chez les
huguenots.
Louis XIV ne trouvait nullement mauvais que la soldatesque
arrachât des abjurations à la réalité desquelles il avait la simplicité
de croire ; mais si partisan qu'il fût des « rigueurs salutaires », il
avait pour le désordre une grande répugnance partagée par La
Reynie, responsable de la tranquillité de la capitale, et ne voulait
point encore le 21 octobre qu'on fit aux hérétiques « des violences
très considérables ». Aussi refusa-t-il longtemps de permettre que
les troupes vinssent à Paris, dans la crainte qu'on ne pût les maî-
triser et que la populace ne suivit leur exemple, crainte trop justifiée
par des faits dont les billets que voici donneront une idée :
Seignelay à La Reynie.
29 octobre i685.
Sa Majesté veut que vous teniez exactement la main à la punition des
soldats qui ont pillé un fruitier de la R. P. R., sous prétexte d'avoir ordre de
se mettre en garnison chez lui, étant très important d'empêcher les suites
d'un tel désordre.
Seignelay à M. Robert.
25 décembre i685.
Sa Majesté a fait arrêter ici les soldats des régiments des gardes qui o nt
été chez des gens de la R. P. R., disant qu'ils avaient ordre d'y aller en gar-
nison. Et Sa Majesté veut que vous fassiez les diUgences nécessaires pour
faire punir les gens se disant gardes du corps et mousquetaires qui ont enlevé
un prisonnier ' (O ' 29).
L'intervention des troupes étant écartée comme trop dange-
reuse, le procureur-général, le procureur du roi et le lieutenant-
général de police proposèrent d'autres mesures, dont ils espéraient
une action moins prompte mais aussi efficace.
Ces mesures revenaient à ceci: persuader aux protestants,
par l'enlèvement des enfants, par l'emprisonnement des « opiniâtres »,
etc., qu'aucun d'eux ne serait souffert dans la ville s'il ne faisait
profession de catholicisme; à ces honnêtes moyens de persuasion
' Il s'agit évidemment de pillards dé- capturé par la police et délivré par ses
guises en soldats, dont l'un avait été camarades.
iga Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
devait s'ajouter la menace perpétuelle des dragons, qu'on ferait
aller le plus lentement possible autour de Paris. En effet, le
7 décembre, Louvois ordonna à De Ménars de faire passer d'élec-
tion en élection les six compagnies des dragons du régiment de la
reine, et de les y faire demeurer le temps voulu pour que tout fût
terminé le i5 mai suivant (Arch. Guerre).
Spectacle plus lamentable encore peut-être que celui des
guerres civiles; car la violence n'était que d'un côté, sans représ-
sailles! Soixante mille hommes de cavalerie et d'infanterie, bientôt
désignés indifféremment sous le nom de dragons, avaient parcouru
les provinces du Midi, du Centre, de l'Est et de l'Ouest, pillant,
dévastant, incendiant, outrageant les femmes et les traînant à la
messe par les cheveux. Aux horreurs habituelles du saccagement
des villes prises d'assaut, ils ajoutaient des tourments et des sup-
plices auxquels l'abjuration seule mettait fin, et qui, selon Saint-
Simon, causèrent la mort de milliers d'innocents de tout sexe.
Comme exemple de ces atrocités nous ne citerons que celui de
M. Jacob de Bie, consul de Hollande à Nantes. « Les dragons, lit-on
dans la Gazette de Harlem^, étant tombés dans sa demeure, ont
tout brisé, ont défoncé les barriques de vin, l'ont tiré hors de son
lit et forcé d'allumer cent chandelles dans toute sa maison. Ils ont
allumé un grand feu devant lequel ils l'ont attaché à un poteau du
lit, et l'ont ainsi rôti tout nu, surtout les pieds qui étaient tout
déformés. Ensuite ils lui arrachèrent le poil des jambes. Il criait:
«Tuez-moi plutôt; je ne puis changer, la foi vient d'en haut »; mais
ils répondirent : « Nous ne voulons pas vous tuer, mais vous tor-
turer jusqu'à la moelle des os ». Enfin, ne pouvant plus supporter
ces souffrances, il promit de changer. Il a dû faire les cérémonies
extérieures de l'abjuration, ce dont Dieu lui fasse grâce ».
De proche en proche la terreur avait gagné Paris; elle redoubla
quand les dragons envahirent la demeure des protestants dissé-
minés tout à l'entour dans un rayon d'une quinzaine de lieues,
notamment à Villiers-le-Bel, Chennevières-sur-Marne, Montmorency,
Senlis, Verneuil, Brenouille, Belle- Eglise, Compiègne, Cuts, Ville-
parisis, Villeroy, Claye, Lagny, Condé, Mortcerf, Quincy-Ségy,
Nanteuil-les-Meaux, Mareuil, Meaux^, Lizy-sur-Ourcq, Cuissy, La
' Bidlet., 20 scr., XV, 268. Meaux signalé comme un asile, et leur
'' On écrivait de Paris, le 23 novembre, besogne terminée, ils doivent accomplir
à la Galette de Harlem: «Sept hommes la même mission ailleurs» (Sm//c^, 2° sér.,
de chaque compagnie des gardes sont XV, 266).
partis pour un château des environs de De son côté Seignelay écrivait, le i5
La dragonnadc à Pans. ig3
Ferté-sous-Jouarre, Saint-Denis-les-Rebais, Chalandos, Sacy,
Chauffry, Saint-Siméon, Lumigny, Maupertuis, Touquin, Galande,
Rozoy-en-Brie, Brie-Comte-Robert, Bois-le-Roi, Nemours, Moret,
Corbeil, Grigny, Arpajon, La Norville, Plessis-Marly, Rambouillet,
Montfort-l'Amaury, Dreux, Favières, La Ferté-Vidame, Houdan,
Pontoise, etc.
Non content d'entretenir l'épouvante et l'effroi, Seignelay
s'efforçait de les accroître et d'en prévenir l'inconvénient, c'est-à-
dire la fuite des protestants. « Sa Majesté, écrivait-il à La Reynie le
24 novembre, ayant été informée que plusieurs de la R. P. R., dans la
crainte qu'on ne fasse venir des troupes à Paris *, se retirent aux
environs et dans la ville mèm.e chez leurs amis catholiques, elle
m'ordonne de vous exphquer qu'il lui paraîtrait à propos que vous
fissiez publier une ordonnance portant défenses à tout cathohque
de donner retraite aux P. R., sous le prétexte que vous estimeriez
le plus convenable, Sa Majesté estimant à propos d'augmenter par
là la crainte que ceux de Paris ojit déjà de voir venir des troupes
pour les obliger à se convertir » (O' 29). Le lieutenant de police fit
sans doute observer qu'une telle défense et les odieuses perquisi-
tions auxquelles elle donnerait lieu, n'aboutiraient guère qu'à
froisser et irriter les cathohques eux-mêmes; car le roi consentit,
le 29 novembre, que la publication de cette ordonnance fût différée.
Voilà donc une preuve indubitable que, au-dessus des passions
haineuses de la foule, il s'était établi un véritable courant de
tolérance : protestants et catholiques étaient unis par des sentiments
de respect réciproque et des liens d'affection, qu'on est heureux
de signaler, surtout au moment où la cour et le clergé travaillaient
per /as et ne/as à la destruction du protestantisme -.
décembre, à M. de iMénars, intendant de ^ «Vous jugerez sans doute à propos,
la généralité de Paris: u Le roi approuve Monseigneur, écrivait le dénonciateur,
la proposition que vous faites d'aller à sans doute Harlay, d'avertir le roi que
Meaux et à La Ferté-sous-Jouarre, pour plusieurs seigneurs de sa cour ont à leur
exciter les religionnaires qui y restent à service et retirent dans leurs hôtels des
se convertir; vous avez déjà si bien gens de la R. P. R., et qu'il ne serait
réussi dans les endroits où vous avez point inutile qu'il plût à Sa Majesté de
été, que je ne doute point que vous s'en expliquer hautement et d'une ma-
n'ayez un bon succès du voyage que vous nière qui marquât sérieusement la vo-
ferez pour cela» (O' 29). lonté de Sa Majesté.
' «Des soldats aux gardes», disait un uS. A. S. Ma' le Prince a auprès d'elle
dénonciateur, lequel suggéra l'idée d'une le sieur Morin, en qualité de gentil-
ordonnance spéciale contre «tous ces homme; il était guidon de ses gardes et
officieux qui empêchent indirectement, était logé dans la rue de Seine. Il a retiré
et sans y penser peut-ttre, que les gens à l'hôtel de Condé tous ses meubles et a
se convertissent» (Fr. 7044, fo 181). quitté sa miiison; sa femme est morte
n 13
ig4 Révocation de CÉdit de Nantes à Paris.
N'ayant renoncé qu'avec regret à la dragonnade, et pour ame-
ner insensiblement le roi à se servir de «ce moyen si efficace et si
redouté», Seignelay et le procureur-général commencèrent par lui
faire agréer une sorte d'équivalent adouci qui n'offrait pas les
mêmes dangers. Le secrétaire d'Etat écrivait, le 14 décembre, à
Harlay : «J'ai rendu compte au roi de la proposition que vous faites
d'obliger les marcliands de la R. P. R. à fermer leurs boutiques,
et de mettre quelques archers chez eux en garnison. Sa Majesté
approuve cette proposition, et elle veut que vous la fassiez exécuter
ainsi que vous trouverez le plus à propos, suivant votre prudence
ordinaire» (O' 3o). Harlay donna des ordres en conséquence, et La
Reynie lui répondit le 18 :
Les sieurs Gautier frères ont donné parole, Monsieur; le sieur de La
Barre, orfèvre, en a fait autant; mais la veuve Dieulefit, marchande, a refusé
nettement toute sorte de propositions, croyant être parfaitement instruite de
la vérité de sa religion. J'ai peine à croire qu'on en puisse venir à bout. Pierre
Melot, marchand de vins, n'a pas jugé à propos de venir chez moi à l'heure
que je lui avais donnée.
J'ai écrit ce soir aux commissaires des quartiers, ainsi que vous l'avez
jugé nécessaire. Monsieur, de fermer les boutiques, les cabarets et les caves
de Piaugier, de Reynier, de la veuve Dieulefit, de Gédouin, de Dutemps, de
Melot et de Marcelle, et de mettre en chacune de ces maisons deux huissiers
ou sergents par forme de garnison, pour empêcher le divertissement des
effets et des marchandises qu'il peut y avoir. Je ne sais si je me trompe,
Monsieur; mais il me semble, quoiqu'il n'en faille guère moins parler pour
cela, que ceux à qui on parle présentement sont beaucoup moins raides que
ceux que l'on a vus dans les commencements (Fr. 17420, P igS).
A une époque fort ancienne les collecteurs de l'impôt avaient
imaginé de loger chez les contribuables récalcitrants, ou trop
pauvres pour payer la taille *, des gens de guerre qui se faisaient
grassement nourrir et exigeaient en outre une indemnité pécuniaire
qu'on appelait l'ustensile. C'est de ce procédé de contrainte que
sortit la dragonnade. «Le logement des gens de guerre, lourde
charge, n'était pas une charge nouvelle, dit IVI. Camille Rousset^
les désordres qu'entraînait le logement des gens de guerre n'étaient
pas non plus des maux inconnus jusqu'alors. Ils parurent nouveaux
depuis peu de jours à Chantilly; il n'a lequel Martin, à ce qu'on dit, s'est fait
qu'un enfant. catholique depuis peu; mais son gendre
«M. le duc a aussi à son service en ne l'est pas, ni sa femme et ses enfants»
qualité d'écuyer !e sieur de Merveillou, (Fr. 7014, f» 181).
qui est un garçon de la même R. P. R. » Pierre Clément, Hhl. de Colbert,
"Et dans le même hôtel, il y a encore Paris, 1874, in-80, I, 182.
un apothicaire, gendre du sieur Martin, ' Hist. de Louvois, III, 445.
La dragonnade à Paris. igS
cependant, parce qu'on vit pour la première fois [en 1681] les
hommes qui étaient chargés de prévenir et de réprimer la licence
du soldat, la souffrir et la provoquer même». L'envoi des archers
dans une maison, qu'ils transformaient aussitôt en prison d'où rien
ni personne ne pouvait sortir, correspondait à une véritable saisie
des biens et des gens, obligés en outre de payer par jour à chacun
des garnisaires un «ustensile» de six livres (vingt-quatre francs
d'aujourd'hui). Comme ils ne s'éloignaient qu'avec une promesse
d'abjuration, il 3' allait de la ruine pour les malheureux qui ne
s'empressaient pas de faire cette promesse. En voyant arriver
les huissiers ou sergents, Gédouin et Du Temple se déclarèrent
prêts à abjurer (19 décembre) plutôt que de laisser fermer leurs
boutiques, tandis que la veuve Dieulefit, n'en ayant point, ne faiblit
que le 8 janvier '. Nous ignorons l'accueil fait aux garnisaires par
Piaugier, Rej'nier, iVIelot et IVIarcelle; mais il est certain qu'ils
finirent par abjurer.
Pendant que Pierre Jacob, marchand et bourgeois de Paris,
enfermé au For-l'Evêque résistait aux convertisseurs, ses effets
furent saisis et vendus au nom de ses créanciers, par ordonnance
du mois de décembre i685 ; et quand le malheureux eut abjuré et
sortit, ruiné, de prison, il eut encore à payer 400 livres au sergent
Roger, qu'on avait établi gardien des scellés (Fr. yoSS f° 407).
Dupin ^, marchand de points de dentelles, demeurant au bout
du pont Saint-Michel, au coin de la rue Saint-Louis, ne s'était point
rendu, le 14 décembre, chez Seignelay, oii il était mandé ; pré-
voyant que cette désobéissance allait être punie d'un séjour à la
Bastille, il avait caché ou vendu ses marchandises, et s'était enfui de
Paris, le 20 décembre, abandonnant, pour passer à l'étranger, sa
femme et deux filles qu'il avait eues d'un premier mariage: Anne-
Marguerite, âgée de six à sept ans, et Madelaine, de trois à quatre
ans. En quelques jours de dilapidation la garnison d'archers en-
voyée chez lui réduisit sa famille à la plus horrible misère. Le
' Le commissaire Delamare écrivait le ' Deux autres Dupin figurent avec celui-
10 juin 1686: o La veuve Dieulefit, qui ci sur la quatrième liste des commerçants
demeure au bout du Pont-au-Change, dressée pour la préparation de la journée
qui a fait abjuration, mais qui n'est au- du 14 décembre : l'un, marchand rue
cunement convertie, se mêle à présent Grenier-Saint-Lazare, et l'autre, mar-
d'aller montrer à lire et le catéchisme chand de points de dentelles, rue de
aux enfants des nouveaux convertis dans Buci. Un quatrième Dupin , nommé
leur maison, et leur donne des instruc- Charles, maître relieur et tenant boutique
lions fort dangereuses». Elle s'appelait de libraire au Mont-Saint-Hilaire , abju-
Susanne Auvray et était sans doute fille rait le 20 octobre iC85. Sa fille Susanne
de l'un des libraires de ce nom. fut mise à l'Union Chrétienne.
ig6 Revocation de FÉdit de Nantes a Paris.
commissaire Delamare s'exprimait ainsi dans son rapport du
27 décembre:
Il ne reste plus dans mon quartier que treize chefs de famille, y compris
Dupin et Neveu qui sont absents. La femme et les enfants de Dupin sont
demeurés aujourd'hui sans un sou; le boucher et le boulanger leur refusent des
vivres, et le propriétaire de la maison va faire vendre les meubles samedi; il
n'y aura pas de quoi le payer. L'on n'a aucune nouvelle de Dupin, de sorte,
Monsieur, que, demain passé, la garnison ne pourra rester dans cette maison
(Fr. 7o5i, f" 190).
Le commissaire propose ensuite de mettre les deux enfants aux
Nouvelles-Catholiques, ainsi que leur belle-mère «Je crois, dit-il,
que si on la menaçait de la prison et qu'on lui proposât cette
alternative, elle choisirait les Nouvelles-Catholiques ». Delamare se
trompait: M""' Dupin choisit la fuite. Le 28, au moment où l'on
s'emparait des deux petites filles pour les conduire à l'Union chré-
tienne de la rue Saint-Denis (Fr. 7062 f° 82), elle s'échappa et
rejoignit son mari. La garnison chassée par la famine, réclainait
encore à la fin de mai 1686 son salaire à Delamare, qui résumait
d'un mot la situation du fugitif: « A l'égard de Dupin, il ne lui est
resté aucune chose, et l'on ne sait même o\i il est ». Cependant il
fallut prier le roi de payer la pension des enfants que les religieuses
refusaient de garder plus longtemps à crédit. Au bout de six mois,
le père revint avec sa femme, dans le dessein d'emmener ses fîUes,
et abjura pour qu'on les lui rendît. Mais Delamare, consulté à ce
sujet, répondit, le 6 août, que la conversion de Dupin n'était qu'ap-
parente, et fit écarter sa demande (Fr. 7o53 f" 32).
A la fin de i685 ou dans les premiers jours de l'année 1686,
M"= de Liambrune (voir au chap. XXII) reçut dans une auberge
de Paris où elle était logée, une garnison de deux huissiers, aux-
quels elle faillit échapper sous un déguisement, à l'aube du second
jour. Il fallut courir pour rattraper la prisonnière, et la garnison
renforcée veilla toutes les nuits dans la crainte d'une nouvelle éva-
sion. La courageuse dame persistant dans son refus d'abjurer,
l'ordre de la mettre aux Nouvelles-Catholiques fut donné le 25 jan-
vier. Les huissiers qui l'avaient gardée n'étaient pas encore payés
le premier juin: Delamare demandait pour eux huit livres par tête
et par jour, au lieu de six, parce qu'ils s'étaient nourris à leurs frais.
Appliqué durant six jours sur une échelle restreinte, ce système
qui consistait tout au moins à ruiner les gens, produisit quelques
abjurations; mais il y avait loin de ces résultats partiels aux effets
foudroyants de la véritable dragonnade, qui, en quelques heures ou
La dragonnade à Paris. 197
tout au plus en quelques jours, précipitait dans les églises la popu-
lation meurtrie et affolée d'une ville entière •. Deux mois s'étaient
écoulés depuis la Révocation, toute la France était catholique et les
«conversions» ne s'opéraient à Paris qu'avec une lenteur extrême.
Tandis que Louvois triomphait, Seignelay, son rival humilié, ron-
geait son frein et s'épuisait vainement à faire comprendre que qui
veut la fin doit vouloir les moyens. Enfin, à demi-vaincu, le roi re-
connut l'insuffisance des garnisons de deux hommes^ et l'insuffi-
sance de leur nombre, beaucoup trop restreint pour briser « une
résistance coupable, qui appelait la plus sévère répression ». Il mit
donc à la disposition de Harlay toutes les troupes de police et lui fit
écrire par Seignelay, le 21 décembre:
Sa Majesté ne voulant point se résoudre à faire venir des troupes à Paris,
ni à se servir des soldats du régiment des gardes pour mettre cirez ceux de la
R. P. R., elle m'a ordonné ce matin de vous dire qu'elle croyait qu'on pourrait
faire le même effet par les sergents du Châtelet, les archers du prévôt de
l'Ile, du lieutenant-criminel de robe courte et ceux du guet, et que, sur les avis
que vous prendrez la peine de m'envoyer, elle fera expédier les ordres pour
en envoyer dans chaque maison lel nombre que vous jugerez à propos. Je crois
qu'il faudra faire tout d'un coup un grand mouvement dans Paris, faire entendre
aux bourgeois de la R. q\i'en attendant des troupes. Sa Majesté se servira de
CCS archers, et tâcher par ce moyen de tirer le même avantage qu'on a tiré
dans les provinces par le moyen des troupes (Fr. 17420, f" 197).
Est-il nécessaire d'ajouter qu'on ne pouvait tirer des archers
«l'avantage désiré» qu'en leur lâchant la bride, comme on faisait
aux troupes en province? Le mouvement général eut lieu le len-
demain, 22 décembre, et dès le soir même La Reynie put féliciter
Harla}' du succès de cette première dragonnade : «J'ai exécuté les
ordres que vous m'avez donnés, Monsieur, et on a ôté et mis les
garnisons ainsi que vous l'avez ordonné... Au reste, Monsieur, la
récolte et la moisson que' vous avez faite aujourd'hui, montre bien
la grandeur de l'ouvrier, et elle peut seule justifier qu'aucune autre
voie ne peut et ne doit être employée» (Fr. 17420 f° 199). Favo-
rable aux grands coups frappés par les soldats de police, qui ne
dépendent que de lui et qu'il croit capables d'une certaine modéra-
' ails font clianger des provinces tout ^ On avait mis en province jusqu'à
entières en huit ou dix jours, écrivait cinquante et cent dragons dans une seule
Jurieu (Réflexions sur la cruelle perse- maison. A la fin de novembre, il en était
cation, p. 36)... Que gagnent-ils )■ Des arrivé deux cents au château de Neuville-
corps, des signatures, des bouches. Saint-Riquier près d'Abbcville.
Cro«ent-ils qu'on change de sentiment
par violence r»
198 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
tion dans la violence, La Reynie ne veut point entendre parler des
dragons qui pourraient jeter la confusion et le trouble dans Paris, et
l'obliger à partager avec quelque autre l'honneur des conversions.
Le rapport qu'il avait envoyé le 21 à Versailles, évaluait à
1280 le nombre des 'abjurations obtenues, et à 3823 celui des abju-
rations qu'il restait à obtenir (O' 3o); à la lecture de cette pièce, le
roi étonné qu'une poignée de Parisiens osât le faire attendre, eut un
mouvement d'irritation dont on retrouve la trace dans la lettre qu'il
fit adresser, le 22, au lieutenant de police :
Sa Majesté, lui écrivait Seignelay, a vu le dénombrement que vous m'avez
envoyé de ce qui reste de P. R. dans Paris. Il est bien important que ces
conversions avancent, Sa Majesté paraissant en disposition de prendre bientôt
une dernière résolution sur ce qui regarde Paris, et, comme elle ne veut point
y faire venir des troupes, il faut nécessairement y suppléer par les garnisons
d'archers, cl agir plus durement sur ceux qui res.'enl qu'on n'a fait jusqu'à pré-
sent, afin que quand Sa Majesté prendra la résolution de les chasser de Paris,
cela ne s'étende qu'à un petit nombre (O^ 29).
Ainsi, dès le second jour, la violence s'accentue: l'ordre «d'agir plus
durement » équivaut ou à peu près à la « vie fort licencieuse » et
au «désordre nécessaire» recommandés par Louvois, à qui le fils
du grand Colbert n'aura bientôt plus rien à envier. Peut-être même
se montra-t-il plus ingénieux dans ses procédés de conversion
forcée : Le 22 juillet i685 la police l'avait averti que la plupart des
gens de qualité de la R. s'étaient retirés à la campagnç, appréhen-
dant que quelque entreprise violente ne fût tentée contre eux à la
sollicitation du clergé (Fr. 7052 f° 241). Quand ils s'étaient vus
menacés des dragons dans leurs châteaux, ils étaient revenus à
Paris. Seignelay s'empressa de les en chasser. «Userait nécessaire,
poursuit-il, que vous vous fissiez informer particulièrement de tous
ceux de la R. qui ont des maisons ès-environs de Paris, parce que
l'intention de Sa Majesté est de les obliger incessamment de quitter
Paris, pour s'en aller dans ces maisons-là, où elle a résolu d'envoyer
des troupes ».
N'était-ce pas une invention admirable que d'ordonner aux
Parisiens d'aller se faire dragonner à la campagne, tandis qu'on
affectait, au contraire, de garantir des dragons les maisons de cam-
pagne de ceux qui promettaient d'abjurer?
A partir du 23 décembre, le roi ne suffit plus à signer la
multitude des billets de logement; il abandonna ce soin au procu-
reur-général et à La Reynie, et leur annonça sa résolution de faire
publier, le 10 janvier, qu'il reléguerait dans les provinces tous ceux
La dragonnade à Paris. igg
qui n'auraient pas abjuré dans un mois (O' 29). Il semble même
qu'une ordonnance antérieure et demeurée inconnue, comme tant
d'autres, obligea les protestants de Paris, du moins une certaine
catégorie, d'aller habiter dans les faubourgs. Nous lisons, en effet,
dans le registre des délibérations de l'Hôtel-Dieu.
16 novembre i685. Sur l'avis qu'on a donné que le sieur Falaiseau, avocat
de la R. P. R. ^, vend ses meubles comme ayant dessein de se retirer, et
qu'une dame de condition demande le bail de ladite maison, la compagnie a
arrêté qu'on s'informerait si ledit Falaiseau vend tous ses meubles et s'il
marque le dessein de sortir, pour après en délibérer.
21 novembre. On a représenté le désistement fait le 16 de ce mois par les
sieurs Tassin et Falaiseau du bail qu'ils ont d'une maison de l'Hôtel-Dieu, en
la rue du Battoir, pour le jour de Pâques prochain, clani obliges comme clant
de la R. P. R., d'aller loger aux faubourgs, sitivaiil l'ordonnance du roi, et la
compagnie a arrêté d'en faire bail à celui qui le demande.
Grâce au nouveau système de «contrainte un peu plus que
morale », les abjurations se multipliaient rapidement. Toutefois
comme les huguenots qu'il restait à contraindre étaient les plus
résolus et ceux qui avaient le moins à perdre, on s'aperçut à la fin
de l'année que l'œuvre d'iniquité qu'on appelait « le grand œuvre »
ne pouvait être achevée en un mois, ni peut-être en deux, si l'on
ne redoublait d'énergie et si l'on n'augmentait le nombre des con-
vertisseurs. De guerre lasse, le roi qui voulait en finir, céda et
autorisa l'appel des dragons. Un témoin oculaire écrivait de Paris,
le 8 janvier 1686, à la Gazette de Harlem''': «Les soldats qui sont
arrivés dans la semaine passée pour forcer les Réformés à abjurer,
sont encore logés chez eux». Cette semaine ayant commencé le
lundi 3i décembre, les premiers jours de l'année furent donc mar-
qués par l'arrivée des dragons, qui dut avoir lieu lorsque, après
avoir épuisé la liste des commerçants, on attaqua la liste beaucoup
plus nombreuse des non-commerçants, c'est-à-dire sans doute le
4 janvier. En effet, le 3, Seignelay écrivait à La Reynie :
J'ai reçu de M. le procureur-général et de M. Robert le mémoire de l'état
auquel sont les conversions dans leurs quartiers; j'attends avec impatience
celui des quartiers dont vous vous êtes chargé, afin d'en pouvoir rendre compte
au roi en même temps...
A présent que la plus grande partie des gens de commerce et des gens
de métier sont convertis. Sa Majesté veut que vous vous attachiez fortement
• Frùre de l'ancien de Charenton, et novembre: «Les Réformés de Paris
oncle par alliance de Claude fils. semblent vouloir tenir ferme; mais on
'■^ BttUet., 2» s., XV, 402. — Le même recourra aux dragons pour les faire
correspondant lui avait déjà écrit le i3 changer» {Ibid., 266).
2DO Revocation de l'Edit de Nantes a Paris.
à la conversion des autres particuliers à laquelle vous n'avez pas encore tra-
vaillé; pour cet effet, que vous preniez la peine de vous assembler chez M. le
procureur-général pour faire une nouvelle répartition entre vous de ceux à
qui chacun se chargera de parler, et Sa Majesté estime qu'il faut commencer
par les gens domiciliés afin d'avoir plus de prise sur eux et de pouvoir envoyer
des garnisons dans les maisons des plus opiniâtres...
Elle a résolu de faire une gratification aux commissaires qui ont été
employés aux conversions, et elle m'ordonne de vous demander votre avis sur
la qualité de cette gratification et sur ceux qui se sont le plus distingués par
leur application, et qui, par conséquent, le doivent être des autres dans la dis-
tribution de ses grâces. .. (O ' 3o) ^.
Au moment où les véritables missionnaires bottés allaient se
mettre à l'œuvre concurremment avec les troupes de police, La
Reynie éleva des objections qui, sous sa plume, auraient été le plus
étrange des contre-sens, si elles n'avaient concerné les dragons.
Seignelay répond à ces objections dans sa lettre du 5 janvier:
Sa Majesté m'ordonne de vous expliquer la conduite qu'elle es'ime qu'on
doit tenir à présent à l'égard de ceux de la religion. Premièrement elle veut
que vous envoyiez des garnisons dans cliacun quartier cliez les principaux de
ceux qui resten/^, et sur ce que vous écrivez qu'après avoir mis ce moyen en
usage on paraîtra engagé à se servir de voies plus dures ou à donner un
mauvais exemple à ceux qui resteraient. Sa Majesté m'ordonne de vous
répondre à cela qu'elle est persuadée que les garnisons feront un effet très
considérable et opéreront la conversion de la plupart de ceux chez qui on les
mettra et de ceux qui craindront un pareil traitement, mais quand cela n'arrive-
rait point, il reste l'expédient de mettre en prison ceux qui demeureraient
opiniâtres, que vous savez avoir été jusqu'à présent infaillible, et de les
chasser de Paris et les envoyer dans les provinces, ce qui ne tombant que
sur ceux dont l'opiniâtreté se trouvera invincible, diminuera d'autant le nombre
de ceux qu'il faudra chasser de Paris dans le temps que Sa Majesté a prescrit,
et elle estime qu'il est d'une grande importance de diminuer par toutes sortes
de moyens le nombre de ceux qu'on chassera de Paris.
Le 8 janvier, en envoyant à Harlay trente-cinq abjurations, La
Reynie confesse implicitement que les dragons opèrent bien plus
efficacement que les troupes de police :
Il est vrai. Monsieur, que les sujets sont mieux disposes que jamais, et
que le succès surpasse tout ce qu'on pouvait raisonitablcment espcrer. Il est
venu chez moi plusieurs femmes de bonne volonté, et qui étant visitées par
les commissaires se sont laissé persuader. Les hommes ont été aussi bien
disposés, et je n'ai t"ouvé que le sieur Dersigny du faubourg Saint-Germain,
' Ceux que désigna I.a Reynie reçurent ' Seignelay adressait simultanément le
chacun 5oo livres. C'était de quoi les mJme ordre ;i Harlay et à I.a Reynie
rendre enragés, aussi bien que leurs co!- (!■]'. 171^1)-
lègues moins favorisés.
La dragoimndc à Paris. 201
qui ait été déraisonnable'; mais il nous est venu dix veuves de ce même
quartier que nous avons gagnées avec le sieur Meillé, bourgeois...
Vous jugerez bien, Monsieur, que, si le secours que vous avez demandé,
venait dans la conjoncture de ces bonnes dispositions, dans peu de jours
après cela l'ouvrage s; trouverait entièrement e'; heureusement consommé
(Fr. 17421, f" 6).
Le secours demandé par Harlay ne pouvait être qu'un surcroît
de ces dragons dont l'action paraissait si merveilleuse.
Du 21 décembre au 9 janvier, le chiffre des protestants demeu-
rés inébranlables était tombé de 3B23 à 917, c'est-à-dire que 2906
abjurations avaient eu lieu en dix-neuf jours de dragonnade. Au
reste, voici la lettre que La Reynie adressa le 9 janvier au procu-
reur-général :
En attendant. Monsieur, que je puisse avoir l'honneur de vous rendre moi-
même un compte plus exact, il me parait qu'il reste en tout
chefs de famille io5
veuves 4.4
enfants de tous âges, tant des nouveaux convertis qu'autres 293
valets et domestiques 233
particuliers 191
917
Dans ce nombre total, il peut y avoir environ 2do pauvres, et si avec cela
on en retranchai: les enfants et les valets, resterait soit des gens de qualité ou
autres environ 140 pensonnes qui mériteraient encore peut-être quelque appli-
cation, et dont le nombre diminuera sans doute tous les jours avec quelque
exemple justement appliqué (Fr. 17421, f' 8).
A force d'exemples de cette nature, La Reynie put écrire, le
12, à Harlay : «Par les mémoires de sept quartiers (Paris en comp-
tait alors dix-sept^, je vois. Monsieur, qu'il faut encore diminuer le
nombre des personnes de la religion de 69, qui ont fait leur réunion
ou qui ont déclaré la vouloir faire»; et le 14: «Les mémoires que
j'ai reçus du i3 marquent qu'il y a eu en huit quartiers différents
54 déclarations nouvelles dans ce jour, et des dispositions à en avoir
aujourd'hui un plus grand nombre, et si cela est ainsi. Monsieur, il
restera peu de gens de la R. dans la fin de la semaine» (Fr. 18421
f" 16). Le 17, il se plaint de ne savoir comment atteindre les valets
et les domestiques, qui forment la plus grande partie de ce qui
reste; le 20, il assure que «dans le temps porté par la dernière
déclaration (celle qui avait été annoncée pour le 10 et qui dut être
' Voir Bastil'e.
202
Révocation de l'Èdit de Nantes a Paris.
promulguée quelques jours plus tard ', tout sera fini sur le fait de
la religion dans Paris». — Le 28, il dresse encore un état du petit
nombre auquel «la sage conduite» de Harlay a réduit ceux de la
R., et ajoute que le mémoire qu'il enverra dans les premiers jours
de la semaine suivante, « sera le dernier et la conclusion de l'œuvre».
Il ne reste, poursuit-il, que 141 personnes, plus neuf ou dix maisons
qualifiées auxquelles le roi s'est réservé de pourvoir par des ordres
particuliers-^. Si petit que fût ce nombre, un faux bruit qui pouvait
l'empêcher de diminuer encore causa quelque ennui à Versailles :
«Il est très fâcheux, écrivait Seignelay le 3o janvier, que le bruit
se répande que le roi a dessein de chasser du royaume ceux de la
R. P. R. ; je puis vous assurer qu'il n'est rien parti de Sa Majesté
qui puisse autoriser ce bruit, et je crois qu'il s'évanouira quand on
verra que cetédit dont on parle ne sera pas expédié»(0'3o). Enfin, le
i3 février, il ne reste plus que 46 protestants, dont la plupart sont
des femmes, et attendent pour se décider «la dernière heure du délai
qui leur a été accordé par la dernière déclaration» (Fr. 17421 f° 3g).
La dragonnade, commencée le 11 décembre et achevée vers le
milieu de février^, contraignit tant à l'abjuration qu'à la fuite en-
viron 4000 personnes, c'est-à-dire bien près de la moitié des pro-
testants demeurés à Paris'*. Voilà le fait; quant aux détails, qui
seraient pour nous d'un si haut intérêt, Claude n'ayant pu les intro-
duire dans un opuscule consacré à la France et non à Paris, ils sont
demeurés ignorés, et cette ignorance a fait naître et prévaloir
l'opinion de Benoit. Des craintes qui retardèrent l'entrée des
troupes, et de la durée relativement très longue de la dragonnade
parisienne, il semble permis de conclure qu'on n'y employa qu'un
nombre restreint de soldats, afin que le désordre et le pillage ne
prissent pas des proportions trop considérables. Mais rien n'autorise
à penser que les veilles forcées, les obscénités, les insultes envers les
' Voir ci-dessus, p. 198. ^ On continua néanmoins plus long-
' Sans parler de Schombcrg, de Du- itemps à se servir des garnisons: M"'» de
quesne et de Ruvigny, nous trouvons Massanes (voir Anciens) ne fut débarrassée
notamment parmi les non-convertis le de la sienne qu'au mois de mars. D'autres
duc et la duchesse de I-a Force, la com- furent placées chez M"'° de Rieux, pen-
tesse de Roye,M'"" deClermont d'Amboise, dant son emprisonnement (septembre
comtesse de Saint-Aignan, le marquis de iû86), chez 13eck et M"'" Falaiseau (no-
Courtomer, M"" Du PlessisRambouiUet, vcmbre 1O8G) et chez M""" de La Ferté-
M'"" Lecoq des Forges, M"" de Chabot, Civile en 1687. On reprit le mcme sys-
M""" de Massanes, de Montmorency, de tème en 1692 pour obliger les nouveaux
I.a Garrigue, de Polignac, de Rclzunce, convertis à se soumettre aux pratiques
les de Vicq, les Béringhen, les de Netz, catholiques.
de Saint-Martin, etc. ■' Voir t. I, lûi.
La dragonnade a Paris. 2o3
femmes, et autres moyens de conversion partout usités, ne furent
pas mis en usage à Paris comme ailleurs. Le rôle des garnisons
n'était-il pas de se rendre insupportables et d'opérer à tout prix des
«conversions»? A supposer même que les officiers eussent voulu
réprimer la licence du soldat, ils n'en seraient pas venus à bout (on
le voit par les lettres de Louvois) ; car le pli était pris, et la disci-
pline, fort relâchée d'ailleurs à cette époque, dut longtemps s'en
ressentir.
Nous ne connaissons presque aucun des courageu.x huguenots
chez qui l'on mit ces garnisons. Parmi les huit cents actes d'abjura-
tion que nous avons recueillis à grand peine, trois cent soixante-dix
datés de la fin de décembre i685 et de janvier 1686, sont évidem-
ment le fruit de la dragonnade ' ; toutefois, outre les noms cités
plus haujt, nous ne pouvons indiquer à coup sur que ceux du célèbre
peintre Petitot ; de Jean Du Bourg, orfèvre de la cour du Palais,
lequel n'abjura le 27 décembre que pour être débarrassé de la
soldatesque qui le ruinait; de Henri Bonne qui, «ayant méprisé
toutes les instructions», fut enfermé à Saint-Eloi jusqu'à nouvel
ordre, et à la femme duquel le commissaire Labbé donna 18 livres
pour l'indemniser des frais de garnison; et de Catherine Foullé,
maîtresse couturière de la rue Neuve-des-Fossés, au sujet de laquelle
le commissaire Gazon écrivait le 8 janvier: «Je la trouve fort opi-
niâtre; elle dit qu'elle souffrira plutôt le feu que de se réunir à
l'Eglise; possible que la garnison la ferait changer de discours»
(Fr. 7o5i f" 47). La maison de Formont fut «occupée militairement»
quand les fils et leur mère se furent « absentés » . Celle que Daillé
possédait dans la rue Montmartre reçut un logement de Suisses,
qui coûta 78 livres (TT 14). Le sergent Durot fut mis en garnison
dans l'appartement de l'horloger fugitif Pierre Lemaire; la vente
des meubles produisit 786 livres, sur lesquelles on prit 100 livres
pour le loyer, 144 livres pour l'apposition des scellés, 420 livres,
soit 7 livres par jour pour le garnisaire, de sorte qu'il ne resta que
* Nommons entre autres ceux de Jean Boulonnière Domanchin, Anne Imbert-
Bolduc, orfèvre, Marguerite Bolduc, veuve Durand, fille du ministre d'Orléans, La
du ministre Drelincourt, Bazin de Médan, Trémolière, Lémeri, médecin du quartier
Bezard fils et sa femme, l'imprimeur Jean de la place Maubert, Pierre Mesureur,
Girard et sa fille, Daniel Braconnier, concierge du temple de Charenton, Etienne
maître maçon de la rue Mazarine, Ber- OUier, chantre et lecteur à Charenton,
nard, de la ville de Montpellier, rue de Jacques Neau, tailleur, Anne Petitot,
Seine, Daniel Beugé, peintre, même rue, Pineton de Chambrun, Sonnet, célèbre
Jacques Dersigny, peintre, même rue, avocat, Vivans, à l'hôtel de Hollande,
Divri, ciseleur, Du Candal, Tillemant quai Malaquais.
Ebstein, Daniel des Essarts, peintre, La
204 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
122 livres destinées à la caisse des confiscations. L:i femme de
Pierre AUix, ministre d'Alençon, Madelaine Alissot, mère du célèbre
ministre de Charenton, avait près de soixante-dix ans en 1686.
Toutefois la police la fit garder à vue après lui avoir péniblement
et bien tardivement arraché un semblant d'abjuration. Le commis-
saire Galleran écrivait le 3o janvier : «Continuant les perquisitions
des religionnaires, j'ai trouvé dans mon quartier la mère du mi-
nistre Allix et deux filles âgées. A force de parler, la mère et une
des filles ont bien voulu croire mon conseil, et je viens présente-
ment de leur faire faire leur réunion après trois heures d'attente
et leur avoir laissé un homme; il reste encore une grande fille,
laquelle je viens de conduire en prison au For-l'Evèque ' »
(Fr. 7o5i f'^ 36).
Quand la dragonnade n'opérait pas assez vite, on mettait le
dragonne à la Bastille en laissant chez lui la garnison, afin de le
frapper de deux coups à la fois : témoin le marquis de Peray, et
bien d'autres qui nous ont échappé.
On a vu, au début de ce chapitre, comment la maison de cam-
pagne que le conseiller Muisson possédait aux environs de Paris,
fut dévastée; une foule d'autres eurent le même sort, notamment
celle du teinturier Gobelin, celle du banquier Samuel Bernard, et
probablement aussi celle de son confrère Margas. — Non content
d'avoir ordonné, le ig décembre, de mettre Gobelin à la Bastille,
Seignelay écrivait le 25 à l'intendant De Ménars :
Un nommé le sieur Gobelin de Paris, qui a une terre proche Étampes,
appelée Gillevoisin, a refusé avec opiniâtreté d'entendre ceux qui ont voulu
lui faire connaître les erreurs de sa religion; sur quoi Sa Majesté l'a fait arrêter
et conduire à la Bastille, et elle m'ordonne de vous écrire qu'il sera bien
nécessaire, quand vous serez de ce côté et que vous aurez des troupes, que
vous chargiez beaucoup cette maison pour obliger cet homme à être plus
docile (O ' 29).
Sur la liste des personnes qui devaient être mandées le 14 dé-
cembre chez Seignelay, la police avait donné au banquier Etienne
Margas la qualification suivante : «Vieillard, qui ne voudra pas voir
' La grande fille, mise au For-1'Evéque 11 faut citer encore Susanne Allix, fille
le 3o janvier iûS6 (Fr. 7o5(, f° 3o5), lîtait lie Charles Allix, teinturier, et de Jeanne
lillc de Philippe Allix, marchand à Rouen, Rousseau, baptisée à Charenton en février
et d'Anne du Vidal, et parisienne par sa iG3i (parrain lùienne Gobelin, marraine
mire. Ne pouvant la faire fléchir à Paris, la femme d'Henri Gobelin), assistée à
on l'envoya au château de Pont-dc-1'Arche, Londres en 1702 avec sa fille, et la veuve
d'où elle sortit par ordre du 19 novembre de Jean Allix, â!;ée de soixante-treize ans,
(O' 3o). assistée au nicnie lieu et la mcme année.
La dragonnadc à Paris. 2o5
dégaster la belle maison qu'il a construite à Chatou ». En vain La
Reynie avait dépêché un émissaire à Chatou, pour faire craindre à
Margas que sa maison ne servît de logement aux troupes, en vain
y envoya-t-il, le ii décembre, une garnison de quatre gardes de la
prévôté, à raison de demi-pistole chacun par jour sans compter la
nourriture, dans l'espoir « qu'une charge aussi forte l'obligerait
enfin à prendre sa résolution». Margas ne se rendit point à la
réunion du 14, non plus que ses trois gendres, et fut en conséquence
mis à la Bastille le 19. La Bastille opéra ce que n'avait pu faire la
crainte de voir gâter ou ruiner sa propriété : Margas promit et la
garnison fut levée le 25 décembre '.
Moins résolu, Samuel Bernard avait signé le 14 décembre chez
Seignelay et abjuré, le 17, avec sa femme Madelaine Clergeau et sa
belle-sœur Louise-Hélène Clergeau, âgée d'environ douze ans,
entre les mains de Parra, curé de l'église Saint-Michel de Saint-
Denis. Il apprit à ses dépens que l'abjuration ne préservait pas
toujours du pillage. Il reçut d'abord cette lettre du major du régi-
ment des gardes :
A Monsieur, Monsieur Bernart, banquier à Paris.
Je suis bien fâche, Monsieur, d'être oblige d'établir garnison dans votre
maison de Chennevières. Je vous supplie d'en arrêter la suite en vous faisant
catholique A. R., sans quoi j'ai ordre de faire vivre à discrétion; et quand il
n'y aura plus rien, la maison court grand risque. Je suis au désespoir. Mon-
sieur, d'être commis pour pareille chose, et surtout quand il faut que cela tombe
sur une personne comme vous. Permettez-moi donc que je vous supplie de
vous solliciter au remède; car il n'y en a point d'autre que de m'envoyer votre
abjuration et celle de toute votre famille. En attendant, je vais donner ordre
qu'on ne fasse nul désordre dans la maison, et même je ferai subsister les
soldats fort modiquement; mais comptez que ces modérations-là n'iront que
jusques à demain à deux heures après-midi; car je les prends sur moi, ayant
ordre du contre. Encore une fois, Monsieur, ôtez-moi le chagrin d'être obligé
de vous en faire, et me croyez, Monsieur, votre très humble et très obéissant
serviteur.
Artaignan
De Chennevières, ce 4 janvier, à trois heures après-midi 3.
* Le peintre Rousseau fut l'un de ceux soins pour tâcher de convertir Rousseau,
qui résistèrent le plus longtemps, ainsi peintre, et elle sera bien aise que cette
qu'on le voit par le billet que Seignelay conversion réussisse, parce que c'est un
adressait à Harlay le 3i décembre: «Sa homme habile» (Fr. 17420).
Majesté désire que vous continuiez vos - Bullet., V, 5o,
2o6 Révocation de l'Édit de Nantes à Parts.
On ne pouvait plus galamment faire œuvre de bandit ; D'Ar-
tagnan y mettait des formes, et c'est avec une exquise politesse
qu'il prévenait le propriétaire que sa maison courait grand risque.
Les ordres furent-ils mal compris ou dépassés? Tout ce que l'on
sait, c'est que, malgré les efforts de Robin *, jardinier du roi, qui
attestait l'abjuration de Bernard et réclamait au moins en faveur
des arbres fruitiers, la dévastation était accomplie quand Bernard
put envoyer au terrible major son certificat de catholicité. Il ne
restait au malheureux que la ressource de se plaindre au roi, en lui
remettant le placet et le mémoire suivant^:
Sire,
Samuel Bernard, marchand banquier de votre bonne ville de Paris, re-
montre très humblement à Votre Majesté, qu'aj'ant été élevé dans la R. P. R.,
il aurait néanmoins obéi à vos volontés dans les temps prescrits par vos édits
et vos ordonnances. Car le 14 du mois de décembre i685 il aurait signé pour
sa réunion à l'Église catholique, entre les mains et en présence de M. de
Seignelay; le 17 du même mois, il aurait exécuté et consommé sa réunion
avec toute sa famille; au préjudice de quoi ses ennemis lui auraient suscité
un logement de gens de guerre dans sa maison de campagne, sise à Chenne-
vières-sur-Marne, le 4 janvier de la présente année 1686, c'est-à-dire dix-huit
jours après avoir satisfait à vos volontés; lesquels lui ont emporté, vendu,
rompu, tous ses meubles, vins, grains, bois, ferrures des portes, brisé les
fenêtres et généralement désolé toute sa maison, de telle manière que le dom.
mage monte à plus de dix mille livres; et comme ce n'est pas l'intention de
Votre Majesté, que ses fidèles sujets soient traités de cette sorte, il vous
supplie avec tout le respect et toute l'instance possible de lui faire rendre
justice sur la perte que lui a causée ce désordre, laquelle il ne s'est point attirée,
puisqu'il a obéi aux ordonnances et édits; il espère. Sire, cette grâce de Votre
Majesté, et lui, sa femme et ses enfants continueront leurs prières à Dieu pour
la santé et la prospérité éternelle de Votre Majesté.
' Voici sa lettre qui, à tous dgards, arbres fruitiers, et moi, qui suis jardinier
mérite d'ctre conservée: je suis plus sensible qu'un autre à la perte
d'un bel arbre dont on cspùre beaucoup de
A M. d'Artaignan, major du régiment fruit. Excusez donc si je vous sollicite en
des gardes. faveur du jardin de M. Bernard. C'est d'ail-
Je crains bien. Monsieur, que vous ne soyez '^urs un très honnête homme, et qui mérite
à la fin rebuté de mes importunités; mais '•' 8'''1cc que je vous demande pour lui.
je ne puis refuser à M. Bernard, qui a une Votre très humble et très obéissant servi-
maison :\ Chenevières, un témoignage que teur. Kobm.
lui et toute sa famille ont fait abjuration, et Paris, ce 5 janvier.
vous prier en mCme temps de donner ordre 2 Biillet V S2
que son jardin soit ménagé. II y a de beaux '
La dragonnade à Paris. 207
Mémoire du dégât que les soldats oxt fait a Chennevières, dans la
MAISON DE M. Samuel Bernard.
Ils ont vendu et bu au moins 20 muids de vin, qui vaut 5o livres sur les
lieux, ci 1,000 livres
200 de foin à 25 livres le cent, 5o ,,
Sept lits garnis de paillasse, lits de plume, traversins, matelas,
couvertures, housses, rideaux, le tout estimé à i,5oo „
Au moins 3o paires de draps à 5o livres la paire i,5o3 „
6 services de damassé à 3o livres le service 180 „
1 dito très fin de 70 „
12 chemises fines pour hommes garnies de dentelles, à 3o livres
la pièce 36o
Autant pour madame Bernard 36o „
Autant à la sœur de madame Bernard, à 23 livres pièce . . . 240 „
2 douzaines de grosses chemises tant pour homme que pour
femme, à 7 livres 10 180 „
6 toilettes, les pelotes et les étuis de peigne, le tout garni de
dentelles très-fines, à 100 livres chaque 600 „
En linge de cuisine au moins 300 „
En vaiselle d'argent au moins 700 „
En batterie de cuisine et vaisselle d'étain 230 „
Pour grand nombre de fruits très beaux, estimés 400 „
Pour plusieurs miroirs qui ne se trouvent plus 200 „
Pour dégât qu'ils ont fait dans la maison par débris de meubles
qu'ils ont rompus et emportés, ensemble toutes les serrures
qu'ils ont rompues, et emporté jusqu'aux verrous des fenêtres 1,200 „
Plus pour diverses porcelaines 400 „
Pour du bois 5o „
Pour de l'huile, de la chandelle, du sel et autres provisions . . 200 „
Sept garnitures de cheminée, consistant en grille, pelle et pin-
cette, à 18 hvres pièce 126 „
3 fusils à 3o livres pièce 90 „
7 tapis valant ensemble iio „
10,016 livres
Après avoir pris connaissance de ces pièces, Seignelay écrivit,
le 23 mars 1686, à La Reynie : «Le sieur Bernard, banquier, ayant
donné un placet au roi concernant un grand dégât qui a été fait
dans sa maison de campagne plus de quinze jours après son abju-
ration, je vous prie de me mander si cet homme mérite quelque
considération, parce que je suis bien aise de lui faire faire quelque
gratification par Sa Majesté » {Reg. de Secret, O' 36). — Cette soi-
disant gratification fut la première des faveurs dont Louis XIV
2o8 Révocation de l'Eciil de Nantes à Pans.
combla le grand financier qui rendit tant de services à l'État, sans
oublier jamais ses anciens coreligionnaires.
Si nos recherches n'ont pas été couronnées d'un plein succès,
si le détail des noms, des tourments et de la constance des victimes
nous a échappé, aussi bien que le nombre et la désignation des
troupes employées (mousquetaires, gardes ou autres) ', si en un mot
la dragonnade parisienne reste quelque peu enveloppée d'ombre
et de mystère, il n'y a pas lieu d'en être surpris : les agents du
pouvoir ont dû prendre leurs précautions pour que ce procédé de
conversion laissât aussi peu de traces que possible. On sait que,
conformément aux ordres de Louvois, les dragonneurs avaient soin
de ne rien écrire de compromettant (t. I, 46 et 47), et l'un d'eux
a trahi la pensée de tous dans une phrase digne de remarque. Au
moment oîi il était question de substituer des amendes à la mission
armée (février 1686), Foucault écrivit à Louvois « qu'il valait mieux
se servir du ministère des dragons que de la voie de l'amende
dont il restait des vestiges dans les suites» (Lièvre, II, 171). Au reste,
les odieuses profanations qui accompagnèrent à Paris la mission
bottée, font pénétrer dans cette obscurité un rayon lumineux et
terrible. Ce n'est jamais impunément qu'on déchaîne les mauvais
instincts de l'humanité : quand les protestants eurent été mis hors
la loi, quand il fut décrété que le refus d'abjurer entraînait la
perte de tous les droits du père de famille et du citoyen, que
tout était permis envers l'hérétique durant sa vie, et que les siens
devaient l'inhumer nuitamment et à la dérobée dans des lieux
écartés et tenus pour infâmes, pourquoi sa dépouille mortelle eût-
elle été respectée au même titre que celle du catholique? Pourquoi
des soldats ivres ne l'auraient-ils pas arrachée à la tombe pour en
faire un horrible jouet? Sur une liste de conversions achetées,
parmi les noms des personnes auxquelles furent distribuées les
3ooo livres versées par le trésorier-général de la marine, le 21 no-
novembre i685, on lit: «Pour avoir fait mettre en terre deux
corps de religionnaires déterrés, 4 livres 10 sous» (Fr. 7o5of''i35).
Ce ne fut point un cas isolé; la canaille prenait le goût et l'habi-
tude de déterrer les cadavres pour s'amuser: « Il y eut hier au soir,
écrivait La Reynie, le 29 décembre, trois corps exhumés dans la
plaine de Grenelle, qui attirèrent beaucoup de monde; le commis-
saire Gazon fit faire une nouvelle fosse qu'il fit beaucoup creuser.
Cet endroit produira tôt ou tard quelque grand inconvénient »
' .Nous avons vainement cbcrchii ce détail aux archives de la Guerre.
La dragonnade à Parts. 209
(Fr. 17420 f" 210). Seignelay lui répondit, le 3i : « Monsieur, j'ai lu
au roi ce que vous m'avez écrit au sujet de quelques corps de gens
de la R. P. R. qui ont été exhumés. Sa Majesté n'estime pas qu'il y
ait rien autre chose à faire à cet égard que d'exciter les commis-
saires à empêcher ces désordres, et lorsqu'ils arriveront à se trans-
porter sur les lieux pour les faire cesser » (O' 29).
Cette abomination n'inspire donc au roi ni horreur ni indigna-
tion; c'est un simple désordre dont il n'ordonne pas de punir les
auteurs. Toutefois les détails semblent l'avoir fait sortir de son
impassibilité; car il écrivait de sa main au dos du rapport qui lui
fut adressé à ce sujet, le 3 janvier, nous ne savons par qui: «A
Louvois, Seignelay, Châteauneuf ». Voici ce rapport: «Il y a des
soldats aux gardes qui ont déterré depuis peu les corps des hugue-
nots qu'on avait enterrés dans la plaine de Grenelle, les ont
dépouillés et les ont exposés nus et joint les corps de différents
sexes avec des postures indécentes qui blessent l'honnêteté. Au
fond ce sont des corps de chrétiens que nous reconnaissons pour
l'être, qu'on doit traiter avec plus de charité. Ce désordre est grand
dans tous les faubourgs et il mérite attention» (Fr. 7044 f° 225).
Cette pièce, conservée dans les papiers Rulhière, est la seule oîi se
rencontre un mot humain, presque sympathique aux persécutés;
mais ce mot ne trouva point d'écho dans la cour de sauvages, qui,
copiant en quelque sorte les monstrueux amusements de la solda-
tesque avinée, allait rendre l'ordonnance du 29 avril 1686, prescri-
vant de traîner sur la claie et de jeter à la voirie les cadavres des
«nouveaux catholiques» morts sans avoir reçu les sacrements. Qui
le croirait ? Cette ordonnance scélérate qu'il fallut bientôt renoncer
à exécuter, est datée du siècle de Pascal, de Molière, de Racine, et
l'un des plus beaux génies de l'époque, le doux et mystique Fénelon,
en attendait tout au moins «de bons résultats», s'il n'en est en
partie responsable '. La plupart de ces monstrueuses exhibitions de
cadavres eurent heu en' province; mais les immunités dont jouissait
la capitale n'allèrent pas jusqu'à l'en préserver entièrement.
Nous retrouverons dans l'exil quelques-uns de ceux qui s'en-
fuirent devant les dragons, et à la Bastille plusieurs de ceux qui
subirent victorieusement la dragonnade.
' Voir ci-dossus p. I, 99.
li
XVIII
CONVERSIONS MERCENAIRES
APRÈS LA RÉVOCATION
Les emprisonnements et la dragonnade n'excluaient nullement
l'emploi de l'argent comme moyen de conversion. Aussi continua-t-on
de s'en servir après le 22 octobre. Le 23, Seignelay écrivait à
La Reynie : « Vous trouverez ci-joint un mémoire des gratifications
que Sa Majesté a accordées conformément à ce que vous avez
demandé » (O' 29).
L'interdiction du culte, la fermeture des écoles et l'exil des
pasteurs ne suffirent pas à rassurer complètement le roi. Les an-
ciens et les diacres, privés du droit de se réunir, n'étaient-ils pas
capables de travailler individuellement à soutenir leurs pauvres
comme par le passé, et d'empêcher par là les abjurations? Louis XIV
leur fit l'honneur de le craindre, et décréta en conséquence, ainsi
qu'on l'a vu plus haut (II 18). Il les fit surveiller, et par son ordre,
les commissaires de police allèrent chez les pauvres « pour les
assurer qu'on aurait soin d'eux pourvu qu'ils se fissent catho-
liques, et pour les menacer d'un traitement sévère s'ils n'obéis-
saient pas à la volonté du roi. Ces misérables qui n'avaient pas de
quoi vivre, et qui, dans la pitoyable confusion où était le royaume,
ne savaient à qui s'adresser pour avoir du pain, succombèrent
Conversions mercenaires après la Revocation. 211
pour la plupart à cette épreuve. Ceux qui résistèrent furent mis
dans des cachots où on les nourrit de pain et d'eau durant quel-
ques jours : mais on observa de ne leur en donner que pour les
empêcher de mourir de faim. Cette persécution les fit plier presque
tous» (El. Benoit, V, 906).
On trouvera plus loin une liste incomplète des assistés du con-
sistoire secourus par La Reynie; elle comprend cinquante-trois
personnes appartenant à dix-sept familles, à la plupart desquelles
la police ne fit que continuer le secours hebdomadaire, variant de
vingt sols à quatre livres, que leur donnait leur Eglise. Toutefois
Marguerite Aubré et sa sœur, filles âgées, dont l'une recevait
annuellement 200 livres du consistoire, sont inscrites chacune pour
40 sols par semaine. A Flamand, ouvrier en soie, fugitif arrêté à
Vervins avec sa femme et dépouillé de toutes ses hardes, la police
accorde 40 livres, parce qu'il a trois enfants à nourrir. A la veuve
Morin, qui demandait vingt écus, ou n'en accorde que dix, et pa-
reille somme à sa fille, qui en demandait cent ; mais on la fera, en
outre, recevoir maîtresse couturière. Les familles Papellard et
Picard reçoivent aussi chacune 40 livres. Isaac Desbordes, savetier,
n'est porté que pour 20 sols par semaine, mais avec promesse
d'obtenir la maîtrise.
Il faut joindre à cette liste les noms de trois pauvres convertis
qu'on avait oublié de secourir, et pour lesquels un commissaire
demandait, le 14 janvier 1686, «la charité du roi»: François de
Mouy, courtier de chevaux, et Jeanne Brière, sa femme, manchote,
qui avaient abjuré le 5 novembre, et Jeanne Godin, boutonnière
de la rue Transnonnain, qui recevait de Charenton 40 sols par
semaine, et avait abjuré le i5 novembre à Saint-Nicolas-des-
Champs.
Vers la fin de novembre, quand il fut bien établi qu'à n'accor-
der de gratifications qu'après avoir obtenu l'agrément du roi, on
perdait beaucoup de temps et quelquefois l'occasion propice, le
fonds demandé par Delamare fut créé et confié à La Reynie. Voici
quelques billets relatifs à cette création:
Seignelay à La Reynie.
20 novembre i685.
Sa Majesté a ordonné qu'il vous soit remis 3ooo livres pour distribuer aux
nouveaux convertis qui auront besoin d'être secourus, et je donne au sieur
De Lubert, trésorier de la marine, l'ordre de vous porter cette somme. Il faut
212
Revocation de l'Édit de Nantes à Paris.
que vous la ménagiez le mieux qu'il se pourra, et que vous m'envoyiez toutes
les semaines un mémoire de ce que vous aurez distribué, et à la fin de chaque
mois j'expédierai une ordonnance sur le trésor royal de ce que vous aurez
fait payer (O ' 29).
Seignelay au procureur-général.
23 novembre i685.
A l'égard des aumônes, Sa Majesté a fait remettre un fonds entre les
mains de M. de La Reynie, qui sera renouvelé toutes les fois qu'il sera néces-
saire, et il vous plaira lui adresser ceux que vous estimerez devoir être assistés
et lui marquer les sommes que vous croirez leur devoir être données (Fr.
17421, f° 214).
Seignelay à La Reynie.
23 novembre i685.
M. l'archevêque de Paris et M. le procureur-général demandent des sommes
pour des particuliers nouveaux convertis. Je leur ai fait savoir qu'ils s'adressent
à vous pour cela, et il faut, s'il vous plaît, que vous leur fassiez donner ce
qu'ils estimeront nécessaire sur les fonds que vous avez entre les mains, et
qui vous seront remis dans la suite lorsque vous me ferez savoir que vous en
aurez besoin (O ' 29).
Seignelay à La Reynie.
5 décembre i685.
J'ai vu la distribution que vous avez fait faire de la somme de 3ooo livres
que le trésorier de la marine vous a remise, et je vous envoie un ordre pour
recevoir de lui pareille somme (O ^ 29).
Nous avons retrouvé les deux listes de distribution (voir plus
loin) des 6000 livres versées à La Reynie le 21 novembre et le
7 décembre. La première comprend soixante-sept familles et cent
cinquante-trois personnes, dont l'abjuration revenait en moyenne
(la somme de 3ooo livres ayant été dépassée) à 21 fr. i5 par tête.
Deux noms de familles déjà assistées reparaissent ici : celui d'André
Pinguay pour cinquante livres, et celui de Noël Magdelaine pour
trois cents livres. Outre quelques innommés auxquels est affectée
la somme de 141 livres, la seconde liste comprend quatre-vingt-
dix-neuf familles et cent dix personnes (onze du quartier Saint-
Denis, quatorze du quartier Saint-Honoré, cinquante du quartier
Saint-Antoine, soixante-dix-huit du quartier Saint-Marcel), aux-
quelles on partage 8045 livres, soit 26 fr. 40 par tète. Cinq des
Conversions mercenaires après la Révocation. 21 3
nouveaux noms avaient déjà figuré dans l'une ou l'autre des listes
précédentes: Gabriel Bonnegarde auquel la seconde liste attribuait
24 livres, en reçoit encore 18 sur une troisième; Thomas Haran
figure sur la seconde pour 40 livres, sur la troisième pour 12 livres;
Philippe Marie porté pour 60 livres sur la seconde, est porté pour
75 livres sur la troisième; Antoine Marivaillers auquel la première
attribuait 48 sols par semaine touche 3o livres sur la troisième ;
François Prévôt porté pour 60 livres sur la seconde, reçoit encore
100 livres sur la troisième. Les trois listes comprennent cent
quatre-vingt-trois familles et trois cent seize personnes; nous y
avons joint trois nouveaux noms, total trois cent dix-neuf.
A la fin de décembre, cette seconde caisse des conversions
passa des mains de La Re3'nie à celles de M. Le Fouyn. Le 3i, il
reçut 3ooo livres « pour les pauvres nouveaux convertis », et pareille
somme le 12 janvier 1686. Le i^"" février, il reçut pour les pauvres
de Charenton i5oo livres, qu'il eut l'ordre d'aller distribuer sur les
lieux. Le 10 mars, il reçut encore 3ooo livres. Enfin Seignelay lui
écrivit le 28 avril :
Le roi a réglé à 5ooo livres par mois les aumônes à faire aux nouveaux
convertis des paroisses de Paris, y compris ceux qui en particulier auront
besoin d'être assistés, et je donne ordre au sieur De Lubert de vous remettre
cette somme pour le mois de mai.
Aucun des états dressés par M. Le Fouyn et par son succes-
seur n'a été retrouvé. Les seuls détails que nous possédions con-
cernent cinq personnes et élèvent à trois cent vingt-quatre le chiff"re
connu des nouveaux convertis secourus après la Révocation. Le
commissaire Gazon écrivait le 8 janvier 1686 à La Reynie:
M. le curé de Saint-Sulpice vient de me dire que le nommé Mariette, de
la rue du Four, qui se mêle de chirurgie, est demeuré malade depuis sa réu-
nion. Il a été longtemps à la Charité et est maintenant aux Convalescents [rue
du Bac], il demande assistance. Vous ne m'avez ordonné de donner qu'à ceux
qui étaient à l'aumône de Charenton (Fr. yoSi, f" 47).
Le i3 mai, Seignelay invite M. Le Fouyn à comprendre dans
ses charités le sieur Serres et sa femme, nouveaux convertis âgés
de quatre-vingts ans, qui ont besoin de secours et étaient assistés
du consistoire. Le 11 juin, il écrit à La Reynie:
Comme M. Le Fouyn a 5ooo livres par mois qu'il doit distribuer aux nou-
veaux catholiques, si vous estimez que les nommées Magdelaine Conin et
Magdelaine Charonnet doivent avoir part à ces gratifications, vous prendrez,
s'il vous plaît, la peine de lui dire (O ' 3o).
214 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Le zèle de M. Le Fouyn, chargé de soulager des misères, mais
pour opérer des conversions, se ralentit quand la presque totalité
des huguenots demeurés à Paris eut abjuré. Une partie des
5ooo livres mensuelles restait sans emploi. A la fin de l'année 1687
la caisse contenait un reliquat de 8789 livres 9 sols, sur lequel
Seignelay invitait le distributeur à prendre les 5ooo livres du mois
de janvier, « le surplus devant, disait-il, être employé de concert
avec M. de La Reynie, à faire des charités et à secourir ceux des
nouveaux catholiques qui en auront le plus de besoin ». Au reste,
M. Le Fouyn mourut dans le courant de l'année et eut pour suc-
cesseur M. de Clairambault, ainsi qu'il résulte du billet que Seigne-
lay adressait, le 25 octobre, à M. Le Fouyn fils, conseiller au
Parlement:
Le sieur de Clairambault a été commis pour faire aux pauvres nouveaux
catholiques la distribution dont Monsieur votre père était chargé; ainsi il
faudra, s'il vous plaît, que vous lui remettiez l'ordonnance de 5ooo livres du mois
de septembre qui vous est demeurée, et que, quand il aura reçu cette somme,
il vous paie de celle de 2198 livres 16 sols dont vous êtes en avance (O * 32).
Lorsque la terreur causée par les dragonnades se fut un peu
dissipée, nombre de pauvres, nouveaux catholiques en apparence,
s'abstinrent de paraître dans les églises. Aussitôt on les menaça de
les rayer de la liste ; l'assistance à la messe et la participation aux
sacrements, étaient la condition siiic qita non de la continuation des
secours. La nouvelle caisse des conversions s'était transformée en
caisse des nouveaux catholiques pratiquants. Au lieu de rémunérer
un acte isolé d'hypocrisie, elle obligeait les malheureux à une
hypocrisie perpétuelle. Notons en passant que, au mois de novembre
1693, La Reynie demandant un secours pour la femme de Pierre
Guy, Pontchartrain lui répondait, le 28, d'adresser cette femme à
Clairambault, en fixant le mensuel qu'on lui devait fournir. Un
mémoire postérieur à la déclaration du 10 février 1698, nous ap-
prend que « l'aumône de 5ooo livres par mois » continue toujours ;
mais «il semble, dit le rédacteur, qu'il ne faudrait plus faire de dis-
tinction des pauvres de l'une et de l'autre religion, et les secourir
tous indistinctement » (Fr. 7045 i° 99). Cependant des gratifications
provenant d'une autre source étaient encore distribuées en 1700 et
1701 aux nouveaux convertis. En admettant que dès 1698 la caisse
de Clairambault ait cessé d'être particulièrement affectée à ceux-ci,
elle n'en avait pas moins distribué jusqu'alors 720000 livres. Sans
parler des pensions, on peut donc évaluer à près d'un million de
Conversions mercenaires après la Révocation. 2i5
livres, c'est-à-dire près de quatre millions d'aujourd'hui, la somme
emplo3'ée à convertir les protestants de Paris.
Outre que l'abjuration permettait aux débiteurs d'ajourner
presque indéfiniment le paiement de leurs dettes (voir Catillon de
Montoron à l'art. Du Vigneau), les nouveaux catholiques furent
longtemps l'objet de l'active et toute-puissante protection des auto-
rités. Le 20 janvier 1686, Seignelay adressait au procureur-général
les lignes suivantes, concernant Philippe Roux, graveur-orfèvre du
Pont-au-Change, qui, à la fin de l'année précédente, avait reçu une
gratification de 3o livres :
Le nommé Roux, prisonnier à la Conciergerie, ayant demandé d'être mis
en liberté à cause de l'abjuration qu'il a faite avec toute sa famille, il a repré-
senté qu'il n'est détenu que pour dettes, qu'il pourrait acquitter s'il avait la
liberté; sur quoi le roi m'ordonne de vous écrire de prendre la peine d'exa-
miner quel expédient il y aurait à prendre pour soulager cet homme en parlant
à ses créanciers, ou par quelque autre moyen que vous trouverez le plus à
propos (Fr. 17421, f 23).
De son côté, le commissaire Delamare écrivait à La Reynie le
27 octobre i685 :
Vous aviez trouvé bon, Monsieur, qu'un pauvre tailleur de Blois, nouveau
converti, nommé Mortier, travaillât quelque temps ici, en attendant qu'il eût
travaillé à la conversion de sa famille; il loge rue de Harlay chez le nommé
Divry, le plus opiniâtre et le plus mal intentionné de tous les P. R. de mon
quartier. Il est le seul de catholique dans cette maison et deux autres maisons
à côté; je m'en servais pour savoir ce qui se passait, et je l'ai fait veiller plu-
sieurs nuits pour faire les découvertes dont j'avais besoin. Divry le soupçon-
nant et s'en trouvant incommodé, a donné avis aux jurés-tailleurs qui l'ont
saisi et viennent chez lui presque tous les jours avec une fort grande affecta-
tion. Je leur ai parlé et je les ai priés de laisser passer ces temps de mouve-
ment, et qu'avant la fin de l'année cet homme cesserait de travailler; ils
m'avaient promis de lui rendre quelques hardes qu'ils lui ont prises, cepen-
dant ils n'en ont rien fait et, au contraire, l'ont encore visité. Depuis, M. le
procureur du roi leur a écrit, etc. (Fr. yoSo, f" 214).
Le 12 février 1687, il était ordonné à l'intendant Feydeau de
Brou de faire entendre des menaces au sieur Chauvin de Varange-
ville, gentilhomme de près de Dieppe, pour l'obliger à venir en
aide à sa fille M'"<= Falaiseau, qui avait abjuré à Paris. Le 19, Seigne-
lay transmet à La Re3'nie un placet du nommé Poisson, qui demande
un secours pour tenir un privilège de chirurgien, qu'il prétend que
La Reynie lui a permis de prendre. Le 1" janvier 1688, Seignelay
écrit au comte D'Avaux, ambassadeur en Hollande :
2i6 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Le sieur Alvarez se plaint de la violence qu'on lui a faite à Amsterdam,
en le mettant en prison à la requête de la veuve Alvarez, à cause de certains
effets (7000 livres) à elle appartenant, qu'il a eu ordre de retenir pour son fils
qui est venu d'Angleterre en France pour se convertir, et a même dit qu'il a
été condamné par le juge d'Amsterdam en 1200 livres d'amende pour avoir
fait quelque résistance lorsqu'il a été arrêté; sur quoi le roi m'ordonne de vous
écrire que son intention est que vous vous employiez pour le faire décharger
de cette condamnation.
Ce personnage fort peu digne de la recommandation du monarque,
était un israélite de Londres, dont les convertisseurs avaient
mis le fils Abraham chez les dominicains anglais de Paris. Sa
pension s'étant fait attendre un moment, ce retard avait obligé
Delamare d'écrire le 17 janvier 1686, que^ si on cessait de la payer,
il était à craindre qu'Abraham ne retournât en Angleterre (Fr. 7o52
P 164). — Un nommé Du Thuilé ayant demandé une rente de
20 livres que Jean Margas avait autrefois donnée au consistoire de
Houdan, La Reynie fut chargé, le 10 juin 1686, de s'informer si ce
Margas n'était pas celui qui venait d'abjurer, parce que, dans ce
cas, le roi serait plus aise de la lui donner qu'à tout autre (O' 3o).
Le 24 mai 1687, Seignelay écrivait à l'intendant De Harlay-
Bonneuil :
M"° de Dolon, nouvelle catholique, ayant représenté au roi que les biens
que son mari et elle possèdent en Bourgogne ont été saisis, parce que M. de
Dolon est encore engagé dans la R. P. R., et que par ce moyen elle ne peut
toucher aucune chose de son revenu, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire
que son intention est que, faisant distraction des biens de cette dame d'avec
ceux de son mari, vous lui laissiez l'entière jouissance des siens, et lui fassiez
délivrer les revenus qui sont échus depuis la saisie.
Le 16 mars 1701, l'intendant De Bouville était invité à s'informer
pourquoi Gaspard Pajon, greffier en chef de Blois, refusait d'envoyer
de l'argent à son fils, âgé de vingt-trois ans et logé à Paris chez la
veuve Rivery, depuis qu'il le savait disposé à abjurer.
Des assistés et autres gens besogneux, les convertisseurs pas-
sèrent aux artisans. Le 20 novembre i685, Seignelay annonçait à
La Reynie la faveur que le roi avait résolu de leur accorder :
J'ai rendu compte au roi de vos mémoires; Sa Majesté estime que pour
exciter d'autant plus les artisans à se convertir, il faudrait donner à ceux qui
seraient capables de faire leur chef-d'oeuvre la moitié ou du moins le quart de
ce qu'il en coûte pour être reçu maître. Prenez la peine de me faire savoir
s'il n'y a point d'inconvénients à cela ; car en ce cas j'expédierai l'arrêt néces-
saire à cet effet.
Conversions mercenaires après la Révocation. 217
L'arrêt fut évidemment rendu ; car, le 22, Seignelay informait
M. Robert, procureur du roi que les artisans nouveaux convertis
seraient reçus maîtres en ne payant que le quart des droits habi-
tuels, et qu'au besoin, on leur fournirait la somme; et, le 26, il
adressait à La Reynie l'invitation suivante, réitérée le 21 décembre
en ce qui concernait Hortemel : j
Sa Majesté désire que vous facilitiez autant qu'il sera possible la réception
de David Hortemel, hollandais nouveau converti, à la maîtrise de libraire, et
celle de David Roger, aussi nouveau converti, qui veut être reçu maître orfèvre,
ledit Roger étant habile en sa profession, et méritant de recevoir quelque
grâce en considération de sa conversion.
Le 17 décembre, autre invitation à favoriser la réception de
Dupin, nouveau converti, à la maîtrise de marchand de points ou de
dentelles.
Le 3o, Seignelay recommande à l'intendant De Creil de favo-
riser la terminaison des affaires de Paul Girardot, marchand de
Paris, «à cause de sa conversion'».
Le i5 janvier 1686, La Reynie est informé que Sa Majesté
désire qu'il favorise « autant qu'il se pourra » les frères Jean et
Jacques Clayes, qui ont demandé «en considération de leur con-
version la permission de travailler de leur métier» de metteur en
œuvre de pierreries. Le 29, Seignelay écrit encore: «Sa Majesté
veut que vous fassiez recevoir maîtres orfèvres les nommés Jacques
[Pierre] Seheult^ et Vautier, en considération de leur conversion».
Le 8 avril, nouvelle invitation analogue en faveur de Vautier, Rival,
Plancy et Macé le jeune, metteurs en œuvre. Le registre des
arrêtés du conseil rendus en 1686, porte qu'en effet, les sept orfèvres
susdits et les sept suivants : Barbier, Du Garnier (Louis), Dupré,
Du Ru, Erondelle, Gobille (Jean) et Roger (Daniel), n'obtinrent
que grâce à l'abjuration la permission d'ouvrir boutique l Dès 1682,
elle avait valu le même privilège à Abraham Seheult. Le 9 décem-
bre 1687, M. Robert fut à son tour invité à faire recevoir maître,
«sans rien payer», Etienne La Coste, teinturier, nouveau catho-
lique, qui avait longtemps demeuré à Londres et à Amsterdam.
L'orfèvre Jean Erondelle obtint la même permission en 1688, et
' Le I"- novembre, M. de Chauvelin, lande avec sa famille pour embrasser la
intendant de Picardie, avait reçu l'ordre R. C.
de faire recevoir maître coutelier à Abbe- 2 Le 3 avril Seheult fut reçu orfivre-
ville Jacques I.efebvre, revenu de Mol- joaillier.
» A. N., E. 1834.
2i8 Revocation de l'Édit de Nantes a Paris.
son confrère Jean Gobille, le 8 août 1690. D'après le document
sus-mentionné, les orfèvres Dupré, Louis Guernier (ou Dugarnier"),
Barbier et Du Ru, ne durent aussi qu'à leur abjuration le droit
d'ouvrir boutique.
Les plus avisés n'abjuraient qu'en faisant leurs conditions;
les exemples de marchandage abondent : nous n'en citerons que
quelques-uns. Le 26 octobre i685, Delamare écrit à La Reynie que
la demoiselle Petcofsky, âgée d'environ dix-sept ans, et mise par
ses père et mère aux Filles de la Croix depuis neuf mois, désire se
rendre catholique ; mais qu'il faudrait la faire subsister après qu'elle
aura abjuré (Fr. 7052 f° 253). Le 27 décembre, le commissaire Labbé
informe le lieutenant de police que Laurent Campot, tapissier,
signera infailliblement, si on lui promet de le faire passer maître,
n'y en ayant point de la religion dans son métier (Fr. 7o5i f° 182).
— Un rapport de police du 3 janvier 1686 s'exprime ainsi :
M"" la comtesse de Quintin a auprès d'elle une fille de qualité nommée
M"= De Vins, de la province de Nivernais, proche Clamecy, dont le frère est ca-
pitaine d'infanterie dans le régiment de... Cette fille est sollicitée de se cacher
jusqu'à ce qu'elle trouve une occasion de sortir du royaume. Une personne de
mérite et d'esprit la détourne de ce dessein, l'engage à entendre raison sur sa
conversion, et m'a assuré que, s'il plaisait au roi qu'on lui donnât une fois
payées vingt ou trente pistoles pour se retirer chez ses parents, elle ferait
dans peu de jours sa profession de foi, et la ferait faire à une autre fille qui
est encore chez M'"" de Quintin, pour laquelle on ne demande rien (Fr. 70^4,
f" 225).
Le 26 août 1687, le P. Bordes, convertisseur, avertit La Reynie
qu'une hollandaise, femme d'un français nommé De La Sablonnière,
ferait sa réunion, si elle pouvait espérer de quoi subsister, étant
menacée d'être abandonnée de ses parents, si elle retournait en
Hollande (Fr. 7o53 f° 5).
Outre les pensions qu'il payait pour les huguenots enfermés
dans des couvents 1, le trésor royal fournissait encore aux nouveaux
convertis des gratifications dont le chiffre excédait le taux habituel
de la caisse de M. Le Fouyn: le 3o janvier 1686, Seignelay ordon-
nait au trésorier de la marine de remettre 200 livres au marquis de
Briquemault lorsqu'il se présenterait; celui-ci, qui était à la Bastille,
abjura le lendemain et alla toucher son salaire^. Le marquis de La
• Voir Couvents et N'i«'-Calholiq. fenips-Ià le roi ilonna au marquis de
' On lit dans les Mémoires de Sourchcs Vcrac ragrc'nient d'une des lieutenances
(II, 03), à la date de mai iGSG: « Kn ce de roi de Poitou..., et Sa Majesté lui fit
Conversions mercenaires après la Révocation. 219
Couture de Benacq reçut une pension de 1000 livres en récom-
pense de la docilité avec laquelle il avait écouté l'archevêque de
Paris. Après avoir résisté six semaines à une garnison de quarante
fantassins renforcée par quatre-vingt-dix-neuf cuirassiers, M'^'= de
Cahanel, de Saint-Lô, enfin convertie (!), reçut, le 22 septembre,
une gratification de 2000 écus ; le 18 octobre, M'"^ de Saporta, née
Cotton, nouvelle catholique, reçut i5oo livres. Le 23 janvier 1687,
le roi accordait 200 livres à la demoiselle Petcofsky, nouvelle catho-
lique sus-mentionnée, et le 20 février, 3oo livres pour équiper la
demoiselle écossaise dont le curé de Saint-Séverin avait entrepris
la conversion ; il ordonnait en outre de la mettre à Port-Royal. Le
14 juin 1688, il accordait à la dame De Malnoé 600 livres (don
renouvelé le 14 mai 1690); le 3o septembre, 400 livres à Du Ru,
orfèvre nouveau catholique, et i5o livres à Catherine Guérault,
nouvelle catholique recommandée par La Re3'nie. Le 29 décembre
1697, Pontchartrain écrivait au supérieur du séminaire d'Auber-
villiers :
Sur le récit que vous m'avez fait de la conversion sincère du sieur Papus,
le roi a bien voulu lui accorder une gratification de 36o livres.
Le 17 mars 1700, Bohlen reçoit «encore une fois 200 livres»;
le 10 juin, « Sa Majesté veut bien donner 200 livres pour mettre en
apprentissage Marie-Anne Cornet, nouvelle catholique. » A la date
du 20 octobre, nous lisons dans les Registres du Secrétariat ce
billet, adressé au successeur de La Reynie: «A l'égard de Gene-
viève Lefèvre, mandez-moi en quoi et de quelle manière le roi pour-
rait contribuer à son étabhssement». Le 4 avril, Catherine Faur,
femme de Nicolas Picard, reçoit 100 livres; le 5 mai, Marie-Marthe
Bruneau, 200 livres; Marthe Cornet, déjà mentionnée, 60 livres, et
Angély, pareille somme. Le i3 juillet, le secrétaire d'État chargé des
affaires de la religion écrit à D'Argenson :
Sa Majesté a été bien aise d'apprendre la conversion sincère de la nièce
du ministre Blondel.
Sa Majesté veut bien accorder 200 livres à Catherine Sousset, nièce du
ministre Jurieu, et je vous en enverrai au premier jour l'ordonnance.
présent de 40,000 livres pour payer la vertissant, mais il travailla même fort
moitié de cette charge. - Etant huguenot utilement pour avancer les desseins du
et voyant commencer les affaires de la roi dans la province de Poitou, et le roi
religion, comme il avait bon esprit, non l'en récompensa de la manière que je
seulement il prit le bon parti en se con- viens de diren.
220 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Le 20, Sa Majesté accorde 200 livres une fois payées à la
demoiselle Braguet, nouvelle catholique; le 26 octobre, «3oo livres
à Marie Gallois, nouvelle catholique, pour se faire maîtresse coutu-
rière, lorsqu'on aura trouvé à la marier avec un ancien catholique»;
et le 17 décembre, une gratification de i5oo livres au sieur de
Monceaux « pour sa conduite sur la religion ».
La caisse de Pellisson, la caisse de M. Le Fouyn et le trésor
ro3'al, sans parler des cotisations qu'on faisait dans certaines
paroisses, notamment à Saint-Sulpice, parurent insuffisants pour
achever l'œuvre des conversions; car on y joignit les biens
confisqués sur les fugitifs et même les biens du consistoire de
Charenton. Une lettre du i3 octobre 1686 ordonne à M. de Ménars
de supprimer les pensions de 5oo et 400 livres qu'on payait aux
sieurs Raffou * père et fils sur les revenus de ce consistoire. Sa
Majesté leur ayant expédié des ordonnances sur le trésor. On ne
saura sans doute jamais exactement ce qu'a coûté à la France la
rétribution des abjurations. Dans notre cercle assez restreint, nous
avons relevé, de 1679 a 1700, quatre-vingt-quatre pensions dont le
total s'élevait à i3o,45o livres ^, sans parler de la rente de
100,000 livres que le roi fit, dit-on, au duc de Caumont-La-Force,
pour le récompenser d'avoir dragonne ses vassaux. Trente-quatre
n'atteignaient pas 1000 hvres ; quinze étaient de 2000 livres, et
quelques-unes plus élevées : Madelaine Charas, M"'= Chabot de
Brion, M"" d'Haucourt, de Sainte-Hermine, l'abbé de Caumont-La-
Force, le marquis de Coignée, Gaspard de Gillier, conseiller au
Parlement, touchaient 3ooo livres; Elisabeth de Pons, comtesse de
Miossens, 4000 livres; M"'= de Bacalan, Mazel, colonel d'infanterie,
Henri de Vivans et la duchesse de Deux-Ponts, 6000 livres, M"= de
Théobon, 8000 livres, et le comte de Roucy, fils aîné du duc de La
Rochefoucauld 12,000 livres. Il eut, en outre, le régiment Royal-
Cravates, «par préférence à un grand nombre de mestres-de-
camp plus anciens que lui, qui l'avaient demandé »^. En 1712, la
marquise de Langey, rentrée en France pour abjurer, recevait une
pension de 4000 livres, et sa fille, qui l'accompagnait, une de 2000.
En 1713, une parisienne, veuve de Guy de Chaumont, marquis
d'Orbec, recevait une pension de i5oo livres, à titre de nouvelle
convertie. Le i" janvier 1788, Louis XVI ordonnait de fournir
400 livres aux missionnaires qui travaillaient à la conversion des
' Ce nom figure dans les Kxtraits des ' On en trouvera plus loin le tableau.
Reg. de Char. ^ Mém. de Sourches, I, 178.
Conversions mercenaires après la Révocation. 221
protestants du Poitou*. En 1791, la monarchie pa^-ait encore à
Christine-Marguerite Planstrum une pension de 3oo hvres, « en con-
sidération de sa conversion à la foi catholique ».
Sur le chapitre des corruptions, qui s'étendaient même aux
étrangers résidant en France 2, les Registres du Secrétariat sont
d'une clarté terrible. L'irrécusable précision des billets suivants, ne
peut être dépassée :
Seignelay à La Reynie.
20 juillet i685.
Le roi veut bien donner 200 livres de pension pour le gentilhomme de la
R. P. P. prisonnier au Châtelet, lequel vous dites être en résolution de se
convertir, et je vous en enverrai incessamment l'ordonnance.
Seignelay à la comtesse de Lauzun.
12 mai 1686.
A l'égard de Messieurs vos enfants, Sa Majesté fera considération sur
leurs services, et vous ne devez pas douter que votre réunion à l'Église n'en
gage fortement Sa Majesté à leur donner des marques de sa protection ^.
Seignelay à l'évéque de Strasbourg.
9 juin i686.
Aussitôt que j'ai reçu les certificats que vous m'avez fait l'honneur de
m'envoycr de l'abjuration de M"« De La Mouche, j'ai parié au roi de l'expédi-
tion du brevet de la pension de 1000 livres qui lui a été accordée; mais Sa
Majesté m'a ordonné de vous faire savoir que, lorsqu'eUe a promis cette pen-
sion, c'était dans la pensée que cette fille vînt en France*.
Seignelay à La Reynie.
23 août i638.
Sa Majesté veut bien faire expédier pour la dame De Montesquiou le
brevet de 5oo livres de pension dont je vous ai écrit; mais il faut auparavant
qu elle revienne en France et qu'elle fasse abjuration.
L'humiliante cérémonie ne suffit plus à mériter les faveurs ;
pour conserver les pensions, aussi bien que les secours, il fallut
! f ""'■■'•' '^"/' '^i: . . ., , . ^ Au mois d'août .G«9, repentante et
- Aux exemples deia cites, .1 faut a,outer plus protestante que jamais, elle vit sans
^'"""il. ?° ^"^' demandée le 3 faiblir ses biens confisques au profit du
janvier i6S6 par le P. Bordes, et bientôt roi.
accordée à M- de La Fredonnière, pauvre ."Elle revint sans aucun doute, puis-
HoUandaise, qui avait obtenu d'entrer qu'une lettre du 3o juillet porte qu'elle
dans le couvent qu elle voudrait (Fr. 7o53, touchait sa pension. Nous trouvons une
t 3i), et la pension donnée avec une fa^nie De La Mouche dans les Extraits
compagnie de cavalerie a un étranger qui jgs j^eg_ jg Char,
prenait le titre de baron de Meaux
[Corresp. adm., IV, p. XXIV).
222 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
pratiquer ostensiblement le catholicisme et faire preuve de zèle.
Nous en avons pour garant la circulaire adressée le 26 mars 1689
aux intendants Bossuet, De Ménars, De Creil et sans doute à plu-
sieurs autres :
Le roi m'ordonne de vous écrire d'examiner si les nouveaux catholiques
auxquels Sa Majesté donne des pensions dans l'étendue do votre département,
font leur devoir de catholique, et de m'en donner avis; vous devez avoir la
liste de ceux à qui on en donne, tant sur les économats (caisse de Pellisson),
que sur les revenus des biens des religionnaires fugitifs, je vous envoie le
mémoire de ceux qui en ont sur le trésor royal.
Le chiffre total des pensions alimentées par ces trois sources a
dû être énorme: pour le quartier d'avril 1688 la régie des biens des
fugitifs eut à fournir 124,790 livres 10 sols, soit pour l'année
374,372 livres (arrêt du cons. du 10 novembre); or l'arrêt du
8 janvier i68g porte que Sa Majesté en « accorde journellement »
de nouvelles •. Nous trouvons un autre renseignement dans un mé-
moire^ que ses contradictions jansénistes nous portent à attribuer
à D'Aguesseau, alors procureur-général. Les gratifications de pen-
sions aux nouveaux convertis, y est-il dit, sont bonnes et néces-
saires en quelque occasion ; mais il y a plusieurs inconvénients à
éviter: «Le premier est celui de marchander et de capituler. Il
n'est jamais permis de mettre la religion en commerce, ni d'acheter
les conversions. Ce serait un crime encore plus odieux que la
simonie ordinaire, et on ne ferait que de très mauvais catholiques
par cette voie ». On a été obligé, poursuit l'auteur, dès le com-
mencement de la guerre de suspendre les pensions des ministres et
autres nouveaux convertis, et ils sont devenus la risée des opi-
niâtres qui se fortifient par là dans leur erreur. Enfin il donne cet
aperçu général :
Pensions des ministres et de leurs veuves en 1697 , 3i,625 livres
» aux proposants ou à leurs veuves. . . . 4,95o »
36,575 livres
» aux religieux ou pensionnaires des couvents 6,640 »
» à des gardes du corps et autres de la mai-
son du roi io,95o »
» à divers particuliers ii,55o »
65,7i5 livres
'■PWatte, Édils, déclarations et airétsetc. » B. N., Fr. 7045, f» 43.
p. 321.
Conversions mercenaires après la Révocation. 223
La pension des ministres apostats dont le nombre ne dut pas
dépasser cent vingt à cent trente ', ne s'élevait guère qu'à 600
livres; ainsi il y en avait encore une cinquantaine de pensionnés
en 1697 et une dizaine de proposants. Les 6640 livres attribuées
aux couvents pour la nourriture des protestants, attestent que ces
prisons pieuses détenaient encore environ deux cent-vingt prison-
niers ou prisonnières; car on ne leur payait généralement que 3oo
livres par tête. Le chiffre suivant montre qu'il y avait dans la
maison du roi un petit nombre de nouveaux convertis qui avaient
cédé à l'attrait de l'argent, et plus encore sans doute au désir de
conserver leur place. En effet, dès avant la Révocation, il fut
résolu que les catholiques seuls, anciens ou nouveaux, pourraient
en faire partie^. On écrivait de Paris le 2 août 1684^: «L'on doit
ôter du régiment des gardes tous les étrangers et ceux de la R. ».
Ce bruit n'était peut-être répandu que pour hâter et multiplier les
conversions. Sans doute les pensions furent substituées à l'exclu-
sion ; car on acheta les abjurations dans l'armée comme dans toutes
les classes de la société. Le roi donnait cent écus à tout officier qui
se faisait catholique ^ Nous lisons dans les Mânoires de Foucault,
publiés à la suite de ceux de Sourches ^ : « Le 27 octobre, M. Lou-
vois m'a mandé de faire donner trois pistoles aux cavaliers de la
R. P. R. qui se convertiront, et deux à chaque soldat ». Le
10 décembre, Louvois tient ce langage aux inspecteurs d'infanterie:
Sa Majesté vous recommande « d'avoir un soin particulier de faire
convertir le plus de sergents et de soldats qu'il se pourra, et a
trouvé bon de m'ordonner d'écrire à MM. les inspecteurs de faire
donner quatre pistoles à chacun des sergents et deux pistoles à
chacun des soldats qui se convertiront». Les récalcitrants seront
menacés de privation de congés, de la perte de leur droit d'an-
cienneté, etc. « Vous ne devez rien écrire sur ce sujet » (Fr. 7044"*.
— Machiavélisme inutile. Si ceux-ci se taisent, les pierres niâmes
crieronf^. Ce sont les ordres mêmes signés de la main de Louvois
qui nous révêlent ces monstruosités. Le dragonneur du Béarn, du
Poitou et de la Normandie, Foucault, constate le revirement qui
s'opéra bientôt à ce sujet dans cette cour égarée qui allait à l'aven-
ture et comme ne sachant où donner de la tête.
' \o\t Les premiers Pasteurs du Désert. ^ Ballet., 2." sér., XII, 70.
2 Dès 1662, la cour avait profité du * Bullct., 2° sér., XV, 402.
tumulte causé à Chareiiton par quelques ^ Mcm. de Sourches, II, 3og.
mousquetaires partisans de Morus, pour " Luc XIX, 40.
exclure de ce corps d'élite tous les pro-
testants.
224
Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Le 12 janvier i636, M. de Louvois m'a écrit que le roi, ayant considéré
que la plus grande partie des soldats suisses et autres étrangers de la R. P. R.,
ne se convertissent que pour jouir de la gratification de deux pistoles, qui
leur a été payée jusqu'à présent, et que quand ils étaient retournés dans leur
pays, il est bien difficile qu'ils s'empêchent de retourner à leur religion, Sa
Majesté a résolu de ne leur plus rien donner, et de m'en transmettre l'avis
afin que je me conforme à ses intentions.
Nous ne pouvons omettre le plus odieux des arguments pécu-
niaires mis au service de leur déplorable cause par les convertis-
seurs. De même que le roi avait autorisé «avec plaisir» les fermiers
de r« opiniâtre» Muisson à retenir les fermages qu'ils lui devaient,
Seignelay écrivait, le 12 janvier 1686, au procureur-général:
Sa Majesté estime très à propos que vous empêchiez pendant quelque
temps le paiement de ce qui est dû par le receveur des consignations à quel-
ques particuliers de la R. P. R., et même que vous vous serviez de cette raison
pour les obliger à changer de religion (O ' 3o).
Le i3 mai 1691 , ce receveur reçut l'ordre de payer au duc de La
Force la somme de 1281 livres qu'il lui avait refusée jusqu'alors, à
cause des défenses concernant les nouveaux catholiques. En outre,
on saisit les biens des opiniâtres aussi bien que ceux des absents,
de sorte qu'ils n'en pouvaient toucher les revenus. Le 29 janvier
1686, Seignelay ordonnait à La Reynie de saisir 3 à 4000 livres de
rente que la demoiselle Payot, demeurant chez M™'= de La Fon-
taine, cherchait à vendre. «Cela, disait-il, pourra la déterminer à
se convertir» (O' 3o). Même après son abjuration, M""= Dolon de
La Goupilière (voir chap. XXI) eut de la peine à rentrer en pos-
session de sa fortune.
L'abjuration, qui valut des lettres de noblesse à Rozemont,
l'un des trois ministres apostats dont les pères étaient anciens de
Charenton, procurait à d'autres certaines immunités, notamment la
dispense du logement des troupes, autrement dit de la dragonnade.
En novembre i685, Seignelay prévenait l'intendant Marillac
qu'André La Coste, marchand de laine à Rouen, et AUard, raffi-
neur de Dieppe, venaient d'abjurer à Paris, et qu'il ne fallait point
envoyer de soldats dans leurs maisons. Le 20, il écrivait à La Rey-
nie : « Sa Majesté a accordé l'exemption de logement des gens de
guerre à Claude Sahune, médecin de Saint-Antonin, dont vous
m'avez envoyé le mémoire». Le 22, Louvois recevait l'ordre
d'exempter aussi de logement la maison que le sieur Bigot de
Conversions mercenaires après la Révocation. 225
Montrogue ', disposé à se convertir avec sa famille, avait au village
de Grigny. Le même jour, Seignelay écrivait à La Reynie : « Il est
nécessaire que je sache où est la terre de Petitval, appartenant au
sieur de Grandchamp, pour la faire exempter de logement de gens
de guerre ». Le 25 décembre, le roi ordonnait de lever la garnison
qui était à Chatou dans la maison d'Etienne Margas, lequel venait
de prc mettre sa réunion pour sortir de la Bastille. Le 3o, l'intendant
Bossuet était invité à ne pas envoyer de troupes chez M. de Liam-
brune, du diocèse de Soissons, qui venait de se convertir. Le 3 jan-
vier, Louvois mandait à D'Artagnan de n'envoyer que le i5 des
soldats à Sucy en Brie chez La Melonnière (gendre du sieur de
Grandchamp), auquel le roi donnait ce temps (prolongé de huit
jours le i6) pour se faire instruire; il lui mandait, en outre, de n'en
point mettre dans les terres de Médan et de Beaulieu, près Poissy,
appartenant à M"^ de Médan, nouvelle convertie ^, ni dans la terre
que Monginot, qui avait promis d'abjurer, possédait près de Cha-
renton. Le 5, il lui écrivait: «Le roi veut que l'on loge chez les
religionnaires exilés comme chez les autres, à la réserve du sieur
de La Bastide, auquel Sa Majesté veut bien donner ce mois-ci »
(Arch. Guerre). Le ii, la terre de Pressigny, près Langres, appar-
tenant à Heudelot, qui donnait assurance de se convertir sous peu,
était l'objet de la même faveur. Le i5, c'était le tour de la maison
de Champrobin en Anjou, appartenant à l'avocat Amyrault, passé
à l'étranger, mais dont la femme et les enfants avaient fait abjura-
tion. Le i6, D'Artagnan était invité à ne point mettre de garnisaires
dans la maison de Le Monnier à Fontenay-aux-Roses, et à les ôter
s'il y en avait déjà, parce que ce gendre de l'ancien de Charenton,
Gervaise, avait abjuré avec toute sa famille. Le 20, il recevait un
ordre semblable concernant la maison de Fontenailles, près de
Baugenc}^, appartenant à Du Candal, qui avait abjuré le 16. Le 26,
ordre était donné de retirer les troupes de la maison que M"^ d'Heu-
court, nouvelle convertie, avait au village de Bondoulfe, dans le
Hurepoix, à six lieues de Paris; le 8 avril, Seignelay donnait encore
un ordre analogue relativement aux maisons du sieur de Peray.
Enfin l'abjuration effaçait tous les crimes. Louvois écrit au pro-
cureur-général le 19 février 1686 :
' Sans doute Isaac Bigot de La Rain- court, sieur de MJdan. Après avoir hérite'
ville, sieur de Morogues, dont le frère des biens de sa sœur, en qualité de nou-
avait abjuré Tannée précédente. velle convertie, elle passa en Hollande,
- Anne Bazin, femme de Jean Alexandre où elle se trouvait eu 1702.
de Morogues en Beauce, vicomte d'Kr-
220 Révocation de l'Êdit de Nantes à Paris.
Un gentilhomme nommé Souville, qui s'est nouvellement converti, est
poursuivi au Parlement pour les faits mentionnés en l'information ci-jointe,
et comme Sa Majesté a l'intention de lui pardonner la faute qu'il a faite, en
considération de sa conversion, Elle m'a commandé de vous demander en
quel état est cette affaire, pour le faire jouir de la grâce que Sa Majesté veut
lui accorder (^Corresp. aiini., IV, 334).
Le même Louvois écrit à M. de Bagnols, intendant de Lille, le
25 mars :
J'ai rendu compte au roi de la lettre que vous avez pris la peine de
m'écrire, par laquelle Sa Majesté a vu que le parlement de Tournay a con-
damné aux galères trois religionnaires fugitifs, dont l'arrêt doit être exécuté,
hors à l'égard de Courtan, qui s'est converti, auquel le roi veut bien accorder
sa grâce; je vous en adresserai l'expédition au premier jour.
Pour ce qui est des deux vieillards qui sont convaincus d'avoir contrevenu
à l'Édit, ils doivent être jugés sans aucune considération pour l'âge, et ce sera
aux officiers des galères, quand ils seront entre leurs mains, à y avoir tel égard
qu'ils jugeront à propos (Ravaisson, Arch. de la Bas/., VIII, 400).
Le marquis Du Bordage, fugitif arrêté avant d'avoir franchi la
frontière, n'eut qu'à abjurer pour obtenir non-seulement la liberté,
mais un brevet de maréchal-de-camp. Grimpré, officier de l'armée,
arrêté dans les mêmes conditions au mois de septembre 1686, fut
relâché et obtint une pension après avoir feint d'abjurer.
Samuel, comte de Chambaran et de La Rochegiffart, avait tué
un huissier qui venait saisir son château en vertu d'un jugement
obtenu par ses créanciers; il fut gracié, rétabli dans sa réputation et
ses biens par des lettres de rémission du mois de janvier 1687,
« ayant été assez heureux pendant sa détention de reconnaître
l'erreur de la R. P. R., qu'il avait jusqu'alors professée » {Corresp.
adm., II, 257). — Le 26 mars de la même année, le roi commua la
peine des galères encourue pour crime d'évasion par Jean Toutin,
de Rouen, Jean Viart, de Neuilly près Langres, Jean Maréchal, de
Paris, Gabriel Coulon, de Bourbonne et Jean Pinart, d'Aulnoy près
Coulommiers. Ils venaient d'abjurer (Fr. 17421 f°''i7i et 172). — Le
10 avril, on tira de la Tournelle où il attendait le passage de la
chaîne un nommé Simon, qui prétendit avoir fait sa réunion dans
les prisons de Sainte-Menehould (Fr. 17421 f" 157). — Hiérémie
Cauvin, de Saumur, condamné aux galères pour cause de religion,
avait abjuré sous promesse de la liberté ; mais comme on jugea que
« la compagnie de sa femme pourrait altérer ses bons sentiments »,
le roi ordonna, le 18 juin, de l'attacher à la première chaîne qui
partirait et de le garder quelque temps aux galères (Fr. 17421
f° 191). Le 18 juillet, Paul Druet, plus heureux, fut rappelé des
Conversions mercenaires après la Révocation. 227
galères, comme étant sincèrement converti. Cette conversion n'avait
sans doute pas présenté de grandes difficultés ; car un document
officiel du 3r mars suivant porte que le malheureux passe pour
«un peu aliéné» (Fr. 17024 f" 2o6\ — Girard des Bergeries, gentil-
homme du Boulonnois, et sa femme, condamnés aux galères pour
tentative d'évasion, furent graciés en 1687, moyennant l'engage-
ment qu'ils prirent de faire tous actes de catholicité {Bullet., Il 448
et Corresp. adin., IV, 384). Un nommé Garin, qui fit abjuration le
7 mars 1688, fut aussitôt détaché de la chaîne et rendu à la liberté
(Fr. 17422 f'' 20). Jacques de la Croix, natif de Montpellier, con-
damné pour être sorti du royaume, attendait la chaîne dans la tour
Saint-Bernard; l'exempt Auzillon, son parent, réussit à l'amener à
l'abjuration, en l'assurant qu'il s'entremettrait pour lui faire rendre
la liberté. Le 2 juin 1689, Seignelay priait le procureur-général de
lui dire si le condamné donnait « des marques d'une véritable con-
version » et méritait sa grâce. En 1699, bien que la cour reconnût
depuis longtemps que la grande pensée du règne avait été une
entreprise manquée, les mêmes pratiques existaient encore. Le
12 février, Isaac de Vallée, condamné aux galères pour avoir pré-
sidé une assemblée dans la paroisse d'Azay en Poitou, fut gracié
après une seconde abjuration, à la demande de l'évêque de Poitiers.
Le 12 septembre, Pontchartrain écrivait à l'archevêque de Paris:
Le sieur Cormier, à présent gendarme de la garde du roi, a demandé à
Sa Majesté décharge de la peine des galères, à laquelle il fut condamné l'année
passée en Poitou par le maréchal d'Estrées, pour avoir porté l'épée au pré-
judice des défenses qui sont faites aux nouveaux catholiques de porter des
armes. Pour obtenir cette grâce, il a représenté qu'il fait bien son devoir de
catholique, et il en a rapporté un certificat du vicaire de Saint-Roch, où il est
marqué qu'il a fait ses Pâques (Corresp. adtii., IV, 488).
Un réfugié nommé Berthon, fait prisonnier par nos troupes et
ramené par elles en France, se tint caché à Paris et y fut arrêté le
i3 avril 1701, comme coupable 1° de fuite dans les pays étrangers,
2° d'avoir porté les armes contre le roi, 3° d'opiniâtreté dans la
R. P. R., et 4° de n'avoir pas fait sa déclaration au magistrat depuis
son retour. Le commissaire Delamare écrivait le lendemain à D'Ar-
genson : « Si Dieu lui faisait la grâce de se laisser persuader, cela
diminuerait bien toutes ses fautes » . On le relâcha le 3o décembre
1702, à condition de se rendre à Châtellerault dans sa famille et de
s'y faire instruire dans la R. C. et R. (Ravaisson, Arch. de la Bast.,
X, 344).
Voyant les aumôniers des galères offrir sans cesse à leurs
228 Révocation de l'Édit de Nantes a Paris.
compagnons de chaîne de les faire relâcher, s'ils voulaient abjurer,
un certain nombre de galériens catholiques feignirent d'être pro-
testants, dans l'espoir qu'une feinte abjuration leur procurerait la
liberté. On conserve aux manuscrits de la Bibliothèque nationale
les dénonciations de l'un d'eux, Jean Richard, de Tibaute, qui pré-
tendait avoir abjuré «de bon cœur» (1688), et qui, pour attester sa
sincérité, s'efforçait de surprendre et s'empressait de dévoiler tous
les petits secrets des galériens huguenots (Fr. 81 19 f° 147). Jean
Marteilhe ' rapporte que les aumôniers des galères négocièrent deux
abjurations de ce genre, suivies de libération, afin que le roi, per-
suadé qu'on viendrait à bout de convertir tous les confesseurs,
demeurât insensible aux sollicitations de la reine Anne qui le priait
de leur faire grâce.
1 Édit. de 1863, p, 345.
XIX
LA MAISON DES NOUVEAUX-CATHOLIQUES
Fondée en 1684 ', la congrégation des Nouveaux-Catholiques,
sur laquelle on ne sait presque rien, loua dans l'île Notre-Dame une
maison qui fut bientôt remplie, et s'y établit sous la direction de
Raconis, évèque de Lavaur, auquel succédèrent Lescot, évêque de
Chartres, La Barde, évèque de Saint-Brieuc, De Villars-Lafaye,
abbé de Jussin, maître de la chapelle du roi, puis évêque de Péri-
gueux. Le premier supérieur de la communauté, Péan, docteur en
théologie, aumônier de Mademoiselle, souveraine de Dombes, et
directeur de la maison des Nouvelles-Catholiques, fut nommé par
les grands vicaires de M. de Gondi, premier archevêque de Paris,
puis par ceux du cardinal de Retz, son successeur^- En i685, l'abbé
Des Prez remplissait la même fonction, confiée l'année suivante à
l'abbé Filhon.
L'institution fut transportée, en i656 paraît-il, vers le milieu
de la rue de Seine-Saint-Victor (aujourd'hui rue Cuvier) dans la
maison dont la cour est actuellement celle de la Baleine, au Jardin
des Plantes. Elle y demeura jusqu'à sa suppression. La déclaration
ro3fale du 29 avril 1678 confirma les «privilèges, franchises et
exemptions» accordés à l'établissement, qui contenait alors de
vingt à vingt-cinq prétendus nouveaux convertis^. Ce n'est qu'à
l'approche de la Révocation qu'on découvre les noms de quelques-
uns de ceux qui y furent enfermés.
« Voir t. I, p. 33. ' Ibùi.
«A. N., Q> 1081.
23o Révocation de Œdit de Nantes à Paris.
Au mois de janvier i683, Jean Meusnier, maître maçon, et sa
femme, Elisabeth Miquelot, promirent d'abjurer, afin de bénéficier
de l'arrêt du i8 novembre 1680, lequel accordait aux nouveaux
convertis un délai de trois ans pour payer leurs dettes. Comme ils
ne s'empressaient pas de tenir parole, le mari fut mis en prison, le
22 mars, à la requête de ses créanciers. Ses compagnons de capti-
vité firent un trou à la muraille et se sauvèrent; n'ayant osé les
suivre, il ne pouvait recouvrer la liberté qu'en abandonnant sa reli-
gion. Il abjura donc le 29 septembre, au bout de deux mois passés
chez les Nouveaux-Catholiques. Sa femme suivit son exemple le
24 décembre. Il n'en fut pas moins inquiété, et obligé de se cacher,
comme complice de bris de prison; mais le commissaire Delamare
intervint en sa faveur, demandant un arrêt qui le protégeât et lui
permît de gagner sa vie (Fr. 7o52 f" 197).
Un avocat du nom de Daudet étant mort, laissant cinq orphe-
lins sans soutien, l'aîné passa en Angleterre. L'orfèvre Massé, qui,
à la Révocation, ne devait opposer que bien peu de résistance aux
volontés du roi, recueillit le second, Jules-Gaspard, âgé de dix-huit
ans. Le consistoire s'occupa des trois plus jeunes. Jules-Gaspard
était une proie facile à conquérir; au mois d'octobre i683, il se
laissa conduire chez Delamare et de là aux Nouveaux-Catholiques,
où il abjura le 17 novembre. Après quoi il se trouva sans ressources;
on en profita pour l'exciter à entraîner son frère Paul-Gédéon, âgé
de quatorze ans, qui abjura aussi aux Nouveaux-Catholiques, le
24 février 1684. En conséquence Delamare pria La Reynie de
mettre le premier en apprentissage chez un graveur, et de confier
le second, qui avait des dispositions pour la peinture, au peintre
Meusnier qui offrait de l'instruire et de l'entretenir à raison de
400 livres par an. Il faut se hâter, ajoutait le commissaire, car tous
deux ont grandement besoin d'être secourus (Fr. 7062 f" ig5).
Le 20 mars i685, le même commissaire écrit qu'il s'est rendu
«à l'hôtel des gentilshommes nouveaux-catholiques», pour parler à
l'abbé Des Prez de quatre petits garçons, sans doute ceux du
hbraire Duchemin, qu'on allait ôter ou qu'on venait d'ôter à leurs
parents (Fr. 7o5o f" 28). On s'explique d'autant moins cette dési-
gnation d'hôtel des gentilshommes nouveaux convertis, qu'il existe
dans les papiers du même Delamare une proposition sans date et
passée inaperçue, qui tendait à l'établissement d'une maison de
nouveaux catholiques spéciale pour la noblesse (Fr. 21623 f ' 64). —
Le 24 avril, Seignelay adressait à La Reynie le billet suivant:
La maison des Nouveaux-Catholiques. 281
Sa Majesté veut que vous fassiez mettre aux Nouveaux ou aux Nouvelles-
Catholiques les enfants delà nommée Rousseau' qui se trouveront en bas âge,
dans lesquelles maisons leur pension leur sera paj'ée par Sa Majesté; ... à
l'égard des autres qui seront âgés, Sa Majesté se remet à vous de les engager
par les moyens que vous estimerez les plus propres à les convertir (O^ 29).
Le 5 mai^ Seignelay informe le lieutenant de police que l'un des
enfants enlevés comme orphelins dans le faubourg Saint-Marcel,
est réclamé par son père. Deux petits garçons enlevés avant le
8 mai, de chez Dorteville, furent mis, le i3, aux Nouveaux-Catho-
liques, par ordre et aux dépens du roi (O' 29). Abraham Masclé,
fils de Pierre, aubergiste de la rue de l'Echaudé, y fut incarcéré le
14 par le capitaine De La Pommeraye, exempt de la prévoté ; et le
22 septembre, le fils du chirurgien-major du régiment du roi,
Nicolas Lutrat, qui y avait été conduit par Delamare, y fit abjura-
tion en manifestant le désir d'apprendre la profession paternelle.
Les deux fils de M. de La Ferté-Civile y furent écroués le 10 no-
vembre ; mais l'un n'y resta que jusqu'au 21 décembre. On le
rendit à son père dès qu'on sut que celui-ci avait depuis longtemps
abjuré. Ce fils n'avait que deux ans. Enfermer des enfants de deux
ans (car celui-là ne fut pas le seul) et encore dans un couvent
d'hommes, n'est-ce pas le comble de la fureur et un véritable
attentat contre la nature humaine ? Jamais les hommes ne sont plus
méchants et plus dénués de scrupules que lorsqu'ils croient défendre
Dieu.
De fréquentes évasions attestent que le régime de la maison
était insupportable, et qu'on }'• accablait de mauvais traitements qui-
conque essayait de sauvegarder l'indépendance de sa conscience.
Girardot ^ s'échappa le 12 septembre 1686, pendant la prière du
soir (Fr. 7o53 f° 75). En 1688 ce fut le tour des frères Dusquerque
et de leur camarade De Flinc^. L'intendant De Ménars avait con-
duit les deux premiers dans la maison en vertu d'un ordre du
23 novembre i685, et le troisième, fils du sieur de Flinc, du château
de Tilly près Houdan, en vertu d'un ordre du 17 décembre.
Y étant demeurés deux ans et demi sans que les instructions, les
sollicitations, les promesses, les menaces etc., pussent entamer leur
résolution, ils s'enfuirent tous trois et se réfugièrent au château de
' Une nouvelle convertie de ce nom ^ Un fils d'Anne de Flin et d'Isaac de
habitait le quartier Sainte-Opportune, et Boubart, baptisé à Nanteuil-lès-Meaux le
reçut un secours de sept livres en i586. 6 août 1600, eut pour parrain Louis de
Voir N""-Catholiq. Meaux, sieur de Charny.
• Voir ci-dessus, II 69.
232 Revocation de l' Edit de Nantes a Paris.
Tilly, où De Ménars alla les reprendre pour les ramener rue de
Seine-Saint- Victor, par ordre du i3 mars et du 24 avril 1688.
A peine rentrés au bercail détesté, ils s'enfuirent de nouveau et
trouvèrent un asile dans la terre de Boisroger près Rouen. Le
i3 mai, Seignelay ordonnait à l'intendant Feydeau de Brou de les
arrêter et de les mettre en prison, et, le 22 juin, de les tirer des
prisons de Rouen pour les ramener aux Nouveaux-Catholiques.
Piqués d'honneur, les directeurs de la maison voulaient à toute
force triompher de ces récalcitrants, et montrer à ceux qui auraient
été tentés de les imiter que la fuite était inutile, puisqu'il fallait
toujours retomber sous leur domination (O' 29 et 82). En 1700,
nouvelle et double évasion qui sera relatée tout à l'heure.
La maison de la rue de Seine-Saint-Victor eut part à la
dépouille des hérétiques, aussi bien que celle de la rue Sainte-Anne.
Elle reçut du roi, le 29 octobre i685, un don de la valeur de 7000
à 8000 livres, que le curé de Saint-Etienne-du-Mont avait vivement
sollicité pour son église, savoir le cimetière protestant de la rue des
Poules et les bâtiments qui s'y trouvaient. Malgré ce subside
extraordinaire, les , Nouveaux-Catholiques ne tardèrent pas à
réclamer un nouveau secours en raison de l'accroissement du
nombre de leurs détenus, presque double de ce qu'il était en 1678.
Le 2 avril 1686, Seignelay invitait La Reynie à vérifier l'exactitude
de la réclamation, afin d'y faire droit si elle était fondée. Delamare
chargé de cette vérification écrivait le 4 à La Reynie :
Il y a présentement, Monsieur, dans la maison des Nouveaux-Catholiques
trente-neuf personnes à instruire, qui est à peu près le plus grand nombre
qu'on y puisse recevoir, et l'on remarque dans cette maison comme ailleurs
que tous ceux qui viennent à présent et qui restent à convertir, sont beaucoup
plus difficiles à instruire et à persuader que ceux qui sont venus les premiers.
De là la maison est entraînée à plus de dépense. L'ecclésiastique ordinaire ne
peut suffire à tant de travail, et elle (la maison) a été obligée d'en prendre un
supplémentaire pour faire les conférences et les controverses. Sur les trente-
neuf, dont cinq gentilshommes, il n'y en a que six qui n'aient point fait abju-
ration; mais tous ont encore besoin de deux mois de séjour pour être bien
instruits, le plus ancien n'y étant que depuis un mois. La maison a bien reçu
du roi la gratification ordinaire de 600 livres par an; mais c'est insuffisant.
On lui a bien donné le cimetière de Saint-Marcel et ses dépendances; mais
personne n'en veut, on ne peut pas le louer, donc le don jusqu'à présent est
inutile; de plus la charité particulière a ralenti son élan. Les recettes sont
moindres que les autres carêmes, bien qu'on fasse prêcher dans la chapelle de
la maison'] les meilleurs prédicateurs. Cette maison a besoin de secours
(Fr. 7o5o, f" i32).
La maison des Noiiveaiix-Catholiques. 233
De cette lettre et d'autres déjà mentionnées ressortent quelques
renseignements non dépourvus d'intérêt. Outre les pensions des
détenus payées par le roi ou par leurs parents, la maison subsistait
à l'aide d'un don royal annuel de 600 livres, et de dons particuliers,
qu'on cherchait à multiplier en appelant dans la chapelle les prédi-
cateurs les plus en vogue. Mais le zèle faiblissait; la fièvre des
conversions qui s'était emparée de tous les personnages plus ou
moins officiels, n'augmentait pas les recettes en proportion des
dépenses, et la maison ne se souciait pas de faire des conquêtes
qui lui fussent onéreuses. — Au mépris de tout principe et de
toute convenance, on commençait par contraindre les détenus à
l'abjuration, sauf à les instruire après. Les esprits formés à l'école
du catholicisme n'étaient nullement choqués de cette monstruosité.
A défaut des âmes, on se contentait des corps qu'on enchaînait au
besoin pour les traîner à la messe, ou des bouches qui proféraient
une abjuration menteuse parce qu'elle n'était pas libre. — La
résistance qu'opposaient les prisonniers avait nécessité l'adjonc-
tion d'un second prêtre. Ils étaient donc deux dans l'établissement,
occupés du matin au soir à persuader ceux auxquels on avait
d'abord fait violence. A partir de i6gr, l'un des deux fut Zacharie
Chardon de Lugnj', prêtre de Saint-Sulpice et prosélyte de
Bossuet; le 21 mars 1703, il demandait une pension comme aj'ant
travaillé douze ans à l'instruction de ses anciens coreligionnaires
détenus dans la maison de la rue de Seine-Saint-Victor (O 25o). —
Nous savons par Théodore de Béringhen que le mensonge était
passé en habitude chez les convertisseurs. Les Nouveaux-Catho-
liques ne faisaient pas exception. En déclarant, le 4 avril 1686, à
l'envoyé du roi que le plus ancien de leurs pensionnaires n'était
chez eux que depuis un mois, ils affirmaient par gloriole un fait
matériellement inexact; car, ainsi qu'on l'a vu plus haut, les
Dusquerque étaient leurs prisonniers depuis quatre mois. Les bons
Pères avaient leur amour-propre et n'auraient pas été fâchés que le
monarque crût leur habileté infaillible.
Elle ne l'était pas cependant. Avant de s'enfuir, les Dusquerque
avaient été deux ans et demi entre leurs mains. De même au bout
de sept mois d'efforts inutiles pour la conversion d'Alexandre
Morisset*, arrivé chez eux le 3i août 1686, ils étaient réduits à
demander «d'en être déchargés à cause de son opiniâtreté, qui
était d'un mauvais exemple pour les jeunes gens » détenus avec
' Voir prisons.
284 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
lui; sur quoi La Reynie le fît non moins inutilement transférer aux
Célestins proche l'Arsenal. Nous ignorons s'ils vinrent à bout du
fils de Courtois envoyé chez eux le 6 décembre 1697; mais celui de
Plastrier qu'ils avaient reçu par ordre du 2 juillet de la même année^
se fit naturaliser anglais trois ans après. Au mois de novembre
1700, Jacob Truffault et Nicolas Lucas, jeunes garçons évadés de
la communauté, furent arrêtés à Douai comme ils se préparaient à
franchir la frontière ; or le dernier était entré dans l'établissement
le 8 juin lôgS. Enfin, le 5 mars 1701, le nommé Bruguier lut envoyé
de chez eux à l'Hôpital-Général, parce qu'il persistait «dans son
opiniâtreté» (O 248).
En 1688, il y eut sans doute dans la maison quelque correction
inusitée, plus violente qu'à l'ordinaire et qui fit scandale. La Reynie,
qu'il était pourtant difficile de scandaliser en matière de conversion,
semble avoir porté plainte. Seignelay lui répondit le 14 juin :
Je puis vous assurer que le roi n'avait donné aucun ordre pour ce qui s'est
fait dans la maison des Nouveaux-Catholiques, et que Sa Majesté m'a ordonné
d'en parler fortement à M. l'archevêque, afin d'empêcher pareille chose à
l'avenir (O' 32).
Treize années après le décret révocatoire qui avait affirmé
l'extinction de l'hérésie, les protestants de Paris étaient si peu
convertis, qu'il y eut nouvelle expulsion d'incorrigibles et une
recrudescence d'enlèvements d'enfants, qui nécessita l'agrandisse-
ment de la maison de la rue de Seine-Saint- Victor. Nous lisons dans
un mémoire postérieur à la déclaration du 10 février 1698: «M. l'ar-
chevêque de Paris et M. D'Argenson paraissent entrer dans cette
maxime qu'il n'y a rien de mieux que d'ôter aux nouveaux catho-
liques leurs enfants, et se disposent à établir la maison des
Nouveaux-Catholiques de manière qu'elle puisse contenir grand
nombre d'enfants qu'on ôtera à leurs pères. Cette méthode bonne
en apparence a de grands inconvénients» (Fr. 7045 f" 99). Cette
protestation sous forme adoucie, qu'on est heureux de rencontrer,
ne fut point écoutée, témoin les billets suivants adressés au lieute-
nant de police par Pontchartrain :
9 avril i6g8.
Lorsque vous aurez concerté avec l'archevêque de Paris ce qu'il y a à
faire pour la maison des Nouveaux-Catholiques, et pour procurer aux jeunes
gens les instructions dont ils ont besoin, nous proposerons au roi les expé-
dients qui auront été trouvés les plus convenables.
La maison des Nouveaux-Catholiques. 235
10 avril 1698.
Ceux qui gouvernent la maison des Nouveaux-Catholiques ont toujours
paru disposés à s'employer avec zèle à l'instruction des enfants nouveaux
catholiques ; c'est à vous à concerter avec eux ce qui se pourrait faire pour le
mieux.
23 avril 1698.
Le roi approuve que vous ôtiez aux nouveaux catholiques mal convertis
leurs enfants pour les faire instruire; c'est à vous à en user sur cela avec
prudence.
21 mai 1698.
L'expédient que vous proposez d'ôterles enfants aux nouveaux catholiques
soupçonnés de vouloir sortir du royaume est très-bon; mais aussi il faut en
user avec prudence, car de les ôter ainsi sans un pressant besoin, c'est révolter
l'enfant contre le père et le mettre hors d'état d'embrasser aucune profession
(0'42).
Ainsi un secrétaire d'Etat reconnaissait que l'enlèvement des
enfants et l'obligation imposée aux parents de leur payer une
pension, constituait l'enfant en état de révolte contre le père et
avait pour résultat de multiplier le nombre des fainéants, en un
mot, que la désorganisation de la famille était nuisible à l'Etat.
C'est là qu'en étaient en 1698, grâce aux protestations de Vauban,
quelques-uns des ministres de Louis XIV, qu'un orgueil aussi in-
sensé qu'incommensurable a seul empêché de rétablir l'Edit de
Nantes pour ramener la prospérité dans le royaume.
Après l'agrandissement de la maison, nous ne trouvons que
quelques noms à signaler; deux en 1699: le fils de Poupart, de
Claye (Seine-et-Marne), amené le 6 mars à la demande de Bossuet,
et relâché le 5 mai de l'année suivante à condition de rester près
du prieur de Montmorency jusqu'à parfaite instruction ; puis le fils
d'Arnoux, laboureur, amené le 10 mai et sorti le 3 août. Cinq en
1700 : Truffault et Lucas déjà mentionnés ; les deux fils de l'orfèvre
Seheult, arrêtés fuyant avec leur mère et leurs sœurs, amenés le
10 juin; Jean-David Matheis, tanneur, Suisse du canton de Berne,
qui abjure au mois d'août et reçoit un secours de cent livres.
Quatre en 1701: Sommerus, transféré de l'Hôpital-Général le
19 novembre ; le fils aîné d'une veuve de Mer, le fils aîné de l'hor-
loger Duchesne, et Nicolas Worms, norwégien. D'Argenson fut
chargé d'examiner si ce dernier, qui avait abjuré dans la maison,
était digne que Sa Majesté lui fît quelque charité (O 248). Le
236 Révocation de l'Édit de Nantes a Paris.
3i décembre 1702, on y conduisit pour un mois Pierre Galais, de
Tiiouars, demeurant à Paris et arrêté le 3r mars 1701 pour avoir
expédié en Poitou de « mauvais livres », c'est-à-dire des ouvrages
protestants. En 1708, nous y découvrons le sieur de Franclieu,
«opiniâtre», et le sieur de Fernex, genevois, qui, au mois de sep-
tembre, demande de quoi s'acheter des habits pour entrer dans la
congrégation des prêtres de l'Oratoire. En octobre 1705, l'apothi-
caire Charas, demande que son frère soit transféré de la Bastille
dans l'établissement de la rue de Seine-Saint- Victor 1. Enfin, en
avril 1706, la police reçoit l'ordre d'y conduire pour six mois un
nommé Lefèvre, et de l'arrêter ensuite si au bout des six mois il
n'est pas devenu catholique pratiquant.
D'après l'ouvrage de J.-A. L. ^, la maison des Nouveaux-Catho-
liques aurait été supprimée dès 1775. Nous ne sommes pas en
mesure de contester l'exactitude de cette assertion; mais elle nous
étonne, il nous semblerait plus vraisemblable que la maison eût
subsisté jusqu'à la Révolution. On peut estimer qu'elle a reçu, dans
son existence d'un siècle et demi, moitié moins de pensionnaires que
les Nouvelles-Catholiques, soit de 2000 à 25oo. Nous ne lui con-
naissons d'autres succursales que celles d'Alençon, Caen, Metz ;
mais le nombre a dû en être plus considérable.
' Voir prisons. ' Dictionn. historiq. et iopographiq. de
Paris, Paris, i83S, in-S".
XX
LA MAISON DES NOUVELLES-CATHOLIQUES
L'institution des Nouvelles-Catholiques, fondée en 1634 par
Marie de Lumagne, veuve de M. de Pollalion, conseiller du roi,
s'établit dans le quartier Saint-Germain-des-Prés, rue des Fos-
soyeurs, aujourd'hui Servandoni, vis-à-vis l'hôtel de Lorraine. Le
roi la prit sous sa protection par un arrêt de son conseil en date
du 12 mai 1637 2. La même année, deux filles de La Framerie,
âgées, l'une de onze ans, l'autre, de treize, ayant été, après la mort
de leur père, attirées et retenues dans la maison, la mère porta
plainte au bailli de Saint-Germain-des-Prés, qui les lui fit rendre.
Les Nouvelles-Catholiques, à leur tour, intentèrent un procès au
bailli, et Louis XIII, évoquant la cause en son Conseil, défendit à
ce magistrat, qui prenait son devoir au sérieux, de se mêler à l'ave-
nir de semblables affaires.
De la rue des Fossoyeurs l'institution fut transportée dans la
rue Pavée-au-Marais, où elle se trouvait encore en 1647; puis, en
1648, dans la rue Sainte-Avoye, entre la rue du Plâtre et celle des
Blancs-Manteaux. Un document émané de l'archevêché et daté de
1645, porte que, depuis neuf à dix ans, « l'hôtel des filles nouvelles
converties à la foi » a toujours compté de trente à quarante pen-
sionnaires, de sorte que, « par la grâce de Dieu », plus de cinq cents
filles converties sont sorties de l'établissement après y avoir reçu
l'instruction religieuse et la communion, et ont été pour la plupart
placées dans des emplois ou conditions sortables à leur naissance
et à leur capacité^. A partir de i65i, une maison de la rue Neuve-
' Hélyot, Ordres monastiq.,
> A. N., Q> 1081.
VIII, 143). 3 A. N., L 1048.
238 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Saint-Eustache, donnée par le frère aîné de Turenne, Frédéric-
Maurice de La Tour d'Auvergne, passé depuis quatorze ans au
catholicisme, servit de succursale à l'établissement, qui fut, en 1673*,
transféré sur la butte des Moulins, au numéro 63 de la rue Sainte-
Anne, où il resta jusqu'à sa suppression.
Voici les noms, à nous connus, des supérieures de la maison
la duchesse de Crouy, première; la comtesse de Montgommery
seconde; la présidente Loysel; M™'= Fouquet; en 1680, Marie Fou-
cault, sœur de l'intendant (?); en i685, Marie-Madelaine Garnier, à
laquelle succéda, en 1698, la sœur Ancelin; de 1700 à 1720 et peut-
être au-delà, Marie Chevalier; en 1733, Marie-Françoise Heat; en
1740, Marie Chantreau; en 1751, Marguerite Catillon, nouvelle
convertie; en 1790, Marie-Marthe Pithois, qui fut la dernière. —
En 1659, Péan du Manoir était directeur de la maison que Fénelon
gouverna onze ans, de 1678 au mois d'août 1689. En 1691, nous
voyons à sa place son ami et son subordonné dans la mission de
Saintonge, l'abbé Milon, conseiller aumônier du roi, et en lôgS,
l'abbé Girard, si nous ne nous trompons (voir les art. De Barle
et Villarnoul).
Comme son père, Louis XIV protégea cette maison et celle des
Nouveaux-Catholiques. La déclaration du 29 avril 1673, s'exprime
ainsi sur le compte de ces deux établissements:
Plusieurs hérétiques, tant de notre royaume que des pays étrangers, y ont
fait abjuration de leurs hérésies, y oui trouvé avec joie une retraite assurée contre
les persécutions de leurs parents dans leurs nécessités et délaissements, en sorte
que l'on nourrit chaque jour vingt ou vingt-cinq hommes nouveaux convertis,
et ordinairement jusqu'à quarante filles nouvelles catholiques;... à l'effet de
quoi nous donnons annuellement depuis longtemps mille livres au Nouvelles-
Catholiques... Nous confirmons, autorisons l'établissement des deux dites mai-
sons, leur accordons privilèges, fi-anchises, exemptions, à condition de ne
pouvoir être changées en maisons religieuses, mais demeureront en état
séculier^.
Séduire les enfants ou les ravir à leurs familles, les séquestrer
et les tourmenter jusqu'à l'abjuration, c'était, dans le langage officiel
tout plein de réticences et de mensonges, leur procurer des retraites
salutaires contre les persécutions de leurs parents et contre les arti-
fices des hérétiques'-^. La lettre suivante, qu'un secrétaire d'Etat
' L'alignement des constructions avait le cœur du Fils de Dieu pour opérer
été donné dès i6t36. l'œuvre de notre salut, allume encore
' A. N., Q' 1081. aujourd'hui dans l'Église les cœurs de
■■' »Cc feu de charité qui brûlait dans tous les fidèles et les anime sans cesse à
La maison des Nouvelles-Catholiques. 289
adressait à La Reynie au mois de janvier 1678, est plus caractéris-
tique encore et plus scandaleuse, s'il est possible :
Charlotte Leblanc, fille d'un orfèvre, voulant abjurer l'hérésie de Calvin,
s'adressa il y a quelque temps à M. Colbert, qui la fit mettre aux Nouvelles-
Catholiques, où elle fit son abjuration entre les mains de M. l'évêque de
Xaintes. Elle fut mise quelque temps après entre les mains de M""" la maré-
chale de Humières pour être affermie dans la religion; mais ayant disparu
dix jours après, sans qu'on ait pu savoir où elle est allée, le roi m'a ordonné
de vous dire que vous aj'ez à vous informer si elle s'est retirée chez ses pa-
rents, et en cas qu'ils l'aient fait enlever, que vous leur fassiez faire leur procès
comme séducteurs et ravisseurs, et si, au contraire, elle y est retournée de bon
gré, que vous fassiez informer contre elle comme relapse'.
Par leurs singuliers abus de langage, les Constitutions pour la
maison des Nouvelles-Catholiques montrent comment put s'établir
plus tard la fiction légale, d'après laquelle il n'y aurait plus eu de
protestants dans le roj^aume. En voici le résumé :
«A six heures, les sœurs du séminaire feront lever les nouvelles
catholiques, et chaque sœur dans son dortoir, les a3^ant fait mettre à
genoux, prononcera à voix intelligible les actes d'adoration, d'ac-
tions de grâces et autres exercices du matin ; et ensuite jusqu'à
sept heures chacune fera son lit, s'habillera et rangera ses hardes.
« A sept heures, on sonnera une petite cloche pour faire
assembler toutes les sœurs et les nouvelles catholiques, pour faire
les prières vocales accoutumées, après lesquelles une des sœurs
alternativement fera un catéchisme sur les mystères de notre sainte
religion. »
A huit heures, assistance à la messe. « Après le premier
Evangile,... les filles qui n'ont point encore abjure l'hérésie^ sortiront
et une des sœurs du séminaire avec elles, qui leur apprendra des
prières et les Commandements de Dieu ■* durant le reste de la
messe »,
travailler à la conversion des pécheurs et ' Depping, Corresp. adm., IV, 23i. —
de leurs frères errants,... et à leur pro- La peine portée contre les relaps par la
curer des retraites salutaires contre etc.» déclaration du 20 juin i663 était alors le
[Constitution pour la maison des NU's- bannissement à perpétuité.
Cath. de Paris. Paris, 1675, in-12, p. IV). ^ Puisqu'elles persistent à ne pas vou-
— Bossuet écrit non moins abusivement loir abjurer, elles sont donc encore pro-
à la communauté des Filles charitables testantes. Pourquoi les appeler nouvelles
de La Ferté-sous-Jouarre: «Mes filles, je catholiques?
n'ai point douté que vous n'eussiez de la ^ Comme il n'y avait point de pro-
joie d'instruire les nouvelles catholiques. testant qui ne sût par cœur le Décalogue,
Ce n'est pas assez de les recevoir quand l'auteur des Constitutions entend évidera-
elles viendront; ils faut que la charité ment par commandements de Dieu les
vous fasse trouver le moyen de les attirer commandements de l'Eglise, ainsi qu'il
(18 janvier 1686)». le dira plus loin.
2 10 Révocation de l'Eciit de Nantes à Paris.
A neuf heures, travail jusqu'à midi; à dix heures, lecture de la
vie du saint du jour; à onze, chant des commandements de Dieu et
de l'Église. Un peu avant midi, adoration du saint-sacrement. A
midi, réfectoire, lecture jusqu'à la fin du repas. Récréation jusqu'à
une heure et demie; puis on dit none. A deux heures, travail; à
trois heures, vêpres et compiles au chœur; les nouvelles catholiques
n'y assistent pas, on leur fait une lecture d'une demi-heure. A
quatre heures, chant des cantiques. A cinq heures, instruction et
controverse. A six heures, oraison au choeur, sans les nouvelles
catholiques auxquelles on apprend le chapelet durant ce temps-là
jusqu'à sept heures. A sept heures, réfectoire; à huit heures, tra-
vail; à neuf heures, examen de conscience et prière. A dix heures,
coucher en silence. Défense de parler au dortoir et de coucher à
deux.
« La première et principale dévotion de la maison est d'honorer
les mystères de la Passion et de la Croix... L'on aura aussi une
grande dévotion pour la sainte Vierge, afin de l'inspirer aux filles
qui viennent de l'hérésie, et de leur apprendre à rendre un culte
particulier à cette mère de miséricorde.»
Tous les vendredis, instruction de controverse par quelque
savant et pieux ecclésiastique. Le supérieur prendra aussi soin de
faire ou de procurer des exhortations ou conférences spirituelles.
Ce supérieur est nommé par l'archevêque sur la présentation de
trois noms faite par les sœurs.
Défense d'aller au parloir sans autorisation de la supérieure.
« L'on n'y sera point plus d'une heure sans une permission
expresse,... et l'on y donnera nécessairement une compagne ou
assistante principalement aux nouvelles catholiques, qui seront
assistées, si faire se peut, des personnes les plus capables de la
maison, quand elles seront visitées de leurs parents hérétiques ».
On ne recevra point dans la maison « de filles au-dessous de
l'âge de douze ans, suivant les édits, si les parents ou les juges ne
le permettent». Par cette phrase négative et d'une habileté infinie,
l'institution se mettait au-dessus des lois de l'État, et sollicitait la
connivence des magistrats pour fouler aux pieds la déclaration du
i" février 1669, qui défendait d'enlever les jeunes filles âgées de
moins de douze ans révolus. Quant au consentement paternel, il ne
figure ici que par respect humain; celui des juges permettait de
s'en passer.
Enfin ce règlement exhorte les « filles réfugiées dans la maison»
à regarder «les sœurs du séminaire comme leurs anges tutélaires,
La maison des Nouvelles-Catholiques. 241
auxquels Dieu a donné la charge et le pouvoir de les conduire
dans toutes leurs voies pour les tirer des ténèbres de l'erreur et de
l'ignorance».
En réalité, ce soi-disant refuge était une prison, oi^i la jeune
huguenote était traînée pour le seul crime de sa naissance, et d'où
elle ne. devait sortir qu'après avoir abjuré ou feint d'abjurer les
sentiments religieux qu'elle avait sucés avec le lait '. La résistance
ne faisait que prolonger l'incarcération, les douleurs de l'absence
et accroître les sévérités que le règlement imprimé passe sous
silence. Tous les exercices de la maison : prières, catéchisme, messe,
vêpres, chants, lectures, controverse, conversations, la piété machi-
nale et mystique à la fois qu'on y respirait, la discipline à laquelle
il fallait se ployer, tout tendait à l'amoindrissement de la raison, à
l'énervement de la volonté, à l'abdication de la conscience. Tout
était calculé, réglé, mesuré en vue de la conversion, ou, comme on
disait alors, de la réunion, ce cauchemar perpétuel que le réveil ne
dissipait jamais. Par-dessus tout on craignait « les conversations
douces et amiables » par lesquelles la mère pouvait raffermir la foi
ébranlée de ses filles ; aussi ne permettait-on les visites qu'à bon
escient.
C'est en vertu de lettres de cachet et conduites comme des
criminels par un commissaire ou un exempt de police, que les pré-
tendues «réfugiées» entraient dans ce soi-disant asile de la charité.
Voici l'un des billets d'un laconisme superbe que le marquis de
Seignelay adressait à La Reynie :
20 octobre i685.
Sa Majesté veut que vous envoyiez prendre à Charenton Magdeleine
Risoul et que vous la fassiez mettre aux Nouvelles-Catholiques.
De Francini-Grandmaison, chargé de l'exécution de cet ordre,
écrivait le 22 au lieutenant de pohce :
J'ai fait arrêter la fille et l'ai fait mettre entre les mains du commissaire
Delamare qui l'a menée aux Nouvelles-Catholiques.
Autre billet de Seignelay à La Reynie :
< Il n'y eut qu'un très petit nombre Du Cerceau de Tilly, M"° de Boisragon,
d'exceptions, notamment M"" de Saint- M"" de Boisrogues, M"« de Delon de La
Laurent-Sainte-Hermine, parente de M"' Gcupillière, M"* de Luc-Brachetière.
de Maintenon, M"* de Saint-Hilaire, M°"
242 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
24 janvier 1686,
Le roi sait que la femme du nommé Trouillon, apothicaire à Paris, qui est
actuellement auprès de M. le duc et de M""' la duchesse de Bouillon, est une
des plus opiniâtres huguenotes qu'il y ait. Et comme sa conversion pourrait
attirer celle de son mari, Sa Majesté veut que vous la fassiez arrêter et con-
duire aux Nouvelles-Catholiques, suivant l'ordre que je vous en envoie.
Dans la crainte des conflits d'autorité, et pour ne pas empiéter
sur le domaine épiscopal, le procureur-général De Harlay, qui au
nom de la justice présidait à l'œuvre des conversions forcées, de-
mandait des blancs-seings à l'archevêque de Paris :
3 avril 1686.
Monsieur, il ne me reste plus que deux ou trois de vos mandements pour
faire recevoir des femmes dans les couvents ; je vous prie d'avoir pour agréable
de m'en envoyer une douzaine. Je suis etc.
Le plus doux de nos martyrs, Brousson, s'exprime ainsi dans la
première de ses Lettres aux catlioliqncs romains * : «Les femmes et les
filles qui ont de la piété sont enfermées dans des couvents où d'ordi-
naire des religieuses ignorantes et forcenées se font un mérite de les
tourmenter incessamment.» — Le ministre Gaultier de Saint-Blan-
card tient le même langage'^: «Les religieuses étaient comme
autant de furies déchaînées qui ne laissaient à leurs prisonnières
aucun repos, et elles étaient secondées par des ecclésiastiques et
par des moines de toutes sortes, à qui on livrait à toute heure ces
pauvres captives, afin qu'ils pussent les ébranler et les séduire ».
— iVIichelet dit à son tour ^ : « Trois ou quatre ans avant les
premières dragonnades, vers 1677, s'organisèrent en France les
nombreuses maisons oîi l'on jetait les filles protestantes. . . On
compta bientôt une foule de ces couvents-prisons*. Dans celui de
Paris, sous les yeux du public, on employait toutes les séductions
de la douceur. Mais les autres, au loin, furent des maisons de force
' Bullet., 3' sdr., IV, 431. Châlons, Chartres, Clamecy, Coutances,
" Hist. apologctiq., II, io3. Figeac, Gex, La Rochelle, Lescar, I.i-
' Louis XIV et la Rcvoc, p. 253. bourne, Louilun, Luçon , Lyon, Metz,
* En 1C91, le roi accordait au moins la Noyon, Orléans, Parthenay, Pau, Poitiers,
somme annuelle de 1200 livres aux N""- Pons, Reims, Rouen, Saint-Lo, Sarlat,
Catholiques des trente-cinq villes sui- Sedan, Tours, sans parler des maisons
vantes: Alençon, Angers, Angoulùme, analogues fondées par d'autres ordres
Bayonne, Beaumont (diocèse de Sarlat), [Bullet., IX, 74),
Bergerac, Blois, Bordeaux, Caen, Cahors,
La maison des Nouvelles-Catholiques. 248
pour dompter les rebelles », qu'on laissait au besoin pourrir dans
\in pace, au milieu des reptiles, et où l'on ne reculait devant aucune
atrocité'. Citons un seul exemple: «Les supérieurs de la maison
des nouvelles converties établie dans la ville d'Uzès, se plaignirent
de la rébellion de quelques filles qui ne paraissaient pas assez
bonnes catholiques, on les condamna à recevoir le fouet de la main
de ces fausses dévotes, et la chose fut exécutée en présence du
major du régiment de Vivonne et du juge de la ville. Il y en avait
huit de coupables, dont la plus jeune avait seize ans, et dont la plus
âgée n'en avait que vingt-trois. Cependant on les traita comme des
enfants de six à sept ans. On les troussa jusqu'aux reins, et elles
furent fouettées (avec des lanières armées de plomb, dit Jurieu) à la
vue de plusieurs de leurs compagnes et pour leur servir d'exemple.
Pendant l'exécution elles reprochaient à ces hypocrites la fausse
piété qui les faisait renoncer à la pudeur de leur sexe » (Elle
Benoit, V, 898). Il est possible qu'on n'ait jamais fait preuve d'une
telle impudeur dans la maison de la rue Sainte-Anne ; cependant si
Michelet avait connu tous les faits, il n'aurait pas écrit cette phrase :
« La maison de Paris, comme la plupart des couvents de la capitale,
élégante et humanisée, était relativement un paradis.» Un paradis
même relatif, c'est beaucoup trop dire; car l'incurable sécheresse
de cœur du fanatisme y régnait comme partout ailleurs.
Un billet de Seignelay à La Reynie en date du 10 novembre
i685, atteste la dureté du régime de l'établissement :
Sa Majesté a été informée que le sieur de La Ferté-Civile... pourrait se
convertir-, si Sa Majesté ôtait des mains de sa femme... les enfants qu'il a eus
d'elle et qu'elle a dessein de faire passer dans les pays étrangers, sur quoi Sa
Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle veut... que vous fassiez mettre les
garçons aux Nouveaux-Catholiques et les filles aux Nouvelles-Catholiques, avec
ordre qu'on les instruise et qu'oit les traite mieux qu'on n'a accoutumé de traiter
ceux qui sont ordinairement dans ces maisons (Fr. 7060, i" i36).
Ce «paradis», bon seulement pour le commun des mortels,
n'était donc, aux yeux de Seignelay, ni assez confortable, ni
* Bossuet lui-même est forcé de dés- leur donne prétexte de plainte. La dou-
approuver la conduite des religieuses de ceur et la patience sont ici le seul moyen
La Ferté-sous-Jouarre qui mettaient des qui nous reste n.
baillons et des cornes aux petites filles - Seignelay était mal informé: M. de
protestantes, a Ces châtiments, écrivait-il La Ferté-Civile, dont les deux fils furent
à M°'" de Tanqueux, leur supérieure (3 mis aux Nï-Catholiques, avait depuis
novembre 16S7) sont bons quelquefois longtemps abjuré; en conséquence, le
pour leur éviter le fouet; mais le bâillon plus jeune, âgé seulement de deux ans
paraît un peu rude, et en un mot il faut lui fut rendu par ordre du 21 décembre,
épargner aux filles des convertis ce qui
244 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
assez humainement administré pour des enfants de famille noble.
Les maladies y étaient fréquentes. M"'= D'Aulnay y contracta un
mal de langueur; plusieurs de ses compagnes d'infortune eurent
le même sort, entre autres, une demoiselle de \'illarnoul, qu'on en-
vo}fa en grand secret chez le chirurgien Aubert pour la faire
soigner, et une demoiselle Milsonneau qu'il fallut rendre à sa mère
sous promesse de la ramener après guérison. Un convertisseur
laisse d'ailleurs entrevoir que «les anges tutélaires» usaient parfois
d'une « contrainte un peu plus que morale » à l'égard des personnes
placées sous leur sauvegarde. Le P. Gerbais écrit à La Reynie, le
i5 mars 1686, au sujet de M"" Paul, femme d'un conseiller au Par-
lement de Toulouse, qu'il conseille de tirer des Nouvelles-Catho-
liques de Paris et de remettre momentanément à son mari parce
qu'elle est sur le point d'accoucher: «Aussi bien ne pourrait-on
pas user de rigueur plus grande en l'état oii elle est, et, si, par mal-
heur, elle n'avait pas fait son devoir lorsqu'elle sera délivrée, il
sera toujours temps de la renfermer sans plus de ménagements»
(Fr. 7053 f'^ i32).
Les billets suivants témoignent qu'on faisait intervenir le mo-
narque pour briser les résistances :
Seignelay à la mère Garnier' supérieure des Nouvelles-Catholiques.
27 janvier i636.
Le roi étant informé que la dame Le Coq reçoit toutes sortes de per-
sonnes dans le lieu où elle est, et comme c'est un moyen pour retarder et
même pour empêcher sa conversion, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire
qu'elle veut que vous lui déclariez que son intention n'est pas qu'elle soit vue
de personne, et que vous teniez la main à ce que cela soit exécuté.
Du même à la même.
12 février 1686.
Le roi m'ordonne de vous écrire que son intention est que toutes les
femmes ou filles de la R. P. R. qui seront mises dans votre maison, n'y
reçoivent aucune visite, ni même des lettres que vous ne les ayez vues aupa-
ravant, et de plus que celles qui auront des filles catholiques pour les servir
ne puissent aller au parloir, ni sortir sans être accompagnées d'une sœur de
la communauté.
' Françoise Garnier, nouvelle convertie, dans la Cinquième liste contenant tes con-
sens doute parente de la supérieure, versinns qui se sont faites à Saint-Jacques
figure comme catéchiste de la maison et ailleurs dans l'année 1 65g.
La maison des Nouvelles-Catholiques. 248
Du même à la même.
17 février i686.
(Même défense). .. Sa Majesté a été en outre informée que quelques-unes
de ces femmes refusent d'entendre les instructions qu'on veut leur donner,
sur quoi elle m'ordonne de vous dire d'avertir celles qui les refuseront, que
cette conduite déplait à Sa Majesté, et qu'elle ne pourra s'empêcher de prendre
à leur égard des résolutions qui ne leur seront pas agréables.
Ces menaces avaient la signification que voici : Les récalci-
trantes seront envoyées à la Bastille ou dans d'autres citadelles, ou
même à l'Hôpital-Général, infâme repaire de toutes les pourritures
et de tous les vices. Les malheureuses qui en venaient et celles qui
sortaient de la Bastille ou des couvents de province, tremblaient à
la seule pensée d'y retourner. Beaucoup cependant persévéraient
dans leur ferme et noble attitude. Blessé dans son orgueil, le prêtre
grand seigneur auquel le soin de sa réputation et de son avenir
commandait le succès à tout prix, supportait impatiemment les
nombreux échecs infligés à son éloquence et à son habileté^ et tout
éphémères que fussent la plupart des victoires qu'il remportait, il
n'oubliait pas de s'en prévaloir auprès du secrétaire d'État qui le
protégeait'. Habitué à voir l'autorité du roi remuer toutes les pas-
sions pour Ità rendre la persuasion plus facile'^, il permit, pour le
moins, que sa subordonnée sollicitât une déclaration royale décré-
tant la conversion dans la quinzaine, comme s'il s'agissait d'une
prestation ou d'une corvée, et ne vit pas que de tels expédients,
indignes de son génie, ne pouvaient que révolter les âmes fières et
les consciences délicates. Seignelay écrivait le 8 mars 1686 à la
mère Garnier:
Je vous envoie l'ordre que vous demandez '^ pour obliger les femmes qui
sont dans votre maison à faire leur réunion plus promptement; tâchez d'en
faire le meilleur usage que vous pourrez (O • 3o).
Voici l'ordonnance datée du même iour :
' Il écrivait de La Tremblade à Seignelay " Lettre à Bossuet du S mars i68ô.
le 26 février 1G86: «Nous ne cesserons ^ Fénelon travaillait alors en Saintonge
d'y faire tous les efforts dont nous sommes comme missionnaire; mais il est impos-
capables, tant que vous nous ordonnerez sible d'admettre que la mère Garnier ait
de continuer, quoique yious avancions peu pris l'initiative d'une telle demande sans
ici et que nos occupations de Paris l'autorisation du chef responsable de
eussent un fruit plus prompt et plus sen- l'établissement.
sible 1).
246 Révocation de lÉdit de Nantes a Paris.
De par le roi.
Sa Majesté voulant procurer aux femmes qui sont encore engagées dans
la R. P. R. les moyens de s'instruire et faire leur réunion à la religion catho-
lique, apostolique et romaine, avait donné ses ordres pour en faire recevoir
plusieurs dans la maison des Nouvelles-Catholiques à Paris, dans laquelle
maison Sa Majesté est informée qu'elles sont suffisamment instruites des
devoirs de ladite religion catholique, apostolique et romaine, et d'autant qu'il
s'en trouve quelques-unes qui, refusant d'écouter lesdites instructions, restent
dans une opiniâtreté blâmable. Sa Majesté enjoint à la supérieure de ladite
maison d'avertir celles qui y sont et y seront ci-après reçues, que son intention
est qu'elles écoutent avec soumission et patience les instructions qui leur seront
données, en sorte que dans le lenips de quinsainc du jour qu'elles seront reçues
dans la maison, elles puissent faire leur réunion; et en cas qu'elles ne la
fassent pas dans ledit temps, enjoint à ladite supérieure d'en donner avis pour
y être pourvu par Sa Majesté, ainsi qu'elle verra bon être (O ' 3o}.
L'insuccès de cette déclaration semble avoir exaspéré les
dames de la maison, dont chacune avait son groupe de prisonnières
à instruire '. Beaucoup plus éclairées en général que les catholiques,
notamment en ce qui concernait les matières de controverse, les
protestantes fermaient aisément la bouche aux sœurs qui préten-
daient les convertir. Humiliées et irritées tout à la fois, celles-ci en
vinrent à déployer contre les «opiniâtres» un acharnement féminin
sans trêve ni merci^ qui produisit plusieurs cas de folie.
«Une fille d'un considérable marchand de Paris fut tellement
troublée par la peur qu'on lui faisait tous les jours, qu'elle ne pou-
vait demeurer seule ni le jour ni la nuit, croyant toujours voir de
ces monstres affreux, dont on lui avait fait la peinture, comme de-
vant dévorer les hérétiques ; et parce qu'on lui avait parlé des
commissaires qui sont préposés k\\z. police comme de gens qui
devaient venir la prendre pour lui faire subir de cruelles peines,
elle avait reçu de si vives impressions de cette frayeur, qu'elle ne
pouvait voir un homme sans le prendre pour un commissaire et
sans jeter des cris pitoyables^. »
M™^ de La Taille de La Fresnaye, de Montfort-l'Amaury, con-
duite aux Nouvelles-Catholiques par ordre du 3o janvier 1686, y
fut si maltraitée que sa raison s'égara bientôt; après quoi la supé-
> >4"" Amonnet, Charles, Du Moulin, Marcon et ChapcUet; M"» de Courcerac,
M"" Bivelat et Souillart, dtaient confiées M"" Nioland, Madelaine Mallet, Marthe
aux sœurs d'Hardencourt et de Saint- Bruno, Marie Pagneret, Marie et Ursule
André; Mue' de la Perrière, de Laure, May, aux sœurs de Croy et Chevalier.
Susannc et Angélique Mallet, Marie Ca- = Élie Benoit, V, 884.
tillon, Marie et Elisabeth Clayc, aux sœurs
La maison des Nouvelles-Catholiques. 247
rieure demanda d'en être débarassée. Seignelay écrivait à La
Reynie, le 4 mai :
La mère Garnier m'ayant écrit que la dame de La Fresnaye, qui est aux
Nouvelles-Catholiques, est folle et qu'il est nécessaire de la faire enfermer, le
roi désire que vous examiniez si cela est vrai, et que vous me fassiez savoir
oii on la pourrait mettre.
Le résultat de l'examen fut tel, que, le 12 mai, on envoya la
malheureuse au château de Pont-de-l' Arche (O' 3o), où nous la
voyons encore le i5 fé\Tier 1688 (O* Sa). Le 10 novembre 1689,
Seignelay écrivait encore au lieutenant de police :
Sa Majesté veut que vous disiez à la demoiselle de La Fresnaye que, si
elle veut sortir du royaume, il lui sera permis, et en effet que vous lui en
donniez la liberté ; mais que, si elle reste sans faire sa réunion, elle sera mise
dans une prison perpétuelle (O ^ 33). 1
Elle choisit l'exil et l'on donna ses biens à son fils*; mais à peine
sortie de France, la pauvre femme qui n'avait pas recouvré sa
lucidité, n'eut rien de plus pressé que de revenir tout en persistant
à refuser d'abjurer. On la remit en prison. Nous trouvons à la date
du 4 juillet 1690, un «ordre pour conduire à Pont-de-l'Arche la
dame de La Fresnaye, qui y a déjà été mise, et qui est revenue
des pays étrangers où elle avait été envoyée» (O' 34). Elle fut
expulsée du royaume pour la seconde fois, le 19 novembre 1697 ^
(O' 41).
Marie ou Elisabeth Le Coq, fille de Théodore Le Coq, sieur
des Forges, conseiller, maître d'hôtel ordinaire du roi et ancien de
Charenton, mort en 1669, eut un sort plus lamentable encore. En-
fermée chez les Bénédictines du Tresnel, dont Fénelon était aussi
le directeur, elle en sortit par ordre du 26 juin 1686 pour être con-
duite aux Nouvelles-Catholiques, où elle entra le 28 (Fr. 7o5i
P 248). Quelques mois après, vivement pressée relativement au
prix de sa pension, elle répondit qu'elle paierait comme on la
traiterait (Fr. 7052 f" 25). Elle était notée le 17 décembre comme
I Par ordre du 4 mars 1686, ce nou- 1686 {BuUet. historiq.... du comité des
veau converti avait été mis en possession travaux historiq. Paris, 1S90, n" I, p. 126).
de la terre de I.a Fresnaye, pour en jouir ' Elle s'appelait Susanne Baudouin, et
jusqu'à ce que sa mère eût abjuré (0' 3o). était fille de Jean, sieur de Champrosé,
II y a sans doute identité entre lui et contrôleur-général des restes. La France
Philémon de La Taille, écuyer, sieur de prot., 1' édit., I, looS, l'a confondue avec
Fraisnay proche Montfort l'Amaury, qui une autre Susanne Baudouin, veuve de
après une tentative d'évasion, fut enfermé Vildou, mise aux N"'s-Catholiquesen 1700.
à Besançon, où il abjura le 23 février
248 Révocation de PEdit de Nantes à Paris.
«protestant toujours de ne pas vouloir changer de religion, et
refusant même d'entendre parler de religion» (Fr. yoSi f° 246). Les
Nouvelles-Catholiques réussirent pourtant à la dompter, mais à
quel prix! «Tout le monde sait, écrit Théodore de Béringhen', que
c'était une fille de mérite et de raison; mais les duretés continuelles,
l'abstinence forcée et les insomnies qu'elle a souffertes entre les
mains de ces impitoj^ables créatures, lui ont fait perdre en bien peu
de temps le jugement et la vie. Comment des personnes nées pour
la douceur, peuvent-elles se porter à ces excès d'inhumanité envers
leurs semblables? Les fausses prophétesses en Israël ... se conten-
taient de chasser aux âmes par des manières douces et flatteuses ;
mais celles-ci, plus cruelles et plus dénaturées que les bêtes des
forêts, tourmentent les gens jusqu'à la folie, et même jusqu'à la
mort pour leur faire abjurer la vérité». — Après l'avoir rendue
folle, on lui fit signer une formule d'abjuration et on la mit hors du
couvent dans les premiers mois de 1687. A peine rentrée dans sa
famille, elle se tua en se précipitant du troisième étage sur le pavé.
«Je ne savais pas, ajoute le narrateur, qu'on eût fait signer cette
pauvre fille depuis l'égarement de son esprit, avant que de la
mettre hors du couvent. En vérité, c'est bien se moquer de Dieu et
des hommes, et vouloir pousser l'esprit de persécution à un degré
de fureur qui ne se conçoit pas». — Un pasteur du Désert, La
Gacherie, Majendie ou quelque autre, fut appelé pour essayer de
ramener le calme dans cet esprit éperdu ; mais cette tentative
n'aboutit qu'à exposer le courageux ministre à une perte presque
certaine : le 16 juin 1687, Seignelay ordonnait d'arrêter le pasteur
qui avait rendu visite à la demoiselle Des Forges après sa sortie
des Nouvelles-Catholiques (O' 3i).
Encore un exemple analogue. M""^ de Brusse, veuve d'un gen-
tilhomme du Poitou et fille de Falaiseau, ancien de Charenton qui
avait faibli à la Révocation, vint à Paris en 1699 pour recueillir sa
part de la succession de son père, consistant presque toute entière
en argent et en billets. Comme elle avait pris avec elle ses trois
filles, l'évêque de Poitiers craignit qu'une fois les affaires réglées,
elle ne s'empressât de rejoindre les membres de sa famille passés
à l'étranger. Il fit part de ses craintes à la cour. En conséquence,
Pontchartrain ordonna le 9 décembre d'arrêter M'""' de Brusse et
ses filles, de conduire la mère aux Nouvelles-Catholiques et d'en-
voyer les filles dans des couvents de leur province conformément
' (.iuqiiantc leltres, p. loo.
La maison des Nouvelles- Catholiques. 249
à la proposition de l'évêque. M"^ de Brusse était à peine enfermée
depuis un mois, que «l'esprit lui tourna de chagrin ». Les Nouvelles-
Cntholiques s'empressèrent de la mettre dehors, et elle mourut
quelques jours après, le 12 janvier 1700 (O' 48 et 44; TT. 464 et
Mercure hist., février 1700, p. 196)'.
Le chiffre des prisonnières, qui n'était encore que d'une qua-
rantaine en 1673, prit une extension considérable à la Révocation.
Les seules pièces provenant de la communauté, qui existent au-
jourd'hui aux Archives, ne sont que des titres de rente, des con-
trats d'achat ou de donation- (S., 4668, 4669 et H., 42o6\ Heu-
reusement les registres des secrétaires d'Etat contenant des ordres
d'arrestation et d'élargissement, les papiers de Harlay (Fr. 17416-
17421) et surtout ceux de La Reynie (Fr. 7o5o-7o55), où se trouvent
sept listes des captives qui de i685 à 1687 gémissaient sous l'op-
pression de Fénelon, offrent un intérêt plus réeP. Bien que ces
listes portent près de cent noms, elles sont évidemment incom-
plètes; car une pièce de comptabilité qu'on trouvera plus loin, porte
de quatre-vingts à cent quarante-cinq le nombre des bouches que
les Nouvelles-Catholiques eurent à nourrir dans le courant de
l'année 1686. Le personnel de l'établissement se composait alors de
vingt-deux personnes (un chapelain, quinze sœurs, six domestiques);
il y eut donc à un certain moment plus de cent vingt protestantes
détenues dans la maison de Paris et dans celle de Charenton.
Celle-ci n'en pouvait contenir qu'une quarantaine, celle de la rue
Sainte-Anne se trouva beaucoup trop étroite, de sorte qu'il fallut en
louer deux ou trois autres, ainsi qu'il résulte des billets suivants :
Seignelay à La Reynie.
14 janvier 1686.
J'écris à M. Catelan de céder aux Nouvelles-Catholiques la maison qu'il
occupe; je ne doute pas qu'il le fasse incessamment.
' Morin, de Caen, et M» Couliette, de de Paris, nous permettons par ces pré-
Rouen, perdirent aussi l'esprit dans des sentes à notre chère sœur Tardif, associée
couvents, ainsi qu'une muhitude d'autres de ladite maison, de travailler pendant
{Impiété des communions forcées). trois ans au service des pauvres malades
^ Nous extrayons d'un registre qui ne de l'Hôtel-Dieu à Chars ^Seine-et-Oise)
concerne que le chapitre, les lignes sui- et à l'instruction des enfants dudit lieu»,
vantes datées du mois de mars i58o: ' Fr. 7o3i, f» 24.6, 248; 70?2, f» 21, 24,
" François de La Mothe-Fénelon, supé- ib, 3o, 168.
rieur de la maison des N""-Catholiques
25o Révocation de tÉdit de Nantes à Pans.
6 août i636.
La mère Garnier des Nouvelles-Catholiques m'a écrit pour avoir permis-
sion de prendre pour quelque temps une maison vide joignant la leur, pour y
mettre des /t';«;«« de la Religion et des nouvelles catholiques, et Sa Majesté
veut que vous examiniez si cela est absolument nécessaire, n'estimant pas
qu'elles aient besoin de tant de logement.
i6 août 1686.
Vous pouvez permettre à la mère Garnier de prendre la maison qu'elle
dit lui être nécessaire (O 1 3o).
Seignelay à la supérieure des Nouvelles-Catholiques.
26 février 1687.
Le roi approuve l'expédient que vous proposez de louer une maison plus
commode que la vôtre pour contenir un bon nombre de femmes de la R. P. R.,
vous pouvez en faire le marché et ensuite me mander ce que vous aurez réglé
pour le faire agréer à Sa Majesté (O ^ 3i).
Il fallut également augmenter le personnel. Le chapitre se
composait de onze dames qui signèrent, en 1686, l'acte d'acquisition
de la portion de l'enclos du temple donnée à l'Hôpital-Général : la
mère Garnier, supérieure, sœur Charlotte de Bézu d'Hardencourt,
sœur Louise de Croy, sœur Anne des Fonteines, sœur Susanne de
Falbert (ou Jalbert), sœur Marie-Élisabeth de Bourg, sœur Marie
de Marcon, sœur Susanne de Saint-André, sœur Marie Ancelin,
sœur Anne Chapellot et sœur Marie-Françoise Heat.
A la fin de l'année nous trouvons quinze sœurs occupées dans
la maison ; il en était donc venu quatre d'ailleurs. C'étaient des
sœurs de Charité, dont deux billets de Seignelay expliquent la
présence.
A M. l'abbé de Fénelon.
3i octobre i636.
Le roi veut bien que M. JoUy envoie dans la maison des Nouvelles-
Catholiques le nombre de sœurs de la Charité qui lui sera demandé pour
rendre service dans cette maison, ainsi que vous le proposez, et je vous
envoie la lettre que j'écris à cet effet à M. Jolly.
A M. Jolly.
Le roi étant informé que les sœurs de la maison des Nouvelles-Catho-
liques ne peuvent résister à la fatigue qu'elles ont depuis quelques mois^ à
CdMS& àvi grand nombfe de femmes de la Religion, qu'elles reçoivent par son
La maison des Nouveîles-Cathohqites. 25i
ordre dans leur maison, Sa Majesté m'ordonne de vous dire qu'elle sera bien
aise que vous leur envoyiez quelques sœurs de la Chanté, pour rendre dans
cette maison le service auquel elles seront propres. M. l'abbé de Fénelon doit
vous voir pour cela, et il vous expliquera plus particulièrement le nombre
qu'il leur est nécessaire d'en avoir.
On s'explique moins une nouvelle augmentation du personnel
en 1691, alors que les entrées, à nous connues, qui s'étaient élevées
à quatre-vingt-douze en 1686, étaient tombées à une. Sans doute,
une fois accoutumées à recevoir de l'aide, les dames du chapitre ne
purent ou ne voulurent plus s'en passer. Elles obtinrent du roi, le
12 septembre, un don de 82,400 livres pour la subsistance de six
demoiselles destinées à l'instruction des prisonnières (O' 35).
Louis XIV n'avait longtemps accordé à l'établissement qu'une
somme annuelle de mille livres; quand les dépenses eurent
triplé, il éleva le chiffre de ses libéralités, ainsi que nous l'apprend
une pièce capitale, écrite tout entière de la main de La Reynie
(Fr. 7o52 i° 21).
5 janvier 1687. — Recette ^.
Nouvelles-Catholiques.
En 1686 le roi a donné en ordonnances de 3ooo livres chacune, la somme
de 18,000 livres
Aumônes des particuliers 2,226 » i5 deniers.
Quêtes, legs et troncs ^ 2,228 » i5 i>
Pensions • . . . . 2,928 » 16 »
23,357 livres 56 deniers.
Personnes.
Depuis cent quarante-cinq ' jusques au nombre de quatre-vingts personnes.
Charges et fondations acquittées.
Lits et meubles achetés.
1 On ne s'explique pas pourquoi cet et aux religieuses de la Miséricorde (Note
état ne mentionne pas la subvention du extraite par M. N. Weiss des papiers de
clergé, qui, pour contribuer aux conver- l'agence du clergé aux Arch. nation.),
sions, versait annuellement à la maison ^ LuUi mourant (1687) légua mille livres
600 livres, pareille somme à la maison à la maison (L 1048), pour expier, dit-
des N^'Catholiques; 3oo livres aux An- on, quelque chose de pis que les adul-
glaises du faubourg Saint-Antoine, 200 tères de Louis XIV.
livres à l'Union des filles de Saint-Chau- ' Une copie fautive, que nous avions
mont, i85 livres aux Pénitentes de la eu le tort de ne pas collationner sur
Madelaine près le Temple, et pareille l'original, nous a fait dire deux cent qua-
somme aux N"s«-Converties du faubourg rante-cinq dans L'Intolérance de Fénelon.
Saint-Antoine, à la Charité de Charonne
252 Révocation de l'Édit de Nantes à Pans.
Pour celles qui après être devenues catholiques sont en besoin après être
sorties.
Réparations et accommodements aux maisons de Paris et do Charenton.
Est dû de loyer pour deux maisons pendant une année i25o livres.
Dû en petites parties la somme de 600 livres.
Sans les loyers la dépense excède la recette de 603 livres.
Et avec les loyers de i35o livres.
Les pensions ne sont rien. Gens à qui on a tout ôté.
«Gens à qui on a tout ôté!» Venant du lieutenant de police,
cet aveu mérite doublement d'être retenu. A l'inverse des convertis
de Pellisson, qu'on payait pour les faire abjurer, aux Nouvelles-
Catholiques et dans les autres couvents il fallait payer pour être en
prison et persécuté. On prévoit bien que le recouvrement de ces
pensions n'était pas chose facile, et nous en avons la preuve. La
mère Garnier se faisait écrire, le 19 mars 1686, afin de pouvoir
montrer au.x réalcitrantes la lettre de Seignelay:
L'intention de Sa Majesté est que les dix-sept femmes mises par son ordre
dans votre maison, vous paient leur dépense; voyez quel expédient il y a à
prendre pour y obliger celles qui ne voudraient pas le faire (O ^ 3o).
Les listes étaient envoyées à La Reynie, qui mettait en marge:
Faire payer, quand les débitrices étaient solvables, comme les
demoiselles Amonnet, de La Ferté-Civile et de Villarnoul, ou bien:
S'en défaire aux Nouvelles-Catholiques et mettre en quelque autre,
quand elles n'avaient pas de quoi payer, comme M"''^ Morisset,
D'Orignac, Le Coq des Forges. En tète d'une autre liste il a écrit:
Voir s'il y a encore quelqu'un à qui on puisse raisonnablement
demander. Malgré tout, plusieurs prisonnières opposèrent un refus
absolu à ces étranges prétentions; la mère Garnier, au désespoir,
s'en plaignait à La Reynie, dans une lettre non datée qui doit être
du commencement de l'année 1687 :
M. l'abbé de Fénelon dit vendredi dernier à M. de Seignelay que nous
n'avions plus d'argent, à quoi il répondit qu'on nous en donnerait; mais que
le roi entendait que les protestantes payassent leur pension, et que pour cela
il fallait, Monsieur, que je m'adressasse à vous. Je l'ai déjà fait. Monsieur, et
vous m'avez fait l'honneur de me marquer vos intentions. J'ai fait voir vos
lettres; mais tout cela n'a rien produit, et nous n'avons pas été payées ni par
M™' de Saint-Hilaire, ni par M""' Du Ry. Les autres disent qu'elles paieront
quand leur bien sera en état et que présentement elles n'ont rien. Que vous
plait-il, Monsieur, que je fasse?
Afin de donner de l'éclat à la maison et de lui procurer des
ressources pécuniaires, la mère Garnier priait Seignelay de lui
La maison des Nouvelles-Catholiques. 253
livrer les grandes dames et les demoiselles nobles dont la conver-
sion n'avançait pas (notamment M™* de Béringhen), et même les
riches pensionnaires placées dans des couvents avec leurs femmes
de chambre. Elle redemandait ^1""= Fabrice de Gressign}-, qu'on
avait transférée aux Ursulines pour la séparer de M""^ Le
Coq, et assurait avoir trouve le moyen d'empêcher les conver-
sations de ces deux inconvertissables qui s'exhortaient mutuelle-
ment à la fidélité. Les seize chambres à feu de l'établissement
étaient données aux protégées de M'"'= de Maintenon, les Sainte-
Hermine, les Saint-Laurent, les Boisragon, et aux membres des
familles opulentes, les Saint-Hilaire, les Villarnoul, les La Massaye,
les De Peray etc. On n'acceptait pas les pauvres avec le même
empressement. Les listes des non payantes ne contiennent que
vingt-huit noms, c'est-à-dire le dixième de ceux que nous avons
pu recueillir. On patientait assez aisément à l'égard des indo-
ciles qui payaient bien (soit de quatre à six cents livres) ; il n'en
était pas de même à l'égard des autres, telles que M"^^ Ganneron,
d'Orbec, Seheult, de Bacalan, Ferry, Lanoix, qu'on faisait envoyer
dans des communautés moins aristocratiques, et même, chose
horrible à dire, à l'Hôpital-Général, comme les demoiselles Ma}',
jeunes enfants d'un Turc auquel on avait rendu la liberté en
gardant ses filles.
Il vint pourtant un moment où le gouvernement lassé de la
rapacité des religieuses tint un autre langage. Pontchartrain écri-
vait à l'intendant Phelypeaux, le 14 août 1698 :
Toutes les filles qu'on met dans la maison des Nouvelles-Catholiques ne
sont pas obligées d'y payer pension; Sa Majesté donne 600 livres par mois à
cette maison pour celles qu'on y reçoit et qui n'ont pas le moyen de paj'er,
et ainsi la fille de Martin de Vendôme est dans ce cas. Je mande à la supé-
rieure de ne plus rien exiger d'elle pendant les six mois que vous jugez que
cette fille y doit rester, et même plus longtemps si vous le jugez à propos
(OI42).
Le même secrétaire d'État écrivait le 17 décembre 1700 à la
supérieure des Nouvelles-Catholiques :
M. D'Ableiges m'ayant écrit que vous lui avez envoyé un mémoire par
lequel vous demandez d'être payée de la pension de la dame de Bessé [-Ba-
taillère] sur le pied de trois cents livres pour elle, deux cents livres pour sa
femme de chambre et cinq cents livres pour son entretien, j'en ai rendu
compte au roi, qui trouve que cette pension est un peu forte dans une maison
comme la vôtre. Voyez donc à la réduire sur un pied convenable (O ^ 44).
254 Révocation de VÉdit de Nantes à Paris.
Cette sévérité inaccoutumée' coïncida précisément avec la
recrudescence de persécution qui eut lieu en 1698, et dont le tableau
suivant ne donne qu'une faible idée :
Entrées aux Nouvelles- Catholiques.
i685
5
1690
4
1695
8
1700
3i
1686
92
1691
I
1696
G
1701
i5
1687
3i
1692
5
1697
3
1702
7
1688
i5
1698
4
1698
16
1703
6
1689
II
1694
4
1699
3o
1704
3
Ce tableau est certainement fort incomplet. En effet, d'après Le
Mercure historique de janvier 1698 (p. 74), sept ou huit parisiennes
avaient été enlevées et conduites aux Nouvelles- Catholiques vers
le i5 décembre précédent. Nous lisons, en outre, dans le numéro
du 3i mars (p. 417): «Le couvent des Nouvelles-Catholiques est si
rempli qu'on est obligé de louer des maisons dans le voisinage pour
y suppléer»; et dans la Gasette de Harlem : «Paris, 11 avril. Cette
semauie on a enlevé beaucoup de jeunes filles qu'on a mises dans
les couvents des Nouvelles-Catholiques, et entre autres la fille
unique du sieur de La Pénissière, gentilhomme poitevin et nouveau
converti, ce qui cause une grande terreur aux demoiselles de cette
sorte. — Paris, 14 avril. Vendredi matin on a arraché à ses parents
une jeune fille de quinze ans pour la mettre au couvent des Nou-
velles-Catholiques, dans lequel on a enfermé depuis un mois
soixante-dix jeunes filles » Bul/et., 3= série, II, 55g). Nous lisons en-
core dans Le Mercure liistoriquc de mai 1699 i,p. 572) : « On apprend
par des lettres du 27 avril que, depuis peu de temps, on avait mis
vingt-deux filles nouvelles réunies dans la maison des Nouvelles-
Catholiques de Paris, à Blois dix-huit, à Angers six, à Bordeaux
neuf etc.»; dans le numéro d'avril 1700 (p. 482) : «On a fait agran-
dir à Blois, aussi bien qu'à Paris, la maison des Nouvelles-Catho-
liques; ces maisons se trouvent trop petites pour renfermer toutes
les filles qu'on y conduit à tous moments ; » — et dans le numéro
de mai (p. 5i8j : «Les [seize] Rochelloises prisonnières qui avaient
été enfermées, depuis l'arrêt rendu contre elles, dans l'hôpital de
la Salpétrière, en furent tirées le mois dernier par ordre de la cour
' Cependant le 8 décembre 1698 Pont- sur les aumônes qu'il leur restait à dis-
chartrain faisait donner 1000 livres à tribuer (O' 42I.
^(établissement par les fermiers-gûncraux
La maison des Nouvelles-Catholiques. 255
et furent conduites dans la maison des Nouvelles-Catholiques »
(voir Vildou).
Enfin nous donnerons encore un extrait du numéro de février
1700 (p. igS): «Le feu prit le mois dernier dans la maison des
Nouvelles-Catholiques de Paris ; mais il fut bientôt éteint, et trop
tôt au gré des filles qui y sont enfermées contre leur volonté, et qui
auraient bien voulu profiter de l'occasion pour se délivrer de capti-
vité. Il y en eut pourtant trois qui furent assez diligentes pour
s'évader; mais l'une eut le malheur d'être reprise.» — Il y eut moins
d'évasions aux Nouvelles-Catholiques qu'aux Nouveaux-Catho-
liques. Outre celle qui vient d'être mentionnée nous n'en connaissons
que trois, celle de Charlotte Leblanc, celle de M"'^ Charles Brunier
et celle de M"^ Plastrier, qui alla rejoindre toute sa famille à
l'étranger.
Tout est révoltant dans cet attentat contre l'inviolabilité du for
intérieur; mais rien peut-être n'est plus scandaleux que les senti-
ments dénaturés que les religieuses s'eiïorçaient d'inspirer aux
jeunes protestantes; elles en vinrent à faire dénoncer la mère par
la fille. Voici l'une des lettres que les Nouvelles-Catholiques de
Caen dictèrent et imposèrent à une de leurs victimes, envoyée peu
après dans la maison de la rue Sainte- Anne ' :
Au roi,
23 mai i683.
Sire, Demoiselles Adriane et Catherine de Branay, remontre très humble-
ment à vostre majesté qu'ayant été mises par vos ordres dans le séminaire
des nouvelles catholiques de Caen pour y estre eslevés et instruite dans la
religion catholique apostoHque et romaine, elles ont eu le bonheur de se
convertir, ce qui leur a atiré lindignation de leur mère et grand'mère, qui sont
pasionément atachée à leur encienne religion prétendue réformée, en sorte
quelle les abandonne jusqu'à leur refuser ce qui leur est le plus nécessaire
pour leur noriture et entretien, ce qui oblige les supliantes davoir recours à
vostre majesté et la suplier très humblement de vouloir bien leur acorder une
pension pour leur faciliter les moyens de rester dans ledit séminaire, n'estant
pas encore assés fortifiés et d'un âge capable de restiter aux persuasions de
leur mère et grand'mère; ce qu'elle espère d'autant plus que leur père et grand
père sont mors dans le service et ne peuve atandre de bien de ce côté-là, elles
augmenteront les prières quelles font tous les jours pour la conservation de la
santé de vostre majesté et de toute la maison royale.
Adriane de Branay
' France prot., 2' édit., III, 76.
256 Révocation de t Édit de Nantes a Paris.
Les Nouvelles-Catholiques de Paris en firent tout autant, ainsi que
le prouve le billet adressé par Pontchartrain à La Reynie le
3o septembre 1691 :
La demoiselle Chardon qui est aux Nouvelles-Catholiques, aj'ant donné
avis au roi qu'un frère et une sœur qu'elle a, sont tout à fait négligés pour la
R. par leur mère, qui s'est remariée, Sa Majesté a trouvé bon d'ôter ces
enfants d'entre les mains de leur mère et de faire mettre le garçon au collège
des Jésuites et la fille aux Nouvelles-Catholiques (O 1 35).
Nos documents nous ont permis de retrouver les noms de deux
cent quatre-vingt-cinq personnes enfermées aux Nouvelles-Catho-
liques de i685 à 1700. Ces quinze années se divisent en deux
périodes, dont la première s'achève avec l'année 1688 : c'est celle
de la lutte suprême, après laquelle on ne trouve presque plus en
France de protestant qui n'ait été contraint d'abjurer. Les incon-
vertissables, tirés des prisons et des couvents, ont été expulsés du
royaume. Parmi les cent soixante-sept victimes de cette période,
soixante-huit abjurèrent, quarante-cinq résistèrent, et nous ne
savons des cinquante-quatre autres* que leur entrée aux Nouvelles-
Catholiques.
Quatre pauvres filles, M"'-"'' Agnès, Berne, Faure et Laure,
abjurèrent par misère, et les Nouvelles-Catholiques les nourrirent
ensuite quelque temps «par charité ». Vient ensuite Marie Parent éga-
lement dénuée de toute ressource; elle abjure au mois de novembre
i685, et reçoit en sortant dix-huit livres pour s'acheter des habits; en
outre, La Reynie paie onze livres pour la nourriture de ses « quatre
enfants abandonnés pendant qu'elle était aux Nouvelles-Catholiques».
Puis ]VP'= Petitfrère, qui puisait dans la caisse de Pellisson avant la
Révocation, et qui reçut deux cents livres en sortant de la maison
au mois de novembre i685. ]VI""-'Godeau, au contraire, fut jetée sur le
pavé après avoir cédé aux importunités et aux promesses des
Nouvelles-Catholiques.
I M»c" D'Anty, Bethy, Charlotte et Ca- guérite Guérin, deux demoiselles Hilairc
therine Bonnet, Madelaine et Marthe et leur femme de chambre, M''" 1-aget,
Bruno, Anne Cadot, les enfants De Cliarlotte 1,'Amandé, Françoise Lanoix,
Cagny, M"'° dcChantemerlière, M"" Chrcs- la comtesse de 1, ascaris, Jeanne La Tour,
tien, une demoiselle C aye, M"°* Coulon, Jeanne l.o Maisire, M"° de Lirée, M""
Couvreur, Denis, Des Champs, M"'" et Maron, M"" May, M"" Moland, M"" Ouri,
M"" Du Bois de Nemctz, une demoiselle M"" Pagneret, Madelaine Kisoul, Jeanne
Du Ry, M"«> Duoquerque, Kuron, une Koyer, les lilles de la nommée Rousseau,
demuiselle Faure, M'°* Foucauld et sa si elle en avait, M"*^ Souillard, deux de-
femme de chambre, M"«» Ferry, trois de- moiscrles Torse, M"« de Vandœuvre et
moisellcs Uallet, M"» de Garsault, Mar- Mii« Voyer.
La maison des Nouvelles -Catholiques. 267
Entre la prison et les pensions qu'on leur offrait, quelques-
unes hésitèrent plus ou moins longtemps, et finirent par accepter
l'argent : M""= et M"'^ de Sainte-Hermine, parentes de M""= de Main-
tenon, la marquise de Théobon, M'"" de Saporta et sa nièce M"'= De
Petit, future M""' Du Noyer, iVI"'' de Lespinay, Susanne de Combles,
fille d'un pasteur, M"'= de Courcerac et M"" Claye pensionnée et
mariée en 1687. Elle était nièce de la sœur Ancelin. D'autres,
comme M'"'^ Tliéodore de Béringhen, ne plièrent que pour éviter
qu'on leur ôtàt leurs biens. Plusieurs se laissèrent vaincre non par
les suggestions de la cupidité, mais par l'horreur de la captivité et
la soif de liberté : une des demoiselles d'Angennes, au bout d'un
mois, « à condition de sortir immédiatement après des Nouvelles-
Catholiques » ; M""" Bivelat, Emilie Boucheron, deux demoiselles
Du Buisson, M"'^ Des Fontaines, deux demoiselles Dufaure, M"'' Du
Mouhn, trois demoiselles Dupin, M™" de Joigny, M"'' de Lescours,
Marie de L'Isle du Gast, M"<= Malchar, M''-^ Martine, M"^ Masclari,
deux demoiselles de Villarnoul, une des filles de Pierre Castillon,
M™'' Paul et M""" Du Vidal, ces trois dernières après une énergique
résistance. Quelques-unes ne succombèrent qu'à force de mauvais
traitements, comme M"*" Le Coq Des Forges, dont la folie et le
suicide témoignent des «rigueurs salutaires» dont on usait dans la
maison de Fénelon. Des lapsi reviennent ouvertement à leur
ancienne religion et se font enfermer: M"" Chambon, et
M™" Charles, reprises et remises aux Nouvelles-Catholiques en 1687,
Charlotte de Larroque, qui après avoir abjuré dans la maison de
la rue Sainte-Anne, reçoit vainement une garnison, est reconduite
rue Sainte-Anne, puis envoyée au château de Nantes comme incon-
vertissable. D'autres n'abjurent que pour passer à l'étranger, et
prennent la fuite aussitôt sorties de l'établissement, la fille du
pasteur Mutel, deux demoiselles d'Angennes, une demoiselle Du
Ry, M"" Pierre Falaiseau, M""" de La Ferté-Civile avec ses quatre
enfants, deux demoiselles de La Fontaine, M"^ Orléans, M"'' de
Pierre-Buffière, M""= Trouillon et M"'' Bouxin, qui, élevée aux
Nouvelles-Catholiques, s'enfuit en 1702. Des quatre demoiselles
Mallet, dont l'abjuration avait été fort laborieuse, trois passèrent à
l'étranger, y compris celle qui avait pris le voile ; il ne resta en
France que celle à qui l'on donna les biens de sa famille.
Parmi celles dont aucune faiblesse ne dépare la résistance, il
faut citer M"'' Allix, transférée des Nouvelles-Catholiques dans un
autre couvent, puis au château de Pont-de-l'Arche, M"'= de Bacalan,
Esther Bernon de l'Isleau, M"*" Bigot, transférées dans d'autres
II 17
258 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
couvents; M"* de Boisragon, qui, fort maltraitée en province, sort
des Nouvelles-Catholiques sans avoir renié sa foi, ainsi que M"''= de
Boisroger, M"'' de Saint-Laurent-Sainte-Hermine et M"= Du Cer-
ceau de Tilly (celle-ci passe à l'étranger); deux demoiselles Du Ry,
transférées, l'une, dans la citadelle de Montreuil, l'autre, à celle de
Nantes; M.""" Fabrice, transférée aux Ursulines, du Cherche-Midi;
M"'' Ganneron, envoyée dans un couvent d'Auxerre; M"*-' Jacob,
M"^ Julien, M"^ de La Ferrière, M""= de La Fresnaye qui perdit
l'esprit, M"'= de La Massaye; Charlotte Leblanc; qui s'enfuit de la
maison en 1678 ; Catherine Lucas^ deux demoiselles May, turquesses,
M"" Melon, trois demoiselles Monyer, dont deux transférées à
la citadelle de Nantes et une à celle de Montreuil; M"^ Poignant et
M"^ Rivière. Enfin les héroïques, la gloire la plus pure du protes-
tantisme, celles qu'on expulsa de France comme inconvertissables :
M"'^ d'Alba, M""= Brunier, M'"'= Cibot, M"= Fradin et sa maîtresse
M''-^ de Thors, M"'^ Jacquinot, M™^ Le Coq de Germain, M''-^ Mo-
risset. M"'' d'Orignac, trois demoiselles de Villarnoul et les nommées
Bordier, Huvé, Jeanne Bernard, femmes de chambre de la duchesse
de La Force.
La période de 1689 à 1700 comprend cent dix-huit femmes ou
filles (chiffre de beaucoup inférieur à la réalité, car les listes des
Nouvelles-Catholiques manquent à partir du commencement de
1687) qui, ne tenant compte d'une abjuration arrachée par la vio-
lence ou par la terreur, manifestent, en face du clergé triomphant,
leur attachement à la religion proscrite assez ouvertement pour se
faire emprisonner, les unes pour la première, les autres pour la
seconde ou la troisième fois. En somme c'est une élite, composée
d'« opiniâtres », selon l'expression du temps. Aussi vingt-six seule-
ment plièrent^ cinquante-trois résistèrent, la conduite que tinrent
les trente-neuf autres * nous est inconnue.
L'argent joue encore ici son rôle corrupteur. Parmi celles qui
plièrent nous trouvons une demoiselle Charton, sortie des Nou-
velles-Catholiques au bout de quatre ans, avec une dot de cent
livres; M""= Bernardon, qui en sort gratifiée de cent cinquante
' Louise Ardesoif, M"« Baril, M"» Bar- Breton, M"" Samuel Le Clerc de Juignc',
rau, Anne Bcrnior, M"" de Broys, la nièce Claude Le Roux, pour crime d'assemblée,
de Louis Brulefer, une demoiselle Char- M"" Lucas, trois demoiselles de Marcé,
don, M"« Cliastenay, M"« Chitton, M"" de M"' Martin, M"° Maugi'ir, deux demoi-
Clermont d'Amboise, deux demoiselles selles d'Orbec, M"» Ouri, M"° Poupart,
Compan, M"" Courtois, M"» Dargent, trois demoiselles Prévost, M"" Raquet,
M"* Dauzy, M"» Foissin, M"" Garnier, Nicole Tesson, ancienne catholique con-
M"* et M"» Goilart, deux demoiselles Le vertie, et M"° de Vicques.
La maison des Nouvelles-Catholiques. qSq
livres; M"*" de La Perrine, sortie avec une pension de cinq cents
livres; M"^ de Barle, avec une de mille livres; M"= de Beaulieu,
domptée par dix-huit mois de mauvais traitements et enfin pen-
sionnée. — Deux demoiselles Amyraut de Champrobin sont ren-
dues à leur mère au bout de huit mois; M"'= Cailloué sort au bout
de trois mois; iVI"'^ Chapusay parait «bien instruite» en 1699; l'une
des demoiselles Chardon présente le placet scandaleux mentionné
ci-dessus; M"'' Flamand et sa fille paraissent bonnes catholiques au
bout de huit mois; M"^ Forant, déclarée bonne catholique en 1692,
s'en retourne dans sa province avec une promesse de protection
du roi; M"'= de La Boulonnière paraît avoir plié au bout d'un an
pour être rendue à son oncle; M"= Masclari de Champmoreau
rendue à sa mère, et M"'' Thuret rendue à son père, sans doute
après avoir donné quelque satisfaction aux Nouvelles-Catholiques
qui ne s'y fiaient guère; M"" de La Pénissière, bien convertie, au
dire des Nouvelles-Cathohques, qui trouvaient cependant dange-
reux de la rendre à ses parents. Enfin Susanne Conrart, qui prit
le voile aux Carmélites. D'autres ne sortent que sous caution:
trois demoiselles de La Roche-Logerie, M"^ de Luc-Brachetière,
M"'= Milsonneau, M"*^ de Marconnay de Châteauneuf qui, malgré
la caution, s'enfuit en Hollande. De même une demoiselle Dolon
de La Goupillière essaya de se dispenser de retourner chez
les Nouvelles-Catholiques, qui ne l'avaient relâchée que momen-
tanément.
y[\\e D'Aulnay n'en sortit que pour quinze jours et à cause de
la maladie qu'elle y avait contractée. Plusieurs de celles qu'on avait
relâchées furent reprises et retournèrent dans la maison: les
deux demoiselles de Brannay, au bout de deux ans; M"^ de Bois-
fradin, au bout de huit ans. En 1698, M"^ Canaye de Brannay sort
des Nouvelles-Cathohques de Paris avec un brevet de cathohcité;
en 1695 elle est emprisonnée chez les Nouvelles-Catholiques de
Caen. M"^ Lardeau, qui avait abjuré à la Bastille en 1686, est aux
Nouvelles-Catholiques en 1692, pour avoir prêté sa maison à une
assemblée présidée par les pasteurs du Désert Giraud et Givry.
Une des prisonnières, M"^ Plastrier, s'évada pour passer à l'étran-
ger; une autre, M™^ de Brusse, y mourut folle. Quelques-unes n'y
furent envoyées qu'en désespoir de cause, après avoir fait un long
séjour en prison, comme Marie Vlaut, ou dans d'autres couvents,
comme M"<= de Montgommery, M"= Guichet et M"* Lojon, ou même
dans l'antre de la corruption et de l'abomination qu'on appelait
l'Hôpital-Général, comme M°"= Du Buisson, M"<== Hubert, Isabelle,
200 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
Esther de La Ronde, la nommée Tondu et la veuve Vildou. D'autres,
dont la persévérance était depuis longtemps à l'abri de toute fai-
blesse, fatiguaient les Nouvelles-Catholiques, qui demandaient à en
être débarrassées; une demoiselle de La Roche-Logerie, deux
demoiselles Sehut, deux demoiselles de Saponay, menacées d'être
envoyées dans une prison d'Etat; M"^ Berthe, transférée au bout
d'un an à la Bastille; deux demoiselles de Braly, envoyées aux
Nouvelles-Catholiques de Blois ; M"'= de Coupigny, dans un couvent
d'Auxerre, au bout de quatre ans, puis à Chartres ; M"'= Pellet dans
le même couvent d'Auxerre, où. on lui donna trois mois pour
choisir entre la conversion et l'Hôpital-Général; M"" de Vandœuvre,
qu'il avait été question de placer à Saint-Cyr, envoyée aussi à
Auxerre; deux demoiselles de La Motte, dans un couvent de
Lafère; une demoiselle d'Orbec, à l'abbaye de La Chaise-Dieu.
Plusieurs furent envoyées au château de Saumur: une demoiselle de
Brannay, M"^ de Mondreville, deux demoiselles Raquet de MoUien,
M"^ de Chalandos, qui y perdit l'esprit, deux demoiselles de Neu-
ville, qui y passèrent au moins onze ans (1701—1712)*. M"^ de
Grozilliers fut transférée à l'Hôpital-Général «à cause de ses em-
portements»; M""^ de La Contaudière, une des plus ardentes, non
expulsée de France parce qu'elle était relapse, fut transférée au
château de Nantes. La constance de M"^ de Boisrogues et de sa
sœur M"^ de Vargnes était telle qu'on les relâcha en 1696, sans
avoir « rien pu gagner sur leur esprit », on les reprit l'année sui-
vante. M"'= Charton resta au moins quatre ans aux Nouvelles-Catho-
liques sans donner signe de faiblesse. Deux demoiselles Flamand
furent séparées de leur sœur, dont la conscience paraissait moins
ferme et résolue. M"^ de Bessé-Bataillère, après avoir abjuré à la
Bastille en 1686 et avoir été arrêtée de nouveau en 1698, fut mise
aux Nouvelles-Catholiques en 1699, n'en sortit qu'en 1701 et était
encore en 1708 notée comme «opiniâtre». En 1706, les Nouvelles-
Catholiques menaçaient encore de l'Hôpital-Général une dame
' Pontchartrain écrivait à Plielypeaux puisqu'elle a du bien, vous aurez, s'il
le 27 janvier 1701 : nJ'ai rendu compte vous plait, soin de pourvoir à sa sub-
au roi de la lettre que vous avez pris la sistance et entretien sur ses revenus»
peine de m'ccrire au sujet des cinq filles {Corresp. adm., IV; 464).
qui sont aux N"«»-Catholiques de Paris, 2 Au contraire, une convertie de Nor-
et qui ne donnent aucune espérance de nian.lic, Marie de Méhércnc, de Cricque-
leur conversion. Sa Majesté donnera des ville, entrée aux Nouvelles-Catholiques
ordres pour les faire conduire au château de Paris comme novice, en 1G91, fut ren-
de Saumur et fera payer la dépense de voyée l'année suivante, parce qu'on ne
quatre sur le pied de vingt sols par jour. lui trouva pas les dispositions requises.
A l'égard de la demoiselle de Brannay,
La maison des Nouvelles-Catholiques. 261
Bessé, si elle ne se convertissait dans les trois mois. Enfin deux
demoiselles de Dolon de La Goupillière, M"^ Noblet, et Madelaine
de Dompierre^ femme de Parenteau de Sainte-Maison, furent
expulsées du royaume.
Parmi les jeunes filles élevées aux Nouvelles-Catholiques, il
s'en trouva plusieurs sur lesquelles les cérémonies bizarres et
pompeuses d'un culte sensualiste firent une grande impression. On
n'avait pour celles-ci que des douceurs, des soins infinis, de manière
à les enlacer d'une façon inextricable. Il y eut donc quelques con-
versions réelles. Celle de M"'' Rouvray de Villarnoul paraît avoir
été de ce nombre, ainsi que celle de M"* Courcerac, que nous
voyons disposée à embrasser la vie monastique. Catherine-Renée
de Jaucourt fit une donation aux Nouvelles-Catholiques en 1729;
dans l'ardeur de son zèle de néophyte, M"'' de Peray se crut per-
mis d'attaquer Jurieu. Aimée de Jaucourt, Susanne Conrart et une
demoiselle Cannaye de Brannay, prirent le voile, ainsi que Marie
et Marguerite Catillon. Ces dernières firent partie du chapitre des
Nouvelles-Catholiques dont l'une devint supérieure '.
Valait-il la peine de plonger tant de familles dans le deuil et de
faire couler tant de larmes, pour obtenir un résultat si minime?
Cependant l'institution immorale qui s'était placée au-dessus du
droit naturel, et dont la réapparition soulevait naguère, sous le
nom de mortarisme l'indignation de l'Ancien et du Nouveau monde,
subsista comme « établissement d'instruction publique » et toujours
soutenue par les subsides de l'État, jusque vers la fin du
XVIIP siècle. Lorsque, après cent cinquante-huit années d'exis-
tence, elle fut frappée par l'article IV du titre V de la loi du
18 août 1792, portant suppression des congrégations séculières,
elle comprenait dix dames de choeur, trois converses, et neuf
«élèves en la religion catholique», dont deux juives et sept pro-
testantes.
Le premier archevêque de Paris affirmait que, de 1634 à 1645,
cinq cents jeunes filles avaient passé par les Nouvelles-Catholiques;
de 1645 à 1675 (date à laquelle l'établissement comptait encore une
' Bien qu'elles eussent la pre'tention de lique: «Etat des filles qui ont été mises
vouloir éclairer leurs captives, les N""- par ordre du roy dans la maison des
Catholiques n'imitaient que trop les N"'*-Catiioliques de Rouen.... et au quels
grandes dames du XVIl' siècle, dont les Sa Majesté a accordé des gratifications
lettres se distinguaient par une absence particulières pour leur pension de sub-
complète d'orthographe. Voici un spe- sistances pendant le tems de leur instruc-
cimen de celle qu'on pratiquait dans un tion. Segonde année de ses gratifications
de ces établissements d'instruction pub- pour l'année 1770» y\. N., TT 291).
202 Révocation de F Èdit de Nantes à Paris.
quarantaine de pensionnaires! ce chiffre a dû tripler et s'élever à
quinze cents, soit deux mille avant la Révocation. On peut donc
évaluer de quatre à cinq mille le nombre des victimes enfermées
dans cette maison, dont la suppression ne fut pas l'un des moindres
bienfaits de la Révolution. Grâce au triomphe de la société civile
sur l'esprit clérical, Vincent de Paul, Bossuet, Fénelon, Fléchier,
Louis XIV, M™^ de Maintenon, Anne de Croze, M""* de Miramion et
tous les autres pieux ravisseurs d'enfants, seraient aujourd'hui
passibles des travaux forcés en vertu des articles 341, 354 et 355
du Code pénal.
XXI
PRISONS ET COUVENTS
Les peines auxquelles on eut recours pour contraindre les pro-
testants à l'abjuration, furent ainsi graduées : privation d'emplois
officiels, exclusion des professions libérales, des métiers, dragon-
nades, réclusion dans les prisons et les couvents, relégation dans
les provinces et détention dans des prisons d'Etat : Amiens, Ham,
Guise, Saumur, Nantes etc., le tout accompagné de la saisie des
biens. «Sa Majesté, écrivait Seignelay à La Reynie, le 5 janvier
1686, est persuadée que les garnisons feront un effet considérable,
et opéreront la conversion de la plupart de ceux chez qui on les
mettra...; mais quand cela n'arriverait point, il reste l'expédient de
mettre en prison ceux qui demeureraient opiniâtres, que vous savez
avoir été jusqu'à présent infaillible, de les chasser de Paris et les
envoyer dans les provinces». — «La prison éloignée, dit Foucault
dans ses Mémoires, a plus attiré de gentilshommes à l'Eglise, que
les dragons». — Si nombreux que soient les documents relatifs à
cette partie de notre travail, nous sommes persuadé que l'ensemble
de ces pièces offre des lacunes considérables, qui diminuent d'au-
tant le chiffre des victimes.
Il ne subsiste aujourd'hui que deux des huit prisons propre-
ment dites qui existaient alors : Vincennes et la Conciergerie. Les
six autres ont disparu : la Bastille, le Grand-Châtelet, qui s'élevait
là où est la place du Chàtelet ; le Petit-Chàtelet, qui se trouvait à
l'extrémité méridionale du Petit-Pont, à l'entrée de la rue Saint-
Jacques ; le For-l'Évèque, représenté par le n° 65 de la rue Saint-
Germain-I'Auxerrois et par le n° 16 du quai de la Mégisserie ; la
prison de l'Abbaye, située au carrefour formé par les rues Gozlin,
264 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
du Four, de Bucy, actuellement traversé par le boulevard Saint-
Germain ; et la petite prison Saint-Eloi, qui se trouvait non loin de
la façade orientale du Palais de justice.
La Bastille se composait de huit grosses tours rondes, jointes
par des massifs en maçonnerie. Les murs des tours avaient six
pieds d'épaisseur, et ceux des massifs, neuf pieds. Dans la première
cour, séparée de la seconde par un fossé et un pont-levis, se trou-
vaient les casernes, les écuries et remises du gouverneur ; dans la
seconde, son hôtel et les tours du Puits et du Coin. La troisième,
de 34 mètres de long sur 24 de large, était environnée des tours
de la Liberté, de la Bertaudière et de la Bazinière (du côté de la
ville), de la Comté, du Trésor et de la Chapelle (du côté du fau-
bourg), et des massifs qui les reliaient entre elles. Grâce à la hauteur
des constructions, cette cour était un vrai puits, où l'air se renou-
velait peu et où la chaleur se concentrait horriblement. Les
calottes ou chambres du cinquième étage, où l'on ne pouvait
se tenir debout qu'au milieu, étaient les plus fâcheuses après
les cachots. En été il y faisait une chaleur insupportable,
en hiver un froid excessif. Les cachots étaient à plus de six
mètres au-dessous de la cour, et à cinq pieds environ au-dessus
du niveau du fossé; on y manquait d'air, de clarté; l'atmosphère
y était humide, empestée par les défécations; les crapauds y
pullulaient, ainsi que les araignées et des rats gros comme des
chats; pour lit il n'y avait qu'une grosse pierre recouverte de
paille, bientôt passée à l'état de fumier. A cette pierre était scellée
une grosse chaîne à laquelle on attachait les ahénés et les furieux.
Pendant les crues de la Seine, l'eau pénétrait dans ces cachots; on
en retirait alors les prisonniers ', quand on y pensait ; mais il arri-
vait aussi qu'on les oubliât, comme dans l'inondation de juillet 1697,
qui coûta la vie à plusieurs d'entre eux {Mercure historique, p. 89).
La Bastille pouvait contenir cinquante prisonniers logés séparé-
ment, et jusqu'à cent en en réunissant plusieurs dans une même
chambre 2. On n'y mettait, dit Jean Rou, «que des gens un peu dis-
tingués». Aucune chambre n'était meublée''; le roi ne donnait aux
prisonniers que le vivre et le couvert, et dans les autres prisons il
' Revue historiq., janvier 1890, La paille, et la seule fenêtre par où entrait le
Bastille d'après ses Archives, par M. jour était une double grille sans la
Funck-Brentano. moindre vitre ni châssis»; circonstance
' Mém. de Linguet, p. 240. qui lui valut un commencement de ma-
3 aJe ne trouvai, pour tout meuble, dit ladie.
Jean Rou, I, b<), qu'une petite chaise de
Prisons et Couvents. 265
ne donnait pas même la nourriture *. Il y avait à la Bastille deux
chapelles, où l'on obligeait les prisonniers catholiques d'assister aux
offices. De même que le médecin de l'île Sainte-Marguerite n'osait
saigner un malade avant que l'autorisation lui en eût été envoyée
de Versailles, de même celui de la Bastille se croyait tenu de
demander la permission d'administrer le moindre remède, ainsi que
le montre ce billet de Seignelay :
28 août 1686. Au sieur AUiot, médecin'.
Vous pouvez faire donner du quinquina aux prisonniers de la Bastille qui
en auront besoin, et le roi donnera ordre pour faire payer ce qui sera fourni.
Mandez-moi qui sont les femmes affligées de cancers qui ont besoin de quelque
secours, pour en rendre compte à Sa Majesté (O ' 3o).
«Au For-l'Evêque, écrivait Pierre Clément^, le préau destiné à
la promenade de quatre ou cinq cents prisonniers, était dominé
par des bâtiments très élevés; les prisonniers sans ressources
étaient jetés dans des trous obscurs, sous les marches de
l'escalier ',ou dans des cachots au niveau de la rivière ». « Là, dit
«un magistrat du XVIIP siècle, sont pratiqués des réceptacles
« de cinq pieds de large sur six de long et où l'on enferme
«jusqu'à cinq détenus... Le Grand et le Petit-Châtelet sont encore
«plus malsains... Comme au For-l'Évêque, l'enceinte et le préau
«sont trop petits, les murs trop élevés, les cachots souterrains pour
«le moins aussi horribles. La seule prison dont le séjour ne soit
«pas mortel est la conciergerie du Palais ^.. Cependant les cachots
«pratiqués dans l'endroit qui servait de cuisine au roi Saint-Louis,
«auraient besoin d'un écoulement pour les immondices. Les loge-
«ments des femmes sont trop petits. L'infirmerie est malsaine; elle
« consiste en une salle fort basse ; les malades presque tous dépour-
«vus de toute assistance, sont quatre à cinq dans chaque lit... Tel
«est l'état des prisons de la capitale». S'il était tel au XVIIP siècle,
que devait-ce être au XVII=?» Faute d'argent, une partie des pri-
sonniers restait des mois et des années sans se faire couper la barbe
' L'arrêt du Conseil du 17 février 16S8 * L'ordonnance criminelle d'août 1670,
porte que les frais de capture et de prison qui disait: «Voulons que les prisons
des fugitifs seront pris sur leurs biens soient sûres et disposées en sorte que la
(B. du prot., n» 3S5 in-4°). santé des prisonniers n'en puisse être
' Le 3 septembre 1687, le sieur Lallier incommodée» (Isambert, XVIII, "iip), était
obtint à son tour un brevet de médecin donc restée lettre morte comme tant
de la Bastille (0> 3i). d'autres.
' La Police sous Louis XIV, p. i36.
206 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
et les cheveux, et sans changer de linge ni de vêtem ent. Ces mal-
heureux étaient bientôt rongés de vermine et de gale.
Un personnage qu'on n'accusera ni de sensiblerie, ni de ten-
dresse intempestive, va nous édifier sur le régime de la moins
horrible de ces prisons. Incapables de supporter plus longtemps les
violences auxquelles ils étaient en butte, trois détenus de la Bastille
s'évadèrent, et l'un d'eux, nommé Fleury (Arsen. Ms. Bast. 10468),
valet du major de La Berlière, alla raconter à Louvois ce qu'on
leur faisait endurer. Celui-ci le renvoya à la Bastille (3 août i685),
en recommandant au gouverneur «de le recevoir et garder...
avec toute la douceur que mérite un homme qui vient se rendre
lui-même en prison». Le 6, il écrivait à La Reynie: «Sa Majesté
veut que vous teniez la main à ce que le valet du major de Bour-
gogne, qui s'était évadé de la Bastille et qui est revenu, ne soit pas
plus maltraité qu'auparavant». Et le 7: «Je ne doute point que
vous n'ayez appris, par les interrogatoires de ce valet, combien les
prisonniers sont durement traités à la Bastille et mal gardés, et
qu'ils communiquent d'une chambre à l'autre, au vu et su de ceux
qui leur portent à manger » {Arch. Bast., VIII, 33i).
Il y avait pourtant un lieu de détention encore plus redoutable
et plus exécré, c'était l'Hôpital-Général (la Salpétrière), « ce grand
cimetière, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'à sept mille
âmes. Condamnation barbare et d'horrible sous-entendu, dit
Michelet. Avec le désordre du temps, que devenait une femme dans
cette profonde mer des maladies, des vices, des libertés du crime,
la Gomorrhe des mourants? Je frémis quand j'entends de la bouche
de Louis XIV : Je lui donne trois mois ; puis elle ira à l'Hôpital-
Général. Cela veut dire jetée aux bêtes'... Les sains et les malades
couchaient pêle-mêle, quatre, six, dans un lit. Cette promiscuité
hideuse avec les galeux et les vénériens, des gens couverts d'ul-
cères, faisait frémir. Il y eut des scènes terribles. Un vieux soldat
estropié qui ne voulait pas y entrer, fut marqué, flagellé par les
rues. Des femmes furent traitées ainsi. Toute maladie contagieuse
régnait là, éternisée par l'entassement des ordures et de l'infec-
tion 2 ». D'un seul coup, en 1699, de pieuses huguenotes. M""" Isaac
Châtelain, M""' Troussart et Jeanne Guibillon, y furent jetées avec
leurs quinze enfants. En avril 1700, nouvel holocauste non moins
abominable: la «Sodome des fureurs libertines», reçut le même
jour seize femmes de La Rochelle, condamnées a être rasées et
' Louis XIV et la Révocation, p. 330. « Ibid., 317.
Prisons et Couvents. 267
recluses à perpétuité pour avoir voulu sortir du royaume. On les
en tira au bout d'un mois pour les envoyer chez les Nouvelles- Catho-
liques *. Dans le dessein de faire sa cour, l'ambassadeur D'Avaux
ayant envoyé de Hollande cinq enfants de pauvres réfugiés pour
qu'on en fît des catholiques, il se récria quand il sut qu'on les avait
mis à la Salpétrière, et fit aussitôt demander (2 décembre 1686)
qu'on les en tirât. « Ce lieu, disait-il, effraie tous ceux qui le con-
naissent » (Fr. 7o53 f°= 86 et 88).
Nous trouvons dans Le Mercure historique de septembre 1699
(p. 307) la description tout aussi peu engageante d'un autre
hôpital.
Les sieurs Jacques Tavernier, Louis Hauduroy et Job Pellé, nouveaux
réunis et chefs de famile de Villiers-le-Bel, furent enlevés le 9 de ce mois
[d'août], accusés de n'aller point à la messe et ont été mis à Bicêtre, dans un
lieu obscur, avec une troupe de misérables détenus pour crimes, dont quelques-
uns ont les fers aux pieds et aux mains, et qui ne cessent de jurer et de blas-
phémer. La puanteur du Heu et la mauvaise nourriture, avec les hurlements de
ces malheureux, rendent leur état fort pitoyable. Ils ne peuvent respirer l'air
que l'un après l'autre, par un trou qui est près du plancher, où ils ne peuvent
atteindre qu'en montant sur une chaise. On a aussi mis plusieurs femmes et
filles du même village dans un autre hôpital nommé la Salpétrière, qui souffrent
les mêmes misères.
Ne fallait-il pas aux malheureux jetés dans ces horribles lieux,
une constance presque surhumaine pour résister, ne fut-ce que peu
de temps, aux obsessions des convertisseurs qui ne cessaient de
répéter : Un seul mot peut mettre fin à vos souffrances ; on ne sort
d'ici que par la porte de l'abjuration ? Les geôliers et le gouverneur
même de la Bastille se mêlaient des conversions : il le fallait pour
être bien en cour. Seignelaj' écrivait à De Besmaus, le 14 janvier
1686 : « Vous ne sauriez rien faire de plus agréable à Sa Majesté
que d'obliger les gens qui sont à la Bastille de se convertir ». Aussi
le gouverneur s'acquittait-il de cette tâche avec ardeur, et se piquait
même d'y avoir acquis une certaine habileté. Cependant les hommes
du métier ne lui manquaient pas; et Seignelay recommandait à La
Reynie de les choisir avec le plus grand soin :
II décembre i685.
Plusieurs prisonniers de la R. P. R. arrêtés sur la frontière et amenés à
Paris, se sont plaints que ceux qu'on a envoyés dans les prisons pour les
convertir, étaient plus capables de les scandaliser que de leur faire quitter
' Mercure historiq. d'avril et mai, p. 482 et 5 18.
268 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
leur mauvaise religion, et sur les plaintes qui en ont été faites au roi de plu-
sieurs endroits Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire d'entrer en commerce
avec ceux qu'on emploie pour parler à ces prisonniers, afin de ne commettre
à cette fonction que des gens capables de travailler utilement à leur conversion
(O ' 29).
Outre les aumôniers attitrés, qui paraissent avoir été les abbés
Gerbais et Gobillon *, un grand nombre de prêtres fréquentèrent
la Bastille de i685 à 1700, à titre de convertisseurs, entre autres,
Courcier, théologal de Notre-Dame, le curé de Saint-Germain-
l'Auxerrois, celui de Saint-Étienne-du-Mont; Dupuis, curé de Saint-
Laurent^, Blampignon, curé de Saint-Méderic, Guillaume de la
Fontaine, prêtre de Saint-Gervais, Varet, vicaire de Saint-Eustache,
Cellier, vicaire de Saint-Barthélémy, Perceval, vicaire de Saint-
Paul; les abbés Bru eys (apostat), Bruzeau, deFeuquières,Deschamps,
Du Lignon, De Laveau, Gilbert, Girard, Pageot, Pavillon, Pirot,
Sainte-Marthe, supérieur de l'Oratoire; le chanoine Desmahis,
d'Orléans (Grostête) mininistre apostat^; les Pères Bordes, Dubois,
Bourges, Samuel d'Aliés de La Tour (apostat), le capucin Vincent,
les jésuites Robinet et Riquelet, (ce dernier, àitV Inquisition française,
était plus dangereux que tous les autres, il garda Cottereau dix-
huit ans à la Bastille après l'avoir fait abjurer sous promesse de
sortie); l'abbé Chalucet, nommé à l'évêché de Toulon; l'abbé de
Champigny, évêque de Valence; l'archevêque de Sens, et Bossuet.
Celui-ci alla conférer dans le donjon avec le célèbre peintre Petitot,
avec Cahanel et avec le sieur de Thévalles, qu'il eut le déboire de
voir expulser de France comme inconvertissable, après l'avoir fait
relâcher comme étant bon catholique. Nous ignorons s'il sut triom-
pher de la résistance de l'ancien de Charenton, Girard, qu'il voulut
avoir près de lui pour le catéchiser à son aise, et qu'on envoya au
couvent de Saint-Faron de Meaux; mais nous savons que son élo-
quence demeura impuissante sur Le Coq de Germain, qui ne fut
conduit à Mons et expulsé définitivement qu'après avoir passé huit
jours à l'évêché même *. N'oublions pas le prêtre Jean de Lamon,
' Voir l'art. Jaucourt. — Au pre- ' Il fut autorisé à voir en 1690 quatre
mier rang des laïques qui allaient à la prisonniers du diocèse de Luçon, Cha-
Bastille solliciter à la conversion leurs ligny, La Javelière Grimaudet et Majou
parents ou leurs amis, il faut citer Mon- de Lousigny.
tausier et la duchesse d'Uzts, autorisés à * De mûme, au lieu de chasser de
voir tous les protestants qu'ils désiraient France Bernard, procureur au Parlement,
(0'3o, 20 avril 1686). on l'envoya, en 1G88, passer trois mois
2 Fort honnête homme et bien mitigé chez l'évêque de Tournay,
sur le chapitre de la religion, dit M'"" Du
Noyer, dans ses Mémoires.
Prisons et Couvents. 269
ancien abbé de Notre-Dame de La Châtre, qui s'était distingué
dans la mission du Poitou ; l'abbé Pirot, censeur royal, lui ayant
refusé l'autorisation de publier un sermon sur Saint-Pierre, où il
élevait trop l'autorité du pape, l'ardent prédicateur^ imbu du prin-
cipe que la fin justifie les moyens, passa outre et fut mis à la
Bastille pour avoir surpris un privilège. On lui permit de dire la
messe et de se promener dans la cour sans parler à personne. Il
viola la consigne et réussit à ébranler quelques protestants. Cette
heureuse désobéissance fut pour lui un moyen de salut. Seignelay
écrivait à De Besmaus, le 17 décembre i685: «Puisque l'abbé de
Lamon a du talent pour les conversions, vous pouvez l'employer
auprès de ceux de la R. P. R. qui^ontà la Bastille». On lui rendit
la liberté le 21 juillet suivant. Théodore de Béringhen accusait la
plupart de ces prêtres de manquer de droiture, et de recourir dans
l'exercice de leur ministère à des mensonges grossiers. Il nous
semble impossible cependant que plusieurs, l'abbé Pirot, par
exemple, qui en mainte circonstance donna des preuves d'élévation
morale, n'aient pas eu, au moins vaguement, conscience de l'indi-
gnité du rôle de tentateur qu'on leur faisait jouer.
Nous ne voyons pas du moins que leur zèle ait été tarifé comme
celui de tant d'autres, pour qui le métier de convertisseur était
devenu un gagne-pain, notamment le P. Krattmann, Léger de la
Verbissonne et Chardon. «Sa Majesté, écrivait Seignelay, veut bien
payer la pension du P. Krattmann, afin qu'il continue à travailler à
la conversion des hérétiques et à prêcher en ^allemand» (O' 29).
Le i3 février 1686, le grand convertisseur Léger de la Verbissonne,
qui s'était chargé notamment de Villiers-le-Bel, supphait La Reynie
de lui faire obtenir du roi un secours pécuniaire :
J'en ai besoin en toute occasion, et principalement dans l'état présent où
ma famille est réduite, étant composée de neuf enfants, sans aucun bien ni
autre emploi depuis huit mois que celui des conversions, dont six à sept cents (!)
personnes en ont été réunies à l'Église, sans y ajouter celles qui les y ont
précédées depuis dix-sept années que je m'y suis appliqué assez heureusement
(Fr. 7053, f° 106).
Le 17 août 1687, en priant l'évêque d'Amiens d'envoyer des ecclé-
siastiques capables à la citadelle de la ville et au château de
Montreuil, pour convertir M"'^ Le Coq et d'autres dames, Seignelay
ajoutait: «Sa Majesté veut bien payer à ces ecclésiastiques ce que
vous jugerez à propos, pour le soin qu'ils en prendront » (O' 3o).
De même, en 1708, le descendant des serviteurs de Renée de
France, et le prosélyte de Bossuet, Zacharie Chardon de Lugny,
270 Révocation de t Edit de Nantes à Paris.
prêtre de Saint-Sulpice, demandait une pension pour avoir travaillé
douze années à la conversion de ses anciens coreligionnaires dans
la maison des Nouveaux-Catholiques (O 25o, 21 mars).
Outre cette maison et celle des Nouvelles-Catholiques, véri-
tables prisons à l'usage des protestants, il en existait quelques
autres du même genre, créées à leur imitation, notamment celle des
Filles de la Providence de Dieu, fondée en 1643 par M"'' de Polla-
lion. D'abord établies dans l'Hôpital de la Santé, au faubourg Saint-
Marcel, ces religieuses essaimèrent et créèrent de nouvelles com-
munautés : celle de Saint-Louis-en-l'Ile et l'hospice de la paroisse
Saint-Germain-l'Auxerrois, puis celles de la Ville-Neuve et du
faubourg Saint-Germain, 82, rue Saint- Dominique (Hélyot, Ordres
monastiq-, VIII, 143).
Les Filles de la Madelaine du Tresnel, dont le prieuré, fondé
en Champagne au milieu du XII^ siècle, fut transféré à Melun en
1622 et à Paris en 1654, entreprirent aussi de travailler à l'œuvre
des conversions. La régente Anne d'Autriche voulut poser elle-
même la première pierre de leur monastère, situé rue de Charonne
n° 88. Fénelon fut plus tard le supérieur de ces Bénédictines, chez
lesquelles le lieutenant de pohce D'Argenson porta le dérèglement
des mœurs.
Tous ces refuges, comme on disait alors, avaient paru insuffi-
sants à une sorte d'illuminée, disciple de Vincent de Paul, Anne de
Croze (1625-1710) qui, sous l'inspiration du prêtre Jean-Antoine Le
Vachet, et avec le concours de Marguerite de Martaigneville, en
établit un nouveau en 1661, sous le nom de séminaire des Sœurs
de l'Union Chrétienne, pour lesquelles Bossuet fit un règlement.
Logées d'abord à Charonne dans une maison donnée par la fonda-
trice, ces religieuses achetèrent en i683 l'hôtel de Saint-Chaumont,
rue et proche la porte Saint-Denis, et s'y transportèrent en i685 ;
de là leur nom de dames de Saint-Chaumont. Elles eurent pour
première supérieure Renée Desbordes; la seconde, Anne de Croze
(1677-1691), fut remplacée par M"'^ de Martaigneville, et celle-ci par
la sœur Papineau (1698). Anne de Croze reprit la direction en 1701,
et Marie Dhoin ou Dohin remplissait les mêmes fonctions en 1722.
L'établissement subsista jusqu'à la Révolution. Les dernières élec-
tions du chapitre datent de 1785. Les premiers supérieurs furent
MM. de Benjamin, Jaloux, l'abbé de Verthamon (1698), l'abbé
François-Élie de Voyer D'Argenson (1694) et l'abbé Emmanuel de
Roquette (1703). Une vingtaine de succursales établies à Alençon,
Angoulème, Auxerre, Bayonne, Caen, Chartres, Fontenay-le-Comte,
Prisons et Couvents. 271
Le Mans, Libourne, Loudun, Luçon, Mantes, Noyon, Parthenay,
Pau, Poitiers, Les Sables-d'Olonne, Saint-Lô, Sedan, Tours, Ville-
neuve etc., «furent en peu de temps, comme le sémindire, remplies
de nouvelles catholiques et autres personnes que la cour y envoyait».
(A. N., L io56, LL 1667 et 1668).
Le Petit Saint-Chaumont ou la Petite Union Chrétienne, com-
munauté fondée en 1679 sur le modèle de celle de Charonne, était
situé au n° 82 de la Lune claire. En vertu d'une autorisation du
mois de février i685, un sieur Berthelot lui fit don d'une maison
sise dans cette rue, et pouvant servir de retraite aux «filles qui
étaient persécutées de leurs parents pour s'être converties à la foi
catholique» (O' 29). Les historiens de Paris rapportent que, faute
de ressources, l'établissement fut cédé à l'Union Chrétienne le
i3 mai i683. Cette assertion est erronée, comme l'attestent la date
de la donation sus-mentionnée, et celle d'un contrat de location de
maison passé le 18 février 1766 au nom des dames du Petit Saint-
Chaumont (L io56).
Voici les passages les plus saillants des Règles et constitutions
de l'Union Chrétienne (A. N., LL 1668) : «A l'égard des nouvelles
catholiques, on se rendra plus facile à les recevoir ; mais on les
veillera avec plus de charité principalement dans les commence-
ments.
«On pourra recevoir les femmes sans le consentement de leurs
maris, les enfants sans celui de leur père et les domestiques sans
celui de leur maître. . .
« Quand les nouvelles catholiques feront quelque faute, on les
avertira avec beaucoup de douceur; si elles continuent, on les re-
prendra avec charité; si elles persistent dans leur désobéissance,
la supérieure leur imposera des pénitences proportionnées à leur
faiblesse; si elles se rendent incorrigibles, on pourvoira à leur
sûreté », c'est-à-dire on les jettera dans un cachot, d'où elles ne sor-
tiront peut-être que frappées d'aliénation mentale, cas prévu,
comme chose probable et fort naturelle, dans le Règlement de
visite dressé le 19 mai i685 par le prêtre Nicolas Coquelin, supé-
rieur de l'établissement 1 et chancelier de l'Église et de l'Université:
« S'il arrive qu'il y ait des personnes insensées parmi les pension-
naires, nous défendons très expressément tant aux sœurs qu'aux
pensionnaires de s'y arrêter et de s'en divertir, ni de se mêler de
' Il le fut près de dix ans; en 1690 l'archevêque de Paris lui donna pour
successeur le chanoine Robert.
272 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
ce qui les regarde si elles n'en sont chargées, ou si la supérieure
ou celle qui en aura le soin ne les en prient » (A. N., LL 1667).
L'auteur de la Vie manuscrite d'Anne de Croze (A. N., L io56),
porte aux nues sa « surabondance de charité pour les nouvelles
catholiques », dont le roi lui confia un grand nombre. « On y en vit,
dit-il, de toutes les sectes et de tous les pays de l'Europe, juives,
luthériennes, calvinistes. Il y en vint de l'Allemagne, de l'Angle-
terre, de la Hollande, de la Suède et du Danemark, et autres pays
du Nord où l'hérésie faisait tant de ravages». Malheureusement
ajoute l'écrivain, et c'est la seule plainte que lui arrache la Révo-
cation de l'Éditde Nantes, beaucoup déjeunes filles ne payaient pas
leur pension, parce que leurs parents passés à l'étranger avaient
mis leurs biens à couvert. — Outre la maison de la rue Saint-Denis
dans laquelle les jeunes filles étaient censées apprendre un métier,
les dames de Saint-Chaumont en avaient deux autres oîi il n'y
avait que des filles avancées en âge que l'on n'instruisait pas
(Fr. 7o52 f° 35o).
Les Miramiones ou Filles de Sainte-Geneviève, chez lesquelles
beaucoup de demoiselles de condition étaient mises en pension*,
avaient aussi la prétention de convertir les hérétiques. Leur maison,
située au n° 5 du quai de la Tournelle'^, près de Saint-Nicolas du
Chardonnet, et presque en face du fort de la Tournelle, était atte-
nante à l'hôtel de M. de Nesmond, mari de la fille de M"'" de Mira-
mion. M™" de Maintenon conduisit elle-même dans cette communauté
plusieurs demoiselles protestantes, auxquelles elle fit donner des
pensions sur la caisse de Pellisson''. Nous y trouvons aussi un
certain nombre de femmes ou de filles dont les Nouvelles-Catho-
liques s'étaient débarrassées à tout prix.
La multiplicité de ces soi-disant refuges n'empêchait pas La
Reynie d'écrire à Harlay, le 2 décembre i685: «Les prisons sont
fort chargées, et dès que ces gens-là sont plusieurs ensemble, ils
se nuisent les uns aux autres et se fortifient réciproquement»
{Arch. Bast., VIII 356). Aussi M. de Besmaus reçut-il à diverses
reprises l'invitation d'empêcher les détenus protestants de com-
muniquer entre eux (O' 3i). Au mois de mai 1686, la Bastille était
• Mém. de Soiirchei, Paris, i83o, in-8", sisté jusqu'à nos jours, et la maison des
I, 286. Miramiones semble n'avoir pas non plus
" En 1870 la portion du quai bornée changé d'aspect,
par la rue des Hernardins et par la rue " Bruneau-Avenant, M'"' de Miramion,
de Pontoisc, s'appelait encore quai des Paris, 1873, in-8°,
Miramiones. L'hôtel de Nesmond a sub-
Prisons et Couvents. 278
remplie presque uniquement de Réformés. Théodore de Béringhen
parle de quatre-vingts témoins qui y souffraient courageusement
avec lui pour la défense d'une même vérité. Nous en connaissons
au moins soixante-huit, dont la plupart demeurèrent fermes : Am-
monet, ancien de Ctiarenton, et sa femme; la veuve Archer; Au-
frère, ancien de Charenton; Ausson, Battet, le manufacturier Bayie,
M. et JM""^ Beck, De Boncœur, P. Boujonnier, Jeanne Brochon,
]y[me Bruneau, présidente de Saumur; M""= Brunier, MM. de Cagny,
Cahanel, Constans, Crommelin, M. et M"^ de Bessé-Bataillère, du
Poitou; M"*" de Lespinay, le comte Dolon de la Goupiilière, De
Donon, Gangnot, sieur du Breuil; De Fargot, Gobelin, De Grimpré,
Gédéon Guineau, De Jandun, M"'' de la Ferté-Civile, M™'' de la
Fontaine et ses deux filles; De la Héronnière, M"'' de la Moussaye,
De Langey, De Launay, M. et M""' Mallet, Malnoé et son fils; Mas-
clari, fils de l'ancien de Charenton; M™'= Melon, le médecin Mon-
ginot, Morel, Morisset, Pesson, Pigeon, De Rapin, De Romeron, De
Rozel-Beaumont, De Saint-Jean-de-Védas, M""' de Saint-Seurin, De
Sainte-Hermine, M""= Schenœuvre, De Sécherye, Soulet, François
Tallemant, Testa, De Théligny, le marquis de Thors, de Vrigny-
Joigny (Leclerc de Juigné, sieur), M"° Vanderbourg, De Verdelle,
jyjme (^g Villarnoul et deux de ses filles, et enfin De Virazel. Du ren-
seignement donné par Th. de Béringhen, il résulte que la Bastille
ne contenait qu'environ le sixième des protestants enfermés dans
les prisons en 1686, soit 5o6 (sans compter ceux des couvents), et
que les cinq autres sixièmes étaient détenus à Vincennes à la
Conciergerie, au For-l'Évèque, aux deux Chàtelets, à l'Abbaye et
à Saint-Eloi.
Toutes les prisons regorgeant, il fallut aviser à les dégarnir;
on commença par envoyer dans des forteresses de province ceux
qui avaient été pris conduisant des fugitifs hors du royaume. Par
ordre du 29 août 1686, treize guides furent expédiés aux châteaux
de Boulogne, Doullens, Péronne, Guise, Ham, Pont-de-l'Arche,
Angers, Angoulème^ à la citadelle d'Amiens, à celle du Havre et au
Vieux Palais de Rouen. Au mois de novembre. Sa Majesté donna
l'ordre de faire accommoder des logements dans deux ou trois de
ces forteresses pour y mettre les opiniâtres qui embarrassaient à
Paris (O' 3o). A dater de ce moment, on évacua en province tous
ceux dont il n'y avait rien à espérer. Le 16 juillet 1687, les comman-
dants des châteaux de Montreuil, Nantes, Boulogne, Le Havre,
Lafère, Péronne, Doullens, etc. furent invités à déclarer combien
ils avaient de chambres disponibles. Par ordre du 4 août, seize
274 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
hommes, dont trois anciens, Amonnet, Gervaise, Masclary, —
Thiéod. de Béringhen, Cahanel, De Cagny, Focart, Le Coq de
Germain, Monginot, De Monteil, Morisset^ De Romeron, Saint-Jean
de Védas, De Verdelle, De Virazel, De Vrigny, et seize femmes,
M""'^ Amonnet, Brunier, delà Fontaine, Le Coq de Germain, iVI"^^Dury
l'aînée, Dury cadette, Guignart, Jacquinot, de Larroque, Lejuge, les
trois sœurs JNlonyer, JV1"'=^ Monsset, d'Orignac et de Saint-Seurin,
furent transférées de la Bastille et des couvents de femmes de
Paris dans les châteaux d'Angers, Loches, Saint-lVIalo, Angoulème,
Amiens, IVIontreuil et Nantes, dont les gouverneurs devaient mettre
tout en œuvre pour triompiier de leur fermeté.
Cet encombrement doit être d'autant plus remarqué que, par
une mesure hardie, Louis XIV avait transformé en maisons de
détention à l'usage des huguenots et surtout des hugenotes, tous
les couvents de Paris et des environs, ainsi que nous l'apprend un
billet que Seignelay adressait, le 5 janvier 1686, au procureur-
général :
Sa Majesté a donné l'ordre à M. l'archevêque de Paris de faire recevoir
dans toutes les maisons convenables les femmes que vous y enverrez, et cet
ordre doit avoir lieu non seulement à l'égard de Paris, mais à l'égard de tous
les monastères du diocèse (Fr. 17421).
Après cela il ne fut plus permis de se laisser émouvoir comme
avait fait l'abbesse de Jouarre, touchée des cris que poussaient les
petites Mirât. Il fallut obéir, même quand l'arrivée des hérétiques
devenait une gêne et une charge '. Les Filles-Dieu de la rue Saint-
Denis essayèrent bien de reganber en refusant, le 6 juin 1686, de
recevoir IVl"^ de l'Isle du Gast; mais elles s'empressèrent d'ouvrir
leur porte dès que La Reynie les eut menacées de la faire
enfoncer.
Voici la liste des autres maisons religieuses où, d'après nos
documents, des protestantes furent détenues : l'abbaye de Penthe-
mont, rue de Grenelle-Saint-Germain; le couvent des chanoinesses
du Sépulcre, rue Bellechasse; la Visitation Sainte-Marie, 58 rue du
Bac; les Religieuses de l'Immaculée Conception, dites Récolettes,
70 même rue; l'Abbaye-au-Bois, à l'entrée de la rue de Sèvres; les
Incurables, 64 même rue; les Bénédictines de Notre-Dame-de-Liesse,
même rue (aujourd'hui hôpital Necker) ; les Filles du Bon-Pasteur,
' M"'" de licrinyhen, abbesse de Fariuou- geôlière Je M"'° de Chevry; mais une lettre
tiers, semble avoir hésité à se faire la de Bossuet dissipa ses scrupules.
Prisons et Couvents. 276
36 rue du Cherche-Midi; les Religieuses du Précieux-Sang, 60 rue
de Vaugirard ; les Religieuses du Calvaire, 28 même rue ; les Filles
du Saint-Sacrement, rue Cassette; la Visitation Sainte-Marie, au
faubourg Saint-Jacques; les Ursuhnes, 248 rue Saint-Jacques; les
Feuillantines, 12 impasse des Feuillantines (même rue); les Carmé-
lites, 67 rue d'Enfer ; Port-Royal ', aujourd'iiui la Maternité ; les
Cordelières du faubourg Saint-Marcel, les Bénédictines de la Pré-
sentation Notre-Dame, 84 rue des Postes ; les Religieuses anglaises
du faubourg Saint- Victor; les Filles de la Congrégation Notre-
Dame, 6 rue neuve Saint-Étienne; la Pitié, au faubourg Saint- Victor;
les Chanoinesses de Saint- Augustin, à Picpus ; l'abbaye de Saint-
Mandé; Notre-Dame-de-Bon-Secours, 95 rue de Charonne; les
Annonciades de Pincourt; Sainte-Perrine, à la Villette; les Filles du
Saint-Sacrement, rue Saint-Louis-au-Marais; les Hospitalières de
la Place royale; les Filles de la Croix, 4 impasse Guéménée, les
Religieuses de la Visitation, 214 rue Saint- Antoine; les Hospitalières
de baint-Anastase, dites Filles de Saint- Gervais, rue des Hospita-
lières-Saint-Gervais; les Ursulines de la rue Sainte-Avoye ; les
Madelonnettes, 14 rue des Fontaines; la Charité de Saint-Jean-en-
Grève; la maison de la paroisse Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle
pour la retraite des filles venant de province; les Filles-Repenties,
rue d'Orléans-Saint-Honoré ; Notre-Dame-du-Refuge; Sainte-
Agnès, rue Jean-Jacques Rousseau ; les Filles de la Conception ou
de l'Assomption, rue Saint-Honoré; la Visitation Sainte-Marie à
Chaillot. Les Ursulines de Saint-Denis, la Visitation Sainte-Marie
du même lieu, Tabbaye de l'Eau près de Chartres, celles de Gercy
et de Chelles, les Filles de la Providence d'Auxerre, la Visitation
Sainte-Marie de Tours, les Filles Sainte-ÎVIarie de Reims, le couvent
de Saint-Eutrope dans le parc de Chanteloup, les Ursulines de
Montargis, le couvent de Notre-Dame de Soissons, etc., reçurent
aussi des prisonnières envoyées par le lieutenant de police, sans
parler des maisons particulières, dans lesquelles d'autres protestantes
étaient placées sous la surveillance de quelque parent ou ami qui
les cautionnait ou se chargeait de les convertir, notamment Drouard,
Tassin,Joly, Sonnet, Le Jeune, la princesse de Soubise, la maréchale
d'Humières, la marquise de Courtomer, M"" de Saint-Hilaire, de
Mailloc, Bertrand, Catillon, Colombet, Coulon, Des Bergeries, la
demoiselle Laurenceau, etc.
» Cette maison était si encombrée que, M"» Cuningham y entra pourtant au mois
le 2+ août ï6S6, La Reynie reçut l'ordre de février suivant, et nous y voyons en-
temporaire de n'y plus envoyer personne. core des huguenotes en iGgS.
276 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Les couvents d'hommes se transformèrent également en pri-
sons; outre l'Hôpital-Général, Bicètre et la Charité de Charenton,
nos documents mentionnent Notre-Dame-des-Vertus, rue Saint-
Bernard; Saint-Lazare, Saint- Victor, Saint-Germain-des-Prés, les
Bénédictins, rue des Blancs-JVIanteaux ; les Cnanoines de Sainte-
Catherine, rue Culture Sainte-Catherine; les Petites-Maisons, rue
de Sèvres; le prieuré Saint-Martin-des-Champs, aujourd'hui Con-
servatoire des arts et métiers ; les Grands et les Petits-Augustins ;
les P. de l'Oratoire, rue Saint-Honoré ; Saint-Magloire, rue Saint-
Jacques; les Célestins, proche l'Arsenal ; Sainte-Geneviève', Saint-
Pierre de Lagny, Saint-Faron de Meaux, l'évécaé de cette ville,
l'abbaye de Marmoutiers ; les fours des exempts Auzillon et Desgrez.
landis que les Miramiones et les Nouvelles-Catholiques possé-
daient au moins quelque notion des questions controversées, et
avaient la prétention d'instruire leurs pensionnaires, un certain
nombre de monastères n'étaient guère peuplés que de nonnes gros-
sières, de basse extraction, d'une ignorance extrême, qui regar-
daient les hérétiques comme des monstres. Accoutumées à recevoir
et à donner la discipline, et n'imaginant pas qu'on pût résister à un
argument de cette nature, ces fanatiques n'éprouvaient ni respect
ni pitié pour les grandes dames ou les demoiselles huguenotes, et
accablaient d'injures, de privations et de coups, celles qui refusaient
d'assister à la messe. «A la Salpétrière ainsi qu'à Saint-Lazare, dit
Mic.ielet -, la règle était le fouet. A Bicètre, le fouet jusqu'en 89
était donné aux malades». iVIalheur à la nonne encore sensible et
pitoyable qui se laissait attendrir par la patience et la douceur des
victimes; elle apprenait bientôt à ses dépens combien le cloître en-
durcit le cœur. Quant aux saintes femmes dont la résignation, la
piété communicative et la foi triompliante, devenaient un danger
pour les religieuses qui les entouraient, on se hâtait de les changer
de couvent, de les expédier dans une forteresse ou de les expulser
du royaume.
On a vu plus haut ce que l'intendant dragonneur Foucault
disait de l'aversion des huguenotes pour les couvents. Cette aversion
n'était que trop motivée ; les cruautés de La Rapine dans l'hôpital
' Outre ces communautcs d'hommes et Ces chiffres permettent de voir sans
les cinquante-et-une communautcs de étonnement le cardinal do Noailles men-
femmes sus-nientionnées, il en existait tionncr, dans son mandement de i/OJ,
environ quatre-vingts autres (quarante cent-quatre-vingt-douze c(;lises publiques
de cliaque sexe), dont plusieurs reçurent ou de communautcs.
sans doute aussi la même destination. '' Louis XV et Louis XVI, p. 322.
Prisons et Couvents. z']']
de Valence ne faisaient que dépasser la mesure des violences ordi-
naires. M""" Anne de ChaufFepié a raconté {Biillet. VI, 5-J^ comment
elle avait été traitée dans les prisons et les couvents qu'elle avait
traversés. La Reynie avouait ingénuement que IVP'''^ de Boisragon et
de Saint-Laurent avaient «été extrêmement maltraitées en pro-
vince », et la future M""^ de Maintenon, détenue chez les Ursulines
de Niort, écrivait à sa tante: «Vous n'imaginez l'enfer que m'est
cette maison soi-disant de Dieu, et les rudoiements, duretés et façons
cruelles de celles qu'on a faites gardiennes de mon corps et de mon
âme».
Les supérieures entendaient que les prisonnières payassent
leurs pensions, et assiégeaient le roi de demandes d'argent. Elles
ne se faisaient aucun scrupule d'accepter les biens des fugitifs. En
1688, M""^ de Combé installa dans la maison de l'un d'eux la com-
munauté du Bon-Pasteur; le 12 février 1689, le couvent de la
paroisse de Bonne-Nouvelle reçut un don de 2000 livres provenant
de la même source ; le 18 septembre de la même année, La Re3'nie
ordonnait de prendre sur ces biens de quoi payer à l'Union Chré-
tienne les pensions dues pour plusieurs femmes de la R. P. R. (O' 33).
Les secrétaires d'Etat eurent fréquemment à rabattre les exigences
des religieuses. Pontchar train écrivait le 11 mars 1697 à l'abbesse
de Gercy :
A l'égard de la pension de M"" de La Force, il faut que vous vous conten-
tiez de mille ou douze cents livres, en lui fournissant le bois et la lumière. .Sa
Majesté ne lui donne que cette pension pour toutes choses, et le peu qu'elle
doit avoir d'ailleurs lui doit servir à s'entretenir (Bullef., III, 78).
Et le 17 juin 1699, à M"^ de Nesmond, supérieure des Miramiones :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous avez pris la peine de m'écrire
concernant M"" de La Force. Sa Majesté a été surprise qu'après les six cents
livres qui ont été payées au trésor royal, et les huit cents livres que M. le duc
de La Force a données, outre une grosse pension que Sa Majesté pais, on
veuille encore demander deux mille livres sur les biens de la succession de
M. le duc de La Force. En bonne justice il ne faudrait plus rien donner (Ibid.,
p. 3o6J.
Le roi faisait pareillement écrire, le 27 avril 1 705, au lieutenant de
police D'Argenson :
Sa Majesté approuve le dessein de la demoiselle de Warnelle de se faire
religieuse; mais la pension de trois cents livres que demandent les religieuses
augustines de Saint-Magloire est trop forte. Il faut que vous les engagiez à se
contenter de moins, sinon il faudra choisir un autre couvent (O 252).
278 Révocation de l'Êdit de Nantes a Paris.
Nous voyons les dames de Saint-Chaumont commettre une
véritable supercherie envers Louis XIV, qui leur payait la pension
de M"'^ Charles Dicq et celle de sa fille. Huit ans après que la mère
était sortie de leur maison, ces religieuses touchaient encore la
somme entière. Un secrétaire d'Etat écrivait, le 27 juin 1706, à l'abbé
de Roquette, leur supérieur :
Les bonnes sœurs de l'Union, qui ne sont pas apparemment scrupuleuses...
pour tirer des ordonnances, ont jusques aujourd'hui reçu celle de 480 livres,
comme si la mère et la fille étaient encore dans leur maison , et sur l'éclair-
cissement que je leur ai fait demander, elles ont répondu qu'à la vérité la
mère n'y était plus depuis quelques années, mais que la fille était une jolie
fille qu'elles regardaient comme propre à admettre dans leur communauté.
C'est effectivement le seul but que tant cette communauté que les autres de
pareille espèce semblent avoir à présent, et la conversion et l'établissement
des filles qu'on leur donne est leur moindre objet. Et comme Sa Majesté n'est
pas de ce sentiment,... elle m'a ordonné de vous écrire que l'attention que vous
devez avoir pour empêcher ces sortes d'abus, n'est pas une des moindres charges
de la supériorité qui vous est commise, ni de la moindre importance, etc.
Pour être équitable, nous citerons un trait tout opposé, le seul
de ce genre que nous ayons rencontré : Dans un élan de zèle véri-
table, la supérieure des Ursulines de la rue Sainte-Avoye deman-
dait qu'on diminuât, si l'on voulait, la pension des deux demoiselles
Dersigny, mais qu'on les lui laissât encore six mois pour les rendre
bonnes catholiques.
Les billets suivants adressés par un secrétaire d'État à la supé-
rieure des mêmes Ursulines, signalent un autre abus sur lequel
Louis XIV avait toujours fermé les yeux :
9 septembre 1722.
Je vous envoie un ordre du roi qui vous permet de laisser sortir de votre
maison la demoiselle Régnier, qui y a été mise pour être instruite des vérités
de la reli,:?ion. Mais comme M. le premier président, qui demande cet ordre,
expose qu'elle veut se faire religieuse dans votre communauté, ce qu'elle ne
pourrait tant que celui qui l'y retient subsisterait, supposé que sa vocation
changeât, vous ne l'en laisseriez point user sans m'en donner avis, afin qu'on
pût savoir où cette fille, dont la famille est de la religion, veut se retirer.
18 septembre 1723.
Les parents catholiques de la demoiselle /Régnier, nouvelle convertie
élevée chez vous, Madame, par ordre du roi, ont représenté à Sa Majesté
qu'à leur insu et sans avoir voulu leur permettre de la voir, vous lui avez fait
prendre l'habit, et voulez en faire de même de sa profession, quoiqu'elle n'ait
que dix-huit ans, marquez-moi, s'il vous plaît, les raisons que vous avez d'en
Prisons et Couvents. 279
user de la sorte, afii> que le roi puisse donner des ordres en connaissance de
cause, et cependant Sa Majesté juge à propos qu'il soit sursis à la profession
de cette jeune fille, jusqu'à ce que vous les ayez reçus (O 256).
La cupidité et la passion de recruter des novices n'étaient pas
les seuls défauts des couvents, devenus beaucoup trop nombreux
au gré du roi. Les scandales y étaient si fréquents que Sa Majesté
donnait aux Carmélites la qualification d'entremetteuses, et finit
par reconnaître qu'un tel milieu n'était nullement propre à l'œuvre
des conversions. Aussi Châteauneuf écrivait-il à Pontchartrain le
8 avril lôgS: Le roi ne veut plus que les nouvelles converties
soient dans des couvents ; il faut les mettre toutes dans des com-
munautés de Nouvelles-Catholiques (Fr. 7046 f° 3o). — Cet ordre
n'était point d'une exécution facile ; malgré le rapide développe-
ment de l'institution des Nouvelles-Catholiques, ses maisons ne
pouvaient contenir toutes les protestantes dont le clergé avait à se
plaindre. Un grand nombre resta dans les couvents.
On devine le genre d'éducation que pouvaient donner ces
établissements. Deux systèmes étaient en présence. Dans l'éduca-
tion protestante, entièrement biblique, mais un peu raide et étroite
(proscription absolue des jeux de cartes, des danses, des spectacles),
tous les préceptes et les exemples aboutissaient à la plus scrupuleuse
moralité. Sans chercher une perfection imaginaire et malsaine en
dehors des lois de la nature, la piété calviniste trempait fortement
les caractères, en insistant sur les devoirs respectifs des membres
de la famille. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y eût pas de pro-
testants de moeurs un peu légères, des Tallemant, des Turenne,
des M""" de La Sablière; mais ils étaient relativement peu nom-
breux et classés parmi les indifférents. La masse protestante était
plus morale, plus laborieuse, plus éclairée que la masse catholique.
Préservés du dérèglement par le mariage et plus instruits que les
prêtres, les pasteurs étaient aussi plus respectés et écoutés; cette
supériorité irritait le clergé catholique et l'incitait à se dire persé-
cuté par l'hérésie *. Tandis que la piété protestante se confond,
pour ainsi dire, avec l'austérité des mœurs et le sentiment des
droits individuels de la conscience, conquis à force de larmes et de
sang, le divorce de la morale et de la piété catholique n'était nulle
part plus évident qu'à la cour persécutrice de Louis XIV.
Nous n'avons garde de prétendre qu'il n'y eût pas de moralité
véritable chez les Jansénistes, chez Bossuet, chez Fénelon, et de
' Michelet, Louis XtV et la Révoc-, p. 283.
aSo Révocation de PEdit de Nantes à Paris.
les rabaisser au niveau de l'archevêque de Paris Harlay; mais la
cour, le peuple et une grande partie du clergé, se contentaient d'une
religion superficielle et presque machinale (observances, cérémonies)
qui n'atteignait pas le fond de l'individu, c'est-à-dire la conscience.
A cette dévotion aisée s'ajoutaient, dans la plupart des cou-
vents, les mystiques élans de la dévotion à la Vierge et le culte
matérialiste et repoussant du sacré-cœur, alors dans sa nouveauté.
Ces erreurs de l'imagination monastique ne pouvaient remplacer
la bienfaisante influence du sermon sur la montagne, et des para-
boles de Jésus lues et méditées chaque soir dans le culte de famille.
L'éducation catholique, extérieure à l'âme, ne la fortifiait pas suffi-
samment contre les tentations, même quand elle était donnée au
foyer domestique.
Les enfants enfermés dans les couvents n'avaient plus en
réalité ni père ni mère; on les avait faits orphelins en les arra-
chant à leur famille, quelques-uns dès l'âge de deux ans. Au lieu d'une
mère toujours prête à épancher ses trésors d'infinie tendresse, de par-
don et de relèvement, les pauvres petites huguenotes ne trouvaient
que de vieilles filles acariâtres, formalistes et menteuses, qui n'avaient
point connu la maternité (sans parler de celles qui n'étaient
entrées dans le cloitre que pour expier les désordres d'une jeunesse
abusée), ne savaient que gronder, menacer et s'emporter contre
celles qui repoussaient leur culte idolàtrique. En faisant violence à
ces jeunes âmes, en brisant en elles le ressort intime, on risquait de
les livrer sans défense à l'entraînement des passions. UHistoire
d'un Augustin décrite par hd-mcme, curieux document découvert et
publié par M. Louis Lacour ', prouve que ce danger ne fut pas tou-
jours évité. On y voit deux jeunes converties qui s'étaient liées au
couvent des Nouvelles-Catholiques de Paris, se laisser débaucher
par des moines, les suivre dans leur cloitre, accepter des rendez-
vous dans Notre-Dame, et solliciter du consistoire de Charenton
l'argent nécessaire pour aller, disaient-elles, abjurer le catholicisme
en Angleterre. D'ailleurs si Louis XIV ne comprit pas que c'était
un crime que d'ôter les enfants à leurs mère.s, il vit clairement que
les religieuses donnaient une mauvaise éducation et les en blâma
maintes fois, témoin la lettre suivante qu'il faisait adresser, le 3i mars
1706, au supérieur des dames de Saint-Chaumont:
A l'égard de la nommée Le Blanc, que vous appelez Mademoiselle, elle
est fille d'un pauvre orfèvre de Paris, qui ne tient point boutique; voulez-vous,
» BuUet., VIII, 245.
Prisons et Couvents. 281
par la raison qu'elle est fille d'un protestant, que le roi soit obligé de lui payer
pension toute sa vie, au lieu que, si elle était fille d'ancien catholique, elle
serait mise en métier ou en service, ou dans les maisons de pitié ou autres de
cette sorte, où l'on reçoit les enfants de Paris qui sont pauvres? Contentez-
vous de ce que le roi, à cause de la religion des père et mère, a bien voulu la
faire nourrir et entretenir et instruire pendant cinq ou six ans, et voyez à lui
faire prendre un parti convenable à son état dans le courant de cette année,
parce qu'il ne sera plus rien donné pour elle au-delà. Il y a nombre de filles de
naissance envers lesquelles un tel secours serait mieux employé; mais je dois
toujours vous répéter que le défaut des Filles de l'Union Chrétienne, est d'élever
dans une grande oisiveté toutes celles qu'on leur donne, et de les ériger en
demoiselles, de quelque naissance qu'elles soient, sans se mettre en peine de
ce qu'elles deviendront à l'avenir; je suis persuadé que vous avez trop bon
esprit pour ne pas connaître cet abus et y remédier.
Indépendamment des 5 pasteurs bannis, de 82 « opiniâtres »,
dont 20 anciens, exilés, nous connaissons igg personnes emprison-
nées à Paris en i685: 12 pasteurs en appel de jugements iniques,
8 députés de plusieurs provinces venus pour se plaindre des dra-
gonnades, 66 pour tentative de passer à l'étranger, 24 comme
complices de l'émigration, et le reste, c'est-à-dire 89 pour refus
d'abjuration. Total 286 attentats contre les personnes, et ce n'était
qu'un début. Le chiffre fut bien plus élevé l'année suivante, il
atteignit 722: 12 exils et 710 incarcérations dans des monastères et
les prisons: 464 pour refus d'abjuration, 178 pour tentative de fuite,
59 pour complicité dans les évasions, i pour vente de livres hugue-
nots, I sous prétexte de dettes, 12 pour crime d'assemblée. Si l'on y
joint les 189 arrestations de 1687 *, les 68 de 1688, et celles de
9 personnes qui avaient certainement été enfermées à Paris avant
leur expulsion du royaume, on obtient un total de 11 74 exilés ou
emprisonnés avant que les protestants fussent censés avoir tous
abjuré. Dans le nombre il y avait certainement quelques catholiques,
arrêtés comme guides ou complices d'évasion. Plusieurs des forçats
pour la foi enfermés à la Tournelle, n'appartenaient pas non plus
au troupeau de Charenton, d'ailleurs sensiblement diminué par
l'émigration.
' Il faudrait ajouter à ce nombre i3 du i3 janvier i6S6 où le commissaire
femmes envoyées à Paris par l'intendant Labbé signalait u l'opiniâtreté insurmon-
Foucault, 8 jeunes gens arrêtés avec la table de la femme de Lasserre, marchand
veuve Lemaistre, 6 personnes, au moins, de vins, et de celles de Rattier, chande-
arrêtées avec le guide Serguières, etc.; lier, et de Duvivier, ouvrier en soie, La
mais nous n'en possédons pas les noms, Reynie a écrit: «Prendre une ou deux
et, sauf de très rares exceptions, nous de ces femmes et les mettre à l'Hôpital-
n'avons point enregistré d'anonymes dans Général». Mais laquelle ou lesquelles.'
les listes qu'on trouvera plus loin. Voici Dans le doute nous nous sommes abstenu,
un autre exemple. En marge d'un rapport
282 Révocation de l'Edù de Nantes à Paris.
Beaucoup n'abjurèrent que dans la ferme résolution de passer
à l'étranger dès qu'ils auraient recouvré la liberté, entre autres,
Amian, chirurgien du roi, l'ancien Aufrère, le comte de Belcastel,
Dorothée Bertheau, M""^ Bertrand, femme d'un peintre du roi. De
Boisragon, De Boncourt,*Marie Bonnelle, Anne Bordier, Jean-Louis
Bosc, la marquise de Briquemault, M""^ Caron, M""^ Du Ry et ses
cinq filles, M. et M"'= de Jandun, La Combe, une demoiselle de La
Force, les trois sœurs La Planche, Malnoé et son fils, Meusnier,
M"'= Monginot, M'"^ Muisson, Susanne Mutel, M"^ de Peray, Ram-
bouillet de La Sablière, M"'= de Riant de Villerets et les Tavernier.
D'autres ne réussirent qu'à la seconde tentative, comme David
Renouard, le major La Berlière, La Melonnière, M'°'= Vaillant,
Samuel-Louis Crommelin, M"^ Du Garnier, Marie-Anne Bourdon,
Charlotte-Marie Catillon, son frère Pierre et la femme de celui-ci.
Plusieurs, comme M™^ de Larroque et ses filles, furent arrêtées
deux fois sur les chemins conduisant à la frontière. Un bon nombre
ne capitulèrent qu'après des années d'horribles souffrances: Daniel
Bernard, arrêté en 1686, n'abjura que le 3i août 1689; M™^ Viriot
etM"^ Soustelle ne faiblirent qu'au bout de quatre années; trois
enfants Bernard restèrent enfermés huit ans et demi; l'emprisonne-
ment de Sara Giles dura douze ans ; celui de M""^ de Norrois, treize
ans; Elisabeth de Monceau fut détenue depuis l'âge de deux ans
jusqu'à sa vingtième année dans un couvent de Montargis; De
Gagemont, arrêté en 1686, ne parut converti et d'une manière
encore douteuse qu'en 1704: il avait soixante-sept ans et en avait
passé vingt sous les verrous. M""= Cochard subit treize années de
forteresse. Six femmes furent, en désespoir de cause, mises à
l'Hôpital-Général: M"'^ Caire, M"" Cardel, la nommée Chàlons,
Claude Cheron, la nommée Démarque et Anne Mijon, sans parler
d'une jeune fille qu'on enleva de chez la veuve Poisson, en vertu
d'un ordre du 28 avril i685 (O' 29). Sept firent une abjuration
sérieuse: deux demoiselles de La Force, qui devinrent religieuses;
M"* Prévost, qui, en 1689, voulait être bénédictine; trois demoiselles
de Roye de La Rochefoucauld, enfermées toutes jeunes et dont l'une
épousa Pontchartrain; M"'= Claire des Champs de Marsilly, mariée
au marquis de Villette en lôgS.
Un grand nombre de ceux qui avaient abjuré furent bientôt
incarcérés de nouveau: Jeanne Brochon, Vion, Chaligny, André
Crommelin, Des Minières, etc. Des Loires n'échappa à un second
emprisonnement que par la faute de la police, qui ne put le trou-
ver. Les frères Touchimbert étaient encore suspects en 1700, bien
Prisons et Couvents. 283
que l'un d'eux eût trois filles à Saint-Cyr. Le nommé Brunier,
transféré à l'Hôpital-Général en 1700, était probablement Charles,
déjà emprisonné quinze années auparavant. Retournée à la Bastille,
M"'^ Amonnet s'y montra si repentante de sa chute et si ferme dans
sa foi, qu'il fallut faire pour elle une exception et l'expulser du
royaume. D'autres, comme Desvallons, qui avait supporté sans
broncher cinq années de Bastille, ne succombèrent qu'après avoir
été envoyés dans des châteaux forts, dont le régime était absolu-
ment inhumain, ainsi que l'atteste la lettre adressée à M. de La
Bavière, le 27 novembre lôgS, par un secrétaire d'Etat :
Je reçois souvent des plaintes de la dureté que vous avez pour les prison-
niers qui sont au château de Loches à cause de la religion, et de la mauvaise
nourriture que vous leur donnez; il y en a entre autres qui disent qu'ils sont
dans des lieux souterrains très humides, dont ils ne sortent point pour prendre
l'air; ce n'est pas l'intention du roi qu'ils soient ainsi traités, et pourvu que
vous preniez vos précautions pour leur sûreté, vous devez, autant que vous
le pouvez, adoucir leur prison en leur faisant prendre l'air à certaines heures
de la journée (O ^ 87).
Repris en 1696 et mis au château de Pont-de-l'Arche, Desvallons
fut classé parmi les inconvertissables qu'on allait chasser de France;
mais on le raya parce qu'il avait fait abjuration dans sa première
captivité.
Comme il s'était trouvé, en i685 et en 1686, des laïques assez
dévoués pour visiter leurs frères et les prémunir contre l'abjuration,
l'avocat Constans, Bernard Dorain, Jacques de Monteil, Rozel de
Beaumont, qui «faisait, dit la police, plus d'effet qu'un ministre», il
s'en trouva également plus tard qui travaillèrent au relèvement
des lapsi, entre autres, Du Condut, sieur du Clusel, Vivans, comte
de Panjas, et Saint-Amand, lequel figure parmi les prisonniers de
la seconde période, ainsi que les prédicants Hudel et La Gaillar-
derie. Mis à la Bastille en 1690, Hudel passa un quart de siècle dans
divers châteaux forts, et recommença ses prédications dès qu'on
l'eut relâché. La Gaillarderie, arrêté en 1691, resta vingt ans, soit
à la Bastille, soit *au château de Nantes, soit à celui de Saumur.
Moins héroïque, le proposant Mercat plia au bout de dix années de
séjour à la Bastille. Enfermée aussi dans le donjon, à l'âge de
soixante-dix-neuf ans, Louise Mercier, qui apprenait aux enfants à
lire dans le catéchisme, abjura au bout de trois ans (i7o3) entre les
mains du prêtre Gilbert qui, au lieu de la faire relâcher suivant sa
promesse, la fit envoyer à l'Hôpital-Général, où elle mourut
en 1707.
284 Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
Jusqu'à la fin de 1688, on n'avait emprisonné, sauf les fugitifs
et leurs complices, que pour contraindre à l'abjuration. A dater de
ce moment l'abjuration est achevée ; on a expulsé de France tous
ceux qui ont persévéré sans faiblesse. Cependant les emprisonnements
continuent, d'abord en moins grand nombre, il est vrai, puis avec
une recrudescence très marquée dans les dernières années du siècle:
nous en trouvons 80 en 1689, 87 en 1690, 12 en 1691, 35 en 1692,
18 en 1698, 19 en 1694, 40 en 1695, i en 1696, 24 en 1697, 45 en
1698, 104 en 1699, 69 en 1700, soit 484, qui, joints aux 1174, forment
un total de i658 arrestations de i685 à 1700, chiffre évidemment
fort inférieur à la réalité'. Les motifs d'emprisonnement diffèrent
généralement de ceux de la période précédente, et rien ne démontre
mieux qu'on n'avait obtenu qu'une vaine satisfaction d'amour-
propre, en faisant une «France toute catholique». En effet, ces
motifs sont les suivants : fuite à l'étranger, assistance au culte des
ambassades, aux assemblées présidées par des prédicants, puis par
des pasteurs rentrés au péril de leur vie, et par des pasteurs
apostats qui se relèvent, mariages célébrés par des pasteurs, par
des prêtres à qui les futurs conjoints présentent de fausses attesta-
tions de catholicisme, transmission d'aumônes aux forçats, envoi
d'enfants à l'étranger, conversion d'enfants ramenés à la foi pater-
nelle, correspondance avec les fugitifs, exhortations adressées aux
mourants, non fréquentation des églises, refus de participer aux
sacrements, et ce qui est plus digne encore d'attention, conversion
à la religion proscrite. Cet emprisonnement sans but, sauf les cas
où il s'agissait de contraindre à la messe, à la confession et à la
communion, n'était plus qu'une punition, on peut dire une ven-
geance, presque toujours atroce. Ainsi, arrêté et mis à Vincennes
en i685, puis à la Bastille en 1690, Jean Cardel, de Tours, y meurt
en 1715, c'est-à-dire au bout de trente ans d'incarcération. La
nommée Fouquet, enfermée durant cinq années chez les Filles du
Saint-Sacrement, y serait restée plus longtemps, si les religieuses
n'avaient pas demandé qu'on la leur ôtât. M""= Prou demeure six
ans au château de Ham, d'où elle réussit à s'évader; M™= Cochard
y est encore au bout de treize ans. Charles Dicq reste cinq ans à la
' Sainte-Beuve s'indignait (Nouveaux fluence triomphante des Tartufes sur la
lundis, X, 353) de la captivité du jansé- conscience de Louis XlVn. Qu'eût-ce
niste Vuillart, qui demeura douze ans à été, si, au lieu d'un emprisonnement
la liastille et n'en sortit qu'en lyiS, après illégitime, il en eût vu des milliers;' Mais
la mort du roi, pour mourir lui-même pourquoi parler à cette occasion des Ta r-
prcsque aussitôt aprùs. 11 y voyait «un tufesf Les persécuteurs, Bossuet,Fénelon,
des crimes moraux qui signalèrent l'in- étaient sincères dans leur fanatisme.
PrtsoHs et Couvents. 285
Bastille; Dardignave, six ans; Pierre Dicq, Guy, Pardieu, sept
ans; Farin de Garlie, dix ans; Verlhac, onze ans. Un prosélyte,
gentilhomme et ancien prêtre, Imbert, s'y consume de 1692 à
1698; après quoi on l'envoie à Saint-Lazare, où on le garde,
bien qu'il se soit refait catholique; enfin en 1720 on l'expédie
dans un château fort. Avant d'être envoyé dans la forteresse des
iles Sainte-Marguerite, Breton, agent de l'électeur de Brandebourg,
avait passé sept années dans le donjon de la rue Saint- Antoine.
Vivans, qui y avait déjà fait un séjour antérieur, y retourne et
n'en sort également qu'au bout de sept ans.
Parmi les autres glorieux récidivistes, il faut citer Chaligny,
De Thevalles, autre gentilhomme poitevin, M"^ de Liambrune,
M'"^ de Blessé-Bataillère, M"'= de la Pénissière^ M"^ Guillaume
Flamand et ses trois filles. Dumesnil, libraire de Rouen, sorti de la
Bastille en 1695 et expulsé du royaume, y revint; l'ordre de
l'arrêter de nouveau fut donné le douze mars 1698. Relâché en
1692, Moreau fut repris avec Chartier en 1701, pour évasions.
Arrêté en 1689, Grimaudet passe quatre années à la Bastille et en
divers châteaux; repris en 1699, il n'est relâché qu'en 1700. Des
Minières, arrêté pour la troisième fois, en 1690, est envoyé au
château de Loches en 1692, et en 1694 à l'abbaye de Lareau, où il
dut mourir quelques années plus tard. Mallet, repris aussi pour la
troisième fois, en 1690, ne sort qu'en 1693; il est resaisi pour la
quatrième fois en 1698, et sa femme n'est relâchée qu'en 1705.
Trois fois arrêtée, M'"'^ de Rieux est finalement envoyée à l'Hôpital-
Général, où elle rejoint la nommée Lagrange et la vénérable
Louise Mercier. Après avoir passé neuf années à la Bastille, Jean
Duclos se fait guide, est arrêté de nouveau en 1702, et abjure
vainement, en 1707, à Bicêtre, où on le trouve encore en 1714 avec
cette mention: «L'y laisser».
Ce tragique nom de Bicètre évoque le souvenir de la plus
terrible des infortunes que puissent causer l'abandon, l'horreur des
cachots, les mauvais traitements, en un mot l'excès des souffrances
et le désespoir. Sur plus de seize cents détenus, exposés aux fureurs
des missionnaires, des religieuses et des geôliers exaspérés par
leur résistance, nous ne connaissons que trente-deux malheureux
frappés d'alinéation '. Il y en eut certainement davantage, témoin le
règlement sus-mentionné, qui prévoit les cas de maladie mentale
1 Nous ignorons si la nommée Montai- le 20 octobre 1691, avait perdu l'esprit en
lier, qu'il fallut mettre aux Petites-Maisons prison ou dans les couvents (Fr. 17+24).
286 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
comme chose toute naturelle et fort ordinaire. Nous n'en avons
rencontré ni au For-l'Évèque, ni aux deux Chàtelets, ni à la Con-
ciergerie, ni dans les châteaux de Ham, Nantes, Loches etc. Le
couvent des Nouvelles-Catholiques ne nous a fourni que quatre cas
(,1a fille d'un marchand de Pans, M'"" de La Fresnaye, M"*= Le Coq
des Forges et M"*^ de Brusse) ; Port-Royal, un (la demoiselle
Clinchantj; Saint-Éloi, un (la nommée Dussaussoy '}; Bicètre, un
(Duclos) ; la Tournelle, un (Druet, qui fut gracié) ; les galères, un
(Cosson de Chayssac, prêtre converti) ; une prison inconnue, un
(Malo); le caàteau de Saumur, un (IVl"'-' de Chaiandos) ; l'île Sainte-
Marguerite, quatre (,les pasteurs du Désert, Cardel, De Salve,
Malzac, Giraud ou Givryj ; la Salpétnère, deux : M°"= Bourgeois,
dite Gaujard, qu'on y garda jusqu'à sa mort à cause de ses accès
d'imbécilhté ; Judith Mesliii, dont les folies étaient «plus rares et
moins dangereuses» en 1704, et qui s'approchait des sacrements
avec plus de règle et de circonspection (Ravaisson, X, 363) ; la
Bastille, dont l'histoire est mieux connue, fournit le reste, c'est-à-
dire treize ^ : le capitaine Désimberts, revenu de l'étranger et
«insensé»; Pinet, «espèce de fol», qu'on transféra au château
d'Angoulême; M'"'^ de La Contaudière, arrêtée avec IVlalzac en
1692 et encore enfermée en 1700, bien qu'elle eût «l'esprit affaibli»;
Cottereau, dont les vertiges « approchaient fort de la fohe » ; iVI. de
Briquemault, « qui ne parlait que des visions de l'Apocalypse » ;
Jean Cardel, mort entièrement fou dans un cachot fangeux;
Charas, qui, après s'être frappé au cœur de deux coups de couteau,
essaya de s'ouvrir les veines en 1699, et ne recouvra Jamais sa
lucidité, circonstance qui permit de lui extorquer, en 1703, une
abjuration qui ne lui ouvrit pas les portes de la prison; M"" D'An-
' On lit dans les Registres du Secié- était sinon absolument aliène, au moins
tariat, à la date du 7 mars iGSS: « Lorsque tombé en enfance.
l'oHicier qui est chargé de conduire plu- '' Sans parler de M. Le Noir, théologal
sieurs religionnaires hors du royaume, de Séez, du curé de Livry et de bien
a été aux prisons de Saint-b.loi pour d'autres qui ne rentrent pas dans notre
prendre la nommée Dussaussoy, que vous cadre. La multitude des cas d'aliénation
m'aviez mandé avoir l'esprit taible, il l'a mentale ne saurait ttre passée sous si-
trouvée entiérenient ioUe, sur quoi le roi lence dans une histoire de la Bastille,
a donné ordre qu'elle soit reçue aux dont le régime fut à la fois humain pour
Petites-Maisons, supposé qu'elle ait l'esprit la catégorie des gens de haut parage ou
assez aliéné pour cela, ou bien à l'Hopi- bien recommandés, et inhumain pour
tal-Général. L'horloger Malo, porté aussi d'autres catégories, parmi lesquelles se
sur la liste d'expulsion, fut mis à l'in- trouvaient beaucoup de huguenots et de
lirmerie des Petites-Maisons, sous pré- jansénistes, qu'on savait être détestés
texte qu'il était sourd et âgé de quatre- du roi.
vingts ans. Il y a tout lieu de croire qu'il
Prisons et Couvents. 287
glebernes, qui, bien qu'aliénée, ne put être domptée à la Bastille,
et qu'on envoya, en 1689, au château d'Angoulèrae ; Braconneau,
qui se frappa aussi d'un coup de couteau, s'enfonça un clou dans
la tête et, plus heureux que Charas, mourut de ses blessures ;
Gemuit et Lafuitte, à l'égard desquels le despotisme fit preuve de
la plus inconcevable ténacité; Bonneau, transféré à la Charité de
Charenton, où il mourut en 1706, après avoir «fait paraître dans
les derniers jours de sa vie assez de raison pour mériter les sacre-
ments de l'Église » ; Armet de La IVIotte, oublié quarante ans à la
Bastille, et transféré à Charenton à l'âge de quatre-vingt-dix ans,
quand il eut perdu la raison; il ne mourut qu'au bout d'une capti-
vité qui avait duré cinquante-quatre ans, cinq mois et dix jours, et
enfin le prêtre Sorel, qui, enfermé dans le donjon en 1702, pour
mariages contraires aux ordonnances, y perdit bientôt l'esprit
(voir chap. XXVI).
Genuit, serrurier de la paroisse Saint-André-des-Arts, âgé
d'environ trente-quatre ans, fut mis à la Bastille par ordre du
8 septembre 1700. Le crime de ce nouveau converti était de s'être
«perverti en Hollande, et de se déclarer contre la religion [catho-
lique] avec des expressions sacrilèges ».
Le 22 octobre, le tailleur parisien Lafuitte, « accusé d'être pro-
testant et de tenir des assemblées chez lui dans la place Dauphine»,
était écroué dans la même prison par ordre du 20. — L'esprit des
deux prisonniers s'exalta par la souffrance, et il semble qu'ils furent
en proie aux crises nerveuses qui, grâce à la guerre des Camisards,
allaient devenir habituelles dans les assemblées du Désert. On les
crut fous, et ils furent transférés à Bicètre le 3 septembre 1708, en
vertu d'un ordre du 3i août, par lequel Pontchartrain recommandait
de les enfermer soigneusement afin qu'ils ne pussent s'évader, et
où il disait de Lafuitte qu'il « faisait le prophète et l'illuminé et qu'il
empêchait plusieui-s familles de nouveaux catholiques de faire leur
devoir». Voici, année par année, le rapport que leur consacrait le
lieutenant de poUce D'Argenson :
18 novembre 1704.. R. Genuit et Lafuitte. Ils sont venus de la Bastille oii
ils avaient été conduits pour leurs visions qui sont de la même espèce que
celles des illuminés et des fanatiques; ils en paraissent même plus remplis et
plus entêtés que jamais, ainsi je n'ose encore vous proposer leur sortie.
En 1705. La folie de Genuit parait encore augmentée, la seule vue d'un
ecclésiastique le met en fureur; il parle de temps en temps d'un ton de pro-
phète, mais ce qu'il dit n'a ni suite ni arrangement. Il aft'ecta de ne pas recon-
naître sa femme lorsqu'elle le vint visiter il y a quelques mois, disant qu'il
288 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
était au Très-Haut et qu'il n'avait aucuns parents. — Son camarade est beau-
coup plus tranquille, mais il n'est guère plus raisonnable.
En 1705. Leur situation est toujours la même, et par conséquent leur
détention plus nécessaire que jamais.
En 1707. Lafuitte est mort depuis l'état arrêté; il a déclaré en mourant
huguenot qu'il était ravi de donner sa vie pour la vérité, et l'on craint avec
beaucoup d'apparence que Genuit ne meure dans les mêmes dispositions,
puisque son indocilité augmente de jour en jour et va jusqu'à l'insolence.
En 1708. Il est attaqué du scorbut et en quelque danger.
En 1709. Il est guéri et n'en est que plus furieux dans ses mouvements et
impie dans ses discours.
En 1710. On a été obligé de le mettre parmi les insensés, où il est à propos
qu'il reste.
En 1712. J'apprends qu'il y est toujours, que son fanatisme est plus opi-
niâtre et plus outré que jamais, qu'ainsi on ne pourrait le rendre à sa propre
conduite sans les plus graves inconvénients; c'est un fanatique et un blasphé-
mateur contre la religion [catholique], quoiqu'il soit né catholique.
En 1715. Ses fureurs et sa folie sont même devenues continuelles, ainsi
l'on ne peut penser à sa sortie.
Il y avait si peu d'inconvénient à relâcher le malheureux, dont
l'exaspération était due à la captivité et aux mauvais traitements,
que sorti de Bicêtre à la fin de I7i5, à l'occasion du joyeux avène-
ment du nouveau roi à la couronne, il fut six ans sans laire parler
de lui. Mais la défense de fréquenter le culte des ambassades ayant
été renouvelée le 22 janvier 1721, Genuit n'en tint compte. 11 fut
arrêté le dimanche 2 novembre, sortant du prêche de l'ambassadeur
de Hollande, et conduit aux prisons de Saint-Éloi. M. de Machault,
successeur de D'Argenson et continuateur de ses iniques traditions,
s'empressa d'écrire que le prisonnier « ne pourrait faire qu'un très
mauvais usage de sa liberté », qu'étant toujours entêté des mêmes
erreurs et des mêmes visions, «il y aurait justice et charité (!) de le
faire ramener à l'Hôpital, où l'on pourrait tenter les derniers moyens
pour le ramener à la religion catholique /> {Arcli. Bast. X, 252, 266,
268, 269J. Ainsi^ ce que quinze années de prison n'avaient pu faire,
l'homme de la police voulait le tenter de nouveau par le même
moyen.
Parmi les prisonniers de la Bastille qui persévérèrent jusqu'à
la fin et ne furent délivrés que par la mort, il faut citer, outre
Cardel et Braconneau, Pierre Baril, la veuve Cailloué, le ministre
Mestrezat et De Villiers, frère de Vrigny et de Verdelle. Ajoutons
Desmahis, qui mourut dans la prison de l'Abbaye.
On a vu qu'en janvier 1686, le roi considérait la prison et l'exil
comme d'infaillibles moyens de conversion; les nombreuses abju-
Prisons it Couvents. 289
rations qui eurent lieu dans le courant de l'année, après une résis-
tance plus ou moins prolongée, semblèrent donner raison à cette
t3Tannique prétention. IVIais en 1687, il devint évident que tous les
huguenots ne suivraient pas le torrent. Louis XIV se heurtait
contre une puissance supérieure à la sienne; il eut l'extrême humi-
liation de se voir braver, lui, ses dragons, ses bastilles et ses lettres
de cachet, par une multitude de consciences que rien ne put faire
flécliir. «Ne pouvant souffrir que des gens si opiniâtres dans leur
mauvaise religion, demeurassent plus longtemps dans son ro3^aurae »
(O' 32), il dut aviser au moyen de se débarrasser de ceux qu'il
n'avait su ni convaincre ni vaincre. Le 6 février 1688, Seignelay
écrivait à La Reynie :
Je vous prie de prendre la peine de m'envoyer, le plus tôt qu'il se pourra,
un mémoire exact de tous les religionnaires qui sont à Paris dans des cou-
vents, dans les prisons ou ailleurs, qui n'ont pas encore fait leur réunion, afin
que j'en puisse rendre compte au roi, qui désire en être informé (O ' 82).
Le même jour, Seignelay adressait des lettres analogues à l'inten-
dant de la généralité de Paris, à De Creil, intendant de la généralité
d'Orléans, à Bossuet, père de l'évêque de Meaux, intendant de la
généralité de Soissons. Tous leurs collègues reçurent peu après
la même invitation. Enfin, le 17 mars, Seignelay adressait à De
Ménars le billet suivant :
Je dois ajouter à la lettre que je vous ai ci-devant écrite au sujet des reli-
gionnaires opiniâtres, que l'intention du roi est que si, parmi les femmes que
vous devez faire sortir du royaume, il y en a quelques-unes dont les maris
aient fait leur réunion et qu'ils soient encore vivants, elles soient retenues
jusqu'à nouvel ordre dans les lieux où elles ont été enfermées. Il n'en est pas
de même à l'égard des hommes dont les femmes auraient fait abjuration, Sa
Majesté voulant qu'ils soient bannis du royaume '.
En conséquence, plusieurs milliers d'inconvertissables furent con-
duits, à la fin de mars, sur les frontières et bannis à perpétuité. Il
va sans dire que leurs biens étaient confisqués. Ces nobles âmes
prêtes à tous les sacrifices pour obéir à leur foi, étaient l'élite de
la France, à jamais appauvrie et découronnée par cet arrachement.
On écrivait de Paris à la Gazette de Harlem, le 3o mars 1688 :
«La Bastille ne contient plus de Réformés. On laisse partir ceux
qui n'ont pas voulu abjurer, parce que leur entretien coûte trop
cher au roi».
' Depping, Correspond, adm., IV, 379.
n 19
290
Révocation de TÉdit de Nantes à Paris.
Quatre-vingt-dix-sept de ces héroïques proscrits avaient été
emprisonnés à Paris; il y faut joindre douze de leurs compagnons
de captivité qui, selon toute probabilité, furent aussi chassés en
1688. Le 10 avril, Seignelay écrivait encore à La Reynie :
A présent que tous les religionnaires qui avaient demeuré dans l'opi-
niâtreté ont été contraints de sortir du royaume, le roi m'a ordonné d'examiner
de nouveau ce qu'il en peut être resté dans Paris, soit pour n'avoir pu être
conduits, soit à l'égard des femmes parce que leurs maris ont fait leur réunion;
je vous prie d'en faire un mémoire exact et de me l'envoyer (O 1 32).
L'expulsion continua donc sur une moindre échelle dans les années
suivantes, et atteignit à la fin de 1699 le chiffre de 189 personnes,
c'est-à-dire le onzième du nombre des incarcérés. En voici la liste
qui forme l'une des plus glorieuses pages de notre livre d'or.
Amonnet,
Beauchamp,
Bcringhen (De),
Des Marchais,
Gervaise,
Girard,
La Bastide,
Masciari,
Massanes (De),
Papillon,
Alba (M°" d').
Amonnet (M"').
Arthuis (M">« d').
Aulnay (comte d').
Bander (Joseph).
Beaurain (Antoine)'.
Beck (De).
Beck (M"" de).
Bellory.
Bennes (Jeanne de).
Béringhen (M""" de).
Béringhen (Françoise de).
Béringhen (Théodore de).
Boncœur (De).
Bourbon-Malauze (M"" de).
Brunier (M'"°).
Cagny (De).
Cahanel (De).
Certon, servante.
Charles (veuve).
Chaussé (M"»»).
Closroger (la nommée).
çj expulsés en 16S8
Dangeau (Charlotte de).
Dangeau (Hélène de),
Delorme (M"»).
Démarque (la nommée).
Du Breuil 2.
DuPlessis-Rambouillet(M""').
Falaiseau (Adam).
Falaiseau (M^e).
Falaiseau (Elisabeth).
Flandrine (la nommée).
Foucher.
Fougiéres (Jeanne de).
Fradin, servante.
Gardouleau (la nommée).
Gasse (Jacques).
Gousset (la nommée).
Guidon (Marthe).
Hatton (veuve).
Jacquinot (M""^).
Janots (Anne).
Jaucourt de Bussière (M"').
La Guipière ^dame de).
Lalo (De).
Langey (marquis de).
Le Coq de Germain,
Le Coq (M""!}.
Lejeune.
Lejeune (M""»).
Lejuge.
Lemaistre (Françoise).
Lemaistre (veuve).
Levesque de Kouroulte.
Louvigny (Nicolas de),
Lucas (Susanne).
Maillard de Pleincbamp
(Charles).
Marmier (Hilaire).
Maulard (Madelaine).
Meusnier (Lsther).
Michon (LIisabeth).
Monginot.
Monteil ^De).
Morisset (Susanne).
Orignac (M"« d').
Pasquin (la nommée).
Ravenel (la nommée).
Rozel de Beaumont.
Saint-Jean de Védas.
Saint-Martin (De) et sa
femme.
Saint-Martin (Jacques de).
Sainte-Hermine (De).
Salomon (Madelaine).
Tallemant (François).
Tallemant des Réaux (M"^),
Thors (marquis de), sa
femme et leur hlle.
Villarnoul (Me de) et quatre
de ses lilles.
Vincent (Marie).
Virazel (De).
Vrigny (De).
• Envoyé en Amérique,
» Ibid.
Prisons et Couvents.
291
12 expulsés, la tiiêiiu année, selon ioiitc probabililé
Bellory (M-"").
Langey (M"= de).
Le Verroux.
Marchand (Pierre).
Marchand (Gérard).
Monyer (3 sœurs).
Morisset (Alexandre).
Pitan (veuve).
Saint-Seurin (M""> de).
Verdelle (De).
Dompierre (M"« de).
Hilfeld.
/ en i6Sp^
La Fresnaye (M""^ de). | Martine (la nommée)
Le Blanc deBeaulieu(veuve). |
/ en z6ço
La Tour (Mm«).
6 en i6çT
Bernard (Jeanne), senante. 1 Dolon (2 demoiselles de).
Bordier, servante. | Huvé, servante.
La Moussaye (M°" de).
j en i6ç2
Bouay, femme. I Lieven. | Mel.
2 en lôçj
Amonnet (Marthe). | Guillart (Anne).
/ en i6ç4
Noblet (M"').
I en i6çs
Dumesnil.
Beauvais (Susanne).
Cibot (Mm").
Davezay (Mm» de).
6 en lôçy
Fouquet (M"").
La Fresnaye (M"" de] -.
La Taille'e (M"'» de).
L'Isle du Gast (M"« de).
4 en i6çç
Du Ventre (Jacob).
La Force (duchesse de).
Theval (le sieur de) et
sa femme.
1 Voir à l'article Monginot ce qui con-
cerne sa femme.
' Pour la seconde fois.
292 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Détail caractéristique, on fut sur le point d'expulser aussi
Soustel, âgé de onze à douze ans, avec d'autres du même âge, qui,
comme lui, avaient lassé la patience des convertisseui^s.
Nous n'avons point encore parlé d'une dernière prison, qui
avait une destination spéciale et dont il ne reste aucun vestige, la
Tournelle, où les condamnés aux galères attendaient le passage de
la chaîne. Le château de la Tournelle, appelé aussi Tour Saint-
Bernard, était adossé à la porte Saint-Bernard, située sur le quai,
au bout de la rue de ce nom. Vers i632. Saint- Vincent de Paul
avait obtenu du roi l'autorisation d'y enfermer les malheureux
qu'on entassait dans les cachots malsains de la Conciergerie, jus-
qu'à leur incorporation à la chaîne qui les conduisait au bagne. La
Tournelle, dont La Briffe était gouverneur en i685, n'avait pas
tardé à devenir tout aussi malsaine. En effet, Seignelay écrivait à
Harlay le 3o juin 1686 :
On a fait des plaintes au roi que les forçats qui sont à la Tournelle sont
tellement serrés, que souvent les maladies qui leur arrivent lorsqu'ils sont en
chemin pour Marseille, viennent des incommodités qu'ils y ont eues, sur quoi
Sa Majesté m'ordonne de vous écrire pour savoir de vous s'il n'y aurait pas
moyen de donner de l'étendue à cette prison (Fr. 17421, 1" 83j.
Le 2 juillet, Louis de IVlaroUes, datait de la Tournelle les lignes
suivantes ' :
Voici en deux mots un abrégé de notre misère : Nous couchons cinquante-
trois hommes dans un lieu qui n'a pas cinq toises de longueur, et pas plus
d'une et demie de largeur. Il couche à mon coté droit un paysan malade qui a
sa têLe à mes pieds, e: ses pieds à ma tête, il en est de même des autres; il
n'y en a peut-être pas un d'entre nous, qui n'envie la condition de plusieurs
chiens et chevaux. Cela nous fait à lous souhaiter que la chaîne parte bientôt...
Nous étions hier quatre-vingt-quinze condamnés, mais il en mourut deux ce
jour-là ei aujourd'hui un; nous avons encore quinze ou seize malades, il y en
a peu qui ne passent par là... J'ai eu cinq accès de lièvre tierce... Nous
prendrons en bourgogne de nos frères, qui sont à la chaîne pour le même
sujet que moi 2, qui ai eu l'iionneur d'être le premier condamné par le Parle-
ment de Paris ^.
' C'est évidemment de Marolles qu'il pour le tirer de là, et le mettre en quel-
est question dans le billet du 3 août que endroit où il puisse être sùreineiic
i6s6, où Seignelay, écrivant à Harlay, con- jusqu'au départ de la première chaîne i>
tond la Conciergerie avec la Tournelle: (Kr. 17421, 1" (jtJ)-
«Sa Majesté est intormée qu'il y a à la * Entre autres Isaac Le Fèvre, avocat
Conciergerie un gentilhomme condamné au parlement de Paris,
aux galères, que tout le monde va voir ' Jurieu, Lettres pastorales, 1, mj, et
|à commencer par Harlay lui-même et J. Bonnet, Uist. des soujfranees du bien-
par le premier président], et elle désire heureux martyr L. de Marolles, p. DQ.
que vous donniez les ordres nécessaires
Prisons et Couvents. 298
Le billet que Seignelay adressait à Harlay, le 6 novembre de
la même année, révêle l'incroyable dureté avec laquelle ces malheu-
reux étaient traités :
Le nommé Saint-Preuil m'a écrit qu'il doit partir incessamment de Paris
avec cent treize forçats, et je sais que dans ce nombre il y en a plus de
soixante-dix qui sont tout nus, et que vous avez défendu au concierge de la
Tournelle de ne leur donner que des souliers; cependant comme nous voici
dans une saison où il est nécessaire qu'ils aient les hardes que le roi a
ordonnées, sans quoi la plus grande partie périrait en chemin, je vous prie de
me faire savoir si vous avez quelque raison particulière qui vous ait empêché
de donner les ordres d'y pourvoir (Fr. 17421, f» 120).
Le 7 mai 1688, Seignelay informait encore Harlay que la
chaîne qui venait de partir se plaignait des mauvais traitements de
Lamotte et des gardes de la tour Saint-Bernard (Fr. 17422 f° 32).
Un forçat pour la foi, Marteilhe, dépeint de la manière suivante
la Tournelle, où il fut écroué le 17 novembre 1712:
On nous fit entrer dans le vaste mais lugubre cachot de la grande chaîne.
Le spectacle affreux qui s'y présenta à nos yeux, nous fit frémir... J'avoue que
tout accoutumé que j'étais aux cachots, entraves, chaînes et autres instruments,
que la tjTannie ou le crime ont inventés, je n'eus pas la force de résister au
tremblement qui me saisit, et à la frayeur dont je fus frappé en considérant
cet endroit. Ne pouvant en exprimer toute l'horreur, je me contenterai d'en
donner une faible idée. C'est un grand cachot, ou, pour mieux dire, une spa-
cieuse cave, garnie de grosses poutres de bois de chêne, posées à la distance
les unes des autres d'environ trois pieds. Ces poutres sont épaisses de deux
pieds et demi, et sont rangées et attachées de telle sorte au plancher, qu'on
les prendrait à première vue pour des bancs, mais qui ont un usage beaucoup
plus incommode. Sur ces poutres sont attachées de grosses chaînes de fer de
la longueur d'un pied et demi, et à la distance les unes des autres de deux
pieds; et au bout de ces deux chaînes est un collier du même métal. Lors donc
que les malheureux galériens arrivent dans ce cachot, on les fait coucher à
demi, pour que la tête appuie contre la poutre. Alors on leur met ce collier au
col; on le ferme et on le rive sur une enclume à grands coups de marteau.
Comme ces chaînes à collier sont distantes les unes des autres de deux pieds,
et que les poutres en ont la plupart quarante de longueur, on y enchaîne
vingt hommes à la file. Cette cave faite en rond est si grande, qu'on peut y
enchaîner de la manière susdite jusqu'à cinq cents hommes. Il n'y a rien de si
affreux que de voir l'attitude et la posture de ces malheureux ainsi enchaînés.
Car figurez-vous qu'un homme ainsi attaché ne peut se coucher de son long;
la poutre sur laquelle il est étant trop élevée, ni s'asseoir et se tenir droit,
cette poutre étant trop basse, si bien... qu'il est à demi-couché et à demi-assis,
partie de son corps sur les carreaux ou planchers, et l'autre partie sur cette
poutre '.
' Mém. d'un prot., p. 3i5.
294 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
C'est dans cet état que le nouveau converti Girardot de Chan-
cour trouva Marteilhe et ses vingt-et-un compagnons; grâce à son
intervention ils furent exemptés de ce supplice, moyennant cin-
quante écus.
Nous n'avons rencontré de i685 à 1700 que soixante-sept con-
damnations aux galères, prononcées soit contre des Parisiens, soit
par le Parlement de Paris, soit par des tribunaux voisins qui
envoyaient leurs victimes à La Tournelle. Voici les noms des con-
damnés :
Audry, Barrois, Baudemont, Baurain, Bernard, Binot, Bonnain,
Bonneau, Bonnelle, Borel, Campion, Camusat, Carrière, Cauvin,
Chrestien, Cochet (Jacques), Cochet (Louis), Condut du Cluzel,
Corderey, Cosson de Chayssac, Coulon^ Cousin, Cuvillier, Druet,
Festu, Fouque, François, Garin, Giraut, Grinfils, Hulain, Jumet,
La Croix, Laumont, Le Coq, Lefèvre, Lemaire, Leneuf, Léonard,
Maréchal, Marolles, Martin, Mésange, Mesnil, Meusnier, Morlat,
Fers, Petel, Pinart, Pigeon, Piron, Pressoir, Racolet, Rège, Retel,
Robeline, Saudrin, Sauvage, Serguières, Simon, Tartereau, Toffin,
Toutin, Vacheriat, Ventouron, Viart, Vincent.
On va voir combien le chiffre soixante-sept est au-dessous de
la réalité. En effet, pas une de ces condamnations ne date de 1699.
Or, en cette année, la chaîne passa deux fois; celle qui quitta Paris
le 2 avrils contenait quelques fugitifs arrêtés sur les confins de
Flandre; celle du 16 novembre, composée d'environ cent quinze
personnes, comptait trente protestants condamnés pour tentative
d'émigration, sans parler de six ou sept qui restèrent à la Tour-
nelle (TT 464); total une quarantaine de galériens protestants dont
aucun ne nous est connu '. De même nous ne possédons que le nom
d'un seul (Bonnelle) de ceux qui figuraient dans la chaîne de l'année
suivante, et il s'y en trouvait davantage, témoin ces lignes du
Mercure historique de mai 1700, p. 5i6:
Vers la fin du mois dernier, on fit partir de Paris une chaîne de soixante-
trois de ces pauvres gens condamnés aux galères, entre lesquels il y avait des
personnes fort âgées, que les catholiques eux-mêmes ne purent s'empêcher de
plaindre. Le peuple parut irrité d'une semblable barbarie. Mais ce qui l'irrita
' On lit dans le Mercure historique de damndes aux galères à Guise, furent
janvier 1690, p. 81: «Six personnes qui élargies vers le commencement de ce
avaient été prises sortant du royaume mois; mais depuis on en a mis cinq
pour la religion sur la fin du mois de autres à la chaîne pour le même sujet»,
novembre dernier, et qui avaient dté con-
Prisons et Couvents. 295
le plus, ce fut de voir trois jeunes hommes à qui le curé de Saint- Jacques avait
promis la liberté, s'ils embrassaient la religion romaine, et qui, ayant eu la
faiblesse de le faire, furent obligés néanmoins de marcher avec la chaîne
comme les autres à qui Dieu avait fait la grâce de demeurer fermes. La popu-
lace fut en foule chez le curé, qui alla trouver le procureur-général pour s'en
plaindre. La populace le suivit. Elle chargea la conscience du juge d'être res-
ponsable de cette procédure, ce qui l'obligea d'en avertir la cour, qui résolut
d'envoyer un ordre pour délivrer ces trois jeunes hommes. La chaîne était
déjà à plus de trente lieues lorsque l'ordre y fut arrivé.
Des soixante-sept condamnés dix-huit furent, moyennant abju-
ration, graciés à la Tournelle; dix y reçurent des lettres de com-
mutation de peine; un onzième (Tartereau) fut mis à l'Hôpital-
Général, sans doute parce que ses infirmités ne permettaient pas
de l'expédier à Marseille; deux, sur lesquels nous n'avons aucun
détail (Corderey et Giraut), manquent à la liste de La France protes-
tante, où nous voyons figurer les trente-deux autres. Il semble fort
probable que Leneuf, Fouque et Jumet, libérés, le premier, en 1698,
et les deux autres, à une date inconnue, achetèrent cette faveur au
prix d'un reniement. Bien qu'incomplets, les renseignements que
nous possédons sur Bonnain, Camusat, Cousin, Morlat, Pressoir,
Rège, Retel et Toffin, autorisent à penser que ces huit galériens
s'honorèrent par leur fidélité. Deux autres (Baurain et Léonard)
furent envoyés comme esclaves en Amérique. Quatorze (Bernard,
Bonneau, Cauvin, Jacques Cochet, Cosson de Chayssac, François,
Hulain, Le Coq, Lefèvre, IVIarolles, Pers, Piron, Racolet et
Serguière) moururent glorieusement à la peine. Un quinzième
(Robeline) reçut la bastonnade en 1700 pour refus de lever le
bonnet pendant la célébration de la messe sur la galère. Enfin
quatre (Bonnelle, Carrière, Louis Cochet et Condut du Cluzel)
furent libérés et bannis de France en 1718 avec cent trente-trois
de leurs compagnons.
Plus encore que les expulsés, les galériens sont la gloire de
notre Eglise; pour les premiers, l'épreuve pouvait s'adoucir à la
longue ; pour les seconds, elle était perpétuelle, et ils la subissaient
courageusement sans se plaindre, entièrement soumis à la volonté
divine. Une vertu si constante et si parfaite, inspirait le respect
aux scélérats qui partageaient leur triste sort, et adoucissait
jusqu'aux tigres, qui, sous le nom de comités, accablaient la
chiourme de coups de nerf de bœuf. Si aux expulsés nous ajou-
tons les forçats pour la foi qui achevèrent leur course sans
broncher, nous obtenons un total de 168, c'est-à-dire un dixième
des incarcérés.
296 Révocation de l' Èdit de Tuantes a Paris.
On trouvera dans les appendices tous les renseignements que
nous avons pu recueillir sur les prisonniers de diverses catégories;
mais nous ne pouvons clore ce chapitre sans y rattacher quelques-
unes des personnalités les plus marquantes.
VÉNEVELLES (DE)
Louis-Paul d'Espagne, marquis de Vénevelles, que Ravaisson
appelle tantôt: Vermenel(VIII 884), et tantôt : Venne ville (VIII 38i),
avait épousé, en i685, une des filles de Claude-Charles Goyon,
baron de Marcé, et se trouvait par là beau-frère de Théodore de
Béringhen. Il fut arrêté chez Janson, par ordre du i3 janvier 1686,
et mis à la Bastille, d'oia il sortit le 12 juillet.
C'est sans doute à son frère Henri, capitaine au régiment de
Tilladet, qui avait épousé à Charenton, en 1681, Claude Chanson,
fille d'un capitaine suisse, qu'était adressée la lettre suivante, con-
servée dans les papiers de la Bastille (Arsenal, 10471) :
A M. de Vennevelles chez M... capitaine suisse, rue du Petit-Lion,
près la rue Saint-Denis à Paris.
Que je suis affligée, mon cher frère, et que je souffre de mal. Je suis
accablée de fatigue, de fluxions et d'une douleur mortelle de l'état où nous
sommes réduits. Le Seigneur, notre Dieu, veuille avoir pitié de nous. J'arrive
du lieu où je vous ai mandé que j'étais allée. J'y ai été très désolée, j'en suis
partie à onze heures du soir avec une douleur de dents. Je suis partie en hâte.
Les dragons me cherchent. Dague, le pire de tous, dit qu'il faut bien que l'on
me trouve, morte ou vive; je ne sais où je vais aller: ce méchant Dague a des
espions de tous côtés. Nous voilà dans une rude épreuve, ces coups-là sont
accablants; mais Dieu est tout puissant et tout bon pour nous secourir; ne
l'abandonnons jamais et il aura soin et compassion de nous. M"" D'Espagne
est allée à Huilié [près Durtal en Anjou]. Je crains de ne pas recevoir de vos
lettres; ce méchant les prend toutes : adressez-les à M"' Du Foc, et la priez de
les garder jusqu'à ce que je les envoie quérir.
Prisons et Couvents. 297
LES CARON ET LES LA FERTE-CIVILE
Embarqué comme cuisinier sur un navire, un descendant de
Français réfugiés en Hollande bien avant la Révocation, était
devenu directeur du commerce hollandais au Japon et membre du
conseil des Indes. A Colbert, qui voulait l'attirer en France, il
objectait les entraves apportées à l'exercice du culte protestant, et
des craintes relatives au sort des membres de sa famille qui lui
survivraient. Colbert trouva une réponse à ces objections : un
contrat signé en i665 assura au négociant huguenot, auteur de la
Description du Japon, une entière liberté de conscience, et stipula
que, après sa mort, sa femme et ses enfants auraient le droit de se
retirer en Hollande ou partout ailleurs ; François Caron accepta et
fut fait directeur de la compagnie des Indes-Orientales, et chevalier
de l'Ordre de Saint-Michel. Il périt en 1674, dans un naufrage, avec
la riche cargaison qu'il conduisait en Portugal, ayant appris dans la
Méditerranée que ses ennemis avaient décidé Louis XIV à lui
faire un fâcheux accueil. D'après les extraits des Registres de
Charenton ', il eut de son mariage avec Constance Bandant (alias
Beaudean, De Boudan, Bondaen) cinq enfants, dont le dernier
mourut jeune: 1° Balthasar, sieur de Heuqueville (1648), marié en
1674 à Sara Pittan, fille de Jean, orfèvre du roi, laquelle lui donna
une fille baptisée, en 1678, sous le nom de Charlotte de Caron ;
2° Jean, témoin du mariage de Balthasar; 3° Susanne, mariée, en
1669, à un gentilhomme du paj^s de Caux, François de Civile, sieur
de La Ferté, d'Heuqueville et de Rame, autrement dit De Rame de
' Ces registres mentionnent d'autres Saint-Christophe (parvis Notre-Dame),
Caron: Charles, fils d'Adrien, et de Nicole baigneur et perruquier suivant la cour,
Leroy, présente' au baptême, en 1637, «le plus opiniâtre du quartier», qui de-
par Charles Drelincourt, docteur en mandait à être instruit le i5 octobre
médecine; Catherine, femme de Jacques i685, et abjura, le 20, en l'église Saint-
Maugé, marchand à Rouen (voir Fr.pr., t. ouis, rue Saint-Antoine; et enfin Jacques
VI, 3a), dont le fils Jacques, graveur, Caron, apothicaire de Lizy-sur-Ourcq,
âgé de vingt-trois ans, épousait, en 1681, de la famille duquel descendait le célèbre
Elisabeth, fille de Pierre Bigorne, sculp- Beaumarchais,
teur, et d'Elisabeth Roy; Caron, de la rue
298 Révocation de Œdit de Nantes à Paris.
La Ferté-Civile; 4° Marie, mariée, en 1675, à François de Civile,
sieur de Riant de Villerets, cousin du précédent et fils de feu
Pierre de Civile et d'Elisabeth Lecomte de Nonant ; 5° François
(lôSg), inhumé en 1666.
Balthasar de Caron fut naturalisé anglais le 18 janvier i685,
avec Susanne, sa femme. Constance, Susanne, Marie, Antoinette et
Charlotte, ses filles. Jean, son frère, fut enfermé le 3 février 1686,
comme «religionnaire», au For-l'Evêque, oîi il se trouvait encore
au mois de décembre (Fr. 7o5i f°= 286 et 262). Après avoir été
emprisonnée du i^ février 1686 au 2 mars dans le couvent de
Notre-Dame-de-Liesse (hôpital Necker), leur sœur M™'= de Riant
de Villerets s'enfuit à l'étranger*, où elle attendit vainement son
mari, qui mourut dans les prisons du Vieux-Château de Rouen.
Elle revint en France en 17 18, dans l'espoir de recouvrer les biens
du défunt; mais comme elle ne faisait « aucun devoir de catholique»,
il est plus que probable qu'on ne les lui rendit point, non plus que
les siens propres, donnés, en 1688, à sa nièce Constance de La
Ferté-Civile, nouvelle convertie âgée de quatorze ans, qui avait
mérité l'approbation du clergé et les faveurs du pouvoir (TT 225
et 226).
Au mois de juin 1686, la mère de M"'= de Villerets et la
grand'mère de Constance, M™'' Caron, domiciliée rue des Saints-
Pères, proche la Charité, faisait encore, dit un rapport de police,
profession de la R. P. R., ainsi que sa femme de chambre. Beau-
coup de gens la fréquentaient, et on la soupçonnait même de
donner asile à un pasteur du Désert. La police crut un moment
qu'elle avait prit le carrosse de Bruxelles pour sortir du royaume;
le i3 août, Seignelay ordonnait qu'on courût après ce carrosse
pour rattraper la fugitive; puis, le 16, il chargeait La Reynie de
faire tout ce qui était possible pour découvrir si elle n'était pas
retirée chez Spanheim, envoyé de l'Electeur de Brandebourg, ou
chez M. de Meyercron, ambassadeur de Danemark. M"^ Caron ne
tarda pas à être arrêtée et confinée dans le couvent des Filles de
la Conception ou Filles de l'Assomption^ rue Saint-Honoré. —
C'est ainsi que le fils aîné de Colbert tenait l'engagement formel
signé par son père dans un intérêt patriotique. Après avoir abjuré
au mois de novembre. M"" Caron communia et ne fut cependant
pas remise en liberté. Elle protesta le 21 janvier 1687, en se
' Voir sa lettre au chap. de l'hmigration. tion de la Vierge peinte par Charles La-
* Ainsi nommées à cause de l'assomp- fosse sur la coupole de leur église.
Prisons et Couvents. 299
plaignant de ce que nul ne s'occupât d'elle, sauf un gendre mal
intentionné', et demanda les biens de ceux de ses enfants qui
étaient passés à l'étranger (Fr. 7o53f°^328et33o). Le 28, Seignelay
autorisait La Reynie à la faire sortir du couvent dès qu'elle aurait
reçu les sacrements de confirmation et d'eucharistie, à la réception
desquels elle se préparait.
Elle sortit peu de jours après et obtint même une pension
de 5oo livres; mais avant de la lui paj^er, le roi voulut savoir
si elle faisait « son devoir de catholique » , et La Reynie fut
chargé, le 26 juin, de s'en enquérir. Cette difficulté étant levée,
le ministre des finances en souleva d'autres; de sorte que le
P. Bourges^ convertisseur, écrivait à Seignelay, le i5 juillet :
«La pauvre M""^ Caron a bien besoin de la protection que vous
lui promîtes dimanche; elle est plus abattue des rebuts du con-
trôleur-général que de la séparation de sa fille, M'"'^ de La Ferté-
Civile^» (Fr. 7o53 f° 3i). Au mois de septembre, nouvelle lettre
du P. Bourges : M"'^ Caron continue à murmurer, sa pension ne
devant être payée qu'en octobre, tandis que d'autres nouveaux
convertis sont gratifiés considérablement; elle redemande la con-
fiscation en sa faveur ou du moins la jouissance des biens de ses
enfants fugitifs {Ibtd., f° 8). On finit par la croire assez bien
convertie pour lui remettre, le 9 octobre 1687, sa petite-fille
Constance de Rame de La Ferté-Civile, détenue au couvent des
Filles de Sainte-Marie à Rouen, celle-là même à qui furent donnés
l'année suivante les biens de son frère Wenceslas et ceux de leur
tante M""^ de Villerets.
François de Rame de La Ferté-Civile avait eu d'un premier
mariage un fils nommé François (1657); Susanne Caron lui donna
Jean, inhumé en 1673, Constance (1674), Marie-Susanne (1675),
Wenceslas (1678) et quatre autres enfants non mentionnés dans les
extraits des Registres de Charenton: une troisième fille, deux
garçons dont le plus jeune naquit en i683, et un fils ou une fille en
1687. Susanne Caron résistant à toutes les sommations qu'on lui
faisait de se convertir, Seignelay donna l'ordre de lui enlever ses
enfants :
* Sans doute M. de La Ferté-Civile qui, hollandais réclamèrent vainement la res-
dès le II décembre i685, avait fait sup- titution des biens d'un fils de Caron,
plier Sa Majesté d'empêcher la dame donnés à sa mère et à ses sœurs (Mém.
Caron de vendre ses biens et de détourner et actes de la paix, in- 12, IV, 36i).
ses effets. 2 La Reynie venait de l'arrêter et de la
A la paix de Ryswick, les ambassadeurs renvoyer en Normandie.
3oo Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Sa Majesté, écrivait-il le lo novembre i685 au licutcnant-généi-al de police,
a été informée que le sieur de La Ferté-Civile/dont la femme est fille du sieur
Caron, hollandais, et demeure à Paris près la Charité, pourrait se convertir, si
Sa Majesté ôtait des mains de sa femme, qu'on dit être fort opiniâtre, les enfants
qu'il a eus d'elle et qu'elle a dessein de faire passer dans les pays étrangers,
sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle veut que, suivant l'ordre
que vous trouverez ci-joint, vous fassiez prendre ces enfants, et que vous
fassiez mettre les garçons aux Nouveaux-Catholiques et les filles aux Nou-
velles-Catholiques, avec ordre qu'on les instruise et qu'on les traite mieux qu'on
n'a accoutumé de traiter ceux qui sont ordinairement dans ces maisons ^
(0»29).
Le secrétaire d'Etat était mal informé ; il n'y avait plus à
s'occuper de la conversion du sieur de La Ferté- Civile, puisqu'il
avait abjuré dès le 8 janvier 1674 entre les mains du jésuite Du
Moncel, son parent. Sur sa réclamation, on lui permit, le 29 no-
vembre, de reprendre ses enfants ; mais on changea d'avis avant
de les lui avoir rendus. Craignant que sa belle-mère ne vendît ses
biens pour retourner en Hollande, M. de La Ferté-Civile fit supplier
le roi d'empêcher M"^ Caron de détourner ses effets, et le 11 dé-
cembre, des ordres furent donnés en conséquence. On prit sans
doute cette démarche de la cupidité pour une preuve de zèle catho-
lique; car le 21 du même mois, Seignelay écrivait à La Reynie :
Sa Majesté veut bien que vous fassiez rendre au sieur de La Ferté-Civile
l'enfant de deux ans [oui, deux ans!] qui est aux Nouveaux-Catholiques; mais
pour l'autre et les deux filles, il faut que vous lui fassiez entendre que l'inten-
tion de Sa Majesté est que les filles demeurent aux Nouvelles-Catholiques, et
que son fils soit mis aux Jésuites, et qu'il paie leur pension (O ' 29).
Les deux filles, entrées aux Nouvelles-Catholiques le 20 novembre
i685, n'en sortirent que le 24 avril suivant (Fr. 7052 f° 25).
Un. enfant de deux ans arraché à sa mère, et emprisonné
dans une maison religieuse, n'est-ce pas l'odieux et l'absurde
portés à leur dernière puissance? M'"^ de La Ferté-Civile ressentit
vivement cet outrage fait à la nature humaine, et se raidit contre
la violence. Arrêtée et enfermée dans un couvent le i'-'' février
1686, c'est-à-dire le même jour que sa sœur M""" de Villerets, elle
céda moins rapidement. Le 17, son mari reçut l'invitation de mettre
ses enfants au collège de Rouen, et, le 2 mars, l'autorisation de
toucher 1000 livres sur les revenus de M""^ Caron ^. Le 18 mars,
' On les y conduisit dans un carrosse ^ Le texte porte, sans doute par erreur:
dont la location coûta six livres (!•>. 7o!)o}. usur sa pension».
Prisons et Couvents. 3oi
Seignelay signait l'ordre de faire sortir du couvent Sainte-Marie
M™^ de La Ferté, disposée à faire abjuration entre les mains de
l'abbé Chalucet, nommé à l'évêché de Toulon ; mais en même
temps il ne lui accordait que «quinze jours pour achever sa
conversion», et recommandait, en outre, de l'observer, afin de
l'empêcher de sortir du royaume. Fut-elle prise au dernier moment
d'un remords qui changea sa résolution, ou bien avait-elle feint de
vouloir abjurer pour se procurer une occasion de fuir, et fit-elle
une tentative d'évasion ? Nous ne savons ; mais elle fut mise à la
Bastille en vertu d'un ordre du 8 avril, et, le i8, iM. de Besmaus
demandait pour elle la permission de revoir l'évêque de Toulon.
La Bastille et les convertisseurs firent leur œuvre de termites ; le
3 juillet, en lui envoyant l'acte d'abjuration de la prisonnière, M. de
Besmaus écrivait à La Reynie :
Le complimen;, Monsieur, que vous avez eu la bonté de m'inspirer de
faire à M""" de La Ferté, a fait l'opération entière de sa réunion entre les mains
du P. Bordes, à qui, sans perdre un moment, j'ai envoyé mon carrosse; il s'en
est retourné aussi satisfait que M. de Lamon de ses soins. Écrivez, s'il vous
plait, à M. de Seignelay ce que vous jugerez à propos pour sa liberté; elle
désire avec passion s'en aller au plus vite avec JVL de Villerets joindre son
épou.x {h'T. 7053, f 449).
La nouvelle convertie sortit le lendemain de la Bastille.
A peine arrivée en Normandie, elle fit à Tinsu de son mari ses
préparatifs pour passer à l'étranger avec ses enfants; de sorte que,
le i3 septembre 1686, en rentrant chez lui, M. de la Ferté-Civile
trouva la maison vide ou à peu près. C'était un esprit faible,
dominé par l'intérêt. L'épouvante le saisit; dans la fuite de sa
femme il vit surtout une menace de ruine; on allait l'accuser de
complicité, confisquer ce qu'il possédait, peut-être même l'empri-
sonner. Aussitôt il prit la plume et avertit le P. Ronserolles, supé-
rieur des P. de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré. M""= de La Ferté-
Civile vient, dit-il, de s'enfuir avec ses trois filles et un petit
garçon, ne laissant que l'aîné. Elle va sans doute droit à Paris et
devra loger chez M"'= Caron, sa mère, au faubourg Saint-Germain,
rue des Saints-Pères, vis-à-vis l'hôtel de Cossé ^ Elle est dans un
carrosse neuf et armorié à quatre chevaux noirs ; le cocher porte
une livrée verte ; elle ne peut arriver avant dimanche ou lundi et
' L'ancien hôtel de Cossé est contigu au côté sud de la Bibliothèque du pro-
testantisme.
3o2 Révocation de l'Èdit de Nantes à Paris.
entrera dans Paris soit par la porte Saint-Denis, soit par la rue
Saint-Honoré. IM. de La Ferté supplie le révérend Père de la faire
arrêter, dans l'espoir que ses chevaux, meubles, etc., ne seront pas
perdus, et termine en disant qu'il lui est impossible de payer une
pension à ses enfants (Fr. 7o55 f° 47).
Le P. Ronserolles transmit cette lettre à la police, qui fît part
de son contenu à Seignelay. Celui-ci répondit à La Reynie, le 18 :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit au sujet de l'iiomme
revenu d'Hollande après y avoir conduit une servante, et du soupçon que vous
avez que la dame de La Ferté-Civile pourrait être une de celles qui se dis-
posent à passer par cette voie; sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous recom-
mander de faire chercher ladite dame de La Ferté-Civile et de la faire arrêter,
et si son mari avait quelque part à cela, il faudrait aussi le faire arrêter
0 1 3o).
En conséquence, la fugitive et ses quatre enfants furent saisis, le
20, par le capitaine Desgrez, qui les conduisit aux Nouvelles-Catho-
liques. Après un voyage de cinq jours. M"'' de La Ferté-Civile
s'était logée d'abord dans le faubourg par lequel elle était arrivée,
et avait été, le soir même demander des nouvelles de sa mère à la
femme de charge de l'ambassadeur de Hollande ' ; elle avait ensuite
élu domicile chez la demoiselle de Rieux, dans la rue Saint-Honoré,
vis-à-vis le Cadran. Ce fut là qu'on l'arrêta. Tel est le résumé de
l'interrogatoire que le commissaire Delamare lui fit subir le 21.
Quelques jours plus tard, elle écrivit à La Reynie la lettre suivante,
qu'elle signa de son nom de fille et des initiales de son nom de
femme, Caron de L. F., comme sa mère signait De Bondaen de
Caron (Fr. 7o55 f" 52) :
Ce mardi après-midi aux Nouvelles-Catholiques.
Comme je ne reçois aucune réponse depuis l'interrogation qu'on m'a faite,
et que je me porte plus mal de jour en jour, je prends la liberté de vous sup-
plier très humblement, Monsieur, d'avoir la bonté de me faire savoir ce qui a
été ordonné sur mon sujet; si je ne me portais mal tous les jours, de sorte que
sans une grande peine et danger même je ne puis demeurer enfermée, j'aurais
patience; mais mon mal ne me permet pas d'attendre. Ayez donc la bonté,
je vous en supplie, Monsieur, d'obtenir ma liberté. Et si malgré ma déposition
on se défie de moi, je donnerai telle caution que l'on voudra, au moins j'espère
bien en trouver... Je n'ai manqué, du reste, à rien de ce que j'ai promis en
' L'ancien hôtel de l'ambassadeur de rue des Saints-Pcres et du boulevard
Hollande est situé à l'angle sud-est de la Saint-Germain.
Prisons et Couvents. 3o3
faisant ma réunion, et si je pouvais avoir l'honneur de vous voir, vous verriez,
Monsieur, combien plus je suis maliieureuse et non coupable, etc.
Dans une lettre du 25, datée de Saint-Nicolas, le trop prudent
mari confesse à M""= de La Ferté qu'il l'a lui-même dénoncée pour
dégager sa responsabilité, et tout en récriminant, il trouve un mot
touchant: «Si mon pauvre Pierrot est aux Nouveaux-Catholiques,
il y sera bien mal ». Nous ne savons ce qu'on fit du « pauvre
Pierrot»; il parait cependant probable qu'on ne le sépara plus de
sa mère. Le 3o septembre, ses sœurs furent transférées aux
Feuillantines et aux Ursulines, deux dans une maison et une dans
l'autre. Onze jours après, Seignelay invitait La Reynie à mettre
M""-' de La Ferté dans un couvent, et à lui faire son procès comme
fugitive; et le i6 octobre, Desgrez la conduisit chez les Filles de
l'Assomption, où se trouvait déjà M"^ Caron, sa mère (Fr. 7o5i
f° 269). Le fils aine, resté près de M. La Ferté-Civile, fut, par
ordre du 18, conduit chez les Jésuites de Rouen, pour y être mieux
instruit que chez son père. iVlais quand on voulut faire payer la pen-
sion des enfants sur les biens de leurs père et mère, l'intendant de
Rouen, consulté, répondit qu'on ne leur connaissait point de biens.
Au mois de janvier 1687, ^1™*= de La Ferté-Civile, enceinte,
approchant de son terme, les religieuses de la Conception deman-
dèrent qu'on l'ôtàt de la maison; Seignelay s'enquit, le 4, auprès
de La Reynie, du lieu où on la pourrait placer, et renouvela sa
question le 28. Ne sachant qu'en faire, on décida, le 7 février, de
la remettre à la personne qu'indiquerait le mari ; mais celui-ci
n'ayant sans doute point voulu se compromettre, Seignelay donna,
le i3, l'ordre de la tirer du couvent et de la faire garder par des
archers aux 'dépens de M. de La Ferté-Civile, jusqu'à ce qu'elle eût
fait sa réunion, ou qu'on pût la reconduire au couvent. Pour éviter
à tout prix l'inconvenante compagnie des archers durant ses
couches, Susanne Caron se déclara la meilleure catholique du monde,
atfirma que sa mère l'avait convertie dans le couvent de l'Assomp-
tion, et demanda, le 25 février, que celle-ci, récemment sortie dudit
couvent, vînt la chercher, pour la conduire à l'éghse. Elle suppliait
qu'on lui permit d'attendre près d'elle sa délivrance et qu'on lui
rendît ses enfants '. Au mois de mars, elle continue d'adresser à
Seigneley des placets où elle se montre disposée à faire tout ce
qu'on voudra pour sa réunion, et persiste à demander qu'on la
mette chez sa mère, comme si elle avait fait ou plutôt refait cette
' Ravaisson, Arch. de la Bastille, VIII, 442.
3o4 Révocation de [ Edit de Nantes à Paris.
réunion toujours promise et toujours éludée. Enfin le 14, le roi
permet de lever la garnison mise près d'elle, son mari ayant donné
parole qu'elle ne sortirait point du royaume. Ce nouveau service
ajouté à la dénonciation méritait récompense: aussi, le 3 mai, M. de
La Ferté-Civile reçut-il le brevet d'une pension de 1200 livres. La
Reynie n'en obligea pas moins M""= Caron à donner caution pour le
temps que sa fille devait encore passer à Paris.
Celle-ci, dont on avait envoyé les enfants à Rouen, continuait
à donner des inquiétudes à ses persécuteurs. Seignelay écrivait, en
effet, le 25 juin, à M. de La Ferté-Civile :
Le roi a été informé que M'"" votre femme, qui est à Paris, cherciie les
moyens de passer en Hollande; sur quoi Sa Majesté, qui a de la considération
pour vous, m'ordonne de vous dire que son intention est que vous la fassiez
revenir près de vous, pour empêcher la suite de ce mauvais dessein.
Susanne n'avait garde de vouloir retourner en Normandie;
mais IVl. de La Ferté n'admettait pas que l'on résistât aux ordres
de la cour. Il pria Seignelay « de prendre l'ordre du roi pour la
faire arrêter et l'envoyer à Rouen par le carrosse avec son fils»,
et pour faire emprisonner une servante, mauvaise catholique, qui
était près d'elle. Le 7 juillet, La Reynie reçut les ordres nécessaires,
et, cinq jours après, Desgrez arrêta pour la quatrième fois M""= de
La Ferté-Civile. Il l'eût fait partir sur le champ; mais comme elle
avait une fluxion sur la joue et ne possédait pas un sou pour faire
le voyage, un délai de deux jours lui fut accordé.
Sachant bien qu'il ne suffisait pas de l'expédier par force à
Rouen, Seignelay aurait voulu l'amener à s'y plaire, à oublier les
procédés autoritaires de son mari. Le i" octobre, il adressait à
celui-ci la lettre suivante :
On a reconnu pendant le temps que M™" votre lemme a été à Paris, qu'une
des principales raisons qui l'ont empêchée jusqu'à présent de se rendre chez
vous, est le peu de satisfaction qu'elle y reçoit, à cause de la plupart des
choses qui lui manquent pour son entretien et celui de ses enfants, et comme
le roi sera bien aise que vous viviez ensemble dans une parfaite union, et que
vous preniez l'un et l'autre un soin particulier de l'éducation de vos enfants.
Sa IVIajcstc m'ordonne de vous écrire que vous lui feriez plaisir de contribuer
par toute sorte de bons traitements à ce que cette dame demeure agréable-
ment avec vous, et ne pense plus qu'à faire son devoir dans la R. C. qu'elle
parait avoir sérieusement embrassée (O ■ 3i).
Au fond M""' de La Ferté-Civile n'avait point changé de senti-
ment : elle persistait à vouloir s'évader, mais non sans ses enfants,
et pour les ravoir elle voulait inspirer confiance à leurs détenteurs.
'■^Prisons cl Couvents. 3o5
Le 9 octobre, Constance fut remise à M""' Caron, sa grand'mère.
Le I" janvier 1688, M'"*" de La Ferté redemanda ses deux autres
filles qui étaient dans un couvent de Rouen, en offrant de leur
donner une gouvernante ancienne catholique. On lui rendit la
seconde le 19 janvier, et la troisième le 26 février, en même temps
que les sœurs, neveux et nièces de son mari (O' 32), auquel
La France protestante donne six frères et point de sœurs. Le
28 septembre 1688, M""-' de La Ferté-Civile, âgée de trente-huit ans,
ses filles Constance (treize ans), Susanne (douze ans) et
Wenceslas, son fils, que La France protestante (2" édit., III, 778,
780) appelle à tort Wenceslas Caron, tous coupables d'avoir assisté
à la messe, et Constance d'avoir, en outre, communié, firent acte
de repentance publique à Londres. La rétractation de Marie-
Susanne eut lieu deux ans plus tard (,Ms. Egl. de la Savoye).
Cependant toute la famille n'était pas réunie. On lit dans une
dépèche que Seignelay adressait, le 3o avril 1689, à Chamiliart,
intendant de Normandie :
Le sieur de La Ferté-Civile a écrit qu'il a trouvé un de ses enfants, qu'il
croyait être passé en Angleterre avec sa femme; sur quoi le roi m'a ordonné
de vous dire de lui faire rendre cet enfant et de lui recommander de le faire
élever en la religion catholique (O ^ 32).
Rentré plus tard en France, Wenceslas obtint, en 1715, la restitution
de ses biens, qui avaient été donnés à sa sœur Constance, lorsqu'on
ne soupçonnait pas qu'elle eût dessein de s'évader.
Abraham et Jacques Caron, naturahsés anglais le 8 mars 1682,
appartenaient sans doute à une autre famille, ainsi que Catherine,
naturalisée anglaise le 5 janvier 1688.
PETITOT
Le grand peintre de portraits sur émail né à Genève en 1607
et logé au Louvre en 1649, en sa qualité de peintre du roi, Jean
Petitot, dédiant à sa famille un livre de prières manuscrites, que
conserve aujourd'hui l'un de ses descendants, M. Prouhet-Roque-
plane, officier de marine à Brest, écrivait le 12 juillet 1674: «Vous
recevrez donc à gré ce présent, qui vous est fait par votre père, qui
3o6 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
vous aime cordialeinent pour ce que vous êtes ses enfants, mais
beaucoup plus pour ce que vous êtes enfants de Dieu. Et comme
il est fort avancé en âge et dès longtemps en ce monde, sa princi-
pale pensée ne doit plus être qu'à se préparer à en sortir et mourir
en la grâce de Dieu. C'est à quoi j'aspire de tout mon cœur, et
avant ce délogement, ce m'est une joie de vous pouvoir de nouveau
donner ma bénédiction, et faire mes amples et dernières exhortations
afin de parler encore à vous après ma mort » {Bullet., XL 432).
Cette piété forte, éclairée, semblait devoir le préserver de
défaillance quand vinrent les jours lugubres où l'élite des fidèles fut
seule garantie du naufrage ; mais l'illustre artiste comptait soixante-
dix-huit ans, et son énergie fléchissait sous le poids de l'âge. Il
lutta cependant dix mois avec un courage digne d'admiration. Dès
qu'il vit qu'on ne pouvait demeurer en France sans renier le pro-
testantisme, le pieux vieillard sollicita vainement à plusieurs
reprises la permission de retourner en Suisse. Mandé chez La
Reynie, puis chez Seignelay, le 14 décembre i685, il n'eut garde
de s'y rendre (Fr. 7o5i f"'* 44 et 222). Après l'avoir inutilement
dragonne dans sa maison de la rue de l'Université, on l'enferma, le
27 lévrier 1686, au For-l'Évêque où il sut résister à l'éloquence
même de Bossuet. On le mit ensuite dans le couvent des Petits-
Augustins, dont la chapelle fait aujourd'hui partie de l'École des
Beaux- Arts. Ce fut là qu'il faibht. Dès le 6 mai, sa résolution était
assez ébranlée pour qu'on lui permît de voir son fils, qui venait
l'exhorter à se soumettre aux ordres du roi (O^ 3o). A peine sorti
des Petits- Augustins, il adressa aux magistrats genevois, dans les
premiers jours de juin, ses remerciements et l'aveu de sa chute :
«La lettre qu'il vous a plu, JVIesseigneurs, d'écrire par une grâce
singulière à iVI. de Croissy-Colbert en ma faveur, n'ayant rien pu
obtenir près de Sa Majesté, laquelle a témoigné que je voulais être
le seul en son royaume qui fût exempté, et dit que les longues
années de mon séjour en France ne le pouvaient permettre, j'avoue
que cela m'a mis dans une sensible affliction, et porté à la résolution
de sortir d'entre les mains des personnes chez lesquelles on m'avait
relégué, pour revenir en ma famiUe et avec elle chercher le
pardon d'en haut, et les consolations et le moyen d'y vivre
éloigné de tout ce qui s'oppose à la pureté du christianisme»
{Bullet., X, i83j.
Marguerite Cuper avait fait moins de résistance que son mari;
cependant elle s'efforce de pallier la faute de celui-ci auprès des
magistrats genevois, auxquels elle écrivait le 3i mai: «Il a signé
Prisons et Couvents. 807
comme les autres pour sortir de l'affreux lieu où il a été un mois
sans voir personne de sa famille;... il ne se consolera jamais d'avoir
était contraint par les accès de fièvre qu'il a eus dans le couvent
(appréhendant d'y demeurer), d'y faire ce qu'il a fait en déclarant
que ce n'était que par force». — On a vu plus haut que, le 3 juin,
Petitot contresignait l'abjuration de sa nièce, Anne Bordier.
Toutefois, au mois de novembre, on ne le jugeait pas assez
bien converti pour lui servir de caution. En définitive, ils
s'échappèrent tous deux. Petitot ne réussit à s'enfuir qu'au mois
de mars 1687 '. On lit dans les registres du consistoire de
Genève, à la date du 22 : « A été représenté que M. Petitot, de
retour depuis peu de jours en cette ville avec une partie de sa
famille, et comme ils ont été obligés par force de la persécution de
signer une formule d'abjuration, s'il ne suffisait pas qu'ils en fissent
la réparation par-devant JVI. le pasteur du quartier, sans les obliger
de venir céans comme citoyens. Avisé de se contenter de la voie
particulière à son égard, parce qu'il conste qu'il n'a point été à la
messe » (Cramer, Notes etc.).
Petitot mourut en 1691 à Vevey, où il s'était retiré. On con-
serve au Musée du Louvre une cinquantaine de ses inimitables
portraits. Sa femme lui avait donné dix-sept enfants. L'aîné, Jean,
peintre remarquable, bien qu'inférieur à son père, épousa en i683
sa cousine Madelaine Bordier, et succéda l'année suivante à son
beau-père comme chargé d'afiaires de la répubUque de Genève à
Paris. 11 remplissait encore les mêmes fonctions en 1695. Une
maison que son père possédait à Blois lui fut accordée par un
brevet du 21 août 1688 (O' 82). Sa sœur IVlarguerite, mariée à
Nicolas Grignon (alias de Graignon (O' 80), marchand à Paris,
était réfugiée à Londres en 1682 avec son mari et trois enfants
(Agnew, III, 87). Par ordre du 24 juin 1686, une de leurs filles,
«nouvelle convertie âgée de cinq ans», arrêtée peu auparavant à
Valenciennes, fut remise au sieur de Zurlauben (O' 80). Le 5 mars
1701, le roi payait 5o écus pour le troisième terme de l'apprentis-
sage de couturière de deux sœurs Grignon, sans doute filles d'un
1 Dans l'hiver de i6S6 — 1687 l'exempt mencement de mars, et qu'il se tiendrait
Auzillon informait La Reynie qu'un prêt à partir (Fr. 7o53, f» 144).
Suisse était venu à Paris pour emmener Un autre rapport du 3o juin 1Û86 por-
Petitot, sa femme et ses quatre tîUes, tait que la fille aîne'e de Petitot cherchait '
mais qu'en raison du mauvais temps de tous côtés les moyens de s'enfuir
Petitot avait donné dix pistoles à ce (Fr. 7o53, f» 2i;8;.
guide, en lui disant de revenir au com-
3o8 Révocation de lEdit de Nantes à Parts.
protestant, originaire de Loudun, sorti du Châtelet par ordre du
lo juin 1699 (O' 48).
D'après La France protestante, un autre frère, qui peignait
aussi sur émail, gagna également l'Angleterre. François, au
contraire, suivit son père à Genève. Une des filles n'abjura
qu'en prison et fut relâchée moyennant caution par ordre du
i3 décembre 1686 (O' 3o). Le 16 juin 1688, le commissaire Gazon
informait La Reynie que deux demoiselles Petitot venaient de s'en-
fuir à Genève', et qu'un de leurs frères, resté à Paris, prétendait
que la maison considérable de la rue de l'Université lui appartenait
ainsi qu'à sa femme, fille du sieur Bordier (Fr. yoSi f" 12). En
1693, une demoiselle Marie Petitot (sans doute celle qui était née
en 1659) épousait à Rotterdam Bazin de Limeville. Une partie de
la famille continua d'habiter Paris et resta aussi peu catholique que
possible: à la date du i5 janvier 1722, nous trouvons un ordre pour
arrêter et conduire à l'Hôpital-Général Antoinette Petitot, et à celle
du i5 juin 1728, un autre, pour mettre en liberté Louis Petitot.
DU VIGNEAU ET LA FAMILLE CATILLON
Jacques de Brissac, sieur des Loges (1592-1667), professeur
de philosophie à l'académie de Saumur en 1625, puis pasteur à
Loudun et secrétaire du dernier synode national (1659), est le chef
de l'une des familles dont nous essayons pour la seconde fois '^ de
reconstituer la touchante et douloureuse histoire. 11 eut cinq fils,
dont quatre embrassèrent la vocation pastorale.
L'Église de Loudun lui donna pour successeur l'un d'eux, Jean
de Brissac, sieur des Loges, alors pasteur à Niort après l'avoir été à
Lusignan. Dès 1667, Jean prêchait hardiment à Couhé, dont le
' L'exempt Desgrez écrivait le i5 avril il cherclie toutes les voies possibles pour
1G8G : al'etitot peintre doit s'en aller. Sa faire sortir [de France] son père et sa
fille dit qu'elle sera tranquille alors; car famille. 11 a été ce matin à ViUejuif,
si elle panait la première, on pourrait avec sa sœur cadette, trouver Anne 15or-
arrttcr son père et l'obliger à la faire dier, leur cousine, qui s'en allait à Genève»
revenir», ht le 22 mai : « Petitot, capitaine (l-'r. 7o53, f°" 245 et 261).
réformé, apporta liier un ordre du roi '^ Voir L'Iniuléraitce de l'cnelon, p. 2OJ.
pour tirer son père des Petits-Augustins ;
Prisons cl Couvents. 809
pasteur et l'exercice étaient interdits; il renouvela cette preuve de
zèle et de courage à Thouars, malgré la déclaration du i'^'" février
1669, qui défendait aux pasteurs de prêcher hors de leur résidence.
Il soutint ensuite, la plume à la main ', les droits des Églises de son
ressort, attaqués à la fois devant les commissaires de l'Édit, et dans
un pamphlet du jésuite Meynier. Un peu plus tard, il quitta l'Église
de Loudun pour celle de Thouars. Un arrêt du 3o juin i685 ordonna
la démolition du temple de cette ville, et défendit à Des Loges
d'exercer aucune fonction du ministère. — La seconde dragonnade
qui désola le Poitou, semble l'avoir frappé d'effroi, aussi bien que
son frère Benjamin de Brissac, sieur du Vigneau, pasteur de l'Église
de Châtillon-sur-Indre, puis de celle de Chàtellerault (i68i-i685), et
leur beau-frère Marchand, pasteur à Loudun. En 1681, toute la
population avait abjuré, ou s'était enfuie dans les bois et à l'étranger ;
quelques-uns avaient perdu la raison; d'autres s'étaient suicidés
de désespoir. Dès 1682, la plupart des temples avaient été fermés
ou démolis. Mais cette conversion en masse arrachée par la terreur,
fut bientôt jugée si incomplète, que, le 20 août i685, Niort, Poitiers,
Chàtellerault, Loudun ^, etc., reçurent de nouveau la terrible visite
des missionnaires bottés. Avant la fin de septembre, l'intendant
Foucault annonçait à Louvois que le protestantisme avait presque
complètement disparu de la province.
Accompagnés de leurs familles et d'un nommé Creuset de
Chàtellerault^, les trois pasteurs poitevins cherchèrent un asile à
Paris. Du Vigneau alla loger chez son beau-père et peut-être aussi
Des Loges, Marchand et Creuset. Ce beau-père, très probablement
originaire de Chàtellerault, s'appelait Jean Catillon ; il était orfèvre
sur le quai de l'Horloge, à l'enseigne du Grand-Rubis, et garde des
pierreries de Mademoiselle. Sa femme, Susanne Ducloux, lui avait
donné au moins quatre enfants : Jean (1647), associé de son père
et mari de Catherine Creuset; Susanne, mariée le 16 février 1676
à Du Vigneau; Charlotte-Marguerite (i658), et Pierre, qui avait
épousé en 1681 Madelaine Gohard, veuve d'Antoine Lajard^ Le
5 octobre i685, la pohce informait La Reynie que Catillon avait
donné congé à tous ses locataires, et remph sa maison de protes-
' Son livre est intitulé: Le tabernacle abjurations (Lièvre, Hist. des prot. du
de Dieu sous la nuée, ou l'exercice de la Poitou, II, i56).
religion sous la protection des édits. ^ Sans doute père de M° Jean Catillon
Saumur, 1666, in-4<'. fils.
- Dans la seule nuit du 3o octobre, deux •• Les filles de Du Vigneau e'tant cou-
compagnies du régiment d'Asfeld-dragons, sines germainesde celles de Pierre, celui-ci
envoyés à Loudun, y extorquèrent i5oo était nécessairement frère de Susanne.
3io
Revocation de l'Edit de Nantes h Parts.
tants venus de Châtellerault, qu'il disait être ses parents. A peine
arrivés, les trois ministres se virent épiés, commencèrent à trembler
et entrèrent en conférence avec les convertisseurs, notamment
Guillaume de La Fontaine, prêtre de la communauté de Saint-
Gervais, qui reçut un grand nombre d'abjurations.
Cependant, le 14 ou le i5 octobre, la sœur de M""= Catillon,
Marguerite Ducloux, veuve de Louis Dugarnier (ou Dugrenier),
peintre en miniature du roi, s'enfuit, emmenant avec elle son fils
Louis Dugarnier, peintre de la place Dauphine, sa bru Anne Martin,
une nièce de son mari, Anne, fille du célèbre peintre Sébastien
Bourdon, sa nièce Marguerite Catillon, âgée de vingt-sept ans,
Alexandre et Élie, jeunes enfants de son neveu Jean Catillon fils.
Les fugitifs allaient atteindre la frontière des Pays-Bas, lorsqu'ils
furent trahis et livrés par leur guide, Dumont, garde du roi.
Le 19 octobre, ils furent emprisonnés à Condé vis-à-vis de Mons '
(Fr. 7o53 f° i52l
De concert avec M™'' Dugarnier, et sans doute en même temps
qu'elle, Anne Girardot, femme d'un troisième Jean Catillon ^ s'en-
fuit par une autre route, celle des Ardennes, avec trois filles de
Pierre Catillon : Anne-Catherine, âgée de douze ans, Marguerite,
âgée de dix ans, Marie, âgée de sept ans; Edmée Lorcher, leur
I Le 6 novembre, M"" Dugarnier écrivait
du fond de sa prison à sa sœur M"'° Ca-
tillon la lettre suivante, qui est un chef-
d'œuvre de sang froid et de dissimulation :
«Je ne doute point, ma chère sœur, que
vous n'ayez été bien surprise quand vous
n'aurez plus vu toute notre malheureuse
troupe, et que vous aurez appris quelle
grande entreprise nous avons tentée sans
vous en rien communiquer; mais j'avais
cru que je ne pouvais entreprendre le
voyage trop secrètement pour le faire
réussir; et, de plus, je craignais que
vous ne m'en détournassiez, ce que vous
n'auriez pas manqué de faire, sachant
que ma pensée a toujours été qiCon ne
doit pas s'en aller ; mais ma belle-fille
étant sur le point d'accoucher, c'est la
crainte qu'elle ne fût inquiétée pendant
ses couches qui m'a fait prendre cette
résolution, que je n'ai pas prise pourtant
sans me faire de grandes violences, et ce
que je n'aurais jamais entrepris sans
l'assurance que notre scélérat de trompeur
me donna que je n'avais que faire de
craindre, et qu'il nous promettait qu'il
nous mettrait en quatre jours et demi
survies terres de Mons; et l'on a bien
raison de vous avoir dit que c'est lui qui
a sollicité mon pauvre tîls et ma nièce,
votre fille, à venir avec nous; car sans
sa pressante persuasion ils n'y seraient
point du tout venus, et seraient encore
dans leurs maisons et nos deux petits
garçons auprès de leur mère; mais le
coquin voulait emplir sa chaise et avoir
plus de gens à tromper et à voler. 11 ne
s'est jamais vu une conduite aussi scélé-
rate et aussi traîtresse que celle que ce
malheureux de Dumont a eue envers
nous, qui nous étions entièrement fiés à
sa conduite.... Dieu lui rende selon ses
œuvres» (B. N., Fr. 7035).
Cette lettre fut interceptée par la police,
aussi bien que celle que M"» Catillon
adressait à sa mère (Voir les premiers
pasteurs du Désert, I. 68).
2 Son existence ne saurait être mise en
doute, puisque les femmes des deux
autres (Susannc Ducloux et Catherine
Creuset) vivaient encore à ce moment.
Prisons et Couvents. 3ii
femme de chambre, et deux autres filles de feu Sébastien Bourdon :
Susanne (i655) et Marie-Anne (i663). Aussi malheureuse que la
première, cette seconde troupe se laissa aussi arrêter. Nous la
trouvons, le 6 novembre, dans les prisons de Vervins, d'où elle fut
ramenée à Paris et mise, le 14, au Grand-Châtelet.
Evidemment les fils de Jean Catillon qui avaient consenti, l'un,
à l'enlèvement de ses deux garçons, l'autre, à celui de ses trois
filles, songeaient à les rejoindre le plus tôt possible, et n'étaient
restés que pour préparer leur fuite. Au contraire, les trois ministres
qui auraient dû leur donner l'exemple, faiblissaient et caressaient
aveuglément des projets d'accommodement, qui devaient tourner à
leur confusion. Au lieu d'accepter pieusement la dispensation divine
qui l'obligeait d'aller mendier à l'étranger l'amer pain de l'exil.
Du Vigneau, chargé de six enfants, dont l'aîné n'avait que sept
ans, et le plus jeune que trois à quatre mois *, partit pour Fontaine-
bleau, oij se trouvait la cour, sans doute dans le dessein de deman-
der une audience à Bossuet. Par une note du dimanche, 21 octobre,
le commissaire Delamare nous révèle les dispositions des malheu-
reux ministres : « Le sieur de Vigneau est de retour de Fontaine-
bleau, et, ce soir, avec son beau-père, il a été chez le commissaire
Delamare pour lui dire qu'il entre dans les sentiments de la famille;
mais que, comme il ne les connaît que d'aujourd'hui, il demande
quelques jours pour s'éclairer et se disposer à prendre son parti en
connaissance et en sûreté de conscience; et sur ce que le commis-
saire Delamare lui a représenté l'intérêt qu'ils avaient à devancer le
peu de temps qu'on pouvait leur accorder, ils ont dit en continuant
leur confidence, que, dès demain [c'est-à-dire le jour même où devait
être publié l'édit révocatoire], le sieur de Vigneau, le sieur des
Loges, son frère, ci-devant ministre à Thouars, et leur beau-frère,
ci-devant ministre à Loudun, avec Catillon, iraient trouver M. de
Meaux, en quelque lieu qu'il soit pour lui demander une seule con-
férence, et que, comme ils espéraient trouver en lui toutes les
lumières nécessaires pour éclaircir leurs difficultés, ils prendraient
à leur retour le parti de l'obéissance qu'ils devaient aux ordres du
roi, et qu'ils seraient suivis d'un grand nombre de personnes de
leur parti » (Fr. 7062 f" 3o2).
' Delamare écrivait, le S février 1686: Les autres sont toujours avec leur mère
«Du Vigneau a six enfants, l'aîné est un chez M. Catillon. Elle n'est point grosse,
garçon de huit ans; les cinq autres sont il sera facile de s'en assurer: elle occupe
des filles, la plus jeune n'a qu'un an, toujours la même chambre où M. Desgrez
elle est encore en nourrice à Ghâtellerault. lui a parlé» (Fr. 7052, f" îSa).
3 12 Révocation de l'Èdit de Nantes h Paris.
Le 23 octobre, Delamare écrivait à La Reynie : « J'ai beaucoup
ébranlé Catillon ; il doit venir demain à neuf heures, et j'ai été
averti par son fils que c'est pour faire sa déclaration pour lui et
pour cinq ou six chefs de famille de ses parents (Fr. yoSi ï° 176).
Outre les trois pasteurs, ces chefs de famille étaient Jean Catillon
fils, Pierre Catillon et les orfèvres Creuset fils et Leborelle *, qui
travaillaient chez Catillon père et se disposaient à suivre son
exemple. Le 26, Delamare écrivait encore: «Je mande ce matin
Catillon pour l'obliger à se presser; je fais cependant observer
toute cette famille» {Ibid., f° 174). Si rondement qu'il voulût mener
les conversions, le commissaire dut pourtant attendre. Mais le projet
de conférence souriait trop aux convertisseurs pour n'être pas
adopté d'emblée.
Pontchartrain avait écrit, le 23 octobre, à La Reynie :
J^ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit au sujet de la confé-
rence que des ministres de la R. P. R. demandent d'avoir avec M. l'évêque
de Meaux, pour s'éclaircir sur les difficultés qui leur restent, et Sa Majesté m'a
ordonné de vous faire savoir que ledit évêque doit se rendre demain matin à
Paris, afin que vous avertissiez lesdits ministres de se trouver chez lui, où il
leur donnera tous les éclaircissements dont ils auront besoin. S'il y a quelques
autres ministres qui soient dans le même dessein, il sera aussi nécessaire que
vous preniez la peine de les faire avertir, afin qu'ils profitent du séjour que ledit
sieur cvêque fera à Paris (O ' 29).
Le 25, Bossuet informait Pontchartrain du résultat des entrevues
qu'il avait eues avec les trois pasteurs, et le 27, il en recevait la
réponse que voici:
Monsieur, j'ai rendu compte au roi du contenu en votre lettre du 25^ de ce
mois, et après que Sa Majesté en a entendu la lecture. Elle m'a ordonné de
vous dire, sur ce qui regarde votre séjour à Paris, qu'elle se remet à vous de
prendre le parti que vous estimerez le plus convenable, étant bien assuré que
vous suivrez celui dans lequel vous croirez être le plus utile au service de
Dieu et à l'exécution de ses bonnes intentions.
Le 29, Pontchartrain écrivait encore à La Reynie :
M. de Meaux m'a parlé des ministres qui ont eu des conférences avec lui,
et comme il paraît, par ce qu'il en rapporte, qu'il y a quelque espérance que
ces gens-là prendront un bon parti, Sa Majesté veut bien que, sans qu'il
paraisse rien de sa part, vous leur fassiez entendre qu'on leur donnera huit
ou dix jours au-delà du temps porté par l'Édit pour continuer à s'instruire, et
' I.e commissaire Delamare écrivait, le frère tiu sieur Korcst, avait fait emballer
17 octobre ii")83, qu'un autre Leborelle, tous ses meubles pour passer à l'étranger
demeurant à la pointe de l'Ile, et beau- (Fr. 7062, i" 3où).
Prisons et Couvents. 3i3
il faut que vous preniez la peine de me faire savoir ce qu'ils auront répondu
sur ce sujet, parce que, si leurs bonnes dispositions continuent, il serait peut-
être à propos de leur permettre d'aller trouver M. de Meaux chez lui, pour y
demeurer pendant le temps qu'on leur permettrait d'y rester {Ibid.).
Le même jour. Des Loges adressait la lettre suivante' à son
frère aîné Jacques de Brissac, sieur des Loges, ex-pasteur de
Nantes, réfugié à Londres ^ en vertu d'une autorisation du i3 juin
i685 (De Schickler, Égl. du refuge, III, 3o8\
Paris 29 octobre i685.
Monsieur, mon très honoré frère,
Puisque vous avez la bonté de vous intéresser fraternellement à ce qui
nous concerne, et que nous sommes remplis d'affection pour vous et d'une
vive svmpathie pour toutes vos souffrances, il convient, en même temps que
notre frère Du [Vigneau] vous rend compte de l'état de notre famille, que nous
vous fassions connaître aussi celui de nos consciences.
Vous saurez donc, très cher frère, que, aussitôt après qu'on eut publié la
déclaration du roi qui abolit l'Édit de Nantes, et oblige tous les ministres,
excepté M. [Claude] à sortir du royaume dans la quinzaine, j'allai retenir des
places pour nous et nos familles à la voiture de Bruxelles, tandis que mon
frère allait à la voiture de Calais. Mais deux ou trois jours après, étant informés
que Ton ne permettrait pas à nos femmes et à nos enfants de nous accom-
pagner, que notre départ rencontrerait mille difficultés, qu'on exigerait des
certificats signés des intendants de nos provinces, pièces qu'il nous était impos-
sible de nous procurer, vu le peu de temps qui restait, nous nous rendîmes
avec plusieurs autres chez M. de La Reynie, juge et magistrat civil, qui nous
donna le certificat exigé par la déclaration ; mais en fin de compte celui-ci s'est
trouvé inutile et sans emploi.
M. de La Reynie, que M. [Catillon, très probablement] connaissait parti-
culièrement, nous reçut avec beaucoup d'égards, nous rendit attentifs à la
déplorable situation dans laquelle nous étions avec nos familles; il nous
demanda si en bonne conscience nous ne pouvions rester dans le royaume,
et pourquoi nous ne contribuerions pas par notre présence à la consolation
d'une multitude d'âmes, qui gémissaient de l'abandon où les avaient laissées
leurs pasteurs, dont la fuite excitait des plaintes générales.
Là-dessus nous fîmes divers projets. Je proposai le mien; M[archand]
rédigea le sien; mais tous deux étaient conçus de telle sorte qu'il était facile
' Quick {Synodicon, I cliii), qui ne II faut évidemment substituer son nom
nomme pas le destinataire de cette lettre, à celui de son frère dans cette phrase,
l'a traduite en anglais, en en reculant la extraite d'un État des nouveaux convertis
date de dix jours. Nous la retraduisons de Chdtelleraidt en i6gg: «Jean Carré,
en français en lui rendant sa véritable avocat, a fait passer sa fille aînée en An-
date, gleterre, qu'on croit chez le ministre
- Il fut naturalisé anglais en 1687, avec Duvignault»,
sa femme Rachel Leggle (Agnew, III, 42).
3i4 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
de juger qu'on ne souffrirait pas que nous restassions dans le royaume à de
semblables conditions. A dire vrai, ces projets n'étaient pas du goût de mon
frère Du [Vigneau], qui en écrivit un autre, dont nous vous envoyons copie.
Nous confessons, très cher frère, l'avoir trouvé redoutable par ses consé-
quences et d'une séduction dangereuse. Mais Du [Vigneau] soutint résolument
qu'il ne nous restait d'autre moyen de demeurer dans le royaume, que de
signer cet écrit; il ajouta que, si nous refusions, il le présenterait seul en son
propre nom à M. l'évêque de Meaux. Nous finîmes par le signer, M[archand]
et moi, bien qu'avec une extrême répugnance, et en stipulant que Du [Vigneau]
le retirerait des mains de l'évêque dès que celui-ci l'aurait lu, ce que Du
[Vigneau] promit solennellement.
Après avoir parcouru notre écrit, l'évêque dit à Du [Vigneau] qu'il pensait
que le roi ne nous accorderait jamais ce que nous demandions, sur quoi nous
nous crûmes obligés tous trois de prendre congé de l'évêque et de M. de La
Reynie, parce que nous devions avoir quitté le royaume deu.x jours après.
Ms'' l'évêque de Meaux nous congédia très poliment; mais M. de La Reynie
nous fît un long discours sur notre écrit et sur l'entretien que mon frère avait
eu avec lui. Le roi, nous dit-il, était touché de nos misères, il nous approuvait
et nous louait, ayant bien meilleure opinion de nous que de certains autres
qui nous avaient circonvenus; il désirait que nous continuassions de conférer
avec M?'' l'évêque de Meaux, auquel il avait ordonné de se rendre à Paris pour
nous recevoir, dès qu'il avait appris notre intention (nous l'avions eue, en
effet) d'aller trouver l'évêque à Fontainebleau. M. de La Reynie ajouta que,
si après nos entretiens avec l'évêque de Meaux, nous ne pouvions en bonne
conscience vivre en communion avec l'Eglise de Rome, il nous donnerait alors
pour nous et nos familles la permission de quitter le royaume ; que, en atten-
dant, Ms'' l'évêque conserverait soigneusement notre écrit, qui avait été
présenté au roi.
Nous acceptâmes tous trois cette proposition et nous eûmes plusieurs
conférences avec Tévêque de Meaux. Aujourd'hui on nous presse de prendre
une résolution, et sur notre refus de signer un nouveau formulaire, on nous
dit qu'il est mal de reculer après nous être tant avancés de notre propre gré.
On prétend que notre écrit nous engage bien plus formellement que ce nouveau
formulaire, puisque nous y déclarons, dès les premières lignes, que la discorde
est le plus grand des maux; d'après cet écrit, ajoute-t-on, ni la transsubstan-
tiation ni aucun des autres points discutés par nous, ne peut être un obstacle
à notre réunion. On dit encore que, en fait, cet écrit est un acte de réunion;
qu'en acceptant l'autorité des évêques et des curés, nous avons accepté la
discipline ecclésiastique tout entière; qu'en parlant des puissances supérieures,
à propos de la messe, nous avons donné lieu de croire que nous partageons
le sentiment de ceux qui désirent que la coupe soit rendue au peuple, que
nous nous sommes engagés en même temps à les imiter, et à travailler à ce
que cette réforme universellement désirée et toujours poursuivie par le roi,
reçoive son accomplissement.
Ils se flattent donc que nous nous sommes pris au piège par notre propre
écrit, imprudemment laissé entre les mains de Ms' l'évêque de Meaux, et qu'ils
disent être en celles du roi. Telle est la vérité sur notre état présent, et voilà
pourquoi nous vous conjurons, très cher frère, de nous envoyer votre avis
aussitôt que possible.
Prisons et Couvents. 3i5
Déclaration donnée et signée par les sieurs de Vigneau, Marchand et des
Loges, ministres, à M. l'évêque de Meaux, avant les conférences"^.
Nous soussignés, étant dans cette pensée qu'il n'y a point de plus grand
mal parmi les chrétiens que d'être désunis les uns des autres, surtout lorsque
la Providence les a tous faits sujets du plus glorieux monarque du monde,
comme est le nôtre, et outrés de douleur d'être obligés de sortir de son
royaume, et de nous soumettre à l'autorité des étrangers, que nous ne sau-
rions jamais regarder comme nos princes souverains et légitimes, déclarons
que nous pouvons aujourd'hui promettre à Mgr l'évêque de Meaux, que nous
assisterons aux sermons et aux vêpres de l'Église catholique, donnant par là
une preuve sensible de notre union aux archevêques, aux évêques et aux
curés de France.
Nous souhaitons même qu'on nous croie absolument dans les sentiments
des puissances supérieures, qui, conformément aux libertés de l'Église galli-
cane, donnèrent plusieurs articles, comme les historiens le rapportent, à
MM. les ambassadeurs pour le concile de Trente 2; et jusqu'à ce qu'ils aient
été arrêtés par l'autorité du roi et signés par MM. du clergé de France dans
l'esprit de l'article XII du dernier édit (l'édit de révocation), vérifié en parle-
ment le 22 de ce mois d'octobre, nous supplierions très humblement Sa Majesté
de nous accorder la liberté de demeurer comme de simples particuliers dans
son royaume, jurant de ne rien faire contre les déclarations et de retenir, au
contraire, par notre exemple les peuples dans l'obéissance fidèle que nous
devons tous au roi et à nos supérieurs.
II fallait une forte dose de naïveté pour s'imaginer que l'Église
romaine allait se réformer après la Révocation, et pour croire
qu'elle accepterait une réunion conditionnelle. Elle exigeait une sou-
mission entière et sans réserves. Saisis de vertige, les signataires
de cette déclaration signeraient-ils la formule pure et simple d'abju-
ration ? Bossuet l'avait fait espérer ; aussi leur accorda-t-on tout le
temps qu'ils voulurent. Mais ils luttèrent, témoin ces billets extraits
des registres du secrétariat :
-Î3'
Seignelay à La Reynie.
3 novembre i635.
Le roi ne trouve point d'inconvénient à donner un peu plus de temps aux
ministres qui ont parlé à M. de Meaux, et qui ont donné espérance de se
convertir.
' Fr. 7o55, f» 236. au peuple; que tout pasteur fût capable
- On sait que le cardinal de Lorraine de prêcher, de catéchiser, et obligé de
et les ambassadeurs français demandèrent remplir ses fonctions; que les abus qui
que les ecclésiastiques ne pussent avoir s'étaient glissés parmi le commun peuple
qu'un seul bénéfice; que, la messe étant touchant l'adoration des images fussent
dite, les prières fussent prononcées en ôtés.
langue vulgaire; que le calice fût rendu
3i6 Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
Seignelay à M. l'évëque de Meaux.
lo novembre i685.
Sa Majesté a ordonne à M. de La Reynie de laisser encore quelque temps
à Paris les ministres auxquels vous avez déjà parlé, afin de leur donner lieu à
s'instruire lorsque vous y serez.
Enfin Des Loges et Marchand roulèrent au fond de l'abîme,
tandis que Du Vigneau, qui peut-être les avait d'abord entraînés,
parvint à s'élancer hors du gouffre. Il refusa d'abjurer et rétracta sa
première signature. En conséquence, le 29 janvier 1686, Seignelay
écrivait à La Reynie : « Sa Majesté ayant vu le mauvais procédé
qu'a tenu Du Vigneau, ministre, m'a ordonné d'expédier les ordres
que je vous envoie pour le mettre à la Bastille» (O' 3o). Des Loges
et Marchand, au contraire, firent l'office de convertisseur. Marchand
ne laissa en repos la courageuse compagne de Du Vigneau, que
quand il l'eut amenée à l'abjuration. Il rendit visite à M"'' de Villar-
noul détenue à la Bastille, et lorsqu'il fut retourné en Poitou pour
y continuer son triste métier, M"^ de Villarnoul s'en montra fort
affligée, et consentit toutefois à recevoir les exhortations de Des
Loges (8 avril 1686). Les malheureux apostats touchèrent tous deux
le honteux salaire promis aux ministres convertis. Seignelay écri-
vait à La Reynie, le 26 avril 1686 :
Les sieurs des Loges et Marchand, ci-devant ministres de la R. P. R.,
s'étant convertis avec beaucoup d'édification et de sincérité, le roi m'ordonne
de vous dire que Sa Majesté désire qu'ils soient bien traités et payés des
pensions promises aux ministres qui se convertissent. Le sieur des Loges était
à Thouars et avait 800 livres par an, et ledit Marchand à Baugé et avait
600 livres par an (O * 3o).
Des Loges reçut une pension de 700 livres, la plus forte, dit
M. Lièvre, qui fut accordée à un nouveau converti dans le Poitou'.
Celle de Marchand ne fut, paraît-il, que de 3oo livres.
1 Le 18 mars 1686, Seignelay ordonnait dit, clans sa lettre du 26 novembre 168G, être
d'arrêter et de mettre dans un couvent sur le point de se marier à Londres; ni
M"» des Loges de Crissac, qui allait de qui était Paul de Brissac naturalisé an-
ville en ville et devait se trouver alors à glais en iG8-<. — C'est sans Joute l'apostat
Blois,chez Jouan, chirurgien, ou à Orle'ans, qui fut l'objet de la faveur mentionnée
à l'Écu de France, à moins qu'elle ne fût dans le billet que Seignelay envoyait à
à Tours, chez le sieur de RouUien. S'agit- La Reynie le 7 février 1687: "Sa Majesté
il de la mère ou de la femme de l'apostat? accordera un arrijt de surséance au sieur
Nous ne savons. Nous ne savons pas da- des Loges; dites-lui, s'il vous plaît, de
vantage quel est le DeBrissacqucDelamare dresser sa requête conformément au
Prisons et Couvents. 3i7
M. et M"^ Catillon avaient sans doute plié les premiers; mais
bien qu'ils engageassent leur entourage à les imiter, Creuset fils ',
sa femme et leurs deux enfants, n'abjurèrent que du 17 au 19 no-
vembre. Jean Catillon fils, sa femme et leurs huit enfants (Catherine,
Anne, Jeanne, Louise, Esther, Madelaine, Alexandre et Élie) dont
l'aînée avait quinze ans, notés le 2 novembre comme disposés à se
réunir, n'abjurèrent cependant que le 22. Les trois filles de Pierre
Catillon ne sortirent de prison, le 21 du même mois, que pour être
conduites aux Nouvelles-Catholiques, et lui-même ne tarda à passer
en Angleterre, où sa femme "-^ le rejoignit vers le milieu d'avril 1686
(Fr. 7o52 f° 168). Elisabeth Catillon, sœur de Jean Catillon père, et
femme de Pierre Marchand, maître orfèvre du quai de l'Horloge,
n'abjura que le 17 décembre, tant pour elle que pour ses filles:
Catherine (1677), Anne (1679) et Marguerite (1681). Quanta M"= Du
Vigneau, dont le courage avait relevé celui de son mari, elle résista
trois mois et demi aux reproches de ses parents qui nourrissaient
sa nombreuse famille, aux obsessions de l'ancien ministre Marchand,
aux menaces du commissaire Delamare et du capitaine Desgrez. Elle
ne succomba que quand son mari eut été mis à la Bastille, et à force
de s'entendre répéter qu'elle ne pouvait le sauver qu'en abjurant'*.
Plutôt que de renier leur religion, Pierre Marchand * et son
fils Girard, aussi orfèvre, se mirent en chemin pour sortir du
royaume; mais ils furent arrêtés par le prévôt d'Amiens avec trois
autres personnes et renvoyés à Paris (Fr. 7o52 f° 25o et 17421!° 42}.
Le 8 février 1686, Delamare annonçait à La Reynie leur arrestation.
On les mit, le i5, au For-l'Évêque. Le 19, La Reynie déclarait le
père non seulement «opiniâtre», mais «dangereux», et ordonnait
de le séparer de son fils [Fv. 7o5i f" 804). En conséquence, Girard
resta au For-l'Évêque, noté comme bon à mettre dans quelque
maison de la congrégation de Saint-Maur (Fr. 7o5i f° 242), tandis
projet que je vous envoie» (O' 30. Nous avoir persisté autant qu'elle a pu à de-
trouvons un Des Loges prisonnier au mander du temps, a enfin signé sa sou-
ciiâteau de Loclies en 1692, pour crime mission; elle fera sa réunion avant huit
d'hérésie (France prot., X, 439). Était-ce jours. M. Catillon s'est chargé d'elle et
le même.' de ses enfants pendant ce temps. J'ai
' Son père, qui était aussi celui de M°° trouvé chez elle un Marchand, ministre
Jean Catillon fils, avait abjuré à Châ- converti, auquel elle a beaucoup de con-
tellerault entre les mains des dragons. fiance, et qui s'est chargé de la voir tous
* iN 'ayant épousé Pierre Catillon qu'en les jours pour l'instruire. M. Fontaine
i68i, Madelaine Gohard était la belle- sera aussi prié de venir demain n (Fr.
mère et non la mère des filles de celui-ci. 7022, f» 77).
^ Le 12 février lôSô, Delamare écrivait * Sans doute fils d'Eusèbe Marchand,
à La Reynie: «M"' Du Vigneau, après orfèvre (voir Conrart).
3i8 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
que le père était transféré au Grand-Chàtelet {Ibid. ï" 261). «Il n'y
a, dit une note marginale de la main de La Reynie, aucune appa-
rence que cet homme change de religion, et s'il devait être enfermé
en quelque monastère, ce ne pourrait être qu'hors Paris,
comme au mont Saint-Ddichel, s'il convenait d'ailleurs de l'y
envoyer» {Ibui. i" 240). Il fut transféré au château de Saumur en
1687, et très probablement expulsé du royaume ». c'est de sa femme
qu'il est question dans ce billet que le commissaire Delamare adres-
sait à La Reynie le 3 juin 1686:
On m'a averti que la femme Le Marchand, nouvelle convertie qui demeure
au Grand-Louis, sur le quai de l'Horloge, et le mari de laquelle est un des
plus opiniâtres prisonniers du For-1'Evêque, a loué depuis huit jours un grenier
ou galetas à quatre hommes que l'on croit gens de province, qui sortent le
matin à sept heures et ne rentrent que le soir (Ravaisson, Arch. de la Bas!.,
VIII, 416). '
Mme Marchand ne tarda pas à quitter la France avec sa fille
Madelaine: toutes deux sont inscrites, à la date du i5 mai 1689,
sur les registres de l'Église wallonne d'Amsterdam. Charlotte-
Marguerite Catillon, leur nièce et cousine (sans doute celle qui avait
tenté de fuir avec JM""^ Dugarnierj, figure sur les mêmes registres
à la date du 10 juillet 1690.
«Le plus glorieux monarque du monde», qui ne prévoyait
pas le retour d'un grand nombre des pasteurs qu'il avait bannis, ne
songeait encore qu'à se débarrasser de ceux qui étaient restés en
France. Par son ordre, Lu Vigneau avait été relâché, le 11 mars
1686^, à condition de sortir immédiatement du royaume, sans
même dire un dernier adieu à sa famille, et avait gagné la Suisse.
Réfugié à iVIorges, il adressait, le 22 mars, à M'"'^^ Catillon cette
lettre, empreinte d'une surprenante fermeté de résignation, et
dont le style n'a rien de commun avec celui de la piété lan-
goureuse :
Je ne sais. Madame et très honorée mère, si tout le temps que j'ai passé
chez vous dans mon dernier voyage de Paris, m'a assez t'ait connaître, et si
vous avez bien pénétré la pensée de mon cœur; tant y a, Madame et très
bonne mère, qu'en conservant mes sentiments religieux pour Dieu, je n'ai
• Nous ignorons si ce généreux con- f» 336). Nous iijnorons si Daniel, natura-
fcsseur était parent du ministre apostat. lise anglais en iLp»2 avec neuf enfants, et
— I.e ib octobre lûNj, un parent de Mar- Elisabeth, naturalisée anglaise en l'ùç^
ciiand avait quitté le faubourg Saint- avec ses liis Pierre et l'aul, appartenaient
Antoine qu'il habitait, pour passer à à la même famille,
l'étranger avec quatre enfants (Kr. 7051, ^ Ardi. Bast., VllI, jSi.
Prisons et Couvents. 3ig
point eu d'autre vue que de vous édifier par mes entretiens et par mes actions.
Je vous demande dans cet endroit et à M. Catillon, s'il lui plait, un peu de
réflexion, et j'espère que vous ne me tiendrez pas pour un païen et un infidèle.
Je sais, Madame et très lionorée mère, que je me suis exposé à de très
rudes épreuves, et que ma condition présente est digne de vos soupirs et de
vos larmes; car enfin, en mille rencontres, vous avez pu remarquer jusqu'à
quel point je vous honore, et quelle confiance j'ai en vos avis; et présentement
me voici pour toujours éloigné de vous, et sans espérance de vous revoir
jamais. J'étais avec une femme que Dieu m'avait donnée selon mon cœur, et
nous avions des enfants que je ne voyais jamais trop, et dans ce pays de
Suisse je suis privé des deux tiers de moi-même, et encore ce troisième est
très infirme. Enfin j'avais de l'occupation à Chàtellerault et nous y étions chez
nous; mais ici je suis chez les autres et je n'ai point d'espérance d'y exercer
mon ministère. — Ce changement, Madame et très honorée mère, n'est-il pas
des plus terribles? et si, ne pouvant en être touchée, vous vous dites à vous-
même que je l'ai bien voulu, au moins je vous supphe de ne me refuser pas
cet aveu: que la religion où je suis né et que j'ai enseignée sans reproche, et
en public et en particuher, me tient extrêmement au cœur, et que j'espère de
la grâce de mon divin Maitre que, s'il m'appelle encore à de plus rigoureuses
soufi'rances, je les supporterai avec des cantiques d'actions de grâces et de
• reconnaissance.
Au reste. Madame et très honorée mère, ne m'ôtez pas votre précieuse
affection, et engagez M. Catillon à inc rendre la sienne; je présente mon obéis-
sance très humble à ces deux illustres amies que vous vous êtes si justement
choisies, et je demande à toutes trois quelques petits moments de votre sou-
venir; j'y engagerai aussi quelquefois MM. leurs maris que j'honore et que
j'estime. M"« Janneton ' ne sera pas aussi oubUée; mais je vous conjure d'être
persuadée, et toute votre famille, qu'il n'y a rien au monde que je souhaite
avec tant de passion que de vous savoir dans le chemin qui vous conserve
dans la grâce du baigneur, et qui vous conduise un jour dans sa gloire. Je suis
avec un respect inviolable. Madame et très honorée mère, votre très humble
et très obéissant serviteur.
B. DE Brissac.
Si vous voulez bien quelquefois me faire tenir de vos lettres, vous les
adresserez, s'il vous plait, à M"« Pioret, la gazetière de Genève, qui me les
enverra (Fr. 7055, f" 96).
M"'' Catillon fit à son gendre une réponse oii l'aigreur, l'affec-
tion, l'éloquence et la théologie se mêlent étrangement; toutefois
on y sent le néophyte qui se fait violence pour se croire sincère-
* Le silence que Du Vigneau garde sur se trouvent. Sans doute Catillon et sa
sa femme prouve e'videmment qu'il lui femme auront craint que cette correspon-
avait écrit une lettre particulière qui ne dance ne portât ombrage à la police et
nous a pas été conservée. On se demande, ne nuisit à leur réputation de bons ca-
du reste, comment la lettre du fugitif et tholiques, et ils l'auront eux-mêmes
la copie de la riîponse de sa belle-mère remise au lieutenant de police comme un
ont pu tomber entre les mains de La témoignage de leur zèle.
Reynie, parmi les papiers duquel elles
320 Révocation de l'Edil de Nantes à Paris.
ment converti, pour ne pas reconnaître qu'il a cédé aux attraits des
biens terrestres, et non à la seule puissance de la vérité. On le sait
d'ailleurs, le catholicisme que Bossuet, Fénelon et tous les habiles,
prêchaient aux nouveaux catholiques, n'était pas le véritable, celui
du moyen âge et du concile de Trente, mais un catholicisme de
circonstance, biblifié, protestantisé, et qui reléguait au dernier plan
la Vierge, les saints et toute la dogmatique romaine. C'est ce qui
ressort de la lettre de M""' Catillon.
Votre lettre du 22" du passé m'a été rendue. Monsieur et très honoré
gendre, il y a trois ou quatre jours, et pour répondre à ce que vous me
demandez, si dans le temps que vous avez passé chez nous je vous ai assez
connu, je vous dirai de bonne i'oi que je croyais vous connaître un peu; mais
je vois bien que je me suis irompee et que je ne vous connais point du tout.
Vous me demandez que je réfléchisse sur vos entretiens et sur vos actions;
c'est en y réfléchissant que je vous avoue de bonne foi que je ne vous connais
point; car, enfin, demeurons d'accord d'une chose : n'est-il pas vrai. Monsieur,
que lorsque vous fûtes arrivé ici, vous cherchâtes d'abord l'occasion de voir
quelqu'un avec qui vous pussiez avoir quelque conférence, pour tâcher de
trouver quelque accommodement; et tout le monde sait que vous en avez eu
plusieurs dans lesquelles vous ne paraissiez pas *■/' éloigné île la reMiioii; il y a
ici plusieurs personnes qui s'en souviennent fort bien, et de plus vos écrits '
en font foi. Je ne vous cèlerai point qu'en voyant toutes vos démarches et tous
vos entretiens, cela m'avait donné lieu de croire que vous pourriez prendre
en conscience le parti que nous avons pris, plutôt que d'abandonner une femme
et de pauvres enfants, ce qui m'a toujours paru terrible, et je vous l'ai dit à
vous-même. Monsieur, que je ne pouvais comprendre la dureté de ces pères
qui abandonnaient leurs enfants. Dans le temps que je vous disais cela, je
vous croyais bien éloigné d'une telle pensée.
En vérité, plus je réfléchis sur la conversation que nous avons eue
ensemble, et sur celle que je vous ai vu avoir avec M. [de LaJ Fontaine, et
plus je suis étonnée que vous nous ayez ainsi abandonnés pour jamais, une
pauvre femme, la meilleure créature qu'il y ait au monde, et vous dites vous-
même que Dieu vous l'avait donnée selon votre cœur, ces pauvres enfants que
le même Dieu vous avait donnés, un beau-père et une belle-mère qui vous
aiment tendrement, et qui, avec plaisir vous en ont donné toute leur vie des
marques en ce qu'ils ont pu, tou: cela, dis-je, n'a pu vous retenir. Quoi, est-il
possible que vous croyiez que ce que vous avez fait soit agréable à Dieu? Que
si vous étiez resté au milieu de votre famille, pour lui être en édification et
consolation dans ses besoins, ... je crois que vous auriez pu vous réunir a
l'Église catholique, comme nous l'avons fait avec tant d'honnêtes gens, qui y
servent ensemble le même Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, avec la même
pureté que nous l'avons toujours servi. Nous avons eu la joie d'entendre, tout
le carême, des sermons d'une très grande solidité et fort édifiants. Enfin, par
la grâce de Dieu, je trouve tout le contraire de ce que j'avais ouï dire bien
' Il s'agit du la fameuse dûclaralion remise à Bossuet.
Prisons et Couvents. 32 1
dcsTois, que je n'entendrais parler que de saints et de saintes à qui «n adresse
des prières; je vous assure que je suis encore à en entendre parler un seul
mot, et que je vais tous les jours à Saint-Barthélémy ' entendre un Père de
l'Oratoire, nommé le P. de La Tour [d'Aliès] 2, qui nous prêche l'Evangile
admirablement, nous, signifiant parfaitement bien qu'il ne faut rien donner aux
créatures, tout étant dû au Créateur; que nous n'obtenons rien que par le seul
mérite de Jésus-Christ, et que nous ne méritons rien que par le précieux sang
de notre bauveur.
jugez de là, je vous prie, si nous n'avons pas lieu d'espérer que Dieu
accomphra son œuvre, et que nous aurons la joie de voir une bonne et véri-
table réunion; pour moi, je la souhaite et l'espère de la miséricorde de nocre
bon Dieu, et qu'il nous donnera à l'avenir autant de joie et de tranquillité
comme nous avons eu d'afflictions et d'amertumes. Vous ne sauriez croire,
mon cher Monsieur, combien votre éloignement nous en a donné et nous en
donne encore, à mon mari et à moi; car, outre la joie que nous eussions eue
de vous voir rester avec votre pauvre famille et la nôtre, auxquelles vous
eussiez, comme je l'ai déjà dit, été en très grande consolation, je crains que
vous n'ayez de la peine à vous accommoder dans un pays étranger, étant
délicat comme vous l'êtes, et n'ayant aucune commodité. Enfin je vous plains
extrêmement, et je voudrais de tout mon cœur que, par une bonne inspiration
du Saint-Esprit, vous revinssiez au milieu de nous y rapporter la joie, au heu
du trouble dans lequel vous nous avez jetés en nous abandonnant (Fr. 7o55, 1° 18).
Cette lettre si énergique, si touchante et au fond si peu catho-
lique de ton et de langage, n'ébranla point le malheureux père, parce
que, dépourvue de sens moral, elle n'était qu'un long et déplorable
sophisme de l'égoïsme. Au reste, le zèle déployé par M. et M""=
Catillon ne resta point sans récompense; le 27 juin 1688, les biens
de JVl""' du Vigneau lurent donnés à son père, intendant des bâti-
ments de JVlonsieur, en considération de ce qu'il était devenu bon
catholique. Le 26 avril de la même année, on avait confié à sa
femme la garde d'une dame sortie du For-l'Evéque, et dont la fille
était aux Nouvelles-Catholiques. Cette dame était la veuve ^ d'un
pasteur réfugié en Allemagne avant la Révocation, Michel Charles,
célèbre pasteur de Châtellerault, qu'il avait été souvent question
d'appeler à Charenton, et qui avait dédié à Catillon un recueil de
cinq sermons *.
1 Cette église, situe'e en face du Palais de ce volume, paru à Charenton en 1678
de justice, a disparu à la fin du siècle in-8°:
dernier. A Monsieur Catillon, marchand lapi-
■î C'était un protestant converti. daire, joaillier ordinaire et garde des
3 La France prot. (2» édit,, IV, 53) la pierreries de son Altesse Royale Made^
nomme Jeanne Piojet, fille d'un avocat moiselle, souveraine de Dombes, duchesse
au Parlement de Paris; M. Lièvre la Je ilontpensier, Clidtellerault et Saint-
nomme, au contraire, Catherine Berthon Fargeau, comtesse Deu, princesse et pair
[Hist. des prot. du Poitou, III, 280). <ie France.
* Voici quelques hgnes de la dédicace ^ Ces sermons ont eu le bonheur d'être
n 21
322 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Après avoir subsisté quelques semaines en Suisse de l'inépui-
sable charité de ses coreligionnaires, Du Vigneau se rendit en
Hollande ; il assista au synode tenu à Rotterdam le 24 avril 1686,
et y signa avec deux-cent-et-un de ses collègues la Confession de
foi des Eglises wallonnes. Il s'établit à Amsterdam et se fit inscrire,
le 19 mai, comme membre de l'Eglise. Il fut l'un des vingt-six
pasteurs réfugiés dans cette ville, auxquels l'Etat et le consistoire
faisaient une pension, en ne leur imposant d'autre devoir que celui
de prêcher à tour de rôle dans «la petite église». En raison de ses
charges de famille, Du Vigneau reçut le traitement le plus élevé :
400 tlorins de l'État et 480 du consistoire. Cette dernière somme fut
réduite de 100 florins en 1689, lorsque les magistrats consentirent
généreusement à entretenir cinquante pasteurs, dont vingt-cinq ne
recevaient rien de l'Etat.
Le II février 1686, Seignelay avait donné l'ordre de saisir à
Loudun «les biens et les effets de Du Vigneau, absenté», et de
charger quelqu'un de ses parents catholiques d'un enfant de sept à
huit mois qu'il y avait laissé en nourrice (Fr. 7044). Dans les
premiers jours de septembre de la même année, la police découvrit
qu'une femme, nommée Melon, était venue à Paris pour conduire
hors du royaume deux enfants de Du Vigneau. On l'arrêta et on la
conduisit, le 7, aux Nouvelles-Catholiques, d'oîi elle aida bientôt
M""' brunier a s'évader (voir ce nom, plus loin). Quant à M""" du
Vigneau, elle reçut, le 17 décembre, l'ordre de se retirer à Loudun
ou à Cnâtellerault, avec ses enfants, et de ne pas venir à Paris
sans permission. Elle réussit pourtant à rejoindre son mari avec
quatre de ses enfants, et fut reçue à la repentance le 28 mars 1688.
Le 8 août 1695, l'unique fils de Du Vigneau, Benjamin de
Brissac, s'inscrivit au rôle des étudiants de Leide; après avoir
achevé ses études à Amsterdam, il devint candidat en théologie en
avril 1702', et fut consacré l'année suivante pour suivre, en qualité
favorablement reçus de ce grand peuple ses meilleures grâces tous les offices dont
qui s'assemble à Cliarenton... Je vous vous avez si généreusement comblé moi
les dédie, Monsieur, pour satisfaire aux et les miens... Du S septembre 1Û77».
lois de la justice, qui veut qu'on rende à i D'après l'inscription de Leide, il au-
chacun ce qui lui est dû. En vérité, si rait été âgé de vingt ans en iGcjd; chose
j'avais eu la pensée de les donner à impossible, à moins que Du Vigneau
quelque autre, j'aurais cru faire un larcin n'ait été marié deux fois , puisqu'il
en lui offrant ce qui n'est plus à moi. n'épousa Susannc CatiUon qu'en i6;6.
Us sont à vous, Monsieur, par le droit D'ailleurs un jeune homme de vingt ans
de leur naissance; car vous savez qu'ils met habituellement moins de sept années
ont été composés dans votre maison, où à conquérir le titre de candidat en théo-
vous m'avez traité de la manière du logie. L'âge de dix-huit ans paraît beau-
monde la plus tendre et la plus honnête cuup plus probable.
... Je prie Dieu... qu'il récompense de
Prisons et Couvetits. 323
d'aumônier, le régiment wallon dont le prince de Nassau-Saarbruck
était colonel. Le 19 avril 1700, l'Eglise wallonne d'Amsterdam
l'admit au nombre de ses pasteurs réfugiés. Dès qu'il eut son fils
pour collègue, Du Vigneau parait n'avoir plus prêché qu'en de
rares occasions. Le registre des prédications le mentionne pour la
dernière fois le 9 mars 1710. Du Vigneau a publié trois de ses dis-
cours : Sennon sur /es paroles du prophète Esaïe, ch. XL, v. ç et 10,
prononcé a Amsterdam dans la neuve église, le 28 de septembre i6çj,
jour prescrit par Nosseigneurs les Etats, pour rendre à Dieu des
actions de grâces publiques au sujet de la prise de la ville et du
château de Namur, Amsterd., 1696, in-8°. — Des différents degrés
de l'anéantissement et de l'exaltation de notre Rédempteur, ou sermon
sur Philipp. II, 'J-ii, prononcé en ijo6, suivi de L'Immutabilité de
notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ, ou sermon sur Héb. XIII, 8,
prononcé en i6^j, Amsterd. 1706, in-8°. Au mois de mai 1712, Du
Vigneau perdit sa courageuse et vaillante femme, qui fut inhumée,
le 23, dans le grand temple wallon. Il vécut encore neuf ans, et
s'éteignit en 1721. Dès l'année suivante, sa pension fut reversée sur
la tête de ses filles « M"^= de Brissac ».
A partir de 1719, le consistoire adjoignit le fils de Du Vigneau
aux cinq pasteurs ordinaires d'Amsterdam, à titre de pasteur extra-
ordinaire. Nous ne connaissons de lui qu'un discours imprimé :
Sion fondée par l'Eternel ou la république des Provinces- Unies pro-
tégée. Sermon sur les révélations du prophète Esaïe XIV, }2 : Que
ripondra-t-on aux ambassadeurs de cette nation ? Que V Eternel a
fondé Sion etc., prononcé à Amsterdam le ^ mars IT44, jour de
jeûne. Amsterd. 1744, in-S". Il mourut sans enfant en 1746. En cette
année, ses sœurs Susanne et Marie-Susanne étaient encore dames
pensionnaires des Etats de Hollande.
L'arrestation des deux troupes de fugitifs dont nous avons parlé
plus haut, produisit des effets divers : d'abord l'abjuration plus ou
moins tardive des emprisonnés, qui ne pouvaient recouvrer la liberté
qu'à cette condition. Edmée Lorcher, cathohque de naissance, fut
relâchée le 27 novembre i685; Susanne et Anne Bourdon, le
3i décembre ; M"'" Dugarnier et ses compagnons, seulement vers
le mois d'avril 1686. Découragés par un premier insuccès, quelques-
uns se résignèrent à l'esclavage de leur conscience ; il ne paraît pas
que Jean Catillon fils soit passé à l'étranger. D'autres, au contraire,
sentirent plus vivement l'aiguillon et brisèrent le joug, notamment
Charlotte-Marguerite Catillon, son frère Pierre, sa femme et M""^
Dugarnier. Celle-ci ne s'empressa point maladroitement de se
324 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
remettre en route; elle laissa écouler six à sept mois avant de
repartir; en juillet 1686, elle arrivait en Angleterre avec Marie-
Anne Bourdon (i663), sœur de celle qu'elle avait emmenée la pre-
mière fois*. «Ceux qui restent, écrivait Delamare, paraissent fort
peu convertis... Il serait bon d'engager cette famille à donner
quelques sûretés» (Fr. 7o52 f° 237). Selon lui, Dugarnier n'attendait
qu'une occasion favorable pour s'enfuir; cependant il obtint, le
16 février 1687, le don des biens abandonnés par sa mère.
Malgré leur jeune âge, les trois filles de Pierre Catillon refu-
sèrent de sortir de prison par la porte de l'abjuration. On les con-
duisit, le 21 novembre i685, aux Nouvelles-Catholiques, où nous les
retrouvons le 3o juin suivant, en qualité de «non payantes»
(Fr. 7o52 f° 24). A ce moment les deux aînées demandent à
apprendre un métier. Au mois de février 1687, la cadette, Marie,
âgée de huit ans, était notée comme «ne pouvant être sans danger
rendue à ses parents». Le3i décembre 1691^ Pontchartrain écrivait
à La Reynie : «Sa Majesté m'ordonne de vous dire, à l'égard des
Girardot, qu'il y a quelque temps qu'on parle de leur conduite dont
elle désire que vous nous informiez exactement, et nommément du
fait particulier de la petite fille de Catillon, qu'ils avaient retirée
chez eux pour l'instruire en la R. P. R.» (O' 35). Sans doute les
Nouvelles-Catholiques, fatiguées de nourrir une inconvertissable
« non payante », avaient relâché Marie, et Paul Girardot de Pré-
fonds avait recueiUi la pauvre abandonnée comme étant sa parente^,
mais on la lui reprit et elle retourna aux Nouvelles-Catholiques, oij
elle finit par abjurer sincèrement. En 1697, le roi accordait à Marie
une pension de 200 livres, et une de pareille somme à sa sœur
Marguerite, aussi convertie, «pour seconder leur pieux dessein
d'entrer dans quelque communauté religieuse» (O' 41). Elles choi-
sirent la maison des Nouvelles-Catholiques et firent toutes deux
partie du chapitre. En 1729, Marie était dépositaire, c'est-à-dire
économe de la communauté ; c'est à ce titre que nous la voyons
recevoir un don de cent livres de Catherine-Renée de Jaucourt-
Villarnoul, veuve du comte du Bellay, de La Forêt-sur-Sèvre en
Poitou. En 1733, elle avait le titre d'assistante, et en 1745, celui de
maîtresse des novices. Elle mourut vers 1751. — Dépositaire de
1720 à 1733, assistante en 1745, Marguerite fut, au moins de 1751 à
'Marie-Anne Bourdon fut naluialis<;e nicre étaient morls à cette époque ; autre-
anglaise en 16S8 (Agnew, 111,49). ment ils se fussent empressés de réclamer
■' On sait que Pierre Catillon était passé leur pctite-fille pour travailler à sa con-
cn Angleterre. Sans doute son père et sa version.
Prisons et Couvents. 325
1755, supérieure de la communauté, à laquelle elle fit une donation
de 528 livres de rente, au principal de 21 120 livres, héritage de sa
sœur Marie, en souvenir de ce qu'elle avait « eu le bonheur d'ab-
jurer dans la maison la religion protestante». Par un codicille du
5 novembre lySS, elle obligeait les Nouvelles-Catholiques à payer
à M""''' de Brissac, ses « deux cousines-germaines, demeurant à
Amsterdam, 220 livres pour les deux, leur vie durant, sans en rien
suprimer [sic] après le décès de l'une ou de l'autre» (A. N., S 4668,
4669 et H 4206).
Les filles d'un fugitif devenues convertisseuses, c'était le plus
déplorable résultat de la fidélité, et de quoi donner raison à ceux
qui voulaient qu'on sacrifiât la religion aux devoirs qu'impose la
famille. Il est certain que les Nouvelles-Catholiques avaient eu
beau jeu, puisqu'elles pouvaient dire aux petites Catillon : Voyez
dans quelle religion on vous a élevées. Votre père vous abandonne,
n'est-ce pas horrible? Que vaut une religion qui commande de
telles choses? En revanche, admirez'les desseins de la Providence
qui a permis que votre père infidèle vous abandonnât, afin que
vous retrouvassiez une famille fidèle et l'Église véritable dans cette
pieuse maison. — Heureusement la fidélité fut souvent mieux
récompensée: le fils de Du Vigneau embrassa la carrière pasto-
rale suivie par son père, par son grand-père et par trois de ses
oncles.
Il nous reste à mentionner un dernier personnage du nom de
Catillon, et assurément le moins honorable : Etienne Catillon de
Montoron fils, aussi joaillier sur le quai de l'Horloge. Dès le 7 juillet
i685, il se montrait touché des livres de M. de Meaux, que lui
prêtait le commissaire Delamare (Fr. 7082 f° 862), et, dans une
lettre du 18 septembre, Pellisson le rangeait avec Pittan, autre
lapidaire, et quantité d'autres du bas peuple, parmi ceux qui pre-
naient et recevaient de tous les côtés, de lui, du P. La Chaise, du
commissaire de police, et d'un autre endroit qu'il ne désigne pas
(Fr. 7053 f° 484). De son côté, La Reynie, auquel Pellisson avait
adressé le renseignement qui précède, écrivait le 26 octobre :
«Montoron m'est venu voir, il me paraît un peu alarmé; je lui ai
remis l'esprit et donné de la confiance, pourvu qu'il se convertisse.
Il m'a dit qu'il est tout prêt ; c'est un garçon de plaisir qui sera, à
ce que je crois, de la religion que l'on voudra. Je le ferai encore
observer» (Fr. 7o5i f° 174). Il figure le 2 novembre sur une liste
de ceux qu'on croit disposés à abjurer ( Fr. 7o52 i° 3io). Comme les
affaires de ce « garçon de plaisir» étaient dans le plus piteux état,
320 Révocation de l'Édit de Nantes a Paris.
il se prévalut de la singulière législation du temps, laquelle per-
mettait aux nouveaux convertis de ne payer leurs dettes que quand
il leur plairait, ou peu s'en faut. Le i5 janvier 1686, Sa Majesté lui
accorda un arrêt de surséance de six mois pour les contraintes par
corps (O' 3o et A. N., E. 1834). Empêchés de l'emprisonner, trois
ou quatre de ses créanciers firent saisir ses meubles et ses mar-
chandises, et obtinrent l'autorisation de les vendre. Il courut im-
plorer l'aide du commissaire qui l'avait converti. Celui-ci s'empressa
de supplier La Reynie de rendre en faveur du prosélyte un nouvel
arrêt de surséance, interdisant la vente de ce qui lui appartenait
(Fr. 7o52 f° i36). — Il est à présumer qu'en disant que Pierre
Catillon avait mal fait ses affaires (Fr. 7o5i f° 168), la police le
confondait avec son homonyme Catillon de Montoron, qui resta en
France et n'eut garde de passer en Angleterre pour la religion. —
En 1701, un nommé François Catillon, nouveau converti de Paris,
demandait, en s'appuyant sur des certificats de catholicité, l'autori-
sation de passer en Angleterre pour en ramener sa femme (Tourlet,
inventaire TT).
LA FORCE 1
Dans sa furieuse passion de ramener tous ses sujets au catho-
licisme, le roi n'entendait pas pourtant que l'on traitât la haute
noblesse sur le même pied que la bourgeoisie. La Reynie fut rap-
pelé à l'ordre, pour ne s'être pas assez souvenu que les ducs et pairs
étaient pétris d'un autre limon que le reste des mortels.
Les préjugés de caste allaient-ils donc avoir pour effet de
mettre l'aristocratie protestante à l'abri de la persécution? —
Nullement, la haine de l'hérésie l'emportait sur toute autre considé-
ration, et ce que le despote ne permettait pas à la police, il se le
permettait largement à lui-même. « Le duc de La Force, raconte
Élie Benoit (V, 886), ne fut pas plus épargné que les autres, et on
ne lui laissa pas le droit de disposer de ses enfants».
> I.a plupart des pièces d'où nous ex- tr.iyons ce récit, ont été publiées dans les
volumes II, 111 et Vil du BuUet.
Prisons et Couvents. 827
Jacques-Nompar de Caumont, duc de La Force, pair de
France et arrière-petit-fils du maréchal qui, dans son enfance, avait
miraculeusement échappé à la Saint-Barthélémy, appartenait à
l'une des maisons les plus considérables du royaume. Il était né en
i635 et avait épousé Marie de Saint-Simon, fille du marquis de
Courtomer, et femme divorcée de René de Cordouan, marquis de
Langey, dont il eut trois filles : Jeanne, mariée en 1682 à Claude-
Antoine de Saint-Simon, son cousin; Louise, fîlle d'honneur de la
Dauphine dès 1686 ', et Marguerite. Sa seconde femme, Susanne
de Béringhen, fille de Jean, secrétaire du roi, ancien de Charenton,
et sœur de M"" Le Coq, femme du conseiller au Parlement, lui
donna sept enfants, trois fîls et quatre filles, dont l'aîné naquit en
1675. Magne, la quatrième fille, mourut en bas âge.
On lit dans les Mémoires de Sottrches II, igS, à la date du
23 juin i685 :
M. le duc de La Force, qui était presque le seul grand seigneur huguenot
qui fût alors en France, fut malade à l'extrémité à Paris, ce qui obligea le roi
d'y envoyer M. le maréchal de Duras, son capitaine des gardes en quartier, pour
voir si, sous prétexte d'amitié et de parenté, il ne pourrait point l'engager à
songer à sa conversion. Il mena avec lui Bastiment, lieutenant des gardes du
corps, peut-être pour enlever les enfants de M. de La Force, s'il l'eût trouvé mort,
et les mettre entre les mains de quelque catholique pour les élever dans la bonne
religion. Mais l'un et l'autre revinrent à Versailles sans avoir rien fait ^.
Tandis qu'on avait envoyé la bourgeoisie parisienne se faire
dragonner dans ses maisons de campagne, au moment où les dra-
gons évangélisaient la Normandie à leur manière, le duc de La
Force, retiré dans son château de La Boulaye, près d'Evreux, était
épargné, un peu, semble- t-il, malgré La Reynie, auquel Seignelay
disait dans un billet du 11 janvier 1686: « A l'égard de M. le duc de
La Force, Sa Majesté estime nécessaire d'attendre son retour de la
campagne, où il est à présent». Dès qu'il fut rentré à Paris, le roi
«daigna lui parler pour sa conversion », rapporte Dangeau, d'accord
sur ce point avec le quatrième livre des Mémoires de l'abbé de
Choisy : « Le roi ne se contentait pas d'envoyer des prédicateurs
' «M"° de La Force, fille de M. le duc porte que le duc de La Force est fort
de La Force, entra fille d'honneur de malade chez M. de Béringhen, et on lit
M"» la Dauphine, quoique le nombre de dans une autre du 17 juillet, que cette
six fut rempli; mais la considération de maladie et celle de la duchesse faisaient
sa qualité et de sa conversion obligea le craindre aux Béringhen, qu'après la mort
roi à augmenter le nombre en sa faveur» des deux époux le roi ne fit élever leurs
{^Mém. de Soiirclies, II, 143). enfants dans la religion catholique (Fr.
' Une note de police du 23 juin i683 7o52, f»' 358 et 363).
328 Révocation de l'Edit de Naufcs a Paris.
dans toutes les provinces, il prêchait en quelque façon lui-même et,
par un zèle dig'ne du roi très chrétien, il fit venir dans son cabinet
le duc de La Force, huguenot des plus opiniâtres, et le pressa avec
tendresse d'ouvrir les yeux à la vérité : ce qui fut pourtant inutile».
— Tout ce que le roi put obtenir, fut une promesse contrainte de
voir l'archevêque de Paris. Les mœurs relâchées de M. de Harlay *,
qui était la fable de la cour et de la ville, le rendaient peu propre à
la mission de convertisseur. Ses entrevues avec M. de La Force
demeurèrent infructueuses; il en informa Seignelay, qui lui répondit
le 3o janvier :
Comme il parait clairement par votre lettre qu'il n'y a de parti à prendre
à l'égard de M. le duc de La Force, que celui de lui permettre d'aller en
Angleterre, à quoi Sa Majesté ne veut pas consentir, ou celui de la crainte,
Sa Majesté s'est déterminée à lui envoyer demain au matin un officier de
ses gardes.
L'officier était porteur de la lettre suivante :
Du 3o janvier t686.
Mon cousin, j'apprends avec déplaisir que, nonobstant les raisons pres-
santes qui ont dû vous déterminer à vous réunir à la religion catholique, et
les marques d'amitié et de considération que je vous ai données, vous vous
laissez aller aux mauvais conseils de ceux qui veulent vous retenir dans les
erreurs d'une religion que je ne veux plus tolérer dans mon royaume. C'est
ce qui m'a porté à vous écrire cette lettre, pour vous dire que je veux que
vous vous retiriez dans votre maison de La Boulaye aussitôt que vous l'aurez
reçue, et que vous remettiez vos enfants entre les mains du sieur de La Reynie,
que j'ai commis à cet effet, me reservant de pourvoir à leur instruction. Et la
présente n'étant à autre fin, je prie Dieu, etc.
Louis.
En conséquence, La Reynie en personne alla prendre les gar-
çons et les mena au collège des Jésuites, tandis que M"^ de La Reynie
menait les filles au couvent désigné par l'archevêque. L'aîné étant
«de complexion extrêmement faible», le P. La Chaise fut lui-
même recommander aux bons Pères de prendre un soin tout parti-
culier de sa santé. Quant au garçon et à la fille âgés de moins de
sept ans, le roi ordonna, le lendemain, de les confier à la duchesse
de Saint-Simon, qui voulut bien s'en charger. De son côté, le coad-
' C'est lui que La Bruyère avait en faut; ils sont même si mallieurcux que
vue lorsqu'il dcrivit: «Il coûte moins à ce vice est souvent celui qui convenait
certains hommes de s'enrichir de mille le moins à leur état, et qui pouvait leur
vertus que de se corriger d'un seul de- donner dans le monde plus de ridicule».
Prisons et Couvents. 829
juteur de Rouen s'empressa de se rendre à La Boulaye, et de faire
connaître à Versailles l'espérance qu'il emportait de sa conversation
avec M. de La Force. Seignelay, ne se fiant qu'à-demi à l'impres-
sion du coadjuteur, écrivit à l'exilé le 28 février :
S'il est vrai que vous soyez dans la disposition de donner à Sa Majesté
entière satisfaction, en vous réunissant de bonne foi à la religion catholique,
conformément à la profession de foi dressée par Ms'' l'archevêque de Paris,
vous pouvez sans difficulté partir quand il vous plaira de chez vous pour
vous rendre auprès de Sa Majesté, qui est disposée à vous donner des marques
de son amitié particulière.
Il était difficile et périlleux de résister à ces flatteuses pro-
messes: une fois la lutte engagée, le roi ne pouvait reculer et son
pouvoir n'avait point de limites. M. de La Force, qui était, selon
Saint-Simon, «un très bon et honnête homme et rien de plus»,
résista cependant. Venant d'un homme qui ne se distinguait point
par l'énergie de la volonté, cette résistance parut surprenante. Les
convertisseurs l'attribuèrent à la duchesse, dont le caractère était
plus fortement trempé et l'âme invincible même à la puissance
royale. On résolut de séparer les époux. Seignelay écrivit au mari
le i5 avril: «Sa Majesté veut que vous vous rendiez incessam-
ment ici, pour apprendre ses intentions sur tout ce qui vous
regarde ».
Le duc accourut. Dès le 18, il était enfermé dans le couvent de
Saint-Magloire, au faubourg Saint-Jacques, avec deux de ses
domestiques, et le P. La Chaise recevait l'ordre de l'y visiter.
Livré aux sophismes insinuants des P. de l'Oratoire, obsédé sur-
tout par le père Charles Bordes et privé de l'appui tutélaire de la
duchesse, il faiblit et se laissa conduire à Notre-Dame'. Un attaché
de l'ambassade de Hollande en transmit la nouvelle à la Gazette de
Harlem^: «Paris, le 21 mai 1686. Le duc de La Force a déclaré, à
ce que l'on dit, dimanche dernier, dans l'église de Notre-Dame,
à l'archevêque de Paris, qu'il était catholique ». Le Mercure galant
inséra, entre la liste des Bénéfices donnés par le roi et celle des
Devineurs des Enigmes du mois passé, l'avis suivant : « Enfin M. le
duc de La Force, après avoir eu plusieurs conférences avec
M. l'archevêque de Paris, a été entièrement convaincu des erreurs
de la religion protestante. Plus cette conquête a coûté de soins, plus
elle est glorieuse à l'Eglise et à ce prélat; et plus M. le duc de
' Contrairement à ce qu'a cru Haag 2 Bitllct., z' sér., XV, 403.
Fr. pr., 2= édit., III, 893).
33o Révocation de l' Edit de Nantes a Paris.
La Force a cherché à s'éclaircir pleinement sur tous ses doutes,
plus on a sujet de croire qu'il a été pénétré des lumières de
la foi'».
Ce fut sans doute à ce moment que la duchesse eut l'intention
de passer à l'étranger, et que le comte D'Avaux, notre ambas-
sadeur à La Haye, écrivit: M. Claude cherche un guide pour
faire sortir de France M. de La Force, qui veut se sauver
(Aff. étr. 1686).
La suite fit voir qu'on s'était trop hâté de triompher; mais
pendant quelques mois M. de La Force passa pour nouveau catho-
lique : c'est en cette qualité que, le 12 septembre, on lui permit de
voir M"" Le Coq (Marie de Béringhen) sa belle-sœur à la Visitation
Sainte-Marie à Saint-Denis, et que, le 22, il fut invité à écrire à son
beau-frère Théodore de Béringhen, détenu à la Bastille. Bientôt
cependant la réalité de sa conversion parut douteuse : le 28 mars
1687, il reçut l'ordre de se défaire d'un valet suisse et d'une femme
de chambre qui faisaient profession de la R. P. R. Le 6 avril,
Seignelay lui mandait encore de congédier la demoiselle de Bois-
dubert (Boishubert?), parente d'un ministre, laquelle était près delà
duchesse. Enfin la tempête, qu'il avait cru éloigner par une abjura-
tion équivoque, éclata.
Le 29 juin 1689, le sieur de Brissac, major des gardes du
corps, fut désigné pour aller arrêter le duc de La Force et le con-
duire à la Bastille^ et le sieur de Castain, exempt des gardes du
corps, pour arrêter la duchesse et la conduire au château d'Angers
avec ses suivantes. Sur ces entrefaites, on eut avis que M. de La
Force allait venir à Paris, et les résolutions furent modifiées. Le
i3 juillet, tandis qu'on arrêtait la duchesse à La Boulaye, le duc
était arrêté à Paris ^. On les soupçonnait d'avoir chez eux quelque
ministre ou proposant, et « pour découvrir toutes leurs intrigues et
cabales », on mit le scellé sur leurs papiers et, dans leur hôtel de la
rue de Seine ', une garnison, qui n'en sortit qu'après le 29 août. Le
' Au mois de juin, le marquis de du Rourc. On a aussi mené à la Bastille
Sourches enregistrait aussi dans ses Mé- M. de Vivans, son cousin-germain qui
moires la conversion de M. le duc de La logeait avec lui ».
force. 3 |,e duc Viabitait l'appartement entre
2 Dangeau écrivait le 14 juillet 1G89: cour et jardin, et M. de Vivans, l'ap-
ic I.e major des gardes est revenu ce matin parlement donnant sur la rue. Celui-ci
de Paris, où il était allé arrêter le duc avait chez lui une valise contenant du
de La Force et le conduire à la Bastille. linge qui appartenait à Cluscl du Con-
M. de La Rcynie a fait mettre le scellé dut (Fr. 81 ir). f° SO-
chez lui. On l'arrêta chez la marquise
Prisons et Couvents. 33i
prétendu proposant n'était autre que M. de Vivans, comte de
Panjas, cousin-germain de M. de La Force, chez lequel il demeu-
rait. M. de Vivans, qui avait, en effet, pris la parole dans des
assemblées, fut arrêté et conduit à la Bastille en même temps que
son cousin. Le Mercure historique du mois d'août contenait la nou-
velle suivante :
Le comte de Lauzun, qui est le parent du duc', a eu ordre de l'aller voir
[à la Bastille], et de tâcher adroitement de savoir de lui s'il ne se sentait
coupable de rien qui fût cause de son malheur. M. le duc lui témoigna qu'il
n'était coupable que de trop aimer sa religion, et qu'il ne demandait aucune
grâce si on le pouvait convaincre de quelque autre crime. Mesdames ses filles
sont allées se jeter aux pieds de Sa Majesté pour solliciter en sa faveur. Le
roi leur a répondu qu'elles ne devaient rien craindre pour leur famille..., et
que, s'il avait fait arrêter le duc leur père, ce n'était que pour l'empêcher de
faire quelque sottise.
En fait de cabales et d'intrigues, on ne découvrit qu'un testa-
ment dans lequel M. de La Force s'exprimait ainsi ^ :
Notre intention est et a toujours été de vivre et de mourir dans la reli-
gion réformée que nous croyons être la vraie religion de Jésus-Christ, que
ses apôtres ont annoncée et que nous trouvons la seule qui est conforme à la
parole de Dieu. Seigneur Jésus, qui nous donnes ces sentiments, augmente
notre foi, fais-nous miséricorde et nous pardonne si, dans un acte de fragilité,
nous avons signé par obéissance, contre les sentiments de notre conscience,
que nous changions de religion, quoique jamais nous n'en aj'ons eu la pensée.
Nous savons et reconnaissons qu'en cela nous avons fait un très grand péché;
c'est pourquoi nous te supplions, ô Grand Dieu, de nous pardonner et de nous
faire grâce et miséricorde, et d'avoir égard à notre repentance. Nous vou-
drions avoir coupé cette main, selon ton commandement, et qu'elle n'eût point
' C'est-à-dire son oncle, puisqu'il avait d'abjurer; car Seignelay lui écrivait le
épousé (i63o) Charlotte de Caumont, sa 12 mai 1686:
tante. Le comte de Lauzun était catho- ,, ,
,. . , ^ . ^,, Madame, j ai rendu compte au roi de ce
lique, mais non la comtesse ni sa fil e, , - ., „ " ^ ,
««m, j E> 1 / j . , 'î"<= ■^'°"5 m'avez fait Thonneur de m'écrire,
M- de Belsunce (sans doute Anne de et Sa Majesté a bien voulu faire expédier
Caumont de Lauzun, mariée en 1668 à rarret que vous demandez, je vous l'envoierai
Armand de Belsunce). Arrivées à Paris incessamment. A regard de MM. vos enfants
dans les premiers mois de 1686 avec ies Sa Majesté fera considération sur leurs ser-
cinq enfants de M"" de Belsunce, et n'ayant 'vices, et vous_ ne devez pas douter que votre
« pas encore pris la résolution convenable réunion à l'Église n'eng.age fortement Sa
à leur salut et à la satisfaction de Sa "^J"te à leur donner des marques de sa
protection (O» 30).
peine, le 23 mars, la permission d'y se- '' Mercure hist. et polit., mai 1699,
journer une quinzaine (0« So). La com- p. 677.
Majesté 1), ces dames n'obtinrent qu'avec
peine, le 23 mars, la permission d'y sé-
journer une quinzaine (O' So). La com-
tesse ne tarda sans doute point à feindre
332 Revocation de l'Edit de Nantes a Paris.
signé ce que dans la vérité notre cœur n'a jamais embrassé ni cru. Nous
t'avons déclaré plusieurs fois notre faute et notre douleur; et cette déclaration
est suivie d'une véritable et sincère repentance; nous ne doutons point de ton
pardon et de ta grâce salutaire, que nous te demandons de toutes nos forces
et avec toute l'ardeur qui nous est possible, etc.
Sans nul doute, cette rétractation solennelle avait été inspirée
par les exhortations de quelque pasteur du Désert traversant le
nord de la France. On devine si une pièce semblable était propre à
apaiser l'irritation du roi. Le 19 juillet, il ordonna de congédier les
deux laquais que le prisonnier avait menés avec lui à la Bastille, et
de ne lui laisser qu'un valet de chambre ; trois domestiques, arrêtés
à La Boulaye, furent envoyés au château de Pont-de-l'Arche, et
trois femmes de chambre (Bordier, Huvé et Jeanne Bernard) qu'il
fallut expulser du royaume le 18 janvier 1691, furent mises aux
Nouvelles-Catholiques de Paris. Cependant on continua de traiter
M. de La Force autrement qu'un homme du commun; dès le 28 juil-
let 1689, il était autorisé à avoir deux valets anciens catholiques.
Le 3 octobre, on lui permit de voir son intendant, son avocat et
son médecin Du Chesne, à peine sorti lui-même de la Bastille, oii
il avait passé plus de huit mois (27 novembre 1688 — i3 septembre
1689") pour la R. Au mois de février 1690, comme M. de La Force
prétendait que son hôtel lui était à charge, on s'empressa de lever
les scellés qui y étaient apposés, afin qu'il pût disposer de cette
maison ; le 12 avril, on lui accorda la permission de se promener
pour sa santé dans le jardin de la forteresse ; le 20 mai,
celle de recevoir son homme d'affaires et l'avocat Chardon,
représentant de M°"= de Mekelbourg, qui avait une affaire contre
lui au sujet de la terre de La Boulaye; enfin, le 12 novembre, on lui
permit de voir le chirurgien Bessiére, dont ses infirmités exigeaient
les soins.
Quant à la duchesse, elle obtint, le 14 septembre, l'autorisation
de se promener sur le rempart du château d'Angers, d'oii, selon
L Inquisition française III, 207, elle fut un jour précipitée dans le
fossé sans se faire aucun mal: «Le vent ayant enlevé cette illustre
dame de dessus la plate forme où elle prenait l'air, .. . elle fut mira-
culeusement préservée d'une mort qui paraissait imminente et
comme portée par les anges de Dieu». Malgré la surveillance
dont elle était l'objet, elle trouva moyen de correspondre avec un
ami resté en liberté. On surprit une lettre qu'elle avait confiée à un
soldat de la garnison, et une autre, adressée à un sergent pour lui
être remise. L'auteur présumé de celle-ci, M"'^ de l'Isle, logée à
Prisons et Couvents. 333
l'hôtel de La Torce, fut envoyée au château de Ham '. Toutefois
au mois de janvier lôgo, la duchesse fut autorisée à répondre à
une lettre que le comte de Lauzun lui avait adressée avec
permission du roi. En juin, sa santé était tellement altérée
qu'elle demanda un notaire et un magistrat pour rédiger ses vo-
lontés dernières; on lui refusa l'un et l'autre, et le gouverneur du
château eut l'ordre de la faire examiner par un médecin dont il fût
sûr. Elle guérit et essaya, au mois de mars, de se faire donner les
ouvrages de Claude et de Jurieu, que Pontchartrain lui refusa, en
prescrivant de ne mettre à sa disposition que les livres désignés par
l'évêque d'Angers.
Vingt mois de captivité à la Bastille avaient notablement dimi-
nué en M. de La Force un zèle qui allait s'affaiblissant chaque
jour, et les convertisseurs faisaient peu à peu leur œuvre de ter-
mites. En mars 1691, on lui dépêcha l'archevêque de Sens pour
donner l'assaut à sa conscience, puis M'"'= de Courtomer, sa fille,
nouvelle catholique zélée. Il parut sensible à leurs incitations; aussi,
le 28 avril, quitta-t-il la Bastille pour retourner à Saint-Magloire, où
il avait faibli une première fois. On lit dans le Mercure historique du
mois de mai : « Enfin M. le duc de La Force est sorti de la Bastille,
et a été conduit aux P. de l'Oratoire. Ce changement de condition
a fait croire à quelques personnes qu'il avait changé de religion
pour une seconde fois, ou que du moins il avait promis de se faire
instruire». Pontchartrain lui écrivait, le i3 du même mois :
Le roi a bien voulu, sur les témoignages qui lui ont été rendus de la
bonne disposition en laquelle vous êtes à présent, vous permettre de vous
retirer avec M™"^ de Courtomer. Ainsi vous pourrez, quand il vous plaira,
sortir de Saint-Magloire et venir saluer Sa Majesté qui le trouvera bon. Je
vois avec plaisir que vous êtes sur le point de rentrer dans les bonnes grâces
de Sa Majesté, et je vous assure que personne ne prend plus de part que
moi à tout ce qui vous regarde.
Le même jour, le receveur des consignations recevait l'ordre de
payer à M. de La Force la somme de 1281 livres, qu'il lui avait
' Un catholique nommé Crosnier ou (i5 septembre 1689). Ce misérable, voyant
Crounier, peut-être avocat, enfermé dans expulser de France les huguenots qui
les prisons de Paris pour avortements et n'avaient pas abjuré, essaya de se faire
autres crimes, et transféré le 24 avril passer pour tel. En 1690, après avoir
1ÔS7 au château d'Angers, où il devait communié catholiquement trois ou quatre
être détenu toute sa vie, fut impliqué fois, il se déclarait de nouveau protestant,
dans celte affaire, et l'intendant Mire- dans le vain espoir de recouvrer la liberté
niénil reçut l'ordre d'aller l'interroger ^O ' 3i et 34}.
334 Révocation de FEdit de Nantes à Paris.
refusée jusqu'alors, à cause des défenses concernant les nouveaux
catholiques. Le i3 juin, Seignelay écrivait à La Reynie:
Je vous envoie l'ordre que vous m'avez dit être nécessaire pour faire
remettre à M. le duc de La Force les papiers et autres clioses qui furent
saisis lorsqu'il fut arrêté. Sa Majesté veut qu'en votre présence il brûle ce
mauvais testament qu'il avait fait, afin que pareille faute demeure dans
l'oubli.
Le 3 décembre, M. D'Autichamp, lieutenant du roi au château
d'Angers, des mauvais traitements duquel les prisonniers se
plaignaient souvent à Pontchartrain, fut autorisé a recevoir des
lettres de M. de La Force, et à lui faire tenir, mais rarement, des
nouvelles de la santé de sa femme, sans rien ajouter de plus.
Non seulement celle-ci n'entrevoyait pas le jour où elle pourrait
sortir de la forteresse ; mais M. D'Autichamp reçut, le lo février
1698, l'ordre de la tenir plus étroitement qu'il n'avait encore fait,
ainsi que les servantes anciennes catholiques qu'il lui avait données.
Le second «acte de fragihté» de son mari attrista la duchesse plus
qu'il ne la surprit; ce fut un nouveau sujet de prières et de larmes,
ajouté à l'angoisse que lui causaient ses enfants élevés par les per-
sécuteurs dans la religion idolâtrique, où, selon les idées du temps,
ils ne pouvaient faire leur salut. Ces chers objets de sa tendresse
seraient-ils donc perdus éternellement parce que la violence les lui
avait ravis ? — On aime à penser que ce cœur déchiré, mais
demeuré ferme, sut trouver dans l'abîme de la douleur au moins
l'espérance que Dieu regarde au cœur plus qu'au drapeau ecclé-
siastique, et à la sincérité des âmes plus qu'à la vérité des concep-
tions religieuses. Autrement de quel œil cette héroïne de la foi
protestante, eût-elle pu voir deux de ses filles prendre le voile l'une
après l'autre, et la troisième sur le point d'embrasser aussi la vie
monastique ?
En 1694, le roi permit aux deux époux de correspondre de
temps à autre par lettres ouvertes, dont M. D'Autichamp commu-
niquait le contenu à Pontchartrain. Ce n'était qu'un bien léger
adoucissement apporté aux maux de la duchesse, qui réclamait
vainement la liberté. Pontchartrain lui écrivait le 10 mars :
J'ai donné au roi la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser
pour lui, et je lui ai rendu compte de ce que portait celle que vous m'avez
écrite. Sa Majesté m'a ordonné de vous faire savoir qu'elle est sensible aux
maux que vous soufi'rcz et qu'elle voudrait bien les diminuer; mais que, comme
par votre lettre il ne parait pas que vous ayez changé de sentiment, elle ne
peut vous donner la liberté sans contrevenir aux règles qu'elle s'est prescrites.
Prisons et Cojtveiits. 335
La santé de la prisonnière, fortement ébranlée par cinq années
d'une dure captivité, nécessitait un séjour aux eaux de Vichy et à
Bourbon, que le roi ne pouvait refuser à une duchesse, même héré-
tique et opiniâtre. Il lui écrivit donc le 16 août 1694 :
Ma cousine, encore que les mêmes raisons qui m'ont obligé de vous
envoyer dans mon château, d'Angers, ne me permettent pas de vous en laisser
sortir, j'ai bien voulu consentir que vous lassiez un voyage à Vichy et à
Bourbon, sur la nécessité qu'on m'a assuré que vous en aviez pour votre
santé, ainsi je vous écris cette lettre pour vous dire que je veux que vous
vous y transportiez quand bon vous semblera, à la charge qu'incontinent
après l'usage des eaux, vous retourniez audit château d'Angers, à quoi m'as-
surant que vous satisferez ponctuellement, je prie Dieu, etc.
Louis.
En accordant cette faveur restreinte à la malheureuse et vaillante
femme, le despotisme royal n'entendait pas cependant la soustraire
à la surveillance de la police. Elle fut pourvue d'un véritable
garde-du-corps qui ne devait point la perdre de vue, mais observer
tous ses mouvements, noter les personnes avec lesquelles elle s'en-
tretiendrait, s'assurer qu'elle n'aurait point de conférences avec
des «gens suspects», et ne ferait aucun exercice de la R. ou autre
chose semblable. Le sieur Huot, chargé de cette mission, était
porteur d'une lettre de cachet pour arrêter la duchesse dans le cas
où elle aurait tenté de s'absenter. Comment ne pas abuser d'un tel
pouvoir? 11 parait qu'Huot, qui n'avait point la poUtesse du mo-
narque, se laissa entraîner à des excès de zèle, que Pontchartrain
dut réprimer par une lettre du 3 octobre :
J'ai dit à M. le duc de La Force que la volonté du roi est que M"" la
duchesse de La Force ait toute la liberté de recevoir des visites, et d'en faire
pendant qu'elle sera aux eaux; ne la contraignez en aucune manière, et en
vous conduisant, comme je vous l'ai dit, avec toute sorte de respect et d'égards,
faites qu'elle ait lieu d'être contente de vous.
L'état physique de la duchesse ne s'étant point amélioré, le roi
lui permit, le 17 octobre, de passer trois mois à Orléans sans en
sortir, toujours accompagnée d'Huot, et à condition de se rendre
de Bourbon à Orléans «parle droit chemin, sans aller ailleurs».
En lui transmettant cette autorisation, Pontchartrain ajoutait :
Je souhaite. Madame, que vous y rétablissiez votre santé, et que Dieu
vous y inspire les sentiments qui conviennent au salut et au repos de votre
famille.
336 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
Le 3 août 1695, à demi-vaincu par cette constance inébranlable, le
monarque sembla enfin s'adoucir et permit à M'"'^ de La Force de
se retirer à La Boulaye, près de son mari, mais toujours sous la
surveillance de l'espion qui ne l'avait point quittée depuis un an. Au
mois de mai de l'année suivante, il lui fut permis de s'absenter un
ou deux jours de La Boulaye, pour aller consulter le médecin de
Chaudray. Huot ne la quitta que par ordre du 29 juillet, c'est-à-dire
au bout de trois ans.
Petit à petit et les préjugés aristocratiques aidant, le roi en
était venu à tolérer dans son royaume une protestante non con-
vertie, mais une seule. Quelques mois après, le duc de La Force
tomba malade, et comme les soins de la duchesse lui devenaient
plus nécessaires que jamais, le roi exila celle-ci par la lettre sui-
vante :
Versailles, le 8 décembre 1697.
Ma cousine, je ne doute pas que mon cousin le duc de La Force n'ait
connu en touies occasions, et particulièrement en celle de sa conversion en la
religion catholique, l'amitié que j'ai toujours eue pour lui; je crois ne pouvoir
lui en donner des marques plus sensibles qu'en éloignant de lui les personnes
qui, dans l'extrémité de sa vie, pourraient lui inspirer des sentiments contraires
aux bonnes dispositions dans lesquelles il a paru depuis sa réunion. Ainsi je
suis obligé de vous dire, que mon intention est que vous vous retiriez de La
Boulaye aussitôt que cette lettre vous sera rendue, et que vous vous abste-
niez d'y retourner jusqu'à nouvel ordre, à quoi m'assurant que vous satisferez
ponctuellement, je prie Dieu qu'il vous ait, etc.
Louis.
Peu importait au roi que le duc mourût, mais il voulait qu'il mourût
catholique ; il voulait conserver une conquête qui lui était, pour
ainsi dire, personnelle. 11 restait à savoir quelle conduite tiendrait
la duchesse, retirée dans sa terre de La Force (Dordogne). N'allait-
elle point y réveiller le zèle en faveur de la religion proscrite ? —
Une lettre de cachet, sollicitée par le confesseur, qui songeait à
tout, y pourvut. En l'adressant au P. La Chaise, le 8 décembre,
Pontchartrain y joignait les lignes suivantes :
Je vous envoie l'ordre du roi que vous avez demandé pour M""' la
duchesse de La Force, afin que M. l'évêque de Bazas en puisse faire l'usage
qu'il se propose, s'il s'y trouve obligé.
Le sort de la duchesse était donc entre les mains du surveillant
mitre qui remplaçait Huot.
Revenu à la santé, Jacques-Nompar de Caumont fit cession
Prisons et Couvents. 387
de son duché-pairie de La Force à son fils aîné, Henri-Jacques
Nompar, âgé de vingt-trois ans. Par un brevet du i5 juin 1698, qui
constituait une rare faveur, le roi conserva au père et à la mère
les mêmes honneurs, entrées à Versailles, etc., dont ils jouissaient
auparavant. Peu touchée de la gloire mondaine, la duchesse s'effor-
çait de détourner son mari, ses fîls et tout son entourage, d'un culte
qu'ils ne professaient que par crainte. Bientôt (21 octobre) des
plaintes parvinrent au roi sur le compte de cinq domestiques nou-
veaux catholiques qui faisaient «mal leur devoir». Le r6 novembre,
Pontchartrain écrivait à M. de La Bourdonnaye, intendant de la
province :
Le roi qui a très juste sujet d'être mécontent de la conduite de M. le duc
et de M"" la ducliesse de La Force et de quelques-uns de leurs enfants, m'a
ordonné de vous écrire de vous transporter à La Boulaye, pour leur faire
entendre ses intentions et faire exécuter ses ordres à leur égard.
Pour cet effet, vous devez être informé que Sa Majesté, qui a toujours
honoré M. le duc de La Force d'une amitié et d'une estime particulière, fut
très sensible à la sincérité de la conversion qu'il fit il y a quelques années, que
par cette raison elle a pris soin de l'éducation de ses enfants, leur a donné
des pensions et a doté ses lîlles qui ont voulu être religieuses. Sa Majesté a
poussé la complaissance jusqu'à laisser M'°' de La Force en pleine liberté à
La Boulaye, ce qu'elle n'a encore fait pour personne de ceux qui sont dans
l'état d'opiniâtreté et d'endurcissement en la R. P. R. où elle se trouve, et
cela par les assurances et paroles d'honneur que M. le duc de La Force a
souvent données à Sa Majesté, qu'il ne se départirait jamais du bon parti
qu'il avait pris, et que, tant que M'°' la duchesse de La Force, aurait le
malheur de rester dans son opiniâtreté, au moins elle ne s'ingérerait en
aucune manière de parler de religion à lui ni à ses enfants. Cependant Sa
Majesté, qui avait déjà eu de justes soupçons contre la conduite de cette dame
pendant la maladie qu'eut M. le duc de La Force il y a un an, apprend
qu'enfin M'"' la duchesse de La Force, ne gardant plus de mesures, tâche de
les pervertir tous, même leurs domestiques nouveaux catholiques. Si Sa
Majesté avait écouté son ressentiment, elle aurait d'abord envoyé ses ordres
pour séparer M"" de La Force de sa famille, et la mettre en lieu où ils
n'eussent pas à craindre ses mauvais conseils; mais Sa Majesté, qui conserve
toujours de l'estime pour M. le duc de La Force, n'a pas voulu, en l'état auquel
il peut être pour sa santé, lui ôter quant à présent les secours temporels qu'il
peut recevoir d'elle. Ainsi Sa Majesté m'ordonne de vous écrire de vous trans-
porter incessamment à La Boulaj'e, avec le sieur Dupoy, lieutenant de la
prévôté de l'hôtel, que je fais partir d'ici dès demain pour se rendre près de
vous à Rouen; Sa Majesté veut que vous disiez à M. le duc de La Force
qu'elle ne se serait jamais attendue à un tel manquement de parole de sa part,
qu'elle a un juste sujet d'être indignée contre lui d'avoir abandonné les pra-
tiques de la R. C, en laquelle il l'a tant de fois assurée être entré de bonne
foi; que vous disiez à M™' la duchesse de La Force que la seule considération
de M. son mari a suspendu sur elle les ordres de Sa Majesté; qu'il lui sera
338 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
permis de le voir pour son soulagement et leurs affaires domestiques, mais
qu'elle n'aura aucune liberté de lui parler de religion, Sa Majesté voulant qu'à
cet effet le sieur Dupoy reste toujours près de lui jusqu'à nouvel ordre, et
rende compte jour par jour de ce qui se passera à La Boulaye.
A l'égard de M. de Castelnau, leur fils, le même officier a ordre de l'ar-
rêter et de le conduire à la Bastille.
Sa Majesté veut aussi que vous disiez à M. le marquis de La Force de se
rendre ici, afin que je puisse lui faire savoir les intentions de Sa Majesté.
Les ordres donnés à l'officier de police envoyé en garnisaire
étaient ainsi conçus :
Le sieur Dupoy restera auprès de M. de La Force, sera toujours près de
sa personne, et empêchera que ni M""" de La Force, ni quelque autre per-
sonne que ce puisse être, lui parle de la R. P. R.; mais au contraire donnera
auprès de lui un accès facile tant au curé du lieu qu'aux autres ecclésiastiques
que M. le duc de La Force pourrait avoir envie de voir. Et si, au préjudice des
ordres... de Sa Majesté, M'"" de La Force se mettait en devoir de lui parler
de religion, il lui imposera silence et l'obligera de se retirer d'auprès de lui.
Qu'un officier de police, acceptant cette mission de geôlier des
consciences, se soit installé en maître dans un château, près d'un
malade, pour éloigner la compagne de celui-ci, si elle se permettait
un mot, un encouragement, une effusion de cœur qui ne portât pas
l'estampille catholique, c'était odieux; mais il obéissait à la consigne
et peut-être à contre-cœur. Le prêtre qui l'accompagna eut-il la
même excuse? C'était un membre de la congrégation de l'Oratoire,
légèrement suspecte d'hérésie, ce même P. Bordes qui, en 1686,
s'était montré plus réservé en matière de contrainte, et avait
ouvertement déclaré qu'on n'obtiendrait rien des demoiselles de
Villarnoul, si l'on n'adoucissait un peu leur situation. Heureux, s'il
n'accomplit pas sans remords sa répugnante tâche!
Il faut citer en entier la lettre que Pontchartrain lui adressa le
2 décembre:
M. le duc de La Force, qui est depuis quelque temps malade à La Boulaye,
s'y trouve dans un tel danger d'être perverti par M'"" la duchesse de La Force,
que le roi a été obligé d'y envoyer un officier pour observer sa conduite;
mais cela ne suffit pas, il faut rétablir ce que cette dame a pu gâter des bonnes
dispositions dans lesquelles vous l'aviez mis sur la religion. Ainsi Sa Majesté
m'ordonne de vous écrire d'aller à La Boulaye, pour rester près de lui jusqu'à
ce qu'il soit en état de revenir à Paris. Sa Majesté a donné ses ordres pour
empêcher que M'"" de La Force ne lui parle en particulier, et l'officier qui est
près de lui ne le souffrira point, à moins que vous ne le jugiez à propos; vous
ferez un ouvrage bien agréable au roi, si, en travaillant pour garantir le mari
de la perversion, vous pouviez convertir la femme qui a toujours été si opi-
niâtre. L'éloignement des églises a été jusqu'à présent dans cette maison un
Prisons et CoKvevts. SSg
prétexte pour se dispenser d'entendre la messe; c'est pourquoi Sa Majesté
veut qu'avec l'agrément de révêque vous choisissiez le lieu qui y sera le plus
propre pour y établir une chapelle, et y faire dire la messe tous les jours.
M. le duc de Caumont [fils aine du malade] s'est chargé de vous mener à La
Boulaye. Il doit vous voir pour cela. Écrivez-moi souvent sur ce qui s'y
passera.
Comme si tous ces ordres n'étaient pas assez précis, Pont-
chartrain ajoutait le même jour à la consigne de Dupoy :
Sa Majesté veut que vous soyez toujours près de M. le duc,... à moins
que le P. Bordes n'y soit...; à l'égard de M"" la duchesse, elle ne lui doit parler,
soit de jour, soit de nuit, qu'en votre présence, et elle ne doit point coucher
dans sa chambre sous quelque prétexte que ce soit.
« Voilà donc, dit un écrivain que nous citons d'autant plus volon-
tiers qu'il n'appartient pas au protestantisme ', voilà donc le pauvre
duc entre sa femme, d'une part, un exempt et un prêtre, de l'autre,
tiraillé des deux cotés. Cependant la femme avait à sa disposition
des moments de tête-à-tête, pendant lesquels la victoire lui était
aisée. Croirait-on que le prosélytisme, dépouillant tout sentiment de
pudeur, osa pénétrer jusque dans la chambre nuptiale et s'installer
entre la femme et le mari!... Et c'était un roi coupable d'adultère,
qui troublait ainsi, à l'aide de la police et du clergé, l'union légi-
time de deux époux ! » — Ajoutons un dernier trait, peut-être
superflu. Pontciiartrain écrivait à l'homme de la police, le 23 dé-
cembre :
Vous ne pouvez mieux faire que de mettre en usage ce que vous croirez
propre à vous attirer la confiance de M. le duc de La Force ; vous pouvez
par ce moyen pénétrer ses pensées et donner des avis au P. Bordes.
Enfin, en vertu d'un ordre du i6 novembre, on avait ôté au malade
ses cinq domestiques nouveaux catholiques, pour les remplacer par
d'anciens catholiques, qui ne connaissaient ni ses habitudes, ni les
moyens d'alléger ses souffrances.
L'agravation de la maladie obligea Dupoy, dans les premiers
jours de 1699, à demander des ordres en cas de catastrophe. La
réponse fut d'arrêter la duchesse aussitôt que le duc aurait cessé
de vivre. Pontchartrain écrivait en même temps au P. Bordes :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit concernant les
bonnes dispositions de M. le duc de La Force; mais Sa Majesté a été étonnée
d'apprendre qu'il ne peut pas aller à la messe à cause de ses infirmités,
' Depping, Corresp. aJm.. W, p. XX.
340 Révocation de t Edit de Nantes à Paris.
pendant qu'elle apprend qu'il a assez de force pour aller à son écurie voir
ses chevaux.
La contradiction flagrante entre les actes et les prétendues
bonnes dispositions, démentait, soit la rectitude d'esprit, soit la véra-
cité du P. Bordes. Aussi se plaignit-il bientôt de n'avoir pas une
entière liberté de voir le duc, et d'être troublé dans ses conférences
avec lui par la duchesse. Pontchartrain écrivit alorsàDupoy (i3 jan-
vier) : L'intention du roi « est que toutes les fois que le P. Bordes
trouvera à propos que M"'= la duchesse... ne voie point le duc son
mari, vous fassiez commandement exprès à cette dame de se retirer
et de rester dans sa cliambre, non seulement des heures, mais des
journées entières, suivant que le P. Bordes trouvera à propos».
On crut un moment (25 février) que le malade serait en état
de se faire transporter à Paris, pour y trouver un chirurgien plus
habile, et l'on convint d'empêcher sa femme de le suivre. Le duc
de Caumont souffrait tout, fut comphce de tout, même quand la
violence dépassa toutes les bornes. Voici, comme dernière citation,
le billet que Pontchartrain adressa le i3 mars à Dupoy :
Sur tout ce que le roi apprend de la conduite de M"" la duchesse de La
Force, de ses peines lorsque M. le duc de La Force se met en état de faire
son devoir de catholique, et la contrainte dans laquelle elle le tient à cet
égard, Sa Majesté a résolu de les séparer, à moins qu'elle ne change entière-
ment de conduite; avertissez-l'en de la part de Sa IVIajesté... A l'égard de
M. le duc, dites-lui que Sa Majesté est bien aise d'apprendre que sa santé se
rétablit de mieux en mieux; mais que Sa Majesté n'entend qu'avec peine
parler de la tiédeur dans laquelle il est sur son salut, et qu'il se trouve assez
de santé pour se faire porter à ses écuries, sans penser à emploj-er les pre-
miers moments de cette santé à entendre la messe, et à faire les choses qui
peuvent persuader qu'il n'a pas la basse complaisance d'adhérer aux mauvais
sentiments de M'"' la duchesse...
Sans tenir compte d'une tyrannie qui devait l'empêcher de recevoir
le dernier soupir de son mari, IVI'"^ de La Force continua de remplir
son devoir d'épouse courageuse et indignée. Le roi, plus acharné
encore que le prêtre à la possession d'un cadavre, signa, le 6 avril,
l'ordre «d'ôter toute communication entre les époux», et d'enfermer
la duchesse « dans une chambre éloignée de celle de M. de La
Force», à cause du «nouvel accident» arrivé à celui-ci. Treize
jours plus tard, le 19 avril, jour de Pâques, le duc mourait dans sa
soixante-dixième année, n'ayant près de lui que le prêtre, le policier
et le lâche et indigne fils qui, pour s'assurer les faveurs de la cour,
prétait les mains à l'emprisonnement de sa mère.
Prisons et Couvents. 841
On lit dans le Journal de Dangeau à la date du 2r avril 169g:
«Le roi dit hier à son coucher que le duc de La Force était à
l'agonie dans sa maison de La Boulaye. Le roi nous ajouta que ce
duc mourait bon catholique. On a ôté d'auprès de lui depuis quinze
jours sa femme, qui est huguenote très opiniâtre». — Saint-Simon
dit à son tour, au livre LXVI de ses Mc'nioircs: « Le duc de La Force
était un très bon et honnête homme et rien de plus, qui, à force
d'exils, de prisons, d'enlèvements de ses enfants et de tous les tour-
ments dont on s était pu aviser, s'était fait catholique. Le roi eut soin
de le faire assister pour qu'il mourût tel ». — Ce langage ironique
donne lieu de penser que les esprits éclairés commençaient à douter
de l'efficacité de la contrainte en matière religieuse, et à considérer
les violences faites aux protestants comme non moins ineptes que
scandaleuses. Des exemples tels que celui du duc de La Force,
persévérant d'intention jusqu'à sa dernière heure, en dépit de
l'appareil et des cérémonies catholiques, dans la religion qu'il
n'avait pas librement abjurée, établissaient l'inanité du triomphe
apparent de la force et la réalité de la victoire de l'esprit.
Le lundi matin, la duchesse fut enfermée dans un couvent
d'Evreux, sans doute celui-là même où sa fille Susanne était reli-
gieuse; elle fut ensuite conduite à Paris dans son hôtel et confiée
à la garde du nouveau duc. Pontchartrain alla l'y voir et l'exhorta
de la part du roi à changer de religion, en l'avertissant qu'elle
n'avait le choix qu'entre se faire catholique ou sortir du roj'aume.
Elle partit le 18 mai pour l'Angleterre (TT 464), accompagnée
d'Huot jusqu'au port d'embarquement'. Abreuvée d'amertume et
de deuil, mais heureuse d'avoir souffert pour sa foi avec la même
fidélité que son père, sa mère, ses sœurs et son frère aîné, elle
n'avait point entièrement perdu l'espoir d'y ramener au moins son
fils cadet et sa fille cadette.
Henri-Jacques-Nompar et son frère François-Nompar n'étaient
âgés le premier, que de dix ans, et le second, de sept, lorsqu'on les
avait conduits, à la fin de janvier 1686, chez les Jésuites du fau-
bourg Saint- Jacques, oij leur plus jeune frère Armand-Nompar,
les rejoignit après avoir passé quelque temps chez la duchesse de
Saint-Simon. La morale jésuitique dont les principes présidèrent à
leur éducation, les marqua de son indélébile empreinte, mais par-
■ Notons encore une autre expulsion : puisée du royaume en 1703, comme son
Marguerite Le Coq, femme d'Olivier frère Le Coq de Germain, conseiller au
de Saint-Georges, marquis de Vérac, n. Parlement, l'avait été en 1688.
converti devenu convertisseur, fut ex-
342 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
ticulièrement l'aîné, en qui elle étouffa tout sentiment généreux
pour ne laisser subsister que les passions basses et intéressées *. On
a vu plus haut que, mis en contact avec leur mère, l'aîné et le
cadet avaient bientôt cessé de participer au culte catholique. Le
duc de Caumont, mandé à la cour, s'humilia, promit de se montrer
plus zélé, s'engagea même à conduire le P. Bordes à La Boulaye,
et n'insista que modérément pour obtenir la permission d'emmener
près de son père le chirurgien Durant, peut-être nouveau catho-
lique, qu'on ne jugea pas « propre à laisser près de M. le duc de
La Force ». Dès le 19 décembre 1698, Pontchartrain lui écrivait :
«J'ai reçu les lettres que vous avez pris la peine de m'écrire, dont
Sa Majesté a paru fort contente. Elle m'ordonne de vous dire de
continuer à bien faire, parce que votre bon exemple peut être d'un
grand exemple dans votre famille». Bref, il dragonna, en 1699 et en
1700, ses vassaux du duché de La Force, de façon à mériter les
éloges de l'évêque de Périgueux et ceux de Pontchartrain 2. Le
frère Léonard * écrivait en 1700: «On a des nouvelles que les R. P.
jésuites ont travaillé avec succès à la conversion des religionnaires
du duché de La Force, qui sont presque tous rentrés dans l'Eglise
catholique. On dit que M. le duc de La Force en considération de
cela leur a remis les droits seigneuriaux, redevances etc., et que le
roi pour le récompenser lui a fait 100,000 livres de rentes ». En
1704, il se fit donner, en outre, les biens de sa mère (O* 48 f° 128),
qui ne mourut à Londres qu'en 1781 .
Le cadet, que le frère Léonard appelle l'abbé, étant plus gra-
vement compromis que son aîné, ne fut préservé de la Bastille que
par une maladie qui ne permit point de le conduire à Paris, mais
seulement de le transporter à l'abbaye de Sainte-Croix dans le
voisinage de La Boulaye. Le jésuitisme n'avait point entièrement
étouffé sa conscience: s'il manqua du courage nécessaire pour
suivre sa mère, il renonça du moins à devenir prêtre, ainsi que
Pontchartrain l'écrivait au duc le 17 mai 1703: «Vous avez appa-
remment appris que M. votre frère l'abbé à pris la résolution de
1 Le jésuite Meigret écrivait à La tendrai, s. v. p., votre avis là-dessus»
Reynie le 24 février 1G86: «Depuis la (Fr. 7o53, f" 102).
visite que vous avez pris la peine de ' Voir Bullcl., VII, i38, 290.
rendre à MM. de La Force, M. le mar- ^ Moine aui^ustin déchaussé, qui a re-
quis me presse si fort de lui faire faire cueilli diverses pièces, à la fin du XVII»
profession de foi, que je ne puis me dis- siècle et au commencement du XVIll», sur
penser de l'écouter. J'en ai écrit au R. P. les Catholiques de la R. P. R., c'est-à-
de La Chaise, qui m'a demandé de ne dire sur les nouveaux convertis (Bullct.,
pas différer. Comme c'est vous. Monsieur, I, 428).
qui me l'avez mis entre les mains, j'at-
Prisons et Couvents. 848
quitter l'état ecclésiastique et de se mettre dans les mousquetaires;
Sa Majesté l'a trouvé bon. Il entrera incessamment dans la com-
pagnie commandée par M. de Maupertuis •. Il sera payé de sa pen-
sion de 3ooo livres, etc.-». On lui avait donné pour précepteur La
Bruyère, qui fut congédié en 1704^.
Quant à leurs sœurs, les deux aînées (Charlotte, Susanne?)
conduites par M""' de La Reynie au couvent de Sainte-Marie, rue
Saint-Antoine, y recevaient, le 2 juillet 1686, la visite de Seignelay,
qui les trouvait «en de bonnes dispositions» et mandait à l'arche-
vêque de leur envoyer le docteur Pirot, qu'elles attendaient depuis
huit jours. La cadette, mise avec son frère le chevalier chez la
duchesse de Saint-Simon, n'y demeura que sept mois et fut ensuite
confiée à M""' de Courtomer, sa sœur paternelle, encore détenue
dans un couvent, mais sur le point d'en sortir. En 1694, nous la
trouvons réunie à ses sœurs dans le monastère de Sainte-Marie.
Leur conversion s'opéra rapidement. On devine si les filles d'un
duc et pair, du reste pensionnées comme leurs frères, furent
entourées, choyées, adulées, si l'on s'efforça de leur inspirer une
dévotion qui leur fît oublier leur mère, hérétique à jamais damnée.
Au mois de mai 1690, l'aînée demandait qu'on mît près d'elle sa
cousine-germaine M"" de Béringhen, qu'elle disait être mal élevée
par des gouvernantes mauvaises catholiques. Quatre années plus
tard, elle était résolue à prendre le voile, et inculquait les mêmes
sentiments à ses sœurs. Retirée chez la comtesse de Nogent avant
de prononcer ses vœux, elle y faisait venir Susanne et Jeanne pour
leur montrer la procession de Sainte-Geneviève. Elle dut prendre
l'habit peu après le 21 février 1695, date à laquelle sa pension
lui fut confirmée par un nouveau brevet. Elle devint abbesse
d'Issy.
Les deux autres ne pouvant être admises au noviciat «avant
d'avoir été dans le monde », remplirent cette formalité en se retirant
momentanément dans le couvent de Sainte-Geneviève, placé sous
la direction de M'""^ de Nesmond. Le 27 janvier 1698, Pontchartrain
autorisait l'abbesse de Saint-Sauveur d'Evreux, à faire prononcer
les vœux de Susanne et l'assurait que la pension accordée à celle-ci
allait être confirmée. En même temps il invitait le père à subvenir
• C'est lui sans doute qui prit la dé- parer de ses biens (Bullel., 3o sér., VI,
pense de sa tante Françoise de Béringhen 654).
contre le frère de celle-ci, Frédéric, sieur 2 Depping, Corresp. adm., IV, 5o3.
de Langarzeau, qui, en 1706, voulait la ' Ibid., 5i3.
faire passer pour morte, afin de s'em-
344 Rcvocafion de l' Edit de Naidcs à Paris.
aux frais assez considérables * de la prise de voile. Peu auparavant,
la duchesse s'était rendue à Evreux, et la supérieure du couvent
n'avait osé lui refuser de voir sa fille. Elle en fut blâmée par le roi,
qui défendit que le fait se renouvelât sous aucun prétexte.
Au reste, les larmes et les exhortations maternelles demeurèrent
inutiles.
Le 25 mars, Pontchartrain invitait M. de La Force à payer les
frais de profession de son autre fille, Jeanne-Françoise de La Tour,
laquelle voulait entrer à la Visitation Sainte-Marie à Saint-Denis ;
il revenait à la charge le 28 décembre, s'assurant que le duc ferait
pour Jeanne ce qu'il venait de faire pour Susanne, qui ne sortit
cependant du monde qu'après le 2 mars 1699. Le 5 avril de la
même année, la pension de Jeanne était confirmée; les reli-
gieuses de Gercy et celles de Sainte-Geneviève firent même, à cette
occasion, preuve d'une rapacité que Pontchartrain dut rappeler à la
pudeur^. Bien que Jeanne eût été autorisée, le 5 mai, à toucher pour
frais de vêture 2000 livres sur la succession paternelle, il semble
que la cérémonie n'avait pas encore eu lieu à la fin de novembre
1700; car Pontchartrain écrivait, le 24, au nouveau duc de La
Force ^ :
Ce qui a obligé le roi de faire remettre M"" votre sœur dans un couvent,
est qu'on a eu des avis certains qu'à la persuasion et par le ministère d'une
dame Preste, elle se disposait à sortir du royaume pour passer en Angleterre.
Il faut espérer qu'elle reconnaîtra sa faute, et qu'elle ne vous donnera plus la
juste inquiétude que vous auriez eue si elle avait exécuté ce dessein.
Nous ignorons ce qui advint dans la suite; mais il paraît
évident que, privée de sa sœur qui combattait ses doutes et ses
scrupules, scandalisée intérieurement de la conduite que le roi et le
prêtre avaient tenue envers sa mère, et frappée de la piété
avec laquelle celle-ci avait sacrifié sa position et sa fortune
à ses convictions, elle était au fond bien peu catholique et aussi
peu propre à la vie du cloître que son frère, à l'état ecclé-
siastique.
La duchesse vivait encore à Londres en 1725, et avait recueilli le
comte de Vivans dans un bien de campagne qu'elle possédait aux
environs (voir Vivans qui suit).
» Ils variaient de i2oo à 2000 livres. " Depping, Concsp. adm., IV, 5o2.
' Bullct., III, 76 et 3o6.
Prisons et Couvents. 845
VIVANS (JOSEPH-GEOFFROI DE)
Les de Vivans, seigneurs d'Oissac et comtes de Panjas, appar-
tenaient à une ancienne et illustre famille du Périgord. L'un d'eux,
que les Extraits des registres de Charenton appellent Henri, et
que M. de France * nomme avec plus de raison Geoffroi, servit de
témoin au duc de La Force, Jacques-Nompar de Caumont, lorsque
celui-ci, dont il avait épousé la tante ^ Jacqueline de Caumont La
Force, se remaria, en lôyS, à Susanne de Béringhen, fille de l'an-
cien de Charenton. Sur la foi des généalogistes, qu'ils soupçon-
naient de quelque bévue sans pouvoir la rectifier, les auteurs de La
France protestante le nomment tantôt Henri (Jll, 266), tantôt «Joseph-
Geoffroi ou Henri » (IX, 524\ et attribuent au père les actes du fils,
Joseph-Geofi'roi. C'est celui-ci qui fut le prédicant^.
Venu à Paris dans le dessein de passer à l'étranger, Joseph-
Geofi'roi obtint, vers le 20 octobre i685, sous prétexte de suivre
un procès, l'autorisation d'y prolonger son séjour d'une quinzaine
(Fr. 7o5o f" 196). Il existe dans les papiers de La Reynie, datée du
25 décembre et de l'hôtel de Hollande sur le quai Malaquais, une
abjuration du comte de Yivans, major du régiment Dauphin,
laquelle n'empêcha pas Louvois d'ordonner, le 3i janvier suivant,
l'arrestation des comtes de Vivans, de Campagnac et de Belcastel,
retirés à l'hôtel de Hollande «pour fuir leur conversion» (O' 3o).
Sans doute après avoir signé la formule, Vivans avait reculé devant
la honte de l'abjuration publique et ne s'y résigna que pour sortir
de la Bastille. D'après l'article, d'ailleurs tout fragmentaire, que lui
consacre M. de France, Vivans serait passé en Angleterre en 1686.
Dénuée de preuves, cette assertion nous semble douteuse. Toute-
fois le silence gardé sur ce point par M. Agnew n'en prouve pas
l'inexactitude ; car il ne mentionne pas davantage la présence, bien
établie, de Vivans en Angleterre entre les années 1716 et 1728.
Quoi qu'il en soit, quelques années après, nous retrouvons
' Les Montalhaiiais et le Refuge, Paris, haut (II, 33o) que, de son côté, Dangeau
1887, in-80, p. 526. donne au fils la même qualification de
' Nous ne comprenons pas pourquoi cousin-germain du duc.
les Extraits des registres de Charenton ' Corriger dans Les premiers Pasteurs
l'appellent cousin-germain du duc: il du Désert l'erreur où nous ont entraîné
était son oncle par alliance. On a vu plus nos devanciers.
346 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Vivans à Paris. Assailli par les remords, il fréquenta les assemblées
nocturnes, confessa sa faute, fut réintégré dans l'Eglise, et signa
une contre-abjuration entre les mains d'un pasteur du Désert, vers
le mois de février 1689 '.
Retourné un moment dans ses terres du Périgord et résolu à
s'enfuir, il revint à Paris, accompagné de sa mère, de sa femme,
Marguerite de Garrisson^, sœur de M""^ d'Aliès de Caussade, et
d'un médecin de Monpazier (arrond. de Bergerac), nommé Jean
Du Condut, sieur du Cluzel. Ce médecin fut arrêté et conduit à
Vincennes par ordre du i^"" juin 1689, pour avoir «fait à Paris la
fonction de ministre» (O' 33). Il ne sortit de Vincennes, le 11 août
1690, que pour être transféré au château de Guise (O' 84), et ne
sortit de celui-ci que pour être envoyé aux galères. Il fut libéré
en 1713 et, réfugié en Hollande, y reçut en 1714 une pension de
3oo florins. Le comte de Vivans fut arrêté à son tour comme pré-
dicant, en même temps que le duc de La Force, chez lequel il de-
meurait. Les deux gentilshommes entrèrent à la Bastille le 14 juil-
let 1689. Le 17, Seignelay écrivait à La Reynie :
Le roi ayant été informé par la lecture que je lui ai faite de votre lettre
du 16°, de tout ce que vous avez fait pour la reconnaissance des papiers de
M. le duc de La Force et de M. de Vivans, Sa Majesté approuve la proposition
que vous faites de faire transporter à la Bastille la cassette et la valise du
dernier. Et comme elle est avertie qu'il y a des papiers d'une très grande
conséquence dans ladite valise, Elle m'ordonne de vous dire que vous preniez
bien garde qu'il n'en soit point diverti... Sa Majesté m'a aussi commandé de
vous dire qu'il est nécessaire que vous interrogiez ledit sieur de Vivans sur
plusieurs assemblées de nouveaux convertis où il s'est trouvé, et principale-
ment sur une qui s'est tenue rue Mazarine, à côté de la porte de Bussi, où il y
a en bas des Arméniens qui vendent du café, et à la première chambre sur
le devant un horloger nommé Dargent, sur le derrière un autre appelé Du
Bois. Que dans cette assemblée après la prière faite, ledit sieur de Vivans
exhorta tous ceux qui y étaient à bien faire leur devoir; et, comme c'était la
veille de la Fête-Dieu, il alla de porte en porte chez tous les nouveaux catho-
liques les exhorter à ne point tendre devant leurs maisons. Sa Majesté est
aussi avertie qu'il y a beaucoup de gentilshommes du Poitou qui ont donne
des papiers à serrer audit sieur de Vivans.
L'interrogatoire que La Reynie lui fit subir trois jours après,
mit à néant l'accusation relative aux papiers : le lieutenant de police
dut reconnaître qu'il n'avait devant lui qu'un protestant repentant
de sa chute. L'apostat convertisseur Samuel d'Aliès de la Tour, parent
' Mémoires sur la Bastille. ' 11 l'avait dpcusée en 1677. Voir l'ou-
vrage de M. de I-'rance.
Prisons et Couvents. 847
et ami de Vivans, comme lui montalbanais, s'empressait autour de
lui. Il écrivait à l'un des secrétaires d'État, le i3 décembre 1689':
Je crois, Monseigneur, que vous êtes bien informé qu'avec toutes mes
infirmités, je vais tous les Iiuit jours à la Bastille pour lâcher de ramener
M. le comte de Vivans. M. le duc de La Force a été touché de mes écrits; et
un gentilhomme de Poitou que je ne connais point en a été convaincu, à ce
que m'a dit un lieutenant de la Bastille. Je n'ai d'autre attention au monde
que celle de ces conversions. J'en fais toute mon étude. Je donnerais ma vie,
comme je donne tous mes soins, pour pouvoir contribuer à la conversion d'un
seul. J'ai écrit des rames de papier pour cela, et je ne puis comprendre que,
tenant une conduite aussi connue de tout'le monde, il y ait des gens qui aient
osé inventer que l'on fasse des assemblées chez moi ^. C'est comme si l'on
le disait du P. La Chaise. Il y a si peu d'apparence à cette accusation, qu'il
serait fort à souhaiter d'en connaître les auteurs 3.
Le i5 février 1690, M. de Vivans fut autorisé à se promener sur la
terrasse de la Bastille lorsque le duc de La Force ou d'autres pri-
sonniers n'y seraient pas, et, le 4 janvier 1691, à recevoir la visite
de M™^ la présidente Le Coigneux S qui voulait travailler à le con-
vertir. Les billets suivants, extraits des Registres du Secrétariat,
témoignent qu'à ce moment M. de Vivans, fatigué de sa longue
captivité, faillit succomber à la tentation :
A M. d'Aliès de La Tour.
3o janvier 1691.
M. de Vivans a demandé au roi la liberté de sortir de la Bastille sous la
caution de M. le marquis de Vivans, son cousin^, offrant de se retirer à l'ins-
titution auprès de vous, afin de tâcher de s'éclaircir sur la religion. Sa Majesté
y consentirait volontiers s'il y avait espérance de le convertir, et Elle m'or-
donne de vous écrire pour savoir de vous dans quelle disposition il est, et de
vous dire que si M. de Vivans en veut répondre et vous aussi, et que d'ailleurs
vous soyez persuadé de le réduire, il sera mis en liberté; mais il ne faut pas que
vous vous chargiez de cela à moins que vous ne voyiez apparence d'y réussir.
A M. de Louvois.
18 février 1691.
M. de Vivans qui est à la Bastille, ayant demandé au roi d'être mis en
* BuUet., 4= sér., I, 33. cavalerie, fort bien en cour depuis l'ab-
» C'est-à-dire chez sa belle-sœur, Marthe juration qu'il avait faite au commence-
de Garrisson, femme d'Antoine d'Allés ment de juin i685 (Fr. 7o52, f" 36d), et
de Caussade, laquelle logeait chez lui, et qui lui avait valu, entre autres faveurs,
dans son appartement, rue de Seine. une pension de 2000 écus. Il parut à la
3 LeP.delaTourétantgallican.lesauteurs cour au mois de septembre {Mcm. de
de la calomnie devaient être les jésuites. Sourches). Son fils Jean, lieutenant dans
* Sans doute Marie d'Alvigny, veuve de le régiment paternel, fut autorisé vers le
Jean de Pontèves, comte de Carces, et 20 octobre, ainsi que Joseph-Geofti-oi et
seconde femme du président Le Coigneux Antoine d'Aliés, seigneur et baron de
(Tallemant, des Re'aux, IV). Caussade, natif de Paris, à séjourner une
* Henri de Vivans, ancien brigadier de quinzaine dans cette ville (Fr. 7o5o, f» 196).
348 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
liberté sous la caution du marquis de Vivans, son cousin, avec promesse de
se retirer dans la maison des P. de l'Oratoire près du sieur d'Aliès, son ami,
qui prendra soin de sa conversion, Sa Majesté n'a voulu prendre sur ce sujet
aucune résolution que je n'aie su de vous la raison de sa détention. Il fut
arrêté l'année passée (?) avec M. de La Force; mais Sa Majesté ne se souvient
pas bien s'il n'a été arrêté qu'à cause de la religion.
A M. d'Aliès.
a5 février 1691.
Le roi ne trouve pas encore à propos de faire mettre M. de Vivans en
liberté; mais cela se pourra faire dans la suite, pourvu qu'il continue dans les
bonnes dispositions où vous l'avez trouvé en dernier lieu.
Dans l'espoir de l'amener à renier de nouveau la Réforme en
irritant sa soif de liberté, on permit à sa mère et à sa femme
(28 janvier et 10 février 1692) d'assister aux conférences qu'il avait
avec le P. Bordes. Cependant la santé délabrée du prisonnier
inquiétait le médecin de la Bastille, qui lui ordonna les eaux ; le roi
consentit à ce qu'il les prit, mais dans la forteresse, et ne lui accorda
d'autre faveur (19 août 1692) que la liberté de la cour, c'est-à-dire
une promenade quotidienne d'une demi-heure ou moins, pendant la
durée de la cure. Deux ans plus tard (22 juin 1694), toujours en
vue d'amollir sa constance, il lui fut permis de voir sa femme et sa
mère «une fois le mois, en présence d'un officier» (O' 38). Enfin
le 12 juin 1696', au bout de sept années de captivité, grâce à son
attitude conciliante et aux sollicitations de ses amis, M. de Vivans
sortit de la prison d'Etat, sans qu'on pût lui reprocher autre chose
que d'avoir laissé concevoir aux convertisseurs des espérances qui
ne devaient pas se réaliser. Ses amis avaient su intéresser à sa
cause jusqu'à l'archevêque de Paris, M. de Noailles, auquel Pont-
chartrain écrivait le 10 juin :
Je vous envoie l'ordre que vous demandez pour faire sortir M. de Vivans
de la Bastille. Le roi se remet à vous du lieu où il se retirera.
Sans aucun doute ce lieu fut d'abord un couvent, et s'il le quitta,
il n'en resta pas moins soumis à la surveillance du lieutenant de
police. En effet, Pontchartrain écrivait à D'Argenson, le 21 avril
1700 :
Vous devez profiter des dispositions où vous avez trouvé M. de Vivans
pour l'engager à se faire instruire (O ' 44).
' Mercure hist. de juillet, p. 32, et Ga-[ettc de Harlem, Bullct., 3° scr., IX,
377.
Prisons et Couvents. 849
Et le 23 septembre 1 702 :
Vous savez que M. de Vivans, après avoir été longtemps à la Bastille à
cause de son opiniâtreté en la R. P. R., a été mis en liberté à condition de
rester à Paris, où ceux qui s'intéressent à ce qui le regarde, espéraient de le
déterminer à faire son devoir. Je vous prie de prendre la peine de vous
informer dans quelle situation il se trouve à présent, quelle est sa conduite et
oii il loge, et de me le mander au plus tôt.
M. de Vivans avait perdu en 1699 sa mère, que La France pro-
testante désigne à tort comme sa femme. Jacqueline de Caumont la
Force «avait abjuré le i3 mars 1686; mais le remords l'avait
ramenée à la religion dans laquelle elle était née. Atteinte d'une
grave maladie à l'âge de quatre-vingt-sept ans, elle refusa de rece-
voir les sacrements de l'Église romaine, en sorte que le roi ordonna
de lui faire son procès. Comme elle était trop faible pour être
conduite en prison, et que le procès ne pouvait se juger sans que
l'accusée fût ouïe sur la sellette, il fallut forcément la laisser mourir
en paix, au grand regret de l'évêque de Sarlat, qui désirait pas-
sionnément «que l'on fît une {sic) exemple sur une personne de
«cette qualité» (Arch. nat. M. 667) •.
L'ancien prédicant alla finir ses jours à Londres dans un état
voisin de la misère. En 1716, il était réfugié dans un bien de cam-
pagne que la duchesse de La Force avait près de cette ville. Il
témoigna toujours une vive affection à sa femme restée en France,
où elle mourut sans enfants en 1737. Au mois de novembre 1725,
la duchesse réussit à le faire entrer à Sommerset, maison royale où
demeurait M"* de Malause. Il y était encore, et souvent malade, en
1728I
PERAY (GUICHARD DE)
Bien avant la Révocation, deux fils de Louis de Courcillon de
Dangeau et de Charlotte des Noues, petite-fille de Du Plessis-
'Mornay, abandonnèrent la religion dont leur père, ancien de son
• Louis XI\' avait commencé parla priver elle avec un prêtre pour lui dire qu'il
de ses biens. On lit dans le Mercure his- fallait aller à confesse, ce qu'ayant refuse',
torique du mois d'août 1Ô99: «M"" la com- on lui a confisqué ses biens au profit du
tesse de Vivans, sœur de M. le marquis roi ».
de Monpouillan, s'est voulue plaindre - Voir l'ouvrage Je M. de France,
de ce qu'on lui a enlevé ses [petits] en- loco cit.
fants; le procureur du roi est allé chez
35o Révocation de l'Èdit de Nantes à Paris.
Eglise, s'était montré le zélé défenseur. Ils avaient sans doute un
frère, dont descendent les Dangeau actuels encore protestants
{Bullet., II, 176). Vers 1664, Philippe, type du parfait courtisan,
embrassa le catholicisme en temps utile et fut aussitôt comblé de
places et d'honneurs. C'est à lui que l'on doit lejoiirnal du marquis
de Dangeau, qui, malgré sa platitude et son esprit de servilité, est
un document capital de l'histoire de la seconde moitié du règne de
Louis XIV. Son frère Louis abjura aussi quelques années plus tard;
il se lit prêtre, fut doté de quatre abbayes et devint le successeur
de Cotin à l'Académie française.
Leurs cinq sœurs n'eurent garde de les suivre dans la voie de
l'apostasie. Susanne, mariée (1684J à son cousin Louis Du Piessis,
seigneur de La Perrine, mourut, semble-t-il, avant la Révocation.
Elle eut une fille qui, selon La France protestante, 2" édit., IV, 802,
aurait été enfermée aux Nouvelles-Catholiques à l'âge de onze ans,
peu après la Révocation. Le 10 février 1699, l'ordre fut donné
d'aller prendre cette demoiselle au château de Dangeau ' (Eure-et-
Loir) et de l'amener aux Nouvelles-Cathohques de Paris, d'où elle
sortit, par ordre du 10 septembre, pour retourner à Dangeau
(O' 48). Une demoiselle de La Perrine, peut être l'ancienne pen-
sionnaire des Nouvelles-Catholiques, reçut en 1700 une pension
de 5oo hvres (O' 44).
Elisabeth, mariée (i658) à Frédéric de Suzannet, seigneur de
La Forest, n'abjura que pour sortir du couvent de Poitiers où elle
fut enfermée en 1686. Son mari passé en Danemark (Ch. Weiss,
II, 294) fut bientôt rejoint par sa fille. En effet, Seignelay écrivait à
La Reynie le 6 février 1686 : « M. de Dangeau a informé le roi ce
matin que M"'= de La Forest, sa nièce, qui a été longtemps chez
M. de Meyercron, envoyé de Danemark, et qui depuis s'est retirée
par ordre de Sa Majesté chez lui, en était sortie hier matin, étant
actuellement malade de fièvre, et qu'on ne savait où elle était allée;
sur quoi Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire, afin que vous
ordonniez au sieur Desgrez de chercher partout cette demoiselle,
Sa Majesté ayant à cœur qu'on la puisse trouver » (O' 3o). — Elle
était évidemment passée à l'étranger. Suzannet de La Forest obtint,
en 1698, l'autorisation de vendre les biens qu'il avait laissés en
France et dont le clergé avait plusieurs fois voulu s'emparer.
' Circonstance qui prouve qu'il ne comme dit à tort la seconde édition de
s'agit point d'Anne Monginot, femme de La France prot., V, 878.
David du l'Iessis, sieur de La Perrine,
Prisons et Couvents. 35 1
Catherine épousa en i658 le marquis de Peray dont nous par-
lerons tout à l'heure.
Charlotte et Françoise-Hélène, «filles d'un rare mérite et d'une
vertu éminente», dit Benoit, maintinrent le culte à Dangeau jus-
qu'au i5 février i683, date de son interdiction. Venues à Paris
avec l'intention évidente d'y chercher les moyens de passer à
l'étranger, elles ne réussirent qu'à se faire arrêter. Seignelay écri-
vait à La Reynie, le 28 mars 1686 : « Je vous envoie des ordres
pour faire mettre une de M""" de Dangeau dans un couvent, et
l'autre, dans la maison de M°"= de Miramion. Il faut que pour celle
qui sera mise dans un couvent, vous en choisissiez un où il n'y ait
point de femme de la R. P. R. » (O' 3o). Le couvent choisi fut celui
des filles du Calvaire, de la rue Saint-Louis (Fr. 7o53 f° 166), où
l'une des deux sœurs, nous ne savons laquelle, devint sans doute
un danger pour son entourage; car elle fut réunie à l'autre chez les
Miramiones, par ordre du 17 janvier 1687. Elles résistèrent aux
brutalités des Miramiones, si bien qu'il fallut les expulser de France.
On écrivait de Paris à la Gazette de Harlem le 3o mars 1688 : « Les
sœurs du marquis de Dangeau sont parties pour la Hollande»
(Bnllet., 2" édit., XV, 406). Selon La France protestante, ce serait
M"° Hélène qui aurait fondé à La Haye le refuge dont Bancillon,
forçat huguenot hbéré en 1713, parlait en ces termes •: « C'est une
société de dix ou douze dames ou demoiselles qui vivent ensemble
comme des religieuses. Celle qui a formé cette société est IVl"'' de
Dangeau, tante de M"" de Peray. Cette pieuse dame a quatre ou
cinq mille livres de rente de chez elle, qu'elle a mangées toujours
avec des réfugiées : quand quelque dame ou demoiselle sortait de
France et qu'elle n'avait pas de quoi vivre, M"* de Dangeau la pre-
nait chez elle et la nourrissait; mais le nombre augmentant et
n'ayant pas de quoi fournir à toutes, celles qui avaient quelque
chose le mettaient à la bourse commune d'où elles vivaient. C'est
ainsi que s'est formée cette société où on reçoit encore tous les
jours des demoiselles qui y veulent entrer ; l'une y porte quelque
argent, l'autre n'y porte rien, c'est selon les moyens de chacune.
M"'^ de Dangeau ne se contente pas de cette société de La Haye,
elle en a encore une autre à Eskidam (Schiedam), village tout près
de Rotterdam, qui est autant nombreuse que celle de La Haye ^.
' Biillet., 3« sér., I, 69. rectrice Marie Du Moulin {Bidkt., 2° sér.,
2 Une autre Société de dames françaises XIII, 3i5, et 3= sér., IV, 480). Charles
avaient été fondée à Harlem en i683, par Coquerel (I, 83) mentionne, en outre, des
le marquis de Venours, et eut pour di- maisons 'de dames françaises réfugiées,
352 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Cette dame demeure tantôt à celle-ci et tantôt à celle-là. Elle donne
tout ce qu'elle a, ce qui ayant été rapporté à la reine douairière de
Danemark, cette princesse lui envoya un lit bien garni de tout,
mais à condition qu'elle s'en servirait toujours, sans le donner à
autre... C'est dans cette société de La Haye que vit M"" de Peray :
car elle loge dans la même maison. On y chante les psaumes, on y
lit et y fait la prière en commun trois fois le jour, nous avons eu
l'honneur d'y assister plus d'une fois. Je sais que M"^ de Peray y
faisait autrefois la prière par méditation [improvisation]; mais elle ne
l'a pas faite quand nous y étions ». — Il semble résulter de cette
lettre et d'une autre adressée, en décembre 1699, «à M"° de
Peray chez M"'' de Dangeau, derrière le cloître à La Haye», qu'il
n'existait plus en 1718 et même en 1699 qu'une seule des deux
demoiselles de Dangeau.
Jean Guichard, marquis de Peray, possédait la terre de ce nom
à deux lieues de Parthenay en Poitou. Lorsque le prêche fut
interdit en cette ville, le marquis l'établit dans son château pour
les protestants disséminés de la Gâtine. On lui contesta le droit
d'exercice en 1681, et le nouveau temple fut interdit en 1682;
quelques mois après cette interdiction, les dragons envahirent et
dévastèrent le château. Les coreligionnaires du marquis l'avaient
plusieurs fois délégué à Paris pour s'occuper avec le député-général
des affaires de la province. Sa quatrième femme, Catherine de
Courcillon^ lui donna trois enfants: Jean, comte de Guichard,
Catherine et Charlotte.
Toute la famille, venue à Paris dans l'intention de passer à
l'étranger, et logée aux Deux Anges avec d'autres personnes de la
religion, fut découverte par l'exempt Auzillon et dénoncée à La
Reynie le 25 février 1686. Le fils était sig^nalé comme ex-capitaine
ayant favorisé la fuite de plusieurs protestants, à l'aide d'un passe-
port que le roi lui avait accordé. « 11 y a quelque temps, disait le
rapport de police, que IVl""' de Peray tient le bureau d'adresses de
tous ceux de la religion qui viennent à Paris; mais elle prend soin
de les faire placer; l'on dit qu'elle est si zélée pour sa religion
qu'elle se ferait brûler plutôt que de changer. La nuit, une grande
partie de ceux qui sont à Paris cachés, la vont voir. La Laperle'
à Deift, à Harderwick et à Rotterdam. ' Anne Herost, femme d'Antoine La-
l.a dernière était sous la directio.T de M'"" perle, marchand de vins à Paris, rue des
de Soustelie. Plus de cent femmes nobles Boucheries, faubourg Saint-Germain, en-
de naissance, trouvaient asile dans ces fermée le 4 mai 1686 pour n'avoir pas
six ctablisscments (Ch. Weiss, Hist. des fait abjuration dans le temps porté par
réf., II, 17). les déclarations, abjura peu après et resta
Prisons et Coitvnits. 353
est l'embaucheuse de la dite dame de Peray» (Fr. 7o53 f° 177).
Sauf Catherine, qu'on manqua', toute la famille fut arrêtée le
5 mars, par ordre du 2, et mise à la Bastille^, où le père et le fils
restèrent, tandis que dès le lendemain la mère était envoyée au
couvent des Hospitalières de Saint-Anastase, dites dames de
Saint-Gervais, rue Vieille-du-Temple, et la fille, aux Nouvelles-
Catholiques.
Le 6, le marquis de Dangeau alla solliciter son beau-père et
son neveu de suivre son exemple. Il ne réussit complètement
qu'auprès de ce dernier, qui promit, le xo, de se réunir, aussi bien
que deux des fils de M. de Béringhen (Fr. 7o53 f° 456 et O' 3o).
L'abjuration lui valut la liberté; il sortit de la Bastille, par ordre
du 21, et resta en France. Sa femme et ses deux filles furent enfer-
mées à l'Union Chrétienne de Luçon en 1700. — Cependant les
visites et les sollicitations du marquis et de l'abbé de Dangeau, du
marquis et de la marquise de Coigners-', et du sieur des Junchères,
sans doute aussi nouveau converti, fortifiaient l'impression produite
sur M. de Peray par la Bastille et ses convertisseurs habituels ; il
demanda, le 25 mars, peut-être dans le dessein de s'évader en
chemin, qu'on lui permit d'aller abjurer à Grenoble ; le roi lui fit
répondre que l'abjuration devait avoir lieu à Paris. Quand il vit son
prisonnier sur le point de se soumettre aux volontés du roi, M. de
Besmaus demanda que M"'' et M"*^ de Peray, jusque-là inflexibles,
vinssent passer deux jours à la Bastille, dans l'espoir que le marquis
les déciderait à l'imiter. L'ordre de les tirer de leurs couvents fut
donné le 2 avril, et on les amena le 6 dans la forteresse.
Deux jours auparavant, le marquis avait pris par écrit l'engage-
ment d'abjurer dans un mois, qu'il demandait encore pour faire ses
réflexions ; le roi ne lui accorda que quinze jours, et permit, le 6,
qu'on le laissât sortir de la Bastille, après qu'il aurait donné l'assu-
rance de ne point quitter le royaume. Le 6 au soir, M. de Besmaus
écrivait à La Reynie: «Je ne puis vous rien dire encore de M™^ de
cependant au moins huit mois encore au femme de chambre de M™» de Peray, fut
Grand-Châtelet. Elle travaillait aux éva- mise au Grand-Chàtelet, abjura le 8 et
sions avec Vion (Fr. ;o53, t^s \ib, 261, demandait, le 9 mars, qu'on lui rendît la
28« et 299). liberté (Fr. ;od3, f" 39+). Elle sortit le 12
' Seignelay écrivait à La Reynie, le ô (Fr. yoii, f" 293).
mars idSO: «A l'égard de la demoiselle a Jacques Le Vasseur, marquis de
de Peray qu'on a manqué d'arrêter, il faut Coigners, avait abjuré en 1664; en juillet
tâcher de découvrir où elle peut s'ctre itS83, il reçut une pension de mille écus,
retirée afin de s'en assurer» (O' 3o). et son tils, une de deux mille livres (Fr.
' En même temps Susanne Duclos, de pr.. Vil, 56 b).
Blois, âgée de 23 ans, ne sachant signer,
II ai
354 Révocation de VEdit de Nantes à Paris.
Peray, leur entrevue fut fort gaie; mais elle ne mangea rien à
souper et je m'aperçus que nature pâtissait en ma présence ; je les
étudierai et vous avertirai bien de la suite ; Dieu y mette la main,
ils en ont bien besoin. M. de Peray ne laissa d'écrire hier au soir à
M. de Seignelay, c'est toujours confirmer son engagement». M™^ et
M"'' de Peray furent reconduites dans leurs couvents par ordre du
8, et, le 25, Seignelay écrivait à M. de Besmaus : «A l'égard de
M. de Peray, Sa Majesté est persuadée qu'il tiendra parole, et vous
pouvez le laisser sortir aussitôt que ce paquet vous sera rendu.
Dites-lui, s'il vous plaît, que les ordres pour faire ôter la garnison
de sa maison ont été envoyés ». Le 27, le convertisseur Gerbais,
ignorant l'élargissement du prisonnier, sollicitait encore sa liberté
dans la crainte qu'il ne s'aigrît et ne s'obstinât, si l'on continuait à
la lui refuser (Fr. 7o53 ï° i36).
Sans doute le marquis avait pris le parti d'abjurer des lèvres
afin de pouvoir quitter la France; car dès le 10 juin Seignelay
adressait ce billet à La Reynie : « M. le marquis de Coigners, ami
de M. de Peray, et qui était chargé d'en faire savoir des nouvelles
de temps en temps, m'écrit qu'il y a quelques jours qu'il ne paraît
plus ; ainsi il n'y a plus à douter qu'il ne se soit caché à dessein de
se retirer, et il faut que vous mettiez quelqu'un pour le faire cher-
cher». M. de Peray passa en Hollande et se consacra au soulage-
ment des souffrances des réfugiés sans ressources ; il fit partie du
comité qui, en 1697, travaillait auprès du prince d'Orange et des
États-Généraux, à faire insérer dans le prochain traité de paix une
clause qui obligeât Louis XIV à restituer aux protestants leurs
biens et leurs droits, y compris la liberté de leur culte '. 11 vivait
encore en 1699, et sa fille était chargée par Bancillon de lui pré-
senter les remerciements des forçats.
La marquise de Peray résista plus longtemps que son mari, et
finit cependant par succomber comme lui. Elle fut mise en liberté
par ordre du 26 octobre 1686 (.0' 3o). Comme elle retournait en
Poitou, le P. Bordes proposa de lui confier M"'= de Villarnoul, dont
elle était cousine. Il se trompait évidemment lorsqu'il affirmait que
la marquise laissait sa fille «volontairement en otage aux Nouvelles-
Catholiques». M""' de Peray ne songeait qu'à fuir et n'avait point
perdu l'espoir de s'échapper bientôt avec la captive de la rue Sainte-
Anne. Elle obtint, le 8 décembre, l'autorisation de faire sortir du
royaume «ses livres de la R. P. R.», et on lui confia en 1687
' Voir Les piemiers pasteurs du Désert, II, 27G et 282.
Prisons et Couvents. 355
Des Minières, détenu pour la R. au château de Saumur. C'est elle
sans doute que Bancillon trouvait établie à Genève en 1713, et plus
zélée que jamais pour sa religion {Bullet., 3^ sér., I, 68).
Le sort de sa fille Charlotte fut différent. En l'absence de
Fénelon, retenu loin des Nouvelles-Catholiques par sa mission en
Saintonge, l'évèque de Meaux entreprit la conversion de la noble
demoiselle, et prétendit ne puiser ses arguments que dans le hvre
même sur lequel elle appuyait sa défense. Ce livre était le Bouclier
de la foi de Du Moulin [Bullet., 2* sér., VII, 25). Malgré ces confé-
rences, et bien qu'on ne lui donnât pour la servir que des nouvelles
converties, M"'' des Fontaines, puis M"" Denis, elle n'avait pas en-
core embrassé le catholicisme le 17 octobre 1686, mais promettait
de faire payer sa pension sur le pied de 600 Hvres. Dès le 14 no-
vembre, elle était notée comme «travaillant par ses bons entretiens
et bons exemples à l'instruction des autres»; la liste du i^"" février
1687 la range parmi les nouvelles réunies (Fr. 7o5i f° 248). D'après
Filleau, elle aurait habité en 1689 le couvent des Carmélites du
faubourg Saint-Jacques. C'était, dit M'"'' du Noyer, une fille d'impor-
tance qui avait beaucoup lu et qui, après sa conversion, se permit
d'attaquer le vieil athlète protestant Jurieu.
Quant à Catherine de Peray, elle avait gagné la Hollande,
sans doute peu après l'entrée des siens à la Bastille. On a vu plus
haut qu'elle demeurait avec ses tantes M"''^ de Dangeau. Aussi
distinguée par les dons de la piété que par ceux de l'esprit, elle
correspondait avec les forçats pour la foi, et en même temps qu'elle
travaillait à les secourir et à préparer leur délivrance, elle les con-
solait et les exhortait à souffrir patiemment pour le nom de Christ.
Bancillon, Fontblanche et Serres le jeune, lui écrivaient de Marseille
le 14 décembre 1699 ' :
«Mademoiselle,
«La lettre que vous avez pris la peine de nous adresser du
12 octobre dernier, nous est heureusement parvenue, béni soit
Dieu. Nous ne saurions vous exprimer combien nous sommes
sensibles à l'honneur que vous nous avez fait. Nous éprouvons bien
la vérité de ce qu'on nous a dit de votre grande charité... Nous
restons confus de la hardiesse que nous eûmes de vous écrire...
Que nous serions heureux. Mademoiselle, que nous bénirions Dieu
» Bullet., 2' sér., III, 117.
356 Révocation de l'Èdit de Nantes à Paris.
de nos chaînes, si elles pouvaient être de quelque édification à
l'Eglise comme vous dites... Ce que vous dites, que notre patience
et notre foi sont renommées par tout le monde,... est sans doute un
souhait que vous faites que cela soit ainsi... Que votre modestie ne
s'alarme pas;.... car que ne peut-on pas dire d'une personne qui
a tout quitté pour Jésus-Christ et sa vérité, comme vous avez fait ?...
Ce n'est donc pas notre exemple qui vous animera, comme vous
dites; mais c'est le vôtre qui doit nous porter, nous autres, à la
pratique de la vertu. C'est à nous à trembler en pensant au grand
éloignement où nous sommes de tous nos devoirs, et à dire plutôt
que vous : « Quelle disproportion de vous autres à nous ! »... Vous
souhaitez un plus long détail de ce qui s'est passé depuis la liste
que vous avez. Nous ne pouvons pas vous le donner présentement...
Nous avons reçu ce que vous nous dites de La Haye et d'Amster-
dam, ce qui nous est venu bien à point (loué soit Dieu) ; que le
Seigneur récompense et rende au centuple en cette vie et en celle
qui est à venir, etc.»
Le baron de Saïgas, autre forçat pour la foi, écrivait encore à
M"^ de Peray, le i3 août 1714' : «Vous fîtes bien de l'honneur, ma
très chère Mademoiselle, à mes lettres en me disant que vous y
trouvez quelque plaisir. C'est un effet de votre charité et de votre
christianisme, qui vous font supporter les infirmités de vos frères
en Christ. Mais c'est moi qui suis très consolé et édifié par les
vôtres, que je lis et relis plusieurs fois avec beaucoup d'attention,
et qui contribuent beaucoup à mon affermissement, et à me faire
supporter avec patience les peines où. il a plu à sa divine provi-
dence de me réduire, etc.»
M"' Catherine de Peray publia en 1720 une édition du Traite
de la paix de l'âme de Du Moulin fils, et mourut en 1 744, directrice
de la société du cloître, fondée par sa tante, M"'= de Dangeau.
LES JAUCOURT
Philippe de Jaucourt, sieur de Villarnoul et baron de La
Forest-sur-Sèvre, commissaire de l'Édit en Saintonge, mort en
1659, était le septième fils de Jean de Jaucourt et de Marthe de
> Bullet., 2* sér., XV, 180.
Prisons et Couvents. 357
Mornay. Du mariage de sa sœur Catherine avec Paul de l'Isle,
sieur du Gast, naquit Louis de l'Isle-du-Gast, qui épousa, en 1664,
sa cousine Marthe de Jaucourt. Marie du Gast, que nous rencontre-
rons tout à l'heure, était probablement la sœur de Louis. D'après
le Bulletin (I, 402), Philippe de Jaucourt et sa femme Marguerite
de Guéribalde, fille de Paul, sieur du Breuil, eurent « neuf
enfants, qui quittèrent tous la France, plutôt que de renier les
principes qu'ils considéraient comme leur plus précieux héritage».
La France protestante, au contraire, leur attribue douze enfants,
cinq fils: Jean-Philippe, réfugié en Hollande; Paul, sieur de Rou-
vray, réfugié en Brandebourg, lieutenant-colonel tué à la bataille
de Nerwinden, 1693 ; Jean-Louis, sieur de Bussières, réfugié en
Hollande, où il servit comme lieutenant-colonel; Louis-François,
marquis d'Ausson, lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie en
Brandebourg; Benjamin, qui mourut au service des États-Géné-
raux de Hollande, et sept filles dont les noms sont inconnus, sauf
celui de Marthe, qui épousa en 1662, Jacques de Mauclerc, sieur
de Marconnay. Selon La France protestante {VI, 48 b), Louis-
François, marquis d"Ausson, serait rentré en France, au moment
de la Révocation, avec l'espoir d'emmener sa mère et ses sœurs, et
dans l'impossibilité d'accomplir son dessein, n'aurait pu franchir lui-
même la frontière qu'à travers mille dangers.
Au mois de janvier 1686, indignée de l'abjuration de son
gendre, la veuve de Philippe de Jaucourt vint à Paris avec ses
filles non mariées, dans l'intention de passer à l'étranger; mais on
ne lui en laissa pas le temps. La Reynie écrivait à Harlay, le
24 février:
Le sieur Auzillon arrêta hier M"° de Villarnoul, la mère, et quatre de ses
filles, dont la plus jeune a dix-neuf ans, dans une maison vers l'Estrapade, où
elles étaient seules avec une servante depuis cinq semaines. Elles ont été
mises à la Bastille (O 1 3o).
Le 16 mars, le roi permit au nouveau catholique Marconnay de
voir les prisonnières à la Bastille; le 2 avril, la même permission
fut accordée à M"*^ de La Roche-Chenard, fille d'honneur de la
duchesse de Bourbon. Le 6, M- De Besmaus informait La Reynie
que les deux plus jeunes demoiselles de Villarnoul voulaient
«songer à leurs affaires», c'est-à-dire inclinaient vers une résolu-
tion qui permît de les mettre en liberté (Fr. 7o53 f° 443}. En vertu
d'une lettre de cachet du i5 juin, elles furent conduites, le 26, aux
Nouvelles-Catholiques, par Auzillon, qui les nomme M""^^ d'Ausson
et de Rouvray {Ibid., î° 166).
358 Révocation de CEdit de Nantes à Paris.
Les convertisseurs ne s'empressaient pas moins autour de
M""* de Yillarnoul, qui parut d'abord ne pas les repousser trop
vivement. Dès le 4 mars, M. de Besmaus annonce qu'elle «prend
plaisir à raisonner avec M. de Lamon» (F. 17421 f° 48). Le 8 août,
Desgrez écrit qu^elle a été fâchée d'apprendre que le ministre
apostat Marchand était retourné en Poitou, et qu'elle consent à
recevoir un autre ministre apostat, le sieur des Loges, beau-frère
de Marchand, qu'il prie La Reynie de lui envoyer (Fr. 7052 f° 263).
Contrairement à l'avis du P. Charles Bordes de l'Oratoire, La
Rej'nie refusa de laisser pénétrer près d'elle sa belle-sœur. M""" du
Breuil, nouvelle convertie, qui ne lui semblait sans doute pas assez
affermie [Ibid. f' 79). Le 18 septembre, Seignelay écrivait au lieu-
tenant de police :
La dame de Villarnoul qui est à la Bastille, ayant fait entendre que si elle
était dans un couvent, elle ferait plus de progrès pour son instruction, je vous
prie de me mander si vous croyez qu'il convienne de la mettre dans une
communauté, et où il sera à propos de la mettre (O ^ 3o).
Le 3o du même mois, Marconnay écrivait à son beau-frère le
marquis d'Ausson: «J'ai toujours eu la liberté de voir M™^ votre
mère, par une permission du roi; elle est toujours à la Bastille, je
tâche de la tirer de ce lieu-là pour la faire reléguer chez M. du
Breuil, son frère, pour y passer son hiver. Je vois aussi vos soeurs.
11 y en a deux à la Bastille et deux aux Nouvelles-Catholiques, et
une dans un couvent du Poitou » '.
Vers le même temps que M"" de Villarnoul, sa bru Marie
Gareau, femme de Jean -Philippe de Jaucourt, marquis de
Villarnoul, était venue à Paris chercher les moyens de s'arracher
avec ses filles^ à l'odieuse servitude qu'on prétendait leur imposer.
Elles se cachèrent successivement dans diverses auberges en dissi-
mulant leur nom et leur religion, et réussirent quelque temps à
échapper aux recherches de la police, pourtant toujours en éveil.
' Après cette cnumération, il semble moment, une septième demoiselle de
difficile d'admettre que M"' de Villarnoul Jaucouit se trouvait chez les Hospitalières
eût alors plus de cinq filles en vie: M"" de Saint-Gervais. L'absence de prénoms
Marconnay, détenue dans un couvent de crée ici un véritable dédale de difficultés.
I.oudun, paraît même comprise dans les * La France protestante lui en donne
cinq. Cependant le P. Bordes, qui les trois: Catherinc-Renéo, Marguerite et
suivait de très près, parle à plusieurs Marie-Bénigne, que nos documents ap-
reprises de cinq filles prisonnières à Paris, pellent Marie-Bénédicte. Ils attestent
trois à Sainte-Agnès et deux à la Bastille, l'existence d'une quatrième, qui devait
sans compter M"'° de Marconnay, qui ne s'appeler Aimée.
fut pas détenue à Paris. Et au mémo
Prisons et Couvents. 359
La jeune M™" de Villarnoul ne put supporter cette vie d'alarmes et
de privations, sa santé s'altéra gravement; à peine avait-elle depuis
quelques jours trouvé un asile chez Spanheim, envoyé extraordi-
naire de Brandebourg, qu'elle y mourut, le i8 ou le 19 janvier
1686 (Fr. 7o52 f'' 204). On l'enterra clandestinement dans la petite
cour de l'hôtel, situé rue de Grenelle Saint-Germain. Trois jours
après, Spanheim ayant appris qu'une femme de chambre catholique,
imprudemment renvoyée, était allée faire des révélations à la
police, les pauvres demoiselles furent obligées de chercher un autre
refuge (Fr. 7o5i f'' 41). Leur gouvernante, Marie du Gast, de
Montaigu en Poitou, demoiselle âgée de trente ans et parente de
jyjme (]g Villarnoul, veilla sur les orphelines avec un dévouement
sans égal, ainsi qu'elle l'avait promis à la mourante; mais elle ne
réussit point à les préserver ni à se préserver elle-même des
convertisseurs et de l'abjuration.
Une première tentative d'évasion ne réussit point. Il était
convenu que, moyennant la somme de quinze cents livres, un
nommé Lombard, dit Brion, rendrait saines et sauves à l'étranger
les deux demoiselles de Villarnoul et leurs deux sœurs encore
enfants, sous le pseudonyme de La Tremblaie, et M"*' du Gast, sous
celui de Delamotte. Lombard les fit conduire par Agé en un lieu
voisin de Paris, où un second guide, nommé Du Théron, les attendait
avec des chevaux. Ayant rempli son office. Agé revint, disant que
le voyage était heureusement commencé. En approchant de la
frontière. Du Théron se souvint qu'il risquait les galères, s'il était
pris, souleva des difficultés de tout genre, prétendit qu'il y avait
péril à aller plus loin, bref, emporta les quinze cents livres et aban-
donna les fugitives. Sans perdre courage, elles écrivirent à Lombard
qu'elles n'avaient pu dépasser Péronne, et qu'il fallait leur chercher
une auberge à Paris, où elles allaient rentrer (Fr. 7062 i° 107).
L'aînée alla demeurer chez un de leurs parents, M. de Rozel-Beau-
mont, logé avec sa femme à l'hôtel de Luyne, petite auberge de la
rue Gît-le-cœur. Lombard trouva ensuite un officier allemand
disposé à les conduire, et le mit en rapport avec IVI. de Rozel, qui
conclut le marché à raison de quarante-cinq louis. Mais l'affaire fut
rompue, parce que Lombard conçut des soupçons sur la fidélité de
l'officier, qui lui parut un affidé de la police. On se rabattit ensuite
sur un Suisse, nommé Pilota Perrin, qui demandait cinquante louis,
mais ne pouvait emmener que quatre personnes, son passeport
n'étant que pour lui, sa femme et trois enfants de treize ans et au-
dessous. L'aînée des Villarnoul, âgée de dix-sept ans, ne pouvait
36o Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
naturellement partir avec Pilota. Il fallait, coûte que coûte, qu'elle
se séparât des autres. Lombard lui procura deux guides, Le Breton
et Isaac Virouleau, dit La Capelle, lieutenant de la compagnie de
Journiac au régiment de Picardie. On lui adjoignit comme com-
pagnon de route un jeune La Mothe, fils du médecin de Chàtelle-
rault, que La Capelle devait faire passer pour son valet. Le
double départ fut fixé au ii mai, et l'on attendit le jour avec une
impatience mêlée de crainte; mais il était écrit que les filles de
Jean-Philippe de Jaucourt ne rejoindraient point leur père, qui les
attendait à La Haye.
L'aînée fut arrêtée près de Saint-Denis, et emprisonnée, de
même que ceux qui l'accompagnaient. L'autre troupe, composée de
M"" du Gast, de Marguerite, âgée de treize ans, de Marie-Bénédicte,
âgée de trois ans, et de la plus jeune sœur, eut le même sort: elle
se laissa prendre avec Pilota, dans le coche d'eau de Joigny (Fr.
7o52 f°= 204 et 288). Le dimanche 12, le commissaire Delamare
procéda à l'interrogatoire des prisonniers. Le lendemain, La Reynie
reçut l'ordre d'arrêter le gentilhomme qui avait négocié la retraite
des demoiselles ', de faire le procès à leur gouvernante, et d'en-
voyer les demoiselles dans des couvents: Marie-Bénédicte, aux filles
de la Croix du faubourg Saint-Antoine; Marguerite, aux Mira-
miones, qui ne tardèrent point à lui faire dire et signer ce qu'elles
voulurent ; l'aînée, aux Nouvelles-Catholiques, où elle abjura pres-
que aussitôt. Condamnée à être rasée et enfermée à perpétuité,
M"" du Gast, fut envoyée, le 6 juin, par ordre du 26 mai, chez les
Filles-Dieu de la rue Saint-Denis, qui refusèrent de la recevoir, et
ne lui ouvrirent leurs portes que lorsque La Reynie les eut
' Mis à la Bastille, le i3 mai 1686 France comme inconvertissable, et se ré-
(Arsen. F. Bast. 19+71), Jean-Jacques de fugia à Berlin, oîi il devint aussitôt con-
Rozel, sieur de Beaumont {Fr. pr., IX, seiller d'ambassade, et successeur de
t")6a), y fut en relation avec Théodore de Persode comme juge de la colonie fran-
Béringhen, qui lui adressa, le 20 avril çaise. 11 fut chargé par l'électeur de Brande-
1687, la quatorzième de ses Cinquante bourg d'installer à Baîreuth les réfugiés
lettres d'exhortation, ull était extraordi- fort mal vus de l'intolérance luthérienne
nairement attaché à sa religion, disent [ToWw^, Geschichte der franiôsischen Co-
les Mémoires sur la Bastille, I, 187; sa lonie von Magdcburg, II, 37b). En 1697 il
prise déconcerta un grand nombre de fut élu membre du consistoire. Krman et
nouveaux convertis. Tous ceux qui le Reclam (I, 279), suivis par Muret (Ge-
connaissaient et qui savaient sa déten- schichte derfran^. Colonie in Brandenburg,
tion, disaient qu'il faisait plus d'effet que p. 202), placent son arrivée à Berlin en
plusieurs ministres n'auraient pu faire 1687; cette date nous paraît, sinon
ensemble». La lettre de Th. de Béringhen inexacte, au moins douteuse; car nous
donne du parent des demoiselles de Vil- ne connaissons aucune expulsion anté-
larnoul une idée Jion moins favorable. ricure à mars 1Û88.
M. de Rozcl-Beaumont fut expulsé de
Prisons et Cojivctits. 36i
menacées d'un huissier accompagné d'un serrurier, si le refus se
produisait une seconde fois. A la fin de juillet, M"^ du Gast était
encore chez les Filles-Dieu, où elle abjura. On l'envoya aux
Nouvelles-Catholiques, afin qu'elle pût donner ses soins à l'aînée
de ses élèves, assez malade pour qu'il fallût, le i3 septembre, la
conduire en grand secret chez le chirurgien Aubert, devant la
croix des Petits-Champs *.
Cette malade tenait le premier rang dans les préoccupations du
P. Bordes, lorsqu'il écrivit à La Rej'nie sa lettre du i6 octobre 1686:
Il serait peut-être à propos de confier à la marquise de Peray, qui s'en va
en Poitou, la jeune demoiselle Villarnoul, convertie depuis près de six mois
aux Nouvelles-Catholiques. J'y vois cette pauvre demoiselle dessécher, étant
accoutumée au grand air de ses terres. Mais cela n'est rien en comparaison
des conséquences pour ses quatre tantes, qui ne feront rien tandis qu'elles
n'auront pas plus d'espérance de liberté. Je les ai toutes vues assez longtemps
pour les connaître, et je puis assurer que cette espérance faciliterait à MM. Go-
billon et Gerbais le moyen de recueillir le fruit de nos travaux. Il y a une autre
raison d'intérêt que représente M. de Marconnay, oncle et tuteur de la pre-
mière, savoir qu'il ne peut rien tirer des fermiers de ses nièces à moins que l'aînée
au moins ne paraisse sur les lieux... M"" de Peray, leur cousine, qui laisse sa
propre fille volontairement comme otage aux Nouvelles-Catholiques, répon-
drait de celle-là jusqu'à son retour. J'ajouterai que M"' de La Fredonnière,
autre catholique de bonne foi de Port-Royal, doit être de la compagnie jusqu'au
Vendômois... Ces converties de couvent valent bien assurément celles des
prisons. C'est pour cela que j'aurais pensé à propos l'élargissement de M""' de
Villarnoul, la mère, pour la mettre dans quelque couvent,. . . où elle ferait appa-
remment plus qu'entre quatre murailles; comme elle me l'a insinué, cela
pourrait donner le branle à ses filles. Quant à son autre petite-fille, convertie
chez M°" de Miramion, on la pourrait sûrement confier à sa belle-sœur Du
Breuil, près d'Orléans; mais cela ne presse pas tant que la première, à cause
du départ de M"'^ de Peray (Fr. 7o53, f" 82).
Cet oratorien était accommodant, il entrait dans les raisons de
ceux qu'on lui donnait à convertir, et l'expérience lui avait appris
qu'il fallait peu compter sur la force pour opérer des conversions^;
' On ne comprend pas bien pourquoi Ton vient ici quérir ce qu'il faut, le secret
la mère Garnier, auteur du billet suivant, assurément ne sera pas gardé... La malade
adressé à La Reynie, tenait tant à ce que ''' f°" '''<=° ^^'^'^ '^ compliment de sortie, il
la chose restât secrète : '^""'"^ "'°" """l ^" f»--"^ =°ifnt revenues
pour se mettre elle-même dans le carrosse...
" 13 septembre 1686. Monsieur^ notre ma- Je crois que M. le curé de Saint-Laurent ser-
lade est en son lieu, Dieu merci, et M"« du virait à la malade plus qu'un autre, etc.»
Gast avec elle ; nous l'avons mise dans un (Fr. 7053, fo 73).
carrosse, couchée sur un matelas avec des « ^ r i • j i • j -
oreillers pour la soutenir... Je viens de lui . ^« f"' •"' «pendant que le roi de-
envoyer du bouillon, de Veau de poulet et ^'§"3 P°"'' dérober a la duchesse de La
de la tisane, et a dîner pour M"= du Gast. Force les derniers jours et le dernier sou-
Pour un jour cela est bien; mais pour Pave- pir de son mari,
nir, Monsieur, comment ferons-nous? car si
302 Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
mais la police, beaucoup plus positive et coercitive, tenait peu de
cas de ses avis. Aussi, bien que Seignelay eût autorisé, le 3o sep-
tembre, l'envoi de M'"'' de Villarnoul dans un couvent, la retrou-
vons-nous encore à la Bastille le 14 décembre 1686, avec sa femme
de chambre et deux de ses filles. Des deux mises aux Nouvelles-
Catholiques le 26 juin, l'une (M"" de Rouvray) était notée, le 14 dé-
cembre, comme étant «de bon exemple», c'est-à-dire en voie de
devenir bonne cathoUque (Fr. yoSi f" 248), et l'autre (M"^ d'Ausson),
comme ne donnant «aucune espérance», le 17 du même mois
[Ibid. f° 246). On les mit peu après à Sainte-Agnès, où une de leurs
sœurs, différente des deux qui étaient à la Bastille, se trouva,
paraît-il, avec elles.
Quant à leurs nièces, le 4 janvier 1687, Seignelay invitait l'in-
tendant Foucault à faire payer, sur les biens de feu leur mère et au
besoin sur ceux de leur père, leur pension s'élevant à 25oo livres.
Le même jour, il autorisait l'aînée à sortir des Nouvelles-Catho-
liques, et Marguerite à sortir de chez M"^ de Miramion, pour se
rendre toutes deux à Sainte- Agnès, près de leur tante M"'^ de Rou-
vray, convertie comme elles. M"^ du Gast les y rejoignit vers le
milieu de l'année (Fr. 7o53 f° 166).
Le 24 juin, il ordonnait de recevoir au couvent des Hospitalières
de Saint-Gervais une demoiselle de Villarnoul (évidemment Villar-
noul-Guéribalde), qui apparaît en ce moment pour la première fois,
et que nous voyons encore à Saint-Gervais le 28 juillet. Le P. Bordes
ne nous apprend pas d'où elle venait ; il écrivait pourtant le 1 5 juillet :
Nous n'avons pu encore gagner la conversion de M"" de Villarnoul, la
mère, depuis un an et demi qu'elle est à la Bastille. Je ne sais si on ne gagne-
rait pas davantage en la mettant ailleurs, oîi elle aurait plus de secours, comme
à Sainte-Agnès, près Saint-Eustache, quoique trois de ses filles nouvelles
catholiques' y soient. La mère est moins"dangereuse que son autre fille de
Jaucourt qu'elles voient librement; leurs caresses et les services de M"" du
Gast pourraient lui aider davantage. Il serait bon aussi de séparer les deux
aînées de Villarnoul qui restent à la Bastille. La seconde parait moins dure et
pourrait peut-être faire quelque chose aux Nouvelles-Catholiques. L'aînée de
toutes semble la plus désespérée (Fr. 7o53, f" 7).
Quinze jours plus tard, Seignelay se rendit aux instances du
P. Bordes ; il fit transférer de la Bastille aux Nouvelles-Catholiques
les deux demoiselles de Villarnoul et la femme de chambre de leur
mère; il invita M. de Besmaus à remettre M""= de Villarnoul à
' Cette expression n'a point ici le sens Je converties; c'est ainsi qu'on désignait
alors l'universalitû des protestants.
Prisons et Couvents. 363
M™"" du Breuil, sa belle-sœur, après avoir tiré de celle-ci l'engage-
ment de ne point la laisser sortir du royaume. Enfin, le même jour,
3o juillet, il écrivit à la supérieure de Sainte-Agnès de remettre
M"^ de Rouvray et ses deux nièces à M. et M""= de Montaigu (O' 3i).
M. de Montaigu, peu désireux sans doute de se charger des trois
demoiselles, ne s'empressa pas de répondre à la demande qu'elles
lui adressèrent, et près d'un mois s'écoula sans qu'il leur donnât
signe de vie (Fr. 7o53 f° 5). Elles ne sortirent de Sainte-Agnès qu'en
vertu d'un second ordre du 25 septembre. M""-' de Villarnoul, que
la Bastille n'avait point effrayée *, ne se laissa pas ébranler davan-
tage par les sollicitations de son frère et de sa belle-sœur. Sa fille
mise à Saint-Gervais imitait sa persévérance; à la fin de l'année,
les Hospitalières demandèrent à en être débarrassées, la tenant pour
«désespérée après la sortie de M™'= Chauvet», rendue à son mari
par ordre du 3o septembre. M. de Marconnay offrait «sur sa tète
de la mener en lieu de sûreté chez deux dames catholiques ». Il
proposait de la confier à M"^ de Pondevic ou à M"'= de Roussieu-
Saint-Amant, dont les évêques de La Rochelle et de Luçon répon-
draient (Fr. 7o53 f° 122). C'est probablement elle que La Reynie
remit à M""' de Saint-Hilaire, en vertu d'un ordre du 19 janvier
1688.
Le moment vint où le roi voulut se débarrasser de tous les
inconvertissables résolus, qui n'avaient point transigé avec leur
conscience. L'expulsion de M"*' de Villarnoul, de M""" d'Ausson, de
sa sœur confiée à M"^ de Saint-Hilaire, fut ordonnée le 12 mars
i688, sans doute en même temps que celle de M"° de Jaucourt de
Bussières-Villarnoul, conduite en mars du château d'Abbeville à la
frontière ^ et celle de M™* de Marconnay, qui, du couvent Sainte-
Marie de Loudun, fut envoyée, le 5 août 1687, au château de Loches,
d'où on la tira le 21 mars 1688, en compagnie de MM. Amonnet,
Th. de Béringhen, De Cagnj^ De Cahanel, De Saint- Jean et De
Sainte-Gemme^. M™* de Villarnoul eut donc la joie de voir quatre
" [.e P. Bordes écrivait le 12 septembre pérée»; il y a lieu de croire que les N"""-
1687: «Un incident à l'affaire de M"o de Catholiques eurent hâte de s'en défaire
La Roche-Chenard a empêché qu'on en la faisant envoyer à Abbeville. —
transférât de la Bastille M"» de Villarnoul. Quant à la qualification d'aînée de toutes,
Le transfert ne se fera que demain» (Fr. nous inclinons à penser qu'elle revien-
•]ob'i, fo 3i). drait plutôt à sa sœur M"» de Marconnay,
2 Rossier, Hist. des prot. de Picardie, à cause de son prénom de Marthe rappe-
p. 23o. — Nous présumons que cette de- ^3"' sa grand' mère.
moiselle est celle que le P. Bordes appe- ^ Ne pas confondre Marthe de Jaucourt,
lait l'aînée de toutes et «la plus déses- femme de Jacques Mauclerc, sieur de
364 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
de ses filles préférer la ruine et l'exil à l'abjuration et aux faveurs
corruptrices de la cour. Cette joie ne fut pas, hélas ! sans mélange;
car en même temps que l'ordre d'expulsion, Seignelay signait un
brevet de pension de 5oo livres à M"^ de Rouvray. Avant de quitter
la France, la pieuse et vénérable dame aurait voulu embrasser sa
famille une dernière fois, car elle était âgée. Cette consolation lui
fut refusée.
Sa Majesté ne veut pas, écrivait Seignelay, le i3 mars, que M"' de Villar-
noul vienne à Paris; ses deux filles en sont déjà parties. Il faut que vous la
fassiez conduire avec les autres hors du royaume (O ^ 32).
Elle trouva un asile dans la Soc/été ou maison de refuge de La
Haye, où elle mourut, le 5 février 1690'.
Ses deux petites-filles, envoyées à M. et M""= de Montaigu en
1687, étaient de retour à Paris et vivaient en liberté, mais sous
l'obligation de payer la pension de leur sœur, âgée de cinq ans,
enfermée au couvent des Jacobines, rue de Charonne. Cette pension
leur étant à charge, elles présentèrent au roi, le 18 juillet 1688, un
placet par lequel elles demandaient qu'on leur rendît l'enfant. On
leur remit, en effet, Marie-Bénédicte, le 2 août, après que La Reynie
eut affirmé qu'elles remplissaient leur devoir de catholiques. Il leur
fut sans doute permis de se retirer dans leurs terres; car, le 10 mai
1690, Louvois ordonnait à La Bourdonnaie, intendant du Poitou,
d'arrêter et de faire «conduire aux Nouvelles-Catholiques les
demoiselles de Villarnoul qui tenaient une mauvaise conduite»^. Le
24 septembre 1691, Marie-Bénédicte fut envoyée à M""-' de Montaigu
avec prière de «tâcher de lui faire faire sa réunion». Plus résolue
que ses soeurs, Marie-Bénédicte continua de manifester son horreur
pour le catholicisme. On la prévint, le 14 juin 1692, que le roi ne
lui accordait plus que trois mois pour faire abjuration. Elle n'en
tint compte et fut renvoyée aux Nouvelles-Catholiques, le 27 jan-
vier 1693. La sévérité avec laquelle on la traita lui parut insuppor-
table après la liberté dont elle venait de jouir à Montaigu : elle
plia. Le 14 avril, la mère Garnier annonça qu'elle venait d'abjurer ;
en conséquence, on lui permit de se retirer chez M"'^ de Saint-
Hilaire.
Cependant ses deux aînées faisaient rechercher leur plus jeune
Marconnay, avec Françoise de Refuge, ' Voir pour les maisons de refuge,
femme de l.ouis de Marconnay, sieur de BuUet., 2« ser., XIII. 3i5 et 3' sér., I, G8.
Châteauneuf, qui toutes deux furtnt eni- " Arcli. Bast., YllI, 435.
prisonnées, en if)86, chez les religieuses
de la Visitation Sainte-Marie à Loudun.
Prisons et Couvents. 365
sœur, qu'elles avaient perdue de vue et crue un instant passée en
Angleterre. Le 3i mai 1691, Pontchartrain ordonnait à l'intendant
Miroménil de l'envoyer aux Nouvelles-Catholiques ; mais celui-ci ne
put la découvrir. Au mois de juillet, on la cherchait à Saumur et
l'on apprit qu'elle avait passé une partie de l'année précédente à la
terre de La Forest. Ses soeurs assuraient, le 26, qu'elle n'avait
point quitté la France. En novembre, on eut avis qu'elle était à
La Rochelle, en face de l'hôtel de ville, entre les mains d'une femme
Melon. Le mois suivant, l'avis fut reconnu faux, et Pontchartrain
fit arrêter à Thouars un nommé Audouy, qui pouvait donner
quelque renseignement sur l'évasion de cette jeune fille ^ La veuve
Morin fut emprisonnée à Rouen pour le même motif. Les émissaires
du grand roi ne se laissèrent pas rebuter par ce qu'il y avait
d'odieux dans cette chasse à l'enfant, et qui plus est, à l'orpheline,
que des gens du peuple dérobaient charitablement à leur poursuite.
Ils finirent par mettre la main sur elle et l'expédièrent aux Nou-
velles-Catholiques; le 20 avril 1694, la mère Garnier reçut l'ordre
de remettre à M""= de Parabère la demoiselle de Viilarnoul cadette.
Le 9 décembre de la même année, Pontchartrain écrivit à la mère
Garnier :
Le roi veut bien que M"° de Viilarnoul soit mise en liberté de la manière
que vous le proposez; je serai bien aise d'expliquer à M"' de Rouvray et à
M. l'abbé Girard la conduite qu'ils auront à tenir ^O ' 38;.
On découvrit cependant que la conversion de Marie-Bénédicte
laissait à désirer; ce fut pour «la rendre enfin bonne catholique»,
que, le lo février lôgô, le roi permit qu'elle allât demeurer chez
M"'' de Rouvray, sa tante -. Le i3 mars de la même année, on l'en-
voya chez M""= de Mailloc, nouvelle convertie, à qui l'on avait déjà
confié M"'' de Vildou et M'^*' de Vargnes. Au bout de trois ans, on
* Pontchartrain écrivait le i3 août 1692 doute succédé, comme directeur des N"=s-
à l'intendant De La Bourdonnaie : «La Catholiques, à l'abbé Milon, successeur
veuve Audouy voulant donner caution de Fénelon:
de se représenter si on veut la mettre en Le roi trouve bon que M'ie de Viilarnoul
liberté, je crois qu'il n'y a pas d'incon- sorte des N'ies-Caiholiques pour aUer de-
vénient à le faire, à la charge qu'elle meurer chez sa tante M"» de Rouvray de
travaillera, ainsi qu'elle le propose, à Viilarnoul, ainsi que vous l'avez proposé,
découvrir où est la demoiselle de Villar- Le roi vous recommande de suivre la con-
noul» lO' 36). — Jean Audouy, mar- duite de cette demoiselle, et de faire en sorte
chand de Saumur, avait obtenu, vers le '»'= '^ '■*=°'^''«= ^°^° """"«^ catholique; vous
20 octobre ,to, la permission de résider f""^" "''' 1!:'°"'''<= If ''''f"''^ "^^"-
. r,*^ . ,„ - , - tielles quil y a d entrer dans la seule et
une quinzaine a Pans (Fr. 70D0, f» 19b;. rentable religion, cette démarche lui attirera
* Voici la lettre que Pontchartrain la protecuon de Sa Majesté. (0* 39).
écrivit à l'abbé Girard, qui avait sans
366 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
crut, bien à tort, que M""= de Mailloc avait finalement réussi à
déraciner les principes de la Réforme si profondément entrés dans
cette jeune âme; Pontchartrain lui écrivit, le 6 janvier 1698 :
Le roi a appris avec plaisir la conversion de M"= de Villarnoul, et la chose
lui est d'autant plus agréable que Sa Majesté en la mettant chez vous, le
faisait sans scrupule de donner à une nouvelle catholique une protestante à
gouverner. Vous avez parfaitement bien répondu à la bonne opinion que
Sa Majesté a eue de vous, et c'est par son ordre que je vous écris la satis-
faction qui lui en reste (O ' 42).
On ne peut s'empêcher de remarquer que ces préoccupations, pour
le moins puériles, hantaient le roi et son ministre au moment «oii
les esprits les plus sagaces voyaient, dit Henri Martin (XIV, 335),
la monarchie incliner vers l'abîme ».
D'après La France protestante, Marguerite serait morte sans
alliance à Paris, en lySg; Catherine-Renée aurait épousé le comte
du Bellay, à qui le roi fit don des biens laissés en France par
Philippe (?) de Jaucourt, elle était veuve en 1729 lorsqu'elle fit don
de 100 livres de rente à la communauté des Nouvelles-Catholiques;
Marie-Bénigne ou Bénédicte aurait seule gagné la Hollande, et
serait morte à Maestricht, en 1758, après avoir passé quelques
années à la cour de Danemark.
LES CONSEILLERS AU PARLEMENT
Le 23^ du mois de novembre i635, les Réformés qui étaient conseillers au
Parlement de Paris, furent condamnés par un arrêt particulier à se défaire
de leurs charges dans quinze jours, et à remettre leur procuration ad resi-
gnatuiwii entre les mains du receveur des parties casuelles, qui leur en ferait
le remboursement sur le pied de la fixation. A faute d'obéir dans la quinzaine
le roi voulait que ce défaut valût une procuration, et que des personnes qui
lui seraient agréables fussent pourvues de ces offices. Cependant les conseil-
lers devaient demeurer interdits dès le jour de la signification de l'arrêt. Il y
avait en cela un amas d'injustices éclatantes. C'était priver sans cause des
personnes éminentes en mérite et en dignité d'une partie considérable de
leur bien. L'évaluation n'en était pas faite aux parties casuelles au prix
qu'elles coûtaient à ceux qui les avaient acquises... Pour ébranler leur
constance, on choisissait la manière de les dépouiller qui leur pouvait porter
plus de dommage... On ne peut donner trop de louange au courage de ces
officiers, entre lesquels il ne s'en est trouvé qu'un qui ait moins aimé sa reii-
Prisons et Couvents. 367
gion que sa charge : Saint-Martin, Le Coq et Béringhen ayant soutenu l'exil
et la prison avec une constance à l'épreuve, et Muisson ayant réparé, par une
repentance glorieuse, une démarche de faiblesse que la crainte de se voir
enlever ses enfants lui avait fait faire. Leur vie, leur intégrité, leurs lumières,
leur désintéressement les avaient toujours fait regarder comme des personnes
qui faisaient honneur à l'auguste corps dont ils étaient membres ; mais leur
zèle pour leur religion et le généreux mépris qu'ils ont témoigné pour tous
leurs biens, les a fait plus que tout le reste aimer des gens de bien et admirer
de leurs ennemis (Hisl. de VÉdil de Nantes, V, 871).
D'après ce passage de Benoit, le parlement de Paris n'aurait
compté que cinq conseillers protestants, dont un seul aurait défini-
tivement sacrifié sa religion à sa fortune ; or conformément à
l'article 3o de l'Édit de Nantes, nous en trouvons six*: Saint-Martin,
François Le Coq, Théodore de Béringhen, Muisson, Gaspard de
Gillier et Anne Herwarth, dont les deux derniers persévèrent dans
l'apostasie. Outre la conservation de sa charge, l'abjuration valut à
Gillier une pension de 3ooo livres. — Le commissaire Delamare
notait, le 28 mai i685, ce propos tenu par les gens qui revenaient
de Charenton : Il y a longtemps que M. Herwarth, conseiller en la
cour, ne paraît plus au temple ; quelques-uns le tenaient pour
nouveau catholique, cependant on affirme qu'il aurait communié à
Pâques en l'hôtel de l'ambassadeur de Hollande. En marge de ce
rapport La Rej-nie a écrit: «Parlera M. de Biie» à l'ambassade.
«Quelques jours avant le 12 novembre i685, lit-on dans les
Mémoires de Soiirclies (I 845), le roi ayant fait défense aux con-
seillers huguenots des cours souveraines de reprendre leur séance
après la Saint-Martin, M. Herwarth, qui était un des conseillers
huguenots du parlement de Paris, se convertit, et la plupart des
autres commencèrent à se faire instruire ».
MUISSON
Jacques Muisson, sieur de Toillon, Rieux, Bailleul et Barré, né
le 16 septembre i636, était fils de Henri Muisson et de Péronne
Conrart, et neveu du fondateur de l'Académie française. Il épousa,
le II septembre 1672, Anne de Rambouillet de La Sablière, fille de
' Ni les extraits des registres de Cha- cadet de l'ancien de Charenton, le titre
renton, ni aucune des pièces qui ont de conseiller au Parlement, que lui
passé sous nos yeux, ne donnent à attribue par erreur La France protestante
Richard de Rozemont, né en lôSg et frère (IX, aïiga et 2' édit., II, 389).
368 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
la protectrice des gens de lettres immortalisée par La Fontaine, et
en eut au moins quatre enfants: Philippe (1674), Antoine (1676),
Henri (1678) et Anne-Madelaine (1680).
L'arrêt du conseil du 28 novembre i685, qui le dépouillait de
sa charge, à moins qu'il n'abjurât, l'ayant laissé insensible, on
essaya de compléter sa ruine en faisant entendre à ses fermiers
qu'ils pouvaient se dispenser de tenir leurs engagements envers
lui *. Seignelay s'exprimait ainsi dans sa lettre du 19 décembre au
lieutenant-civil Le Camus: «J'ai rendu compte au roi de ce que
vous m'avez écrit au sujet de la demande qu'ont faite les fermiers
du sieur IMuisson, et Sa Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle
sera même bien aise qu'un homme aussi opiniâtre dans sa religion,
trouve un embarras de cette nature dans ses affaires domestiques »
(O' 29I II fallait de plus cruelles épreuves et d'un autre ordre pour
ébranler l'intègre magistrat huguenot.
Le 12 janvier 1686, à dix heures du soir, en vertu de la décla-
ration publiée dans la journée (.O^ 3o), et portant que les enfants
protestants au-dessous de seize ans seraient remis à leurs parents
catholiques, la police envahit le domicile de l'ex-conseiller, enleva
ses enfants malgré leurs cris, et, en attendant qu'on les envoyât
dans des couvents, les conduisit chez leur grand'mère M""' de La
Sablière, que ses mœurs peu rigides avaient mal disposée à souffrir
pour la religion, et à qui l'abjuration avait procuré une pension de
2000 livres quelques mois avant la Révocation. M""-" Muisson,
menacée le même jour d'être enfermée aux Ursulines ou aux
Nouvelles-Catholiques, fut conduite le i5 aux Miramiones. Le 20,
La Reynie signifiait au mari qu'il serait exilé à Montargis, ainsi
que son collègue Théodore de Bérinj^hen, s'il ne se hâtait d'obéir
aux ordres du roi. Le malheureux père commençait à hésiter: il
voulut consulter sa femme. En conséquence, Seignelay écrivait, le
24, au procureur-général: «Sa Majesté trouve bon que M"'^ de
Miramion permette à M. Muisson de voir sa femme, pour prendre
ensemble une résolution sur leur conversion». L'entrevue, qui
aurait pu relever leur courage, eut un résultat contraire; les époux
convinrent de fléchir. On le voit par une lettre du 3o, dans laquelle
Seignelay invite Harlay à différer l'emprisonnement des enfants,
tout en prenant avec le père, «encore bien qu'il se convertisse,...
' Le même moyen de conversion fut rien acheter à ses fermes, et aux fermiers
employé en d'autres occasions, notam- de payer leurs fermages [BuUet., XI,
ment à l'égard de la baronne de Neuville 484). Voir aussi La Force,
en Picardie. On fit défense secrète de
Prisons et Couvents. 369
des expédients pour assurer leur instruction dans la R. C. ». Toute-
fois ^1""= i\'luisson plia la première; le 2 lévrier, Seignelay ordonnait
à M""" de Miramion de lui rendre la liberté. Muisson ne tarda point
à suivre l'exemple de sa femme. En récompense de leur faiblesse,
on leur rendit leurs enfants (c'était tout ce qu'ils désiraient) et
Muisson fut rétabli dans sa charge. Le billet suivant lui fut adressé,
le i5, par Seignelay:
A Monsieur Muisson, conseiller au Parlement.
Monsieur,
J'ai expédié avec beaucoup de plaisir l'arrêt que je vous envoie pour
retirer votre démission des parties casuelles; je vous prie de croire que je
serais bien aise dans des occasions de vous montrer que je suis, etc.
Le Mercure galant s'empressa d'annoncer que M. et M'"^ Muisson
«avaient fait, leur abjuration, après avoir pris un soin très par-
ticulier de se faire instruire, et employé un long temps pour
chercher la vérité qu'ils avaient enfin reconnue ». Ce « long temps »
avait duré huit jours !
Peu à peu, de cette attitude triomphante les convertisseurs
passèrent à la défiance. Le 7 septembre, Seignelay mandait le nou-
veau converti pour lui parler de la part du roi, et le même jour il
écrivait au procureur -général :
On a dit au roi que M""' Muisson est mal convertie, et que ses enfants
ne peuvent être bien instruits étant près d'elle, et comme vous vous êtes mêlé
de la conversion du sieur Muisson et de sa femme, Sa Majesté m'a ordonné
de vous prier de vous en informer.
Il était fortement question d'envoyer les fils chez les Jésuites, et la
fille aux Nouvelles-Catholiques. Muisson se récria : n'avait-il pas,
conformément à sa promesse, pris pour précepteur et pour gouver-
nante des catholiques approuvés du curé de Saint-Eustache et de
l'abbé Varet? Il somma le procureur-général de tenir, de son côté,
l'engagement qu'il avait pris de lui laisser ses enfants. Le
18 septembre, le roi donna gain de cause à Muisson; dès lors celui-
ci ne songea plus qu'à fuir avec sa famille.
Dérober aux deux espions qu'il était obligé de conserver, les
préparatifs de l'évasion, n'était pas chose facile ; cependant Muisson
y réussit. Un beau matin, le précepteur et la gouvernante se
trouvèrent seuls dans la maison. Ce dut être vers le mois de
septembre ou d'octobre 1687. Le i""" novembre, Seignelay annon-
370 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
çait à De Ménars qu'on venait de saisir à Paris (24 octobre) les
biens de M. et M""' Muisson, et l'invitait à faire de même dans son
département, notamment en ce qui concernait leur terre située près
de Senlis. En attendant la confiscation, la régie en avait été donnée
à M"" de La Sablière (O' 3i). Prononcée le 24 janvier 1688, la
suppression de la charge de Muisson fut enregistrée en vertu d'un
ordre du 21 mars. Le procès du fugitif eut lieu en février 1689*.
«On a vu, disait un écrivain du temps ^, ce célèbre magistrat
condamné aux galères [perpétuelles], sans que la dignité de son
caractère ait pu le distinguer, ni l'exempter de l'infamie apparente
de cet arrêt, qui sera dans tous les siècles à venir sa gloire et celle
de sa famille. Ne dirait-on pas, à voir cette inflexible rigueur, que
vouloir servir Dieu selon la conviction de son cœur et les mouve-
ments de sa conscience, fût le plus grand de tous les crimes et le
plus irrémissible de tous les attentats ? »
Réfugié en Hollande, où il retrouva ses beaux-frères, François
Morin, sieur du Sendat, ex-guidon des gendarmes du roi, Jacques
de Dompierre, seigneur de Jonquières, Adam de la Basoge, baron
de Heuqueville, et Théodore Le Coq, sieur des Moulins et de
Saint-Léger, ancien de Charenton, Muisson s'empressa de faire une
édifiante réparation de sa chute. Il en parle encore en 1690 dans
son testament, qui débute ainsi: «Je déclare avant toutes choses
que je demande pardon à Dieu de tout mon cœur de toutes les
fautes et péchés que j'ai commis pendant le cours de ma vie contre
sa majesté souveraine, et notamment du péché énorme que j'ai
commis en signant que je me rangeais à l'Eglise romaine » {Bullct.,
XII, 3o7j. Il mourut à La Haye en septembre 1697, âgé de soixante-
et-un ans, après avoir rédigé l'un des trois mémoires remis aux
plénipotentiaires qui allaient signer la paix de Ryswick ^. Ancillon,
aux yeux de qui Muisson était «un de nos plus glorieux confes-
seurs »^ s'exprime ainsi dans ses Mémoires concernant les vies et les
ouvrages de plusieurs modernes etc., Amst., 1709, in-8", p. 70:
Ce généreux magistrat avait abandonné une charge des plus considérables
du royaume de France, et des biens-fonds de terre et en argent, qui le ren-
daient un des plus riches et des plus puissants de sa compagnie; il a fait voir
par là que la religion était ce qu'il avait de plus cher et de plus à cœur; il a
' Mercure MUnriq., p. 167. (Jurieu, Relation de tout ce qui s'est fait
- Hist. des souffrances de Louis de dans les affaires de la religion. ...de-
Marollcs, p. 12. puis le commencement des négociations,
" I.es deux autres étaient l'icuvre d'Élic etc. Rotteid., iG<j8, in-4", p. G.)
Benoit et de Théodore de Hérin^hen
Prisons et Couvents. 871
préféré la vérité et la liberté de sa conscience à tous ces avantages, dont un
homme avare, vain ou ambitieux, aurait tait tant de cas; il s'en est vu
dépouiller, raser ses maisons de campagne, dégrader ses bois, traiter en un
mot avec fureur, en haine de sa retraite, les choses animées et les choses ina-
nimées pour peu de rapport qu'elles eussent avec lui; tout cela ne lui a donné
aucun regret, et il a fini tranquillement une si belle vie par une mort douce et
édifiante, laissant le soin d'une belle et nombreuse famille à une épouse sage
et vertueuse, qui avec la bénédiction de Dieu en a déjà établi solidement une
partie en Hollande et en Angleterre.
Le 12 décembre 1697, pressée par le besoin, sa veuve, qu'il
avait instituée seule tutrice de ses enfants, supplia Ezéchiel Span-
lieim, ambassadeur de Brandebourg-, d'acquitter une dette qu'il
avait contractée envers la famille. Cette lettre, où l'on voit la misère
d'une grande dame, est trop remarquable pour que nous la passions
sous silence. La voici presque en entier :
Je ne puis m'empècher de vous faire part, Monsieur, de la perte que j'ai
faite de iVl. Muisson depuis trois mois. Je suis persuadée que vous ne l'avez
pas sue, et je me flatte que M""' Spanheim m'aurait témoigné quelque bonté
dans mon malheur, puisqu'elle en a toujours eu pour moi et que je n'ai rien
fait qui ait pu la diminuer. Mais comme j'ai appris que votre mérite vous avait
fait nommer ambassadeur en France, et que je vous vois par là plus en état que
jamais de me sortir de la petite aftaire que nous avons ensemble, je prends la
liberté, Monsieur, de vous supplier très humblement de vouloir penser à moi.
Je sais que vous nous avez payé au commencement de cette année les inté-
rêts et une partie du principal, et nous avons regardé cela comme un plaisir
que vous nous faisiez, parce qu'alors nous en avions un grand besoin; je puis
vous dire avec vérité que je vous en aurais à présent une véritable obligation
si vous me faisiez l'affaire, puisque je dois, que je suis très mal à mon aise,
et que par la paix je suis hors d'espérance non seulement de rentrer dans
notre bien, mais aussi d'en jouir... Au nom de Dieu, Monsieur, tâchez de me
payer le tout, ou du moins une partie, il ne reste plus que 4000 et quelques
livres, monnaie de France, cela va à peu de chose monnaie d'ici. Je suis per-
suadée que si vous voulez avoir un peu de bonté pour moi, vous le pouvez
faire dans cette occasion. Je vous le répète encore. Monsieur, je suis en état
de vous en avoir la même obligation que si vous me le donniez, etc. {Bullet.,
Xn, 3o6).
En 1704, les biens confisqués sur IVI. et M'"'' Muisson furent
donnés à Marguerite de Rambouillet, femme du sieur de Noce, et à
Renée-Madeleine de Rambouillet, femme de Trudaine.
Le Bulletin (XII, 409) contient une lettre inachevée dans laquelle
Muisson réfute en bon style et avec une grande modération l'Avis
aux réfugiés. « On le croit, dit La France protestante, l'auteur d'une
Requête au nom des protestants de France, imprimée en Hollande
372 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
en 1697, que d'autres attribuent à Jacquelot», et qui nous paraît être
l'œuvre de Baj'le'.
Mentionnons encore comme fugitifs Madelaine Bazin^ veuve de
Philippe Muisson {France prot., 2= édit., I, io83), partie avec son neveu
Théodore Bothereau de Lormois ; un autre Philippe Muisson, sans
doute fils de Jacques et d'Anne de Rambouillet, né en 1674, admis
dans l'Église de La Haye le 17 avril 1688, et qui fit baptiser à
La Haye, en 1700, 1708 et 1707, deux fils, Jacques-Théodore,
Henri-Philippe et une fille, Dorothée, que lui avaient donnés sa
femme Charlotte Le Coq. Le 25 janvier 1714, il adressait aux
États-Généraux une requête en faveur des cent six galériens relâ-
chés (Ms., B. du pr.).
SAINT-MARTIN
Les hautes fonctions dont il était revêtu n'empêchaient point
Armand de Saint-Martin d'être attaché à la maison de Turenne, et
de faire aussi les affaires du maréchal de La Force. Il avait épousé
en i658 Françoise Amproux de La Massaye, qui lui donna neuf
enfants, dont six étaient encore vivants lors de la Révocation (voir
Fr. pr.). L'aîné, Armand, destiné au saint ministère, fut envoyé en
Allemagne, dans la crainte «qu'il ne fit naufrage» s'il demeurait
en France, précaution très justifiée, mais inutile; car le jeune
homme revint abjurer à Paris. « M™'' sa mère s'en meurt de cha-
grin», dit une lettre du mois de mai i685, conservée dans les
papiers Rulhière. Quelques mois plus tard, le procureur-général
s'occupant de la conversion des conseillers Saint-Martin, Muisson,
Béringhen, etc., Seignelay lui écrivit (28 octobre) :
J'ai rendu compte à Sa Majesté de ce que M. de Saint-Martin, conseiller
au Parlement, est venu vous dire. Elle a paru apprendre avec déplaisir qu'un
homme dont elle estime le savoir et la probité, fût si éloigné de s'éclaircir sur
les points de la religion, et Elle m'a ordonné de vous écrire de lui en parler
de sa part, afin d'obtenir de lui, s'il est possible, qu'il veuille bien entrer en
quelque éclaircissement (O ^ 29).
Le refus de M. de Saint-Martin fut catégorique, et il n'y a pas lieu
de douter que le roi, piqué au jeu, ne lui ait fait envoyer une gar-
nison, qui ne produisit pas plus d'effet que les menaces du procu-
• Voir Les premiers Pasteurs du Désert, U, 289.
Prisons et Couvents. 878
reur-général. On en vint au moyen suprême : la Bastille. M. de
Saint-Martin fut arrêté et conduit dans le donjon par ordre du
25 mars 1686. Le premier avril, son fils aîné obtint la permission
de l'y voir pour travailler à le faire catholique. Le 2 juillet, la même
autorisation fut accordée au savant Baluze. Le 29, le roi écrivit au
P. de Sainte-Marthe, supérieur de l'Oratoire :
Très Révérend Père, j'envoie le sieur de Saint-Martin dans votre maison,
espérant que par les conférences qu'il aura avec vous, il achèvera de s'ins-
truire des vérités de la religion, et je vous envoie cette lettre pour vous dire
que mon intention est que vous ayez à l'y recevoir et détenir jusqu'à nouvel
ordre. Sur ce je prie Dieu, qu'il vous ait, Très Révérend Père, etc. (O ^ 3o).
Une nouvelle lettre, datée du 1'='' août, autorisa Sainte-Marthe à
transférer le prisonnier de la maison de la rue Saint-Honoré dans
celle de Saint-Magloire. Par ordre du 12 septembre, Saint-Martin
fut envoyé à l'abbaye de Sainte-Colombe de Sens. Enfin on l'ex-
pulsa de France en 1688, avec sa femme et son fils Jacques. Armand
se fit donner les biens des exilés, y compris la charge de conseiller
au Parlement (16 juillet), et réussit même, dit La France protestante,
à faire ramener de Hollande (1701) la fille de son frère, marié à
une hollandaise, pour l'élever dans le catholicisme.
Saint-Martin, maître-tailleur de la rue de Bucy eut, le 28 octo-
bre i685, une conférence avec le vicaire de Saint-Sulpice, et fut
ensuite inscrit au nombre des protestants qui devaient être mandés
dans les bureaux de la police (Fr. 7o5i f° 45). Au mois de juin 1686,
le comte d'Avaux envoyait de Hollande des mémoires dans lesquels
Saint-Martin, nouveau catholique, était accusé de faire sortir les
sujets du roi hors de France, et La Reynie recevait l'ordre de le
surveiller, ainsi que plusieurs autres personnes mentionnées dans
ces mémoires. Enfin le 4 mars 1687, Seignelay ordonnait au sieur
de Saint-Martin de se rendre à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés
et d'y attendre le bon plaisir du roi.
FRANÇOIS ET PASCAL LE COQ
Parmi les membres de cette très nombreuse famille, le mieux
connu et celui qui montra le plus de fermeté dans l'attachement à
sa religion, est un cousin -germain de Saint-Léger, François Le Coq,
sieur de Germain, fils d'Aymar Le Coq et de Marguerite de La
374 Révocation de PEdit de Nantes à Paris.
Madelaine. Il fut présenté au baptême, le 24 juin 1640, par son
oncle François, sieur des Moulins, et devint, en 1661, conseiller au
Parlement de la chambre de l'Édit. Son mariage avec Marie de
Béringhen (septembre 1672), le rendit beau-frère du duc de La
Force, persécuté par Louis XIV en personne avec un incroyable
acharnement.
On lit dans la préface d'un livre écrit par le sieur de Germain
et publié à Londres après sa mort ' :
Son esprit était net et solide, cultivé dès sa jeunesse par l'étude de toutes
les belles sciences. Il possédait à fond les langues savantes, les belles-lettres,
la jurisprudence et la théologie chrétienne, à laquelle il s'était toujours par-
ticulièrement attaché... Il possédait la source de toutes les vertus dans un
grand fonds de religion et de piété... Son attachement à la religion et la sin-
cérité, aussi bien que la fermeté de sa foi, parut avec éclat lorsqu'il lui fallut
quitter la France. L'épreuve était terrible et la tentation violente. M. Le Coq
possédait en France tout ce qui pouvait lui rendre, selon le monde, la vie
douce et agréable : une charge de distinction, un bien considérable, et par-
dessus tout une réputation qui lui avait acquis la considération et l'estime,
non seulement de l'auguste corps dont il était membre, mais encore de tous
les honnêtes gens dans tous les partis.
Il avait accoutumé de passer le temps des vacations du Parlement dans
quelqu'une de ses terres, et il était dans sa maison de La Ravinière auprès
de Blois lorsque l'Edit de Nantes fut révoqué. Il reçut là une lettre de cachet
qui lui ordonnait de se rendre incessamment à Paris, pour recevoir les bien-
faits que le roi lui destinait, s'il se réunissait à l'Église romaine, si non, de
remettre sa charge aux parties casuelles. M. Le Coq ne balança point, et étant
arrivé à Paris, il donna la démission de sa charge ^. On l'envoya à Meaux, où
il demeura huit jours chez Tévèque de cette ville. Mais toute l'habileté, la
souplesse et l'adresse de ce fameux convertisseur, ne gagnèrent rien sur M. Le
Coq. On le relégua [par lettre de cachet du 5 janvier 1686, confirmée le i5] au
Mans (Sarthe), où il fut conduit par un exempt. On lui donna la ville pour
prison et il y demeura environ dix mois, pendant les deux derniers desquels on
mit autour de lui douze soldats, qui eurent ordre de le tourmenter. Mais par une
disposition favorable de la Providence, les officiers de ces soldats avaient été
de la R., et ils firent entendre à leurs gens qu'ils prissent bien garde de n'exé-
cuter pas cet ordre à la rigueur; de sorte que M. Le Coq n'eut rien à souffrir
de leur part, en sa personne. Ses biens ne furent pas épargnés, et pendant
qu'il était au Mans, on envoya des dragons dans sa maison de La Ravinière,
qui y commirent les désordres et le ravage que l'on peut s'imaginer '. On
' Examen de la transsubstantiation, nait de mettre une demi-douzaine de
1720, in-8». Voir Dullet., VI, Sgô, et les dragons dans chacune des maisons que
^fcl)l. de Roii, Paris, iSSy, in-S", I, i6. le conseiller avait du côte de Blois, et de
' Sa charge fut supprimée le 24 lanvier redoubler ces logements de semaine en
i(J88; mais le décret de suppression ne semaine, jusqu'à ce qu'il fût résolu d'ab-
fut pas enregistre (Fr. 17422, f" 12). jurer {Bullel., 3° scr., IV, 604).
^ I.e 18 décembre i685, Louvois ordon-
Prisons et Couvents. 875
ramena M. Le Coq à Paris et on le mit à Saint-Magloire [par ordre du
18 novembre i636'].
Les Pères de l'Oratoire s'empressèrent de demander qu'on les
débarrassât de cet «opiniâtre». Il fut envoyé dans un couvent de
Saint-Denis, où nous le trouvons encore le 28 juillet 1687. _^
On le transféra [par ordre du 4 août] au château de Saint-Malo, où il fut
étroitement enfermé sans qu'on lui permît pendant quelque temps d'avoir ni
encre, ni papier, ni livres; dans la suite on lui en donna. La chambre où on le
mit était fort mal accommodée. La santé de M. Le Coq, qui était très faible, en
souftVit, et ses amis, à force de sollicitations, obtinrent enfin de la cour qu'on
lui permettrait de sortir du château et de prendre l'air pour tâcher de se
remettre. Un riche marchand de Saint-Malo, ancien catholique romain, le
reçut dans sa maison de campagne, où il lui fit le meilleur accueil qui lui fut
possible. M. Le Coq n'en parlait qu'avec de vifs remerciements de reconnais-
sance et de tendresse.
Tandis qu'il était exposé à tant de vexations, on n'épargnait pas son
illustre épouse, dont on doit dire que Dieu la lui avait donnée comme une
aide véritablement semblable à lui. On la mit aux Nouvelles-Catholiques, où
l'on n'épargna ni sollicitations, ni artifices, ni promesses, ni menaces, ni
duretés, pour tâcher de la réduire. Un de leurs plus particuliers amis... vint
dire à M""" Le Coq, lorsqu'on mit des soldats auprès de son mari, qu'il était
temps qu'elle l'exhortât à céder et qu'elle cédât elle-même; qu'elle ne devait
point se flatter, et qu'infailliblement, dans quinze jours, M. Le Coq seroit ou
mort, ou fou, ou catholique.
Ou mort, ou fou, ou catholique; il n'y avait guère, en effet,
d'autre alternative, et l'on n'y échappait que par une rare exception.
Huit mois plus tard, ^1""= Le Coq des Forges n'échappa ni à la folie,
ni à l'abjuration, ni à la mort; les Nouvelles-Catholiques de Fénelon
la firent signer après l'avoir rendue folle, et elle se tua en se jetant
par la fenêtre. Bien qu'elle fût entre les mains des mêmes dévotes
impitoyables, M""^ Le Coq de Germain eut, on va le voir, un sort
moins déplorable.
Seignelay écrivait, le 27 janvier 1686, à la mère Garnier,
supérieure des Nouvelles-Catholiques (O' 3o) :
Le roi a été informé que la dame Le Coq reçoit des visites de toutes
sortes de personnes dans le lieu où elle est, et comme c'est un moyen pour
retarder et même pour empêcher sa conversion, Sa Majesté m'a ordonné de
' Seignelay écrivait le iS octobre 1686 l'ordre qui lui a été donné pour cela. II
au P. de Sainte-Marthe: «Mon très rêvé- est fort opiniâtre et persuadé de sa capa-
rend Père, le roi ayant ordonné à M. I.e cité. Il sera nécessaire que vous lui
Coq, qui est au Mans, de se rendre dans donniez d'habiles gens pour conférer
votre maison de Saint-Magloire, je ne avec lui et tâcher de le persuader»
doute pas qu'il n'exécute ponctuellement (O' 3o).
376 Révocation de l'Édit de Nantes a Paris.
vous écrire qu'elle veut que vous lui déclariez que son intention n'est pas
qu'elle soit vue de personne, et que vous teniez la main à ce que cela soit
exécuté.
La même lettre porte que M""" Fabrice sera transférée aux Ursulines
du Cherche-Midi, pour mettre fin à ses conversations avec M™'' Le
Coq. Le 6 mars, au contraire, la mère Garnier recevait l'ordre de
permettre à IVI. de Saint-Georges, marquis de Vérac, de voir
M™'^ Le Coq. Ce Vérac, nouveau converti devenu convertisseur ',
était beau-frère du sieur de Germain, dont il avait épousé la sœur
Marguerite, qui fut expulsée du royaume en lyoS. Mais les efforts
de Vérac et ceux de Fénelon lui-même demeurèrent impuissants.
En effet, Seignelay adressait à La Reynie, le 6 avril 1686, le billet
que voici :
La mère Garnier m'ayant écrit que M™" Le Coq et M"° du Vidal ne donnent
aucune espérance de leur conversion, qu'au contraire, elles retardent par
leur mauvais exemple la conversion des autres femmes qui sont dans la
maison. Sa Majesté a résolu de les en tirer et de les mettre dans des couvents,
et je vous envoie les ordres à cet effet.
En conséquence. M'"'' Le Coq fut transférée, le i3, de la maison de
la rue Sainte-Anne au couvent des Filles de la Visitation-.Sainte-
Marie à Saint-Denis, où, par ordre du i5, elle reçut la visite de
l'abbé Varet, vicaire de Saint-Eustache. Le 11 septembre, il fut
permis pour la dernière fois à son beau-frère le duc de La Force,
nouveau catholique, de pénétrer près d'elle pour l'engager à suivre
son exemple. En raison de sa mauvaise santé, on eut pour elle
quelques égards, qui n'allèrent point cependant jusqu'à lui rendre
la liberté. Le 28 décembre 1686, La Reynie reçut de Seignelay les
lignes suivantes:
La supérieure du couvent de la Visitation-Sainte-Marie m'ayant écrit que
M""" Le Coq est depuis longtemps indisposée, et que son mal augmente de
manière qu'elle a besoin d'être mieux secourue qu'elle ne le peut être à Saint-
Denis, Sa Majesté veut qu'elle soit mise dans un couvent à Paris.
Reconnue inconvertissable, M""^ Le Coq fut transférée le 4 août
1687 dans un château fort. Le 17, Seignelay écrivait à l'évêque
d'Amiens :
Le roi a envoyé M"" Le Coq et quatre autres femmes de la R. P. R. dans
la citadelle d'Amiens, et deux autres au château de Montreuil, et comme Sa
Majesté désire passionnément qu'elles reconnaissent leurs erreurs et qu'elles
' Licvrc, lihi. des prot. du Poitou, III, 244.
Prisons et Couvents. Z-ji
s'instruisent des vérités de la religion catholique, elle m'ordonne de vous
écrire de leur donner quelques ecclésiastiques éclairés pour conférer avec
elles, Sa Majesté voulant bien payer à ces ecclésiastiques ce que vous jugerez
à propos pour le soin qu'ils en prendront (O ' 3i).
M"'' Le Coq fut autorisée, en vertu d'un ordre du 4 septembre, à se
promener sur les bastions de la citadelle, tandis que les autres
prisonnières ne devaient ni sortir de leur chambre, ni écrire, ni voir
que les ecclésiastiques chargés de leur instruction.
Même avant que les deux glorieux confesseurs eussent été
expulsés de leur patrie, qu'ils honoraient grandement, leurs biens
furent confisqués. Le 3i octobre 1687, des ordres de saisie étaient
adressés à Foucault relativement aux biens que le « ci-devant
conseiller au Parlement» avait en Poitou ; à M. de La Falluère,
premier président de Bretagne, relativement à une somme de
28,000 livres due au sieur de Germain par M. de La Moussaye; à
M. de Nointel relativement à la somme de 8000 livres également
due à Le Coq par M""^ Chambret de Touraine. Le même jour, le
loyer d'une maison de Le Coq fut confisqué en faveur du duc de
La Force, qui le devait; et, le 8 novembre, eut lieu une saisie de
35,000 livres, en faveur de M. de La Serre, conseiller à la cour
(O' 3r), total 71,000 livres, plus le loyer et les immeubles. On le
voit, les ennemis de la propriété auraient fort à faire pour égaler
les exploits du grand roi.
M""^ Le Coq fut aussi envoyée à Saint-Malo, mais sans voir son
mari. Le marquis de Guemadeuc, gouverneur du château, reçut
l'ordre, daté du 3i janvier 1688, de la mettre, durant sa maladie,
dans une maison particulière hors de la ville, en la faisant garder
par des soldats aux dépens de M. Le Coq (O' 32). Enfin la préface
déjà citée conclut ainsi :
La cour n'ayant pas vaincu leur patience et leur fermeté, on prit le parti
de les envoyer hors du royaume. On ne voulut pas leur donner la consolation
de faire le voyage ensemble... Ils se rejoignirent à Londres, bénissant Dieu
de leur délivrance. [L'ordre d'expulsion était du i3 mai i638 pour M. Le Coq,
et paraîtrait- il, du mois de mars pour sa femme (Arch. nat, TT 235)]. M. et
M"" Le Coq, nés et élevés dans l'abondance, se trouvèrent d'abord à Londres
assez à l'étroit. Bien loin de s'en inquiéter, jamais on ne s'aperçut qu'ils s'en
aperçussent eux-mêmes. Le roi de France avait permis qu'on donnât à M. Le
Coq une pension de 4000 livres tournois sur le revenu de ses biens. La somme
était bien modique, par rapport à son état et à ce qu'il avait laissé : cependant
elle lui fut très mal payée les premières années de son refuge. La Providence
y pourvut d'ailleurs, en donnant à M. Le Coq la moitié du gros lot de la pre-
mière loterie publique d'Angleterre. Les pauvres y profitèrent autant que lui;
car, en quelque état qu'il se soit vu, les aumônes ont toujours été un des prin-
378 Révocation de l'Édtt de Nantes à Pans.
cipaux articles de sa dépense. — M""^ Le Coq mourut sur la fin de l'année 1702.
M. Le Coq sentit vivement ce coup, mais il le sentit en chrétien soumis à la
volonté de Dieu. Il rend à cette illustre épouse ce témoignage avantageux,
dans son testament, que Dieu l'ayant retirée du monde avant lui, elle lui a
laissé l'exemple de bien vivre et de bien mourir.
Il disparut de ce monde le 9 avril 171 9, achevant presque sa
soixante-dix-neuvième année. Les Anglais ne l'appelaient que
cet aimable savant homme, ce sage magistrat. — Le marquis de
Vérac, son neveu, et la comtesse de La Coste, sa nièce, tous deux
nouveaux catholiques, réclamèrent, comme étant ses héritiers, la
main-levée de ses biens, en 1720.
Le frère cadet de François, Pascal Le Coq des Forges, sieur
de Germain, né en i652, épousa, le 14 février i683, Elisabeth de
Béringhen, sœur de la femme de son frère ; il en eut deux fils
avant de quitter la France : François en 1684, et Aymar en i685.
Ce dernier, que ses parents ne purent emmener quand ils s'en-
fuirent à l'étranger", eut pour tuteur son parent Théodore Le Coq
des Forges, nouveau converti pensionné, de la rue Jacob. Dès le
6 novembre 1686, le roi fit don à Aymar, âgé de dix-neuf mois, des
biens meubles et immeubles abandonnés par son père, Pascal Le
Coq, de la rue de Seine, donation confirmée par un brevet du
26 avril 1688. On voit par une lettre du 9 janvier 1688, adressée à
M. de Ménars, que le roi a trouvé bon que le sieur des Forges ait
l'administration des biens de M. et de M'"^ Le Coq. Une lettre du
27 mars 1698 autorise La Reynie à ne pas mettre encore l'enfant
au collège, et à le laisser entre les mains de ceux qui sont chargés
de son éducation, c'est-à-dire sans doute entre les mains de son
tuteur, qui cherchait à le garder le plus longtemps possible. Que de
gens qui n'eussent point hésité à abandonner leur fortune, hési-
taient au moment d'abandonner leurs jeunes enfants, et ne pou-
vaient s'y résoudre !
M. Muret {Geschichte der franzôsischen Colonie in Brandenburg,
Berlin i885, in-4<', p. 718) nomme un Le Coq parmi les membres
fondateurs de l'orphelinat des réfugiés à Berlin (1718), ainsi que De
Meuves, banquier à Paris, Philbert, banquier à Livourne, et les
pasteurs Saurin et Superville, parmi ceux qui.prôtèrent leur con-
cours à cette fondation.
Guillaume Le Coq de Germain, hollandais, inhumé à Paris le
• C'est lui sans doute qui était caché que M. de La Pcnissicrc avait tenté
chez M"'" Cape, rue du Cherche-Midi, et d'emmener avec lui.
Prisons et Couvents. Zng
14 novembre 1722, âgé de vingt-sept ans environ, dans le cimetière
du Port-au-Plàtre, en présence de Jean Masson, seigneur de Bessez,
capitaine de cavalerie, d'Abraham du Masclary, de François
Moisant de Brieux et de Frédéric de Béringhen, sieur de Langar-
zeau, appartenait évidemment à la même famille {Reg. de l'ambas-
sade de Holl.)
BERINGHEN
Au mois de janvier i685, Théodore de Béringhen, âgé de
quarante-et-un ans, épousait Elisabeth-Marie, fille mineure de
Claude-Charles de Goyon, baron de Marcé, dont il eut une fille en
octobre, au moment même de la Révocation. On l'a vu plus haut *
«fort contrit de l'exil de quelques anciens» et inquiet sur le
sort de son père, aller aux informations chez le commissaire Labbé,
en novembre. Sa qualité le préserva de la dragonnade^; mais
après la conversion «de la plus grande partie des gens de commerce
et de métier». Sa Majesté daigna s'occuper de celle des familles
les plus considérables, et y travailler par des lettres de cachet telles
que la suivante :
De par le roi,
II est ordonné à M. de Béringhen, ci-devant conseiller au Parlement de
Paris, de se rendre incessamment à la ville de Vézelay, et d'y demeurer
jusqu'à nouvel ordre à peine de désobéissance. Fait à Versailles, le 5° jour de
janvier 1686.
Signé : Louis, et plus bas, Colbert (Fr. 7060, f» 149).
Dans le dessein de s'évader, l'ex-conseiller demanda un pre-
mier sursis qui lui fut accordé, puis un second. Une lettre du
II janvier l'autorisait à demeurer encore huit jours à Paris. A l'ex-
piration du délai, il quitta M"'' de Béringhen et se rendit à Vézelay
(Yonne). L'évêque d'Autun (Saône-et-Loire) espérant le convertir
et se faire gloire de cette conversion, voulut l'avoir plus près de
lui et le fit transférer à Beaune (Côte-d'Or). Le jour même
(25 février), Théodore écrivait à son père :
' Au chapitre des Anciens. qu'il cacha de son mieux; mais un dé-
^ Il la craignait, car pour garantir ses bordement de la Seine gâta tout dan:
meubles du pillage, il en lit des ballots l'hiver de 1689—1690.
38o Révocation de FÉdit de Nantes à Paris.
Vous avez su qu'après un délai de quinze jours, qui me fjt accordé sur
ma lettre de cachet, je pris la poste jusqu'à Auxerre, où je restai quatre jours.
Le lieutenant-général m'y fit beaucoup d'accueil, et me régala chez lui de
manière à me faire connaître que je lui avais été fortement recommandé par
le bon ami que vous connaissez. Il s'employa auprès de l'évêque pour faire
révoquer mon exil de Vézelay, afin de m'avoir dans sa ville; mais il n'y put
réussir, heureusement pour moi; car le séjour et la retraite de ce lieu-ici m'est
plus commode et plus conforme à l'humeur où je me trouve, voulant éviter le
grand monde et le voisinage d'un prélat tel qu'est celui que je fus obligé de
voir à Auxerre. Il parut plus de hauteur et de fierté que de solidité dans la
controverse que j'eus avec lui '.
La lettre suivante est datée de Beaune, le 25 avril 1686 :
Je suis relégué ici depuis cinq semaines, et je m'y trouve à peu près dans
la même situation d'esprit où était Saint Paul à Athènes; car peu s'en faut
que cette ville ne soit du tout adonnée à l'idolâtrie. Le peuple y est bigot et
superstitieux autant et plus qu'en aucun autre endroit du royaume ; et cepen-
dant Dieu m'y a fait rencontrer plus de douceur et d'humanité que je n'en
attendais de la part des principaux habitants. Je me suis mis en pension chez
un chanoine dans la seule vue d'éviter un logement de dragons; cela m'a bien
réussi jusqu'à présent. La controverse de mon hôte ne m'embarrasse pas
beaucoup. Quoiqu'il se dise prédicateur et qu'il ait été aumônier ou chapelain
de l'évêque de Meaux, il ne sait guère que son bréviaire; d'ailleurs il est poli
et a assez l'usage du monde. Il s'était flatté d'abord que ma conversion, comme
on parle, lui pourrait valoir quelque bon bénéfice; mais il n'a pas été lon''-
temps dans cette pensée...
On me laisse ici toute sorte de hberté, hormis celle de converser avec
ceux qu'on appelle les Nouveaux Convertis; mais comme on ne m'observe
pas de bien près, j'agis à cet égard selon les mouvements de mon cœur et de
ma conscience... Il y a trois ou quatre jours qu'on me convia d'aller passer la
soirée dans une maison du voisinage. A peine y fus-je entré, qu'un homme,
deux veuves et une jeune demoiselle, vinrent au-devant de moi en pleurant et
s'écriant qu'elles étaient perdues à jamais, si Dieu ne leur faisait miséricorde;
qu'elles avaient trahi la vérité et leur conscience, me demandant à mains
jointes de prier Dieu pour elles et de les aider dans leurs angoisses; qu'elles
avaient l'enfer dans leur cœur depuis qu'on les avait forcées de signer et
d'aller à la messe; qu'elles voyaient bien que j'étais béni du Seigneur par la
grâce qu'il me faisait... Leur discours fut entrecoupé de tant de soupirs et de
sanglots, que je n'y puis penser sans ressentir la même émotion dont je fus
touché dans ces moments-là. Nous nous consolâmes ensemble par la prière et
parla lecture des chapitres XL et XLV d'Ésaïe. En quittant ces pauvres gens,
je les fortifiai dans le dessein qu'ils avaient de se retirer incessamment en
quelque canton de Suisse ^.
Je ne me suis trouvé heureux et tranquille, que depuis que j'ai formé la
• Cinquante lettres d'exhortation, etc. ' d C'est la f.imille des Fornerct, qui se
I.a Haye, 1704, in-12, p. 6. — Sur le nom sauva à quelques semaines de là à Lau-
de l'auteur, voir Bultet., XXIV 91. sanne, comme je l'ai su depuis».
Prisons et Convenfs. 38 1
résolution d'obéir à ma lettre de cachet et de me rendre dans mon exil. Quand
je concertais, comme vous savez, de prendre la poste à la suite d'un gentil-
homme allemand et de sortir avec lui du royaume, quelque légitimes qu'en
fussent les motifs et les desseins, ce n'était pas la vocation qui m'était prescrite.
Je m'égarais presque comme Jonas... Je sais que l'évêque d'Autun s'irrite de
ce que je suis un opiniâtre et un entêté, car ce sont les titres qu'il me donne;
mais je me prépare à la tentation, étant bien persuadé que ce prélat et tous
les autres ne pourront rien contre moi que ce qui leur sera permis et donné
d'en haut '.
Une autre lettre, datée du même lieu, nous montre Théodore
de Béringhen sortant de l'exil pour entrer à la Bastille-:
J'étais presque naturalisé à Beaune quand on vint m'y arrêter le 21 de
mai dernier. J'y connaissais les plus honnêtes gens, et je vivais fort agréable-
ment avec eux : la diflerence des religions ne les rendait pas farouches. M. le
premier président de Dijon m'avait convié et régalé plusieurs fois dans sa
maison de La Borde à une demi-lieue de la ville. Le commandeur de Beaune,
frère du premier président, et plusieurs autres à son exemple, compatissaient
à mon exil et ne cherchaient qu'à en adoucir les peines, et mon état était
d'autant plus heureux que les ecclésiastiques, préposés par l'évêque d'Autun
pour travailler à ma prétendue conversion, s'étaient lassés de disputer
avec moi.
L'évêque se faisait parfois amener M. de Béringhen, qui raconte
ainsi leur dernière conférence :
Après deux heures d'une dispute assez fade, cet homme m'ayant demandé
avec un air de confiance et d'un ton insultant, si je ne voulais pas me rendre
à ses raisons, je lui répondis qu'elles m'avaient si peu touché, que je m'en
sentais plus affermi dans ma religion qu'en entrant chez lui.
Piqué de cette réponse, M. d'Autun écrivit en cour qu'on ne ferait
jamais rien de son catéchumène, aussi longtemps qu'il serait en
liberté, et qu'on ne viendrait à bout de lui que par la prison. En
conséquence, un exempt et deux gardes partirent de Paris pour
arrêter M. de Béringhen et le conduire à la Bastille.
La nouvelle de ma détention s'étant, dit-il, répandue dans Beaune, ma
chambre fut aussitôt remplie de gens de tout ordre, qui firent paraître lé
regret qu'ils avaient de me perdre et de voir que je me laissais conduire à la
Bastille. Plusieurs le firent avec larmes. On n'aurait pas témoigné plus de
bienveillance à quelque bienfaiteur de la province.
Mené à la Bastille, par ordre du 12 mai (O' 3o), Théodore de
Béringhen s'en consola bientôt, en considérant cette prison, qui
' Cinquante lettres, p. 12 — 18. ' Ibid., p. 3o.
382 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
était l'épouvantail de tant d'autres, comme un abri contre les dra-
gons et les veilles forcées, qui firent perdre l'esprit à un si grand
nombre de ses frères en la foi'. On le mit dans la troisième
chambre de la première tour à main droite en entrant, c'était celle
qu'avait habitée le martyr Anne Dubourg, et ce souvenir lui était
précieux^. Les convertisseurs du lieu s'empressèrent autour de lui;
mais il ne tarda guère à les éloigner. «L'abbé de Lamon, entre
autres, et le docteur Varet, vicaire de Saint-Eustache, s'y étaient
rendus fort assidus ; mais ils se sont assés, écrit-il ^, de combattre
contre un homme qui ne se défend que par l'Écriture, et j'ai tout
loisir de lire ici depuis le matin jusqu'au soir». — «Je ne suis pas
surpris, écrit-il encore '*, de voir mentir des gardes et des officiers,
puisque les ecclésiastiques et les convertisseurs le font eux-mêmes.
Il n'en vient pas un dans ma chambre, qui ne me dise en y entrant
qu'un tel ou une telle ont changé, quoique cela ne soit pas vrai, et
que j'aie souvent dans ma poche de quoi le convaincre de sa four-
berie * ». Pour colorer leurs nombreuses défaites, ces convertisseurs
sans scrupule accusaient de dérangement d'esprit ceux qu'ils ne
pouvaient convaincre ou persuader ; ils se servaient de la menace
de la folie comme d'un argument sans réplique : Un tel s'est con-
verti, il est sorti de prison; tel autre a résisté, il est tombé en
démence ; choisissez. L'illustre confesseur Louis de MaroUes eut à
démentir le bruit de sa folie, aussi bien que Théodore de Béringhen.
On lit dans une des lettres que celui-ci faisait remettre à M. de
Sainte-Hermine, enfermé comme lui à la Bastille ** :
Je ne vous écris ceci, Monsieur, que pour vous faire voir que j'essaie à pro-
fiter de votre exemple, et pour effacer les impressions de ma prétendue folie,
s'il est vrai que le bruit en soit venu jusqu'à vous. Je m'imagine qu'on aura
prêté la même charité à bien d'autres pour se venger de leur persévérance,
ou pour effrayer ceux qui pourraient être menacés de la prison.
Et dans une autre lettre ^ :
» Cinquante lettres, p. 3i. etc. M' une telle a bien de la peine à se
■ Ibid., p. 28. ' rendre etc. Tels et tels à la fin sont con-
3 Ibid., p. 33. vertis de bonne foi. Ce n'est pas tout. Us
4 ibid. V, 24. affectent de paraître en tous lieux avec
« Les prélats, dit il ailleurs, se font leurs nouvelles prosélytes: à la prome-
honneur des conversions qu'ils ont nade, dans les visites et même jusque
opérées. «C'est le sujet le plus ordinaire dans nos prisons, où ils les amènent
de leurs entretiens, comme le moyen le comme en triomphe et à dessein de nous
plus sûr et le plus prompt qu'ils aient insulter» (p. 201).
pour s'avancer dans les meilleurs béné- " Cinquante lettres, p. 2Û.
fices. On leur entend dire à toute heure ' Ibid., p. 28.
et à tout propos: J'ai converti M. un tel
Prisons et Couvents. 383
Grâces à Dieu, tout ce qu'on a publié de mon état est faux. On ne m'a
point du tout renfermé dans un cachot, je ne perds pas l'esprit, et je ne suis
rien moins qu'un squelette maigre et décharné, comme on vous le mande.
Jamais, au contraire, je n'eus tant d'embonpoint, ni tant de sérénité d'esprit...
Je ne me suis pas ennuj'é un moment depuis près de deux mois que je suis ici
[à la Bastille]... Je puis bien vous protester, Madame, que les sept portes qui
sont fermées sur moi et les sentinelles qui gardent l'entrée du château, n'ont
point encore interrompu mon sommeil et mon repos.
Au mois d'août, écrivant à Sainte-Hermine, il est encore obligé
de démentir les faux bruits répandus par les prêtres ' :
Quelle consolation n'a-t-on pas de se voir au milieu de quatre-vingts
témoins qui combattent courageusement pour la profession d'une même vérité,
qui est commune aux uns et aux autres! Que leur zèle est une aide puissante à
ma foi! Je puis, Monsieur, vous protester très sincèrement que je n'ai point
demandé à voir ici des convertisseurs ni des missionnaires. C'est une pure
calomnie de leur invention que tout ce qu'on vous en a dit.
Non seulement Th. de Béringhen tient énergiquement tète aux
prêtres ; mais il trouve le moyen d'établir un culte commun à plu-
sieurs prisonniers, et d'écrire un grand nombre de lettres d'édifi-
cation, par lesquelles il soutient et empêche de broncher plusieurs
de ses compagnons de captivité, et même des personnes du dehors-.
Il réfute pour M. de Sainte-Hermine les deux grandes lettres de
controverse que lui a écrites son oncle, M. de Viliette, chef d'es-
cadre, devenu convertisseur, après avoir jeté feu et flamme contre
M"^ de iVlaintenon qui lui avait enlevé sa fille et ses deux fils :
Tant de sollicitations et d'empressement à vous faire changer de religion,
ne conviennent pas trop, ce me semble, à un homme qui a passé sa vie à la
guerre et sur la mer. Mais tout le monde s'en mêle aujourd'hui. Ceux qu'on
appelle nouveaux convertis et nos parents mêmes y sont plus ardents que les
autres 3... La religion qu'on vous propose d'embrasser est un égoùt de toutes
les hérésies du monde*.
Il écrit à sa sœur, la duchesse de La Force, qui l'accusait,
paraît-ii, de s'être fait arrêter par excès de zèle :
Pliît à Dieu que je pusse vous communiquer tout ce qui passe ici par mes
mains! Vous verriez les grâces qu'il fait à bien des gens; leur fermeté vous
» Cinquante lettres, p. 44. les six autres à des prisonniers de la
' De ses Cinquante lettres douze ont Bastille: une à M. de Cagny, une à M.
été écrites à la Basiille: une à une dame de Roze... Bou... [Rozel-Beaumont],
réfugiée en Hollande; une à M... dans quatre à M. de Sainte-Hermine.
l'abbaye de...; une à sa sœur. M""" de ^ Cinquante lettres, p. 46.
La Force; une à M. de... prisonnier au * IbiJ., p. 34.
château d'Angers; deux à sa femme, et
384 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
encouragerait, et plutôt que de me plaindre, vous béniriez Dieu de l'état oii il
m'a mis. Je me trouve ici dans la correspondance la plus étendue, et je profite
le premier de toutes les méditations qu'on m'envoie pour les faire passer aux
autres. Nous avons même quelque commerce au dehors, jusqu'en Angleterre
et en HoUande ^
Le 3i août 1686, le sieur de La Noue, lieutenant du roi à la
Bastille, recevait la semonce suivante: «Le roi a été informé que
le sieur de Béringhen, détenu à la Bastille, écrit des lettres ; il faut
que vous preniez bien garde, parce que Sa Majesté aurait sujet de
n'être pas contente de vous si cela continuait...». Rien n'y fît; plus
heureux, plus riclie et plus habile qu'une foule d'autres prisonniers,
Béringhen continua d'écrire. Sa lettre à Sainte-Hermine du 18 sep-
tembre, est une des plus intéressantes - :
J'avoue que les amertumes de notre captivité sont dans notre tour bien
plus adoucies qu'ailleurs, puisque, par un effet tout particulier de la bénédic-
tion de Dieu, nous pouvons, sans nous voir, nous assembler cinq ou six en son
nom, à toutes les heures du jour et de la nuit, et faire entre nous les mêmes
exercices de dévotion que nous faisions dans nos temples et dans nos familles.
Sainte-Hermine lui avait mandé que le médecin Monginot, son
voisin de captivité, souhaitait pour toute faveur de pouvoir être
renfermé le reste de ses jours à l'étage de la tour où le culte se
célébrait clandestinement. Béringhen blâme ce vœu :
Si nous nous considérons comme les prisonniers de Jésus-Christ et les
défenseurs de sa vérité, selon la mesure du don qui nous a été départi par sa
grâce, l'esprit de gloire et de Dieu qui repose sur nous, nous fera pousser des
souhaits plus conformes au bienheureux état où nous nous trouvons. Parler ou
penser comme fait votre voisin, quelque bon sens qu'on puisse donner à ses
paroles, ce serait douter de sa délivrance, et se croire oublié de Dieu pour
toujours dans son affliction... Exhortez donc, s'il vous plaît, ce timide voisin à
se raffermir dans ses espérances, et à ne pas perdre de vue la fin du Seigneur
que nous attendons. Le moindre ennui qu'il concevrait, et qui lui échapperait
sur la longueur de sa prison, le pourrait faire glisser dans cette sainte carrière,
et le priverait infailliblement du fruit paisible de justice qui nous revient de
nos diverses tentations. Le Seigneur en sait délivrer ceux qui l'honorent, et
n'a jamais manqué de leur répondre au temps de son bon plaisir*.
On voit à quel diapason étaient montés les cœurs de ces vail-
lants confesseurs : ils se faisaient une joie des souffrances à endurer
pour le nom de Christ, et vivaient à cent lieues au-dessus des
misères habituelles de la vie. Cette exaltation les soutenait, les
• Cinquante lettres, p. 77. » Ibid., p. 82—83.
' Ibid., p. 81.
Prt'soJts et Couvents. 385
faisait héroïques ; mais elle ne les préservait pas d'erreur. Au con-
traire, elle les prédisposait fortement à la maladie apocalyptique qui
s'empara des plus fermes esprits (Jurieu, Brousson, AUix), avant de
gagner les Cévennes et d'y devenir à la fois épidémique et insurrec-
tionnelle. C'est à la Bastille que Th. de Béringhen composa le plan
de ses Lettres contenant plusieurs réflexions importantes sur la mort
des deux témoins (Apocal. XI), publiées en 1692', et dans lesquelles
on voit, dit-il^, «quinze cents passages de l'Écriture appliqués à la
persécution présente». M. de Sainte-Hermine, qui copiait à la
Bastille tout ce que Béringhen écrivait à ses amis, afin que celui-ci
en envo3'àt la copie à une dame enfermée dans un couvent, sut
résister à cette manie prophétique dans laquelle se complaisait
l'ancien conseiller au Parlement, et qui lui faisait commettre des
bévues telles que la suivante^ : «L'inhumanité qu'on exerce aujour-
d'hui sur les cadavres de nos frères, à la honte du nom chrétien, ne
doit pas échapper à votre méditation. Dieu nous en a menacés dès
les premiers siècles en des termes qui font frémir : Je mettrai, dit-il,
vos charognes sur vos dieux deflente».
Ce chrétien d'une vertu surhumaine, qui semblait planer entre
terre et ciel, joyeusement soumis à toutes les dispensations les plus
pénibles de la Providence, avait pourtant son endroit sensible ; il
restait homme par la douleur de sa fierté religieuse humiliée.
L'arrestation de sa femme, mise au couvent des Filles du Saint-
Sacrement, rue Saint-Louis-au-Marais (16 mars 1686), l'interdiction
des visites qu'il recevait du duc de La Force, son beau-frère
(11 septembre), ne l'avaient que modérément ému. Il en fut tout
autrement lorsque M""^ de Béringhen, préparée la veille par l'abbé
Varet'*, lui apprit à la Bastille (3 décembre), dans une conversation
qui dura trois heures et eut pour témoins un exempt et un docteur
de Sorbonne, qu'elle avait promis de signer, à condition de le voir
une fois auparavant^ Il reçut en chancelant ce coup terrible; il
recourut aux larmes, aux supplications et à la plus éloquente indigna-
' Th. de Béringhen a encore publié la police. L'abbé Varet écrivait à La
Cinq lettres aux catholiques romains, et Reynie, le 2 décembre i68(3 : «J'attends
une traduction de VAbrégé de l'histoire votre ordre pour Mm" de Béringhen. J'y
ecclésiastiq. de Bionens, Rotterd., 1700, puis aller aujourd'hui ; ayez la bonté de
qu'il priait Pictet de faire achever, en me marquer comme vous souhaitez que
1706. j'agisse, et je le ferai le plus ponctuelle-
' Cinquante lettres, p. 35ï. ment que je pourrai» Cfr. 7o33, f" 25).
^ Ibid., p. gi. = Llle figure sur un état du 17 dé-
* 11 est curieux de voir les convertis- cembre itjiiô, comme devant abjurer pro-
seurs attitrés solliciter le mot d'ordre de chainement (Fr. 7o5i, f° 253).
II 25
386 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
tion, pour détourner la jeune femme de cette infidèle résolution. Il
lui écrivait le 21 du même mois* :
Voici la dix-septième nuit qui s'est écoulée depuis la visite que vous avez
voulu me rendre avant que de changer; je puis vous protester devant Dieu que
je les ai passées toutes dans une entière insomnie; que je ne sais presque plus
ce que c'est que le repos et la nourriture, et que mes larmes, mes prières et mes
soupirs ont fait ma seule occupation depuis ce temps-là... Hélas! ni dragons,
ni violence infâme, ni perte de biens, ni souffrance corporelle, ni frayeurs, ni
épouvantement, qui pourraient faire tolérer ou excuser la chute des autres,
rien de tout cela ne vous a approchée. Et cependant, au milieu d'une profonde
paix personnelle, et après plusieurs mois d'une fermeté qui a fait l'édification
de l'Église, ma joie et ma couronne, et ma consolation particulière, vous vous
épouvantez de l'avenir! Et sur cette simple appréhension de maux et de
peines dont Dieu vous peut garantir aussi aisément qu'il vous en a garantie
jusqu'à cette heure, vous suivez le torrent du monde, et vous entrez dans la
voie large, que vous savez si bien n'être pas le chemin royal, ni ces sentiers
de jadis qui nous ont été tracés dans les Écritures.
On devine comment il l'exhorte avec des répétitions infinies à
rentrer dans le bon chemin. Elle ne fut insensible ni à leur entrevue
ni à ses lettres; car au lieu d'abjurer sur le champ, elle se laissa
reconduire dans son couvent du Marais, oîi elle demeura encore
sept mois ; mais les convertisseurs ne lâchèrent pas prise. Elle lui
écrit que, depuis qu'elle a renoncé à sa promesse d'abjurer pour
sortir du couvent, elle se trouve dans des irrésolutions continuelles
et insupportables qui lui feront perdre l'esprit. Il répond, le 8 mars
16872:
Hélas ! j'apprenais de toutes parts et même des pays étrangers que vous
étiez toute raffermie, et résolue de demeurer dans votre couvent plutôt que de
renoncer à la vérité. Les tours et les cachots de cette citadelle en retentis-
saient d'actions de grâces et de bénédictions pour vous. Peu zélée chrétienne,
vous y allez faire rentrer les pleurs, le deuil et mes insomnies. Vous vous
flattez, dites-vous, de venir passer les journées avec moi après avoir signé.
Dieu veuille me retirer plutôt du monde, que de vous voir un seul moment ici
aux dépens de votre salut éternel !
La diplomatie des directeurs de M"'" de Béringhen se trahit çà
et là; pour conserver plus sûrement leur conquête, ils s'efforcent de
jeter la division entre les époux, n'oublient pas les questions
d'affaires et dictent à la femme ce qu'elle doit écrire. A leur insti-
gation, elle marque à son mari une défiance blessante et lui demande
un blanc-seing, qu'il refuse résolument, dans la crainte que les
' Cin^uanle letlres, p. iî)6. ' [biJ., p. 172.
Prisons et Couvents. 887
convertisseurs ne le remplissent par une formule d'abjuration. Il lui
écrit le 16 mars 1687 * :
Ils savent bien que vous ne vous rendez qu'à leur violence, et point du
tout à la solidité de leurs raisons. Ainsi vous serez observée, et l'on vous
enfermera plus étroitement qu'auparavant, pour vous faire pratiquer malgré
vous une religion que vous n'aurez point voulu croire. Et que ne fera-t-on
point encore, je ne dis pas à moi (car que m'importe-t-il de vivre, si vous
abandonnez celui que je ne pourrai plus prier avec vous? Il m'est meilleur de
déloger pour aller avec lui), mais à cette nombreuse famille, dont, grâces à
Dieu, on n'a pu jusqu'ici ébranler la constance et la résignation? Vous en
avez fait la joie et les délices depuis douze ou quatorze mois que vous y êtes
entrée'; continuez à l'encourager et à la consoler, ma chère femme, par votre
persévérance en la foi.
Le 14 mars 1687, Seignelay écrivait à La Reynie : « M. le
baron de Marcé demande la permission de voir la dame de
Béringhen, sa fille, qui est aux Filles du Saint-Sacrement, et M. de
Béringhen, son gendre, qui est à la Bastille, je vous prie de me
mander s'il fait son devoir de catholique». Et le i3 juin: «Je vous
envoie un ordre pour faire mettre M"" de Béringhen dans un autre
couvent. La mère Garnier, qui savait le peu de progrès qu'elle faisait
au couvent des Filles du Saint-Sacrement, m'avait fait dire qu'elle
avait une chambre propre pour elle et qu'elle espérait réussir à sa
conversion; ainsi je crois que nous ne pourrions mieux faire que de
la mettre dans cette maison ». — On saisit ici sur le vif un de ces
petits manèges intéressés auxquels se livrait la jalousie des direc-
trices de maison religieuse. Quand M""^ de Béringhen fut sur le
point de se convertir, la mère Garnier, supérieure des Nouvelles-
Catholiques, écrivit et fit parler au marquis de Seignelay pour
enlever cette riche pensionnaire au couvent du Marais, sous pré-
texte qu'elle n'y faisait pas de progrès. Le lecteur sait à quoi s'en
tenir, et la mère Garnier le savait sans doute aussi.
' Cinquante lettres, p. 182. deux ans et huit mois que M"= de Marcé
' 11 semblerait résulter de cette phrase est entrée dans la famille de Béringhen;
que le mariage de M. de Béringhen n'eut mais elle n'est restée que quatorze mois
lieu qu'en janvier 168Ô: induction contre- près de ses beaux-parents, puisqu'on l'a
due par une lettre du 3 octobre 1687, où enlevée le i5 mars i685 pour la mettre
l'on voit que sa tille est âgée de deux ans au couvent, l.a phrase singulièrement
(p. 218), et par une autre, dans laquelle elliptique, dont le sens vrai ne se laisse
il dit avoir été séparé de sa femme dans pas deviner sans peine, revient simple-
la première année, et non dans le pre- ment à ceci: pendant les douze ou qua-
mier mois de leur mariage (p. 23G). 11 y torze mois que vous avez passés au sein
a bien, au moment où écrit le prisonnier, de ma famille.
388 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
M'"* de Béringhen fut donc transférée, le i3 juin 1687, dans la
maison placée sous la direction de Fénelon (O' 3i). Elle était
accompagnée d'une femme de chambre, qu'on crut un obstacle à
sa conversion, et que le roi fit aussi enfermer. Enfin, le 25 août
1687, elle demanda la permission de se retirer près de M'"" de
Courtomer, nouvelle convertie de ses amies, chez laquelle elle fit
son abjuration (O' 3i). Théodore de Béringhen était depuis trois
semaines au château de Loches, où on l'avait envoyé comme
«opiniâtre», et pour mettre un terme à l'influence qu'il exerçait
sur ses coreligionnaires détenus à la Bastille.
Parmi ceux d'entre eux qui faiblirent et se relevèrent, se
trouvait M. de Fargot, au sujet duquel Béringhen écrivait à Jean-
Jacques de Rozel, sieur de Beaumont [Fr. pr. IX, 66 a) :
Si l'état de ces demi-pénitents m'attriste, je suis d'ailleurs extrêmement
consolé d'apprendre que Dieu ne se laisse pas sans témoignage en bien faisant,
puisqu'il a mis au cœur de plusieurs d'entre eux de le glorifier par leur fuite,
ou de se relever de leur chute à la face et sous les yeux de leurs persécuteurs.
Telle a été la constance de feu M. de Fargot, qui s'est rétracté glorieusement
de sa signature au lit de mort; et je dois à sa mémoire l'application de ces
diflerents caractères si essentiels à une véritable repentance. A peine eut-il
signé sa soumission à l'Église romaine, dans la vue, disait-il, d'aider à la réfor-
mation des abus et du culte qui y étoit pratiqué, qu'il reconnut l'illusion et
l'égarement de cette funeste démarche. Il confessa sa faute et la détesta
ouvertement, et même avant que de sortir de la Bastille oii il était prisonnier,
et encore depuis à tous ceux qui voulaient l'entendre. Il interpellait les catho-
liques anciens et nouveaux, et même les ecclésiastiques, ses persécuteurs, et
les sommait devant Dieu de déclarer s'ils n'avaient pas été les témoins de sa
douleur, dès les premiers moments de son abjuration. Quels reproches amers
et sanglants ne fit-il pas encore aux personnes qui lui furent envoyées de la
cour, pour lui proposer une pension considérable, au cas qu'il voulût demeurer
catholique romain. Je sais de plus que, jusqu'au dernier soupir de sa vie, il a
désiré et cherché tous les moyens possibles de se sauver de la France afin de
pouvoir réparer sa faute '.
Théodore de Béringhen apprit l'abjuration de sa femme par le
billet que sa mère lui adressa, le 3o août 1677, du couvent de
Gercy, près Paris '^r
Ce que vous craigniez depuis longtemps, est enfin arrivé, mon cher fils;
mais vous avez assez tourmenté votre âme; cessez. Il n'y a rien qui ne soit
ordonné de plus haut. II faut soufirir ce qu'on ne peut empêcher, et vouloir ce
que Dieu permet. Il sait tirer le bien du mal quand il lui plaît, et nous mortifier
aussi par ce que nous avons de plus agréable. Ce Dieu des miséricordes
' Cinquante lettres, p. 11,7. '' Ibid., p. 200.
Prisons et Couvents. 889
veuille vous soutenir dans cette épreuve. Je la sens comme vous, et bien plus
vivement que je ne puis le dire. Levons nos mains pures et sans colère, et
celui qui a fait la plaie la bandera. Je vous recommande à sa grâce, mon cher
fils, et je vous embrasse de tout mon cœur.
Il répondit le 7 septembre ' :
Qu'importe pour le salut de mon âme de quelles verges je suis frappé,
puisque c'est Dieu qui me frappe ? II a rompu le plus sacré des liens qui m'at-
tachaient à celle que j'avais épousée au Seigneur; c'est pour m'apprendre à
ne pas compter beaucoup sur ce qui m'unit encore à elle.
Enfin, le 25, il écrit à l'infidèle :
Depuis quinze jours, on vous a vue entrer dans l'église de Saint-Sulpice,
et même on me mande que ce fut à l'heure de la grande messe. Je ne vous en
crois pas là encore; car je ne puis m'imaginer que vous soyez déjà tombée dans
les créances erronées et dans le faux culte. Mais dans le courant où vous êtes,
on va plus loin que vous ne pensez. La dame chez qui l'on vous avoit mise
en séquestre ^, M""" de P[eray], de Saint-Hilaire, Chardon ^ et tant d'autres,
en sont d'assez tristes exemples... Le tendre attachement que vous avez pour
votre sœur cadette*, fut-il jamais plus de saison pour vous sauver auprès
d'elle? Votre enfant, dont vous vous dites si folle, n'y seroit pas un obstacle.
Sa tante en feroit le même usage que vous. Et s'il falloit le laisser, Celui qui le
garde précieusement depuis deux ans, ne vous refuseroit pas la même assis-
tance. Car enfin, à quoi ne serez-vous pas exposée, si on continue d'agir à
Paris, comme on a fait tout récemment à l'égard de M""' d'Heucourt [envoyée
au château de Guise, par ordre du 8 septembre, après avoir abjuré à Port-
Royal, oii M'"^ de Maintenon l'avait fait enfermer]?
Au lieu des procurations qu'elle lui demande, Théodore envoie
à M™' de Béringhen des exhortations à la repentance. De son côté,
elle le prie d'abjurer, et lui offre de l'aller voir à Loches 5. Elle veut
porter à la cour un placet en faveur du père et du fils ; mais celui-
ci, lui écrit, le 3o décembre 1687^:
Ce ne sera jamais de mon consentement, ma chère femme, que vous pré-
senterez un placet pour obtenir ma liberté, et encore moins que vous parais-
siez au diner du Roi après .ivoir abjuré par ses ordres... Si mon père savait
votre dessein, il préférerait sans doute une prison perpétuelle à la déhvrance
que vous voulez demander pour lui.
' Cinquante lettres, p. 213. sans parler de trois autres, mises aux
2 M™» de Gourtomer, de la famille des iMies-Catholiques en 1690,61 qui paraissent
Saint-Simon. issues du second mariage du baron de
' Voir Chardon. Marcé. Le roi lui donna en 1687 la jouis-
* M"« de Béringhen avait deux sœurs sance des biens de ses deux sœurs ré-
cadettes réfugiées en Angleterre: Claude- fugiées.
Marguerite, dont le mari, Paul d'Espagne, « Cinquante lettres, p. 228.
sieur de Vénevelles, avait abjuré, et une « Ibid., p. 229.
seconde dont le nom nous est inconnu,
Sgo Revocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Et le 21 janvier 1688 ' :
Oui, ma chère, il est tris possible que le parti que vous avez pris me soit
tris douloureux, puisque je n'ai eu ni repos, ni santé, depuis quatorze mois...
Je vous conjure aussi, au nom de Dieu, de ne me pas faire transférer d'ici.
Prison pour prison, je suis accoutumé à la mienne, et mon pauvre corps hec-
tique n'a pas besoin d'être tracassé et voiture en tant d'endroits 2... Je vous
dirai cependant que ma ferme confiance, sur cela comme sur tout le reste,
c'est que, si j'ai pu m'arracher d'auprès de vous dans la première année de
mon mariage. Celui qui m'a donné la force de vous quitter pour le suivre,
saura bien, s'il m'appelle ailleurs, me garantir de tout mal.
Il lui dit encore dans une autre lettre ^ :
Je n'oublierai jamais un mot de votre bonne amie de Bretagne, dans la
lettre qu'elle vous écrivit le lendemain de sa signature : // n'y a que vingt-
quatre heures, disait-elle, que j'aurais vu venir la mort avec joie, et présentement,
Madame, c'est ma plus grande frayeur.
Quand M'"^ de Béringhen apprit, au mois de mars 1688, que
son mari allait être expulsé de France, elle lui envoya ce billet
aigre-doux et tranchant*:
Je suis bien persuadée, et je l'ai toujours été, qu'on peut s'accommoder à
la religion romaine sans risquer son salut, et c'est pourquoi vos peines en sont
plus grandes pour moi, quoique je ne les croie pas réciproques; car vous me
paraissez bien détaché, puisque vous n'avez pas voulu que je demandasse la
permission de vous aller voir à Loches. Je ne suis pas, ce me semble, si redou-
table sur la controverse : je ne vous eusse rien dit que ce que je vous ai écrit
plusieurs fois. Adieu donc. Monsieur, vous me tourmenterez peut-être autant
pour aller en Hollande comme pour ne pas vous aller voir dans la prison où
vous êtes. Je vous déclare par avance que je n'ai nulle envie d'y aller. Cela
étant ainsi, à Dieu.
Il lui répondit 5; «Je ne vous tourmente point pour vous faire
passer en Hollande; mais je jure devant Dieu que, si quelque
disgrâce de la cour ou quelque autre infortune vous poussait
jusqu'au bout du monde, toute ma consolation serait d'y aller
partager ma misère et mon pain avec vous». Et un peu plus tard'':
«Il y a un an que vous croyiez ma prison éternelle. Et cependant,
comme en un clin d'œil, Dieu m'en a ouvert les portes et à des
milliers d'autres ».
Le 21 mars 1688 '', MM. de Béringhen, de Cagny, de Cahanel,
' Cinquante lettres, p. 23i. * Ibid., p. 238.
' On voulait l'envoyer près de l'e'véque "> Ibid., p. 241.
de Soissons. « Ibid., p. 290.
» Cinquante lettres, p. 220. ' Ibid., p. 245.
Prisons cl Couvents. Sgi
de Saint-Jean, de Sainte-Gemme •, Amonnet, et M""= de Marconnay,
furent tirés du château de Loches et dirigés sur La Rochelle, en
compagnie de six autres personnes extraites de diverses citadelles.
Parmi ces dernières se trouvaient M'"° de Gabaret et sa fille,
Foucher, marchand de Loudun, et probablement les demoiselles de
Rallière et de Corbion. Ainsi s'exprime le vaillant confesseur racon-
tant sa délivrance^.
Nous prîmes la route ordinaire de Châtellerault et de Poitiers, trouvant
partout des Nouveaux Convertis navrés et consternés de leur signature. On
avait pris toutes sortes de soins et de précautions pour empêcher ces pauvres
gens de nous aborder sur les chemins; mais ils y vinrent de toutes parts,
faisant des lieues entières, les uns à pied, les autres à cheval, à la portière de
nos carrosses, afin de pouvoir nous entretenir de leur état et de recevoir
quelque consolation dans leur amertume. Plusieurs, prenant les devants, aUaient
nous attendre aux hôtelleries, et à peine y étions-nous descendus, que, se
jetant à nos cols et pleurant à chaudes larmes, ils nous demandaient le secours
de nos prières et de nos bénédictions avec des ardeurs que je ne saurais
exprimer. Les heures de nos repas et souvent celles de la nuit se passaient à
leur rendre ces pieux offices.
Après avoir fait le récit de sa rencontre avec son père à Poi-
tiers ^, il poursuit '' :
Le jour suivant, sortant de Saint-Maixent, oii nous avions couché, nous
eûmes le triste spectacle de voir trois de nos frères qu'on avait pendus la veille
sur le bord du grand chemin, pour s'être trouvés dans une de ces assemblées
chrétiennes qui se font plus fréquemment en Poitou qu'ailleurs. Nos carrosses
passèrent presque dessous leurs potences. Nous ne leur dimes pas un De pro-
/midis, comme vous pouvez bien vous l'imaginer; mais nous chantâmes à
leur occasion cette partie du psaume LXXIX :
Ils oui donné les corps
De tes serviteurs morts
Aux corbeaux, pour les paiire.
A La Rochelle leur entrée fut triomphale*; les prétendus
nouveaux convertis s'empressèrent tellement autour d'eux, malgré
gardes et sentinelles, qu'ils ne purent se coucher et passèrent la
nuit en prières, lectures et exhortations.
Il y eût même beaucoup d'anciens papistes que la curiosité y attira, et qui,
touchés ou de notre état ou de ce qu'ils entendaient dire à nos frères, nous
' René-Henri de Béjarry, sieur de * Ibid., p. 262.
Sainte-Gemme (Lièvre, Hist. des prot. ^ „ On a embarqué un grand nombre
du Poitou, III, 3o). de religionnaires à La Rochelie, où ils
' Cinquante lettres, p. 247. ont été reçus avec des exclamations ex-
' Voir Anciens. traordinaires» {Mém. de Foucault).
Sgz Rivocation de l'Edit de Nantes a Paris.
avouaient ingénuement qu'ils ne voyaient qu'à regret la fuite ou la sortie de
tant de milliers d'honnêtes gens, de qui on n'avait aucun sujet de se plaindre.
Cela me fut répété plus d'une fois par M. Beraudin, lieutenant-général de La
Rochelle, qui me vint voir en robe pour plus de cérémonie. C'est un de mes
plus anciens camarades de collège, révolté depuis bien des années '.
M. de Béringhen revient ailleurs sur la même pensée : Les
catholiques romains eux-mêmes affirment, dit-il^, « qu'en chassant
les huguenots du royaume, on a chassé la bénédiction de Dieu, et
toute l'abondance qui y régnait auparavant».
Il rapporte ainsi son embarquement et celui de ses com-
pagnons ^ :
Le lendemain (samedi 27 mars), dès sept heures du matin, le lieutenant
■ de roi se rendit à notre auberge, avec des officiers et soldats de la garnison.
Il s'adressa d'abord à moi, et par je ne sais quelle distinction, il voulut que je
montasse seul avec lui dans son carrosse. J'obtins pourtant que la dame de
Cabaret et sa fille, qui étaient fort incommodées, y 'eussent place dans le
devant. Le peuple accourut en si grande foule dans les rues que nous n'allions
qu'au petit pas. Ceux qui purent aborder les portières du carrosse, s'écrièrent,
comme d'autres l'avaient fait le jour précédent, que nous étions les bénis de
Dieu, que sa bénédiction s'en allait avec nous hors du royaume, et nous de-
mandèrent à mains jointes et avec larmes le secours de nos prières...
Quand notre troupe fut rassemblée, nous entrâmes dans la Berge [royale],
où dix rameurs et un pilote nous marquèrent nos places. Le lieutenant de roi
y entra ensuite, et après nous avoir tous nommés, selon qu'il nous trouva écrits
dans un papier qu'il tenait à la main, il nous signifia verbalement l'ordre qu'il
avait de nous bannir du royaume, pour nous faire conduire en Hollande ou en
Angleterre, à notre choix, sans s'expliquer le moins du monde sur le sujet de
notre bannissement. Béni soit Dieu, lui dis-je tout haut, qui nous a mis au large !
Sa gratuité demeure à toujours. Et aussitôt, comme il sortait pour aller à terre,
j'entonnai, à mains jointes, nu-tête et à haute voix, le psaume d'où j'avais
tiré cette exclamation sacrée, qui commence par ces paroles:
Rendez à Dieu louange et gloire...
Nous le chantâmes tous d'un bout à l'autre, en voguant au gré du vent et de la
marée, et à la vue du soleil qui nous éclairait sans nuages.
Ces quatorze'* voix psalmodiant à l'envi, causèrent une indes-
criptible émotion parmi les prétendus nouveaux convertis qui se
pressaient en foule sur le rivage, et qu'une soudaine distribution de
' Cinquante lettres, p. 249. quarantaine d'autres prisonniers, était le
'' Tbid., p. 3i5. quatorzième chanteur, ayant obtenu la
" Ibid., p. 261. permission de s'embarquer sur le même
♦ Le médecin Monginot, conduit du vaisseau que son gendre, M. de Cagny
château d'Angers à La Rochelle avec une {Cinquante lettres, p. ibi et 263).
Prisons cl Couvents. 3g3
coups de canne et de hallebarde, rappela au sentiment de leur
malheureux sort. Toutefois ils s'empressèrent d'envoyer à l'ile de
Rhé, où se trouvait le Christian State, qui devait emporter les
chanteurs, une barque chargée d'effets et de meubles, que
«MM. Amonnet et compagnie» étaient priés de remettre à leur
adresse en Hollande; puis une autre, chargée de provisions, de
rafraîchissements, de plusieurs pièces de serge et de toile, et de
5oo francs en argent, que MM. de Cagny, Amonnet et Béringhen
devaient distribuer à ceux des quatorze qui en auraient le plus
besoin. A peine montés sur le vaisseau, les bannis cherchent un
lieu commode pour y ployer le genou; après la prière, ils chantent
le psaume LXVI, lisent le chapitre XXI de Jérémie, les VHP et X®
de Zacharie, XP des Hébreux, et chantent le psaume XL. Dès les
premières notes de la mélodie, le capitaine avait couru chercher
son psautier et s'était mis à chanter avec eux en hollandais. Il fut
convenu que M. de Cagny «homme éloquent et puissant par les
Ecritures*,» et M. de Béringhen, seraient alternativement les
chapelains de la petite Église flottante. On faisait chaque jour deux
exercices, auxquels on ajoutait des lectures de sermon le jeudi et le
dimanche. Dix-huit nouveaux convertis de l'île de Rhé, voulant
rejoindre leurs pasteurs, Barbauld père et fils, furent accueillis sur
le vaisseau, grâce aux sollicitations des quatorze.
Le r8 avril, jour de Pâques, le Christian State mit enfin à la
voile ; le mercredi 5 mai, il se trouvait à la hauteur de Douvres,
où MM. Monginot, de Cagny, de Saint-Jean, de Cahanel, Foucher,
la veuve Cabaret et sa fille, se firent aborder par une barque de
pêcheur^. Le jeudi i3, M. de Béringhen et le reste de ses com-
pagnons débarquaient à Amsterdam, après avoir été quarante-huit
jours en mer. Ils surent en arrivant, qu'on prêcherait à cinq heures
en français, dans une des Eglises flamandes, comme on avait cou-
tume de faire tous les jeudis, et profitèrent de l'occasion. Ce fut là
qu'ils chantèrent les psaumes «pour la première fois au son des
orgues, qui rendent cette symphonie sacrée si mélodieuse et si
touchante^». Trois jours après, Béringhen racontait par écrit son
voyage à son oncle, «M. D[u] C[andal], nouveau réuni à Paris ^».
' Aussi bien que M. de Cahanel {Ibid., du roi, audiencier en la chancellerie,
p. 255). était fils d'Isaac Du Candal, receveur des
' Cinquante lettres, p. 273. deniers royaux pour les Eglises réformées.
' Ibid., p. 278. Il épousa, en 1648, Susanne de Béringhen,
* Jacques Du Candal, sieur de Fonte- sœur de Jean et tante de Théodore,
nailles, né en i6ig, conseiller secrétaire
\
394 Révocation de tEdit de Nantes a Paris.
Vous vous mocquiez, lui dit-il, du pressentiment que j'avais de ma
délivrance, et vous m'écriviez que je ferais mieux de suivre l'exemple
de tant d'autres, que de ni amuser à ces pensées creuses, qui pour-
raient bien me faire périr dans un cachot •. Enfin il le sollicitait à la
conversion : «Il est bien triste, mon cher oncle, qu'ayant paru si
longtemps comme une colonne au temple de Dieu,... vous persistiez
si obstinément dans votre abnégation, et que toute votre famille
s'affermisse dans la même révolte, par le mauvais exemple que
vous lui donnez 2».
A sa femme qui, ayant obtenu la jouissance de ses biens ^, lui
demande, ainsi qu'à M. de Béringhen père, des pouvoirs et consente-
ments pour se charger de leurs affaires, il répond^ le 22 février
1689, par des exhortations et par un refus de pouvoir. Ce refus
irrite la jeune femme, d'autant plus encline à l'aigreur, que l'humeur
processive de son père, contre lequel elle plaide, l'a rendue malade;
cependant elle donne connaissance à M. de Béringhen de la décla-
ration promettant la jouissance de leurs biens aux réfugiés qui iront
habiter Hambourg ou le Danemark. Plus tard, elle lui reproche de
l'avoir abandonnée, l'informe que les biens des fugitifs vont être
confisqués par une nouvelle déclaration, et le supplie de rentrer en
France. Il répond, le 29 janvier 1690'': «Tant qu'il n'y aura point
de libre exercice de ma religion en France, j'aimerais mieux mourir
que d'y retourner». Il lui rappelle qu'elle a partagé son dessein de
quitter la France, la conjure d'abjurer son abjuration et son amour
«des biens du monde»; il regrette de ne la voir «remplie que de
ses affaires, du soin de ses terres^ de son crédit et de ses procès,
s'étourdissant sur les malheurs et les misères publiques, et encore
plus sur le grand et éternel intérêt de sa conscience, sans en vouloir
calmer les remords^». «Mes lettres, continue-t-il, ne vous marquent
ni calamité ni misère que j'aie endurées depuis que je suis ici; je ne
fus jamais plus heureux de cœur et d'esprit. M"^ Big.. ^ qui est
arrivée depuis peu, nous témoigne à tous moments sa surprise de
la douceur et de la tranquillité que nous possédons, au lieu de tout
ce qu'on lui en avait représenté à Paris. Vous pouvez savoir par ce
qu'elle écrit assez souvent à ses proches, ce qu'elle pense de la féli-
cité des réfugiés^».
' Cinquante lettres, p. 243. " «Mmo Bigot, femme du sieur de Vil-
" Ibid., p. 244. landry et de Morogues, rdfugié lui-même
■'' Par brevet du 3o avril 1688 (O' 32). en llollnndei).
* Cinquante lettres, p. 307. ' Cinquante lettres, p. 52 1.
' Ibid., p. 320.
Prisons et Couvents. SgS
Le 22 septembre 1691, il adresse une longue lettre à sa belle-
sœur, M""" de Go3'on, réfugiée à Greenwich, près Londres, avec une
sœur cadette. II la met en garde contre les épîtres fallacieuses par
lesquelles M'"'= de Béringhen s'efforce de la faire revenir en France.
Quels adoucissements, dit-il, peut-on espérer «d'un clergé toujours
persécuteur et barbare, qui fait violer si impunément les droits les
plus naturels et les mieux fondés ? Votre sœur elle-même sait qu'en
dire et qu'en croire, puisqu'on vient d'enlever, comme de dessous
ses yeux, les trois petites filles d'une dame de ses plus proches
alliées'». Il engage M"^ de Goyon à cesser, comme il a fait lui-
même, de correspondre avec la tentatrice ^ :
Ne pouvant plus lui tendre la main par les manières dures et insultantes
dont elle a reçu mes exhortations, j'ai cru aussi que, pour mon repos et pour
le sien, je pouvais me soustraire à ses sollicitations. D'ailleurs, vous savez
qu'elle m'a abandonné bien volontairement à tous égards, et même qu'elle
s'est fait une espèce de plaisir de me mander qu'elle ne voulait point aller en
Hollande.
Ainsi finit cette union, brisée le jour où, étouffant la voix de sa
conscience, M""= de Béringhen s'était livrée aux prêtres, pour con-
server sa fortune. Ardent, généreux, magnanime, détaché des biens
terrestres, heureux et fier de souffrir pour sa foi, M. de Béringhen
ne pouvait pardonner le reniement de cette foi. Après s'être long-
temps et vainement épanchée de mille manières, sa tendresse con-
jugale finit par s'émousser et disparaître. Il y a de la dureté dans
ce mot regrettable, qu'on voudrait pouvoir effacer: «Je ne fus
jamais plus heureux de cœur et d'esprit ». Un mari séparé de sa
femme ne devait point parler ainsi, et moins encore un père séparé
de sa fille, dont il ne parle que dans une seule des Cinquante lettres,
pour affirmer que Dieu la protégerait, si sa mère l'abandonnait,
faute de pouvoir l'emmener à l'étranger. Ces résolutions héroïques,
dans lesquelles un devoir se subordonne à un autre, considéré
comme supérieur, risquent souvent d'être mal comprises ; mais
elles sont justifiées par les circonstances. Oui, par conscience et
pour demeurer fidèles à leurs convictions, un grand nombre de
pères et de mères abandonnèrent les enfants qu'ils ne pouvaient
conserver qu'en faisant une abjuration hypocrite. Ceux-là plaçaient
au premier rang la sincérité religieuse. D'autres, et en plus grand
nombre, se résignèrent à l'hypocrisie par amour paternel. Ce n'est
' Cette dame n'est pas une sœur de - Cinquante lettres, p. 347.
M. de Béringhen.
Sgô Révocation de V Edit de Nantes à Paris.
pas le moindre crime du despotisme que d'avoir créé cette collision
des devoirs qui, dans l'ordre normal, s'enchaînent si naturellement.
Il serait injuste d'accuser M. de Béringhen d'oubli envers sa fille ;
car l'invocation suivante termine l'ouvrage que nous avons tant de
fois cité : Acte d'intercession dans mes prières, depuis la révolte de
ma femme. «Fais, Seigneur, que nous puissions... élever en ta
crainte l'enfant que tu nous as donnée en ton amour. O mon Dieu,
garde-la en ton nom. Sanctifie-la par ta vérité. Préserve-la de la
corruption et de la superstition qui l'environnent, et ne permets
point qu'elle en soit entachée. Arrose cette jeune plante, etc.»
Théodore de Béringhen, l'un des principaux réfugiés de
Hollande et non le moins zélé, servit avec ardeur la cause de ses
coreligionnaires ; il prit une grande part aux travaux de la Com-
mission des huit, laquelle demanda vainement aux plénipotentiaires
protestants réunis à Ryswick d'obliger Louis XIV à rétablir l'édit
de Nantes'. Il écrivait en 1702^ à Bénédict Pictet, professeur en
théologie à Genève :
Je vous supplie de dire à M. Minutoli que je ne prends point la qualité de
marquis; je suis conseiller au Parlement de Paris, puisque ma charge subsiste
et que, par une Providence singulière, on n'y touche pas '. Peut-être se
relèvera-t-elle de la poudre et de l'obscurité avec l'Église à laquelle elle était
attachée de droit. Dieu m'a fait la grâce d'en laisser la robe à la grande
prostituée, à la femme du moderne Putiphar, de ne me point souiller du vin de
ses paillardises.
Dans une autre lettre, également inédite, du i^"' janvier 1706, il
remercie Pictet d'avoir composé les Cantiques du psautier, et s'ex-
prime ainsi: Je vous prie de «faire achever l'Abrégé de l'histoire
ecclésiastique de Bionens *, comme je l'ai demandé dans l'avertisse-
ment sur la traduction française que je fis imprimer à Rotterdam
en 1700». Il ajoute :
Le temps est plus que jamais, si je ne me trompe, de faire réimprimer
votre Théologie avec vos additions. Je serai toujours de sentiment que vous
' Voir Bullet., XI, 94, io3; 2' série, II, 1688, ainsi que celles de Le Coq et de
2i'>i, et Les premiers pasteurs du Désert, Muisson; mais le décret de suppression
II, 276, 282 et 327. de celle de Muisson avait seul été enre-
'' Lettre inédite, dont nous avons une gistrc (Fr. 17122, f" 12).
copie faite en Hollande par M. Francis « Voir Eug. de Budé, Lettres inédites
Waddington. Elle renferme des détails adressées à Turettini, I, ()6. De Bionens
bibliographiques relatifs aux publications est aussi l'auteur d'une traduction de
de M. de Valonne, moine converti et Job et des Psaumes parue en 1729 {Ibid.,
protégé par Béringhen (Papiers Coquerel). 111, 172).
' Elle avait été supprimée le 24 janvier
Prisons et Couvents. 897
[n']y celiez le nom des sectaires, surtout des modernes qui, depuis la mort
de Guillaume, haussent plus la tète et le nez en ce paj^s-ici qu'ils n'avaient fait
depuis le sj'node de Dordrecht, Pélasgiens, Arminiens, Pajonisies et encore
les Sociniens, avec lesquels les Arminiens ne fraternisent que trop. Je sais
ce que vous me fîtes l'honneur de me mander, il y a quelques années, que
c'était pour les épargner. Mais quand le mal est à son comble et la hardiesse,
au dernier degré de l'effronterie, quel ménagement ou quelle espérance avec
de telles gens?... J'ai fait ce qui était de mon faible ministère, en procurant
l'édition de cinq ou six ouvrages de prosélytes de différents ordres, dont j'es-
père un heureux succès avec la bénédiction de Dieu'... J'ai toujours dans
l'esprit que Dieu, qui a fait qu'entre 200,000 réfugiés, je sois le seul qui puisse
me glorifier d'être mari sans famne, pire sans enfant, conseiller sans charge et
riche sans fortune, m'a averti par là de me consacrer tout entier à la consola-
tion et au soulagement de mes frères réfugiés, au relèvement des tombés et à
l'avancement du règne de mon Rédempteur. La conscience me rend témoignage
devant lui que je m'en suis acquitté selon mon pouvoir et l'accès que Dieu m'a
donné ici auprès des puissances qui nous gouvernent.
L'aigreur, l'intolérance et la satisfaction de soi-même qui régnent
dans cette lettre, gâtent un peu le personnage. On regrette de
rencontrer dans cette âme, ferme et dévouée jusqu'à l'héroïsme,
un peu de pharisaïsme, en même temps que d'étroitesse et de vio-
lence à l'égard de ceux qui travaillaient à élargir et à vivifier les
formules desséchées du scolasticisme protestant.
Malgré son abjuration, M""= Th. de Béringhen faillit se voir
enlever sa fille. Au mois de septembre 1690, M"'= de La Force,
nouvelle catholique, étant au couvent de Sainte-Marie, demandait
que sa cousine-germaine, la fille de M. de Béringhen, le conseiller,
élevée près de sa mère par deux gouvernantes mauvaises catho-
liques, fût mise avec elle dans son couvent {But/et. II, 562). — Nous
ignorons quelle était la nommée Béringhen qui fut, par ordre du
7 janvier 171 7, transférée du Petit-Châtelet à rHôpital-Général(0' 61).
' Il mentionne ces prosélytes à la page montré, prosélyte depuis quatre ou cinq
413 des Cinquante lettres: «M. Le Vassor, ans, travaille actuellement à Leiden sur
ci-devant prctre de l'Oratoire et à présent les Pères et sur les historiens ecclésias-
célèbre prosélyte, vient de mettre au jour tiques, l.e sieur Deschamps, président au
un traité de la manière d'examiner les séminaire de Saint-Amant de Douay,
différends de religion, où il explique en nous a fait connaître la sincérité de sa
habile homme les motifs de son change- conversion par un petit livre, qui a pour
ment. Le Père Lowius, capucin et prédi- titre: Exposition solide et historiq. delà
cateur de Masstricht, a aussi donné les religion chrét. opposée aux erreurs de la
siens. Le Père Oudin, de l'ordre de Pré- communion de Rome ».
398 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
VRIGNY (DE)
Des dix enfants de Georges Le Clerc, baron de Juigné en
Anjou, et d'Elisabeth des Nouhes, trois au moins méritent d'être
rangés parmi les confesseurs de la foi dont Du Plessis-Mornay,
aïeul de leur mère, avait été un des plus admirables repré-
sentants.
Le troisième, Benjamin, sieur de Verdelle, ancien capitaine de
vaisseau {Btillet., 3'' sér., I, 200), marié à Catherine Le Taud, et
témoin, en i685, de l'inhumation de Paul-Henri de Brion, sieur de
La Contaudière, fut mis au Grand-Châtelet pour la R. le 11 février
1686. Conduit le 20 à la Bastille, il fut transféré au Château
d'Angers, par ordre du 4 août 1687, et probablement expulsé du
royaume (Fr. 7o5i f°^ 295, 802). Nous trouvons, en effet, un Verdelle
parmi les officiers d'infanterie qui servaient dans l'armée de
Guillaume (Agnew, III, i5i).
Le quatrième, Philippe, sieur de Vrigny-Joigny, marié à la
veuve de Louis de Refuge, morte protestante en 1687, vint à Paris
au moment de la Révocation, avec sa sœur Marie, veuve d'Urbain
Gaudicher, sieur d'Averse, dans le dessein de s'évader. Tous deux
obtinrent, du i5 au 28 octobre, la permission d'y prolonger leur
séjour d'une quinzaine (Fr. 7060 f" 196); mais tandis que Marie
réussit à s'enfuir à Berlin avec sa fille Elisabeth ', Philippe fut mis
à la Bastille pour refus d'abjurer, et transféré dans le couvent de
Saint-Magloire par ordre du 9 mai 1687. Le i5 juillet, le P. Bordes
suppliait La Reynie d'en débarrasser la maison :
M. de Vrigny-Joigny, que j'ai vu quatre ou cinq fois à la Bastille, paraît
d'abord de bonne foi, témoignant être prêt de reconnaître les Pères; mais
quand on le presse, comme il arriva la dernière fois en présence de M. de La
Noue, il se défend comme les autres, et demande au moins un an pour étudier
à fond. Une communauté écartée lui serait plus propre, où il trouvât facile-
ment des livres sans dispute, dont il cherche... Ainsi, aucune de nos maisons
de Paris, s'il vous plait, où il y en a déjà assez. Je m'imagine, au contraire.
' Elle arrivait en )686 à Berlin, où elle et pour sa tilli; (Krnian et Reclam,
lortement recommandée par les autorile's IX, 12).
lie Berne, elle obtint une pension pour
Prisons et Couvents. 899
qu'on ne songe qu'à nous en délivrer dans ce changement général, comme de
gens qui ne sont pas moins désespérés que tous les autres que j'ai vus à la
Bastille, et qui sont bien aises de donner le spectacle.
Vous trouverez bon, au moins, Monsieur, que je parle en particulier pour
la maison de Saint-Magloire, où je suis; c'est un séminaire exposé aux yeux
de toute la France, d'où il nous vient beaucoup de jeunes ecclésiastiques.
Tandis qu'on nous a donné des huguenots qui eussent quelque disposition à
profiter, cela n'est pas mal allé, et de douze que nous avons eus par ordre
du roi et de Messieurs ses officiers, huit se sont convertis, sans compter les
autres qui sont venus de temps en temps. Mais pour ce qui est des autres, le
lieu ne sert qu'à causer un plus grand scandale. Nous en avons encore deux,
M. Le Coq et M. de Thors. M. le marquis de Seignelay ne s'est point trompé
sur le premier, quand il a dit à notre R. P. général, qu'on savait bien qu'il
avait pris son parti, mais que c'était afin de lui fermer entièrement la bouche.
On n'a rien négligé pour cela. Mais quand nous nous vîmes menacer de
M. de Thors, que j'avais vu à la Bastille le plus extraordinaire des hommes,
j'en avertis M. le marquis de Ménars, patron de M. Le Coq, pour détourner le
coup qui achèverait de perdre son ami, quelque précaution que nous prenions
pour les écarter. Aussi nous avons vu que l'ordre de M. de Thors avait été
d'abord pour Saint-Lazare, où il y a certainement un lieu plus propre que
tout autre pour ces Messieurs; mais nous savons que ce ne fut qu'à la sollici-
tation du neveu de M. de Thors, que le marquis de Seignelay effaça Saint-
Lazare pour mettre Saint-Magloire. J'en parlai dimanche au soir à M. de
Ménars, qui eût bien souhaité redemander le changement avant son départ
pour son département, quand ce ne serait que pour intimider, s'il y a moyen,
M. Le Coq; il me conseilla de prendre la liberté d'en écrire moi-même à
M. de Seignelay, ce que je crois assez faire, Monsieur, en me donnant l'hon-
neur de vous le communiquer. Vous userez de tout selon votre prudence,
j'oubliais à vous dire. Monsieur, que ce voisinage de M. de Thors avec l'insti-
tution où est M. le comte d'Aunay, son jeune neveu, n'a pas beaucoup servi à
celui-ci, que je trouvais mieux disposé auparavant (Fr. 7o53, f" 8).
Ainsi les convertisseurs avouaient leur impuissance, et l'espèce
de terreur que leur inspiraient des hommes au caractère solidement
trempé, résistant pacifiquement à la force pour obéir à Dieu et à
la persuasion intérieure, c'est-à-dire à la vérité telle qu'ils la conce-
vaient et qu'ils se l'étaient appropriée. Ce que ces prêtres aveugles
appelaient naïvement obstination, opiniâtreté, scandale, c'était le
témoignage le plus éclatant rendu à la noblesse de la nature
humaine par ses plus dignes représentants.
Conformément à la requête des Oratoriens, on envoya M. de
Vrigny au prieuré de Saint-Martin-des-Champs (Fr. 7o53 f" 164),
puis à la Bastille, d'où il fut transféré au château de Loches, par
ordre du 4 août, et remis à son frère aîné Jacques, par ordre du
10 octobre (O' 3i). En conséquence de sa conversion, le marquis
venait d'obtenir une pension de 1000 livres, de même que la
400 Rcvocatioii de l'Edit de Nantes a Paris.
baronne de Juigné. Ils n'eurent aucune influence sur Philippe, qu'il
fallut expulser du royaume comme inconvertissable. Nous avons
dit ailleurs {Premiers past. du Désert, II, 276) la part qu'il prit aux
travaux de la commission des huit ' qui, lors de la paix de Ryswick,
avait entrepris de faire rendre aux protestants tous les droits que
leur avait enlevés la Révocation. M. de Vrigny a publié une
Défense du Parlement d'Angleterre, Rotterd., 1692, in-12, et un
Examen des sermons de Jacquelot, qui lui valut les «remontrances
fortes et fraternelles» du synode de Nimègue (lôgS), lequel n'en-
tendait pas qu'on écrivît « sur des matières doctrinales sans passer
par l'examen de ceux qui sont établis pour ce sujet». — Jacob-
Philippe de Vrigny, inscrit en 1691 parmi les étudiants de Leide,
était sans doute son fils.
Pierre-Jean-Georges, sieur de Villiers, sixième fils de Georges
Le Clerc de Juigné, mourut au For-l'Evéque, ainsi que nous l'ap-
prend une lettre du i5 décembre 1686, insérée par Jurieu dans ses
Lettres pastorales, I, 187: «Nous ne devons pas refuser place dans
le catalogue de nos martyrs à M. de Villiers, cadet de la maison de
Juigné qui est assez connue. Ce gentilhomme fut arrêté à Francy
proche Boulogne, cherchant à se sauver. On le mena à Calais, d'où
l'intendant le renvoya à Paris, où il fut mis dans les prisons du
For-l'Evêque. II y est demeuré depuis le huitième de janvier
jusqu'au 22 d'août dernier. Durant tout le temps de sa prison, il
a prêché par ses actions et par ses paroles de la manière du monde
la plus efficace. Il était savant et pieux, de sorte qu'il confondait
tous les convertisseurs d'une manière qui édifiait les autres prison-
niers qui souffraient pour la même cause. Le premier président prit
un jour la peine de venir lui-même. Il entra en matière. Mais la
partie se trouva si inégale entre lui et M. de Villiers, qu'il fut con-
traint de la quitter en lui disant ce qu'autrefois un cardinal disait à
l'Arioste, au sujet de son poème de Roland furieux: O Iddio, dove
liavete pigliate tante coyonnerie? O Dieu, où avez-vous pris tant de
coyonneries? Réponse bien digne de la gravité d'un premier
magistrat sur une affaire aussi sérieuse. M. de Villiers eut à
essuyer toute sorte de gens, des gens d'Eglise, des gens d'épée, et
de toutes les attaques il se démêla toujours avec un succès
admirable. Les incommodités de la prison le firent tomber dans
un cours de ventre, qui dégénéra en flux de sang, dont il est mort
' Composée de trois pasteurs: Orillard, MM. île Peray, de Chcnaille, de Vrigny
Klie Benoit, Jurieu, et de cinq laïques: et Th. de Béringlien.
Prisons et Couvents. 401
au bout de six semaines. Durant son mal, on lui refusa tout
commerce avec les autres prisonniers de sa religion: il ne vit que
des persécuteurs et des tentateurs, Mais on a pourtant su par
ceux-là-mêmes, qu'il n'a point cessé de louer Dieu et de le bénir de
ce qu'il mourait en défendant sa vérité et pour la défendre : son
âme a toujours été élevée vers le ciel ; ses discours, pleins de
piété, de détachement du monde, et d'un désir ardent pour le
ciel».
Louise-Henriette de Crux, fille du marquis de Courboyer,
décapité en 1669, s'était réfugiée en Angleterre avec sa mère en
1686. Ne pouvant vivre loin du sol natal, ces dames revinrent en
Normandie où elles feignirent d'abjurer, et Louise-Henriette épousa,
en 1693, son cousin-germain Samuel Le Clerc de Juigné, fils du
frère aîné des précédents. En 1699, la mère et la fille étaient
signalées comme mauvaises catholiques; la marquise de Courboyer
fut envoyée au château de Nantes, tandis que M""' Samuel Le Clerc
fut transférée de la prison de Tours aux Nouvelles-Catholiques de
Paris. Son mari reçut, dans le courant d'avril 1700, l'ordre de l'y
ramener lui-même (O* 44).
THORS (DE)
De même que l'invincible constance de M. de Vrign}^,
celle de M. de Thors inspirait aux convertisseurs une sorte
d'effroi. Renaud de Pons, marquis de Thors, était né en 1646
du mariage d'Isaac de Pons, marquis de La Caze, et de Marie de
Madelaine. La compagne digne de lui qu'il avait épousée en 1670,
Judith de La Rochefoucauld, veuve de Charles Poussart, sieur de
Linières^ lui donna, selon La France protestante VI 587 a, trois en-
fants: Louis-Guy, Auguste-François, et Henriette. Malgré les
entraves apportées, en 1682, à l'exercice du culte dans son château
de Douhet (Charente-Inf.), il y avait encore, le 3 août i685, un
«exercice réel», qui fut supprimé par arrêt en septembre. Le 21 de
ce mois, Colbert de Croissy sollicitait le marquis à l'abjuration, dans
une lettre qu'il lui fit remettre par De Gourgues, intendant du
402 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
Limousin. Le 6 octobre, Louvois écrivait à celui-ci de ne rien faire
contre De Thors, et les autres gentilshommes de la contrée venus
à Paris pour échapper à la dragonnade; il ajoutait que Sa Majesté
prendrait soin de leur faire parler par leurs parents. Le 22 novembre,
le roi lui-même écrivait au marquis pour le porter à se convertira
Le 3o, Colbert de Croissy invitait encore De Gourgues à ne pas
envoyer de garnison chez le marquis avant le 1 5 janvier, parce que
Sa Majesté avait quelque espérance qu'il se résoudrait à se faire
instruire. Comme on découvrit qu'il se préparait à passer à l'étran-
ger avec Emard de Pons, comte d'Aunay, «son jeune neveu»,
tous deux furent définitivement arrêtés.
Louvois écrivait, le 8 mars 1686, à De Gourgues: «Le roi
ayant fait mettre à la Bastille le marquis de Thors et le comte
d'Aunay, Sa Majesté désire que vous fassiez arrêter le neveu
de ce dernier». Et le 10: «L'intention du roi est que vous
fassiez saisir toutes les terres de MM. de Thors et d'Aunay, et
mettre M"'= de Thors et sa fille dans des couvents de votre départe-
ment séparés, jusques à ce qu'elles soient converties». Le 19 avril,
Seignelay autorisa le duc de La Rochefoucauld à rendre visite au
marquis, dans le vain espoir que celui-ci se laisserait ébranler par
les exhortations de son parent. On lit dans une curieuse lettre datée
de Paris le i'^"' mai: «MM. de Thors et d'Aunay sont toujours à
la Bastille, et il n'y a point d'apparence qu'ils en sortent si tôt,
attendu leur obstination. Tous les enfants de M. de Thors sont catho-
liques et le roi les a fort bien reçus» {Ballet., II, 173). L'abbé
Gerbais, l'un des principaux convertisseurs, ne se bornait pas à
écrire, le 27 avril, à La Reynie: «M. le marquis de Thors est dans
une obstination qui me paraît invincible» (Fr. 7o53 f" i36); à
diverses reprises il supplia le lieutenant de police d'en délivrer la
Bastille. De leur côté, les P. de l'Oratoire n'en voulaient à aucun
prix, et le P. Bordes le déclarait «le plus extraordinaire des hommes».
Afin d'empêcher qu'on le mît chez eux, ils recoururent au crédit
de M. de Ménars, intendant de la généralité de Paris, qui persuada
Seignelay d'envoyer le marquis à Saint-Lazare, malgré le régime
fort dur de l'établissement; mais à la sollicitation d'un neveu du pri-
sonnier, le secrétaire d'État substitua, sur l'ordre du 12 juin 1686, le
mot Saint-Magloire à celui de Saint-Lazare. Les plaintes réitérées
du P. Charles Bordes sur le «grand scandale» que la présence*^ du
marquis causait dans le séminaire de Saint-Magloire (voir sa lettre du
' Arcli. du niinist. des aff. étr. France, 978. Noie de M. \. Weiss.
Prisons et Couvents. 408
i5 juillet 1687 à l'art. De Vrigny), produisirent enfin leur effet: le
marquis fut envoyé à l'abbaye de Saint-Victor.
Quant au comte d'Aunay, inutilement visité le 7 juillet 1686
par la comtesse de Miossens, Elisabeth de Pons, dame de Bourg-
Charente et nouvelle catholique, nous ignorons le moment précis
où il quitta la Bastille, dans le jardin de laquelle il eut, à partir du
12 août, la permission de se promener trois fois par semaine. Le
P. Bordes, qui l'avait « trouvé beaucoup mieux disposé auparavant»,
regrettait qu'on l'eût aussi envoyé à Saint-Magloire, où il s'endur-
cissait par le voisinage de son oncle. Il y resta jusqu'à l'heure de sa
libération. Par ordre du 27 février 1688, l'oncle et le neveu furent
conduits à Mons en Hainaut et expulsés du roj'aume, vivant
témoignage de l'impuissance du despotisme à courber des âmes
fières qui s'humilient devant Dieu.
Nous ignorons également quand et comment la marquise de
Thors et sa fille sortirent des couvents de Normandie, où on les
avait enfermées. Fut-ce par la fuite ? La chose ne serait point
impossible; car le i5 avril 1688, Seignelay ordonnait à IVIilet de
Jeurre, lieutenant-général de l'Aunis, de veiller à ce qu'elles ne
s'embarquassent point à La Rochelle pour quitter le royaume, et
d'envoyer à Paris M"'' de Thors qu'on disait en de «bonnes dispo-
sitions. » La lettre du secrétaire d'État était à peine arrivée à
destination, que M""' et M"'= de Thors, découvertes à Paris le 20,
furent arrêtées et envoyées, la fille, aux Nouvelles-Catholiques, et
la mère, au couvent de Notre-Dame de Soissons. Le 24, Seignela}'
écrivait à la mère Garnier: «Le roi veut que M"^ de Thors soit
remise à M""' de Miramion; ainsi il faut que vous la conduisiez chez
elle aussitôt que vous aurez reçu ce billet. A l'égard de sa femme
de chambre et de celle de sa mère, gardez-les et tâchez de les
convertir». Cinq mois plus tard, il fallut reconnaître que M"" et
M"* de Thors, ainsi que M"^ Fradin, l'une des femmes de chambre,
étaient inconvertissables. Par ordre du 24 septembre, elles furent
conduites à Mons et expulsées du royaume, tandis que l'autre
femme de chambre demeurait aux Nouvelles-Catholiques (O' 82).
La phrase citée ci-dessus: «Tous les enfants de M. de Thors
sont catholiques et le roi les a fort bien reçus», ne devait donc
s'appliquer qu'aux fils. Même avec cette portée restreinte, elle n'était
pas d'une entière exactitude ; car tandis que Louis-Guy devint
colonel du régiment de Flandre, Auguste-François, au contraire,
fut envoyé au château de Nantes, en 1700, comme relaps incorrigible.
Après avoir dirigé à Utrecht une pension où fut élevée la comtesse
404 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
douairière de Reuss, la marquise passa dans la maison des dames
françaises de Schiedam, auxquelles la noblesse de Hollande confiait
l'éducation de ses filles. Elle mourut en 1723 (Erman et Reclam).
LEVESQUE DE FOUROULTE* (LOUIS)
Ce page du maréchal de Schomberg était originaire de Saint-
Maixent, et tenta vainement une première fois de passer à l'étranger,
après avoir trouvé asile à l'ambassade de Hollande. Arrêté dans
sa fuite, il fut jeté dans les prisons d'Amiens, puis ramené au For-
l'Évêque, le i5 février 1686. Au mois de septembre, Auzillon le
transférait de la prison de l'Abbaye au Petit-Châtelet. En marge
d'un État des prisonniers du mois de janvier 1687, La Reynie a
écrit vis-à-vis du nom de Levesque : «Il professe de persévérer
jusques à la mort». En conséquence, le fidèle confesseur fut envoyé
au château de Saumur, par ordre du 28 du même mois, et expulsé
du royaume l'année suivante (Fr. 7o5i f°^ 241, 264, 285, 3o5 et
O'Si). Il se réfugia en Angleterre et y épousa, en 1698, Bénigne de
Royère, qui lui donna une fille, Bénigne, mariée à Claude d'Assas
en 1724. Veuf et arrivé au terme de sa carrière (1748), Levesque
testa en faveur de ses deux petites-filles, Marie-Anne-Bénigne
d'Assas et Jeanne d'Assas, en déshéritant leur frère Louis-Claude,
sans doute parce qu'il était retourné en France. «Je conjure mes
petites-filles, disait-il en terminant, de ne jamais passer en France
pour hériter des terres et biens que nous y avons laissés, à moins
que cette sainte religion n'y soit rétablie».
Sur une liste des non convertis du 16 janvier 1686, figure
Levesque, cocher du sieur Falaiseau (Fr. 7o5i f° 94).
' I.e Biillet., XIII, 25i, écrit: De Ponroncc.
Prisons et Couvents. 406
LES SAINTE-HERMINE
On sait l'ardeur fébrile et nullement désintéressée que, bien
avant la Révocation, M™* de Maintenon déploya pour attirer à sa
nouvelle religion les membres de sa famille, et la résistance mo-
mentanée mais « infiniment glorieuse au calvinisme», suivant l'ex-
pression de M™" de Caylus*, que lui opposèrent M"^ de Caumon
d'Adde et deux jeunes Sainte-Hermine de la branche aînée, le frère
et la sœur. On sait comment la toute puissante dame réussit à en-
lever les enfants de son cousin Philippe Le Vallois, marquis de
Villette-Murçay, et à les faire catholiques pendant qu'il voguait vers
les Indes-Occidentales, où elle l'avait envoyé à dessein. Au retour,
le marquis laissa éclater sa légitime indignation. Mais quelques
années plus tard, il s'apaisa si bien que, l'ambition étouffant la voix
de la conscience, il abjura le 20 décembre i685. Douze jours après,
il obtenait l'épaulette de chef d'escadre. Le tentateur avait été
l'abbé de Fénelon^ inaugurant sa mission de Saintonge par ce coup
d'éclat, qui le mit bien en cour, surtout auprès de M"'= de Main-
tenon. Peut-être le controversiste peu scrupuleux crut-il un instant
à la sincérité de son prosélyte; dans ce cas, l'illusion ne dura guère ;
car il écrivait, le 16 janvier 1686, à M""" de Beauvilliers^: «Il faut
vous dire en grand secret que j'ai découvert par les écrits de
M. de Villette, qu'il m'a confiés, qu'il est très mal converti; il ne
croit point ce que l'Eglise croit. Ne me nommez pas ; mais vous
ferez une bonne oeuvre de faire qu'on l'empêche doucement de
communier, et qu'il s'instruise». — M™'= de Caumon d'Adde, sœur
du marquis, abjura deux jours après lui. II n'en fut pas de même
de leur sœur Madelaine, mariée à Élie de Sainte-Hermine de la
branche cadette.
M"^ de Sainte-Hermine, de La Laigne en Aunis, veuve depuis
1677, sut se démêler des artifices et des séductions de Fénelon, et
vint à Paris, peut-être dans le dessein de s'échapper, avec son
' Souvenirs de M"" de Caylus, p. i6. '' Verlaque, Lettres inédites de Fénelon,
p. i+.
4o6 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
gendre et ses deux filles, Madelaine-Sylvie, femme d'Alexandre
Desmier, sieur d'Olbreuse, et Anne-Marie-Françoise. Si M""" de
Maintenon comblait de faveurs ses parents nouveaux convertis,
elle agissait d'une autre façon à l'égard de ceux d'entre eux qui ne
poussaient pas la complaisance jusqu'à lui sacrifier leur religion. Un
billet de Seignelay à La Re3'nie, du 20 avril 1686, révèle le traite-
ment qu'elle leur réservait^ et le nom de deux des protestants très
peu nombreux qui obtinrent la permission de passer à l'étranger :
«Le roi m'ordonne de vous écrire que M""= de Sainte-Hermine,
M. et M"^ d'Olbreuse, et M"<= de Sainte-Hermine sont à Paris, et que
Sa Majesté a permis à M. et M"'' d'Olbreuse de sortir du royaume,
à la recommandation de M. le duc de Zell ' ; mais à l'égard de
M"'' de Sainte-Hermine et de sa fille non mariée. Sa Majesté veut
que vous les fassiez arrêter et conduire, la mère, dans la maison de
M""" de Miramion ^, et la fille, dans un couvent tel que vous voudrez
choisir, et il faut que vous preniez garde, s'il vous plait, que celui
que vous chargerez de l'exécution de l'ordre^ ne prenne pas
]y[me d'Olbreuse pour sa sœur» (O' 3o). — Desgrez, chargé de l'ar-
restation, rapporte qu'avant de le suivre, M™'= de Sainte-Hermine
entra dans une chambre voisine de la sienne, où elle embrassa
M"^ de Sircé [Ciré?], âgée de plus de quatre-vingts ans (Fr. 7o53
f 218).
Les convertisseurs commençaient à savoir qu'il est des caractères
dont on n'obtient rien par force; après les rigueurs ils essayèrent
de la douceur. Le 21 juillet, Seignelay écrivait à M™^ de Miramion :
« Le roi veut bien que M""^ de Sainte-Hermine aille demeurer
pendant deux mois chez M"^ de Caumon, sa sœur, qui demeure à
Paris, et vous pouvez lui donner la liberté de sortir de votre maison
quand elle voudra» (O' 3o). — M""' de Caumon ne manqua point
d'exhorter sa sœur, de lui représenter que leur cousine ne céderait
point, et qu'à lutter contre elle on se briserait infailliblement. La
marquise de Sainte-Hermine repoussa ces conseils pusillanimes.
Aussi fut-elle arrêtée de nouveau le 7 décembre 1686, et conduite
aux Nouvelles-Catholiques, où se trouvaient sa fille, déjà sur le
' Éléonore d'Olbreuse, sœur d'Alexandre, de guerre cliez M. d'Olbreuse, frère de
avait épousé le duc de Brunswick-Zell- 'a duchesse de I.al» (lisez: Zell»).
Lunebourg. C'est de leur fille Sophie- ' H semble que les Miramiones étaient
Dorothée que descendent la reine d'An- plus dures encore que les Nii°'-Catho-
gleterre et l'empereur d'Allemagne. — On liques; car on leur envoyait fréquemment
lit dans les Mém. de Foucault: «Le roi des protestantes dont celles-ci n'avaient
n'a pas voulu que l'on envoyât des gens pu venir à bout.
Prisons et Couvents. 407
point d'abjurer, et sa petite-fille, M"^ de Saint-Laurent-Sainte-
Hermine, douée de plus de résolution.
M"^ de Sainte-Hermine était entrée dans la maison de la rue
Sainte-Anne le 25 avril. Le 2 mai, Seignelay écrivait à la mère
Garnier: «J'ai parlé à M'"^ de Maintenon sur ce que vous m'écrivez
au sujet de M"® de Sainte-Hermine, et elle m'a témoigné que, à la
réserve de M™"^ de Vizé et de La Marzelière, qui la pourront voir
une fois, vous ne lui permettiez pas de parler ni d'écrire à personne»
(O' 3o). Un document du 17 octobre porte qu'elle a pour la servir
M"® Jacob, nouvelle convertie, et que M""" de Maintenon a payé
iio livres pour sa pension (Fr. 7052 f° 25). Un autre, du 14 dé-
cembre, la cite comme étant «de bon exemple» (Fr. 7o5i f" 248).
La liste du i*'' février 1687 la range parmi les converties, et sa
mère, ainsi que M"° de Saint-Laurent, parmi les détenues qui n'ont
pas encore abjuré (Fr. 7052 f 3o). M"^ de Sainte-Hermine ne tarda
point à être relâchée, et sa mère finit par se lasser de l'accomplis-
sement d'un devoir pénible.
Longtemps hésitante entre une captivité peut-être perpétuelle
et les grâces que lui offrait sa cousine, la marquise finit par faiblir
et fut mise en liberté le 25 avril. Le 6 mai, elle reçut une pension
de 2000 livres, et sa fille, une de i5oo. C'était une fortune pour des
gens dont la pauvreté était presque proverbiale. En même temps
on les autorisait à voir aux Pères de l'Oratoire M. de Sainte-
Hermine, fils de l'une et frère de l'autre, dans le vain espoir
qu'elles parviendraient à le faire dévier du droit chemin. M"" de
Sainte-Hermine, convertie et dotée, épousa la même année le
comte de Mailly, et devint dame d'atour de la duchesse de Bour-
gogne.
Vers le i5 ou le 16 septembre i685, raconte M"* Anne de
Chauffepié, ses tantes De La Forest, chassées par les dragons, se
réfugièrent à La Laigne, tandis qu'elle, sa sœur De La Croix et
M"° de Saumaise, trouvaient un asile à Olbreuse. « Dès le mois de
novembre, poursuit-elle, M. et M™ d'Olbreuse furent avertis que
M"'° de Maintenon ne trouvait pas bon qu'ils nous gardassent chez
eux, et M'"^ d'Olbreuse écrivit là-dessus une lettre pleine de bonté
pour nous à cette dame, pour la supplier de nous laisser auprès
d'elle, sachant qu'elle le pouvait facilement faire si elle voulait;
mais sa dureté ne put être amollie là-dessus, et, sans écrire elle-
même, elle fit mander à M"" d'Olbreuse, par un de ses frères, qu'elle
nous [rjenvoyât, si elle ne voulait avoir bientôt sa maison pleine
de dragons, dont elle avait été exempte jusque à ce temps par les
4o8 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
sollicitations de M""= la duchesse de Zell, sœur de M"'" d'Olbreuse'.
De sorte qu'il nous fallut quitter cette demeure et nous cacher...
dès la fin de décembre; et, après bien des inquiétudes, des alarmes
et des embarras, le 8 d'avril 1686, M"" de Saumaise^ et moi allâmes
du côté de La Rochelle, pour tâcher de nous embarquer... Mes
tantes et M"" ^ de Saint-Laurent, que nous avions vue en passant à
La Laigne, prirent le même parti que nous, et se vinrent cacher
dans un village à demi-lieue de La Rochelle, oii M"" de Boisragon
les vint chercher» {Bidlet., VI, 58). — S'étant rassemblées nuitam-
ment, le 23 avril, sur une place de La Rochelle, ces six dames
montèrent, entre dix et onze heures du soir, dans une barque
qui devait les conduire à bord d'un vaisseau anglais. A peine
étaient-elles sur ce vaisseau, qu'une patache s'en rendit maître,
s'empara des fugitives et les emmena dans la citadelle de l'île
de Rhé.
On envoya ensuite M"" de Saint-Laurent et M"" de Boisragon
au couvent des filles de la Providence de La Rochelle. Le
I''' juillet. M"" de Boisragon fut reconduite à Rhé, jetée dans un
cachot oîi ses jupes et ses bas ne séchaient jamais ; enfin au bout
de quinze jours de ce supplice, on la mit dans une chambre avec
une fille pour la servir. A la fin de septembre, sans doute sur la
demande de M'"" de Maintenon, les deux captives furent dirigées
vers Paris sous la conduite de Poirel, subdélégué de l'odieux
intendant Arnoul. Elles entrèrent le 17 octobre dans la maison des
' Seignclay écrivait le n décembre i685 Meaux sous deux conditions: l'une,
à l'intendant de marine Arnoul: u A qu'elle voulût entrer dans un couvent de
l'égard des sieurs de La Laigne et d'Ol- religieuses pour y être avec plus de bien-
breuse, Sa Majesté veut que vous leur séance que chez lui, et l'autre, qu'elle
parliez fortement de sa part et que vous sourtrit qu'on lui parlât quelquefois, mais
leur déclariez, à l'un et à l'autre, que sans violence, de la mauvaise religion
s'ils donnent retraite à des gentils- qu'elle professait». Il lui faisait la même
hommes, ou s'ils se mêlent d'empêcher offre pour M"° de Chauftepié, son amie
les conversions en aucune manière. Sa intime: M"° de Saumaise repoussa ces
Majesté enverra des troupes chez eux» propositions avec vivacité, le gouverneur
(P. Clément, Relation d'un voyage du s'emporta, donna l'ordre «qu'on ôtât des
marquis de Seignclay, Paris, 1867, in-12, soldats d'un cachot bas et infâme, et
p. 320). qu'on l'y mît seule. Elle sortit en lui
' C'était la liUe de l'illustre savant : née disant: Oui, Monsieur, j'irai, et voilà un
en Hollande, elle était revenue en France bel effet des recommandations de .M. de
avec sa mère. FvUe fut arrêtée avec ses Meaux». (Biillet., VI, 06). On finit par
compagnes et enfermée dans la citadelle l'expulser du royaume après de longues
de Rhé. Bossuet, son parent, la recom- persécutions (Benoit, V, 899).
manda au gouverneur, et lui écrivit à ^ Le B»//f/i)! dit: Mesdemoiselles; mais,
elle-même. uM. de Meaux lui parlait fort comme il n'est plus ensuite question que
honnêtement sur son état et lui ollrait de d'une seule demoiselle de Saint-Laurent,
la tirer de prison pour la faire aller à nous préférons le singulier.
Prisons et Couvents. 409
Nouvelles-Catholiques, où elles étaient notées, le 17 décembre, de
la manière suivante: «On en espère, elles sont dociles ». La Reynie
ajouta de sa main: «On travaille à les instruire, et il y a lieu de
bien espérer à leur égard. Elles ont été extrêmement maltraitées
en province, et ce sont des esprits effarouchés qui ont besoin d'être
adoucis» (Fr. yoSi f° 246). Par une faveur exceptionnelle, M"" de
Saint-Laurent sortit des Nouvelles-Catholiques sans avoir abjuré.
Quand M""' de Sainte-Hermine parla de retourner dans sa province,
il fut convenu qu'on lui confierait sa petite-fille. « Le roi, écrivait
Seignelay à la mère Garnier (25 août 1687), trouve bon que
vous remettiez M"' de Saint-Laurent entre les mains de M'"° de
Sainte-Hermine pour la mener avec elle en Poitou ; mais il faut
que vous lui expliquiez que Sa Majesté ne lui donne que le mois
pour la disposer à faire sa réunion» (O* 3i). — De son côté,
M'"" de Maintenon écrivait, le 4 septembre, au marquis de Villette,
devenu convertisseur: «Prenez garde à toutes les affaires dont
vous vous chargez; car il serait très désagréable qu'elles ne se
trouvassent pas comme vous les avez proposées. M. de Seignelay
a persuadé au roi que M"" de Saint-Laurent était sur le point de
faire sa réunion, et si elle part sans que cela soit fait, on en sera
assurément mécontent. Ne vaudrait-il pas mieux la remettre aux
Nouvelles-Catholiques, et qu'elle s'en démêlât comme il lui
plairait ? Je vous avoue que je n'aime pas à me charger devant
Dieu ni devant le roi, de tous ces retardements de conversion, et
que j'aurais aussi un chagrin de vous voir déplaire quand vos
intentions sont bonnes. On prétend aussi que cette demoiselle de
Boisragon n'écoute point, et qu'elle ne sera de longtemps convertie;
cela sera encore sur votre compte ». M"* de Saint-Laurent persé-
véra-t-elle dans sa ferme attitude, ou finit-elle par succomber comme
la plupart des membres de sa famille?
Nous sommes heureusement mieux instruit sur le compte du
chevalier Philippe de Sainte-Hermine, officier de marine, en qui
revivait l'indomptable foi de son aïeul, l'illustre capitaine et écrivain
huguenot Agrippa d'Aubigné. Philippe se plaignait, dès le mois de
mai 1682, « d'un mal fort extraordinaire et assez considérable,
rapporté de la dernière campagne. » Ce mal ayant persisté, le
chevalier écrivait en i685: «J'ai une espèce d'hydropisie qui me
mettrait à la fin hors d'état de servir, si je n'y remédiais présente-
ment ». A la fin de l'année, il adressait à Seignelay la lettre sui-
vante : « Monseigneur, La confiance que j'ai en vos bontés, desquelles
j'ai ressenti fort souvent des effets depuis quinze ans, me fait
4IO Revocation de l'Édit de Nantes à Paris.
prendre la liberté, dans le triste état où je suis, de vous supplier
de demander pour moi un congé au roi pour sortir du royaume.
J'ai une maladie depuis longtemps qui me paraît incurable, la mer
me l'ayant augmentée. C'est ce qui m'oblige. Monseigneur, de me
retirer en quelque lieu oîi je puisse mourir tranquillement dans la
crainte de ma religion. C'est une charité fort grande que vous
exercerez envers moi, qui ne demande que cela pour récompense
de quinze années de service» {Ballet., 3*= série, I, 184). — Ce langage
noble et digne parut scandaleux à Versailles. On essaya de faire
revenir le chevalier sur sa résolution d'aller mourir à l'étranger
dans sa religion; Fénelon fit pour le tenter tout ce qui était possible,
sans oublier de lui rappeler l'exemple de son oncle, le marquis de
Villette '. Le chevalier, dont la conscience n'était pas à vendre,
déclina ces honteuses propositions ; en conséquence, on le mit à la
Bastille, le i5 mars 1686: telle fut la récompense de ses services et
le soulagement que M"^ de Maintenon fit apporter à ses maux. Il
faut reconnaître que Seignelay recommanda le chevalier à M. de
Besmaus, comme parent de la favorite et fort infirme, et qu'il
octroya au captif la liberté de la cour, celle de la terrasse, et celle
de parler à ceux qui iraient le demander. Le 1 7 mars, M. de Besmaus,
répondit au secrétaire d'Etat: «Le sieur Desgrez a conduit à la
Bastille ce matin M. le chevalier de Sainte-Hermine; il est infirme
et a besoin de secours.» Un mois après, M. de Besmaus, adressait
un nouveau billet à Seignelay: «Monseigneur, M. le chevalier de
Sainte-Hermine vous supplie très-humblement de lui vouloir per-
mettre de voir M'"'= sa mère [peut-être déjà enfermée aux Miramiones]
et M"^ sa sœur mariée avec M. d'Olbreuse, qui a permission du
roi de s'en aller à Zell ; je vous supplie de ne pas trouver mauvais
que je le fasse; vous m'avez ordonné de lui faire tout le plaisir que
je pourrai et d'en avoir soin. Il guérira de son hydropisie et frère
Marc le tirera d'affaires, son remède opérant beaucoup» {Ibid.).
' Fcnelon écrivait à Seignelay le S mars que je leur donnasse. Celles de M. de
1686: «J'ai eu sept ou huit longues con- I.angeron lui paraissaient décisives; et
versalions avec M. de Sainte-Hermine, à quelquefois il répondait de lui-même ce
Rochefort, où j'ai été le chercher; il en- qu'il fallait contre moi; mais rien ne
tend bien ce qu'on lui dit; il n'a rien à s'est remué en lui, au moins au dehors,
y répondre, mais il ne prend aucun parti. Je ne sais s'il ne tient point à sa religion
M. l'abbé de I.angeron et moi. nous par quelque raison secrcte de famille. Je
avons fait devant lui des conférences serais retourné à Rochefort, pour lui
assez fortes l'un contre l'autre. Je faisais parler encore selon vos ordres, si M. l'in-
le protestant et je disais tout ce que les tendant ne m'avait mandé qu'il est allé
ministres peuvent dire de plus spécieux. en Poitou» (Voir aussi l'abbé Verlaque,
M. de Sainte-Hermine sentait fort bien I.cUrcs inédiles de Fénelon, 1874, in-8",
la faiblesse de mes raisons, quelque tour p. iî>).
Prisons et Couvents. 411
La Bastille n'ébranla point le marin qui puisait dans sa piété
la force de supporter victorieusement toutes les épreuves; aussi
lui retira-t-on, dès le 28 mars, la permission de recevoir les visites
de son frère aîné, Henri-Louis, marquis de Sainte-Hermine, nou-
veau converti, et, le 20 avril, celles de sa mère et des autres
membres de sa famille. Profitant des petites libertés qui lui restaient,
le chevalier correspondait secrètement avec un autre prisonnier
d'une foi non moins ardente, Théodore de Béringhen, conseiller au
Parlement de Paris, et copiait, pour une dame enfermée dans un
couvent (peut-être sa mère?), toutes les Lettres d'exhortation
qu'écrivait son ami. Voici quelques fragments de celles que le con-
seiller adressait au chevalier : « i5 juillet 1686. Je suis. Monsieur, si
édifié de la fermeté que Dieu vous donne ici depuis tant de mois,
que j'embrasse avec joie l'occasion qui se présente de m'en
consoler avec vous... O que bienheureux est l'homme qui ne
marche point suivant le conseil des méchants ! . . . Jouissons,
Monsieur, de notre félicité, et de la grâce que Dieu nous fait de
nous cacher ici pendant l'orage. Profitons d'une si douce retraite,
et persévérons tous d'un commun accord dans la doctrine des pro-
phètes et des apôtres ... Je vous écris ceci pour vous faire voir
que je m'essaie à profiter de votre exemple, et pour effacer les
impressions de ma prétendue folie, s'il est vrai que le bruit en soit
venu jusqu'à vous » (p. 24). — « 18 septembre 1686. Il ne se peut
rien de plus judicieux ni de plus touchant que votre dernière lettre,
sur ce que vous y dites en général des jugements de Dieu sur les
méchants, de la protection qu'il donne à ses fidèles dans le temps
convenable, et de sa Providence à conduire son Église dans tous
les âges du monde. . . Mais pardonnez-moi, je vous supplie,. .. si je
ne puis approuver la difficulté que vous faites d'appliquer les
anciennes prophéties aux événements singuliers de la persécution
que nous endurons». — «8 juin 1687. Vous jouissez de ces conso-
lations ineffables, vous. Monsieur, qui, bien loin de vous laisser
emporter avec tant de milliers d'autres par la séduction de ces
abominables convertisseurs, n'avez pas même voulu qu'on vous
tirât de ce lieu sous la caution de vos amis, ni par aucun autre
engagement; vous qui préférez le grand intérêt de la piété et de
l'opprobre de Jésus-Christ à l'intérêt de votre fortune et de tous ces
différents établissements qu'on vous propose, et par lesquels on
essaie de vous ébranler chaque jour » (p. 206).
Les sollicitations, en effet, ne manquaient pas au chevalier. Le
marquis de Villette, entre autres, ne comprenait pas qu'on s'obs-
412 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
tinât à rester à la Bastille, quand d'un mot on pouvait s'en ouvrir
les portes et se créer un brillant avenir. De la rade de Cadix, il
écrivit à son neveu deux grandes lettres de controverse, que M. de
Béringhen réfuta éloquemment ; non sans remarquer avec malice
combien il était singulier qu'un homme qui avait passé sa vie à la
guerre, fût devenu tout d'un coup si savant dogmatiseur. Son
étonnement eût été plus grand encore, s'il avait su ce que Fénelon
pensait de la conversion du marquis. Non seulement M. de Sainte-
Hermine ne donnait aucune espérance de conversion; mais son
courage, sa résignation, ses maux mêmes touchaient les apostats
qui l'approchaient; venus pour le séduire, ils éprouvaient des
remords et s'en allaient plus mauvais catholiques encore qu'ils
n'étaient en entrant. C'est pourquoi on lui interdit, à partir du
i8 septembre 1686, tout commerce avec les nouveaux convertis, à
l'exception d'un de ses frères beaucoup plus aguerri, sans doute
Jean-Pharamond, qui se fît abbé. Dans l'espoir qu'un changement
de milieu et des rapports constants avec des catholiques instruits,
tels que les P. de Sainte-Marthe, Malebranche, Le Long, Fleury,
Bordes, Richard Simon, amèneraient une détente et feraient fléchir
sa résolution, le prisonnier fut transféré, par ordre du 17 avril
1687, dans le couvent des Pères de l'Oratoire, où sa mère et sa
sœur, récemment sorties des Nouvelles-Catholiques, coururent le
supplier d'abjurer. Nous le retrouvons encore dans ce couvent à la
fin de juillet (Fr. 7o53 f" 164). On le réintégra ensuite à la Bastille,
mais toujours sans succès; il fallut l'expulser du royaume, en
compagnie des marquis de Thors et de Langey, détenus à l'abbaye
de Saint-Victor, du comte d'Aunay, détenu chez les P. de l'Ora-
toire, et de M. de Saint-Martin, conseiller au Parlement. Le capi-
taine De La Pommeraye, exempt de la prévôté de l'hôtel, les
conduisit jusqu'à Mons en Hainaut, par ordre du 27 février 1688
(O' 82). C'est le chevalier de Sainte-Hermine, et non le marquis,
comme le dit La France protestante, qui suivit Guillaume d'Orange
en Angleterre et devint major du régiment de Schomberg
(Agnew, III, 175).
Contre ce cousin qui lui avait résisté et allait combattre le
protégé de Louis XIV, M"" de Maintenon put avoir du dépit et de
la colère; mais il lui inspirait le respect, tandis qu'elle éprouva
bientôt à l'égard de ceux qui réclamaient sans cesse le prix de leur
conversion, ce sentiment de lassitude, voisin du mépris, qui éclate
dans une de ses lettres à M""" de Caylus: «J'ai cru être quitte en
vous mettant tous en état d'achever ce que j'avais commencé pour
Prisons et Couvents. 4i3
votre fortune. Mais je vois M'"*" de ... bien persuadée que je dois
marier ses filles; ses garçons viendront après; le vôtre suivra; les
petits De Murçay croissent; le père prétend à tout ce qui vaque ;
M™^ de Sainte-Hermine me présente tristement une grande fille
que j'ai grand tort de ne pas établir, et qui sera suivie de cinq
autres; M. de Sainte-Hermine veut un gouvernement ; le petit
Villette va venir aussi » (Noailles, Hist. de M'"" de Maintenon,
IV, 52).
XXII
PROTESTANTS AUTORISÉS A SORTIR DE FRANCE
A côté de ceux qu'on n'expulsa que de guerre lasse, et
parce qu'ils avaient résisté à tous les moyens de conversion alors
usités, il y avait certains personnages, huguenots incorruptibles,
que leur illustration avait préservés de la persécution. Comment
permettre, en effet, qu'on dragonnàt ou qu'on emprisonnât un
Du Quesne, un Schomberg, à qui la France devait tant de vic-
toires; un Ruvigny et la famille d'Herwarth, dont on n'avait pu
oublier les longs et considérables services ? Le respect humain fit
reculer le fanatisme; l'autocrate qui ne voulait plus tolérer de
protestants dans son ro3'aume, fut contraint d'offrir à plusieurs
la liberté de conscience. Ils refusèrent noblement et sollicitèrent la
permission d'aller professer leur foi à l'étranger.
Les Schomberg, les Ruvigny, la princesse de Tarente, la
comtesse de Roye et la marquise de Gouvernet sont les seuls,
d'après Benoit, qui obtinrent cette autorisation. « On ne fit, dit-il
V, 898, la même grâce à nul autre». C'est une erreur. M™" Her-
warth, M. et M'"^ d'Olbreuse, le marquis et la marquise de La
Roche-Giffard, la comtesse de Ducé et Henri Du Quesne l'obtinrent
également, ainsi que le hollandais De Laët père, réclamé par les
États-Généraux, bien qu'il eût été, au dire de la police, naturalisé
français (Fr. 7060 f" 107 et 7o5i f" 3i8) '. D'autres demandèrent
' D'apris \a. France protestante (z" édit., M. N. Weiss a eu l'obligeance de nous
IV, 438), le comte Georges-Henri de communiquer une liste des permissions
Clermont Saint-Aignan, aurait aussi ob- temporaires et autres, antiiiicures à la
tenu la iiiûme permission, et serait en- Révocation, qu'il a relevée aux Archives
suite rentré en France, où il obtint une du ministère des Atlaires étrangères,
charge de maistre de camp en i68g. Parmi les temporaires, nous mentionne-
Protestants autorisés a sortir de France.
4i5
vainement la faveur singulière de quitter leur patrie et leurs biens,
pour aller vivre dans la pauvreté, mais en liberté, à l'étranger:
Ausset, M™'^ de La Contaudière, le peintre Petitot, Marie Picot,
veuve d'Etienne Neveu; les anciens de Charenton, Bezard et La
Bastide (celui-ci fut plus tard expulsé du royaume); le chevalier de
Sainte-Hermine, le duc de La Force, la sœur de Turenne, M""^ de
Duras, dont, suivant Sourches, la fin fut hâtée par le refus que lui
opposa Louis XIV. « Il y eut même des provinces entières, dit
Gaultier de Saint-Blancard, et entre autres celles du Bas-Languedoc
et des Cévennes, qui envoyèrent des députés à la cour avec ordre
d'aller se jeter aux pieds du roi, pour le supplier de mettre quel-
ques bornes aux persécutions,... ou de nous permettre de sortir du
royaume avec nos familles. Mais nos cruels ennemis... nous envièrent
jusqu'à ce bannissement volontaire» {Hist. apologét., I, 272).
Du Quesne lui-même, notre plus grand homme de mer, ne put
obtenir cette autorisation; elle lui fut déniée dans la crainte qu'il
ne révélât aux étrangers le secret de nos forces navales; crainte
singulièrement déplacée vis-à-vis d'un patriote qui, avant de mourir,
fit prêter à son fils le serment, religieusement respecté, de ne jamais
combattre contre la France. — Le roi lui permit seulement de
demeurer à Paris sans être inquiété pour la religion'. «On lui laissa
la liberté de conscience, dit Benoit, afin de ne le réduire pas à se
sauver par quelque artifice, si on le menaçait de quelque contrainte».
Le glorieux vieillard passa dans la retraite les deux années qu'il
vécut encore. Il mourut subitement frappé d'apoplexie, le i"' février
rons les suivantes (France 9Ô3, f" i53;
960, f" 20; 973, I°i4i; 974, f» 17; 976,
f" 24): à Herwarth, conseiller au Parle-
ment, celle de passer trois mois en
Allemagne (2 mai 1682); à Jacques-Etienne
Cornieu, parisien célibataire, âgé de
vingt-cinq ans, celle de voyager en An-
gleterre et ailleurs (29 décembre i683); à
la marquise de La Barre, celle de de-
meurer six mois en Angleterre avec ses
neuf domestiques (22 mai iGSb); à Mar-
queron, marchand de Paris, celle d'aller
en Hollande sans ses deux enfants (8 jan-
vier i683); au chevalier de Caron, celle
de passer six mois en Hollande (17 octobre
i683). Notons encore quelques-unes des
non temporaires (France 963; 964, f» 142 ;
971, f"^ 161 et 204); à la demoiselle Du
Moulin, celle de demeurer le reste de sa
vie en Hollande (1" septembre 1082); à La
Forët-Susanet , à Henri et Louis de
Chivré, celle d'aller servir en Danemark
(5 mai i683); au comte de Guichard, avec
douze domestiques, celle d'aller servir au
même lieu (14 avril 1684); à Elisabeth de
La Fosse, parisienne, celle de se rendre
auprès de la reine de Danemark (6 mai
1684).
' Ses domestiques semblent avoir joui
de la même prérogative, au grand mé-
contentement de l'exempt Desgrez, qui
écrivait le 29 septembre 1686: Michon et
deux enfants, domestiques de M. et M""
Du Quesne, sont encore protestants, ainsi
que le valet de chambre Chabanne, le
cocher et le garde-chasse Champagne,
bien que celui-ci ait fait sa réunion (Fr.
7053, f" 3i5l.
4i6 Révocation de l'Édit de Nantes a Paris.
1688. Il demeurait alors dans la rue Bourbon-Pré-aux-Clercs,
actuellement rue de Lille*. Son corps fut transporté nuitamment
dans la terre du Bouchet, près d'Étampes, que Louis XIV lui avait
donnée en lui interdisant d'y faire aucun exercice de religion.
Le cœur fut recueilli par son fils Henri dans le temple d'Aubonne
(canton de Vaud), où il mit une fastueuse inscription que Voltaire
résume ainsi: «La Hollande a fait ériger un mausolée à Ruyter, et
la France a refusé un peu de cendre à son vainqueur^». La mort
de l'hérétique dont il avait été obligé de tolérer la présence, délivra
l'intolérant monarque d'une contrainte dont il eut hâte de se
venger : le 8 février, tous les biens du défunt furent saisis et une
garnison mise dans sa maison, «le roi, est-il dit, ayant résolu d'en
user à présent à l'égard de la famille du sieur Du Quesne ainsi qu'il
a été fait à l'égard de tous les autres religionnaires opiniâtres^».
Le même jour, La Reynie alla signifier à la veuve l'ordre de se
convertir ou de sortir du royaume. Gabrielle de Bernières, qui s'était
faite protestante pour épouser le héros, feignit d'abjurer, et obtint,
le 12 mars, le renvoi de la garnison et la main-levée de la saisie
opérée un mois auparavant. Elle mourut en 1697, après avoir refusé
de se confesser et de communier dans sa dernière maladie. Son
quatrième fils, Jacob, s'était établi à Saint-Domingue en i685;
l'aîné, Henri, fut autorisé, le 3o juin 1686, à se retirer dans sa terre
d'Aubonne, avec sa femme, deux domestiques et une femme de
chambre '*, tandis que les deux autres, Abraham et Isaac, nouveaux
convertis, étaient mis en possession des biens de leurs frères. Mais
bientôt en proie aux remords, Abraham passa aussi à l'étranger.
C'est sans doute lui qui, de concert avec Henri, alors en Hollande,
sollicitait sa mère de les rejoindre, et lui envoyait, en 1692, un guide
chargé de la conduire près d'eux. Ce guide, nommé Du Toit, fut
arrêté avant d'avoir pu remplir sa mission. En 1702, les biens du
marquis Du Quesne furent accordés à son frère, et ceux de leur
mère, au sieur Bosc, conseiller du roi, maître des requêtes (O 46 f" 1 15).
Le maréchal de Schomberg avait été bien des fois sollicité
d'embrasser le catholicisme. Le 3o juillet 1675, après quelques
conférences avec des ecclésiastiques, il avait refusé de se convertir,
' Il avait habité, en 1676, la rue des avait quitt(îe pour la rue de Bourbon
Douze-Portes (auj. rue de Villeliardouin), (.lai, Du Quesne, II, 373, 5i6).
puis, de iGSo à i683, la rue du Sépulcre * Bullet., XI, 4(11.
(actuellement rue du Dragon) et enfiji la ■' Corrcsp. adm., IV, 377.
rue de (îrcnelle-Saint-Germain , qu'il * Jal, Du Quesne, II, 53i.
Protestants autorisés à sortir de France. 417
et partant d'être fait maréchal ; mais comme on avait besoin de ses
services, il fallut passer outre et lui donner le bâton, bien qu'à
contre-cœur. Le brevet de 12000 livres de pension qu'on lui accorda
le 22 mars i685, fut accompagné de sollicitations plus pressantes,
incessamment renouvelées jusqu'à la Révocation. On lit, en effet,
dans la Gazette de Harlem: «Paris 11 septembre. Le roi a donné
20 000 écus au maréclial de Schomberg et 18000 au comte de Roye,
et il leur a dit qu'il leur accorderait davantage, s'ils le désiraient».
Et dans le numéro suivant: «Paris, 19 septembre. Lorsque le roi a
donné 20000 écus au maréchal de Schomberg, il y a mis la condi-
tion qu'il irait s'entretenir avec l'archevêque de Paris au sujet de la
religion'. Le maréchal l'a fait; mais comme il trouvait les argu-
ments de l'archevêque peu convaincants, cet entretien n'a fait que
le confirmer dans sa résolution de rester huguenot» (Biillet, 2^ sér.,
XIV, 546). En décembre, Sourches écrivait dans ses Mémoires I,
377 : « On disait alors que M. le maréchal de Schomberg avait reçu
une lettre de la part des huguenots de France, par laquelle ils
l'exhortaient à se venir mettre à la tête de 40000 hommes qu'il
trouverait prêts à lui obéir, lui promettant qu'il ne manquerait de
rien dans cette entreprise ; on ajoutait qu'il avait porté cette lettre
au roi et que Sa Majesté lui avait répondu : « Monsieur, je sais qu'il
y a quatre jours que vous avez cette lettre ». Sourches ajoute en
note : « Ce qui pouvait être un reproche de ce qu'il ne la lui avait
pas apportée plus tôt. D'autres s'imaginaient que le roi lui avait fait
écrire cette lettre pour éprouver sa fidélité ». Quoi qu'il en soit, le
monarque, qui pensait qu'on peut tout acheter avec de l'argent,
exprima bientôt au maréchal son très vif mécontentement de le voir
si fermement attaché à la religion proscrite; c'est ce que nous
apprend la Gazette de Harlem : « Paris, 4 janvier 1686. Il y a quel-
ques jours le roi a accordé à MM. de Schomberg et de La Force
ensemble, une audience qui a duré plus d'une heure. On a remarqué
qu'ils étaient tous les deux fort consternés en sortant du cabinet »
{/bid., XV, 401).
Enfin Schomberg obtint la permission de sortir de France;
mais il ne lui fut pas permis d'aller où il voudrait; on lui désigna
pour résidence une contrée voisine, d'où les rigueurs de l'Inquisition
' Autorisé à se faire accompagner d'un Louis XIV s'empressa, dit-on, de faire
controversiste de son clioix, Schomberg voir au maréchal une lettre portant que
désigna Rozemont, ministre de Gien, ce pasteur venait de se convertir (Jal,
qui passait pour l'un des plus habiles. A. Du Quesne, II, 522).
ir S7
4i8 Révocation de PÈdit de Nantes à Paris.
et le désir de combattre pour la cause protestante, l'éloignèrent
bientôt. A la date du 12 mars, les registres du Secrétariat men-
tionnent le passeport accordé au maréchal, s'en allant en Portugal
avec sa femme, le comte de Schomberg, son fils, un gentiltiomme,
un secrétaire, un écuyer, un page, un maître d'hôtel, un chirurgien,
cinq valets de chambre, deux sommeliers, deux cuisiniers, deux
garçons de cuisine, deux cochers, deux postillons, deux palefreniers,
un maréchal-ferrant, un suisse, un jardinier, onze laquais, cinq
femmes, quatre-vingt-sept ballots et coffres et huit muids de vin.
Le 29, Schomberg n'était point encore parti, bien qu'il eût pris
congé du roi et de la cour; mais il ne tarda pas à s'éloigner, «au
grand regret de toute la France, qui perdait en lui le meilleur et
le plus expérimenté de ses généraux» {Mcni. de Soi/rc/ies II, 5).
L'année ne s'était pas écoulée, qu'il avait déjà gagné l'Allemagne.
Aussi M™'= de Sévigné écrivait-elle le 25 octobre 1688 : « Que dites-
vous de ce héros qui gâte si cruellement la fin d'une si belle vie?»^
et le 1 3 novembre: «On dit que M. de Schomberg est avec le prince
d'Orange. C'est un grand malheur pour le maréchal et pour nous»;
et enfin le 12 janvier 1689: «M. de Schomberg est général des
armées en Hollande, à la place du prince d'Orange, et son fils a la
survivance ; voilà le masque bien levé ». A cette nouvelle, l'irritation
du roi ne connut plus de bornes: ne pouvant châtier le transfuge,
il essaya du moins de le déshonorer. Voici ce que dit à ce sujet le
Mercure historique de février (p. 167) :
On fait le procès au maréchal de Schomberg, de qui l'on ne voulut pas
recevoir le bâton de maréchal de France lorsqu'il le renvoya il y a quelque
temps. L'on prétend que, comme officier de la couronne, il n'a pas dû s'en-
gager au service d'aucun prince sans la permission expresse du roi, et que la
qualité d'étranger ne l'exempte pas du crime de félonie. Celui de M. Muisson,
ci-devant conseiller au Parlement et qui s'est retiré en Hollande pour la reli-
gion, est fait et parfait, et il a été condamné aux galères perpétuelles.
Le puéril arrêt dicté par une colère impuissante, n'empêcha point
Schomberg de remporter la victoire de La Boyne, qui décida défini-
tivement du sort de la dynastie des Stuart. Moins sensible à l'irré-
médiable défaite de Jacques II qu'à la mort du maréchal, qui avait
péri dans le combat, la cour de Louis XIV n'eut pas la pudeur de
cacher la joie qu'elle éprouvait de ce tragique événement : M'"" de
Sévigné écrivait à Bussy-Rabutin le i5 août 1690:
Je viens de recevoir des lettres de Paris, par lesquelles on me mande que
le prince d'Orange n'est pas mort, et qu'il n'y a que M. de Schomberg. Nous
Protestants autorisés à sortir de France. 419
aurions été plus aises de la mort de celui-ci, si on ne nous avait fait attendre à
l'autre. Mais ce sera pour une autre fois'.
Le 23 mars 1686, la chambre du domaine enregistrait la per-
mission de sortir du roj'aume accordée le 26 janvier à une autre
famille. Dès le 29 janvier, trois passeports avaient été délivrés au
nom du marquis de Ruvigny, allant avec sa femme, ses deux fîls,
Henri, Pierre, sieur de La Caillemote, et trois domestiques, en
Angleterre, « oii il ne devait pas laisser, disait une lettre du 2 février,
de rendre de bons services au roi^». Enfin, le 19 du même mois,
un quatrième passeport était adressé à La Caillemote pour le carrosse
et les chevaux de son père. — Dès 1680, décidé à quitter la France
quand le protestantisme y serait proscrit, Ruvigny s'était procuré
des lettres de nationalité en Angleterre. Louis XIV l'ignorait peut-
être; mais connaissant à fond le fidèle serviteur avec lequel il avait
vécu dans une longue intimité, et le sachant «aussi entêté de sa
religion qu'un ministre^», il n'espéra probablement jamais le
ramener au catholicisme ; aussi semble-t-il n'avoir conçu aucun dépit
de son inflexible fermeté, car il continua d'avoir pour lui, même
après la Révocation, des égards qu'il n'eut pour aucun autre. On
lit dans la Gazette de Harlem: «Paris 5 février 1686. Le roi n'a pas
seulement permis au marquis de Ruvigny de se retirer en Angle-
terre; mais il lui a laissé la jouissance de ses pensions sa vie durant»
{Bidiet., 2^ série, XV, 408). De même Saint-Simon dit: «Ruvigny-
emporta ce qu'il voulut et laissa ce qu'il voulut, dont on lui permit
la jouissance». On lui accorda même une faveur que nous croj-ons
unique, savoir un brevet, du i3 août 1686. l'autorisant à vendre
trente-six arpents de terre situés près d'Abbeville (O' 3o). Chargé
d'années (il était né avec le siècle), Ruvign}' s'éteignit dans l'exil
le 28 juillet 1689, après avoir fondé une Église française à Green-
wich, où il s'était établi.
Le roi reporta sur l'aîné des fils la bienveillance qu'il avait eue
pour le père, témoin le billet adressé à l'intendant de Picardie, dans
le ressort duquel se trouvait une de:, propriétés de la famille, le
marquisat de Rayneval.
' La grande dame n'était ici que récho ^ Jal, A. Du Quesiie, II, 523.
des passions vulgaires. I.a fausse nou- ^ Expression empruntée aux lettres plus
velle de la mort du prince d'Orange ou moins authentiques de M"»» de Main-
s'étant répandue dans Paris, la populace tenon à M"' de Saint-Géran.
avait fait des réjouissances publiques
(Oi 34).
420 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
14 septembre 1689.
A M. Chauvelin.
Le roi voulant bien que M. de Ruvigny jouisse des biens qu'il a en France,
ainsi que faisait feu M. de Ruvigny, son père, Sa Majesté m'a ordonné de vous
en donner avis, afm que s'il avait été fait quelque saisie de votre part sur ces
biens, vous lui en fassiez, s'il vous plaît, doimer main-levée (O ' 33).
Ces biens étaient considérables ', mais grevés de 600 000 livres de
dettes, et les créanciers avaient eu recours à la justice pour en
empêcher la liquidation. On les mit en régie, et tout alla bien jusqu'à
la bataille de La Boyne (1690), où Pierre succomba héroïquement.
Henri y prit aussi une part brillante, qui lui valut la comté de
Gallway et la pairie d'Irlande, en même temps qu'elle l'a fait accuser
d'ingratitude par Saint-Simon.
Jugement injuste et superficiel. Sans doute Louis XIV avait
accordé aux Ruvigny un rare privilège, en ne leur faisant pas tout
le mal qu'il faisait aux autres, c'est-à-dire en ne les dépouillant
point de ce qui leur appartenait. Fallait-il donc, en reconnaissance
de cette étrange faveur, déserter une cause plus chère que la vie,
fouler aux pieds l'honneur huguenot, et laisser la croisade catho-
lique poursuivre en Angleterre l'œuvre de destruction et de ruine
qu'elle avait accomplie en Bohème, en Autriche, en Hongrie et en
France? En allant combattre le protégé de Louis XIV, les deux
frères n'ignoraient certainement pas la gravité des représailles'
qu'ils encouraient: comme ils imposèrent silence à leur intérêt
personnel, ce n'est pas leur ingratitude, mais leur magnanimité
qui nous frappe. Les représailles, en effet, ne se firent pas
attendre; l'héritage paternel fut bientôt confisqué sous prétexte de
félonie.
Ce n'est pas, comme dit à tort La France protestante, de 171 1
que date la confiscation : un brevet du 18 juillet 1694 accorda au
sieur De Launay, commissaire des vivres, « tous les biens meubles
et immeubles » ayant appartenu à Ruvigny fils et à sa mère. En
apprenant que les négociations qu'il avait entamées avec les
Cantons catholiques de la Suisse, n'avaient échoué que par les
menées de lord Gallway, Louis XIV ordonna (décembre 1694) que
les terres qu'on avait laissées à celui-ci en Boulonnais fussent
immédiatement données au duc de Vendôme {Bullet., 3*= sér., IX,
377). A la mort de la mère de lord Gallway (1698), les Tallemant,
' Outre le marquisat de Rayneval, et celle de La Caillcniote, pris Calais,
Kuvigny possédait entre autres la terre aH'erniée 2000 livres.
d'Ksues en Touraine, affermée 1400 livres.
Prolestants autorisés à sortir de France. 421
prétendant hériter de leur tante, intentèrent à De Launay un
procès en restitution, et nombre d'autres parents entrèrent en lice.
Un arrêt du conseil du 14 juin déclara surpris et révoqué le don
fait à De Launay; l'année suivante, un autre arrêt du Conseil mit
en possession les héritiers collatéraux et les créanciers, à dater du
I" juillet. Mais le roi avait au préalable diminué l'héritage, en
faisant remise de leurs dettes à plusieurs débiteurs, le marquis de
Puisieux, le sieur du Bordage ', la demoiselle de Saint Luc et le
premier président Harlay, à qui Ruvigny avait confié en partant
une somme dont il ne savait que faire. Etant allé s'accuser auprès
du roi d'avoir reçu ce dépôt, Harlay fut, comme il l'espérait,
autorisé à se l'approprier. En outre, la maison de Sully devait aux
Ruvigny une somme de 40^000 livres depuis i655, et bien que
condamnée en 1669 à payer cette somme avec les intérêts, elle
n'avait jamais exécuté le jugement; par un brevet du i5 mai 1701,
le roi fit don de la somme des intérêts exigibles à la duchesse de
Lude, dame d'honneur de la duchesse de Bourgogne. Ne fallait-il
pas que tout le monde eût part à la curée?
Comme s'il eut pris à tâche d'épuiser toutes les combinaisons
de l'arbitraire et de la versatilité, ces biens confisqués, puis donnés
à un courtisan, puis rendus aux parents, le roi les reprit à ceux-ci
et, par un brevet du 3i mars 1711, les donna en totalité au cardinal
de Polignac, pour l'aider à paj'er ses dettes, donation confirmée
par un autre brevet du 4 mars lyiS, lequel réservait toutefois le
don fait à la duchesse de Lude et la succession de Marie Tallemant.
La même année, par une autre faveur confirmée en 1726, le roi
déclara éteinte la dette de 40,000 livres des Sully. De même que le
commissaire des vivres, le cardinal fut bientôt dépossédé. A la
prière du roi d'Angleterre, par un brevet du 17 juillet 1720, que le
parlement refusa d'enregistrer et qui fut pourtant entériné et scellé
à la chambre du domaine, le duc d'Orléans permit à lord Gallway
« de reprendre la possession des biens meubles et immeubles que
ses père et mère avaient en France, nonobstant tous dons que le
feu roi pourrait en avoir faits », de les vendre pour payer ses
créanciers et appliquer le surplus à ses besoins personnels, toute-
fois « sans préjudice du droit acquis aux acquéreurs de bonne foi ».
Le marquis d'Esclainvilliers s'empressa de demander que la terre
du Rayneval fût exclue de la restitution, se fondant sur ce qu'il
l'avait achetée et payée en justice 25o,ooo livres.
' Voir ce nom dans un des chapitres suivants.
422 Revocation de l'Ecîit de Nantes a Paris.
Sur ces entrefaites lord Galway mourut (6 septembre 1720),
testant en faveur de sa nièce lady Russel, à laquelle furent
accordées, en 1721, des lettres-patentes que le parlement refusa
encore d'enregistrer. Mais on passa outre, et lady Russel obtint,
le 26 juin 1723, un arrêt pour entrer en possession. Agée de quatre-
vingt-quatre ans et prévoyant des difficultés peut-être insurmon-
tables, elle vendit ses droits, moyennant 60,000 livres, à Henri de
Salis, comte de La Battue, et à Salomon de Sourdeval, secrétaire
du cardinal Dubois, lesquels se prétendaient seuls héritiers légitimes,
et semblaient devoir se débarrasser promptement d'une nuée de
prétendus héritiers et de créanciers plus ou moins véritables,
notamment la princesse de Conti, qui^ demandait la succession à
titre de déshérence et à charge d'en payer les dettes. Au reste, les
concessionnaires n'eurent garde de payer les 60,000 livres conve-
nues, et furent poursuivis de ce chef par la duchesse de Devonshire,
fille de lady Russel, puis par les fils de la duchesse, dont l'un était
vice-roi d'Irlande, et un autre, capitaine des gardes du roi d'An-
gleterre.
En 1725, une veuve Violaine de Bréau, se disant parente
d'Hélène Dailly, bisaïeule de Ruvigny, demandait l'annulation de
l'arrêt de 1728, de concert avec un notaire d'Amiens nommé Caron,
qui prétendait à un cinquième de la succession, et accusait de faux
les titres de la veuve Violaine. Un arrêt du 24 mars 1781 débouta
les Tallemant de leurs prétentions; il statua, en outre, que le fils
n'avait pas hérité du père, et qu'il y avait lieu de partager l'héritage
de celui-ci : partage effectué le 4 septembre par un nouvel arrêt.
Toutefois le procès continuait encore en 1744, où Sourdeval et
Gastelier, héritiers de La Battue, obtinrent un jugement en leur
faveur. Fut-il le dernier? C'est du moins le dernier de ceux qu'on
trouve aux Archives dans le dossier de cette succession, qui fit couler
tant de flots d'encre, de chicane et d'argent (TT 200).
Ce ne fut qu'à la sollicitation de plusieurs cours allemandes,
que la princesse de Tarente, fille du landgrave de Hesse-Cassel et
veuve de Henri-Charles de La Trémoille, la bonne amie de M'"^
de Sévigné, obtint la permission de retourner dans sa patrie, et
d'aller mourir à Francfort-sur-le-Mein en 1698. On lui fit toute sorte
de difficultés au sujet de deux femmes dont elle voulait se faire
accompagner. «Sa Majesté a donné les ordres nécessaires à ce
sujet», lit-on dans les papiers de Harlay, à la date du 3o janvier
1686; et deux jours après: «L'une des deux, qu'elle a permission
Protestants autorisés à sortir de France. 428
d'emmener, est la demoiselle Autestre; la demoiselle de Meneuse
[Menours] n'en est point, ni de celles qu'on lui a refusées. Savoir si
cette fille a envie de se convertir, parce qu'en ce cas Sa Majesté
ferait défense à M"'= la princesse de Tarente de l'emmener» (Fr.
17421 f° 3i et 32). La seconde fut Marie Dor, femme de Jacques de
Rozemont, ancien de Charenton (voir Pasteurs et anciens).
A la demande du duc de Brunswick -Zell-Lunebourg, mari
d'Éléonore d'Olbreuse, le frère de celle-ci, Alexandre Desmier,
marquis d'Olbreuse, et sa femme Madelaine-Sylvie de Sainte-
Hermine, parente de M"^ de Maintenon, eurent au mois d'avril 1686,
l'autorisation de passer en Allemagne, tandis qu'on emprisonnait
M"^ de Sainte-Hermine, son fils le chevalier, et sa fille Anne-Marie-
Françoise (0 1 3o). La marquise d'Olbreuse devint première dame
d'honneur de sa belle-sœur, auprès de qui l'on trouve également
M"« de La Motte, de Charriard, de Maxuel de La Fortière, de
Melville, M°"=^ de La Motte-Fouqué, de Beauregard et Marguerite de
Machecoul, marquise de La Roche-Giffard {France prot., 2^ édit
V, 35o).
Le correspondant de la Gazette de Harlem, d'accord avec les
Mémoires de Foucault, écrivait de Paris le 29 janvier 1686 :
Le marquis de La Roche-Giffard [Henri de La Chapelle] et sa femme ont
obtenu permission de quitter le royaume, mais à la condition de céder leurs
biens à M. de Thianges [Claude-Philibert Damas, marquis de Thianges] qui a
épousé leur fille unique.
Et le 19 juillet:
Le marquis de Thianges, qui était parti avec sa femme, W de La Roche-
Giffard, pour aller prendre possession de ses terres, vient de perdre sa femme,
à la suite de la naissance d'un enfant mort-né. M'" de La Roche-Giffard avait
été confiée longtemps aux soins de l'abbesse de Fontevrault, par l'ordre du
roi. Ses parents ayant reçu la permission de quitter le royaume, emportent
environ So.ooo écus; l'on dit que toutes les terres situées principalement en
Bretagne et en Poitou restent à leur fille unique. On en évalue le revenu à
100,000 livres ' {Bitllet., 2' sér., XV, 402).
Prévoyant la proscription du culte auquel il était sincèrement
attaché, le comte de Roye et de Roucy, Frédéric-Charles de La
Rochefoucauld, heutenant-général des armées de Louis XIV, avait
' Voir chap. XXIX .
424 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
obtenu, en i683, la permission d'aller servir le roi de Danemark,
qui le fit grand maréchal •. Après une courte apparition à Versailles,
en septembre i685, le comte retourna en Danemark, d'où il ne
tarda pas à sortir pour prendre part à l'expédition du prince
d'Orange. «Le roi, lit-on dans le Mercure historique de mars 1689
(p. 272), tâche que le comte de Roye qui est en Angleterre pour la
religion, retourne servir le roi de Danemark ; mais il n'est pas vrai
qu'il lui ait fait dire de retourner en France à condition d'avoir un
ministre dans sa maison». II mourut en 1690, pair d'Irlande et
comte de Liflford. Il avait épousé, en i656, sa cousine-germaine,
Elisabeth de Durfort, fille du marquis de Duras et d'Elisabeth de
La Tour-Bouillon, qui lui donna dix enfants. On a vu plus haut
(I, 5i6) de quelles scandaleuses faveurs Louis XIV avait récompensé
l'abjuration de l'aîné des fils avant la Révocation. Au mois de
décembre i685, un commissaire de police s'étant permis d'entrer
dans l'hôtel pour s'enquérir du nombre des membres de la famille
et de celui des domestiques, la comtesse s'en plaignit, et le roi
ordonna qu'on ne confondît plus désormais « les gens de cette qua-
lité avec les bourgeois de Paris» (O' 29). Cependant l'immunité
attachée aux titres n'allait pas, tant s'en faut, jusqu'à préserver de
la persécution.
.En effet, Seignelay écrivait à La Reynie, le 16 janvier 1686 :
Vous savez qu'il doit être publié demain une déclaration ordonnant que
les enfants de la R. P. R. au-dessous de seize ans seront remis entre les mains
de leurs parents catholiques pour être instruits, et comme Sa Majesté a été
informée que la comtesse de Roye a plusieurs enfants au-dessous de cet âge,
elle m'a ordonné de l'avertir qu'elle fasse choix de quelqu'un de ses parents
catholiques pour leur {sic) remettre ses enfants (O ' 3o).
Rendu prudent par l'avertissement de décembre, La Reynie ne
bougea, et fut prévenu le lendemain qu'à l'égard des enfants du
duc de La Force et de la comtesse de Roye, le roi donnerait lui-
même les ordres. En définitive, deux des fils furent mis au collège
Louis-Ie-Grand, et trois des filles, envoyées dans un couvent de
Soissons.
Désormais inutile aux êtres chéris qu'on lui avait arrachés,
l'inconsolable comtesse ne songea plus qu'à rejoindre son mari, et
' «Juin if)85. On sut... que le roi de dans son royaume au comte de Royc;
Danemark était allé faire un voyage de chose fort extraordinaire de donner un
deux ou trois mois en Norwcge, pendant si grand pouvoir à un étranger» (Mém.
lequel il laissait l'entier commandement de Sourclies, I, i8i).
Protestants autorisés à sortir de France. 428
en «ayant obtenu avec une extrême peine la permission,... elle ne
put, dit Benoit V, 886, emmener avec elle qu'une partie de ses
enfants ; il fallut qu'elle laissât l'autre en France, ou comme une
conquête qu'elle abandonnait au zèle des convertisseurs, ou comme
des otages de la fidélité de leur père».
Ce fut le dimanche 17 mars 1686, lit-on dans les Mémoires de Sourches, II, 22,
que M'°'= la comtesse de Roye vint prendre congé du roi pour se retirer au
Danemark auprès du comte son mari; spectacle qui donna de la compassion
à tout le monde, de voir une femme de cette qualité abandonner ses enfants,
ses biens et son pays, pour une religion aussi fausse que celle qu'elle professait
et dans laquelle, selon toutes les apparences, elle vivait de bonne foi.
Les deux pièces suivantes, quelque peu contradictoires, sont
relatives à ses filles :
Seignelay à La Reynie.
2 mai 1686.
L'avis qui vous a été donné au sujet d'une des filles de M. le comte de
Roye, qui cherche les moyens de sortir du royaume, ne peut être véritable,
vu qu'il n'en est resté que deux en France qui sont toutes deux dans une
abbaye de Soissons (O ^ 3o).
Seignelay à Bossuet, intendant de Soissons.
17 novembre 1687
Comme le roi a été informé par l'abbesse de Notre-Dame de Soissons
qu'elle a près d'elle trois filles de M. le comte de Roye, nouvelles catholiques,
et qu'il serait dangereux qu'elles vissent cette femme [M"" Grimaudet], je vous
envoie de nouveaux ordres pour la faire mettre dans tel couvent de la ville de
Soissons ou autre que vous jugerez le plus à propos (O 3i).
M"'' de Ro^^e mourut à Londres en I7i5, n'ayant près d'elle
que son fils Frédéric-Guillaume et ses filles Charlotte et Henriette.
Tous les autres étaient catholiques et restés en France. Éléonore-
Christine devint la femme de Pontchartrain, non moins zélé persé-
cuteur que Seignelay, son prédécesseur.
Suivant Benoit, l'obligation de laisser ses enfants en France
fut également imposée à Esther Herwarth, fille de l'ancien contrô-
leur-général des finances, et veuve de Charles de La Tour-du-Pin,
marquis de Gouvernet, lorsqu'on lui permit de passer en Angleterre,
où elle avait deux filles, mariées, l'une à lord Eland (1684-1694), et
l'autre au marquis d'Halifax. D'après les extraits des registres de
Charenton, ses enfants n'auraient été qu'au nombre de quatre :
426 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Madelaine-Esther (i658), inhumée en lôSp; Charles-Barthélémy
(i663), Esther (i665) et Jean-Frédéric (1671). Il y manque au moins
une fille, soit lady Eland, soit la marquise d'Halifax. Un arrêté du
20 octobre 1699, confirmé par un autre du 9 octobre 1700, lui per-
mit de disposer de ses biens en faveur de ses enfants restés en
France. Dans un codicille joint à son testament, elle parle du por-
trait de «son fils l'abbé», et il résulte des termes mêmes de ce
testament, rédigé en 1722, peu avant sa mort, qu'il ne lui restait
alors qu'une fille, la comtesse de Viriville, et qu'un fils, Frédéric de
La Tour de Gouvernet, celui-là même qu'elle avait été contrainte
d'abandonner lorsqu'il n'avait que seize ans, et qu'elle ne revit
peut-être jamais (Agnew, in-f°, II, 197). La marquise de Gouvernet,
naturalisée anglaise, le 16 janvier lôgS, fut inhumée en 1697 dans
l'abbaye de Westminster (Agnew). Sa mère, Esther Vimart,
l'avait accompagnée en Angleterre, ainsi que nous l'apprend une
note de police datée du 16 février 1687 : « Absentes du quartier
Saint-Eustache, par permission du roi, M""^ Herwarth et M"* la
marquise de Gouvernet». Le 8 mai 1688, on leur confisquait une
somme de 10 000 livres au profit des jésuites missionnaires en
Orient (O' 82). — Une autre Esther Herwarth reçut la naturalisa-
tion anglaise le 3 juillet 1697.
A la date du i5 mars 1686, nous trouvons dans les registres du
Secrétariat (O* 3o) la mention d'un passeport accordé à la comtesse
d'Ussé sortant du royaume. Il s'agit très probablement d'Anne de
Machecoul, veuve de Louis de Montgommery, comte de Ducé,
laquelle se retira en Angleterre, selon la France protestante, VII,
483 b.
Bien qu'ennobli en récompense de ses services, le célèbre
voyageur Jean-Baptiste Tavernier était un trop petit personnage
pour qu'on lui accordât la faveur, si recherchée, d'émigrer. Il pré-
tendait avoir obtenu du roi la permission de demeurer en France
sans changer de religion ; il paraît, en effet, avoir été préservé de
la persécution (Fr. 7052 f" 38). Le 18 septembre 1686, un commis-
saire de police informait La Reynie que Tavernier, délogé de son
auberge, avait pris domicile chez le perruquier Mauger, et s'était
trouvé mal la veille en soupant. Il ajoutait que, pour peu que le mal
augmentât, le vieillard serait bientôt en danger de mort. A quoi
La Reynie répondit qu'il n'y avait rien à faire, si ce n'est d'envoyer,
en cas de danger, quelqu'un pour essayer de le persuader de se
Protestants autorisés a sortir de France. 427
convertir (Fr. 7052 f° 170). Voulant retourner une dernière fois en
Perse, Tavernier prétexta des affaires à régler avec Du Quesne
fils, auquel il avait vendu sa propriété d'Aubonne, et n'obtint qu'à
grand peine et moyennant une forte caution qui garantissait son
retoui", la permission d'aller passer trois ou quatre mois en Suisse.
La Reynie, chargé de lui remettre un passeport, souleva des diffi-
cultés de toute sorte, qui durèrent plus d'un mois, du 26 juin au
7 août 1687 (O' 3i) ; il fut sans doute peu surpris de voir qu'une
fois parti, Tavernier ne revint pas, et alla mourir à Smolensk en
février 1689 [Biillet., 3" sér., VIII, 441).
XXIII
ÉMIGRATION
Quand on vit clairement que le roi ne céderait pas, qu'il se
faisait une gloire et un point d'honneur de soumettre par les garni-
sons, la Bastille, la relégation etc., jusqu'au dernier de ceux qu'il
appelait opiniâtres; quand on vit qu'il fallait non-seulement se sou-
mettre à une abjuration menteuse parce qu'elle était contrainte,
mais encore professer une religion imposée^ au nom de laquelle
tant d'abus de pouvoir et tant d'infamies étaient journellement
commis; le désir de fuir une patrie sans entrailles, où le père de
famille pleurait sa femme et ses enfants, qu'on lui avait enlevés,
devint presque universel. La conscience huguenote se révolta contre
l'omnipotence tyrannique et finit par en triompher, non toutefois sans
que d'innombrables victimes eussent été frappées. En vain ferma-t-on
les frontières, en vain l'ordonnance du 26 avril 1686 attribua-t-elle
aux gardes, aux paysans et aux délateurs, les dépouilles des fugitifs;
en vain la déclaration du 7 mai stipula-t-elle contre eux la peine
des galères et de la confiscation des biens; les plus résolus, les
meilleurs, ceux qui contribuaient le plus à la gloire et à la pros-
périté de la France, prirent le chemin de l'exil, et quelques-uns
emportèrent une partie de ce qu'ils possédaient. Malgré l'habileté
de la police, malgré les espions que les ambassadeurs entretenaient
en Hollande et en Angleterre, malgré toutes les passions ameutées,
même au son du tocsin, contre les fugitifs, une foule considérable
parvint à s'échapper, portant à l'étranger des ressources d'hommes
et d'argent, de probité active et de force morale, dont la France
épuisée devait avoir bientôt un si grand besoin. Comment ne pas
Emigration. 429
ressentir une amère douleur, à la pensée que la Prusse n'a été érigée
en roj'aume (1701), que grâce à l'accroissement de population pro-
duit par la Révocation!
On a vu plus haut le concours prêté aux fugitifs par le con-
sistoire de Charenton, soit directement, soit par l'intermédiaire de
M""" Berthaut, et comment Claude, imité par M"'= Monglas, avait
fait passer en Hollande plus de 80,000 livres, appartenant à des
amis qui se préparaient à quitter la France. On a vu également que,
plus de quatorze millions, avaient été retirés de la place de Paris,
et que sur l'initiative de François Amonnet, la Hollande avait, dès
le 7 mai 1681, décrété des mesures propres à attirer chez elle un
grand nombre de réfugiés. Le Danemark et l'Angleterre (édit de
Hamptoncourt, 28 juillet) suivirent promptement cet exemple;
tandis que la Suède se bornait à charger le comte Lilieroot, son
envo3'é, d'invoquer le traité de Westphalie pour empêcher la dra-
gonnade de pénétrer en Alsace. La Révocation eut pour effet le
prodigieux accroissement de l'émigration, qui n'avait guère cessé
depuis 1666. A l'édit du 17 octobre i685, l'Électeur de Brandebourg
répondit par un édit du 29, offrant aux protestants français «une
retraite sûre et libre », accompagnée de franchises et d'avantages de
toute sorte. Sous la pression de l'opinion publique, et bien qu'il fût
pensionnaire de Louis XIV, Charles II d'Angleterre rendit un décret
semblable; de même, nonobstant l'intolérance du clergé luthérien, le
roi de Danemark renouvela sa déclaration de 1681. Quant à la Suisse,
elle allait accueillir en frères les proscrits et faire preuve à leur
égard d'une inépuisable charité *. Telles étant les dispositions des
puissances protestantes, les hôtels de leurs représentants à Paris se
transformèrent naturellement en lieux d'asile et en foyers d'émigration.
« Quelques réfugiés originaires de Paris, sauvèrent une partie
de leur fortune en la confiant à l'ambassade suédoise, et surtout au
sieur Palmeguiste, secrétaire du comte de Lilieroot, qui leur fît
rendre à leur arrivée en Hollande les sommes qu'ils lui avaient
laissées en dépôt» (Ch. Weiss, II, 3i2).
Le 25 octobre i685, Seignelay écrivait à M. Robert, procureur
du roi:
Sur ce que j'ai dit à Sa Majesté, que vous m'aviez donné avis que ceux
de cette religion portaient leurs meubles chez l'ambassadeur de Hollande et
' «Lorsqu'un pauvre soldat du canton dominante, tous ses concitoyens ressen-
de Zurich, mutilé au service de la tirent cet affront et déclarèrent sur le
France, eut été chassé des Invalides, champ qu'ils donneraient asile à 3ooo
parce qu'il n'appartenait pas à la religion huguenots» (Ch. Weiss, II, 2o3'l.
43o Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
chez les envoyés de Brandebourg et de Suède, elle m'a ordonné d'écrire à
M. de La Reynie de faire observer quand le transport des meubles se fera,
pour les faire saisir avant qu'ils entrent chez les dits ambassadeurs, à quoi Sa
Majesté veut que de votre côté vous teniez la main (O ' 29).
Parmi les fugitifs qui demandèrent asile à l'envoyé de Dane-
mark, nous trouvons M"'= Suzannet deLaForest, nièce de Dangeau,
M"" du Breuil, des environs de Crécy en Brie, et une jeune fille de
Châteaudun, nommée Angélique, qui passa jusqu'à son départ pour
servante de M""= l'envoyée. Au mois de mars 1686, questionné rela-
tivement à M. de Théobon, qu'on savait être à Paris et qui demeurait
introuvable, M. de Meyercron répondit : Le marquis n'est point
dans mon hôtel, je vous en donne ma parole. — Mais n'y avait-il
point été et depuis quand n'y était-il plus? C'est ce que M. de
Meyeixron n'eut garde de dire. En août, La Reynie reçut l'ordre
de faire tout ce qui était possible pour découvrir si M"^ Caron ne
se trouvait point chez Spanheim, envoyé de Brandebourg, ou chez
son collègue de Danemark (O' 3o). Enfin, le 11 décembre 1693,
Pontchartrain écrivait: «Le roi a été informé qu'une demoiselle
nommée Dupré se donne beaucoup de mouvement à Paris avec
M. de Meyercron pour débaucher les nouveaux convertis» (O' 87).
L'ambassadeur et l'ambassadrice d'Angleterre étaient dénoncés,
le 27 mai i685, comme devant emmener, chacun de son côté, plu-
sieurs jeunes protestants qu'ils inscriraient au nombre de leurs
domestiques (O ' 29). En conséquence, la police fut chargée d'exa-
miner avec soin leur personnel au moment du départ. Le 3o juin,
les officiers de l'amirauté reçurent l'ordre de ne laisser embarquer
aucun officier de la R. P. R. sous prétexte d'appartenir à la maison
des ambassadeurs ou des princes étrangers. Le 25 avril 1686,
la police signalait la présence d'une dame cachée à l'ambassade
anglaise (Fr. 7o53 f° 224). Au mois de mai, Desgrez découvrait que
M™" Desnoyers, de Tours, déguisée en homme, devait gagner
l'Angleterre avec son fils, à l'aide d'un passeport anglais où elle
était désignée comme un camarade de ce fils (O' 3o), Plus tard,
deux enfants confiés à Vion, furent arrêtés munis d'un passeport
provenant de la même ambassade (Fr. 7o53 f" 870). Au commence-
ment de 1687, Marie Monglas, disposée à s'enfuir, cherche momen-
tanément asile chez Spencer (Fr. 7o5i f°^ 4, 23i, 3ii). En 1688,
nouvel avis relatif à la prochaine évasidn de plusieurs nouveaux
convertis, qui devaient accompagner l'ambassadeur hors de France.
Dix ans plus tard, D'Argenson recevait l'ordre d'observer la con-
duite de plusieurs français que l'ambassadeur avait la permission
Emigration. 481
d'emmener; et, le 28 octobre 1699, Pontchartrain écrivait à
D'Herbigny, intendant de Lyon:
Milord Exester partit de Paris le 21 de ce mois pour se rendre en Italie
par la route de Lyon, ayant à sa suite trois carrosses et trente-deux personnes.
Comme on a su de ses gens que plusieurs personnes françaises, faisant pro-
fession de la R. P. R., ont dessein de se joindre à son équipage dans l'espé-
rance qu'il facilitera leur évasion. Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire de
vous attacher à distinguer ses véritables domestiques d'avec ceux qui vou-
draient abuser de son nom pour sortir du royaume au préjudice des défenses
{Corresp. adni., IV, 492).
L'ambassade de Hollande fut certainement l'une des plus
actives: son secrétaire, nommé Molle, distribuait un opuscule
imprimé où étaient énumérés les avantages offerts par les Pays-
Bas, la route à suivre, les précautions à prendre etc. '. En feignant
de vouloir émigrer, l'exempt Desgrez réussit à s'en procurer un
exemplaire, qu'il envo3'ait à La Reynie le 26 mars 1686. J'ai trouvé,
disait-il, le secrétaire occupé à recevoir de l'argent, et j'ai la
persuasion que, depuis deux mois, il a fait sortir de France plus de
200,000 livres (Fr. yoSS f*" 122). Pendant le siège de La Rochelle,
M""' Daillé s'était réfugiée à l'ambassade de Hollande ; en i633,
pour éviter la prison, Aubertin y avait fait un long séjour ; menacé
aussi d'arrestation, le ministre Gilbert y passa une bonne partie de
l'année i685, et n'en sortit que pour prendre le chemin de l'exil,
ainsi sans doute que Claude et sa femme. Le guide Humfrey
affirmait que des quatre enfants de M. de Massanes cachés à
Paris, deux se trouvaient à l'ambassade de Hollande (Fr. 7o53
f" i83). Seignelay écrivait, le 2 avril 1686, que deux enfants du sieur
de Rambouillet de La Sablière, trouvés dans une auberge, avaient
été remis au guide Du Thry par Molle (O' 3o). De son côté,
Desgrez écrivait le 2 juin: «L'ambassadeur de Hollande vient
d'arriver; les domestiques qu'il se propose de faire partir sous peu
de jours, sont des protestants logés chez lui qu'il veut envoyer en
Hollande» (Fr. 7o53 î° 294); et le 3o: «Les deux hommes qui
passent quantité de femmes sont partis ce matin avec deux filles
' <iJe me donne l'honneur d'envoyer à soit ici fort aigri sur les affaires de la
Votre Majesté, écrivait D'Avaux, ambas- religion, je ne vois pas d'apparence, jus-
sadeur de France en Hollande, un im- qu'à cette heure, qu'on chasse les catho-
primé que l'Électeur de Brandebourg fait liques de ce pays, cooime le bruit en
distribuer ici, pour inviter les huguenots avait couru» {Ségociations de M. le
de France à aller dans ses États, sous Comte D'Avaux, Paris, 1762, in- 12, V,
l'espérance des grands avantages qu'il ig3 et 201).
leur promet!). Il ajoutait: «Quoiqu'on
482 Révocation de t Édit de Nantes à Paris.
prises chez l'ambassadeur de Hollande. Ils ont pris la route de
Rouen » (Fr. 7o53 f° 288). Avant sa malheureuse tentative d'éva-
sion, un page de Schomberg, Louis Lévesque de Fouroulte, avait
séjourné à l'hôtel de Hollande; Colonia, hollandais naturalisé
français, s'y retira également, de même qu'une multitude d'autres
dont les noms restent inconnus. Le guide Plat avoua, dans son
interrogatoire, que les personnes, qu'il avait passées, étaient munies
d'un passeport signé Molle, et protégées par Mollaire, consul
Hollandais de Bordeaux, auquel il remettait un tiers des bénéfices,
en vertu de l'association qu'ils avaient conclue (Fr. 7o53 f° 5o).
Aussi l'ordre d'arrêter Mollaire, s'il revenait à Paris, ne se fit-il
pas attendre: il est daté du 18 novembre 1686. Enfin le guide
Félix, aussi arrêté, racontait qu'un de ses amis avait fait plusieurs
voyages, emmenant chaque fois une dame qui, conformément à un
passeport délivré ad hoc, passait pour l'ambassadrice de Hollande
(Fr. 7o52 f° 8).
A la fin de 1688, sollicité de s'opposer à ce que l'ambassadeur
de Hollande reçût les meubles que les émigrants faisaient conduire
chez lui, le roi refusa, de peur qu'on ne rendît la réciproque à
D'Avaux (O' 32). En effet, dès qu'il eut résolu que les réfugiés ne
pourraient hériter de leurs parents restés en France, la Hollande
ne permit point aux Français d'hériter de leurs parents émigrés.
L'envoyé de Brandebourg fut sans doute, après l'ambassadeur
hollandais, celui qui déploya le plus de zèle. « On voudrait savoir,
écrivait, en i863, M. Archinard {Bidlct., XII, 104), si Spanheim a
fait quelque chose pour s'opposer, durant son séjour à Paris, aux
persécutions contre les protestants et à la révocation de l'Edit de
Nantes ». Sans doute ces expressions rendaient mal la pensée de
l'auteur: Qu'était, en effet, le Brandebourg, qui ne comptait pas
deux millions d'habitants, pour tenter de s'opposer au dessein du
plus altier des potentats? Ce que l'on peut dire, c'est que Spanheim
fit tout ce qui était en son pouvoir. Par ses soins, l'édit de
Potsdam du 29 octobre i685 fut secrètement répandu en France,
et son hôtel était littéralement encombré de fugitifs, auxquels il
facilitait la sortie du royaume, non sans exciter le vif mécontente-
ment du roi, qui le menaça de le faire rappeler par l'Electeur, et
qui, en 1689, malgré un passeport en règle, fit visiter ses bagages,
sous prétexte qu'il emportait les effets de plusieurs réfugiés'. Le
' fc:nvoy(2 extraordinaire de 1680 à 16H9, bassadeur, et y passa encore cinq années
Spanheim revint en France comme am- de iCJgy à 1702.
Émigration. 488
23 novembre i685, le sieur de Grandmaison ' dénonçait l'hôtel de
l'envoyé de Brandebourg, rue de Grenelle-Saint-Germain, comme
renfermant quantité de meubles de gens de la R. P. R. qui se pré-
paraient à partir à sa suite (Fr. 7o53 f'' 187). Un rapport dressé le
21 janvier 1686 par le commissaire Gazon, confirmait amplement
cette dénonciation:
Il est venu ce soir une femme de chambre de M'°° l'envoyée de Brande-
bourg, qui est catholique et qui a été congédiée aujourd'hui du service de ladite
dame, qui m'a dit qu'il y a un grand monde retiré en la maison du sieur envoyé;
que la dame de Villarnoul, de Normandie, y est morte et y fut enterrée samedi
dernier dans la petite cour; que les deux demoiselles ses filles y sont encore.
Plus le sieur Desfontaines, sa femme et ses enfants, qui sont de Rouen; le
sieur Gandalot et sa fille , aussi de Normandie; le sieur Falaiseau, avocat (en
marge, de la main de La Reynie : Le fils aîné de Falaiseau est premier secré-
taire de M. de Brandebourg), et la demoiselle sa femme, qui demeuraient rue
du Battoir, et encore quinze autres personnes de qualité, entre lesquelles sont
la demoiselle de La Houssaj'e, fille, la demoiselle Moreau, du Poitou, qui a ses
enfants à Paris sans savoir où ils sont, et la demoiselle Nanette, fille. Que
ledit envoyé a encore chez lui un jeune garçon de quatre ans de la maison de
Suze, qui passe pour son page; que dans cette maison il a été apporté par
ceux de la religion des biens immenses; qu'il y a dix coffres dans le cabinet
du secrétaire, pleins d'argent, qu'il en fait tenir à ceux qui sont passés aux
pays étrangers (Fr. 7o5i, f" 4 1).
Le lendemain, le commissaire ajoutait :
Alexis Gaillard, maître serrurier, qui a sa maison vis-à-vis de celle de
l'envoyé de Brandebourg, m'a dit qu'il a été plusieurs fois faire des ouvrages
dans ladite maison; qu'il avait ouvert et fermé, même raccommodé des coftres-
forts qui étaient dans le cabinet du secrétaire au nombre de dix, pleins
d'argent; qu'il a aussi travaillé à un balancier qui est dans ledit cabinet pour
peser les sacs d'argent; qu'il avait vu apporter en la même maison nuitam-
ment dans des carrosses et autrement quantité de choses; que tous les lieux de
cette maison étaient pleins jusqu'au grenier de gens qui s'y sont retirés; que
les carrosses de louage entraient la nuit dans la cour, etc. (Ibiii., f» loi).
Spanheim lui-même s'exprime ainsi dans sa Relation de la cour
de France (p. 227):
Seignelay s'avisa un jour que je me trouvais à l'antichambre du roi,... de
m'y aborder pour me dire qu'il se croyait obligé de me donner à entendre de
savoir de bon lieu, qu'il y avait un grand nombre de gens de la R. qui étaient
réfugiés en cachette dans ma maison de Paris, et que la marquise de Villar-
' Ce devait être Franciiii de Grand- renton; car il demandait tout à la fois
maison, officier de police, qui avait sur- une récompense et un rôle dans la riî-
veillc la démolition du temple de Cha- pression.
434 Révocation de V Edit de Nantes a Paris.
noul, femme du frère aîné de M. d'Ausson, y était morte peu de jours aupara-
vant, et enterrée dans un tel endroit et à une telle heure qu'il nomma. Il tira
même là-dessus de sa poche l'avis de tout cela qui lui était mandé de Paris, et
oii, en effet, on nommait diverses personnes qui étaient encore actuellement
chez moi, comme entre autres le père et la mère de M. Falaiseau, envoyé de
Suède, et plusieurs autres. A quoi il ajouta, comme si on fen] était aussi
informé, que ma maison était toute pleine de hardes de réfugiés, et que je
pouvais bien croire que le roi ne l'approuverait pas quand il le saurait. Je lui
dis là-dessus ce que je devais et en coupant court, puisque comme il n'était
point alors ministre d'État, et moins des affaires étrangères, je n'étais nulle-
ment obligé de lui rendre compte de mes actions, ni lui en droit de m'en
demander raison. Aussi en demeurai-je là que ces prétendus avis étaient bien
outrés et exagérés en toutes manières, que je ne disconvenais pas, et qu'aucun
chrétien n'aurait refusé de donner retraite à une personne mourante, d'un
nom et d'une qualité connus, comme la marquise de Villarnoul, pour lui donner
lieu de mourir en repos, moins de lui refuser les devoirs de l'enterrement;
qu'il y avait véritablement quelque peu de hardes chez moi depuis assez
longtemps, qui appartenaient à des Français passés au service de son Altesse
électorale il y avait déjà quelques années, et avec permission et de bons passe-
ports du roi; qu'après tout je n'étais nullement en peine de rendre bon compte
de ma conduite là oii il écherrait, et sur laquelle on avait eu jusque-là aucune
prise; comme d'ailleurs je me croyais en droit de m'attendre à tous les égards
qui étaient dus à un ministre de mon caractère, et de plus d'un prince allié de
Sa Majesté. Cependant, et pour le dire en passant, cet avis me servit pour y
prendre mes mesures et m'y précautionner sur ce que je crus bien que M. de
Croissy ne pourrait que m'en dire dans la suite, sur l'information qu'on ne
manquerait pas de lui en donner, comme il arriva quelques jours après, etc.
Plus tard, un autre envoyé de Brandebourg, le comte de
Schwerin, se compromit au point d'envoyer à ses frais sept ou huit
familles de passementiers et de cordonniers dans la terre de Lands-
berg, dont elles durent s'éloigner aussitôt pour aller s'établir à
Berlin, parce que les habitants refusaient de leur vendre des
aliments.
Tant que Schomberg n'eut point quitté Paris, son hôtel fut
aussi un lieu d'asile; en janvier 1686, un crocheteur y portait encore
les meubles de la veuve Allaire, qui allait s'éloigner. Parmi les
quarante-deux domestiques emmenés par le maréchal, plusieurs ne
l'étaient assurément que de nom et seulement pour franchir la fron-
tière. Jusqu'au moment de son départ, la comtesse de Roye favorisa
également la fuite de plusieurs de ses coreligionnaires; elle fit no-
tamment passer en Hollande une partie de la fortune de Matthieu
Amonnet, et des catholiques même participèrent à ce périlleux acte
de charité. Non moins zélée. M'"'' de Monginot donnait de quoi faire
le voyage à plusieurs de ceux qui manquaient de ressources pour
l'entreprendre (Fr. 7o53 f" 802). Jusqu'au moment où elle fut elle-
Emigration. 435
même arrêtée, la marquise de Peray fut un autre ange consolateur
des proscrits. Bon nombre d'entre eux l'allaient trouver de nuit:
elle prenait leurs noms, leur adresse, leur cherchait une retraite et
leur procurait des guides (Fr. 7o53 f° 177). L'hôtel de Soissons
n'était pas moins suspect à la police, qui le surveillait de très près.
Le 29 avril 1686, prévenu que M"'' Juliot de la Pénissière s'y était
réfugiée avec deux enfants, Seignelay invitait la princesse de
Carignan à les envoyer aux Nouvelles-Catholiques. Après les avoir
mis en sûreté, la compatissante princesse répondit qu'ils n'étaient
pas chez elle (O* 3o). Le guide Duval avoua, dans son interroga-
toire, qu'il avait pris trois femmes à l'hôtel de Soissons pour les
conduire à l'étranger (Fr. 7o53 f° 18). Bien que Louis de Launa}^,
comte d'Entragues, eût abjuré, sa maison n'en était pas moins
ouverte aux fugitifs : Il y a encore des protestants inconnus à l'hôtel
d'Entragues, écrivait Desgrez le 12 février 1686. Avant et après
la Révocation, l'ancien de Charenton Gervaise favorisa la fuite de
beaucoup de personnes, qu'il adressait à son fils membre du
consistoire de la Savoye à Londres. En dépit de leur abjuration, le
faible Lardeau et M""^ Janiçon, femme d'un de ses collègues, ren-
dirent aussi des services aux fugitifs. De Château-Chinon, où il
était en exil et dragonne, un autre ancien, Aufrère, confiait sa
maison à un ancien catholique pour y recevoir des protestants qui y
attendaient la venue des guides. M""' Amonnet fut accusée de com-
plicité non seulement dans l'évasion de son mari, mais aussi dans
celle des Formont. En 1698, les banquiers Bert et Trinquant, et, en
1699, leurs confrères Foissin et Voisin, ainsi que Lavigne, de la rue
du Roi de Sicile, qui se servait de l'entremise d'un sieur Jourdain,
aidèrent à s'évader un grand nombre de personnes, en se chargeant
de faire passer leurs fonds à l'étranger (O ' 43). Le sieur de Fresnay,
ci-devant capitaine des gardes de Schomberg, fut soupçonné, en
1700, d'avoir participé à la fuite de Marie de Vieilmaisons et à la
vente de ses effets \0 248, TT 39 et i58). Le 3 mars 1701, la dame
d'Aubonne, Suissesse (ce n'était pas la femme de Du Quesne fils, qui
venait de vendre cette propriété pour se retirer à Genève), fut
arrêtée à Paris comme coupable d'avoir recueiUi des fonds destinés
à faciliter l'évasion des religionnaires (O 248). Hors de Paris, la
dame d'Esly, village d'auprès de Roye (Somme), et le comte de
Gorenflos, dont la terre était située près d'Abbeville, aidèrent bien
des fugitifs à franchir la frontière (O ' 44 et Fr. 7052 f° 118).
Une industrie nouvelle, que la police ne put réprimer, s'était
rapidement développée, nous voulons parler de la vente clandestine
436 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
des passeports et des certificats de catholicité qui en tenaient lieu.
Quelques personnes ayant réussi à passer la frontière à l'aide
d'attestations de ce genre (notamment Nesle, accusé d'en avoir
surpris une à l'arclievèque de Paris, et Dorothée Bertheau, à qui
Marthe Œillet avait remis la sienne accompagnée de son baptistère),
des catholiques s'empressèrent de vendre la leur (O' 3o). Il se
trouva aussitôt des prêtres qui en fabriquèrent de fausses et en
firent le commerce, notamment le curé de Boué-sur-Noirieu (Aisne)
et Jean Gale, de Saint-Denis. L'espion Tillères dénonçait le dernier
à D'A vaux en ces termes, le 17 janvier 1686: «Il gagne beaucoup
à donner des certificats aux Réformés qui lui en demandent pour
se sauver. J'en ai vu beaucoup qui en ont reçu, où il certifie qu'ils
sont très bons catholiques et romains. Au reste, il semble qu'on
ferme les yeux à la sortie de tous ces gens-là, puisqu'il en sort de
tous côtés une quantité prodigieuse ' ». Un correspondant de la
Gazette de Harlem lui écrivait de Paris, le 3o novembre i685: «On
a pendu un homme qui vendait aux nouveaux convertis de fausses
attestations, portant qu'ils avaient comparu devant le curé de leur
arrondissement » {Bullet, 1" sér., XV, 267). Sans doute, l'ordre
formel d'exiger des passeports en règle fut bientôt expédié partout;
aussi les fugitifs s'ingénièrent-ils à en trouver. On en empruntait ou
on en achetait-. Un ancien capitaine^ le comte de Guichard, fils de
la marquise de Peray, prêta le sien à plusieurs personnes qui pas-
sèrent heureusement. Celui que s'était procuré Mariette, servit
successivement à quinze de ses amis. C'est pourquoi Seignelay
écrivit à Colbert de Croissy, le 5 mars 1686 :
Le roi ayant été informé que les étrangers qui obtiennent des passeports,
les négocient et s'en servent pour faire sortir du royaume les sujets de Sa
Majesté en renvoyant ces passeports plusieurs fois en France, elle m'a ordonné
de vous avertir de mettre, dans les passeports que vous expédierez à l'avenir,
une clause portant qu'ils seront visés par les gouverneurs des villes frontières,
et au défaut des gouverneurs par les juges des lieux, afin que par ce moyen
on puisse éviter une pareille surprise (O ' 3o).
Un ancien valet de chambre de l'évêque de Coutances céda le sien
à Massanes, qui, grâce à cette acquisition, put s'embarquer pour
l'Angleterre. De Thry, qui s'en était fait délivrer un pour la
' Ch. Weiss, II, 431. huguenots, parmi lesquels il y en avait
'^ «On ne donnait pas même aux calho- de considérables, qui auraient donné la
liques de passeports pour sortir du moitié de leur bien pour pouvoir sortir
royaume, écrit Sourches {Méin., I, 384), de France.
de peur qu'ils ne les donnassent à des
Emigration. 487
Hollande, le vendit à Galdi. Marthe Lulier fut emprisonnée pour
en avoir vendu un à une demoiselle qui ne dépassa pas Vincennes.
On en vendait partout, dit Benoit. Les employés des ambassades,
les concierges mêmes, en procuraient à leurs affidés autant qu'ils
en voulaient. Le commissaire Delamare dénonçait, en 1686, Esther
Nicole, passée au commencement de l'année à Guernesey, d'où elle
devait envoyer à ses amies Françoise et Jeanne Lemaistre de faux
baptistères, qui leur permettraient d'obtenir des passeports par le
suisse de l'ambassade anglaise (Fr. 7082 i° 182). En 1697, Bosredon
fut mis à la Bastille pour en avoir fait venir de Hollande. En 1700,
le guide Pigeon en tirait des quantités du major de Mons. Aussi
Desgrez, fort au courant de tout ce trafic, proposait-il de ne tenir
nul compte des passeports, et de faire arrêter indistinctement tous
ceux qui se présenteraient à la frontière, sauf à relâcher ensuite
ceux qui justifieraient clairement de leur innocence.
A Paris, où les provinciaux accouraient en foule dans le dessein
de s'échapper, la difficulté était d'abord de se cacher. Quelques-
uns faisaient appel au dévouement de leurs amis de l'une ou de
l'autre religion; d'autres se logeaient dans des auberges et feignaient
d'être catholiques. Beaucoup furent arrêtés. Cependant les agences
d'émigration où l'on trouvait le logement et les guides nécessaires,
s'étaient multipliées avec une extrême rapidité. Quatre ou cinq
seulement finirent par être bien connues de la police, qui ne possé-
dait sur les autres que des renseignements fort imparfaits, à peine
quelques noms: Divry, aubergiste, chez lequel viennent d'arriver
trois femmes de la province; la Lemaistre, qui a mis bien des gens
aux mains des guides (Fr. 7o53 f° 802); M™"" Cape, de la rue du
Cherche-Midi, qui a entre les mains un petit garçon de M. Le Coq
(Fr. 7o5i f° 82); Boyer, perruquier de la rue Saint-Honoré, peu zélé
pour la R., chez lequel loge le guide Saint-Martin (Fr. 7o58 f° 279);
la femme Damoiseau, au bout de la rue Guénégaud, près du Pont-
Neuf, qui a toujours chez elle des gens de la R. et n'ouvre pas à
tout le monde (Fr. 7o58 f° 281); Boisbourdon, qu'on mit à la Bastille
où il resta deux ans {Arch. Bast., X, 67) ; Jeanne Brochon, de Lau-
sanne et la hollandaise Marguerite Van der Bourg, envoyées au
château d'Angers ; l'auberge de la Ville de Blois, celle du Dauphin,
rue de Harlay, tenue par Bacq, d'où devait partir le 16 mai 1686 de
grand matin, une vieille demoiselle de Normandie, qu'on ordonna
de n'arrêter qu'au premier gîte, où d'autres se joindraient à elle
(Fr. 7o52 f°^ 147, 149''; une auberge de la rue Troussevache où
logeait Abe, officier du roi d'Angleterre, qui faisait passer beaucoup
438 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
de personnes (Fr. 7o53 f° i83). «On a reçu avis de La Haye (mars
1686) que trois particuliers, un desquels se nomme Jean Thieroit,
de Champagne, lequel est français, doivent partir pour venir à
Paris, afin de faciliter l'évasion des sujets du roi, et qu'ils logeront
à Paris chez la dame Talon, rue Dauphine.... On mande aussi que
le nommé La Roche, lieutenant des grenadiers de M. le prince
d'Orange, doit partir pour le même dessein que les trois autres»
(O ' 3o). Nous trouvons encore dans les avis donnés au roi ce qui
suit : 14 septembre 1686. Lebrun et Lapierre sont deux guides qui
retourneront sous peu à Paris (Fr. 7062 f" 8). Marguerite de La
Fricaudière, hollandaise, vient souvent à Paris chercher des per-
sonnes de la R.; elle loge ordinairement rue de la Monnaie, chez
un gantier, proche le Saint-Esprit (Fr. yoSS f" 144). Leduc apporta
de Hollande une lettre à deux demoiselles de Dolon, qui sont logées
à l'hôtel d'Ecosse, rue Guénégaud, elles étaient sur le point de
partir pour aller joindre leur sœur en Hollande, sans une lettre
qu'elles ont reçue de leur frère, qui leur marque qu'il doit aller
joindre sa compagnie, qu'il les verra en passant à Paris (Ibid.).
M'""= Joly demeure avec sa sœur, M"^ Bruguier, veuve, au bout de
la rue de Savoie. Leduc doit la conduire (Fr. 7o5o f° 242). Enfin
une note envoyée d'Angleterre en 1688 est ainsi conçue :
Le nommé Persan, français âgé d'environ quarante ans, de visage maigre
et blême, portant une perruque courte et brune, un habit brun tirant sur la
feuille morte et presque toujours des bas rouges ou gris de fer, devait partir
de Londres au commencement de ce mois pour venir à Paris, où il logera chez
M°" Naze, dans la rue des Gobelins, ou chez le sieur Bernard, à l'Écu d'Or-
léans, au Palais. Il amènera à son retour en Angleterre le nommé Caries ou
Carlier, fermier fort riche, demeurant auprès de Tours, et changera de nom
pour passer.
Il y a un prêtre du diocèse d'Amiens ou d'Arras qui a été chassé par son
évêque et qui a été dépouillé d'un bénéfice. Il se nomme Aldabat, a les cheveux
roux et fort crépus, de taille médiocre, le visage plein, il va souvent à la
Sainte-Chapelle à Paris; c'est un intrigant qui fait quelquefois des voyages en
Angleterre et en Hollande, et qui se mêle de faire passer des fugitifs (Fr. 7044,
f« 273).
Tombé aux mains de Desgrez, au milieu de novembre 1686, le
guide Lespine avoua que Louis, fruitier et débitant de bière dans
la rue de Charenton, près la barrière, fournissait des guides aux
fugitifs, et l'avait conduit rue de la Cossonnerie dans une maison
où se trouvaient trois demoiselles disposées à tenter le passage ;
que, dans la rue des Marais, à main gauche en entrant par la rue
de Seine, il y avait dans une maison neuve, à une porte cochère
Emigration. 489
qui est enfoncée*, des gens de qualité prêts à s'en aller; que chez
M""= Bourdon, au faubourg- Saint-Antoine, se tenaient la fîlle d'un
ministre réfugié à Amsterdam et trois ou quatre enfants prêts à
partir (Fr. 7o53 f" iSgl. — Lejeune, avocat, était noté comme rece-
vant les guides et les mettant en rapport avec les fugitifs. 11 tomba
malade de chagrin quand il vit arrêter Gervaise, avec lequel il
devait partir, ce qui ne l'empêcha point de faire un grand nombre
de copies des Plaintes de Claude qu'un guide lui avait apportées.
A la suite d'une assemblée tenue chez lui au moment de l'arresta-
tion du baron de Serres, c'est-à-dire au commencement de 1687,
Pradal et lui furent l'objet d'un redoublement de surveillance. On
finit par l'enfermer et l'expulser du royaume en 1688.
Delamare écrivait le 20 mars i685 : «Lebel, orfèvre anglais
demeurant près du Collège des quatre nations, est l'un de ceux qui
s'emploient le plus à débaucher les jeunes artisans et à les envoyer
à l'étranger ^ ».
Le Heritter, natif de Nurenberg et âgé de vingt-quatre à vingt-
cinq ans, demeurait chez Spanheim en qualité de commis, tenant la
caisse et les comptes pour les affaires particulières de l'Electeur de
Brandebourg, rue du Bac au faubourg Saint-Germain^; il fut mis à
la Bastille, le 3 juillet 1686, pour avoir facilité l'évasion de M. et de
jyjme Formont, par le transport de leurs effets à Hambourg. Il sortit
de la Bastille le 4 avril 1687.
Charles Lombard, dit Brion, petit boiteux réfugié à Londres
avec sa femme, était frère de trois pasteurs '*. Revenu en France
pour emmener son neveu et le fils de M™^ Pélissari, il séjournait à
Paris en attendant qu'ils fussent prêts, et s'occupait de procurer des
guides aux fugitifs. Ce fut à lui que M"" Du Gast s'adressa pour se
faire passer avec les demoiselles de Villarnoul. C'est aussi lui qui
' Cette maison qui porte le n» 21, a abjuration, et d'envoyer ses enfants chez
été habitée par Racine, Adrienne Le le vicaire de Saint-André pour les faire
Couvreur et M"= Clairon. instruire» (O' io).
' Seignelay écrivait à La Reynie le 1°' ' Spanheim habitant la rue de Grenelle-
février i685: «Sa Majesté approuve que Saint-Germain, nous ne nous expliquons
vous attendiez jusqu'à dimanche à faire pas bien comment son employé pouvait se
enlever les enfants du nommé Lebel... trouver rue du Bac.
Vous verrez par le mémoire ci-joint ce * André, pasteur à Calvisson; Pierre,
qu'on dit de lui et de ses enfants; il est mort pasteur à Lussan; Jean, pasteur à
bon de l'avertir que, s'il ne prend garde Poitiers, condamné à l'amende vers 1671
à ses enfants, on les lui ôtera même pour contravention aux édits, naturalisé
avant le temps qui lui a été donné». Et anglais en 1688 avec sa femme, Françoise,
le 3: «Je vous envoie la profession de et ses fils, Daniel et Philippe-Daniel. Ce
foi que Lebel, orfèvre, a signée devant dernier, aussi pasteur, aécrit une //l'i/oire
moi; il m'a promis de faire incessamment des persécutions (.Agnew, III, 47, 209).
440 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
fit conduire, par Vertot, Coignard, de Rouen. Afin de dépister la
police, il changeait de domicile tous les trois ou quatre jours, et
logeait parfois au Dauphin, rue de Harlay, chez Bacq, nouveau
converti, où il se faisait adresser ses lettres. Les guides Félix et La
Capelle faisaient de même. Mais le traître Bacq' hvrait tout à
Desgrez. Aussi Lombard fut-il bientôt signalé comme travaillant aux
évasions, entretenant commerce avec les guides, notamment Marie
Vincent, comme rendant de fréquentes visites à M™^ de Dolon,
qui songeait à fuir, et à M"^ Quenevault ou Quenouault, de Bre-
tagne, demeurant rue Neuve-Saint-Eustache (25 mai 1686). On ne
tarda pas à l'enfermer au For-l'Evêque. Le 21 août, il écrivait à
jyjme Quenevault qu'il était au cachot et au secret, et la priait d'inter-
céder en sa faveur auprès de La Reynie, afin qu'on le mît en
chambre, ou que du moins il eût la permission de monter les après-
midi pour respirer l'air (Fr. 7o53 f° 90). Deux jours auparavant,
Seignelay avait signé l'ordre de l'envoyer à la citadelle du Havre
(O' 3o); il y resta près de deux ans. Le 4 juillet 1688, le duc de
Beauvilliers reçut l'ordre de le mettre en liberté, en l'avertissant
que, s'il se mêlait de nouveau de faire sortir du royaume les Réfor-
més, il serait sévèrement puni. On ne l'expulsa pas du royaume,
parce qu'il avait abjuré (O' 32 et Fr. 7052 f°^ 107, i35, et 7o53
fo 374).
Jean Breton, natif de Vitry-le-Français et domicilié dans la
Grande rue Taranne, près de l'ambassade hollandaise, était un
ancien laquais fort pauvre, qui avait acquis de l'aisance en s'asso-
ciant avec Beck pour faire passer un grand nombre de protestants
à l'étranger avant la Révocation. « Il avait, disent les Mémoires de
la Bastille, beaucoup d'habitudes et de relations en Allemagne avec
plusieurs princes et seigneurs, et comme cela ne pouvait pas telle-
ment se cacher qu'il n'en parût quelque chose dans son quartier,
pour couvrir ses intrigues il avait pris quelquefois la qualité d'agent
des affaires de M'"" la princesse de Tarente, et d'autres fois celle
de résident de M. le prince palatin. Il s'était lié avec un nommé
Carita qui s'en était allé en Allemagne, et qui avait emmené avec
lui plusieurs artisans, et entre autres des tapissiers de haute lisse
du faubourg Saint-Antoine, et avec le nommé Braque, hollandais,
qui tenait chambre garnie [rue du Colombier]».
Un agent de la police secrète envoyé, le 4 juin i685, chez
' Il ne doit pas être confondu avec le rue du Colombier et s'était lié avec Bre-
hollandais Braque, qui tenait un hôtel ton, confrère de Lombard.
Emigration. 441
Breton, pour lui proposer une affaire, fut accueilli favorablement
par la trop confiante M™° Breton ; elle lui dit que son mari était en
Allemagne, et lui donna l'adresse d'un aubergiste nommé Cotel,
en ajoutant qu'il y avait à Paris plus de cinquante personnes qui
faisaient le même commerce (Fr. 7052 f" 210). Non moins impru-
dent, Cotel dit que M. de Hombourg, prince de la maison impériale,
logé à l'hôtel de Braque, rue du Colombier, recrutait des colons,
ainsi que M. d'Isembourg, prince souverain de Hesse, logé à l'hôtel
impérial rue du Four-Saint-Germain ; que celui-ci devait partir
dans quatre jours, et avait envoyé à Metz plusieurs jeunes gens
qu'il y prendrait en passant {Ibid., f° 212). Le lendemain, le com-
missaire Delamare informait La Reynie que les deux portiers de
Charenton avaient conduit chez Breton huit personnes, soupçonnées
d'être des ministres et de vouloir passer à l'étranger. La présence
de ces portiers, disait-il, rend cette assemblée fort suspecte ; « car
s'ils agissent par l'ordre de leurs maîtres, il s'ensuivrait que le
consistoire serait d'accord avec Breton et les autres qui débauchent
les sujets du roi pour les faire sortir du royaume. Je crois qu'il
sera bon de faire observer cette maison» (Ibid). En conséquence,
un autre agent de la police alla trouver M"" Breton, feignit d'être
protestant et la pria de lui fournir les moyens de passer à l'étran-
ger. Elle promit de le mettre le lendemain en rapport avec un
marchand de chevaux de Reims, qui avait fait passer plus de cent
personnes. Le prix, dit-elle, est de quinze livres d'or (i5oo fr.?)
qu'on paie à Notre-Dame-de-Liesse (lieu de pèlerinage célèbre,
d'où l'on pouvait gagner la frontière par Vervins et Hirson, ou par
Pontavert, Sedan et Gironne). Ceux qui ne peuvent aller à pied,
vont par le coche jusqu'à Liesse, où ils trouvent des chevaux dans
un cabaret pour continuer le voyage. A partir de là, on ne marche
que la nuit. Le coche est parti depuis deux jours et ne reviendra
que dans huit jours. Il y a ici une femme qui a vendu tous ses
meubles et qui l'attend pour partir avec un enfant. «J'espère que
voilà de la confiance, écrivait, le 11 juin, Desgrez, déjà tout heu-
reux de sa prochaine capture. Je ferai en sorte de connaître ladite
intrigueuse afin qu'elle ne chape [n'échappe] point» (Fr. yoSi f''3o).
Qu'arriva-t-il ensuite ? Comme on ne trouve à ce moment aucune
trace d'arrestation, il semble probable que, grâce au flair du mar-
chand de chevaux, l'affaire manqua. Quoi qu'il en soit, à son retour
• d'Allemagne (18 juillet), Breton fut arrêté, mis à la Bastille et sans
doute relâché au bout de quelques mois. En effet, dans le courant
de l'année suivante, soupçonnant l'avocat Constans, qui faisait à
442 Révocation de PEdit de Nantes à Paris.
Paris «les fonctions de ministre», de s'être réfugié chez l'envoyé de
l'Électeur Palatin, La Reynie ordonnait de l'y arrêter sans hésitation
si on l'y pouvait trouver.
Jean Breton fut emprisonné de nouveau par ordre du 17 juin
1690. Le 3 février 1697, il rédigeait à la Bastille un placet pour
obtenir sa liberté. D'après La France protestante {2." édit., III, 112),
il était réfugié à Berlin en 1700. D'après les Archives de la Bastille
(IX, 247), au contraire, il serait mort le 18 avril 1700 aux îles
Sainte-Marguerite, et Pontchartrain aurait demandé, le 3i, quel
était cet homme et le sujet de sa détention. Il a dû y avoir deux
personnages de ce nom.
L'aubergiste Louis Vion et sa femme, qui était anglaise,
faisaient aussi « un grand commerce des passeports des ministres
étrangers» (Fr. 17421 f" 42). Le 5 février 1686, comme le mari
allait mettre M™" Mallet et ses enfants dans le carrosse de Bruxelles,
où il leur avait retenu des places, il fut arrêté et conduit au Petit-
Chàtelet. La femme, arrêtée le i5, bien que la lettre de cachet ne
soit que du 17, fut mise à la Bastille, et leur servante, à la prison de
l'Abbaye, où elle était encore le 2 avril (Fr. 7o53 f° iio). Au mois
de juin, Vion réclamait la liberté, dans un placet où le vrai et le
faux sont étrangement mêlés. Il a souffert, dit-il, les cachots depuis
quatre mois; il est au pain et à l'eau depuis trois mois; sa femme
est prisonnière comme lui; leurs enfants, tout jeunes, sont à
l'Hôpital-Général; le commissaire Gazon lui a saisi tout son bien,
2000 livres de meubles, 6co livres de marchandises, 400 livres
d'argent comptant, et le malheureux n'a rien pu obtenir pour sa
subsistance. Il est ancien domestique de Courtin, ambassadeur en
Angleterre, et a toujours vécu en bon catholique. Il prétend s'être
laisser emprisonner en Angleterre plutôt que de changer de religion;
il a abandonné les biens qu'il y possédait pour revenir en France.
Il a converti sa femme, qui a fait abjuration à Saint-Sulpice, il y a
.sept ans. Leur disgrâce provient, poursuit-il, de ce qu'on les a
soupçonnés, bien à tort, de favoriser les évasions. Il n'a commis
d'autre crime que d'aller innocemment retenir des places au coche
de Bruxelles pour une Anglaise, et de recevoir en pension deux
enfants (les De L'Isle du Gast), l'un de sept ans, l'autre de neuf,
amenés par des Anglais, et munis d'un passeport de l'ambassadeur
d'Angleterre (Fr. 7o53 i° 370). Vion n'a garde d'ajouter qu'il avait
déjà été mis à la Bastille l'année précédente, par ordre du 4 janvier
i685. Mais la police le savait; aussi la seule réponse qu'il obtint fut
un ordre de transfert au château d'Angers, daté du 29 août.
Emigration. 448
Le 2 mars, Seignelay demandait qu'on lui envoyât l'interroga-
toire de M™" Vion, afin de faire connaître «la mauvaise conduite
du sieur Trumbol », sans doute aussi compromis dans le négoce de
l'émigration. La prisonnière avait affirmé que le sieur et la dame de
Grave, étaient cachés à Rouen dans le dessein de s'enfuir ; mais la
délation ne se trouva pas exacte. Suivant les Mémoires de la
Bastille, M""= Vion s'en évada. On ne s'en évadait pourtant guère.
Aussi n'est-ce pas de la Bastille qu'elle réussit à s'enfuir, mais d'une
maison voisine, dans laquelle on l'avait transférée, pour cause de
maladie, en vertu d'un ordre du 8 juillet (O' 3o). Bientôt reprise, elle
fut envoyée au château d'Angers, où nous la voyons au mois
d'octobre nourrie à raison de i5 sols par jour. Elle n'en sortit que
le i^"" octobre 1688, avec défense de revenir à Paris. — Une autre
Anglaise, Anne Herost, « embaucheuse de M"" de Peray » et femme
d'Antoine Laperle, hôtelier et marchand de vins de la rue des
Boucheries au faubourg Saint-Germain, fut arrêtée, le 4 mai, comme
inculpée dans l'affaire de Vion. Elle ne tarda pas à abjurer entre
les mains du curé de la Sainte-Chapelle, dans l'espoir de recouvrer
la liberté; cependant huit mois après elle n'était pas encore relâchée
(Fr. 7o5i f°^ 261, 299; 7o52 f°' 268, 867 et 7o53 f° 455).
Outre son envoyé, le Brandebourg avait aussi à Paris un
résident, nommé Jean de Beck, originaire de Trêves, conseiller de
Sa Sérénité Electorale, et résident de quelques autres princes
d'Allemagne, de la ville libre de Strasbourg' ainsi que de quel-
ques-unes des villes hanséatiques^. Il avait épousé à Charenton,
vers 1660, Anne Cassiopin, de la famille du peintre du roi. En 1669,
il signait comme témoin au mariage de Jean Rou, avocat au
Parlement, et de Louise Elle, fille du peintre du roi Pierre Elle, dit
Ferdinand, cousine de sa femme au premier degré. Ce fut lui qui mit le
poète Chapelain, son intime ami, en rapport avec Rou (Mém. de Rou,
II, io3), qu'il présenta aussi à l'historien Mézeray (I 40). Les extraits
des Registres de Charenton ne mentionnent pas le fils de Beck,
mais seulement ses deux filles: Elisabeth, mariée en 1681 à Louis
Le Forestier, sieur de Bouley-Saptel, lieutenant de cavalerie;
Constance-Emilie, mariée en 1682 à Jacques Barbot de la Porte,
natif de La Rochelle et banquier à Paris, qui figure dans la troisième
• Bullet., 2« sér., XII, 21. adressait à la duchesse on lit: « Recom-
' Erman et Reclam, IX, 29. Il avait mandé à M. Beck, à l'hôtel de La Tré-
aussi été au service de M™» de La Tré- moille (Bullet., 2« sér., VII, 234 et 284).
moille; car au dos d'une lettre que Morus
444 Révocation de l Edit de Nantes a Paris.
catégorie des négociants mandés chez Seignelay le 14 décembre
i685 (Fr. 7o52 f° 224).
Dès avant la Révocation, il avait fait de son appartement,
situé au premier étage de la maison des Ferdinand, rue Mazarine
presque à l'angle de la rue Dauphine, une véritable officine d'émi-
gration. La fuite d'une de ses filles fut un nouveau grief contre lui.
Au mois de mai 1686, après avoir été cachée trois jours dans un
grenier, et avoir confié un collier de perles à une dame catholique,
qui fut fort tentée de le garder, Constance-Emilie (Catherine-Emilie
d'après Erman et Reclam, et Charlotte-Emilie d'après les papiers
de La Reynie) réussit à passer la frontière et arriva heureusement
à Amsterdam (Fr. 7082 f" 296); elle gagna sans doute ensuite
l'Angleterre, où Jacques Barbot, son mari, fut naturalisé le 5 janvier
1688. Le 1 3 août 1686, le commissaire Gazon continuaifà signaler
l'appartement de Beck comme l'asile de plusieurs personnes
suspectes :
Les trois femmes desquelles je me donnai l'honneur de vous parler parle
mémoire de dimanche dernier, demeurent chez le sieur Beck... La dame
Varlet, qui tient la maison vis-à-vis, m'a dit qu'il y a chez lui cinq femmes qui
y demeurent depuis quelque temps. Elle ne sait si elles sont françaises ou
étrangères; mais elle voit tous les jours beaucoup de monde venir en carrosse
dans cette maison. Cela se peut sans cause particulière, parce que Ferdinand
père et fils sont peintres; d'un autre côté, comme ils sont en cette maison tous
nouveaux réunis que l'on ne voit point aux églises, du moins à celle de Saint-
Sulpice, leur paroisse, l'appaj-tement dudit sieur Beck peut être favorable pour
s'assembler. Ces trois femmes pourront retourner au prêche [de l'ambassade]
dimanche prochain; au retour, je pourrai dans les rues leur parler et les faire
arrêter si elles sont françaises, en cas que vous le trouviez à propos (Fr. 7052,
f» 282).
Le 3 octobre. Gazon écrivait encore qu'il y avait plusieurs
dames logées chez Beck, qu'en outre un grand nombre d'autres
montaient chaque jour à son cabinet, au donjon du quatrième étage,
et qu'un ami de Ferdinand, le bonhomme Bernard, logé au second,
était surpris et frappé de ces continuelles allées et venues (f" 284).
Il revenait à la charge dans les premiers jours de novembre :
Le sieur Beck est allemand; sa femme hollandaise [erreur, à moins qu'il
n'eût perdu sa première femme et se fût remarie]. Us ont chez eux la dame
de La Roche [De Larroque] de Rouen, nouvelle réunie ', la demoiselle Falai-
seau, femme du sieur Falaiseau, qui est auprès de son altesse l'Électeur de
Brandebourg, laquelle est encore de la R... Ladite demoiselle Falaiseau dit
' Voir aux N^o'-Catlioliq.
Emigration. 44^
avoir permission de vous, Monsieur [de La Reynie], de rester à Paris. Ledit
sieur Beck a encore chez lui le fils de la dame de Cussy de Brie [De Neuville
ou De MoUien], qu'elle y a laissé pour apprendre à écrire; il est âgé de
douze ans. A l'égard de son propre fils, Beck dit qu'il y a quinze jours qu'il
l'envoya porter une lettre à M"" la duchesse d'Orléans à Fontainebleau, et
qu'au lieu d'y aller il lui a mandé qu'il se rendait en diverses cours des princes
étrangers qu'il n'avait pas encore vues, et qu'il lui présentait ses excuses pour
être parti sans autorisation (f" 285).
Ces plaintes réitérées irritèrent le roi qui, n'osant violer les
privilèges des ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande, ne se
crut point obligé d'user de la même réserve à l'égard du Brande-
bourg, puissance naissante, et signa, le 4 novembre, l'ordre d'expulser
Beck du royaume, en ayant soin d'ajouter que «cet homme» n'avait
«aucun caractère» officiel. Quelques jours plus tard, l'expulsion fut
jugée un châtiment insuffisant. Le i5, Seignelay ordonnait à La
Reynie de mettre sur le champ le résident à la Bastille, s'il se
trouvait encore à Paris, et de s'informer de la route qu'il avait
prise, s'il était parti, afin qu'on pût courir après lui. Beck, souffrant
d'une maladie de la vessie qui l'empêchait d'aller en voiture et
l'obligeait à ne se nourrir que de lait, n'avait pas quitté Paris ; il fut
arrêté le 17, avec M""* Beck (Fr. yoSi f'' 269), que Desgrez conduisit
le même jour à la Bastille. Le mari n'y fut écroué que le 26. Dans
l'intervalle une garnison avait occupé son appartement, où elle resta
longtemps. Le 19 novembre. Gazon écrivait encore à La Reynie:
Les sergents qui sont en la maison du sieur Beck me viennent de donner
avis que la dame Falaiseau et les trois demoiselles qui sont avec elles, reçoivent
beaucoup de visites d'hommes d'épée et d'autres, qu'on leur apporte beaucoup
de lettres... Vous me donnerez, s'il vous plaît, l'ordre que ces sergents doivent
tenir sur ce sujet. Je leur ai dit cependant de retenir les lettres. [En marge,
de la main de La Reynie : Retenir les lettres et me les envoyer. Point de
visite.] Ladite Falaiseau a failli se sauver par un escalier dérobé inconnu aux
sergents (Fr. 7052, f" 286).
Desgrez retourna dans la maison le 24 novembre, y prit les trois
petites-filles de Beck et les conduisit aux Ursulines de la rue Sainte-
Avoye (Fr. 7o53 f° 168). Les extraits des registres de Charenton
n'en mentionnent que deux : Constance-Emilie Barbot, née en juin
i683 et baptisée par AUix; Anne-Élisabeth, née en mai 1684. S'il y
en avait réellement une troisième, elle ne pouvait être née qu'en
i685. En vertu d'un ordre du iS'décembre, l'une fut remise à
l'abbé de Feuquières, et l'autre, à M. de Besmaus (O ' 3o). Une
enfant de cet âge à la Bastille ! L'aînée fut confiée à un oncle
nommé Du Saptel, au sortir du couvent des Ursulines, qui la gar-
446 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
dèrent sept ans et lui apprenaient, grâce sans doute au ministère
des «maîtresses fouetteuses», à dire en voyant le portrait de son
père: «Fi! le vilain huguenot! ». En 1706, elle alla rendre visite à
sa mère réfugiée à Emden, en Hanovre. Elle devint ensuite la
femme de Jacques Cabrit, pasteur de l'Eglise française de Cotbus
(Ms. de la biblioth. du prot.), dont l'autobiographie a paru dans le
Bulletin, 3® série, X, 584).
Dès le 27 novembre, Seignelay avait ordonné de tirer M. et
M"'' Beck de la Bastille, et de les conduire à quinze lieues de Paris,
en leur enjoignant de sortir du royaume. Le 2 décembre, Beck fut
autorisé à prendre un bateau pour descendre jusqu'à Rouen, et à
rester à la Bastille jusqu'au moment où il serait en état d'entre-
prendre le voyage. Il en sortit le 4 (Arsen. Ms. Bast. 10471), avec
sa femme. Le 11, le commissaire Delamare envoyait à La Reynie
quelques lettres trouvées chez Beck : deux de M""" Jean Rou, une
de L'Huilier de Chalandos, sieur du Breuil, une de Claire Du Moulin
(sans doute Claire Raquet de Mollien), datée de Châtillon en Brie,
près Rozoy, et remise à Beck par M'" du Breuil de Chalandos. Au
dos de la dernière Beck avait écrit: «M^^ Du Moulin est à Uresel»;
d'où Delamare concluait que Beck avait trempé dans sa fuite. Au
reste, ajoutait-il, Beck a fait passer plusieurs autres membres de
cette famille: vers le milieu d'octobre, deux demoiselles de Cha-
landos, logées rue d'Anjou, à la Ville de Montpellier; le carême
dernier, une demoiselle des Bergeries, cousine des demoiselles de
Chalandos, logée rue Lamoignon, à la Ville de Montpellier^; au
mois de mai dernier, le sieur L'Huilier du Breuil, et une dame que
Beck fils alla chercher le soir rue de Lamoignon. Le sieur du
Breuil et cette dame partirent le lendemain matin, tandis qu'une
demoiselle du Breuil demeurait chez Beck en attendant une autre
occasion qui se présenta bientôt 2. La lettre de L'Huilier annonçant
son arrivée en Hollande, était datée de La Haye, 6 juin 1686, et
adressée à M. Beck, au bout de la rue Guénégaud, tout contre un
cabaretier, rue Mazarine. Cependant Beck gagna le Brandebourg
et se réunit à l'Église française de Berlin, dont il fut l'un des
membres les plus distingués. Ce vénérable vieillard, que rien n'avait
pu contraindre à renier sa foi, mourut dans cette ville le 2 février
1695, âgé de quatre-vingts ans (Erman et Reclam, II, 87). C'est lui
' Deux autres maisons, l'une dans la 23 juin, comme venue de Cre'cy en Brie
rue Saint-Honoré, l'autre dans la rue de cl retirée depuis quatre jours chez l'en-
Seine, avaient aussi la même enseigne. voyé de Danemark.
'■• C'est celle-ci que Delamare notait, le
Émigration. ^^-j
qui envoyait à Christophe Guntzler, directeur de la chancellerie de
Strasbourg, les précieuses Chroniques parisiennes, dont des extraits
ont paru dans le Bulletin, 2^ série, XII, 21 etc.
Dans la rue Saint-Honoré, en face de l'éghse et du cloître de
ce nom, c'est-à-dire vers le milieu de l'emplacement des magasins du
Louvre, il existait à la fin du XVIP siècle une maison ayant pour
enseigne : A la ville de Montpellier. Au quatrième étage de cette
maison habitait une femme qui, malgré quelques faiblesses, se
montra définitivement une des plus vaillantes huguenotes dont la
révocation de l'Édit de Nantes ait empoisonné l'existence. Cédant à
la contrainte, Elisabeth Bonnefonds avait abjuré comme tout le
monde, mais des lèvres seulement' ; elle vivait séparée de son mari,
François de Rieux, avocat à Montpellier, qui, disait-elle, mangeait
son bien et la maltraitait. Étant besogneuse, elle recevait annuelle-
ment du consistoire 200 hvres, auxquelles quatre dames charitables
ajoutaient chacune six louis d'or, et tenait une agence d'émigration.
C'est chez M""= de Rieux que ^1""= de La Ferté-Civile était allée
préparer son évasion et avait été arrêtée, le 20 septembre 1686.
Alléchée par cette arrestation, la pohce voulut examiner de
plus près la maison; le commissaire Delamare rendit visite à
M"° de Rieux le 27 septembre. Il fut frappé d'abord du grand
nombre de meubles et d'objets de prix qui encombraient l'appar-
tement; la liste qu'il en découvrit bientôt lui apprit qu'ils apparte-
naient à des réfugiés. Il trouva ensuite les adresses d'une foule de
personnes habitant la Suisse, la Hollande et l'Angleterre ; puis un
plan de la route à suivre pour aller de Paris à Gand, enfin des
lettres plus compromettantes encore. Dans l'une, écrite de Bruxelles
le 6 septembre, la demoiselle de Caron - informait M""' de La Ferté-
Civile qu'elle était heureusement arrivée dans cette ville avec leur
sœur M™" de Villerets, et l'invitait à se confier à leur guide dont
elle garantissait l'honnêteté, et qui la passerait sûrement avec ses
enfants. A côté de cette lettre oubliée par M""^ de La Ferté, il s'en
trouva une dans laquelle M™"^ de Rieux envoyait «ses baise-mains
à ses chers pasteurs Claude et Mesnard », et une autre dans laquelle
elle félicitait M"* de Villerets de son arrivée en Hollande, en mani-
festant l'intention de quitter aussi la France dès que ses moyens le
lui permettraient. Delamare mit le tout sous scellé. M'"'' de Rieux
' Elle avait une sœur cachée à Paris, ' Voir plus haut, p. 297.
vjui n'avait point encore abjuré au mois
de septembre 1686.
448 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
était convaincue d'avoir logé des fugitifs et travaillé à leur évasion,
crime prévu et rigoureusement puni par les ordonnances. Elle
avoua qu'elle avait donné retraite à Cottiby, de Poitiers ', et à sa
fille, ainsi qu'aux trois demoiselles Monnier, entrées chez elle le
29 janvier, à raison de douze sols par jour, sorties le i" septembre
et conduites le 24 aux Nouvelles-Catholiques-.
Deux jours après la visite du commissaire. M™"" de Rieux fut
mise au For-l'Evêque, pendant qu'on lui faisait son procès. On
conserve aux manuscrits de la Bibliothèque nationale deux requêtes
qu'elle adressait, le 3 octobre et le 21 novembre, à La Reynie. Elle
y dissimule et s'y excuse de son mieux^ se plaignant beaucoup de
son mari et non moins de son beau-frère, M. de Rieux, maître
d'hôtel du roi, qui aurait dû la protéger et dont elle n'a reçu que
des rebuffades, parce qu'elle est née protestante. La seule personne,
dit-elle, qui l'ait soutenue et consolée, est M. Lefouin, dépositaire
des sommes ordonnées pour les convertis. Ayant suivi à la messe
M""^ Tallemant, la maîtresse des requêtes et sa fille, elle prétend
être bonne catholique et demande non-seulement la liberté, mais
encore une pension d'au moins trois cents livres, parce qu'elle
manque de pain et doit plus de 2000 livres. Le procureur du roi,
qu'elle avait convaincu de sa bonne foi, conclut, paraît-il, à ce qu'elle
fût relâchée; mais on ne tint compte de ses conclusions. Par ordre
du 23 janvier 1687, elle fut envoyée au château d'Angers, où elle
entra le 8 février. L'évêque de cette ville la vit dans la prison; elle
sut le prendre et le mettre dans ses intérêts, de sorte qu'il sollicita
sa libération et l'obtint le 7 juillet. Elle sortit de prison le 3o, munie
d'excellents certificats. Cependant, à la même date, Seignelay lui
interdit le séjour de Paris et lui ordonna de retourner dans son
pays. Elle parvint à éluder ou à faire rapporter cet ordre d'exil;
car non-seulement elle revint à Paris, mais encore le roi consentit,
le 9 octobre, à la décharger des frais de la garnison mise chez elle
pendant sa détention et lui fit rendre ses meubles et ses hardes.
L'un des effets le plus démoralisateurs de la persécution est
d'enfanter l'hypocrisie, de favoriser et presque de nécessiter l'art
de la dissimulation. M""= de Rieux y avait certes fait de trop grands
progrès; mais elle racheta ce tort par son dévouement ultérieur
à la religion proscrite. Elle rétracta son abjuration devant Paul
• Sans doute frère ou parent du mi- renton qui demeurait rue SaiiU-Thomas-
nistre apostat. du-l.ouvre, aujourd'hui place du Palais-
' Elles lui avaient i\i. envoyées par Royal.
M"'° Janicon, femme de l'ancien de Cha-
Emigration. 449
Cardel, venu à Paris à la fin d'octobre 1688, et contribua de tous ses
efforts au succès du ministère de ce pasteur du Désert. Sans doute
même de petites assemblées, présidées par ce ministre, se tinrent
dans son appartement. Le 2 mars 1689, lorsque Cardel tomba dans
le piège que lui avait tendu la police, on trouva sur ses tablettes,
parmi une cinquantaine d'autres noms, celui de M""= Caron' et celui
de M'"'= de Rieux, qui fut aussitôt arrêtée pour la seconde fois et
envoyée au château de Saumur. Elle en sortit par ordre du Sojuin,
à condition de se retirer à Angers. Nous la retrouvons plus tard
à Paris, où elle fut arrêtée de nouveau, le 26 février 1698, « à cause
de son opiniâtreté en la religion protestante», et mise à l'Hopital-
Général. La mort de son mari, la perspective de sa fin prochaine,
l'avaient ramenée dans la voie douloureuse de la sincérité; nous en
avons pour garant le billet que Pontchartrain, successeur de
Seignelay, adre.ssait, le 16 novembre 1699, à René d'Argenson, suc-
cesseur de La Rej^nie:
La nommée Elisabeth Bonnefonds, veuve de François de Rieux, dont vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire, fut arrêtée au mois de février 1698, sur
l'avis que je vous donnai par une de mes lettres du 19 du même mois, qu'elle •
allait au prêche de M. l'envoyé de Danemark, et qu'elle faisait profession
publique de la religion protestante. En effet, lorsque le sieur Desgrez l'arrêta,
elle déclara hautement qu'elle n'avait signé son abjuration que par contrainte,
qu'elle voulait mourir dans sa première religion, et que rien n'était capable
de l'y faire renoncer. Elle était en usage de tenir ces mêmes discours, qu'elle
accompagnait ordinairement d'injures et d'expressions insolentes contre la
religion catholique, en sorte que tout son voisinage en était justement scanda-
lisé. Ces motifs vous portèrent à demander un ordre du roi pour faire conduire
cette femme à l'Hôpital-Général, et l'on n'a pu lui inspirer des sentiments plus
modérés, ni même lui faire désirer la maison des Nouvelles-Catholiques, tant
elle appréhende d'être instruite et de ne pas mourir dans son erreur. Il semble
donc qu'on ne peut la mettre en liberté sans une espèce de scandale. Elle est
d'un âge très avancé, et cette circonstance doit d'autant plus exciter le zèle
des ecclésiastiques qui la soignent.
C'est ainsi que l'intolérance renverse le sens des mots, parce
qu'elle a d'abord bouleversé les notions morales qu'ils expriment.
Non-seulement on trouve légitime d'emprisonner pour la troisième
fois une femme âgée dont la religion déplaît à Sa Majesté ; mais on
ne voit pas qu'il est à la fois odieux et insensé de l'enfermer dans
ce repaire de pourriture et d'infection, avec l'espoir qu'elle y
apprendra le respect et l'amour de la doctrine catholique. On ne
' Nous n'oserions affirmer que cette fût celle qui demeurait en iô86 dans la
dame Caron, de la rue Michel-le-Comte, rue des Saints-Pères.
n î9
45o
Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
voit de scandale, que dans les expressions un peu vives dont la
pauvre femme s'est servie à l'endroit de l'Église qui la persécute
depuis près de quinze années.
Nonobstant la peine des galères qu'ils encouraient comme les
fugitifs eux-mêmes (Déclar. du 7 mai 1686), les guides furent innom-
brables, en raison du bénéfice considérable que leur rapportait
chaque voyage, soit de 1200 à i5oo livres et parfois jusqu'à 4000;
il en surgit par centaines de toute nation et de toute condition, fran-
çais, anglais, belges, hollandais, suédois, allemands et suisses. Sauf
de rares exceptions, ceux que la police arrêta sont les seuls qui
nous soient connus; cependant de i685 à 1708, leur nombre dépasse
cent cinquante, parmi lesquels seize femmes. Indépendamment des
anonymes, nous trouvons neuf guides en i685, quatre-vingt-cinq en
1686, seize en 1687, huit en 1688, trois en 1689, quatre en 1690,
cinq en 1692, un en 1693, un en 1694, deux en lôgS, un en 1696,
trois en 1698, dix en 1699, deux en 1700, sept en 1701, un en
• 1702 et un en 1703'. Ces chiffres montreraient à eux seuls que
l'émigration atteignit son maximum en 1686, et que, si elle continua
longtemps encore, ce fut dans des proportions fort réduites. Bien
' En i683, Ausson, Battet, Boquet, Dû-
ment, Jourdan, Le Beau, Levier, Mes-
brinck de Grandval, Voreaux (Jean). En
1680, Abe, Age', Alglave, Angibert, Aren-
feldt, Arnaud, Badois, De Barrières, Beliu,
Bertheau, Besson , Bonnaire , Boutin,
Brunet, Carrière, Charles, Cliastelain,
Cherret, Antoine Corbeau, Marie de Cour-
celles, Gourion, Hélène Crampon, le curé
de Boue, Descayeux, Liévin Dubourg,
Dufour, Du Tliéron, Du Thry, Félix,
Fergeau, Fischer, Fleury, Frédéric, Fri-
bourg, Gabret, Gralin, Haller, Joyeux,
Labbé, De La Coudrière, Marguerite de
La Fricaudière, La Girardière, Lalande,
Lamolte, Landrieux, Langrand, Lapierre,
La Roche, femme La Violette, Le Breton,
Lebrun, Le Dragon, Lefebvre et sa
femme, la veuve Lemaistre, Lepère,
Leroy, Lescaille , trois 1-espine, Jacob
Lievcn, Marchipon, Nortlial, Noulet, Pc-
raire, Pilota Pcrrin, Pesson, Petitjean le
Cablicau, Petitpère fils, Plat, Potin, Reg-
nault dit Duval, Saint-Martin, De Sein,
Serguières, Stoudal, l'hibaude, Thieroit,
Thomas, Vcrtot , Marie Vincent, Virou-
leau dit La Capelle, David Voreaux, De
Witt, Zobel. En 1687, Barbot, M"» Brisi-
mant, Buquet, Coustil dit Beaulieu,
Crosnier, Durand, Hamon, Savary Hoste-
lain, Houzel, Humfrey, Leduc, baron de
Serres, les cinq frères Tofifin. En ib88,
Aldabat, César, Fauquet, Granger et sa
femme, Le Bert, Oudaille. Persan. En
1G89, Du Ventre, la dame Guillotin, l.au-
monnier sieur de La Motte. En 1690,
Chauvel, Marthe de La Hogue, Toutain
et la nommée De Trimoull. En 1692, Du
Toit, Guilomeau dit Vorms, Collesson
de Bcronne, Marthe Crampon, Van Bom-
mel. En ibqS, Isaîe Martin. En 1694,
Leroy. En 1O95, Ribeyre de Ricarville,
Emery. En 1696, Charbonnier. En 1Û98,
Pierre Berteau, Sacrelaire, Sadier. En
1(399, Brulefer, Heck, Lambrini, Ledel,
Listick, Marguerit, Maurice, Poncet dit
Surleau, Raillard, La Soanem. En 1700,
Bonnelle, Sénégal. En 1701 , Chartier,
Debeau , Hugnier, Moreau, Pigeon, Ri-
chard, Sandras. En 1702, la femme Les-
prit. En 1703, la femme Lerat.
Émigration. 45 1
qu'elle n'ait été que peu ou point appliquée, la déclaration du 12 oc-
tobre 1687, transformant la peine des galères en peine de mort
pour les guides, contribua certainement aussi à en réduire le nombre.
Il y avait parmi eux des gens tarés comme Listick, qui jouait
tous les personnages; des fourbes comme Ribeyre de Ricarville,
qui trahissait tout le monde, étant à la fois guide, agent de la police
secrète et espion de l'étranger. D'autres étaient des bandits,
hommes déterminés et prêts à tout, qui avaient déjà un compte à
régler avec la justice. Après avoir conduit M""^ Descoudrais,
Besson, soldat suisse, fut pris portant en croupe Anne Bordier, qui
s'en allait à Genève et devait passer pour sa femme tout le long
de la route; or dans l'intervalle, il avait tué une femme, nommée la
Lebe, qu'il soupçonnait d'avoir fait arrêter son camarade Arenfeldt.
Il y en eut, dit Benoit, qui dépouillèrent et insultèrent les personnes
confiées à leur garde. Des forbans, ajoute Michelet, prenaient à
bord des passagers pour leur faire traverser la Manche, et les
jetaient à l'eau après leur avoir arraché tout ce qu'ils avaient'.
Nous en voyons un, Du Théron, abandonner en chemin les demoi-
selles de Villarnoul, en emportant leurs i5oo livres. Un autre,
Dumont, garde du roi, trahit M""" Dugarnier, et la fit arrêter sur la
frontière avec tous ceux qu'elle emmenait. D'autres s'entendaient
avec de soi-disant gardes des frontières, pour rançonner ceux qu'ils
conduisaient. Il s'en trouvait aussi d'honnêtes et dont on n'avait
qu'à se louer, Boutin, par exemple, et certains protestants qui
n'avaient point abjuré: Isaac Virouleau, dit La Capelle; Dufour,
dit Guillard, ancien valet de chambre de Monginot; Regnault, dit
Duval, protégé de Masclari, de Massanes et de M"'= Pélissari;
Bertheau, quincaillier de Senlis, avec lequel Claude s'était entretenu
en partant pour l'exil. L'un, nommé Vertot, avait été chambellan
de Monsieur. D'autres appartenaient à la noblesse: La Coudrière,
' Nous lisons dans les Mémoires de lorsqu'elle se retire; ils mettaient leur
Foucault, apud Sourches, II, 393: «Le bateau à l'ancre en cet endroit, et fai-
i3 mars 1697, j'ai jugé le procès du saient descendre les étrangers à fond de
nommé Goupil, maître de bateau, et de cale, sous prétexte qu'ils voyaient des
Tilloc, matelot, accusés d'avoir passé des bâtiments français qui venaient à eux ;
religionnaires en Angleterre et d'en avoir et lorsque la mer montait, ils fermaient
noyé plusieurs dans le trajet. Ils ont dé- l'écoutille, et débouchaient une ouverture
claré avoir noyé, en deux voyages, cinq qui était dans la chambre, par où l'eau
religionnaires, et un bourgeois de Caen entrait. Elle coulait le bâtiment à fond
qui avait tué son beau-frère. Le moyen et montait d'un pied sur le pont, en
dont ils se servaient pour les noyer, était sorte que les passagers se voyaient alors
d'aller entre les deux îles de Saint-Marcou, noyés, sans pouvoir se sauver. Goupil et
où la mer laisse le sable à découvert Tilloc ont été roués vifs».
452 Révocation de t Edit de Nantes à Paris.
gentilhomme poitevin, De Serres, baron flamand ; un plus grand
nombre, à l'armée : Abe, officier du roi d'Angleterre ; le capitaine
Plat, Henri Collesson de Beronne, ancien capitaine; Jourdan,
lieutenant du prévôt de Lyon; La Girardière, ex-capitaine de la
garnison d'Ypres, cassé pour avoir blâmé la persécution; Virou-
leau, dit La Capelle, lieutenant de la compagnie de Journiac; De
Barrières ancien officier des troupes de Strasbourg; La Roche,
lieutenant des grenadiers du prince d'Orange; Toutain, ci-devant
garde-côtes; Guilomeau, dit Vorms, gendarme écossais; Mesbrink
de Grandval, gendarme du roi; Martin Arenfeldt, dit Joli-Cœur,
suédois, soldat de la compagnie de Champlatreux ; Besson, Fischer,
Stoudal, Frédéric, Joyeux, Zobel, soldats suisses, et beaucoup de
leurs camarades. A la fin de i685, Auzillon écrivait: Un Suisse est
venu pour emmener Petitot et ses quatre filles, que le mauvais
temps a empêchés de partir. Petitot lui a donné dix pistoles et l'a
renvoyé en lui disant de revenir au commencement de mars
prochain, qu'il sera prêt (Fr. 7o53 f" 144). Desgrez signalait, le
23 mars 1686, nombre d'évasions tentées ou accomplies à l'aide des
papiers de ces militaires ; il écrivait le 5 avril : « Une quantité de
soldats suisses, qui ont des passeports ou des congés de leurs
capitaines, ont été à la Ville de Blois et ont sorti bien des femmes.
Un seul en a sorti vingt-sept. Il y a un Suisse, qui a été portier
dans une grande maison. Il a son congé, et doit emmener avec lui
une femme et deux enfants qui se pourront arrêter prisonniers»
(Fr. 7o53 f°^ 269, 277). Le 27 avril, il notait l'arrestation à Bondy
du guide Stoudal et de la fille du pasteur de Coucy, M"" Mutel,
déguisée en Suisse. Le 7 juin, il écrivait : « Massanes et sa femme
vont passer avec un capitaine, déguisés en soldats suisses» (f° 271).
Non-seulement les officiers suisses, protestants en général, étaient,
de connivence avec leurs soldats ; mais jusqu'à la fin du siècle et
peut-être au-delà, il y eut constamment dans les villes frontières,
Mons, Condé, Ath^ Valenciennes etc., des officiers français et des
officiers hollandais qui correspondaient entre eux pour assurer
l'évasion de leurs clients (Fr. 7o53 f" 252). Des prêtres même se
livraient à ce fructueux commerce, le curé de Boue et le prêtre
interdit Aldabat, déjà mentionnés.
Les fugitifs, munis de passeports étrangers, quittaient d'abord
Paris ostensiblement, comme de simples voyageurs, par les voitures
publiques de Noyon, Saint-Quentin, Reims, Lille, Bruxelles ; mais
la multitude des arrestations amenées par ce système trop primitif,
obligea bientôt d'y renoncer. Il fallut recourir aux départs clandes-
Emigration. 453
tins, aux voyag^es nocturnes par des routes écartées et même par
des chemins de traverse. Toutefois la grande difficulté était toujours
de sortir de Paris, les routes du Nord qui y aboutissent étant
constamment observées par Auzillon et Desgrez. Il semble qu'on
ne s'avisa qu'assez tard de sortir par les portes du Sud, pour
remonter vers le Nord à une certaine distance.
Comme on ne pouvait aller d'une traite à la frontière, il
importait de trouver en chemin des gîtes sûrs, des conseillers
fidèles, en un mot des gens discrets en qui l'on pût avoir confiance.
Nombre d'aubergistes et d'hôteliers le comprirent et agirent en
conséquence. A Villiers-le-Bel, au Bourget, certains guides avaient
des correspondants chez lesquels ils s'arrêtaient, pour ne pas
s'aventurer sans nécessité dans Paris. A Dammartin il y avait un
relai chez le cabaretier Raillard, qui fut bientôt arrêté, parce que sa
maison ne désemplissait pas. Il y en avait un autre à Senlis, chez
le quincaillier Bertheau. A partir de là, on marchait sous bois, dans
la forêt de Compiègne, si l'on prenait à gauche, et dans la forêt de
Villers-Cotterets, si l'on prenait à droite. Oudaille, maître de l'Écu,
de Noyon, fut emprisonné comme travaillant aux évasions. On
trouvait également un refuge à Ham, un à Chauny, et deux à
Lafère : l'un chez Boquet, protestant zélé, au Pain d'or et d'argent,
et l'autre, au Petit Cerf. Des gens de la frontière venaient y prendre
les fugitifs et les travestissaient aussitôt en paysans. En 1701, ceux
qui voulaient gagner de là Hirson, traversaient la Serre au moulin
de Pont-à-Bucy, en payant un tribut au meunier. Lespine avait un
gîte à Saint-Quentin, sans doute chez son oncle, où il prenait des
chevaux. L'aubergiste Charles- Savary Hostelain, ancien protestant,
en tenait un à Guise ; il fut emprisonné pour avoir logé Marie
Bonel de Villiers-le-Bel. Le chirurgien Gaberet du même lieu fut
gravement et maladroitement compromis par la déposition de
M™' Laroche qui, arrêtée à Louvre en Parisis, n'avait nul besoin
de parler de Guise. Boquet et Le Beau, catholique d'Étreux, furent
arrêtés à la fin de novembre i685 comme facilitant aux religion-
naires la sortie du royaume (Arch. Guerre). Au village de Lemé,
presque entièrement caché dans les bois, le guide protestant
Voreaux, dont la famille subsiste encore, avait aussi organisé un relai.
Enfin le dernier gîte de la Thiérarche se trouvait également au miheu
des bois, à Boué-sur-Noirieu. L'aubergiste Lefebvre, associé du curé,
allait prendre les fugitifs au refuge de Liesse, et par Landouzy,
Hirson et la forêt de Saint-Michel, à l'extrémité nord de celle des
Ardennes, leur faisait franchir la frontière non loin de la source de
454 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
l'Oise. Le 26 novembre i685, Louvois ordonnait à M. de Vrevins
[Vervins] de nettoyer ces bois des voleurs qui s'y étaient établis,
sous prétexte de vouloir arrêter les fugitifs (Arch. Guerre).
Au-dessus de la Thiérache, ne confinant aux Pays-Bas que par
une petite pointe, la Flandre qui les longeait dans toute son étendue,
dut naturellement être envahie par le plus grand nombre des
émigrants. Les routes qui y conduisaient avaient aussi leurs refuges,
notamment celui de Warti (Fitz-James, depuis 1710), village situé à
un kilomètre au nord de Clermont-en-Beauvoisis, dont il formait
comme un faubourg. Le charron Gralin, qui l'avait organisé, fut
arrêté le 5 août 1686, pour y avoir retiré successivement tous les
fugitifs de Villiers-le-Bel, qui n'en était qu'à dix lieues, c'est-à-dire
une étape. C'est là que De Sein, maître de l'Ecu, de Saint-Just, les
venait prendre avec des chevaux. On marchait toute la nuit; les
piétons passaient la Somme à Paillart, dans une huche à pétrir, et
les cavaliers au pont de Corbie'. Tous se cachaient ensuite dans un
cabaret appartenant à Isaac. La station suivante était à cinq ou six
lieues de Paillart, et à deux ou trois lieues d'Arras; elle avait pour
organisateurs Antoine Landrieu, Petitpère fils et autres, qu'on
arrêta en même temps que Gralin. Au relai de la Belle-Image à
Arras, Jacob Lieven, maître de l'hôtellerie du Saumon, de Courtray,
attendait les fugitifs.
On trouvait un gîte à Verchain près de Valenciennes. Il y en
avait aussi dans tout le Cambrésis, rempli de protestants, à Quiévy,
à Caudry, à Clary, à l'hôtel de la Croix-Blanche, à Inchy-Beaumont,
d'où l'on gagnait la frontière par Fourmies et les environs
d'Avesnes. Afin de percer à jour cette organisation mystérieuse,
Desgrez proposait de faire passer un agent de la police à qui rien
n'échapperait; mais cette proposition ne fut réalisée que beaucoup
plus tard. Arrêté conduisant plusieurs personnes dans cette direction
(11 septembre 1686), Jacques Serguières n'eut garde d'indiquer le
lieu où il se rendait; Seignelay n'obtint que d'une autre source ce
' On lit dans une lettre sans signature ouverte jusqu'à Mons. Il y a bien d'autres
datée de La Haye le 17 janvier 1686, et voies que Dieu fait naître à ceux qui le
adressée au marquis de Vénevelles à prient, et quand on devrait mourir dans
Paris : a II y a bien des passages lorsqu'on de telles entreprises, l'on est assuré d'une
veut prendre de la peine. Il y a un pas- recompense éternelle. Enfin je suis dans
sage sur la rivière de Somme, qui est une affliction dont j'ai peine à revenir,
une petite ville ouverte, où tous les de voir que entre tous ceux à qui j'ap-
vingticmes du mois il y a une foire; le parîiens, il ne se présente pas un seul
nom m'en est oublié. C'est à la gauche fidèle; je ne laisse pas de prier pour eux
de Péronne et on y peut venir travesti et de me dire leur serviteur» (Arsenal,
en marchand, et de là la campagne est Fonds Bast., carton 10471).
Emigration. (55
renseignement important, qu'il transmettait le 5 novembre à l'inten-
dant Chauvelin.
Entre plusieurs avis qui ont été donnés au roi de ceux qui sortent de
Paris pour passer dans les pa3's étrangers, il y en a un qui porte qu'il y a six
guides qui font passer les religionnaires dans le village de Bohain en Picardie,
où ils séjournent s'ils veulent, et que lorsque ces guides sont las ou qu'ils
veulent retourner à Paris pour en prendre d'autres, ils mettent ces réfugiés
entre les mains de six ou huit autres du même village qui achèvent de les
conduire, et qu'enfin ce village n'est rempli que de guides; sur quoi Sa Majesté
m'ordonne de vous faire part de cet avis, afin que vous puissiez prendre des
mesures pour faire arrêter ceux qui se trouveront coupables de ce mauvais
commerce (O ' 3o).
Dénoncé depuis sept mois à la police parisienne par un faux
frère de Hollande, le fameux guide Pierre Foucault, dit Lespine,
natif des environs d'Amiens et établi à Bruxelles, fut enfin arrêté
par Desgrez le 6 novembre i686 et mis, le i6, au Grand-Châtelet,
puis transféré à la Bastille le i3 octobre i688. Il avait commis la
lourde faute de prendre pour confident l'homme de la police. Bar,
chargé de surveiller sa conduite et celle de Charles. Les papiers
de La Reynie contiennent sur son compte de très-curieux renseigne-
ments, dont une partie a été envoyée par D'Avaux, ambassadeur
de France à La Haye ; nous nous bornons à les reproduire textuelle-
ment.
Le Bouteiller donne avis qu'un certain nommé Lespine, qui a servi à
Amsterdam à la Pomme d'Orange et à !a Ville de Lyon, Picard de nation, à
ce qu'on croit, de taille médiocre, catholique, fait métier de guide des réfugiés
de France en Hollande. Il a déjà fait onze voj'ages et il en a fait sortir 4 ou
5oo et en doit faire sortir autant, ayant déjà gagné 7 ou 8000 livres à ce
négoce 1. Il est à présent retourné à Paris pour cela, principalement pour
faire sortir un nommé Mariette, marchand de vin, riche à ce qu'on dit de
600,000 livres 2; il a des routes toutes extraordinaires; il ne sait faire la marche
que de nuit, et on attend son retour à Amsterdam dans dix ou douze jours.
L'on ne sait que cela à présent.
Plusieurs catholiques d'Amsterdam savent déjà que ce drôle' fait ce
métier; la chose est très certaine. Il a 7 ou 8000 livres qu'il a gagnées, entre
les mains d'une femme qu'il entretient, de la R. P. R., qu'il doit épouser en se
faisant protestant. L'on cite que le gouverneur de Mons a parlé à ce guide, et
qu'il a été étonné des voies et des moyens de sa réussite. Ceux qui sont
arrivés avec lui en son dernier voyage ne savent pas nommer les endroits
» Ces chiftres sont d'une inexactitude 2 La valeur des biens laissés par ce
manifeste: celui des fugitifs doit être fugitif ne s'élevait qu'à 60,000 livres.
diminué au moins d'un zéro; quant à s Dans la bouche d'un espion cette
celui des bénéfices il était assurément qualification était pour le moins originale,
beaucoup plus considérable.
406 Révocation de l' Edit de hmites a Pans.
Ils disent seulement qu'ils ont passé en des forêts et à une rivière étroite et
profonde sur les bords; qu'il y a un endroit où il y a des saules qu'il fait plier
des deux côtés en forme de pont; qu'il a eu 400 livres de reste du gain de son
premier voyage, les personnes qu'il a conduites se louent fort de sa conduite
et de sa fidélité. Il a trois guides, ses correspondants, sur sa route, et plusieurs
paysans partent avec le marchand Mariette. Il a un bureau d'adresses, dit-on,
dans un village proche de Paris. Il loge à Amsterdam avec sa coquine
(Fr. 7o5o, f" 264).
L'homme en question venant de Paris * et arrivant près de Mons, neuf
personnes de celles qu'il devait faire passer lui ont été prises et emmenées
en prison à Saint-Quentin. Les prisonniers ont écrit ici à leurs parents et à
leurs amis, que cet homme les a trahis, et s'en est retourné vers Paris pour
aller en chercher d'autres et pour amener M. Mariette, qui lui a promis deux
cents louis d'or. Cet homme porte sur lui un poignard que M"" de Soissons lui
a donné pour l'avoir servie, comme aussi il porte quelques papiers que le
nommé Pérou (Féron?), hôte en cette ville, lui a donnés, contenant quelques
obligations ou promesses pour recevoir de l'argent de quelques personnes de
Paris, pour dépense faite chez lui à Amsterdam. Cet homme a reçu des
prisonniers environ trois cents louis d'or.
Lespine dit savoir plusieurs chemins pour faire passer les religionnaires
en Hollande, sans passer dans les villes ni grands chemins, et voilà de la
manière qu'il en parle :
Pour les faire sortir de Paris, c'est les jours de marché à minuit, à cause
de la commodité des barrières que l'on ouvre plus facilement que les autres
jours, et ils arrivent devant le jour proche Senlis, qu'ils laissent à main gauche.
D'autres vont jusqu'à Saint-Quentin et n'y entrent que les jours de marché
dans la confusion du moment. Et y étant, ils ont une maison de rendez-vous,
oîi ils se retirent, et où les guides les viennent prendre. Pour les faire sortir,
ils s'habillent en paysans et paysannes, menant devant eux des bêtes asines.
L'un des guides, qui sont ordinairement deux ou trois, passe devant, et, s'il
ne rencontre personne, l'autre suit; s'il rencontre du monde, l'autre qui suit
voit et entend parler, et suivant ce qu'il voit ou entend de mauvais, il retourne
sur ses pas trouver les huguenots, et les mène par un autre passage,... et s'ils
trouvent que ce sont des soldats, ils passent par argent qu'ils leur donnent ;
comme les passages sont gardés de huit en huit jours par de nouveaux gardes,
ils sont d'autant plus faciles à corrompre. Lorsque les guides les viennent
prendre dans les villes ou passages où sont donnés les rendez-vous, ils ne
sortent que la nuit, et principalement quand il fait fort noir, parce que cela
leur fait un grand bien pour la conduite.
Il dit que s'il avait vingt hommes à passer, et qu'ils fussent aux portes de
Valenciennes à la brune, il les rendrait tous le lendemain à la porte ouvrante
à Mons; que les guides viennent attendre les huguenots sur les chemins, et ne
disent ni leurs noms ni leurs domiciles, que la plupart des guides sont bandits
qui n'ont ni feu ni lieu, et se sont sauvés des galères, lesquels n'attendent
qu'à périr pour vivre.
Il assure que le petit homme "^ auquel il a parlé sur le boulevard de la
' Kn marge: Lespine. ' En marge: Petit homme important à
connaître.
i
Emigration. 487
porte Saint-Antoine, est celui qui les livre aux autres guides, et qu'il ne lui
voulut pas dire son nom ; mais qu'il l'a suivi et qu'il sait la maison où il entra,
où il faut passer trois portes. Que lorsqu'il lui parla, c'était pour passer une
femme et quatre enfants, et que c'est la femme d'un cabaretier dudit faubourg
Saint-Antoine, qui est fort grande; qu'il avait reçu une lettre de ce petit
homme en Hollande, pour se trouver sur ledit boulevard à l'heure qu'il lui
avait marquée; mais que son nom n'y était pas, non plus que la date.
Lespine a parlé à une femme appelée Madame Leroy, qui demeure rue
Saint-Martin, à la Botti^, entre un pâtissier et un rôtisseur, pour la passer en
Hollande, où elle a déjà une fille. Il [ajoute qu'il] y avait avec elle une autre
fille qui voulait aussi passer avec elle, et que ladite dame Leroy a un autre
nom qu'il croit être Berthault. Il dit aussi qu'il y a encore plusieurs familles de
qualité dont il a connaissance, et que, si on veut lui donner sa liberté, il ferait
prendre plusieurs desdites familles. Il connaît plusieurs guides, entre autres
les deux nommés Lespine et un nommé Thomas. Il demande, si en lui accor-
dant sa liberté à Paris, on le pourrait arrêter en s'en retournant, pour autre
chose dont il pourrait être accusé. Et si, quand un homme est condamné aux
galères pour ce sujet, il peut en sortir en donnant cent un écus, et à qui il faut
s'adresser pour cela.
Il dit qu'un jour il trouva des huguenots sur le chemin, et que les ayant
conduits jusqu'au passage de Cuverin [Quiévrain], ils se détournèrent du
chemin et se mirent dans un fond, et que lui s'était éloigné des huguenots, à
cause que les gardes qu'il avait aperçus les étaient venus joindre, il se serait
sauvé d'eux. Mais comme c'était la nuit, les gardes ne les virent pas, et qu'ils
disaient: Ne trouverons-nous point de ces b -là pour les prendre?
Il est bien vrai qu'on ne lui a trouvé aucune lettre, lorsqu'on l'a arrêté;
mais qu'il y mettait bon ordre, d'autant que les recevant de Hollande ou de
Bruxelles, il les brûlait aussitôt qu'il les avait lues, jugeant bien que cela
pourrait lui faire préjudice.
Il a dit avoir un oncle à Saint-Quentin, où il prend des chevaux quand il
s'en retourne par Bruxelles. Ledit Lespine, quoique sujet du roi, parait dans
ses discours plus hollandais que français. (Ce qui suit est d'une autre main et
avec la date de novembre 1686).
Il dit qu'il y a un homme qui a pris depuis peu le nom de Lespine, et qu'il
demeure à Hap ou auprès, que cet homme est assez gros, que ce lieu de
Hap est du gouvernement de Cambray, qu'il passe bien des protestants.
Il dit qu'il y en a encore un autre qui a pris le nom de Lespine, auprès du
Pont-à-Vendin (canton de Lens, arrond. de Béthune, Pas-de-Calais) du gou-
vernement de Lille, et qu'il passe pareillement des protestants.
n dit qu'il y a un viUage qu'on nomme Queuil [Quiévy] à trois ou quatre
lieues de Cambray, et que dans cedit village il y a un particulier nommé Le
Dragon, qui est basquier(?) et va à Mons et ramène du charbon, et qu'il a un
camarade qui demeure dans un autre village qu'on appelle Caudry, qui n'est
qu'à une petite lieue de Queuil, et que Le Dragon et son camarade passent une
grande quantité de protestants; que ledit Dragon vient à dix ou douze lieues
de Paris, qu'on lui donne les protestants, qu'il les mène chez lui et les conduit
la nuit à Mons.
Il y a encore un village dans ledit département de Cambray, et qui en est
à quatre lieues, et qu'on nomme ce village Clary; le maître de La croix blanclie
458 Révocation de l'Edit de Nantes h Pans.
de ce village, retire une grande quantité de protestants pour les passer hors
du royaume.
Il y a encore un village nommé Beaumont, oîi il y a un homme qui tient
cabaret et est toujours malade, qui retire une grande quantité de protestants
pour les faire passer, et qui a bien des protestants chez lui pour leur faciliter
le passage (Fr. 7o5o, f" 248).
Lespine a fait quatorze voyages ; au dernier il a fait passer les enfants
de Jourdan, parfumeur, rue des Boucheries, au faubourg Saint-Germain. Il a
conduit ou fait conduire plus de quatre-vingts personnes. Il est en marché
pour mille écus avec une famille considérable, qui veut faire passer d'abord
deux servantes avant de s'exposer. En attendant il partira jeudi prochain avec
quatre personnes qui lui donneront chacune quarante pistoles, par la voiture
de Noyon. Il va les attendre à Noyon à l'arrivée; de là on part à cheval (Fr.
7052, f° 42. 29 octobre 1686).
Deux de ces quatre personnes étaient M. et M™= Girard des Bergeries,
avec lesquels il fut arrêté. Tous les autres guides détenus dans des
châteaux forts ayant été relâchés, Lespine, Northal et De Serres,
furent aussi rendus à la liberté par ordre du 28 octobre 1688.
Parmi les autres guides de la Flandre et de l'Artois, on signalait
Liévin Dubourg, puis entre Amiens et Arras, la femme du soldat
La Violette, allant à Paris et à Rouen et portant des enfants dans
une hotte; Jacques Noulet, marchand de moutons au faubourg
d'Arras, à l'enseigne de Saint-Michel, et à Requiem entre Lille et
Courtray; Petitjean le Cablicau, fermier à Andricourt entre Lille et
Douay, à deux lieues de La Bassée (Fr. 7o53 f° 170). Descayeux,
maître de l'hôtel de l'Ange à Abbeville, venait à Paris chercher des
émigrants qu'il conduisait ensuite en Flandre. Au mois de juin 1686,
il embarquait dans le coche d'Abbeville deux gentilshommes nor-
mands, un de Gascogne, et un âgé de vingt-deux ans, nommé
Raquet, des environs de La Ferté sous-Jouarre, portant une culotte
de brocard à fond jaune et à fleurs brunes, et les devançait sur un
bidet à courte queue. Voici comme il procédait d'habitude:
D'Abbeville il se dirigeait avec ses fugitifs vers Doullens ; arrivé à
Cramont, qui en est à quatre lieues, il demandait au nom de Cagniart
la charrette du mercier Charles Dubois. Après le Pont-à-Vendin, à
deux lieues et demie de Lille, il prenait à gauche et rencontrait un
homme qui conduisait à Courtray. De son côté, arrivé à quatre
lieues de Lille, le guide Fleury laissait cette ville sur la gauche, et
passait à un endroit oîi il avait un bureau de correspondance. A
Lille même, il y avait au moins un refuge chez un cabaretier et sans
doute plusieurs. Un savetier dont l'échoppe était proche le portail
de Saint-André se mêlait de conduire. A la fin d'octobre i685,
l'exempt Auzillon qui était allé jeter un coup d'œil en Flandre, se
Emigration. 459
plaignait que tout le monde put sortir des villes sans être interrogé
et ajoutait: Tout passe par Lille (Fr. yoSS f° i5i) : renseignement
confirmé par Louvois qui écrivait à M. de Perthuis, le 25 novembre:
«Le roi apprend que beaucoup de religionnaires sont sortis du
royaume, les uns dans des chariots qui viennent de Lille pour aller
à Courtray, et les autres qui mettent pied à terre à la vue de Menin
et le laissent à main gauche. Sa Majesté vous recommande de tenir
des gens hors de la place, qui veillent de manière à ce qu'on ne
s'en puisse échapper». Au mois de janvier suivant, Louvois ordon-
nait à Fautrier de mettre sur la frontière des compagnies entières
de soldats, qui n'en furent retirées qu'au mois de décembre pour
en laisser la garde aux paysans (Arch. Guerre.)
Les deux passages les plus fréquentés après celui de Lille,
étaient celui de Maubeuge au-dessous de Valenciennes, et celui de
Quiévrain au-dessus. L'affluent de l'Escaut qui passe au milieu de
cette ville, formait la frontière entre la France et les Pays-Bas
espagnols (Marteille, p. 47). Le 27 janvier 1686, Louvois invitait
Fautrier à châtier les gens de Marchiennes-au-Pont, qui, par leur
refus de prêter main-forte à un détachement de la garnison de
Maubeuge, étaient cause qu'une grosse troupe de religionnaires,
venue de Paris par Montcornet et Dagny, avait pu passer à
l'étranger. Quelques jours plus tard, les paysans de Wallers (canton
d'Avesnes) arrêtaient, non sans coup férir, le marquis et brigadier
Du Bordage avec ses compagnons; la marquise reçut un coup de
mousquet dans la bagarre. Enfermé dans les prisons de Lille, le
brigadier se hâta d'écrire au roi pour lui témoigner sa repentance
(Arch. Guerre). En mars, la surveillance étant trop active, le passeur
de Maubeuge, François Marchipon, refusait son concours à une
autre troupe de Parisiens, et se bornait à lui donner l'hospitalité
pour une nuit, moyennant dix pistoles (Fr. 7052).
Les différents passages perdirent et reprirent successivement
la vogue, suivant les circonstances. Dès le mois de juin i685
Delamare écrivait: «Les P. R. ont abandonné le passage de Valen-
ciennes et la plupart des autres, parce qu'ils sont trop bien observés.
Il ne leur reste, disent-ils, que celui de Sedan, oîi il y a, au village
de Givonne, un gué sur la Meuse, A'oii ils passent très-bien et très-
vite dans le paj^s de Liège; en peu d'heures ils sont en sûreté»
(Fr. 7o52 f° 212). Aussi à la fin de l'année, une lettre de Louvois
signalait-elle un grand nombre d'arrestations dans ces parages*.
' 11 existe à l'Arsenal (ms. Bastille 10485) tulée: Route de Paris à Sedan, qui donne
une pièce saisie sur un fugitif et inti- les indications suivantes: Au Bourget,
460 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
La grande émigration parisienne de i685— 86 eut lieu par la
Flandre. Toutefois on émigrait aussi par mer. Le 21 avril 1686,
Seignelay invitait l'intendant Marillac à faire arrêter un carrosse
parti de Paris, le 18, pour Rouen, dans lequel se trouvait un anglais
emmenant la dame De Moore, ses deux filles et trois autres per-
sonnes, sept places ayant été retenues sous le nom de M. de Wittem-
berg (O * 3o). Le 3o, Desgrez signalait le départ de trois cents
protestants qui se rendaient soi-disant à la foire de Caen, et devaient
avoir quelque vaisseau tout prêt les attendant sur la côte. — Le
21 juin, il dénonçait un guide qui faisait chaque mois cinq à six
voyages en Normandie, et sans passeports faisait passer autant de
huguenots qu'il voulait, s'étant procuré une maison par la fenêtre
de laquelle ils descendaient dans le vaisseau. Le 29 novembre
1687, Seignelay écrivait à M. de Bercy :
On a des avis certains de Londres qu'il est passé beaucoup de nouveaux
catholiques par Dieppe pour se retirer en Angleterre. La demoiselle Hauduroy,
qui a passé en dernier lieu, écrit à sa mère à Paris la lettre dont je vous
envoie copie, par laquelle vous verrez que c'est aux nommés Pierre Bacquet
et Michel Durand, du village d'Ouville-la-Rivicre, qu'on s'adresse pour cela;
sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous dire que son intention est que vous
fassiez arrêter ces deux particuliers et les autres qui se trouveront coupables
de ce mauvais commerce, et que vous teniez la main à ce que leur procès
leur soit fait suivant la rigueur des ordonnances (O ' 3i).
Un espion écrivait de Londres à la fin de 1688: «Il est parti de
Paris quatre coches remplis de nouveaux convertis qui sont
allés à Morlaix, d'oi^i ils sont passés en Angleterre à la Saint-
Martin. C'est le capitaine Westhon qui les a pris à Morlaix
(Fr. 7044 f» 278). En 1689, l'hôtesse du Sacrifice d' Abrahatn
de Rouen, était signalée comme recevant tous les fugitifs et
leur procurant les moyens de s'embarquer. — La dame Guillotin,
hôtesse du Cadran de mer du même lieu, fut emprisonnée à Pont-
de-l'Arche pour le même motif {Bidlct., XI, 892). En vertu d'un
ordre du 3 juillet 1690, on arrêta et l'on conduisit au Vieux-Palais
de Rouen, Marthe de La Hogue, Chauvel de Dieppe, Toutain,
ci-devant garde-côtes, et la nommée De Trimoult, coupables de
l'évasion des religionnaires. Le 21 août, Seignelay insistait pour
que l'on continuât le procès de Chauvel, qu'il considérait comme le
plus coupable ; le 6 décembre, il faisait mettre en liberté Marthe de
prendre à droite, proche le pont; puis Marcuil, Fisnies, Donchcry , Reims,
gagner Mesnil , Dammartin, Nanteuil, Vaudenouy (.'), ''"schey (?), Sedan.
Abey (sic), La Ferté-Milon, Auchy,
Emigration. 461
La Hogue et son fils, et recommandait d'avoir l'œil sur leur conduite
et sur celle des autres (O' 84).
On passait aussi par la Suisse, où nous trouvons beaucoup de
Parisiens, conduits pour la plupart sans doute par des soldats
suisses, circonstance qui explique l'ordre, réitéré en 1699, d'observer
le passage du fort de l'Écluse, afin d'empêcher l'évasion des reli-
gionnaires et de découvrir les guides qui pourraient venir de Genève
(O' 48). Ces précautions étaient souvent rendues inutiles par le
zèle des protestants suisses. «Dans les forêts du Jura français, au
col de Saint-Cergues, au lac de Joux, les municipalités de Nyon,
de Rolle, de Morges et d'Yverdun, entretenaient des bûcherons et
des pâtres qui, «sous ombre des travaux de leur état», surveil-
laient les sentiers et guidaient les voyageurs. Leurs excursions
s'étendaient à plusieurs lieues sur le territoire du royaume, et de
nos jours les plus hardis contrebandiers du Jura n'ont jamais égalé
les ruses et le courage des guides vaudois au temps du refuge.
Vers le midi de la vallée, près du fort de l'Écluse, les paysans gene-
vois accomplissaient une tâche analogue. Les habitants des villages
voisins du Rhône, Chancy, AvuUy et Cartigny, se distinguaient
par leur charitable intrépidité '. « Ce passage du fort de l'Écluse,
écrivait D'Argenson en 1699, passe pour être un des plus faciles
parmi les protestants qui sont tentés de quitter le royaume. On
prétend même que des officiers ... ne sont pas d'un accès
impraticable ; il suffit de se dire mendiant ou de le paraître pour
avoir la liberté de passage, et il y a dans Genève deux ou trois
personnes qui se mêlent de servir de guide aux Français fugitifs et
de les venir prendre jusque dans les villes d'où ils partent^». La
même lettre nous apprend que les quatre plus jeunes enfants de
M""" de La TrémoUière et leur gouvernante, déguisés en mendiants,
avaient été arrêtés près du fort de l'Écluse. Ce procédé était
depuis longtemps usité, ainsi qu'il résulte de l'analyse donnée par
Delamare de deux lettres adressées à Chastelain de Paris, par son
père ex-marchand de dentelles du faubourg Saint-Antoine, réfugié
à Neuchâtel. En 1686, il exhortait son fils à sortir de France et lui
indiquait la route de Besançon à Lyon comme assez sûre. Il lui
conseillait de se déguiser en gueux avec sa femme et son fils, et de
demander l'aumône, comme avaient fait plusieurs réfugiés de sa
connaissance, et surtout de ne marcher que la nuit. Ne fissent-ils
' Gaberel, Les Suisses romands et les s Clément, La Police sous Louis XIV,
réfugiés, Paris, i8ôo, in-8°, p. lo. p. 453.
462 Révocation de F Edit de Nantes à Paris.
que des étapes de deux lieues, il ne leur faudrait que six semaines
pour arriver en Suisse (Fr. 7082 {° 261). Nous savons, en effet, que
l'aveugle Gautereau, porteur d'une somme assez importante, réussit
à gagner la Hollande, en jouant du violon et en mendiant tout le
long de la route, accompagné de son valet, vêtu comme lui misé-
rablement.
Le 29 septembre 1700, un secrétaire d'Etat écrivait à Cha-
millart : « On a donné avis au roi que la plupart des protestants
qui passent dans les pays étrangers, prennent maintenant la
route de Lorraine par les voitures de Strasbourg et de Bar-le-Duc»
(0144)-
Quelques arrestations s'effectuèrent à Paris; un plus grand
nombre, dans la banlieue, à Saint-Denis, au Bourget, à Bondy.
Les autres eurent lieu un peu partout, à Senlis, Luzarche,
Laon, Notre-Dame-de-Liesse, Coucy, Lafère, Chauny, Ham,
Péronne, Vermand, Bapaume, Saint-Quentin, Guise, Wassigny,
Vervins, Pierrepont, Valenciennes, Mons, Lille, Warvvick près
Courtray, Amiens, Abbeville, Rouen, Châlons, Douzy, Philippe-
ville, au fort de l'Écluse, etc. Parfois, au grand mécontentement de
la cour, les gardiens des passages, aciietés à prix d'argent, mettaient
eux-mêmes les fugitifs en sûreté, soit en les escortant, soit en les
déguisant en archers. Seignelay écrivait le 25 novembre 1687 à
l'intendant Bossuet : «Sa IMajesté m'a ordonné de vous dire à
l'égard des quatre paysans et de la brigade qui ont voulu composer
avec les prisonniers arrêtés, pour les faire passer, que vous deviez,
sur la seule déposition desdits prisonniers, faire arrêter les paysans,
le brigadier et les archers de la brigade^ pour leur faire leur
procès» (O' 3i). Des gardes du maréchal d'Humières ayant relâché
les demoiselles Amonnet, moyennant trente louis d'or, furent
arrêtés, en 1694, sur la déposition du guide Leroy, qui avait conduit
ces demoiselles. Inutile d'ajouter que paysans et gardes n'étaient
pas toujours de si bonne composition. Poursuivis près d'Avesnes
par une troupe de paysans qui sonnaient le tocsin contre eux, le
lieutenant-colonel La Melonnière et plusieurs de ses amis, n'échap-
pèrent qu'en se jetant dans une rivière, ou un de leurs laquais faillit
périr. Le guide Alglave, resté près du bord, tomba seul aux mains
des forcenés. La Melonnière et ses compagnons furent capturés à
Mons le lendemain.
Deux billets de Seignelay attestent qu'il dépendait des fugitifs
arrêtés que leur châtiment fût bénin et de courte durée.
Emigration. 468
A M. Robert.
23 novembre i685.
Je vous ai déjà fait savoir que ceux qui auront été arrêtés et mis en
prison pour avoir voulu sortir du royaume, qui voudront faire abjuration,
doivent être mis en liberté aussitôt leur abjuration faite, ou l'assurance prise
qu'ils la feront, en sorte qu'ils ne sortent point des mains de la justice que
cela ne soit achevé.
A M. Bossuet, intendant de Soissons.
26 novembre i635.
Le roi m'ordonne de vous écrire que son intention est que tout ce qui a
été pris aux gens de la R. P. R. qui auraient été arrêtés sur la frontière, et
qui se sont convertis, leur soit rendu, et que pour cet effet vous fassiez resti-
tuer à ceux qui avaient été arrêtés à Vervins et à Coucy tout ce qui leur
appartient (O ' 29I '.
Sans aucun doute les évasions nocturnes de jeunes femmes et
de jeunes filles confiées à des bandits, ont dû donner lieu à des
épisodes dramatiques; nos documents ne nous en ont offert aucun,
mais seulement une lettre pleine d'intérêt dans laquelle une dame
raconte sa fuite à son mari :
A M. de Villerels, rue des Saints-Pires, vis-à-vis de Phôlel de Cossé, pris la
Charité, faubourg Saint-Germain.
De Bruxelles, le 6 septembre [1686].
Je t'ai écrit, mon cher, et je t'ai mandé, comme nous l'avions résolu, que
je suis heureusement arrivée à Spa. Je suis dans une grande impatience de
savoir ce qu'on pense de mon voyage, et si je puis encore quelque temps
cacher la vérité. Je ne te puis exprimer le repos et la joie que me donne le
bonheur d'être en liberté, et si cette joie n'était troublée de la douleur de
notre séparation, elle serait parfaite. Ma soeur^ est aussi dans une grande
satisfaction. Nous avons fait le voyage avec plaisir. Nous avons presque
toujours été gaies et tranquilles d'esprit. Nous avons eu des peines et des
fatigues si grandes, que je suis sûre que pour toute autre chose nous n'aurions
jamais pu les supporter; mais le bon Dieu nous soutenait visiblement. Nous
> Le 28 avril 1687, Seignelay écrivait au ^ Ne connaissant à JW"" de Villerets
même intendant: uJe vous envoierai au d'autre sœur que M"' de La Ferté-Civile,
premier jour une ordonnance de 720 nous pensons, sans pouvoirraffirmer, qu'il
livres 10 sols, pour les frais de capture s'agit ici d'une belle-soeur, probablement de
de plusieurs personnes que vous avez la femme du Caron passé en Hollande,
fait arrêter» (O' 3i\
464 Révocation de l'Éciit de Nantes à Paris.
croyions n'être que trois ou quatre jours en notre voyage, et nous en avons
été quinze entiers, toujours à clieval, liors un jour que nous avons été en
charrette. Nous avons couru bien des dangers. Nous avons été en danger
d'être arrêtées trois fois; mais grâce à Dieu nous avons évité tous les dangers.
Tant de peine ne doit pas t'épouvanter, mon cher; si tu veux bientôt songer à
partir, celui que je charge de cette lettre, qui est notre conducteur, te mènera
bien plus sûrement et plus aisément, il nous en a assurées : les femmes sont
plus difficiles à conduire étant plus délicates. Je t'écris celle-ci par lui afin que
tu prennes tes mesures avec lui ; il te dira tout ce qu'il fera et tu prendras ton
temps. J'espère et je prie Dieu de tout mon cœur que mon départ ne sera pas
un obstacle au tien. Il est certain, pour ce qui regarde cet homme, qu'il ne se
pourrait trouver un meilleur conducteur, plus prudent, plus sage et plus intelli-
gent; il a eu de nous tous les soins imaginables; je te prie de lui en témoigner
un peu de reconnaissance, afin qu'il en redouble pour toi et pour ma sœur,
si elle peut entreprendre le même voyage. Nous lui écrirons pour le lui
conseiller. Sitôt que tu seras à Paris, je te prie de voir chez M. Se... si nos
coffres seront bientôt en état de partir, nous en aurons bien besoin. Je te
prie aussi de faire partir le coffre de cuir rouge du cabinet à Villerets ' et d'y
mettre le lit de damas... Nous allons partir pour La Haye... Il est impossible
d'exprimer le repos d'esprit dont nous jouissons, il augmentera bien encore
dès que nous serons en Hollande, dans notre chère patrie.
M. Boutin, notre conducteur, te donnera son adresse... Je te prie aussi
d'écrire à M. de Torse 2;... cela nous pourra servir dans un pays où les amis
nous seront si nécessaires... Ce qu'il y a d'admirable et de bien doux pour
moi, c'est que ma douleur de côté ne m'a incommodée que les deux derniers
jours, malgré les fatigues extrêmes que nous avons essuyées : [ayant] couché
deux nuits dans les bois, dans l'orage, mouillées, accablées; les autres nuits,
marchant dans les campagnes, et le jour, couchées sur la paille dans des
granges. Enfin toutes nos peines ne sont rien auprès de la consolation que
Dieu nous a fait sentir, et nous serions prêtes de recommencer pour une si
bonne et si importante affaire. Adieu, mon cher, je suis toute à toi; aime
toujours ta fidèle qui sera éternellement à toi (Fr. 7o55, f" 229).
La séparation, que les deux époux croyaient momentanée, fut défini-
tive. Après s'être empressée de rétracter son abjuration dans le
temple de La Haye (1686), M"'^ de Villerets attendit vainement
l'arrivée de son mari, que Louis XIV avait fait enfermer dans les
prisons du Vieux-Palais de Rouen, et qu'elle ne revit jamais.
François de Villerets mourut fidèle à sa religion.
Voici le récit de deux autres évasions. Le sieur de Grimpré,
capitaine de grenadiers au régiment de la reine et domicilié rue de
Beaujolais, possédait deux terres: celle de Grimpré, proche le village
' Peut-être un de leurs enfants. réfugié en Hollande, et n'avait rien de
" M. de Torse, qu'il ne faut pas con- commun avec le cabaretier Torse, qu'on
fonJre avec Renaud de Pons, marquis Je songeait à expulser du royaume en 1G8S.
Thors, alors à la Bastille, était sans Joule
Emigration. 465
de Monthelon', à deux lieues au delà d'Épernay, sur la droite en
allant à Chàlons, et celle d'Athis, qui lui venait de sa femme, à trois
lieues en deçà de Chàlons. Il résidait habituellement dans la seconde,
et faisait gérer la première par son frère cadet, nommé Des Espi-
nolles. A la Rév^ocation, M. de Grimpré abjura, et reçut une pension,
qui ne l'empêcha point de préparer sa fuite et celle de sa famille.
Au mois d'août 1686, étant en garnison à Maintenon (Eure-et-Loir),
il obtint la permission d'aller faire ses vendanges et partit avec les
siens. En passant à Paris, il vit son intime ami l'avocat Leclerc, de
la rue Beaubourg, nouveau converti originaire de Chàlons. Arrivé
à Meaux, au lieu de gagner Château-Thierry et Épernay en suivant
la vallée de la Marne, il se dirigea plus au Nord, par d'horribles
chemins de traverse, afin d'éviter les villes : La Ferté-Milon,
Soissons, Laon, Vervins, Hirson, qu'il était dangereux de traverser.
Son projet était de gagner, sous prétexte de pèlerinage, Notre-
Dame-de-Liesse, où il ne serait plus qu'à une dizaine de lieues de
la frontière. Mais cette route, suivie par un grand nombre de
fugitifs, était déjà connue de la police, et le commissaire Delamare
avait intercepté plusieurs lettres dans lesquelles des amis donnaient
au capitaine des renseignements de la plus grande précision.
Le 24 août, ce commissaire informait La Rejmie que M. de
Grimpré, s'écartant du chemin direct qui devait le conduire à sa
terre, avait rendu visite à sa parente M"'^ de Cuisy, au village
de Dammard près La Ferté-Milon. M"" de Cuisy, arrêtée à Laon
comme fugitive, venait à peine d'être mise en liberté sous la caution
de sa mère, et se disposait à repartir bientôt en emmenant celle-ci.
Le 3i, Delamare écriv^ait encore que les fugitifs continuant leur
voyage avaient traversé Oulchy-la-Ville, près Fère-en-Tardenois,
le dimanche précédent, et pris le chemin de Pontavert-sur-Aisne,
feignant d'aller en pèlerinage à Liesse; il ajoutait que, malgré leur
charrette pesamment chargée qui les obligeait à ne faire que de
petites journées, ils devaient être bien près de la frontière, s'ils ne
l'avaient déjà dépassée. Ces renseignements si prompts et d'une
parfaite exactitude, montrent avec quel soin jaloux tout étranger
était épié dans les moindres villages, même à une certaine distance
des frontières. Le 3 septembre, M. de Grimpré, sa femme, leurs
enfants, une nourrice et un valet, conduits parle guide Brunet, furent
arrêtés à Philippeville, d'où on les ramena à Paris. Le mari fut mis
' Ce village composé de cent onze feux qui, en 1692, n'osèrent accueillir le
était habité en partie par des protestants pasteur du Désert Givry.
n 30
466 Révocation de F Edit de Nantes a Paris.
à la Bastille le i5; la femme et les trois enfants, le 5 décembre. Ils
en sortirent tous le 24 de ce mois. M. de Grimpré retourna à
Maintenon, toujours décidé à recouvrer la liberté de sa conscience.
Mais il changea de plan: sa famille étant l'obstacle qui avait fait
échouer la première tentative, il résolut de la mettre d'abord en
sûreté pour la rejoindre ensuite. En sortant de prison, M"^ de
Grimpré alla loger rue Saint-Julien-des-Ménétriers chez Le Jeune,
avocat nouveau converti, tandis qu'un cavalier, homme intelligent
et sûr nommé Jolicceur (qui n'était autre que le guide Martin Aren-
feldt), logé dans une auberge voisine, faisait toutes les démarches
nécessaires et s'abouchait avec le guide Brunet, prêt à tenter une
seconde fois l'aventure. A eux deux, ils conduisirent sans encombre
M""" de Grimpré et ses enfants à l'étranger. Delamare, moins au
courant de ce qui se passait à Paris que de ce qui se passait dans
l'arrondissement de Laon, n'apprit cette fuite qu'au retour de Joli-
cœur et de Brunet, à la fin de juillet 1687. Quant à M. de Grimpré,
il n'avait pas quitté Maintenon; on ne l'en remit pas moins à la
Bastille, où il était encore le 17 décembre (Fr. 7o5i f" 252, 7052
f°= 266, 271, 278}. Un espion écrivait de Hollande le 16 septembre:
« La mère, les frères et l'enfant de M. de Grimpré et quantité de
leurs parents sont déjà dans ce pays-ci».
Grimpré avait au moins un homonyme à Paris, celui de la rue
de Gèvres, rangé dans la quatrième catégorie des commerçants
mandés chez Seignelay le 14 décembre i685, et noté comme ne
devant pas «faire grande cérémonie» pour signer (Fr. 7052 f''224).
Louise Le Sueur, veuve de Christophe Grimpré, bourgeois de
Paris, arrêtée avec le pasteur du Désert Malzac, et envoyée, le
II avril 1692, de la Bastille à l'Union Chrétienne, était sans doute sa
femme (O' 36 et Premiers past. du Des., I, 3i5, 817). Nous trouvons
aussi parmi les réfugiés à Berlin, en 1700, Isaac Grimpré, passe-
mentier, sa femme et cinq enfants et, en Angleterre, parmi les
assistés de 1698 et de 1708, Jean Grimpré, sa femme et quatre
enfants; et parmi les biens saisis, une rente appartenant à Jean
et David Grimpler(?) (7X4291
On sait comment l'un des fils de Pierre Forment, célèbre
«marchand banquier» et conseiller secrétaire du roi, réussit à
s'évader, en se déguisant en officier des gardes et en feignant de
poursuivre des fugitifs (voir Parisiens émigrés). La Gazette de
Harlem ayant raconté cette évasion, sans se douter qu'elle favorisait
par là les délations des espions, il fut défendu aux gazetiers hollan-
dais de publier à l'avenir des nouvelles sur les réfugiés, et surtout
Emigration. 467
d'indiquer les moyens qu'ils avaient employés pour se soustraire à
leurs persécuteurs. Cette défense fut scrupuleusement observée, et
elle explique en partie, dit Ch. Weiss (II, 19), le peu de données
certaines qui nous sont parvenues à ce sujet.
Une autre tentative fut moins heureuse. A la fin de mars 1686,
Seignelay recevait d'un espion de La Haye la note suivante, datée
du 23 : Dufour, dit Guillard et un autre guide [Duval] sont partis
dans la journée, porteurs d'une lettre de [Théodore] Le Blanc,
ci-devant pasteur à La Rochelle; ils vont chercher Amian et
quelques autres personnes. Ils n'entreront dans Paris que le soir
et se rendront d'abord chez l'un des anciens (Fr. 7o5o f° 264). —
Le 3o avril, Seignelay écrivait à Bossuet, intendant de Soissons et
père de l'évêque de Meaux:
J'ai eu avis qu'il y a un paysan du village de Proisy aux environs de
Guise, nommé Dufour, qui a un frère à Paris, avec lequel il entretient com-
merce pour faire sortir des religionnaires du royaume; je vous prie d'écrire
sur le lieu à quelqu'un qui sache le nom et la demeure de ce frère à Paris,
afin qu'on puisse le faire observer (O * 3o).
Le même jour, l'exempt Desgrez arrêtait deux guides, dont l'un
était précisément Dufour (Fr. yoSS f° 248). Les détails de cette
arrestation ne manquent pas d'intérêt.
Abraham Dufour, ancien valet de chambre du célèbre financier
Monginot de La Salle, affectait de porter un chapelet, afin de passer
pour catholique zélé, et n'avait point abjuré (Fr. yoSS f'' 226), non
plus que son compagnon, Jacob Regnault, dit Duval et La Montagne,
originaire de Bolbec •. Se trouvant dans l'hôpital clandestin de la
rue des Poules, lorsque La Reynie envoya prendre les malades qui
s'y trouvaient, pour les conduire à l'Hôtel-Dieu, Regnault, subite-
ment guéri, se levait, s'habillait et allait passer quinze jours à
Charenton. Les anciens Massanes et Masclari l'y placèrent comme
portier chez M"'^ Pélissari, qui avait pour pied-à-terre une des
maisons bâties par le consistoire sur la place du temple. Ce fut lui
qui, de concert avec Lombard, auquel l'avait adressé un tailleur
nommé Terrau, conduisit cette dame hors de France. Il se fit faire
un habit rouge, se procura un bon cheval, et, muni d'un passeport
que lui remit Lombard, il alla trouver de la part de celui-ci un
' Il n'y a sans doute rien de commun tille le i6 juillet iC8g, et tirer de la
entre Regnault et Renaut, que nous Bastille pour être mis en liberté', le 4
voyons transférer de Vincennes à la Bas- octobre i6go.
468 Révocation de V Édit de Nantes a Parts.
officier de la garnison de Condé sur l'Escaut, qui avait déjà fait
passer M'"^ Coignard et quelques autres personnes. Il fit présent
du cheval à cet officier, qui lui donna pour un de ses collègues de
la garnison d'Ath, une lettre, grâce à laquelle M"^ Pélissari et lui
sortirent sans encombre. Revenu en France, avec la mission de
décider Pélissari fils à rejoindre sa mère, il emmena d'autres
personnes et, à la faveur de la complicité des deux officiers, il fit
heureusement plusieurs voyages. Desgrez dit: plus de vingt-cinq;
mais il en faut sans doute rabattre (Fr. 7o53 f°^ 252 et 258).
Partis ensemble de La Haye, Dufour et Regnault traversèrent
Mons, gagnèrent Avesnes, Le Nouvion-en-Thiérache (Aisne), et
s'arrêtèrent à six kilomètres de là, au refuge de Boue, chez
Lefebvre, avec lequel ils convinrent de se trouver à Liesse dans
quelques jours. De là ils allèrent à Proisy sur l'Oise prendre le
cheval du frère de Dufour, et continuèrent leur route vers Paris,
où ils logèrent chez Lafontaine, rue du Poirier, dans le quartier
Sainte-Avoye. Amian, qu'ils devaient emmener, étant arrêté
depuis plusieurs jours, ils convinrent de mener à Liesse trois dames
qui leur furent confiées à l'hôtel de Soissons par un grand homme
habillé de noir (Fr. 7o53 f° 218).
Mais la police veillait : le 26 avril, Desgrez informait La Reynie
que le prétendu La Montagne avait donné parole à Pilota et
partirait le lundi 27 (Fr. 7o53 f" 198). Dufour fit prendre les
devants aux dames, accompagnées de Regnault, et ne les rejoignit
qu'au Mesnil, près Dammartin. Ils arrivèrent sans encombre à
Ârdon sous Laon, et logèrent aux Trois pigeons. Avant de pousser
jusqu'à Liesse, Regnault alla voir si Lefebvre était arrivé et ne le
trouva point. Dufour y fut à son tour et rencontra l'aubergiste
ainsi que le neveu du curé. On convint que le carrosse qui avait
amené les dames, irait jusqu'à Liesse pour détourner les soupçons ;
mais les fugitives jugèrent prudent de laisser la voiture à la garde
de Regnault et de gagner Liesse à pied, tandis que Dufour se diri-
geait vers Paris. Inutiles précautions ! Desgrez survint, s'empara
de Lefebvre, de Regnault, des trois dames, du neveu du cure, du
frère de Dufour, venu pour reprendre son cheval, et de Dufour
lui-même, qu'il n'eut pas de peine à rattraper (Fr. 7o53 f" 248).
Quelques jours plus tard, le curé lui-même fut arrêté, conduit dans
les prisons de Guise, puis dans celles de Landrccies, parce que
l'une des dames, M™= de Dompierre, sœur de Muisson, conseiller
au Parlement, avait été trouvée nantie du certificat qu'il lui avait
fait remettre. Auzillon, venu à Laon, le 18 mai, et se rendant à
Emigraiion. 469
Landrecies pour suivre l'affaire, arrêta en passant la femme de
Lefebvre et mit toute la maison au pillage (Fr. yoSS f" lyS).
Tandis que le parlement de Tournay s'empressait de faire
leur procès à Lefebvre et au curé, Dufour et Regnault furent mis
à la Bastille, par ordre du 6 mai, et transférés, par ordre du 19 août,
Dufour, au château de Ham, où il abjurait à la fin de l'année, dans
le vain espoir d'être relâché', et Regnault, au château de Guise
« pour y être étroitement gardé jusqu'à nouvel ordre ». Bientôt le
gouverneur de ce château prévint Seignelay que Regnault était
perclus des bras et des jambes ; après avoir consulté La Reynie, le
secrétaire d'Etat répondit, le 26 octobre, qu'il fallait garder le
prisonnier en quelque état qu'il fût (O' 3o). En 1688, le père de
celui-ci demandait qu'on lui rendît la liberté; nous ignorons si sa
supplique, appuyée par l'intendant Bossuet, fut agréée.
Nous empruntons à la lettre que l'espion Tillières écrivait à
D'Avaux, le 10 octobre 1686, quelques autres renseignements sur
les fugitifs :
M"" de MaroUes, dont le mari est aux galères, vient d'arriver de Paris
avec sa sœur et trois enfants. Elles se sont sauvées neuf personnes. Six
guides les ont été prendre à Paris. Ils ne doivent prendre que vingt pistoles
par personne, grande ou petite. Ces mêmes guides, après avoir laissé ces
réfugiés à quatre lieues de Mons, sont retournés à Paris pour quérir douze
personnes, parmi lesquelles sont M"" de Cormont. Ils prennent le plus souvent
leur route du côté de Mons... M"" de Marolles a son fils aîné à Paris. Il a
changé. On peut facilement savoir sa demeure. C'est lui, à ce que m'a dit sa
mère, qui sert tous ceux qui veulent se sauver. Il va dans leur demeure et
leur adresse des guides. Enfin il est le factotum d'une quantité de gens qui se
sauvent et d'autres qui se veulent sauver. Il doit se sauver aussi. M°" de Passy
et trois ou quatre autres demoiselles sont dans un grenier, vis-à-vis le logis où
loge le fils de M™" de Marolles. Elles ont changé de nom.
Un nommé Auger, ci-devant ministre à Châlons en Champagne, et qui a
changé de religion, est à Paris. Il se tient caché et veut se sauver. Le fils de
M"" de Marolles le va voir souvent (Ch. Weiss, II, 432).
De même qu'en i685, roi, ministres, intendants, magistrats,
clergé, armée, police, n'avaient eu qu'une pensée, celle des conver-
sions, à laquelle tout le reste était absolument subordonné et
sacrifié ; de même, en 1686, toute la vie de l'État semble résumée
' Marie Dufour, de Sézanne en Brie, de Jean Dufour, abjuraient aussi le ii
âgée de vingt ans et habitant Paris, ab- janvier iô86. Nous n'avons pas la preuve
jurait le i6 octobre i685. Marthe Dufour, que Pierre, naturalisé anglais en i683, et
femme de Pierre Galot, marchand, Jacques, r.iembre du comité des distri-
Marthe-Catherine et Marie-Anne, ses butions de secours aux pauvres réfugiés,
sœurs, tilles de Marthe Mousser, veuve fussent de Paris.
470 Révocation de tÊdit de Nantes à Paris.
dans la lutte contre l'émigration. Outré de voir un nombre considé-
rable de familles emporter leur fortune consistant en billets ou en
papier, un magistrat proposa de contraindre les nouveaux convertis
à remettre leurs valeurs aux gens du roi, pour être transformées
d'autorité en immeubles, afin de «remédier à ces désordres et con-
tenir ces esprits mutins dans l'obéissance, et les attacher à leur
patrie par des liens indissolubles» (Fr. 7060 P 256). Dans l'impos-
sibilité de vendre avant de partir leurs biens meubles et immeubles,
et pour en éviter la confiscation, des protestants recouraient à un
stratagème qui paraît avoir été assez usité. Ils s'entendaient avec
des amis dévoués, anciens ou nouveaux catlioliques, et se reconnais-
saient leurs débiteurs par des actes sous seing privé, qui permet-
taient aux prétendus créanciers de se faire attribuer ces biens, dont
ils envoyaient ensuite le prix ou le revenu aux fugitifs. Par une
lettre du 26 juillet (Pilatte, p. 295), le roi ordonna au procureur-
général de poursuivre comme complices des évasions les créanciers
porteurs de billets entachés de feinte '. Le 28, Desgrez écrivait
au sujet d'Etienne Chastelain, dit Després, de Villiers-le-Bel, qui
avait transporté des enfants chez le charron de Warti, et qu'on
venait d'arrêter à Lille avec les demoiselles Lemaistre : Le com-
missaire Delamare a interrogé hier à minuit ces demoiselles
ramenées à Paris. Chastelain, détenu chez moi, est dans une grande
agitation; il désire voir M. Varet (le convertisseur), et assure que
les paillardises, la hauteur et les dénonciations du curé de Villiers-
le-Bel, sont cause que les protestants s'en sont allés et s'en iront'''
(Fr. 7o53f" 3o5). Dans sa lettre du 3i, Seignelay disait à La Reynie :
«Le nommé Chastelain que vous avez fait arrêter, est celui dont il
est le plus parlé dans les avis qui viennent de Hollande. Je vous
envoie l'ordre pour le faire mettre à la Bastille» (O' 3o). Le 18 août,
Desgrez, qui, pour se renseigner, feignait d'être protestant et même
guide, signalait comme prêtes à partir les vingt personnes sui-
vantes : Duchemin, libraire, et sa femme, cour Lamoignon ; Rouget,
> En 1702 et 1703, des arrûts da Conseil tous ses paroissiens, particulièrement des
accordaient à Boucher et à Bertin le tiers nouveaux convertis, ce qui emptche que plu-
des créances simulées qu'ils feraient dé- '■^'-"''^ 1"' '^™' ''•''"'* '«^ T'»'^ C-trangcrs ne
reviennent, comme ils tcraicnt s il^ avaient
couvrir en Flandre, Hainaut, Artois, Pi
cardie, Normandie et dans les Trois
un autre curé (?). Sa MajestÉ m'a ordonné de
vous écrire de prendre la peine de parler à
évéchés (Pilatte, p. 410 et 4i5). m. l'.tbbé de Sainte-Geneviève pour l'obliger
- Aussi le 7 septembre, Seignelay ccri- à le retirer de ce lieu... et d'ailleurs on peut
vait-il à l'archevêque de Paris : 1"' donner un établissement plus considé-
rable, et ménager les choses en sorte qu'il
Monsieur, „^ paraisse point qu'on le retire pour ces
Le roi ayant été informé que le prieur de raisons (0' 30).
Villiers-Ie-Bel est universellement haï de
Émigration. 471
maître-maçon aux Petits-Carreaux; la femme de Meusnier, maçon,
au départ de laquelle le mari s'opposait ; La Varenne, horloger,
faubourg Saint- Antoine ; Léger et sa femme, cabaretiers du même
faubourg; Lafosse, chandelier du même faubourg; les deux frères
Lejeune; Du Hamel, marchand de dentelles au faubourg Saint-
Denis ; Pariset, même profession, même rue ; un cousin de Desgrez
et beau-frère de Pariset; Louis Porcher qui n'avait pas fait sa
réunion et se tenait caché; la veuve Thibaut, marchande de vins,
aux Petits-Carreaux ; Dupont, fruitier, rue Guérin-Boisseau, et sa
femme, qui eussent déjà effectué leur départ s'ils n'avaient manqué
d'argent; Françoise Lemaistre, enfermée au Grand-Chàtelet, pour
une première tentative avortée ; M"'^ Chenevix, d'autour de Vitry-
le-François; Royer, avocat ou procureur de Vassy. Je connais de
vue, ajoutait Desgrez, plus de vingt autres protestants qui n'ont
pas abjuré (Fr. 7o53 f° 201).
Le même jour, l'exempt Auzillon rédigeait la pièce suivante :
Mémoire de ceux qui ont été arrêtés en conduisant des gens de la R. P. R.
Le nommé Vion, sa femme et sa servante, qui conduisaient dans le car-
rosse de Bruxelles M°" Mallet, trois de ses enfants, les deux enfants de M. de
L'IsIe-du-Gast, et deux gentilshommes du Poitou. Ledit Vion est prisonnier au
Petit-Châtelet. La Vion est à la Bastille; la servante, à la prison de l'Abbaye.
La Lapcrle, qui était de leurs intrigues, est au GrandChâtelet.
Martin Arenfeldt, soldat suédois,... qui conduisait M"" Des Loires, a été
arrêté avec ladite dame proche de Luzarche. Ledit Arenfeldt est au Petit-
Châtelet.
Jean- Jacques Stoudal, suisse, du régiment de Craide (?), qui conduisait
Susanne Mutel, fille du ministre de Coucy, déguisée en homme. Ils ont été
arrêtés à Bondy.
Le sieur Du Thry, hollandais, qui avait les deux filles du sieur de La
Sablière de Rambouillet. Ledit sieur Du Thry est prisonnier au For-l'Évêque.
Le sieur Isaac Virouleau, dit La Capelle, lieutenant... au régiment de
Picardie, qui conduisait la fille aînée de M. de Villarnoul [déguisée en homme]
et La Motte, fils du médecin de Châtellerault, que ledit La Capelle faisait
passer pour son valet, ont été pris proche de Saint-Denis [avec le guide Le
BretonJ. Ledit La Capelle est prisonnier au For-l'Évêque, et La Motte, au
Grand-Châtelet (Fr. 7062, f" 288).
La Capelle était un protestant zélé, témoin le billet que
Seignelay adressait à La Reynie le 26 mai :
On a donné avis au roi... qu'il y a trois hommes prisonniers au For-
l'Evêque, nommés La Capelle, Girardot et un horloger, qui se fortifient l'un
l'autre et empêchent la conversion de ceux qu'on met dans cette prison (O ' 3o).
472 Révocation de l'Èdit de Nantes à Parts.
Transféré au château de Ham, par ordre du 19 août, et séduit par
les promesses des convertisseurs, La Capelle feignit d'abjurer
dans l'espoir d'être relâché; mais cet espoir fut déçu. Toutefois
l'ordre du i3 janvier 1687 qui l'envoyait au château de Saumur, ne
reçut sans doute pas exécution; car La Capelle recouvra la liberté
en sortant du château de Ham le i'^'' octobre 1688 (O' 3o et Fr. 7052
f" 288). On le retrouve enfermé à Périgueux l'année suivante.
Le 23 août, Auzillon arrêtait à Senlis François-Philippe Pers
(par corruption Lepère), conduisant le sieur Sanson, sa femme, leur
domestique et Marie Gallet (Fr. 7o5i f° 264). Originaire de Canter-
bury et bourgeois de Paris, Pers habitait le faubourg Saint-Marcel
et avait abjuré du 17 au 19 novembre i685, à l'âge de 55 ans
(Ibtd., f° 35o). On saisit dans ses papiers des stances sur la persé-
cution, destinées à M"""^ Robethon, femme de l'ancien de Charenton
qui, arrêtée une première fois dans sa fuite ne songeait qu'à repartir;
il était aussi porteur des adresses suivantes : Santilly, rue Saint-
Martin ; Chevalier, rue Saint-Denis; Equry [Collot d'Escury], au
cloître Sainte-Opportune; Bartignan, proche Saint-Denis, et d'un
billet pour M"^ Guy, de la rue de Béthisy, qui voulait rejoindre son
mari en Angleterre. Il dit dans son interrogatoire, que RoUin,
rubanier, demeurant près du Pont-Neuf, lui avait amené un diaman-
taire disposé à sortir du royaume avec sa sœur et une autre femme,
lequel lui avait promis 40 pistoles par personne; il avoua également
avoir rendu visite au banquier Renouard (voir prisons), dont la
sœur cherchait à s'enfuir, mais appréhendait d'être arrêtée une
seconde fois (Fr. 7o53 f"^ 36, 37). Écroué au Châtelet le 12 octobre
1686 et condamné aux galères le 21, par le parlement de Paris,
Pers mourut à la peine {Fr. prot., 2"= édit., VI, 296 et Reg. d'écrou
du Palais de justice).
Le 2 du même mois, Seignelay avait écrit à l'intendant Chau-
velin :
On découvre tous les jours que le nommé Arnaud, hollandais qui se dit
marcliand de chevaux, et qui a été arrêté à Péronne conduisant des religion-
naires hors du royaume, est un des plus coupables de ce mauvais commerce;
sur quoi le roi m'ordonne de vous écrire qu'en cas qu'il n'y ait pas de preuves
suffisantes pour lui faire son procès, son intention est qu'il soit mis dans le
château de Péronne et nourri sur le pied de quinze sols par jour (O ' 3o).
A la fin du siècle, la route de Flandre était encore fréquentée
par les guides. Un ébéniste de Bâle, nommé Heck, qui avait quitté
Paris pour se réfugier en Hollande, fut mis à la Bastille le 20 avril
1699, sous l'inculpation d'avoir travaillé, de connivence avec les
Emigration. 478
banquiers \'oisin et Foissin, à l'évasion d'un bon nombre de religion-
naires. Il se faisait appeler Delacroix et changeait fréquemment
d'auberge quand il était à Paris, logeant tantôt chez Sorcher, maître
traiteur près de l'Hôtel-de-ville, et tantôt chez Larue, ancien catho-
lique dont la femme était protestante, à l'image Saint-Leu-Saint-
Gilles ; c'est là que se retiraient ceux qui voulaient s'enfuir. A quatre
lieues de Paris, sur le chemin de Péronne, se trouvait une auberge
où il logeait avec son monde (Arsen., F. Bast., loSig). Il s'était
aussi abouché avec Jacques Maurice, du village de Ponthaine, lequel
tenait à ferme le passage de Quiévrain et se servait d'une cuve
pour faire franchir aux fugitifs la rivière d'Haine. On ne pouvait
arrêter Maurice qu'après l'avoir attiré par ruse sur le territoire
français ; il ne se fit pas prier et donna dans le piège comme un
enfant (O* 48, y^rc/iî. 5^5/., X 212-218). Son arrestation, opérée le
19 juillet et bientôt suivie de son embastillement (24 août), avait été
précédée de celles de la veuve Divry et de Marguerite Busze, femme
Sonnin ialias Soanem). — Entrée le 14 août à la Bastille, dont elle
ne sortit que le i5 juin 1701, Marguerite avait fait plusieurs voyages
et conduit à l'étranger un certain nombre de personnes qu'elle rece-
vait des mains de la veuve Divry, entre autres la marquise d'Es-
peuilles, la fille du graveur Monceaux, dont toute la famille était
déjà en Hollande, et une petite-fille de Monginot qu'elle avait menée
à Londres (Arsen., F. Bast., loSip). Elle fit une déposition acca-
blante pour l'horlogeur Marguerit, qu'on arrêta sans doute aussi
comme complice de la veuve Divry (O ' 48 et Fr. 7062 f° 147). —
Susanne Perrieux, veuve d'Alexandre («//(ZsRivery), se livrait depuis
treize ou quatorze ans à ce fructueux commerce (voir p. 11). La
première personne prise chez elle par Heck avait été la dame de
La Tour, se disant du Poitou, qui était passée en Hollande. Dans
le conseil tenu le 27 juillet, le roi résolut de leur faire à tous leur
procès. Il était commencé en octobre, et D'Argenson reçut, le 28,
l'ordre de le poursuivre activement. Susanne, mise à la Bastille le 24
mai, fut relâchée le 17 mars 1700 (Arsen., F. Bast., loSig). Heck
ne sortit du donjon, le 18 avril 1704, que pour être renvoyé en
Suisse (Ravaisson, X 286).
Un autre Heck, de Brandebourg, avait été mis à la Bastille
comme espion, par ordre du i5 septembre 1697 et en était sorti par
ordre du i'='' décembre. On l'avait expulsé de France par Mons, le
i3 {Arch. Bast., X 67).
Pigeon, natif de Louvières en Normandie, avait commencé par
se livrer à un autre commerce non moins fructueux et dangereux,
474 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
qui avait déjà fait mettre Brunel et Françoise Deschènes au Châ-
telet, savoir l'introduction d'ouvrages protestants dans la France
toute catholique. Aussi Seignelay écrivait-il à La Reynie, le 3 février
1686: «Il faut tâcher de faire arrêter le nommé Pigeon, et vous
pouvez compter que Sa Majesté ne lui accordera point de grâce »
(O' 3o). Un ballot de «livres contre la R. C. », envoyé de Hollande
et portant son adresse, aj'ant été saisi le i3, on envoya Pigeon à la
Bastille le 3 mars. Ce ne fut que le i5 septembre de l'année sui-
vante, que le roi donna commission à La Reynie et aux gens tenant
le Chàtelet de faire son procès et celui de ses complices. Condamné
aux galères, il y passa dix ans et n'en sortit qu'après avoir fait
abjuration dans la cathédrale de Marseille. Était-il réellement pro-
testant? On en peut douter; car en voyant les convertisseurs offrir
la liberté aux confesseurs de la foi s'ils voulaient abjurer, plusieurs
galériens catholiques feignirent d'être de la religion proscrite et
abjurèrent à condition d'être relâchés {Mém. d'un prot., Paris i865,
in-i2, p. 345). Une fois en liberté. Pigeon se fit guide. Selon
Constantin de Renneville ', dont il faut se défier, c'était un franc
coquin qui se portait aux derniers excès contre les jeunes filles
qu'on lui donnait à conduire. «Quelquefois il attirait des scélérats
qu'il connaissait sur les frontières de Flandre, qui, se déguisant en
commis, feignaient d'arrêter les personnes qu'il guidait, après quoi
il fallait composer pour n'être pas conduit à l'intendant ou en prison,
et Pigeon partageait l'amende avec les prétendus ou véritables
commis». Il menait aussi à Dieppe et réussit si bien qu'il établit
des voitures réglées. Il allait à cheval à côté de ce carrosse. Il fut
pris avec Nicolas Sandras, menant des dames et un gentilhomme
nommé d'Incarville, qu'il accusait de trahison ^. Le prétendu gentil-
homme n'était, en effet, qu'un affidé de la police, Ribeyre de Ricar-
ville, qui, feignant de vouloir passer en Hollande, fit arrêter plusieurs
groupes de fugitifs : notamment le marchand de vins Richard en
mars 1701, et, en 1702, la femme Lesprit, autre guide, dont la
capture lui valut deux gratifications : une de cinquante livres, et
l'autre de cent. Ricarville avait un complice, ainsi qu'il résulte du
billet adressé à D'Argenson par Pontchartrain le 26 juillet 1701 :
Sa Majesté approuve les mesures que vous avez prises avec le nommé
Le Cointe pour découvrir les intrigues des protestants; mandez-moi ce que
vous croyez qu'on doive lui donner pour récompense de la capture des nommés
Pigeon et Sandras. Vous avez bien fait de les faire mettre à la Bastille. A
< L'Inquisition franc, III, 20;. '^ Ibid., II, log.
Emigration. 475
l'égard des trois femmes, Sa Majesté veut que leur procès leur soit fait suivant
la rigueur des ordonnances; il ne sera pas moins important de le faire aux
nommés Pigeon et Sandras (O 248).
Pigeon était alors âgé de soixante-cinq ans; Nicolas Sandras,
du village de Fleury-des-Hayes près d'Avesnes, n'en avait que
trente-neuf. Venu à Paris, prétendait-il, uniquement pour vendre
des fuseaux de buis, il avait, au moment du retour, loué sa cavale
à Pigeon pour conduire une chaise jusqu'à Bruxelles, sans savoir
qu'elle contenait des protestants '. Pigeon, ajoutait-il, ne m'a confié
que plus tard qu'il avait conduit la famille de l'orfèvre Dubourg,
moyennant 400 écus ; que le major de Mons lui donnait des passe-
ports à volonté et que le meunier du passage de Bucy^ était dans
ses intérêts. En un mot, Sandras dit tout ce qu'on voulut savoir,
les gîtes, les routes suivies etc., et n'en resta pas moins à la
Bastille '. Les trois dames furent envoyées, par ordre du 26 août,
aux Nouvelles-Catholiques.
Un espion, le ministre apostat Quesnot, fournissait à Bonrepaus
des renseignements qui lui permettaient d'écrire la lettre suivante^:
16 octobre 1698.
Isaïe Martin de Meaux en Brie '', de la R. P. R., établi à La Haye depuis
plusieurs années, y a fait passer un grand nombre de n. c, qu'il va chercher
lui-même dans plusieurs villes du royaume, et principalement à Paris, où il
loge ordinairement chez M. Fidier au Plat d'étain. Cet homme fait régulière-
ment neuf voyages en France chaque année; il ramène avec lui lorsqu'il
revient dix ou douze n. c. Il en amena douze il y a un mois, entre autres la
veuve d'un banquier de La Ferté-sur-Ourcq (La Ferté-Milon), appelée De Laurs,
qui a fait passer ici des sommes assez considérables. Il est parti il y a quatre
jours pour aller à Paris, d'où il doit ramener quatorze n. c, tous gens à leur
aise. Un d'entre eux s'appelle Tirial, il est de La Ferté-sur-Ourcq, horloger de
profession, dont le fils est établi ici, où il lui a déjà fait tenir une partie de ses
effets. C'est à La Ferté-sur-Ourcq que se rendent les fugitifs... Isaïe Martin
change d'habit à chaque voyage. Cette fois, il porte l'épée, tandis qu'aupara-
vant il était toujours déguisé en paysan... Il arrive aujourd'hui à Paris, où il
ne séjournera que cinq ou six jours. Il passera par Claye, Nantouillet, où il
doit prendre une vieille femme avec sa fille; elle s'appelle Marie Le Clerc et
loge quelquefois Brousson, ministre prédicant.
' VInquisit. fr., II, 409. * Arch. du minist. des af(. étr. — Hol-
'' Pont-à-Bucy sur la Serre. Ce passage lande 177. Note communiquée par M. N.
permettait d'aller directement de Lafère Weiss.
et par des chemins peu fréquentés soit à '•La famille subsiste encore et plusieurs
Boue, soit à Hirson. de ses membres ont été en notre siècle
2 3/t»i. sur la Hast. anciens du consistoire.
476 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
D'un seul coup, le 29 août 1686, Seignelay avait ordonnait de trans-
férer dans des châteaux forts les onze guides suivants : Arenfeldt,
au château de Saumur; Alglave, au Vieux-Palais de Rouen;
Lombard, à la citadelle du Havre ; La Capelle et Dufour, au châ-
teau de Ham; Battet, à Pont-de-l' Arche; Ausson, au château
d'AngouIême; Regnault, dit Duval, au château de Guise ; Marie
Vincent, au château de Boulogne; Stoudal, au château de Doullens;
Lescaille, à la citadelle d'Amiens, et Vion, au château d'Angers
(O' 3o). On constate non sans quelque surprise que, parmi les cent
cinquante connus, sept seulement furent envoyés aux galères:
Serguières et Fers (1686), morts à la peine; Thomas Toffin (1687);
Benoit Fischer {1689); Pierre Berteau (1696), libéré en 1714; Jean
Bonelle (1700), libéré en 1718, et Claude Debeau (1701), libéré
en 17 14.
L'émigration parisienne de la fin de i685 et de l'année 1686
fut énorme, à en juger par le nombre des arrestations. Le
9 septembre i685, Auzillon arrêtait, près du Bourget, le guide
Vertot, conduisant Coignard, de Rouen, et, le 8 octobre, les guides
Lamotte et Langrand, conduisant Jeanne Sasserie et Chabrol (Fr.
7o5i f" 264). Le 19 du même mois, il arrêtait à Condé sur l'Escaut
Mme Dugarnier, son fils, sa bru, ainsi qu'une demoiselle Catillon et
deux enfants de Jean Catillon. Le 22, il écrivait de Lafère qu'il y
avait seize fugitifs dans la prison de Saint-Quentin : le guide Levier,
Caussin et sa fille; M™^ Robethon, Elisabeth et Jeanne Oudry,
Jacob, sa sœur Marie, Louis Aquin, sa femme et trois enfants,
Samuel Roger et son fils; Benjamin de Boursan, sieur de Lalande
et sa femme. Quelques jours après, on arrêtait à Vervins Anne
Girardot, femme de Jean Catillon, Anne-Catherine, Marguerite et
Marie Catillon, Edmée Lorcher, leur femme de chambre, et deux
filles de Sébastien Bourdon, en même temps que la maréchaussée du
Vermandois s'emparait d'Abraham Ouatboud, de Catherine Der-
signy, sa femme, de leur fille Susanne, et de Jeanne Bayard, veuve
de Jean Ouatboud, qui furent écroués au Grand-Chàtelet le
14 novembre.
De son côté, du 4 septembre au 17 novembre, Desgrez arrêtait
vingt-neuf fugitifs, Antoine Pitel, marchand de vin, sa femme
Madelaine Guesdon, Jeanne, sa sœur, Marie Duplessis, lingère,
Pierre Dubois (M 665 et Tourlet, invent. TT) ; René Talas, Rachel
Gaudard, Anne Periot, M""= de La Ferté-Civile et ses quatre enfants,
Emigration. 477
Bellorj' et sa femme, M. de Saint- Jean de Védas, la dame de
Combes et Pierrette Martine, sa servante, la fille du sieur Breton, les
deux sœurs Bernon, leur nièce Esther Bernon, la demoiselle
Dubois, Marianne Durant, M"'= La Roche, qui allait retrouver son
mari en Hollande, la dame Motet avec ses deux nièces et son petit
neveu, conduits par sept guides Thieroit, Serguières, Carrière,
Hélène Crampon, Marie de Courcelles, le capitaine Plat et Fou-
cault, dit Lespine, sans parler de M. et de M"" Beck, de M'"'= de
Rieux et des trois demoiselles Monnier (Fr. yoSi f° 269).
Dès le 23 novembre, le correspondant parisien de la Gazette de
Harlem lui écrivait: «Chaque jour on amène des Réformés qui
ont tenté de fuir et on les dissémine dans les prisons». A la date
de janvier 1686, nous lisons dans les Mémoires de Sourches: «L'on
n'entendait alors parler d'autre chose que de gens qui se sauvaient,
dont les uns étaient arrêtés, et les autres étaient assez malheureux
pour se sauver ». Le i3 février, La Reynie écrivait à Harlay :
On arrête beaucoup de gens de tous côtés sur la frontière, et cependant il
en passe beaucoup avec cela dans les États voisins, suivant les avis qu'on en
reçoit. II y a des gens de province qui sont cachés à Paris, et qui attendent
l'occasion. On en prend tous les jours quelqu'un, et, s'il est possible d'en
trouver encore quelques autres, il y a grande apparence que la peur prendra
ceux qui y seront, et qu'ils se retireront.
«A Valenciennes, Saint-Omer, Lille, Tournay, etc., dit Jurieu*, et
même dans toute la Picardie jusqu'à Paris, les prisons crèvent de
femmes, d'enfants et d'hommes qu'on a arrêtés fuyants». Suivant
Benoit, au commencement de 1687, la geôlière de Tournay en avait
déjà logé 700. En admettant que les autres prisons en eussent reçu
autant et qu'un dixième des fugitifs ait été arrêté, on arriverait au
chiffre de 14,000, qui ne paraît nullement exagéré, bien au contraire.
Dans ce chiffre étaient confondus les provinciaux venus à Paris pour
s'évader, et les membres du troupeau de Charenton. Le nombre des
derniers ne peut être établi qu'approximativement et par analogie.
Nous savons que des 1988 familles protestantes de la généralité de
Paris (Paris non compris), 1202 émigrèrent, soit les 15/24'^'' -. Nous
savons, en outre, que chacune de ces familles représentait 4 unités
et demie. Comme il restait à Paris de 8 à 9000 protestants en i685
(voir chap. III), ils formaient environ 1900 familles; mais nous
' Réflexions sur la cruelle persécution. ' Voir Ch. Weiss, II, 392.
Seconde partie.
478 Révocation de l'Édil de Nantes à Paris.
n'aimons pas cette façon de procéder : bien des familles se
scindèrent, une partie s'en allant, l'autre restant. Nous préférons
appliquer la proportion des 15/24" ^^ chiffre de 85oo, ce qui
donnerait 53io émigrés. Mais cette proportion elle-même parait
devoir être abaissée, parce qu'il était plus facile de se cacher à
Paris qu'en province. Il se pourrait donc que le chiffre de 58io fût
trop fort, et il faudrait peut-être se borner à dire qu'il sortit de
Paris entre i685 et 1687 environ 5opo protestants, et qu'il en resta
environ 4000. Tout cela n'est que de l'a peu près, et nous en
souffrons sans pouvoir y remédier. A ces 5ooo émigrés il faut en
ajouter environ 1000 partis avant la Révocation.
Nous ne sommes parvenu à retrouver qu'un peu plus du tiers
des 6000 noms, environ 2400 ', dont 5oo sans désignation de lieu de
refuge. Les 1900 autres se répartissent de la manière suivante:
quelques-uns en Amérique, quelques-uns en Danemark, 180 en
Suisse, 240 en Hollande, 870 en Allemagne et plus de 800 en
Angleterre. Grâce aux manuscrits de la bibliothèque du protestan-
tisme et à l'ouvrage de M. Agnew, la plupart des fugitifs qui ont
passé le détroit sont connus. Les documents et les travaux concer-
nant l'Allemagne sont beaucoup moins complets. En ce qui concerne
la Hollande, nous n'avons que des renseignements tout à fait frag-
mentaires, malgré le bon vouloir de MM. Du Rieu et Enschedé, et
malgré leurs fiches de Leide (au nombre de plusieurs centaines de
mille), qui malheureusement, et par raison d'économie, n'indiquent
pas le lieu d'origine des réfugiés.
Toutes les classes de la société fournirent leur contingent. Les
militaires se pressèrent autour du prince d'Orange, considéré, à
tort, comme le futur vengeur des opprimés. On voit à la tête de son
armée les deux Schomberg et les deux fils de Ruvigny; parmi ses
aides de camp se trouvent Foubert et La Melonnière, l'un de ceux
qui se distinguèrent le plus en Irlande; parmi les officiers de ses
gardes, Théodore Le Coq, ex-ancien de Charenton, et De Launay,
comte d'Entragues. L'un des Louvigny est colonel des dragons
rouges; l'autre, lieutenant des dragons bleus; à leurs côtés figurent
le glorieux confesseur De Cagny, tué au siège de Limerik, Masclari,
' Les cinq tableaux relatifs à l'emigia- exemple: Quartier de la place Maubcrt,
tion contenus dans les papiers de La 104. familles, 61 particuliers, 304 per-
Keynie (Fr. yoji, ("' 215—217, 307 — 334) sonnes; quartier de la Citi;, 47 familles,
sont d'une insuffisance manifeste; ils ne i3 particuliers, 220 personnes; quartier
donnent qu'environ 340 noms. Le moins Saint-Antuine, i5 familles, 3 particuliers,
incomplet signale 1104 absents, sans autre O7 personnes.
désignation que celle du quartier,
Emigration. 479
Janvre de La Bouchetière, Du R}', Janiçon, De la Croix, Lebrun,
Boncourt, Imbert dit Petitval, deux Fabrice de Gressign}', le
célèbre ingénieur militaire Jean de Bott, etc. Dans l'armée
hollandaise, Jean-Louis et Benjamin de Jaucourt, Morin du Sandat,
plusieurs Bernard, le major de La Berlière, Isaac et Jacques de
Dompierre, Paul Du R}^ ingénieur militaire, dont le petit-fils fut le
plus grand architecte de l'Allemagne au XVIII= siècle. Parmi les
officiers dispersés çà et là, il faut citer le marquis de Langey,
colonel de cavalerie, le lieutenant-colonel Pape de Saint-Auban, le
marquis d'Arziliers, Dumény de la Croizette, les capitaines La
Faucille, Mosnier et Chenevix, général au service de Venise. En
Danemark nous trouvons La Rochefoucauld, comte de Roye,
Susannet de la Forêt, beau-frère du marquis de Peray, De Bus-
sierre, Villarnoul et De Cheusses. A la demande des quatre derniers,
le synode de Bréda (1692) leur accorda pour aumônier le ministre
Daniel Brunier.
Toute la noblesse émigrée n'appartenait pas à l'armée:
témoin Henri de Briquemault, baron de Saint-Loup, que l'Electeur
de Brandebourg constitua le protecteur des réfugiés ; Rozel de
Beaumont, qu'il fit conseiller d'ambassade, et chargea de former
une colonie; le marquis de Peray qui se consacra en Hollande au
soulagement des souffrances des réfugiés; Nicolas de Louvigny,
distributeur des aumônes à ses compatriotes réfugiés en Angleterre;
L'Huilier de Chalandos, sieur du Breuil, François de Morogues,
sieur de Lontfroy et de Fontfaye, Louis de Saint-Delys, marquis
d'Heucourt, Pierre Buffière, marquis de Chambret, François de
Jaucourt, marquis d'Ausson, Hardy de Vicques, M. etM""^ Girard
des Bergeries, et les femmes : Anne Vallée, marquise de La Barre,
la marquise de Pardaillan, IM"" de Gorris, les demoiselles de
Dangeau, qui créèrent des maisons de retraite en Hollande; les
demoiselles deLa Fontaine et leurs cousines D'Angennes;M™'= de La
Pénissière, W^"^ de Villerets et de La Ferté-Civile, les demoiselles
Goyon de La Moussaye, belles-sœurs de Théodore de Béringhen.
Les financiers Ribaut, Lernout et Anne Bazanier, riche belle-
sœur de Lardeau, passèrent à l'étranger aussi bien que les
conseillers au Parlement Le Coq, Théodore de Béringhen, Muisson,
Saint-Martin; les conseillers du roi, Jean de Béringhen, Massanes,
Vallée, sieur de Chenailles, Tessereau et Justel; Chenevix et
Foissin, qui devinrent conseillers de cour, l'un à Berlin, l'autre à
Magdebourg; ;Robethon et Tassin, que le prince et la princesse
d'Orange prirent pour secrétaires; Falaiseau, qui parcourut la plus
^So Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
brillante carrière diplomatique; les médecins Desbine, Guide,
Levasseur, Mariette, Mesmin, Silvestre, Amj^ot, médecin de M™= de
Sévigné et du duc du Maine ; les chirurgiens Lebar, Louis Lémery,
frère du chimiste, Le Tellier, Jean Rousseau, qui fut attaché à la
personne de l'électrice-douairière de Saxe, Gervaise, Amian,
grand ami de Claude, Henri Biet, Grimaudet, les pharmaciens
Thomasset et Trouillon (Saint-Simon classe le dernier parmi les
médecins les plus habiles de son temps); les avocats Malnoé,
gendre de Drelincourt, Mouche de La Colombière, Saunière,
Jacques Falaiseau, Papillon, ancien de Charenton ; Delpic, procu-
reur ; la famille de robe des Bigot ; les écrivains Frémont d'Ablan-
court, Jean Rou, Rozemont, Amyraut, fils du professeur de
Saumur; M"'^ D'Aussy, bientôt surnommée la Sapho d'Amsterdam;
le célèbre mathématicien De Moivre, qui fut ami de Newton et de
Leibnitz; le chimiste Charas, le voyageur Chardin, le physicien
Huygens, l'ingénieur Brebès et l'inveriteur des applications de la
vapeur, Papin.
Certaines familles vouées à l'art préférèrent aussi leur religion
à leur patrie: une partie des Du Ry et des Androuet du Cerceau;
Hudde, ancien directeur de l'académie de peinture ; les peintres Jacob
d'Agar, Des Essarts, Louis Chéron, Simon Lejuge, confesseur, et
gendre de Ferdinand, Martin Elle, Philippe Meusnier, qui avait orné
la chapelle de Versailles et revint en France vers 1700, mais dont
le fils, aussi peintre, resta en Angleterre; Petitot; la veuve et la
fille de son collaborateur Bordier; la femme et les filles de Daniel
Bertrand, peintre ordinaire du roi ; la fille du peintre Surel ; Pierre
et Jacques Pitan, de la famille des peintres ; Arbunot, descendant
des peintres et architectes de ce nom ; Dorigny, maître sculpteur
sur bois; Tabariet, sculpteur; Marot, de la famille des peintres et
architectes.
Paris perdit beaucoup d'orfèvres : Lepage, Massienne, Agasse,
Boursin, Dubourg, Hélique, Pierre Catillon, Stomac, les Beliard, les
fils de Jean Pitan, orfèvre du roi ; Le Plastrier, Jean, Jacques et
Matthieu Sehut, établis en Angleterre ; Basenge, à Manheim ; la
veuve du joaillier Alexandre, à Berlin, ainsi que Thomas Lejuge,
Tertullien Sehut, Girard, fils de l'ancien de Charenton, joaillier de
la cour. Enfin Gilon, lapidaire; les horlogers Colpin, Delarue,
Desbuys, Eslot, Pierre Lemaire et son fils Jean, Jérémie Lemaire,
Masson, les Picard et Philippe Meusnier, qui établit en Saxe une
fabrique d'horlogerie.
Plusieurs industries inconnues à l'étranger y furent portées par
Emigration. 481
divers fugitifs: le teinturier Allix, le teinturier et fabricant de toiles
Bonhomme; les manufacturiers ou tisseurs de bas Comblé, Ouzel,
Fresselingue, Galdi, Lepart, Lhermet, François Amonnet, fonda-
teur d'une fabrique de bas de drap en Angleterre; les brodeurs
Guérin, Langlois, Veuve Malibas, Chardinal et les Pavret qui éta-
blirent leur industrie à Berlin; les tapissiers Campot, Jacob et
Amaury Biet, dont le dernier fut tapissier de l'Électeur de Brande-
bourg; les passementiers Lamandé, Ouzel, Daniel et Abraham
Chàlons, et leurs confrères réfugiés à Berlin: Bridou, les Constans,
Fournier, Pousses, Isaac Grimpré; les boutonniers Guérin, Lamotte,
Cornet, établis à Berlin, ainsi que François et Jacques Lebert, de
Villiers-le-Bel ; la veuve d'André Lecointe qui établit en Brande-
bourg une importante manufacture de draps ; les fabricants de
dentelles d'or et d'argent Chastelain, Charles, Josias et Louis
Hauduroy, tous de Villiers-le-Bel et réfugiés en Angleterre; les
fabricants de soieries Aubin et Jean Neveu, Francœur, Rouvro}' et
Jean Biet qui fonda une manufacture à Berlin, et Vézenobre, qui
en établit une de rubans dans la même ville ; Jacques et Isaac
Testart, fabricants de draps de soie ; les perruquiers Duchemin et
Bridou; celui-ci s'établit à Berlin et enleva bientôt à la France la
clientèle de toutes les cours du Nord {Bullct., XI 23i). D'après
Charles Weiss, (II 216), «deux familles d'ouvriers qui avaient
travaillé aux Gobelins apportèrent à Berne l'art de la broderie des
tapis». Enfin, d'après Smiles {Les Huguenots, p. 241, 249), l'Angle-
terre, qui importait annuellement chez elle pour plus de sept millions
de rubans, de galons, de boutons, de gants, de glaces, de chapeaux
de feutre et de castor, dont la plupart venaient de Paris, se suffit
bientôt à elle-même, grâce à l'émigration.
Citons encore les marchands de dentelles d'or et d'argent
Dumas, Eudlin, Desmarets, Jamineau, Lenoble et Massonneau ; les
banquiers Bachelet, Barbot, Gabriel Bernard, les frères Forment,
Frémont, Marmier, les Cousin, Polly, Seigneuret, Lafargue, Lasseur,
David Renouard, M'"^ de La Trémollière; les négociants Cavalier,
directeur de la compagnie des Indes, Franchome, Hénon, Ver-
nezobre, Gervaise, fils de l'ancien de Charenton, Leroy, associé de
Crommelin, Hersant, les Rondeau, Robethon, Grignon, Guerineau,
Chabot^ Du Fay, Estrang, Héat, Girard, Ribot, les Crommelin,
Pierre Testart, marchands d'étoffes; Ehe Pain, Meusnier, marchand
drapier ; Roger, marchand de blé, beau-père des ministres Allix et
Jacquelot; Mouy, courtier de chevaux; Lafosse, marchand de toiles;
les armuriers Caillot, Cohneau, Mousé, Senesse; Bachelier, ouvrier
482 Révocation de V Edit de Nantes a Paris.
en dentelles; Mouté, gazier; les étaminiers Chartier et Jean Martin,
réfugiés à Berlin; les ouvriers en soie Bourguignon, Delaunay,
Duvivier, Métivier, Pieu; les retondeurs de drap Charton et
Valleton ; nombre de petits rentiers, quelques cordonniers et de
nombreux tailleurs; les Bachelier, pelletiers établis à Berlin; l'enlu-
mineur Chupin, le menuisier Combé; les ébénistes Golle, Paris et
Révérend; Grignard et Moutier, soldats; le charcutier Braconnier,
qui porta «le boudin français» à Berlin; le parfumeur Jourdan; le
tireur d'or Du Perray ; les imprimeurs libraires Cellier, Duchemin
et De Varennes ; le vanier Haran, le vitrier Le Père, le fondeur en
cuivre Rousset, le mercier Grégut, le pâtissier Lenoble, le confiseur
Michel, la brasseuse Heuzé, les marchands de vins Corneille, Cour-
tillat, Estain, Garnier, Gauguet, Hubert, Laar, Lafon, Mariette, Percy,
Strain, Thors, Vautio, Pitel ; Nesle, aubergiste de Charenton ;
Troyes, aubergiste; Torse, Tringuelart, Léger, cabaretiers; Laroche
et son garçon de cabaret; Foucher, garçon cabaretier; Renouard,
autre garçon de cabaret, et son camarade Cornadeau.
Ainsi le zèle de pauvres garçons de cabaret égalait celui de
personnes d'une éducation et d'un rang supérieurs. L'histoire ne
présente nulle part un spectacle d'une grandeur aussi saisissante:
Les Maures, il est vrai, avaient quitté l'Espagne, mais contraints,
tandis que ce fut librement, malgré Louis XIV, et pour faire acte de
sincérité religieuse, que les protestants fugitifs abandonnèrent tout,
biens, famille, amis, patrie, plutôt que de les conserver au prix
d'une feinte conversion, triomphant ainsi des accusateurs qui les
avaient dépeints comme «lâches contre la force, opiniâtres contre la
vérité, et prêts à toute sorte d'hypocrisie», même à abjurer le
christianisme, pour peu qu'on leur montrât des dragons '. Ceux qui
partirent et ceux qui restèrent avaient les mêmes croyances, les
mêmes sentiments, le même attachement à leur foi; la seule différence
consistait dans le plus ou moins de délicatesse de la conscience.
Celle des fugitifs les jeta dans l'héroïsme, auquel les autres ne purent
atteindre. Parla, bien des familles furent brisées: tantôt c'était la
femme qui fuyait seule; tantôt, au contraire, c'était le père et les
enfants ou une partie des enfants, tandis que la mère refusait de les
suivre. Dans cette cruelle dispersion, on se perdait de vue, on restait
sans nouvelles les uns des autres: tourment insupportable à la
' Jntolcrancc de Féncloii, p. 168. — Les jusqu'à exiger cette réparation d'enfants
iapsi n'obtenaient leur rcintcgration dans de huit ans qui, comme Catherine Guillot,
l'Église que par un acte public de rcpen- avaient signe mais non abjuré (Ms. Kgl.
tance, et l'on poussait le puritanisme de la Savoye).
Emigration. ^83
longue. Une dame Moreau, du Poitou, avait ses enfants à Paris,
mais sans savoir où. Ignorant ce qu'étaient devenus son père Paul
Yvon, orfèvre du Mans, et sa mère, une jeune fille récemment arrivée
on Hollande fit prier le synode des Églises wallonnes tenu à Rotter-
dam en 1700, de l'aider à retrouver ses parents. D'après le commis-
saire Delamare, M"" Desbine, élevée dans le catholicisme par sa
mère, ayant refusé, après la mort de celle-ci, de suivre son père et
ses frères à l'étranger, tomba dans une si grande misère qu'elle en
perdit l'esprit et fut portée à l'Hôtel-Dieu (voir ce nom aux
Émigrés).
Les nécessités de la fuite obligèrent bien des père et mère à
se séparer de tout jeunes enfants; les Mesmin en laissèrent un en
nourrice ; d'autres firent passer les leurs à l'étranger sans pouvoir
les rejoindre. André Grosyeux ne put emmener que ses deux aînés
et laissa les quatre autres, qu'on mit à l'Hôpital-Général. Quelques-
uns furent confiés à des guides qui s'engageaient à leur faire
franchir la frontière. Un espion écrivait de Hollande, le 23 avril
1686: «Les personnes de Villiers-le-Bel sont arrivées ici. Je leur
parlai mardi. Les trois beaux-frères, ayant chacun sa femme en
croupe, sont passés avec trois guides aussi à cheval. Ils ont séjourné
une nuit près d'Amiens, sans y entrer. Les mêmes guides, anciens
gardes-sel, sont retournés samedi dernier pour aller quérir trois
enfants que les marchands ont laissés à Paris, et d'autres gens de
Villiers-le-Bel» (Fr. yoSo f° 264"). Ces guides réussirent-ils dans leur
difficile entreprise ? Nous ne savons ; mais tous ne réussirent pas.
M^^Vion, qui devait conduire leurs deux enfants aux époux Degrave
passés en Angleterre, tomba aux mains de la police avant d'avoir
rempli sa tâche. Lambrini fut arrêté avec les enfants de "W""" de La
Trémollière, passée à Genève. Philippe de Jaucourt, qui attendait
les siens en Hollande, ne les revit jamais. Un enfant âgé de trois
ans, fait prisonnier et ramené de Valenciennes par ordre de Louvois,
fut remis au commissaire Desgranges, qui renvo3-a en pension. Le
25 avril 1686, Desgrez arrêta au Pont-Iblon (au-delà du Bourget)
un enfant d'un an, nommé Daniel Laurent (fils d'un marchand de
Rouen, passé en Hollande), que Marie Vincent avait porté la veille
chez Pilota Perrin, et que le guide Jean Potin emmenait à Bruxelles.
Ayant employé le peu d'argent qu'ils possédaient à payer leur
guide ', certains fugitifs arrivaient sur la frontière si dénués de
' L'évasion a coûté aux uns, dit Jurieu, emporté quelque chose, ne fut-ce que 200
600 écus, à d'autres 2000 livres. Tous ont à 3oo pistoles, consumées en guides, en
484 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
tout, qu'ils faisaient pitié, témoin ces deux résolutions du synode
de Rotterdam déjà cité :
Sur l'avis qui nous a été donné qu'un grand nombre de pauvres réfugiés
sortant de France, arrivent à Mons destitués de toutes choses par divers acci-
dents, et qu'un de nos frères, pasteur flamand de la garnison de Mons, nommé
M. Renet, s'emploie avec ardeur à la consolation de nos pauvres frères dont
les besoins sont extraordinaires, la compagnie a chargé les députés de l'Église
de Leide, de conférer de cette affaire de charité avec M. Clignet, dont le zèle
et la générosité ont déjà édifié tant de fois nos Églises et de lui faire là-dessus
quelques ouvertures de notre part.
Et sur ce qui a été dit au synode à l'occasion de ces mêmes réfugiés qui
se retirent et passent par Mons, où le régiment de Mont-Mollyns a été en
garnison l'espace d'un an entier, la compagnie se trouve obligée de marquer
ici le rapport qui lui a été fait des charités considérables qu'ont faites à ces
pauvres fugitifs les officiers de ce régiment.
La frontière franchie, il fallait songer aux moyens d'existence.
Parmi les plus favorisés, c'est-à-dire ceux qui avaient pu emporter
quelques débris de leur fortune*, beaucoup furent réduits à la
gêne. Ceux qui pouvaient travailler se tirèrent d'affaire au bout de
quelque temps, quand ils eurent appris la langue du pays; mais les
autres, les femmes, les vieillards, les malades? Quand je vois des
multitudes assistées en Angleterre, en Hollande et en Suisse, je ne
puis m''empêcher de songer à tout ce qu'il a fallu de privations et
de maux, pour obliger ces héroïques proscrits à mendier une maigre
et insuffisante aumône; je songe aussi aux pauvres honteux, qui ne
purent se décider à tendre la main et qui en moururent. En pré-
sence de toutes ces détresses imméritées, on ne peut que s'indigner
et répéter : Que de crimes accumulés dans la Révocation, c'est-à-
dire dans un acte de fanatisme qui condamnait tant de nobles âmes
à épuiser le calice des douleurs et des infortunes !
Leur foi ne défaillit point ; témoin ces vers composés par l'un
d'eux, probablement Jean Rou :
frais de transport et en voleries. Une cure historique de mai 1G87, de metU'C
seule famille, réfugiée en Hollande a payé les louis d'or et les pistoles à 12 francs,
14,000 livres pour son transport. Il n'y a pour faire rentrer ce qui est sorti; mais
point de réfugié qui n'ait tiré plus de il a été fondu.
200 écus de France, et j'oserais bien dire ' Sept personnes réfugiées en Brande-
3oo écus. Deux cent mille personnes ;i bourg placèrent en rentes sur l'Ktat i4o;i3
3oo écus, font plus de cent cinquante thalers: Marie I-e Clerc, veuve d'Urbain
millions perdus pour la France {Lettres Gaudicher, sieur d'Averse, i333; Anne
pastnr., Il, iqz). L'or y était devenu si et Marie Sadier 700; Salonion Le Clerc
rare, qu'il fallait une permission du roi 2000; le conseiller de Jaucourt 4000; le
pour dorer ou argenter des habits, de liaron de Jaucourt 3ooo; le conseiller
même que pour faire quelque grosse Morogues 3ooo, soit plus de 52Ûoo francs
pièce d'orfèvrerie. On parle, dit le Mer- (hTman et Reclam, I, 323).
Émigration. 485
Au débris de nos labcrnacles,
Dont au peuple on fait des spectacles,
Qu'on joigne, si l'on veut, les prisons et les fers,
Dieu se fera de pierres vives
Une Église au milieu des plus affreux déserts,
Et, sur de plus heureuses rives.
D'autres temples étant ouverts
A nos familles fugitives,
Leurs langues et leurs voix, aujourd'hui si captives,
Béniront hautement le Dieu de l'univers.
{Bullet., V, 3i3.)
M. N. Weiss a publié récemment une lettre que deux fugitives,
âgées de vingt et vingt-et-un ans, filles d'Antoine d'Aliès, baron
de Caussade, réfugié à Genève, et de Marthe de Garrisson, adres-
saient à leur mère, restée à Paris chez son beau-frère, le conver-
tisseur D'Allés de la Tour, qui, pour la préserver du couvent,
l'avait reçue dans son appartement de la rue de Seine avec ses six
enfants. Cette remarquable lettre clora dignement le chapitre des
évasions. {Bullet., 4'-' sér., I, 29. '
Ce 8 octobre 1689.
C'est avec un extrême déplaisir, ma très-chère mère, que nous vous
rendons compte de notre départ. Nous ne doutons pas que vous n'en receviez
beaucoup de chagrin; mais nous vous prions très humblement de n'avoir pas
la pensée que nous manquions de respect et d'obéissance envers vous. Il y a
longtemps que nous aurions pris ce parti, si nous ne vous avions pas vue trop
opposée; mais enfin, ma très-chère mère, il y avait déjà trop de temps que
nous résistions aux violents désirs que nous avions, de mettre nos consciences
en liberté.
Nous avons obéi à-tout ce que vous avez souhaité de nous, en écoutant
tous ceux qui nous ont voulu donner des instructions. Dieu nous a fortifiées
contre toute sorte de tentations, et tout ce que nous avons appris par les livres
ou par les conversations, n'a point effacé les premières lumières que vous-
même nous avez inspirées dans notre première jeunesse. Il ne faut point vous
dissimuler, ma très-chère mère, que nous avons demandé pardon à Dieu des
efforts inutiles que nous avons faits, pour arracher de nos cœurs l'attachement
que nous avons pour la véritable religion que nous croyons professer. Mais ce
qui a le plus contribué à nous faire prendre ce parti, a été le danger où nous
nous trouvions exposées.
Vous savez les premières alarmes que nous donnèrent l'enlèvement de
nos amies M"" d'Olon ', et l'emprisonnement de notre cher oncle M. de Vivans^,
Il est vrai que nous avions trouvé un remède apparent contre ces frayeurs
' Lisez: Dolon de la Goupillicre, voir ' \ oir chap. XXI.
chap. XXIX.
486 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
dans l'asile que notre oncle, M. d' Aliès, nous avait donné dans sa maison ;
mais c'est ce qui nous a causé le plus de peine et d'embarras. Les bontés qu'il
nous a témoignées nous engageaient à beaucoup de reconnaissance; il fallait
pour cela entrer dans ses sentiments, et c'est ce que nous ne pouvions faire.
Toutes ses conversations ont toujours été sur la religion catholique dans
laquelle il est fort instruit. Il nous a pressées là-dessus trop vivement, quoique
avec beaucoup de charité; son zèle est allé jusqu'à nous représenter que, si
nous ne prenions pars le parti qu'il nous inspirait, il ne pouvait peut-être pas
empêcher qu'on ne nous mit, comme tant d'autres, dans un couvent. En vérité,
ma très-chère mère, c'est ce qui a achevé de nous désespérer. Nos pensées ne
dépendent point de nous; Dieu en est le maître, et c'est lui qui s'en est réservé
l'autorité.
Nous ne doutons pas que, outre les chagrins que nous vous donnons, vous
nous reprochiez peut-être que nous allons nous exposer à être misérables.
Mais, ma chère mère, ne nous alléguez point des raisons humaines. Dieu aura
pitié de nous, et sa bonne Providence ne nous abandonnera point; et quand
nous serions assez peu raisonnables pour mettre en balance nos devoirs
envers Dieu avec les commodités de la terre, serions-nous plus heureuses en
demeurant en France auprès de vous, que dans les pays étrangers? Nous ne
voyons que trop, ma très-chère mère, que notre famille est dans la dernière
désolation et peut-être à la veille de n'avoir pas de pain; après tant de pertes
que vous avez souffertes tout nouvellement, on vous demande encore
40,000 livres. Que vous restera-t-il pour vous et pour un si grand nombre d'en-
fants? Ainsi, ma très-chère mère, il vaut mieux, pour notre repos, que nous
allions servir hors de notre patrie, que d'y languir avec la secrète persécution
dont nos consciences gémissaient.
Peut-être que Dieu a voulu punir nos lâches complaisances par la perte de
nos biens; sa volonté soit faite! Nous le prions de tout notre cœur qu'il vous
console et qu'il nous fasse la grâce de nous réunir tous ensemble avant que
mourir. Ce sont les souhaits que nous faisons, ma très chère mère, vous priant
de croire qu'en quelque lieu que sa Providence nous porte, nous serons
toujours, avec tout le respect et l'obéissance que nous vous devons, ma très-
chère mère, vos très-humbles et très-obéissantes filles et servantes.
M[arthe]-M[arie] de Caussade.
M. [de] Réalville.
I
XXIV
CONFISCATIONS
REVENUS DU CONSISTOIRE ET BIENS DES FUGITIFS
En compensation de la dîme que les protestants payaient au
clergé catholique (art. XXV de l'Edit de Nantes^ Henri IV leur
avait octroyé une somme annuelle de 45,000 écus, soit i35,ooo
livres, qui fut portée à 225,ooo livres par Louis XIII, mais si mal
paj'ée, que le synode national de Charenton (i63i) réclamait à peu
près vainement 620,000 livres d'arrérages. A partir de ce moment,
l'Etat cessa toute contribution et ne fournit plus qu'une somme de
16,000 livres pour la tenue des synodes nationaux (soit 64,000 pour
les quatre derniers), dépense minime qui n'en servit pas moins de
prétexte à la suppression de ces assemblées. Les Eglises eurent
donc à pourvoir à leurs besoins : traitement des pasteurs et des
instituteurs, des professeurs des collèges et académies, construction
et réparation des temples et des écoles, entretien des étudiants en
théologie, des cimetières, des hôpitaux et des orphelinats. La
cinquième partie des charités ou aumônes, était réservée au.K uni-
versités de Saumur, Montauban, Nîmes et Die. On subvenait aux
dépenses à l'aide d'une taxe imposée aux familles suivant leurs
moyens, et en présence d'un juge ro3'al, qui la rendait exigible
même par ministère d'huissier, aussi bien que les taxes royales.
En 1589, le ministre La Paye, réfugié à Londres pendant la
Ligue, demandait au jeune Pierre Du Moulin s'il voulait servir
l'Eglise de Paris. L'étudiant répondit «qu'il n'y avait nulle appa-
rence de servir une Eglise qui n'était point et qui n'avait le moyen
de l'entretenir». A quoi La Paye répliqua qu'il avait ce moyen
488 Révocation de l'Edit de Ayantes à Pans.
«parce qu'il était dispensateur de certains deniers que le général
Portail lui avait laissés en mourant, pour les dispenser pour le bien
et soutien de l'Eglise de Paris, de laquelle il espérait en bref le
rétablissement». Du Moulin accepta la somme annuelle de cinquante
écus, qu'il toucha à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'il fut nommé
professeur de philosophie à Leide (Autobiographie, Bullct., VII, 17g).
— Ce général Portail, l'un des premiers bienfaiteurs de l'Église de
Paris, était Béranger Portai, chevalier, seigneur de La Pradelle,
trésorier-général, conseiller du roi et général de ses finances en la
générahté de Toulouse, présidant le bureau desdites finances
{Bullef., VIII, 2), non mentionné par La France protestante.
Une note extraite de l'étude du notaire Simon et communiquée
par M. Read, révèle l'existence d'un second bienfaiteur et l'achat
d'une rente par le consistoire :
9 juin i632. Noble homme Élie Bigot, avocat en Parlement, demeurant à
Paris, rue de la Verrerie, proche Saint-Paul, ancien de l'Église P. R. de Paris,
ayant son exercice à Charenton-Saint-Maurice, et faisant la recette des deniers
de ladite Eglise, reconnaît avoir reçu de noble homme maître Pierre Marbault,
conseiller du roi, exécuteur testamentaire de noble honmie Mathurin Guerlin,
conseiller du roi de Bohême, la somme de 4000 livres, léguée par ledit feu
Guerlin à ladite Église R.
9 juin. Abel Du Maistre, secrétaire de la chambre du roi, vend à ladite
Église, acceptant nobles hommes Ch. Drelincourt, ministre de ladite ÉgHse,
Philippe-Élie Bigot, avocat en Parlement, Jehan Bédé, écuyer, sieur de La
Gourmandière, Jacques Tardif et André Gergui, aussi avocats en Parlement,
et Jean Beauchamp, procureur en icelui, tous anciens de ladite Église, 25o livres
de rente annuelle.
Le pieux maréchal de Gassion, resté célibataire, laissa en
mourant (1647) 3oo,ooo livres au consistoire.
Par son testament en date du i5 décembre i652, dame Susanne
Garrault, veuve du sieur de La Jurie, légua une somme de six
mille livres pour l'entretènement du ministère de la R. P. R. ayant
son exercice à Charenton, et 3ooo pour l'entretien du ministère de
la R. P. R. au Plessis-Marly'.
Par un contrat du 22 décembre 1662, Léonor-Antoine de Saint-
Simon, marquis de Courtomer, et sa femme Marie de La Noue,
constituèrent une rente de 1200 livres, payable par eux ou leurs
héritiers aux anciens Gaillard et Grostète, représentants du
consistoire.
Le i5 novembre 1667, celui-ci prêtait à Henri-Charles de La
' Acte communiquée par M. Ch. Read.
Coiifiscaiiofis. 489
Trémoille, prince de Tarente, général de cavalerie au service de la
Hollande, la somme de 20,000 livres, devant produire chaque année
1000 livres d'intérêts. Revenu en France en 1670, La Trémoille
abjura l'année suivante avec tous ses enfants, à l'exception de sa
fille aînée Charlotte-Émilie-Henriette. Sa veuve, Amélie de Hesse-
Cassel, retourna en Allemagne après la Révocation.
Le legs de 77 pistoles fait à l'Église par Pierre Bosquillon, sieur
de Létoille, donna lieu à un procès intenté par ses héritiers Auguste
Bretonneau, marchand-horloger de Paris, Jean Mallet, avocat au
Parlement, Louis Mallet, son frère, lieutenant-civil de la prévôté de
Montdidier, maître Pierre Mallet et damoiselle Magdeleine Mallet.
Les ministres et anciens de Charenton interjetèrent appel de la
sentence rendue contre eux le 10 janvier 1668.
Pour obéir à la déclaration du i5 janvier i683, attribuant aux
hôpitaux les biens légués aux pauvres des Églises Réformées, le
consistoire déclara une rente de 1000 livres, qui fut aussitôt
confisquée.
Peu avant sa mort (9 avril 1684) et par acte notarié passé en
présence de l'ancien Bezard, M™^ de Rohan-Chabot fit don aux
pauvres de 16,000 livres à prendre sur la maison d'Albret; 6000
étaient mises au nom de M™'= de Schomberg, et 10,000, au nom de
M"*^ de Dangeau.
A une date inconnue, Grigneuseville avait aussi légué aux
pauvres une somme qui fut confisquée au profit de l'Hôtel-Dieu,
par ordre du 4 septembre 1684.
De son côté, M""" de Schomberg donnait chaque année à
Bezard 1200 livres pour les pauvres du quartier Saint-Antoine
(Fr. 7o52 f° 375), et l'ambassadeur de Hollande faisait un don
annuel de 1000 livres.
Voici donc, sans parler de ce qui a pu nous échapper, quelles
étaient en i685 les ressources de l'Église : la rente de i5,ooo livres
de Gassion, celle de 1200 livres du marquis de Courtomer, les
1000 livres d'intérêts dues par le prince de Tarente, les 800 livres
d'intérêts du don de M'"'^ de Rohan, les dons de 1200 livres de
M"'' de Schomberg et de 1000 livres de l'ambassadeur de Hollande,
formant 80,200 livres, plus la taxe des familles et le produit des
boites tendues aux portes du temple, soit approximativement et
tout au moins un total de 87 à 38,ooo livres, représentant plus de
i5o,ooo francs d'aujourd^hui. On conçoit l'inquiétude que dut
éprouver le consistoire, lorsque le roi eut ordonné (6 février i685)
à M. de Chenevières d'assister à toutes ses séances, et non-
4go Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
seulement «de précéder Ruvigny et tous autres en qualité de com-
missaire royal», mais encore «de prendre connaissance de l'emploi
des deniers donnés volontairement, et d'en arrêter le compte avec
les anciens». Les «deniers donnés volontairement»; l'expression
manquait de clarté; mais on entendait par là uniquement le produit
des quêtes faites dans le temple, ainsi qu'il résulte d'une lettre de
Seignelay datée du 28 et adressée au lieutenant-général de Melun
{Corresp. adm., IV, 338). Quoi qu'il en soit, le consistoire dut se
mettre sur ses gardes et user de précaution ; car laisser soupçonner
au commissaire l'existence d'autres deniers aussi donnés volontaire-
ment, c'eût été provoquer de nouvelles confiscations.
La plus importante source de revenu fut découverte la pre-
mière, non par le commissaire catholique, mais grâce aux conver-
-sations recueillies sur le chemin de Charenton, et dès le i'^'' juin, le
commissaire Delamare s'employait auprès de La Reynie pour la
faire supprimer :
Les P. R. ont dit aujourd'hui que le grand secours du temple de Charenton
est la rente de i5,ooo livres qu'ils ont constituée des 3oo,ooo livres du legs qui
leur a été fait par M. de Gassion; que de cette rente ils en paient leurs cinq
ministres 2300 livres à chacun, et 5ooo qu'ils emploient pour leurs pauvres.
Vous savez, Monsieur, qu'ils ne peuvent posséder d'immeubles ni de rente,
parce qu'ils ne sont point censés faire aucun corps ni communauté, et que par
la déclaration du i5 janvier i683 tout ce qui leur a été légué ou donné pour
leurs pauvres a été remis aux hôpitaux. Ils disent que c'est M. de Ruvigny qui
a fait l'emploi de celte somme (Fr. 7052, f° 369).
Quinze jours après, s'écartant peut-être à dessein de la version
huguenote, Seignelay écrivait à Henri de Gassion, premier prési-
dent du parlement de Pau et parent du donateur :
Sur l'avis qui a été donné au roi que feu M. le maréchal de Gassion a
laissé une somme considérable au consistoire de Charenton, laquelle est entre
vos mains et dont vous faites la rente, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire
pour savoir si cela est véritable, étant persuadé que vous voudrez bien lui
dire la vérité sur ce sujet (O ' 29).
Nous ignorons la réponse et quelle suite fut donnée à cette
affaire ; mais il y a tout lieu de penser que, avec le temps, les
3oo,ooo livres furent découvertes et confisquées.
Les lettres de Claude des 5 et 19 octobre, nous apprennent
qu'il pressait Rozcmont de mettre en sûreté «les papiers de l'héré-
dité», ou «l'hoirie», comme on disait à Genève au XVIIL siècle.
Le but qu'il se proposait, dérober à la rapacité des persécuteurs les
sources de revenu qu'ils ne connaissaient pas encore, ne fut que
Confiscations. 491
partiellement et temporairement atteint. En effet, une ancienne
domestique de M™^ de Rohan, Marie Chevalier, qui avait abjuré le
7 mai, était allée, le 4 octobre, révéler à Delamare la donation de
16,000 livres de sa maîtresse, et le commissaire écrivait, le 5, que
cette somme n'était pas encore distribuée (Fr. 7002 f° 317).
Aussi les nouveaux convertis De Raffou père et fils obtinrent-ils,
le premier, 5oo, et le second, 400 livres de pension sur les revenus
du consistoire.
Bien qu'il eût fini aussi par abjurer, entraîné par ses deux fils
ministres apostats, Rozemont ne trahit point les secrets de l'Eglise ;
nous en avons la preuve dans le billet que Seignelay adressait à La
Re3'nie le 25 septembre 1687 :
Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire de faire tout ce qui sera possible
pour découvrir ce que c'est que l'obligation de 20,000 livres due aux ministres
de Charenton, et si elle est encore en nature, afin que Sa jVlajesté en puisse
disposer comme elle l'estimera à propos (O ■ 3i).
Elle fut saisie le 3i octobre (Fr. 7o5i f" 814)'; toutefois le roi n'en
disposa que quatre années plus tard, et de la manière indiquée par
ce billet de Pontchartrain.
A M°"= la duchesse de La Trémoille.
5 mars 1691.
Madame, je vous envoie le brevet que le roi a accordé à M. le duc de La
Trémoille pour les 20,000 livres qu'il devait au consistoire de Charenton; je
l'ai expédié avec beaucoup de plaisir et j'en aurai toujours un très sensible
lorsque je trouverai occasion de vous marquer que je suis, etc. (O ' 35).
Cette donation fut confirmée par un brevet du 28 décembre de la
même année.
De même, le 3 juillet 1690, la rente de 1200 livres des Cour-
tomer, tant principal que les arrérages s'élevant au moins à
6000 livres, avait été accordée à une nouvelle catholique dont le roi
voulait récompenser le zèle, Jeanne de Caumont La Force, femme
de Claude de Saint-Simon, marquis de Courtomer (O^ 84). S' ap-
puyant sur la déclaration du i5 janvier i683, l'Hôtel-Dieu réclamait
ces 3o,ooo livres; M""= de Courtomer eut beau adresser au roi
placet sur placet jusqu'au 28 avril 1692, il fallut qu'elle vînt à com-
position et déboursât 6000 livres pour avoir la paix.
' Il semblerait, d'après cette pièce, que prince deTarente; mais les autres pièces
Frédéric-Charles de La Rochefoucauld, ne le mentionnent pas.
comte de Roye, eût été co-emprunteur du
492 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Récapitulons : 20,000 livres, capital de la rente confisquée en
i683; 3oo,ooo livres de Gassion, 3o,ooo livres de Courtomer;
20,000 livres prêtées au prince de Tarante, 16,000 livres de 1^""= de
Rohan, total 886,000 livres, représentant 1,544,000 francs d'aujour-
d'hui : telle est la somme dont le consistoire fut dépossédé, indépen-
damment de l'enclos de Charenton, des trois cimetières parisiens, du
legs de Grigneuseville dont la quotité est ignorée, et des biens ,
confisqués sur les prisonniers, les fugitifs et les expulsés.
Dès le i8mars i685, c'est-à-dire sept mois avant quel'édit révo-
catoire stipulât la saisie des biens de tous les fugitifs non rentrés
dans les quatre mois, il était ordonné à l'intendant de la généralité de
Paris de faire saisir les biens de ceux de la R. P. R. qui s'absente-
raient du royaume sans permission. En avril, les intéressés au
canal d'Orléans étaient autorisés à s'emparer «de ce qui se pour-
rait découvrir d'effets appartenant à la dame Pélissari, huguenote
fugitive» {Bullet., 3= sér., VII, 36i). Le 10 novembre, Marie Du
Moulin, aussi fugitive écrivait: «J'avais cent écus à Paris, j'ai donné
ma lettre de change à un bon marchand de Rotterdam qui m'a fait
compter l'argent, qu'il faut que je lui rende demain ; car j'ai avis
que nos persécuteurs se sont saisis de mon argent ; chose de même
nature et de sommes plus considérables, est arrivée à bien d'autres»
[Ibid., IV, 483). En 1687, De Ménars recevait, ainsi que les inten-
dants Bossuet et De Creil, la circulaire suivante, datée du
24 juin:
Le roi est informé que plusieurs ministres de la R. P. R., qui sont sortis de
votre département lors de la permission qu'ils en eurent de Sa Majesté en
i685, ont laissé des biens en fonds dans le royaume, du revenu desquels ils
ont joui, et qu'il y en a même plusieurs qui continuent d'en jouir et qui ont
pour cela correspondance avec ceux à qui ils ont confié l'administration desdits
biens, Sa Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle veut que vous l'empêchiez
à l'avenir en faisant saisir ces biens et recevoir les revenus (O ' 3i).
En conséquence, Havart, locataire de la maison que Daillé possé-
dait rue Montmartre, reçut la défense de lui faire parvenir les
io5o livres du loyer (O' 3o).
Le 9 septembre de ladite année, par une «lettre de la main»
le roi invitait La Reynie à appliquer la même mesure aux biens
des prisonniers:
Ayant ctc informé du mauvais usage que font de leurs biens et revenus
les religionnaires qui ont été arrêtés par mes ordres à cause de leur opiniâtreté,
j'ai donné un ordre général aux intendants et commissaires départis dans les
provinces et généralités de mon royaume, de faire saisir lesdits biens et
Confiscations. 498
revenus, et je vous écris cette lettre pour vous dire que mon intention est
que vous fassiez la même chose à l'égard de ceux qui sont dans ma bonne ville
de Paris {Corrcsp. adm., IV, 409).
En vertu d'un ordre du 28 octobre, La Reynie fit saisir les biens
de M"^ Du Ry entre les mains de sa mère, et entre les mains de
M"'' Jacquinot, 200a livres appartenant à sa sœur, détenue au château
de Nantes. — On verra plus loin que, à la fin du siècle, la confisca-
tion fut le moyen employé pour obliger les « mal convertis » d'aller
à confesse.
L'édit de janvier 1688 réunit au domaine, pour être emploj'és
«à l'accroissement de la véritable religion », les biens des consis-
toires et ceux des fugitifs. Ceux des inconvertissables expulsés du
royaume, furent également saisis, en dépit de la protestation que
Harlay adressa, le 21 février de la même année, à l'un des
secrétaires d'Etat. C'est la protestation d'un courtisan du pouvoir
absolu ; mais ce n'en est pas moins une protestation dont il faut lui
Après avoir pense à ce que vous me fites l'honneur de me dire mercredi
dernier, touchant l'ordre que le roi a donné pour faire sortir du royaume tous
les sujets qui y font encore profession de la R. P. R., et de la confiscation que
Sa Majesté veut ordonner de leurs biens, il ne m'est venu dans l'esprit sur ce
sujet que ce que je vous ai expliqué d'abord, et que vous m'avez ordonné
d'écrire.
Personne ne sera surpris qu'un prince aussi pieux et aussi sage qu'est le
roi, veuille consommer entièrement ce grand ouvrage de la réunion de tous ses
sujets dans la véritable religion, et que Sa Majesté oblige à sortir du royaume
un petit nombre d'opiniâtres qui feraient encore voir des restes de cette
hérésie qu'elle aura entièrement étouffée.
Mais comme des officiers qui passent toute leur vie au moins dans l'obli-
gation d'étudier et de suivre les lois, sont obligés de chercher dans leurs dis-
positions les fondements des avis qu'ils prennent, je ne crois pas qu'ils puissent
regarder comme un crime la sortie hors du royaume d'un homme que l'on
oblige d'en sortir, et prononcer la confiscation des biens ni aucune peine pour
une action qui n'a rien de volontaire de la part de celui qui paraît plutôt la
souftVir que la commettre.
Que si le roi avait trouvé bon de révoquer par une déclaration la liberté
que l'article XII de l'édit du mois d'octobre i685 a laissée à ses sujets de vivre
dans la profession de la R. P. R., et d'ordonner à tous ceux qui voudraient
continuer dans cette erreur, de sortir du royaume dans un certain temps, cette
peine, quoique grande, ne pourrait être regardée que comme un effet de la
clémence aussi bien que de la justice du roi, et le bannissement perpétuel
auquel ils se condamneraient volontairement, leur ferait perdre leurs biens
dans les règles de la justice; mais dans l'état oîi sont les choses, je ne puis
que soumettre mes sentiments à toutes les volontés du roi, persuadé que les
motifs de sa résolution n'en seront pas moins justes pour surpasser une intelli-
494
Révocation de PEdit de Nantes à Paris.
gence aussi bornée que la mienne; et je ne pourrai m'empêcher de désirtr
que Sa Majesté ait la bonté de tempérer l'éclat que feraient dans les pays
étrangers l'état et les plaintes de ceux que l'on y mènerait sans aucun secours,
et que Sa Majesté fasse remettre leurs biens à leurs enfants ou à leurs autres
proches parents catholiques, s'ils en ont qui demeurent dans le royaume, à
condition de leur faire payer des pensions viagères pour subsister dans les
lieux où ils seront, sans une pauvreté honteuse et insupportable, et que l'on
les tienne encore dans leur devoir par ce gage que le roi aura toujours entre
les mains.
Voilà, Monsieur, ce que je pense sur ce sujet, et que la seule obéissance
que je dois à vos commandements me pouvait obliger d'écrire et même de
dire. Je vous supplie d'en user avec indulgence et comme d'une chose qui ne
doit être que pour vous {Corresp. adm., IV, 411).
Nonobstant les raisons du jurisconsulte et son sentiment
d'humanité, le roi écrivait, le 27, à De Ménars et à son collègue
Bossuet :
J'ai vu la liste que vous m'avez envoyée de ceux de la R. P. R. qui sont
dans l'étendue de votre département, et qui ont jusqu'à présent refusé de faire
leur réunion à l'Eglise catholique, et ne pouvant souftVir que des gens si opi-
niâtres dans leur mauvaise religion demeurent dans mon royaume, je vous
écris cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous les fassiez
conduire au plus prochain lieu sur la frontière, sans qu'ils puissent, sous
quelque prétexte que ce soit, emporter aucuns meubles ni efiets de quelque
nature qu'ils soient, lesquels je veux être de nouveau saisis, s'il en est besoin,
suivant les ordres que vous en avez ci-devant reçus {Corresp. adm., IV, 418).
Enfin toujours versatile, et pour annuler l'édit de janvier 1688,
qui avait donné à la main-morte une extension excessive, le pouvoir
rendit l'édit de décembre 1689, attribuant, à titre d'héritage, les
biens des fugitifs à leurs plus proches parents.
Déjà les plus intrigants des nouveaux convertis s'étaient fait
gratifier de ce qu'avaient laissé les fugitifs membres de leur famille :
Henri Marguerite, sieur de Lagrange, avait obtenu les biens de sa
mère Marie Armenault; Du Portail, les biens de son père; l'orfèvre
Louis Dugarnier, les biens de Marguerite Duclou, sa mère ; Aymar
Le Coq, les biens de son père Pascal (1686) ; Etienne Monginot,
sieur de La Salle, les biens de sa fille M''"^ Caze ; un enfant de
Hardy de Vicques, les biens de ses parents ; Charlemagne, Françoise
et Catherine Bellay, les biens de leur frère Henri et de leurs sœurs
Marie et Anne; Jeanne de Caumont, les biens de Paul, son père;
' Kn novembre iG85, Marthe Garoustc, mourant léguées au ministre Allix, legs
veuve de Jacques Hallier, présentait un qui n'avait pu être délivré avant le départ
placet pour obtenir le don de 2000 livres, du ministre,
que son cousin Pierre Chartier avait en
Confiscations. 496
le capitaine de navire Duquesne-Monnier, les biens de sa mère
Susanne Le Monnier; Marc- Auguste et Louise de Briquemault, les
biens de leur tante Anne Briquemault de Monteton ; Auguste et
Jacques de Massanes, les biens de leurs père et mère; Nicolas
Pitan, les biens de ses frères et sœurs (1687); Jean Petitot, une
maison sise à Blois appartenant à son père ; Marie-Anne Jacquinot,
les biens de sa tante Françoise ; Grostête de La Buffière, les biens
de son fils Claude, ministre; les enfants de Gaspard Masclari, les
biens de leurs parents ; l'avocat Vezin et ses frères et sœurs au
nombre de huit, les biens de leur mère Marie Duc; Isaac Houssaye,
les biens de son frère Jean ; les enfants de Matthieu Amonnet,
les biens de leurs parents ; les enfants de Le Goux de Périgny,
idem ; M""' Malnoé, les biens de ses frères et nièces ; M"^ Le Blanc,
les biens de sa mère Susanne Royer ; Armand de Saint-Martin,
conseiller au Parlement, les biens de son père, de sa mère et de
son frère ; Du Vigier, président au parlement de Guyenne, une part
des biens de M'"^ De Lorme, sa tante; Catillon, les biens de sa
fille M"'<= du Vigneau; Du Quesne-Guitton, capitaine de marine,
les biens du ministre Guibert, son oncle (1688). En 1727 nous
voyons encore Pierre de Brusse, sous-lieutenant des grenadiers
des gardes françaises, demander et obtenir le revenu des biens
d'Anne Daillé, dont il était un des héritiers (TT 385). Abusant
étrangement de l'édit de décembre 1689, les parents collatéraux
dlsaac Claude, savoir les demoiselles Briot et Jouard (Claude père
avait «les Jouard et les Jouarde» en médiocre estime), se firent
adjuger ses biens, quoiqu'il fût sorti de France avant la Révocation
et avec une permission expresse qui réservait tous ses droits. Son
fils Isaac-François obtint en 1698 un jugement qui le remettait en
possession; mais cette sentence fut cassée en 1708. Il revint à la
charge en 1724, et nous ignorons le résultat final du procès.
Les confiscations furent une aubaine non seulement pour les
nouveaux convertis, mais pour une foule de courtisans et de gens
haut placés ; la moralité baissait, la Révocation était devenue ime
affaire. «Si quelques catholiques s'honorèrent, dit Michelet', en
sauvant la fortune des fugitifs, beaucoup d'autres effrontément se
firent héritiers d'hommes vivants, nièrent même les dépôts confiés».
On a déjà vu que les propriétés des Ruvigny avaient été données
à De Launa}', commissaire des vivres, puis au cardinal de Polignac.
En 1686, François, dit Saint-Georges, et Pierre Le Liepvre, dit La
» L. XIV et la Révoc. p. 38q.
496 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
Brière, nouveaux convertis, étant morts relaps, tous les biens,
meubles et immeubles du premier furent donnés à Benoise (?),
conseiller au parlement de Paris, et ceux du second à Robillard,
gentilhomme servant de la feue reine, pour en jouir conformément
à la déclaration du mois d'août 1669 (TT 422). En 1687, De La
Serre, conseiller en la cour, reçut 35,ooo livres confisquées sur
Le Coq de Germain ; la rente de 800 livres de Susanne Arbauld,
veuve du ministre Le Blanc de Beaulieu, enfermée comme opiniâtre
dans les prisons de Soissons, fut accordée à Poinsignon, de la rue
des Mauvaises-Paroles, qui en était détenteur (O' 3i et Fr. yoSi
f° 324) ; le médecin Leviez reçut le loyer de la maison de la rue de
Seine, appartenant à Gervaise, et le marquis Du Terrail, celui d'une
maison de Béringhen, rue Saint-Dominique, dont il était principal
locataire. En 1704, on voit encore un sieur d'Eguilly demander les
biens des sieur et dame de Chenailles, fugitifs (O 25i). Le duc de
La Force reçut aussi le loyer d'une maison de Le Coq de Germain ';
mais on ne saurait douter qu'il ait fait secrètement tenir cette
gratification à l'expulsé, qui était son beau-frère.
Une bonne part de la curée échut aux ordres religieux, fidèles
imitateurs du nonce apostolique, lequel ne rougit pas de se faire
exempter de payer la location de sa maison appartenant à Béringhen.
Le pharmacien fugitif Samuel Thomasset ayant laissé, rue des
Vieilles-Tuileries, aujourd'hui confondue avec celle du Cherche-
Midi, un immeuble de la valeur de i5,ooo livres, le roi en fit don à M""'
de Combé (i3 mars 1688, O ' 32), qui y établit le couvent du Bon-
Pasteur. Après 1790, le couvent devint le siège de l'intendance
militaire; il fut démoli en i85i et c'est sur son emplacement que
s'élève aujourd'hui la prison militaire. Le 8 mai 1688, 10,000 livres
confisquées aux demoiselles Derval furent attribuées aux jésuites
missionnaires en Orient, et pareille somme au mois de juillet 1689
(O' 32 et 33). Le 14 février 1689, la supérieure de la maison établie
dans la paroisse de Bonne-Nouvelle pour la retraite des filles venant
de province^ reçut aussi un don de 2000 livres sur les biens des
religionnaires (O' 33)'^. Les directeurs de l'Hôtel-Dieu n'avaient
' Trente-six mille livres dues à Le Coq tint que M"° de Caumont de .Montbeton,
par De l.a Moussaye-Carcouet et par âgée de quatorze ans, fût mise dans un
M"«" de Chambret, furent saisies par couvent de Bordeaux, parce qu'elle devait
ordre du 3i octobre 1G87 (C 3i). avoir un jour 100,000 écus de bien, et
* l.'un des plus remarquables exemples que sa mère et sa grand' mèrj, très liu-
de celte passion d'enrichir l'Église pcr gucnotes, songeaient à la marier bientôt
fas et nefas , est le suivant: lin i6g8 à un mauvais converti 'Biillcl., II, %t;
l'cvcque de Montauban demanda et ob- Arcli. nat. M O72).
Confiscations.
497
aucun scrupule à cet égard; on lit, en eftet, dans le registre de
leurs délibérations, à la date du 19 juillet 1686 :
M. Petitpied a dit avoir vu M. le commissaire Fleury, duquel il a appris
que la succession du sieur Isnard, huguenot, se réduit à ses meubles, qui ont
été vendus 1800 livres, sur lesquelles, déduisant les loj-ers de la maison et les
frais, il ne restera pas plus de 200 livres, qui est une somme trop modique
pour mériter d'en faire demande du don au roi, ce qui a été représenté à celui
qui a donné l'avis.
Quelques pièces conservées aux Archives et à la Bibliothèque
nationale, permettent d'entrevoir l'importance de ces confiscations:
Meubles et immeubles saisis sur 87 fugitifs.
Mars 1687 (Fr. 7051, f° 807).
Arbauld (Susanne) . . .
Biet(Jean), maison et marais
Bournot
Bouxain, boutique
Brandin (Veuve), maison .
Brissac (Trois demoiselles
de)
Conrart, trois maisons .
Daillé
Dubois (Isaac), meubles
vendus
Duclou (Marguerite) . . .
Favin, meubles vendus .
Formont (Veuve), maison .
Frémont (Veuve de Pierre)
Garnier (André), meubles
vendus
Gauguet, maison ....
Gorris (M'" de) ... .
Gravet^ Lemaire, Périnon,
meubles vendus
A reporter
16,000 liv. !
2,400
1)
3oo
»
4,35o
1)
0,000
1)
1)
20,000
t)
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3o,ooo
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1)
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II
200,000
1)
»
1,290
»
5,ooo
1)
80,000
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1)
8oo
II
465,800 liv 1
Report . . 465,3ooliv.
Grégu, meubles vendus . 3,700 »
Hinard, meubles vendus . 800 »
Jamineau, meubles vendus 400 »
Jandrault, terre .... 90,000 u
Le Coq 35,000 II
Le Coq des Moulins, terre »
de Saint-Léger, environ 5o,ooo "
Mariette , maison , biens, 0
meubles vendus . . 91,800 n
Masclari 36,6oo n
Massonneau, meubles ven- »
dus 540 «
Mauroy (Jacob de) . . . 100,000 »
Menussier i,5oo u
Mesmin 63,ooo n
Monglas 6,000 "
Pelissari 40,000 »
Renouverk,meubIes vendus i,36o «
Thomasset i5,ooo »
1,006,000 liv.
Pour l'année 1688, les biens des fugitifs de Paris et de la géné-
ralité, affermés 87,600 livres, produisirent une recette de 71,022
livres (TT 14). D'après les comptes de régie de 1722, les rentes
saisies sur trente-neuf fugitifs formaient un total de 4028 livres
représentant un capital de 140,220 livres; d'après ceux de 1724, les
rentes saisies sur vingt-cinq fugitifs s'élevaient au chiffre de 221 5
livres, représentant un capital de 108,280 livres.
iî
498
Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Comptes de régie de la ville et généralité de Paris, en 1722 (TT 433).
Rentes saisies.
55 liv
au principal de
2,200
75o 1)
n
3o,ooo
175 liv
3o »
H
I,2O0
62 »
5o 11
1)
2,000
100 »
121 "
»
4,840
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»
3,200
52 11
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4,740
28 »
1)
1,120
5o 1)
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2,000
IIO 1)
3o 11
»
1,200
84 1)
75 1)
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3,000
190 u
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7,600
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33 1.
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1,320
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1,000
120 1)
II
4,800
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1)
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57 1)
25 II
II
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5o 1)
233 1)
1
9,320
75 11
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3,000
62 t)
II
2,480
70 1)
36 »
11
1,440
287 »
II
11,480
75 ')
1)
3,000
5o 1)
44 »
II
1,760
41 ))
»
1,640
124 »
A reporter
110,040
Report. . 110,040
.au principal de. . . 7,020
I) ... 2,:|.8o
V" Devaux et Jacob
Andrieu 2,000
JudithHerberon,Abrah.
Lecomte et Jacques
Mesnil i,o5o
De Caux 2,190
Rouillé, Pierre et Renée
Thirault 1,690
Jean Langlache. . . 1,240
Judith Herberon, Sa-
lomon Haussemaine,
Anne Le Coq, femme
de Carel 5,5oo
Rouillé (Demoiselles) . 1,140
Abraham et Susanne
BouUoy et Henriette
Pépin 1,000
Marthe Guillet, veuve
de Samuel de Saint-
Denis 1,390
Claude Le Balleur et
De Sène 1,000
Abraham Sarrau . . 2,480
Total . . 140,200
Comptes de régie de la ville et généralité de Paris, en 1724 (TT 429).
Renies saisies.
71 liv. 10 s. Allix, ministre
87 11 10
12 1) 10
14 »
i5 I)
95
975
12
» Baudry (Paul)
I) Billaud (David et
sa femme).
» Bouillon (M=) . .
I) Boullay (Jean et
Abrah.)etThéron
(Paul) . . . .
11 Caux (Pierre de).
'I Coignard (Elisa-
beth) . . . .
à 10 I) Din (Jacques). .
A reporter .
2,200 liv.
7,000 1)
1,000 )i
1,120 à
1,200 11
7,600 II
3o,ooo
1,000
5r,i2oliv.
Report . 5i, 120 liv.
37 liv. 10 s. Fumechon
(Marthe), veuve de
Jean Pierre . . 740 «
37 1) [o 1) Gombault (Pierre) 3,ooo »
22 i> Goulay (Esther)
fem. Languetmy 1,700 n
i5 11 Grimpler (Jean et
David) .... 1,200 II
60 II Guette ville (Jacq.
de) 4,800 11
20 II 10 s. Guillard (Etienne) 1,640 »
A reporter. . 64,200 liv.
Confiscations.
499
Report.
64,200 h V.
5oliv.
Hamel (Elisabeth)
1,000
5 » II s.
Lannaz (Jean) .
lOO
IIO » 10 1)
Lecomte ( Abrah.)
8,840
46 » 10 »
Legagneur (Tho-
mas) ....
3,720
116 1) 10 1)
Le Goux de Pé-
rigny (Auguste) .
9,320
A reporter. .
87,180 liv.
Report. . 87,180 liv.
i3i liv. Ponroy (de) v" de d
Laurent de Pé- d
rissol .... 1^,480 I)
40 I) Quillet (René) et »
sa femme . . . 2,700 d
49 I) Sarrau (Abrah.) 3,920 »
Total. . 103,280 liv.
Additionnons: 1,006,000 livres de meubles et immeubles,
140,229 et 108,280 livres de rentes capitalisées, forment un total de
i,254,5oo livres, représentant 5,oi8,ooo francs d'aujourd'hui. Et ce
n'est là qu'un chiffre fragmentaire, portant sur cent et un fugitifs.
Si l'on y joint la somme confisquée au consistoire, on obtient pour
total des chiffres connus 6,562,ooo francs '.
' M. N. Weiss nous communique obli-
geamment la note suivante: Parmi les
biens des fugitifs laissés à Marennes, on
signale ceux du sieur Mesnard, ministre
de Charenton, évalués 63oo livres (TT 259).
XXV
MARIAGES ET INHUMATIONS
L'arrêt du Conseil du i5 septembre i685 avait stipulé que, dans
les lieux où le culte était interdit, des ministres nommés ad hoc
viendraient célébrer les baptêmes et les mariages. L'institution de
ces officiers ecclésiastiques de l'Etat civil, n'eut qu'une éphémère
durée. Trois des conséquences les plus choquantes de la Révoca-
tion, furent l'impossibilité du mariage pour les protestants, la diffi-
culté d'établir leurs actes de décès *, et la suppression de leurs
cimetières. Les prêtres ne mariaient et n'enterraient que les
catholiques ou ceux qui feignaient de l'être. Quant aux enfants, tous
ceux qu'ils n'avaient pas baptisés, étaient tenus pour bâtards et
incapables d'hériter.
Dès le mois de mai 1686, le commissaire Delamare signalait le
danger des exigences du clergé en matière matrimoniale : Adrien
Salomon, tambour au régiment des gardes, et Marguerite Thomas,
nouveaux convertis, s'étant présentés à Saint -Sulpice pour
contracter mariage, on leur fit des difficultés relatives au consente-
ment de la mère de .Salomon, passée à l'étranger. Outres de ce
refus, ils déclarèrent publiquement qu'ils se prenaient pour mari et
femme et vécurent ensemble. Non seulement, écrivait Delamare,
«ce concubinage cause un grand scandale»^ mais il pourrait être
imité et tirer en conséquence. Son avis était qu'il fallait lever cette
' Jeanne Huet étant décédée à Paris le notoriété, p.nrce qu'il n'y avait pas de
n août 1692, et sa fille réclamant une registre mortuaire pour les non catlio-
attestation de sa mort, la justice lui liqucs (Recueil d'arrcls. B. du prot.,
(Innnn, lu 'm décembre 1707, un acte île n" 385, in-4").
Mariages et Inhumations. 5oi
difficulté (Fr. 7052 f° 161). L'obstination du clergé donna naissance
à l'industrie des mariages, célébrés par des prêtres réels ou supposés
qui fabriquaient de faux papiers, puis au mariage civil, conseillé par
Brousson et pratiqué sur une si large échelle, que l'ordonnance
du 26 décembre lôgS obligeait les notaires à déclarer au clergé
tous les contrats qu'ils passaient pour des mariages entre nouveaux
convertis (O' Sy).
Tallemant des Réaux mentionne une dame de Mailloc qui fit
marier sa nièce par un laquais déguisé en prêtre (voir Chardon,
chap. XXI). Le i3 décembre 1690, La Reynie recevait Tordre
d'arrêter des religionnaires de Calais qui s'étaient fait délivrer des
certificats de mariage, dans lesquels on avait simulé des dispenses
de l'archevêque de Paris (O' 84), et le 10 janvier i6gi, le prêtre
Roussel, auteur de deux de ces certificats, était décrété d'arrestation
(O' 35). La fraude continua longtemps, témoin les lettres suivantes
écrites par Pontchartrain :
A M. l'archevêque de Paris (.Noailles).
16 avril 1697.
M.. d'Argenson m'aj'ant écrit la lettre dont je vous envoie copie, concer-
nant une nouvelle forme qui s'introduit à Paris parmi certains ecclésiastiques
pour les mariages. .Sa iMajesté m'a ordonné de vous demander sur cela votre
avis; ensuite de quoi elle y pourvoira s'il est besoin (O ' 41).
A M. d'Argenson.
i3 mai 1697.
J'ai lu au roi votre lettre du 7 de ce mois au sujet de l'affaire des mariages
ménagés par le nommé Pardieu, et Sa Majesté approuve tout ce que vous
proposez à cet égard; je vous envoie un ordre pour le l'aire mettre à Vin-
cennes. J'écris à M. l'archevêque au sujet des ecclésiastiques, et je lui mande
que vous l'instruirez particulièrement de la chose.
A M. l'archevêque de Paris.
i3 mai 1697.
On a arrêté à Paris depuis peu un particulier nommé Pardieu, qui ménage
les mariages des nouveaux catholiques qui s'adressent à lui, par le moyen de
faux certificats de confession et de demeure, ainsi que M. d'Argenson vous
l'expliquera en détail. Il 3' a plusieurs curés et autres ecclésiastiques coupables
de ce mauvais commerce, qui mériteraient une punition sévère s'ils étaient
poursuivis en justice; mais le roi a jugé plus à propos d'assoupir cette affaire,
par rapport à l'état de ces mariages qui pourraient en être troublés, et Sa
Majesté m'a en même temps ordonné de vous en avertir, afin que vous aj'ez
attention à ces ecclésiastiques, et que vous fassiez en cette rencontre ce que
votre prudence vous suggérera.
5o2 Révocation de tEdit de Nantes à Paris.
A. M. l'évêque d'Orléans.
i3 mai 1697.
. ..On se servait particulièrement pour ces mariages d'un nommé Deserre
[Bernard de La Serre], curé de Nidz près Patay '.
A M. Phelypeaux.
II septembre 1697.
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit concernant la lettre
pastorale [de Jurieu] qui était adressée d'Hollande au nommé Daspic; Sa
Majesté veut que vous le fassiez arrêter pour tâcher d'apprendre par lui quel
était son commerce avec les étrangers.
Au même.
7 octobre 1697.
Le roi m'ordonne de vous écrire de faire en sorte d'avoir des certificats
ou autres preuves des mariages de religionnaires que le nommé Daspic a
déclaré avoir été faits à Paris sans publication de bans, et cependant de faire
garder Daspic dans la prison oti il est jusqu'à nouvel ordre (G ^ 41).
Accusé de participation à des mariages irréguliers et de
distribution des Lettres pastorales aux nouveaux convertis des
environs de Dreux, Daspic reconnut que plusieurs d'entre eux
avaient été mariés à Paris dans la chambre d'un prêtre, et l'on
obtint par voie de justice plusieurs certificats signés du curé de la
paroisse Saint-Nicolas de Nidz. Pontchartrain affirmait le 29 octobre
que, depuis quatre ou cinq ans, ce prêtre avait marié un nombre
infini de nouveaux convertis à vingt lieues à la ronde de Paris, et
que, entrepris par les évêques d'Orléans et de Chartres, il était
passé en Angleterre (Fr. 7046 f° Sy). Cependant, le 3 novembre, il
invitait D'Argenson à essayer de connaître et d'arrêter cet homme,
dont on pourrait, ajoutait-il, avoir des nouvelles à la sacristie des
Quinze-Vingts (O' 41). Le 10 décembre 1698, il invitait le maréchal
d'Estrées et l'intendant De Bouville à ne pas faire le procès aux
nouveaux convertis mariés contrairement aux ordonnances, à moins
qu'on ne pût prouver qu'ils avaient été mariés par des ministres,
et, dans ce cas, à les poursuivre non pour s'être mariés, mais pour
crime d'assemblée (O* 42). Enfin, le 17 février 1700, il adressait à
De Bouville le billet suivant :
» Nidz, élection de Beaugency, cin- quante feux (Expilly, Dictionn. géogr.
des Gaules).
Mariages et Inhumations. 5o3
Il y a longtemps que nous cherchions le curé de Nidz, qui a fait à Paris
un grand nombre de mariages entre nouveaux catholiques contre toutes les
formalités, et j'en ai quelquefois parlé à M. le cardinal de Coislin, qui croyait
qu'il n'était plus dans son diocèse; puisqu'il s'y trouve et toujours dans la même
contravention, je vous envoie un ordre pour le faire arrêter et conduire à la
Bastille (O i 44).
Nous sommes heureux de trouver ici une r^ouvelle preuve de
la tolérance du bon cardinal qui s'était opposé à la dragonnade
(voir Introduction, p. 66). Ne jugeant pas bien criminelle la conduite
du curé, il l'avait conservé dans son diocèse^ sans doute après lui
avoir fait promettre de renoncer au trafic des mariages ; mais, loin
d'entrer dans ces accommodements, l'intendant de la province
avait signalé de nouveaux méfaits commis à Orléans et à Gien par
le même prêtre. On lit dans le Journal de Du Junca : « Du
mercredi 24 février 1700. Un officier et un archer du grand prévôt
d'Orléans, est arrivé, ayant mené et remis M. de La Serre, curé
de Nidz, des environs d'Orléans, pour être détenu prisonnier,...
lequel est accusé de faire de mauvais mariages avec des gens de la
R. et autres mauvais commerces» {Arch. Bast., IX, 232). Le
malheureux ne fut jugé qu'au bout de près de trois années. « Rien
n'est plus nécessaire que de procéder contre lui et le châtier...,
écrivait Pontchartrain au président de Lamoignon, le 4 octobre
1702. Si par l'événement du procès, il était corîdamné à quelque
peine légère qui pût lui procurer sa liberté. Sa Majesté ne veut pas
qu'il soit mis hors de prison ». On eut soin de le condamner aux
galères, et il fut envoyé à la tour Saint-Bernard, en vertu d'un ordre
du 1'='' novembre [Arch. Bast., IX, 235 et 236).
Voici la curieuse lettre adressée par lui à Monsieur Bedoul,
à la Croix d'Or, rue de la Bocherie (?) près les Quinze- Vingts,
à Paris :
De Nids ce i"'' octobre 1695.
Monsieur, Je suis arrivé avec santé et je travale avec deligance à mettre
toutes les choses en état pour me rendre mercredy cinquième dudit mois à
Paris sans faute, si plait à Dieu, et assi vous povez asurrer touts les amis que
je ne manqueray pas; ils nauront sinon à venir les jours suivants, et en aten-
dant Monsieur, je suis vote très humble et très obisent serviteur.
Delaserre, curé.
Je salue à Madame Bedoul, toutts les amis et à Monsieur Par Dieu, qu'il
put conter sur moy sans faute, et à l'autre Monsieur quil estoit avec luy. Adieu
Lucas, à mercredi.
5o4 Révocation de fEdit de Nantes à Paris.
Une autre lettre, du 29 octobre 1699, montre qu'il continuait les
affaires. Parmi les mariages censés célébrés en la paroisse de Nidz,
on peut citer ceux des personnes suivantes: Pierre Guibert, maître
chirurgien et Madelaine Feron, 5 septembre lôgS ; Louis Doussin et
Judic Moudun, 11 octobre 1695 ; Charles Delpit, laboureur et Anne
Margul, Guérin et la demoiselle Gombault, 12 octobre 1895 ; Samuel
Du Moustier, marchand à Paris, originaire de Saint-Quentin, et
Elisabeth Truffet, veuve d'Isaac Dehaye, demeurant à Vervins,
1697; Pierre Gobert et Judith Roger, i3 août 1698. Plusieurs états
des mariages faits à Mer et à Aulna}', contiennent plus de cinquante
noms, parmi lesquels nous avons remarqué celui de Bruère, ancêtre
d'un diacre de Paris que nous avons connu.
Voici, en outre, une note relative aux frais occasionnés par ces
mariages :
Pour le curé et vicaire 20 livres.
Pour la dispense des bans de fiançaille,
contrôle, sceau 16 »
Pour M. de Pardieu, traducteur .... 20 »
Pour le confesseur 3 » 12 sols.
Pour la personne qui fera le domicile . . 40 »
Total . . 120 livres 12 sols.
Les chiffres sont ailleurs plus élevés (Arsen., F. Bast., io5ii).
On va voir que, grâce à une abjuration redoublée, Pardieu fui
traité avec moins de rigueur que le curé.
Pontchartrain à l'évoque de Châlons.
16 avril 1704.
11 y a quelque temps [sept années] qu'on Fut obligé d'arrêter Pardieu,...
qui se mêlait de chercher des prêtres ou d'en supposer pour marier des protes-
tants sans les assujettir aux cérémonies de l'Église catholique, et il subsistait
de ce commerce; depuis qu'il est en prison, il a abjure les erreurs de la R.
P. R., et on le croit bien converti. Il a été mis en liberté avec ordre de se
retirer en son pays, dont le roi m'ordonne de vous avertir, afin que vous ayez
attention sur sa conduite {Arch. Basl., IX, 236).
Antoine Sorel, ancien curé de Léry, diocèse d'Évreux, arrêté à
Schlestadt, en 1702, pour débit de «libelles abominables», avait
perdu sa cure pour avoir fait contrairement aux ordonnances vingt-
huit mariages, dont le dernier fut celui de M. de Broderode et de
la marquise de Boisroger. Il perdit l'esprit à la Bastille, où on
Mariages et bihuinations. 5o5
l'oublia jusqu'après lyiS, et faillit tuer son compagnon Listick dans
un accès de fureur [Ibid., IX 412).
Le 25 octobre i685, c'est-à-dire huit jours après la Révocation,
Seignelay annonçait en ces termes la suppression des cimetières
huguenots:
A M. Robert.
Sa Majesté ne veut pas qu'il y ait d'endroit marqué pour les enterrements
de ceux de cette religion, et chacun pourra les faire enterrer où bon lui
semblera (O ' 29).
Le 26, il écrivait à M. de Ménars : Le roi ne veut pas que ceux de
la R. P. R. continuent à se servir pour leurs enterrements «du cime-
tière qui leur servait autrefois à Paris»; et le 3o, à La Reynie:
Sur ce que vous m'écrivez à l'égard d'un homme de la R. P. R. mort dans
le quartier de la Cité, Sa Majesté veut que vous donniez ordre au commissaire
de prendre soin que ceux chez qui il est mort, le fassent transporter sans bruit
à l'entrée de la nuit pour être enterré hors de la ville en tel lieu qu'ils voudront
choisir (O ^ 29).
Le 5 décembre Seignelay adressait encore à la Reynie le billet
suivant :
J'ai parlé au roi de la demande qui vous a été faite de la part de l'envoyé
d'Angleterre du lieu où pourra être enterré un homme mort chez lui. Sa
Majesté m'ordonne de vous expliquer encore qu'elle ne veut point du tout per-
mettre aux étrangers d'avoir aucun lieu particulier pour enterrer leurs morts
(0'29).
C'est à ce moment que Sourches notait dans ses Mémoires (I 36i):
Les ministres des princes étrangers huguenots faisaient alors de grandes
plaintes de ce que le roi avait fait détruire le cimetière où l'on enterrait dans
Paris les étrangers qui n'étaient pas catholiques. Et M. de Meyerkron, envoyé
extraordinaire de Danemark, disait publiquement dans Versailles que c'était
une cruauté inouïe et qui était directement contraire au droit des gens.
Il faut franchir huit années pour retrouver, dans une lettre de
Rapin-La Fare, qu'on verra plus loin, la vague mention d'un cime-
tière qui semblait affecté à l'inhumation des protestants. L'importance
des deux premières pièces qui vont suivre n'échappera point au
lecteur : Rapprochées de la lettre de Rapin et de trois autres que
nous citerons tout à l'heure, elles jettent un jour tout nouveau sur
le sujet qui nous occupe.
5o6 Révocation de tEdit de Nantes à Paris.
Pontchartrain à La Reynie.
17 mai 1694.
Monsieur a dit aujourd'hui au roi qu'il vit, il y a quelque temps, passer
dans la rue Saint-Honoré pendant la nuit un chariot couvert de blanc, dans
lequel on prétend qu'étaient les corps morts de ceux de la R. P. R., lesquels
on va enterrer dans un cimetière près du Roule, et Madame assure qu'on a vu
plusieurs fois ce chariot; sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous écrire de
vous en informer, Sa Majesté ne pouvant se persuader que les religionnaires
en usent de cette manière, ni que cela se passant ainsi, il puisse être échappé
à votre connaissance (O ' 33).
Pontchartrain à M. le procureur-général.
7 mai i6g6.
On a donné avis au roi que le nommé Sonnet, nouveau catholique, est
mort relaps et a été enterré dans un jardin près des Gobelins... Sa Majesté
m'a ordonné de vous demander si vous avez eu connaissance de ce fait, et de
vous dire de faire sur cela les diligences nécessaires, supposé que le cas le
requière (O * 40).
Du même au même.
16 mai 1696.
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit au sujet de feu Sonnet,
avocat; Sa Majesté trouve qu'il serait trop tard de faire des procédures contre
sa mémoire pour être mort relaps; mais elle m'ordonne de vous dire qu'il est
bon que vous excitiez les premiers juges à être plus attentifs sur ce qui se
passera en pareille occasion, afin que, s'il arrive quelque chose de scandaleux
à cet égard, on puisse, en exécutant ce que portent les déclarations, faire
des exemples qui servent à contenir les mauvais catholiques (O ' 40).
Ainsi après avoir fait mention d'un cimetière sans désignation
de lieu, puis d'un cimetière près du Roule, les documents officiels
parlent d'une inhumation qui eut lieu dans un jardin près des
Gobelins; ne semble-t-il pas résulter de là que les protestants de
Paris tentèrent à plusieurs reprises d'établir un cimetière clandestin,
qu'ils abandonnaient dès qu'il était découvert? Les pièces suivantes
nous paraissent résoudre affirmativement la question.
Pontchartrain à D'Argenson.
27 mars 1697.
Vous devez faire arrêter le nommé Grimault ' dans la maison duquel on a
enterré des corps des protestants; mais cela ne suffit pas, il faut approfondir
' Sans doute celui du faubourg Saint- blesse d'un coup d'épéc, qui donna lieu
Marcel, chez lequel avait été transporté à une émeute de sept à huit cents per-
le 28 septembre 1G82, son coreligionnaire sonnes à peine dispersées par l'arrivée du
et voisin Pierre Cheru , mortellement commissaire.
Mariages et Inhumations. Soy
la chose et savoir de lui par ordre de qui il travaillait, à qui appartenait la
maison et srénéralement toutes les circonstances de cette affaire.
Du même au même.
9 avril 1697.
J'attendrai de vos nouvelles sur l'affaire de Grimault.
Du même au même.
11 faut mettre en liberté le nomme Grimault et l'obliger à faire une fosse
pour contenir les corps de ceux qu'il a enterrés dans son jardin (O * 41).
En publiant l'acte suivant, extrait des registres de la Chapelle
de Hollande, M. Ch. Read a fait observer que la mention de l'inhu-
mation dans un jardin près des Invalides, est unique en son genre
{Biillet., 3"= sér., VI, 262) : «Du 10 octobre 1699. Est mort ici Georges
Bang, de Nuremberg. Et dans la même nuit a été porté dans un
jardin H. des Invalides». On lit dans le Mercure historique de
novembre 1700: «Le chapelain de l'ambassadeur d'Angleterre
mourut le même mois (octobre); mais ce ministre n'a pu obtenir
un lieu pour sa sépulture». Le 24 mai 1702, D'Argenson recevait
de Pontchartrain le billet que voici :
Je vous prie de me mander où est le champ dans lequel le nomme Lcstac
et Marie Orgueline, morts protestants, ont été enterrés, et si c'est un même
lieu affecté à cet usage depuis qu'on enterre ainsi les protestants jugés indignes
de sépulture (O 249).
Enfin, par une faveur extraordinaire, Jean Brœm, secrétaire
de l'ambassade de Danemark, fut inhumé, le 11 septembre 1708,
« dans le ci-devant cimetière des Réformés au faubourg Saint-
Marceau» {Ibid., p. 264).
«En 1715, dit encore M. Read, mourait un brigadier et colonel
suisse qui avait quarante-deux ans de services distingués. La police
prit soin elle-même de pourvoir à son enterrement. Le corps fut
mis dans un champ. Le lendemain, une populace nombreuse (4 à
5ooo individus) eut l'insolence d'aller en plein jour le déterrer. On
ouvrit la fosse, on enfonça le cercueil, on dépouilla le corps, on lui
mit une corde au cou et on le traîna ignominieusement par les
champs.
«En 1718, un tailleur de Zurich étant mort à l'Hôtel-Dieu sans
abjurer, son corps fut séparé des autres corps et condamné à être
jeté à la voirie. On céda néanmoins aux sollicitations qui furent
5o8 Révocation de t Edit de Nantes a Paris.
faites, et le cadavre put être inhumé dans un jardin, aux frais de la
bourse des pauvres de la nation suédoise.
«Cette même année 1718, il y eut un grand scandale à l'am-
bassade même d'Angleterre, à l'occasion de la mort d'un des secré-
taires de Son Excellence Mylord Stairs. Les ministres des nations
protestantes en firent de vives représentations à Son Excellence
Monseigneur . . . l'abbé Dubois ! alors ministre du régent.
«Ces faits incroyables se trouvent consignés dans un document
officiel :
«Il n'y avait point d'étranger protestant, y disait-on textuelle-
«ment, qui pût vivre en repos en France ou être assuré de n'y
« être point outragé après sa mort, à moins de vouloir se faire
«catholique avant de mourir ou d'avoir un certificat de vie lui
«garantissant qu'il ne mourrait pas en France».
«Etcelaeni7i8!... Voilà le bel état dans lequel Louis-le-Grand
avait laissé son royaume et sa capitale ! » {Bullet., S'^ sér., VI, SyS).
Bien que le traité d'Utrecht (lyiS) eût stipulé «qu'on ne refu-
serait point de part ni d'autre [c'est-à-dire en France et en Angle-
terre] d'enterrer dans des lieux commodes », Louis XIV n'en avait
tenu compte. Ce ne fut que le 20 juillet 1 720 ', et grâce à l'inter-
vention de l'ambassadeur hollandais Hop, qu'un cimetière fut accordé
aux étrangers hors la porte Saint-Martin. Les régnicoles n'eurent
le leur, et encore par tolérance, qu'à partir de 1787. Il était situe
au Port-au-Plâtre, à la pointe de l'Arsenal, dans le chantier de
M""= Girardot de Chancour, marchande de bois.
La suppression des cimetières n'avait pas suffi à l'intolérance
du roi, qui se laissa entraîner beaucoup plus loin. Les jésuites
obtinrent de la cour la plus polie de l'Europe la publication d'une
loi digne de cannibales, savoir la déclaration du 29 avril 1686
(enregistrée le 24 mai), portant que les cadavres de ceux qui dans
leurs maladies auraient refusé les sacrements, seraient traînés sur
la claie, jetés à la voirie, le procès fait à leur mémoire et leurs biens
confisqués^. Cette monstruosité fut ainsi qualifiée dans une com-
plainte huguenote qui parlait d'avance le langage de la postérité :
...On va par un forfait nouveau,
Forcer des morts l'asile inviolable,
Et les traînant arrachés au tombeau,
En faire au monde un cxcnifile effroyable {Bullet., I, 389).
' Recueil d'arrêts. Bibl. du prot. , transforma en une forte amende la con-
n" 385, in-40. liscation des biens, qui n'était pas tou-
' La diîclaration du 3o janvier i7o<i jours possible (TT 424).
Mariages et Inhumations. 5o9
Loin d'en rougir, le roi, qui pourtant n'était pas naturellement
cruel, exigeait encore, trois mois plus tard, l'exécution de cette
ordonnance scélérate :
Seignelay à La Reynie.
6 août 1686
Le roi m'ordonne de vous écrire de tenir la main à ce que la déclaration
contre les nouveaux convertis qui refusent les sacrements dans l'extrémité de
leurs maladies, soit ponctuellement exécutée à Paris (O ' 3o).
Après cela, il paraît bien difficile de douter que la capitale ait vu
des cadavres traînés sur la claie par l'étrange magistrature du
temps'. «La cruauté, écrit Jurieu, est allée si loin qu'on a découvert
les corps des vierges, qu'on les a percés de coups après leur mort,
et qu'au lieu de leur donner la sépulture, on les a jetés aux chiens.
Vous avez, Monsieur, pu être le témoin oculaire d'une semblable
cruauté ; on a traîné des corps morts sous vos yeux dans les rues
de Paris, aux termes des Déclarations» {Lettres pastorales, 1686,
p. 40). Toutefois il y eut bientôt un commencement de détente.
A dater de l'opération de la fistule, qui eut lieu le 18 novembre, le
roi, que la souffrance et la crainte de la mort avaient rendu féroce,
s'adoucit un peu, et abandonna, momentanément et sur plusieurs
points, la manière de voir des jésuites, qui semblaient avoir pris
pour devise :
Abîme tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église.
Il recula devant l'opinion, révoltée par l'outrage infligé aux
cadavres. Dès le 8 décembre, Seignelay écrivait à l'intendant
De Creil :
A l'égard de la nommée Papot, de la viUe de Marchenoir, qui a déclaré en
mourant persister dans la R. P. R., Sa Majesté estime qu'il convient mieux
d'étouffer cette affaire que de la poursuivre davantage {Corrcsp. adm., IV, 400).
On lit dans une instruction adressée le même jour aux intendants :
L'intention du roi est que toujours les peines ordonnées par sa déclaration
du 29 avril 1686 contre les cadavres et les héritiers de ceux qui, à l'article de
' On trouve dans les Lettres pastorales été tout couverts de sang et de cervelle,
de Jurieu un récit, daté du i5 septembre qui sortait de la tête qu'on avait cassée.
1687, de l'ignominieux traitement subi Et dans l'exécution de la sentence, toutes
par le cadavre d'une dame Cereus, de les rues de Senlis ont été souillées de ce
Rieux, bailliage de Senlis, morte sans sang qui criait vengeance, comme les
avoir cédé aux persécuteurs. «On a spectateurs papistes eux-mêmes en de-
traîné son corps à l'audience du Palais. meuraient d'accord»,
l es degrés et le pavé de ce palais en ont
5io Révocation de HÉdit de Nantes à Parts.
la mort, refuseront avec scandale les sacrements et déclareront qu'ils veulent
mourir dans la religion protestante, soient exécutés avec la dernière ponc-
tualité, et que les commissaires départis prennent le soin de l'administration
des biens de ces sortes de gens-là... Mais l'intention de Sa Majesté n'est point
que l'on prononce cette peine contre ceux qui, par une mort subite, auront été
privés des sacrements, ou parce que les accidents de la maladie ne les ayant
pas laissés dans leur bon sens, ils n'auront pas été en état de satisfaire à leur
devoir sur cela. En un mot, cette punition ne doit être mise à exécution que
contre ceux qui, par le scandale avec lequel ils auront refusé les sacrements,
l'auront rendue absolument nécessaire à leur égard.
La même instruction invitait les évêques à donner aux curés l'ordre
de ne mener les juges chez les mourants qu'à la dernière extrémité,
et en cas que les parents voulussent se faire honneur du refus des
sacrements. « Lesdits curés, continuait-elle, doivent être avertis que,
tant qu'ils pourront cacher l'aversion que lesdits nouveaux convertis
mourants témoignent de s'approcher des sacrements, il vaut beau-
coup mieux qu'ils le fassent que de le publier par des procédures ».
Les intendants, ajoutait-elle encore, doivent «s'abstenir d'ajouter
une entière créance à ce que les curés ou les missionnaires pourront
leur dire, l'expérience ayant fait connaître que la plupart des curés
agissent par passion, et que le trop grand zèle des missionnaires
leur fait souvent se tromper dans leur jugement » (Mém. deSourches,
II 332 sq.)
Seignelay accentuait encore le recul en reproduisant, dans une
lettre du 3 février, les principaux points de la circulaire. Celle qu'il
adressait, le 3i mars, à ses collègues, marquait un pas de plus dans
la voie de l'atténuation :
Le roi étant informé que, dans quelques endroits du royaume, on a fait
raser par la main du bourreau les femmes et filles qui ont été condamnées à
être rasées et enfermées, Sa Majesté m'a ordonné de vous avertir de prendre
son ordre pour écrire dans l'étendue de votre département, afin d'empêcher
cet usage, qui est contraire à ses intentions {Corrcsp. adin., IV, 878).
Foucault ne cessait de se plaindre de ces relâchements qui, d'après
lui, rendaient inutile tout ce qu'on avait fait jusque-là pour les con-
versions.
Toutefois ce n'était pas impunément que les prétendus nou-
veaux convertis atteints de maladie grave, refusaient les sacrements.
Seignelay écrivait à La Reynie le 4 août: «A l'égard de la femme
qui a déclaré étant malade qu'elle voulait mourir en la R. P. R.,
Sa Majesté veut que vous la fassiez mettre dans un couvent si elle
a de quoi y payer pension, ou dans l'Hùpital-Général» (O' 3i). Le
Mariages et Inhumations. 5ii
19 mai de l'année suivante, consulté par M. Robert au sujet d'une
nouvelle convertie morte sans avoir reçu les sacrements, et à la-
quelle le curé de Saint-Méderic avait refusé la sépulture ecclésias-
tique, Seignelay fit cette réponse : « Sa Majesté m'ordonne de vous
dire qu'il appartient à M. l'archevêque de décider sur cela, et
qu'ainsi elle n'a pas estimé à propos de rien ordonner à cet égard»
(O • 32). Le billet suivant atteste que la cour continuait à n'exiger
pas la stricte exécution de la déclaration du 29 avril 1686:
Seignelay à Jomelle, lieutenant du roi à Ham.
27 septembre i683.
Le sieur Carré étant dans la disposition que vous me mandez, il faut, en
cas qu'il revienne en santé, surseoir l'exécution d'un ordre que je vous envoj'ai
il y a deux jours pour sa liberté, et, s'il meurt, le roi veut que vous le fassiez
enterrer sans faire aucunes procédures. Vous avez bien fait de lui refuser la
liberté de faire son testament (O ' 33).
L'année suivante fut marquée par un événement scandaleux,
au sujet duquel Seignelay écrivait le i*"" mars à La Reynie : « Le
roi approuve ce que vous proposez, de faire mettre en prison quel-
ques-uns de ceux qui ont été les plus séditieux au faubourg Saint-
Antoine, à l'occasion de la femme d'un charron, nouvelle catholique,
qui y est morte sans recevoir les sacrements » (O ' 33). Sans doute
la populace s'était jetée sur le cadavre, l'avait insulté, traîné. Or
comme on avait reconnu le mauvais effet produit par ces ignobles
saturnales, il fallait bien punir un peu ces séditieux, tout en réser-
vant les véritables rigueurs pour les hérétiques, surtout pour les
relaps dont la rétractation avait fait quelque éclat.
Pontchartrain au lieutenant-général du bailliage de Montfort-l'Amaury.
12 mars 1691.
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit au sujet du sieur de
Chartres de Villeray, gentilhomme nouveau catholique, lequel a déclaré en
mourant qu'il persistait dans son ancienne religion, sur quoi Sa Majesté a
résolu de passer la chose sous sUence, supposé qu'elle n'ait pas fait un grand
scandale. Il y a apparence que ce gentilhomme étant mort dans sa terre, il y
aura eu peu de témoins de sa déclaration ; ainsi vous ne devez point relever
cette affaire; si cependant elle s'était passée autrement que je ne l'entends, et
avec grand éclat, mandez-moi les circonstances, je vous ferai savoir ce que
vous aurez à faire (O ' 35).
5i2 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Vers le milieu de l'année 1698, l'autorité se départit de la
modération dont elle faisait preuve depuis quelques années. Paris
revit avec horreur une de ces monstrueuses exécutions qu'on lui
avait quelque temps épargnées, et donna au roi qui s'oubliait une
leçon d'humanité. Rapin-La Fare écrivait, le 12 juin, à son frère
Rapin-Thoiras :
M. de La Bastide me marque aussi qu'un nouveau converti étant mort à
Paris sans avoir voulu confesser ni communier, on l'avait mis sur une claie
pour le tramer; mais qu'à ce spectacle inhumain le peuple se mutina et l'enle-
vèrent (sic) et firent (furent?) l'enterrer dans un cimetière, criant qu'il était
indigne d'un grand roi de souffrir qu'on usât d'une telle barbarie contre ses
sujets, et que sans doute c'était ce qui attirait la colère de Dieu sur eux
(Bullet., VII, 29).
Ces derniers mots étaient une allusion aux effroyables malheurs
amenés en partie par la Révocation : le désastre de La Hogue, la
misère excessive, le pain à vingt sols, quatre francs d'aujourd'hui.
Cependant le clergé parisien continuait à s'illustrer par ses refus
de sépulture. M. Ch. Read a extrait ce qui suit des registres de la
paroisse Saint-Eustache: «Le mercredi 28 décembre 1693, défunt
Amonnet, commis aux aides, demeurant à la barrière de la Voirie,
proche la croix Cadet, décédé du jour d'hier, a été inhumé au
cimetière de Saint-Joseph». L'acte a été biffé et l'on a écrit à la
marge : « Le convoi dudit sieur Amonnet n'a pu être fait, attendu
qu'il a été refusant de recevoir les sacrements et qu'il est mort
huguenot» {Bidlef., 3" séw, VI, SyS). Six années après, nous voyons
il est vrai, ce même clergé se montrer plus accommodant, mais
peut-être uniquement parce qu'il s'agissait d'un personnage considé-
rable par sa fortune. On lit dans une lettre de D'Argenson, datée
du 16 septembre 1699:
Le sieur de Rambouillet, nouveau converti, mourut hier sans confession,
dans sa maison du faubourg Saint-Antoine. M. le vicaire de Saint-Paul, en
l'absence de M. le curé, avait fait d'abord quelque difficulté de lui accorder la
sépulture ecclésiastique; mais un prêtre de Saint-Eustache, avec qui le défunt
avait eu plusieurs conférences sur le fait de la religion, ayant rendu compte de
ses bonnes dispositions à MM. les vicaires généraux du diocèse,... ces MM. ont
trouvé bon que son corps fût conduit ce soir dans un carrosse jusqu'à la porte
de l'église Saint-Antoine, où il sera reçu par deux ecclésiastiques qui l'enterre-
ront dans le cimetière, et j'apprends que cet adoucissement fait un bon effet
parmi les nouveaux réunis {Notes de R. d'Argensoii, p. 14).
A un autre point de vue, la pièce suivante mérite aussi d'être
citée :
Mariages ci Inhumations.
5i3
Pontchartrain à M. de Torcy.
3i mai 1699.
Le 12 de ce mois, il est mort dans une maison de la rue Bourtibourg un
pauvre étranger qui n'a été réclamé par personne; et on a reconnu par ses
papiers qu'il se nommait Conrad Podesta, qui était de Plaisance, qui avait été
catholique et qui avait embrassé la R. P. R., n'ayant pas voulu recevoir les
sacrements à l'extrémité de sa vie (O * 48).
Rulhière affirme que D'Argenson, devenu en 1697 le succes-
seur de La Re3fnie, réussit à ériger secrètement la ville de Paris
« en ville de tolérance absolue » et à y maintenir les protestants
« dans une extrême tranquillité » (II, 91 et 298), Fondée en partie,
l'affirmation manque pourtant d'exactitude en ce qu'elle néglige les
faits qui ne concordent pas avec le système de l'auteur. Il est vrai
que D'Argenson eut comme Seignelay ', et plus que lui, de fugitifs
mouvements d'humanité^; il est vrai qu'il éprouvait une très vive
répugnance pour certaines formes de la persécution, et déconseillait
toutes les mesures propres à jeter le trouble dans la cité confiée à sa
surveillance ; mais il est vrai aussi que, persécuteur par état, il pra-
tiquait sans scrupule l'enlèvement des enfants, et l'on verra plus loin
que Pontchartrain fut obligé de modérer sur ce point son ardeur,
aussi bien que celle du cardinal de Noailles^. Toutefois on doit lui
' Voir Jacquinot.
^ Voir Lacombe aux Emprisonnés.
3 Outre les deux cent dix-huit arresta-
tions opérées à Paris sous sa direction
de i6ci8 à i;oo, rappelons quelques faits
postérieurs, qui sortent de notre cadre.
D'.'\rgenson écrivait le 16 novembre 1701 :
«Le comte de Saint-Georges, père du
jeune M. de Marcé, très bon catholique
et cadet de la maison de M. de Vérac,
mourut hier dans la religion protestante,
malgré tous les soins que M. son tîls a
pu prendre pour l'obli^'er à reconnaître
la vérité dans l'extrémité de sa vie. Aussi
M. le curé de Saint-Sulpice lui a refusé,
avec beaucoup de raison, les honneurs
de la sépulture» fNotcs de René d'Ar-
genson, p. 62). D'Argenson recevait, en
1701, l'ordre d'arrêter Lefebvre, qui allait
partir pour l'Angleterre, Gallais, de
Thouars, distributeur de livres héré-
tiques, Thomas, quêteur des protestants
et distributeur de leurs charités; Judith
Meslin, passeuse, Moreau et Chartier,
soupçonnés de favoriser les évasions;
d'assujettir FoUier, horloger genevois, et
ses enfants, à l'exécution des déclarations
concernant la religion; d'observer Cathe-
rine Morel «prétendue femme» de Belin,
laquelle ne faisait aucun exercice de la
R. C. ; en 1702, d'ouvrir les lettres
adressées à Dupré par son père réfugié
à Genève; d'observer Charles Guéret,
qu'il avait fait arrêter au moment où il
partait pour la Hollande; en 1703, de
surveiller la femme de Lonval, afin de
l'arrêter si elle se mettait en état de sortir
du royaume; d'arrêter Morain pour avoir
été au prêche de l'ambassade de Hollande;
Hamard, protestant opiniâtre; Blette,
«protestant scandaleux»; de mettre à
l'Hôpital-Général Jean Fournier et Mar-
tin, protestants insolents, ainsi que
Rolland Genuit et Lafuitte; en 170+,
d'arrêter la demoiselle Brochot plutôt que
de la laisser passer en Hollande ; en 1705,
de mettre à l'Hôpital-Général la nommée
Bourneau, indocile aux instructions, et
au collège, les enfants du banquier Simon,
mort dans l'hérésie etc.
33
5i4 Révocation de l'Edit de Nantes à Parts.
savoir beaucoup de gré d'avoir, au début du XVIII'' siècle, osé
dire à la cour, dans un mémoire cité par Ruihière (II, 294) :
L'inquisition qu'on établirait à Paris contre les protestants dont la conver-
sion est douteuse, aurait de très grands inconvénients. Elle les forcerait
d'acheter des certificats ou à prix d'argent ou par des sacrilèges. Elle éloigne-
rait de cette ville ceux qui sont sujets des princes neutres, indisposerait de
plus en plus les protestants ennemis, brouillerait les familles, exciterait les
parents à se rendre dénonciateurs les uns des autres, et causerait un mur-
mure peut-être général dans la capitale du royaume, qui doit être considérée
comme une patrie commune. D'ailleurs cette inquisition ne pourrait avoir lieu
ni envers les Genevois, ni à l'égard des autres étrangers réputés régnicoles, etc.
«Un murmure peut-être général» ! Et c'est un lieutenant de police
qui parle. Nous voici loin des manifestations enthousiastes aux-
quelles la Révocation donnait lieu en i685 parmi les courtisans,
qui, au fond, la blâmaient ou s'en moquaient.
Si, pendant qu'ils étaient au pouvoir, les jansénistes crurent
habile de ne pas abolir l'odieuse déclaration relative aux cadavres
des relaps, ils s'efforcèrent du moins d'en suspendre l'application.
Pontchartrain aux intendants Phelypeaux, De Bouville, Sanson, D'Ableiges.
5 août 1699.
Le roi, après avoir de nouveau examiné la déclaration du 29 avril 1686,
qui porte que le procès sera fait au cadavre ou à la mémoire des nouveaux
catholiques qui, en mourant, auront déclaré persister en la R. P. P., a juge
qu'il ne convenait plus de faire traîner les cadavres sur la claie. Sa Majesté
m'ordonne de vous écrire de l'empêcher dorénavant, sans que pour cela on
cesse de faire le procès à la mémoire de ceux qui seront coupables de ce
crime (suit la recommandation de ne pas rendre la volonté du roi trop publique
et de la faire connaître en chaque occasion) (O ' 48).
Pontchartrain au premier président du Parlement.
26 octobre 1699.
Le roi fit écrire au mois d'août dernier à MM. les premiers présidents et
procureurs-généraux des parlements, d'empêcher qu'on ne fit traîner sur la
claie le cadavre des nouveaux catholiques auxquels on ferait le procès, pour
avoir déclaré en mourant qu'ils persistaient dans la religion protestante. Et
Sa Majesté étant informée que la peine d'amende honorable à laquelle on
condamne ceux qui, après ces déclarations, reviennent de leurs maladies,
produit un aussi mauvais eflct que celle de traîner sur la claie, Sa Majesté m'a
ordonné de vous écrire d'empêcher qu'à l'avenir on ne leur fasse subir cette
peine d'amende honorable, en tenant la main cependant qu'elle soit toujours
ordonnée par les jugements, de même que les autres peines portées par la
Mariages et Inhumations. 5i5
déclaration du mois d'avril 1686, voulant que les jugements soient exécutés en
tous les autres chefs, excepté l'amende honorable, ce qu'il faudra tenir secret
autant que possible [Corresp. adm., IV, 495).
Ainsi plus de procès pour les mariages non conformes aux
ordonnances, à moins qu'ils n'aient été faits par des ministres; plus
de cadavres traînés sur la claie, plus d'amende honorable ; malgré
le m3'stère dont on prétendait les envelopper, ces atténuations
honorent le ministère janséniste; mais son système hybride de
contrainte prétendue modérée, le condamnait à commettre tous
les autres actes de persécution, et notamment les procès à la
mémoire.
Pontchartrain à D'Argenson.
21 juillet 1700.
La femme du sieur Amj'ot* étant morte dans les dispositions que vous
dites, il faut que les juges fassent en cette occasion leur devoir suivant les
ordonnances; cela est d'autant plus nécessaire que le sieur Amj-ot a, comme
vous savez, toujours dit qu'il n'y avait que cette femme qui, par son opi-
niâtreté, fit obstacle à sa réunion sincère, et lorsqu'il verra qu'on fera des
procédures judiciaires contre sa mémoire, d'où il appréhendera la confiscation
des biens, il se déterminera plus promptement à faire son devoir et prendre
des mesures pour le retour de sa fille (O ' 44).
A quoi D'Argenson répondit avec beaucoup de sagesse, le
i^"" août :
Comme nous n'avons point encore fait le procès à la mémoire des protes-
tants mal convertis qui ne sont pas jugés dignes de la sépulture ecclésiastique,
j'ai cru qu'il pourrait y avoir de l'inconvénient à tenter cette procédure par
rapport à la femme du sieur Amyot. Je ferai néanmoins ce que vous ordon-
nerez; mais permettez-moi, s'il vous plait, d'avoir l'honneur de vous repré-
senter à ce sujet que cette femme allait à l'église, qu'elle écoutait les instruc-
tions, qu'ainsi elle satisfaisait à une partie du culte extérieur. C'est vrai qu'elle
n'a jamais communié, mais quelle preuve pourra-t-on en avoir? Et comment
pourra-t-on prouver qu'à l'extrémité de sa vie, elle se soit déclarée protes-
tante, puisque la garde ni les domestiques ne le déposent pas, et qu'on ne
peut le savoir que par eux?... Ainsi, l'on peut seulement douter du sentiment
intérieur, que la crainte des lois ni l'aiitonlé des honiiiies ne pettvcnl changer.
Amyot est assidu au service divin et à la participation des sacrements. A
l'égard de sa fille, elle est mariée à Londres avec un des principaux médecins
du roi d'Angleterre. Ainsi, je ne pense pas qu'il puisse rien pour son retour,
et je craindrais que cet exemple de sévérité mal placée ne fût d'aucun usage pour
la conversion de cette famille, et qu'il ne fit un fâcheux éclat sur le public. Vous
savez combien les procès de cette qualité révoltent les nouveaux convertis
i Voir plus loin le chap. des emprisonnés.
5i6 Révocation de l'Èdit de Nantes a Paris.
encore chancelants, et, s'ils font ce mauvais effet dans les provinces, ils porte-
raient un bien plus grand coup dans la capitale du royaume, où l'on a sujet de
croire que rien ne se fait en matière de cette importance, si le roi ne l'ordonne
à ses magistrats par un ordre exprès et précis {Notes de R. d'Argensou, p. 24).
Comme il leur fallait compter avec les caprices du pouvoir
absolu, les jansénistes avaient parfois d'amères pilules à digérer.
Prudemment averti que les procès à la mémoire font un fâcheux
éclat et nuisent grandement à l'État, le vieux despote, retombé
sous l'influence du confesseur, s'écrie: Qu'importe l'opinion? que
me fait l'Etat? L'Etat c'est moi. Ma volonté n'a point de loi. Il eût
pu ajouter : pas plus que de stabilité. En effet, le 5 août 1699, il
autorisait la suppression du supplice de la claie, et voici ce qu'il
faisait écrire le 18 août 1700:
Pontchartrain au procureur-général.
J'ai fait voir au roi l'arrêt que vous m'avez envoyé, rendu au parlement
contre MM. de Boufflers et de Bocquemart, et Sa Majesté m'a paru surprise
de ce qu'il n'a pas été ordonné que le corps de M. de Bocquemart serait
exhumé et traîné sur la claie ; en effet, l'article treize de l'édit du mois
d'août 1679 ^ porte que le procès sera fait contre la mémoire des morts comme
contre les criminels de lèze-niajesté divine et humaine, et que les corps seront
privés de sépulture; suivant cette disposition, il semble que le corps aurait dû
être exhumé (O ' 44.).
Le roi consentait à fermer les yeux sur la conduite des relaps,
pourvu qu'elle ne causât point de «scandale»; mais du moment
qu'ils affirmaient hautement leur adhésion à la foi proscrite, il
entendait que les déclarations leur fussent sévèrement appliquées.
Tel est le sens de la lettre suivante, qui peut paraître obscure au
premier abord.
Pontchartrain à D'Argenson.
17 octobre 1700.
Lorsque je vous écrivis au mois d'août dernier de faire des poursuites
contre la mémoire de la femme du sieur Amyot, médecin, c'était, bien entendu,
qu'elle eût déclaré en mourant vouloir persister en la R. P. R, et qu'il y en
eût des preuves, et comme vous m'avez écrit par votre lettre du 1"' août que
vous n'aviez encore point fait le procès à la mémoire des protestants mal
convertis qui ne sont pas jugés dignes de la sépulture ecclésiastique, j'ai cru
devoir vous mander que ce n'est point l'intention du roi qu'on procède contre
ceux de cette espèce, et qu'il faut uniquement s'en tenir à l'exécution des
déclarations (O * 44).
' La Déclaration du i3 mars 1679 "^ d'amende honorable, de bannissement et
stipule contre les relaps que la peine de confiscation des biens.
Mariages et Inhumations. 017
En d'autres termes, l'intention du roi est, non que l'on poursuive
ceux qui peuvent être réputés relaps, ni ceux à qui le clergé
n'accorde pas la sépulture; mais bien ceux qui refusent formelle-
ment de recevoir les sacrements et déclarent persévérer dans la
R. P. R. Ce refus et cette déclaration sont les seules preuves qui
nécessitent l'application -de la déclaration ; mais du moment que ces
preuves existent, il faut poursuivre aussi bien les morts que les
malades revenus à la santé.
Ce fut là toute la tolérance que les efforts de D'Argenson
purent obtenir. Elle semblerait moins restreinte, si l'on prenait à la
lettre ce passage du mémoire qu'il présentait à la cour en 1708
(Fr. 7046 i° 9I : « C'est avec beaucoup de raison que Sa Majesté a
trouvé bon que l'on ne fît point dans la ville de Paris la recherche
de ceux qui sont morts relaps»; passage en marge duquel se lit
cette apostille de Pontchartrain : «Le roi est toujours dans la même
disposition». Mais D'Aguesseau en donne le véritable sens dans sa
lettre du 14 mai {Ibid.).
Il est important qu'on ne voie aucun changement ni relâchement sur
cette matière de la part de Sa Majesté; tout celui qu'on peut tolérer, suivant
l'apostille sur le premier article du mémoire ci-joint, et suivant l'avis que nous
proposons, M. d'Argenson et moi, se réduit à un seul point, qu'il ne sera fait
dans la ville de Paris aucune recherche des vivants ni des morts sur le fait de
la religion, pourvu qu'il n'3' ait point d'assemblées ni de scandale public; sur
toutes les autres choses et partout ailleurs les édits et déclarations du roi
doivent être exécutées.
L'article II du susdit mémoire était ainsi conçu : «L'on prend la
liberté de demander si l'intention de Sa Majesté est que cette tolé-
rance soit étendue à toutes les autres villes et lieux de la généralité
de Paris, où il n'}' a peut-être pas les mêmes raisons d'en user
ainsi». En marge se trouve la réponse: «Sa Majesté ne veut pas
que cette tolérance s'étende hors de la ville de Paris». L'article III
portait : « Les motifs qui ont donné lieu à se relâcher sur la con-
damnation extérieure des relaps dans la ville de Paris, font croire
qu'il est à propos d'user de la même indulgence en faveur de ceux
de la même ville qui jouissent des biens de leurs parents fugitifs^ en
vertu de l'édit de 1689, et ne font aucun exercice de la religion
cathoHque». Et l'article IV: «Sur ce qui regarde les biens des
personnes ci-devant demeurantes à Paris, qui sont sorties du
royaume depuis la déclaration du mois de septembre 1699, on
prend encore la liberté de demander comment il plaît à Sa Majesté
qu'on en use pour raison des biens qu'ils ont laissés soit dans la
5i8 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
ville de Paris, soit ailleurs». En marge : «Sa Majesté ne veut point
qu'on ait aucun ménagement dans ce cas; elle veut, au contraire,
que la déclaration soit exécutée ».
Ainsi donc, en 1708, grâce surtout à D'Argenson, les prétendus
nouveaux convertis de Paris pouvaient mourir protestants sans
qu'on fît le procès à leur mémoire, pourvu qu'il n'y eût pas de
scandale public. Ce minimum de tolérance n'était nullement du
goût de la plus grande partie du clergé, qui trouva bientôt moyen
de ramener le roi à ses anciens errements. Entre autres plaintes
cléricales, nous signalerons celles du curé de Saint-Sulpice
(Fr. 7046 î° 36) contre le prêche français de l'ambassade de
Hollande, contre la liberté laissée aux nouveaux catholiques de
proposer des objections à leurs instructeurs, contre les horlogers*,
les médecins, les apothicaires, et surtout les marchands de vin
hérétiques, qui non contents d'ouvrir leurs cabinets aux réunions
proscrites, refusaient non-seulement toute instruction quand ils se
portaient bien, mais encore les sacrements dans leurs maladies, et
n'étaient point inhumés en terre sainte. — Après avoir, en 1718,
fait repousser les dragonnades que le maréchal de Chamilly propo-
sait de recommencer, et la mort civile dont il voulait frapper les
hérétiques en leur interdisant de passer aucun acte avec qui que
ce fût, et d'hériter directement ou indirectement (Fr. 7046 f° 19),
D'Aguesseau eut l'humiliation méritée de voir remettre en vigueur
l'horrible loi du 29 avril 1686, qu'il n'avait pas eu le courage
d'abolir, et de la voir reparaître avec cette agravation, que tous
ceux qui refuseraient les sacrements seraient tenus pour relaps,
soit qu'ils eussent fait ou non abjuration, leur séjour en France
étant « une preuve plus que suffisante » de leur adhésion à l'Eglise
romaine, «sans quoi ils n'auraient pas été soufferts ni tolérés dans
le royaume». On ne tint aucun compte de la modification de pure
forme qu'il proposait dans la rédaction de la déclaration du 8 mars
1715 (Fr. 7046 f" 38).
• Ayant refusé de marier la fille de eu le de'boire de la voir quitter la paroisse
l'horloger Gosselin, lequel faisait pro- et aller se marier dans une autre avec un
fession ouverte de la R. et n'avait jamais orfèvre de Rouen,
reçu la communion catholique, il avait
XXVI
ASSEMBLÉES
On lit dans un rapport adressé à La Reynie le 20 septembre
i685: «La veuve Poisson, qui demeure aux Petits-Carreaux,
continue à tenir une assemblée de jeunes filles P. R. et même de
catholiques, sous prétexte de leur montrer à coudre» (Fr. 7052
f° 345). Le 5 octobre, la police signalait d'autres assemblées
chez Roger marchand de blé, quai de l'Ecole, beau-père de
deux pasteurs; chez Divry, ciseleur, rue de Harlay, qui avait
donné congé à tous ses locataires pour loger des protestants et
avait chez lui trois ou quatre ministres; chez la veuve De Varennes,
libraire, dont la boutique, véritable bureau d'adresses, était toujours
pleine de ministres. Seignelay écrivait à La Reynie, le iSnovembre:
« Sa Majesté a été informée que le sieur de Lalo, conseiller au
parlement de Grenoble, est à Paris, et qu'il s'assemble chez lui
beaucoup de religionnaires » (O' 29); et le 27 décembre: «Le roi
a été informé que, dans plusieurs endroits de Paris où l'on donne à
boire du café, il se fait des assemblées de toutes sortes de gens et
particulièrement d'étrangers, sur quoi Sa Majesté m'ordonne de
vous écrire de m'envoyer un mémoire de tous ceux qui en vendent,
et de vous demander si vous ne croiriez pas qu'il fût à propos de
les en empêcher à l'avenir» (O' 29). Dans un rapport du 21 janvier
1686, le commissaire Gazon s'exprimait ainsi :
L'on m'a donné avis aujourd'hui que, dans le cabaret du Riche Laboureur,
qui est à l'entrée de la rue des Fossés-M.-le-Prince, il s'assemble presque tous
les soirs des marchands et des artisans de la religion et des nouveaux catho-
liques, où ils se trouvent quelquefois jusqu'à dix-huit ou vingt, et qu'ils y
520 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
tiennent des discours scandaleux; que Ferdinand fils etLcjugc, son beau-frère,
sont du nombre, et c'est le père Ferdinand qui en a parlé à celui qui m'en a
donné avis, appréhendant qu'on ne les arrête (Fr. 7o5i, f" 41).
Toutes ces réunions n'étaient point des assemblées religieuses
proprement dites, c'est-à-dire des exercices de culte; on n'y parlait
toutefois que de religion et de persécution, ainsi que nous l'apprend
Delamare, à la date du 28 mars: Huit ou dix nouveaux convertis,
parmi lesquels figuraient Rozemont père, ex-ancien de Charenton,
le peintre Ferdinand, l'ex-procureur Blondel, l'horloger Sarrabat,
l'avocat Bruneau, récemment converti au protestantisme, et que
pour cette raison Delamare appelle «impie», continuaient encore à
se réunir tous les soirs au Riche Laboureur, pour « se fortifier dans
leurs anciennes erreurs». Rozemont présidait cette réunion,
dogmatisant et exhortant les autres, si bien qu'ils avaient arrêté
entre eux de ne pas aller même aux sermons, et d'en détourner
toutes les personnes de leur connaissance (Fr. 7052 i" 124).
Aussitôt après la Révocation eurent lieu des réunions d'un
autre genre. « On s'assembla, dit Gaultier de Saint-Blancard ', en
plusieurs provinces, dans les déserts, dans les bois, dans les
champs, dans les maisons de | campagne, dans les villes même: et
M. Le Fèvre, docteur de Sorbonne, nous apprend qu'on s'assembla
jusque dans Paris». En effet, nous lisons dans le Nouveau recueil
de tout ce qui s'est fait pour ou contre les protestants, par Jacques
Le Fèvre etc., partie IV, p. 5: «Lorsque nous allions pour les
instruire, nous en avons trouvé dans Paris et dans les villages du
diocèse, assemblés et faisant leurs prières en commun ». En mars
1686, le roi fut informé que plus de quinze familles de nouveaux
convertis, demeurant dans une maison du faubourg Saint-Germain,
y faisaient «les exercices de la R. P. R. » (O' 3o). Le 24 avril,
Delamare donnait avis que le compagnon tapissier Girou, de la rue
du Plâtre, dont la femme était blanchisseuse, présidait chez lui,
tous les dimanches après vêpres, des assemblées dans lesquelles on
lisait l'Écriture et on chantait des psaumes. Le dimanche précédent,
racontait une voisine, après la lecture, Girou, qu'elle dépeignait
comme un emporté, s'était écrié avec indignation : Est-ce là la loi
de Dieu ou celle du Diable? et plusieurs avaient dit: C'est la loi de
Dieu. Puisque vous le croyez, avait poursuivi Girou, promettez-
vous de persévérer dans cette créance ? A quoi tous avaient répondu
oui. — On prétend, ajoutait le commissaire, qu'il se tient des
' //is7. nyologétiq., 1688, II, 1 r;.
Assemblées. Sai
assemblées le dimanche chez un nommé De La Serre, nouveau
catholique, demeurant au jeu de paume de la rue Mazarine, et
qu'on y a fait la cène à Pâques; mais ce n'est qu'un ouï-dire
(Fr. 7o52 f" 140). En interrogeant des fugitifs arrêtés à Vervins,
M. deVrevins, comme il s'appelait lui-même, avait découvert qu'il se
faisait des assemblées à Paris, et il en informait la cour par sa lettre
du 26 (Arch. Guerre}. Le i^'' juin, Delamare fît suivre quatre nou-
veaux convertis de son quartier; ils sortirent pu- la porte Saint-
Jacques et, après avoir traversé la Seine, se rendirent au fin fond
du faubourg- Saint-Antoine dans la maison d'un porcheron, oîi était
le trône lors de l'entrée de la reine. D'après ses conjectures, cette
maison devait être un lieu d'assemblée, et il proposait de la faire
surveiller le lendemain, jour de l'Ascension (Fr. 7082 f° 127). Le
10, Seignelay appelait l'attention de La Reynie sur le sieur de
Saint-Gilles, gentilhomme de Bretagne, qui, non content de ne
s'acquitter d'aucun des devoirs de catholique, faisait des assemblées
à Paris. La Reynie lui signifia, le 19, l'ordre de retourner en
Bretagne.
Le roi avait cru que, pour détruire le protestantisme, il
suffisait d'interdire la célébration du culte, de raser les temples et
de bannir les pasteurs; il n'avait prévu ni que l'on pourrait se
passer de temples, ni que les laïques prendraient la place des
pasteurs 1, ni qu'une cinquantaine de ceux-ci, dont quelques-uns
avaient essayé de rester en France, ne tarderaient pas à y rentrer.
Il fut stupéfait lorsque D'Avaux le prévint de Hollande que
plusieurs allaient repasser la frontière, déguisés en marchands et en
cavaliers. Aussi s'empressa-t-il d'ordonner aux intendants, par la
circulaire du 8 janvier, de ne rien négliger pour faire une punition
éclatante de ces insolents qui venaient «séduire les nouveaux
convertis et les empêcher de s'instruire de bonne foi ». Le i5 avril
Seignelay écrivait à La Reynie: «A l'égard des deux ministres
que l'on vous a dit être cachés à Paris, Sa Majesté désire que vous
fassiez tout ce qui est possible pour les découvrir»; et le 5 juin:
«Je vous envoie un mémoire venu de Hollande, concernant des
assemblées qu'on dit se faire à Paris, où il y a entre autres un
ministre . . . Vous ne pouvez rien faire de plus utile et de plus
agréable à Sa Majesté que de faire prendre ce ministre » (O' 3o).
Delamare disait dans son rapport du 3:
' De Beaumont, les avocats Carré et Gondut, sieur du Cluzel et le proposant
Constans, arrêtés en 16SG; Geoffroy de Isaac Mercat, arrêtés en lôSq (voir les
Vivans, comte de Panjas, le médecin Du Premiers past. du Désert).
522 Révocation de fEc/ié de Nautes à Paris.
Un nouveau converti du faubourg Saint-Germain a donné avis, il y a liuit
jours, que le prêche se fait dans une cave du faubourg, la nuit; sa femme y a
été et sait l'endroit, mais elle ne veut pas le lui dire. Il fera son possible pour
le découvrir. Cet homme est soldat de la compagnie du guet. Un garde de la
gabelle donne aujourd'hui le même avis, il sait à peu près le lieu et connaît
deux des hommes qui y vont.
La Reynie a mis en marge :
Il n'est rien déplus important; on a donné avis au roi qu'on fait des
assemblées, qu'il y a deux ministres à Paris qui se déguisent et se travestissent
en maçons, et que c'est dans des Ueux divers oîi les assemblées se font, et
qu'on ne retourne pas deux fois dans un même lieu. Ce sont des gens qui ont
passé dans les pays étrangers qui ont assisté eux-mêmes à ces assemblées,
qui donnent cet avis {Arc/i. Basl., VIII, 416).
Le 10, disent encore les papiers de La Reynie, on apprit qu'un
des ministres faisant des assemblées à Paris, se retirait chez un
médecin suisse du Palais-Royal, et que la veuve Dieufit, demeurant
au bout du Pont-au-Change, et nullement convertie malgré son
abjuration, se mêlait d'enseigner la lecture et le catéchisme aux
enfants des nouveaux convertis, et de leur donner dans leurs
maisons des instructions fort dangereuses (Fr. 7o52 f° 120).
Dans son rapport du 12, Delamare s'exprimait de la manière
suivante :
Le soldat Benato a enfin tiré de sa femme .le secret des assemblées du
faubourg Saint-Germain, où elle va quelquefois avec les autres nouveaux
convertis. Ces assemblées se tiennent chez la dame Jacob, brasseuse, qui
tient une grande maison. Petite rue Taranne, laquelle a deux portes, l'une sur
la rue Taranne, et l'autre, rue du Sabot. Il s'y trouve un ministre vêtu en
cavalier, portant une longue perruque, un justaucorps rouge comme un mous-
quetaire. Ils ont fait la cène l'un des dimanches entre Pâques et Pentecôte.
Elle lui a dit que ces assemblées continuent dans le même lieu oîi ils croient
être en sûreté, à cause de l'étendue de la maison et de la facilité des deux
portes. Ce soldat croit qu'il y aura assemblée demain, parce que ceux de ce
parti croient que les catholiques seront trop occupés pour les observer. Leroy
et Noblet seront demain à la pointe du jour au.x environs de cette maison pour
observer les deux entrées. Je leur ai dit que, s'ils reconnaissaient qu'il y ait
assemblée, ils courent promptement en donner avis au commissaire Gazon
(Fr. 7o52, f" 119).
Le rapport du 14 fournit encore à se sujet quelques ren-
seignements :
Il n'y eut point hier d'assemblée dans la maison du faubourg Saint-Ger-
main. La femme Benato espère savoir mieux dimanche en quel lieu ils doivent
s'assembler et la demeure du ministre. Elle dit que ce fut le dimanche avant
Assemblées. 523
l'Ascension que ce ministre leur fit faire la cène, après avoir reçu à repentance
ceux de la compagnie qui n'avaient pas encore assisté à cette assemblée de-
puis leur réunion à l'Église catholique.
Enfin un propos attribué au prisonnier Amonnet, ex-ancien de
Charenton, mérite aussi d'être rapporté.
Le lieutenant du prévôt de Flandres ayant dit qu'Amonnet lui a déclaré,
en chemin, qu'il savait qu'à Pâques dernier il s'était assemblé au moins huit
cents huguenots dans deux maisons de Paris pour y faire la cène. Sa Majesté
veut que vous l'interrogiez sur cela (O^ 3o).
Deux assemblées considérables semblent donc avoir été tenues le
jour de Pâques; mais il est à peine nécessaire de relever l'exagé-
ration du chiffre de quatre cents assistants pour chacune. Les
ambassades seules eussent pu abriter un si grand nombre de
personnes; il ne pouvait guère y avoir à Paris que de petites
assemblées, mais elles furent innombrables.
Le 17 juin, sur l'invitation formelle delà police, le ministre
Douglas, sorti d'Ecosse par suite de son refus de prêter serment
au roi Jacques, et logé au Soleil d'or, proche la place de la Sorbonne,
prenait le carrosse de Bruxelles pour gagner la Hollande (Fr. 7054
f° 179).
Non moins irrité que le clergé par le retour des pasteurs et
par l'empressement des foules à courir au culte du Désert, le roi
rendit, le i" juillet, une déclaration portant peine de mort contre
tout ministre trouvé en France, et contre quiconque assisterait à
une assemblée: acte de férocité qui touchait à la démence: comment
condamner à mort, près de deux millions de personnes ! Quelques
jours après, comme s'il eut pris à tâche de verser de l'huile sur le
feu, D'Avaux écri\-ait qu'un ministre qui avait traversé Paris, y
avait entendu le prêche près de l'Échelle du Temple; et le 21,
Seignelay ordonnait à la Reynie de faire exactement observer les
trois familles de nouveaux convertis qui demeuraient ensemble
dans ce quartier. Il lui adressait encore, 1029, un billet ainsi conçu:
On a donné avis à Sa Majesté qu'il se fait de petites assemblées à Paris
chez les nouveaux convertis, particulièrement de femmes, qui, sous prétexte
de visites, s'assemblent pour faire leurs prières à l'usage de la R. P. R., et on
nomme entre autres la maison de la dame Combel, rue Neuve-Saint-Eustache.
Sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous écrire de faire observer si cet avis est
véritable. On accuse encore la famille des Bigot de pareilles assemblées
(Corresp. adm., IV, 35i).
Vendu à la police et invité en décembre à dresser un mémoire
de ce qu'il savait sur les protestants mal convertis, Louis Monnier,
524 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
gendre de l'ancien de Charcnton, Gervaise, et l'un des fermiers de
l'abbaj^e de Saint-Germain-des-Prés, dénonça le tailleur Vesfeldt,
comme retirant chez lui les émissaires que les réfugiés de Berlin
envoyaient à Paris pour débaucher leurs parents et leurs amis ;
Desbancs, potier d'étain, agent de tous les mécréants, et sa femme,
qui allait de porte en porte remettre des lettres et des livres;
Lebeuf, de la place Maubert, chez qui l'on s'assemblait quelquefois;
la femme de l'ancien Bezard, qu'il qualifiait de séditieuse à mettre en
lien de sûreté; le banquier Demeuves, qui entretenait de fréquentes
relations avec les protestants réfugiés en Angleterre; Ingrand, cor-
respondant avec ceux de Hollande et d'ailleurs, et recevant tous
les écrits et libelles composés par les fugitifs ; enfin M"^ Léger, de
Saint-Quentin, demeurant rue des Bourdonnais, qui méditait sa
retraite et ouvrait sa maison aux assemblées. Il donnait, en outre, le
signalement d'un homme qu'il avait vu dans une auberge et qu'il
soupçonnait d'être un ministre.
Une assemblée fut surprise, le 8 décembre, à l'académie de Du
Breuil rue de Seine, au faubourg Saint-Germain ; on arrêta Du
Breuil, sans doute descendant de Daniel Du Breuil, argentier de la
grande écurie, inhumé au cimetière Saint-Père le 29 novembre i63i
(Son frère, Matthieu Gaignaut, écuyer, sieur du Breuil, avait séjourné
à la Bastille du 12 janvier au 16 mai; voir prisonniers). Pierre
Guillard, Jean Attainville, Jacques Caillot, Charles Regnaudet,
Jacques Luya et Pierre Larriou, arrêtés en même temps, furent
mis au Grand- Châtelet, en janvier 1687; les dames, Catherine
Maupin, Françoise Mahiou, femme d'Attainville et les trois sœurs
De La Planche, furent enfermées à la prison de l'Abbaye. On n'osa
leur appliquer la furieuse déclaration du i" juillet.
Le 14 février, Ph. Goureau, prieur détesté de Vilhers-le-Bel,
avertissait La Reynie qu'il se faisait tous les dimanches une
assemblée chez Raguin, serrurier, rue Sainte-Marguerite, au fau-
bourg Saint-Antoine (Fr. yoSS f° 21). Nos documents ne nous four-
nissent pour le reste de l'année 1687, que l'ordre donné le 16 juin,
et non exécuté, d'arrêter le ministre qui avait visité la demoiselle
Le Coq des Forges, sortie des Nouvelles- Catholiques on sait dans
quel pitoyable état (O^ 3i).
Pour l'année suivante, les renseignements sont plus abondants.
Seignelay écrivait, le 16 avril, à La Reynie:
Il vient tous les jours des nouvelles au roi qu'il se fait des assemblées à
Paris entre les nouveaux convertis, et en dernier lieu on a assure Sa Majesté
qu'il y avait plusieurs ministres qui devaient leur donner la cène pendant le
Assemblées. SzS
cours de ces fêtes de Pâques; sur quoi Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire
qu'elle veut que vous choisissiez sept ou huit d'entre les principaux des nou-
veaux convertis qu'on a lieu de soupçonner davantage de mauvaise foi, et que
vous les fassiez suivre par des gens en qui vous avez toute confiance, pour être
exactement informé entre ci et le dimanche de l'octave de Pâques de tous les
lieux où ils iront, et pouvoir par là découvrir si les avis qu'on a donnés sont
véritables (O^ 82).
Le 21, Delamare signalait les assemblées qui se tenaient chez
Dargent, rue Montorgueil, dans une maison ayant plusieurs issues
(Fr. 7062 f" i63). Le 26, Seignelay invitait La Reynie à se rendre
chez la dame de Rebondy, pour savoir d'elle comment et oi^i se
faisait le prêche auquel elle avait assisté, d'après sa conversation
avec le contrôleur-général [Corresp. adm., IV, 355). Le 3i août, il
écrivait à M. Bossuet, intendant de Soissons :
A l'égard du ministre qui a passé, je ne doute pas que vous ne fassiez
toutes les diligences nécessaires pour le faire arrêter, s'il est dans le pays;
prenez la peine de m'en envoyer le portrait, afin que je puisse écrire en
Guyenne où on dit qu'il allait, pour le faire arrêter.
Et le 10 septembre, à M. de Bezons:
Il a passé dans la généralité de Soissons un homme qui a excité près de
Vervins [Landouzy, Lemé] des assemblées de nouveaux catholiques, où l'on
dit qu'il faisait le prédicant, et qu'il devait aller en Guyenne; je vous en envoie
le portrait tel qu'on l'a pu avoir, afin que vous puissiez le faire arrêter s'il
vient dans votre département.
Ayant découvert une assemblée autre que celle qui se tenait chez
Dargent, De Villefontaine, exempt de la prévôté de l'hôtel, recevait,
le 20 octobre, plein pouvoir pour arrêter tous ceux qui s'y trouve-
raient et surtout le prédicant.
A côté de la police officielle et plus acharnée encore que celle-
ci contre les assemblées, il y avait celle du clergé, qui adressait
directement au roi ses renseignements plus au moins exacts. Ceux
qui motivèrent la lettre suivante étaient mêlés d'erreurs; car ni
Allix ni Rozemont ne figurent parmi les pasteurs du Désert:
Seignelay à La Reynie.
25 octobre i638.
On a donne avis au roi qu'il se tenait souvent des assemblées de la R.
P. R. dans une maison sise faubourg Saint-Germain, rue Glacière, proche
Saint-Sulpice, où était autrefois la communauté d'une M""" Chausson. Cette
maison appartient à une nommée M™" Dubois, dont le mari a été autrefois
lecteur à Charenton et est présentement en Angleterre. On prétend que les
520 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
ministres AUix et Rozemont s'y sont trouvés, et que cette assemblée doit
recommencer demain mardi 26 du présent, entre neuf ou dix heures du matin;
c'est ce qui a oblige le roi de m'ordonner de vous envoyer ce courrier et de
vous faire réveiller à quelque heure qu'il arrive à Paris, afin de faire observer
cette maison avec tout le secret possible; attendre que tous ceux qui doivent
entrer soient arrivés, pour n'y point faire d'éclat que les ministres n'y soient,
ce qui doit être le principal objet de cette poursuite.
Le même avis porte qu'il se fait tous les quinze jours une autre assemblée
chez un cabaretier proche le pont Saint-Michel, dans la chambre d'un nommé
Pezart, homme incommodé, où les nouveaux convertis se rendent sous pré-
texte de l'aller voir. Sa Majesté veut que vous fassiez aussi observer cette
maison.
Je vous prie de garder mon courrier demain jusqu'à midi, afin de m'ap-
prendre par son retour ce qui aura été fait au sujet de l'avis que je vous
donne (O 1 82).
L'ordre de réveiller La Reynie et de garder le courrier, montre
combien la cour était impatiente d'apprendre enfin l'arrestation d'un
de ces ministres, que le roi considérait comme des ennemis per-
sonnels. Cependant il devait s'écouler encore plusieurs mois avant
que ce désir fût satisfait.
Le 28, Seignelay revenait à la charge :
Quoique Sa Majesté ne doute point de l'application que vous donnerez à
découvrir le ministre de la R. P. R. qu'on vous à dit venir voir le nommé Des-
rosiers, cependant elle me charge de vous recommander encore particulière-
ment d'avoir sur cela toute l'attention possible (O ^ 82).
Le 22 décembre, Seignelay envoyait à La Reynie une lettre d'après
laquelle des assemblées se tenaient chez le secrétaire du président
de La Barroire (O* 82), Jean Barbot, sieur du Jard, de la rue du
Sépulcre (aujourd. du Dragon), dont le frère Gabriel avait en 1697
le titre de peintre du roi.
Le i''"' mars 1889, La Reynie recevait encore l'ordre d'apporter
toute l'application nécessaire pour faire arrêter le ministre qu'on
croyait être à Paris. Il y en avait alors plusieurs: Paul Cardel et
Cottin arrivés ensemble à la fin d'octobre 1688, et quelques autres
venus depuis. Trahi par une femme qui l'était allée prendre pour
le conduire chez une malade, Cardel fut arrêté et mis à la Bastille
le 2 mars, ainsi que les six personnes valides trouvées dans la
maison. Une lettre écrite de Paris le i5 dépeint le prompt relève-
ment de l'Église sous l'heureuse influence des pasteurs du Désert:
Il est vrai que Dieu a envoyé ici des pasteurs qui ont généreusement
exposé leur vie pour annoncer l'Évangile. Ils ont prêché dans tous les quartiers
de Paris, et presque tous ceux qu'on appelait nouveaux convertis le sont en
Assemblées. 527
effet, aj'ant signé de tout leur cœur la rétractation de la malheureuse signature
que la violence et les mauvais exemples avaient extorquée d'eux. Les exercices
ont é:é fort fréquents; on a même reçu à faire profession de la religion plu-
sieurs anciens catholiques, parmi lesquels sans doute il s'est trouvé des infidèles
et des traîtres qui ont tout découvert. Nos ennemis sachant tout, ont arrêté un
pasteur .. Il y a encore d'autres pasteurs qui sont arrivés depuis peu; mais on
a cru devoir suspendre pour un peu les assemblées, parce qu'on était trop
découvert.... Le courage revient à ceux à qui il avait manqué et commence de
faillir aux ennemis de la vérité, ils ne savent où ils en sont: les dragons, les
massacres, les prisons, les galères, les couvents, tout a été encore inutilement
pratiqué^.
Quelques années avant de revenir lui-même en France, Malzac
dépeignait en ces termes l'accueil fait à ses collègues par les pré-
tendus nouveaux catholiques ^ :
Ces pauvres peuples dont les consciences étaient depuis leur révolte dans
des détresses mortelles, n'ont pas plus tôt vu ces anges de Dieu qui venaient
les consoler et les aider à sortir de cet abîme effroyable, que ne consultant que
leur devoir et le désir qu'ils avaient de réparer leurs fautes passées, ils ont
demandé avec empressement d'être reçus à la paix de l'Église... Ces progrès
presque miraculeux, que leur présence et leur prédication ont faits dans si peu
de temps, sont une preuve toute puissante que Dieu veut se servir de leur
mo3'en pour rallumer la vérité où elle avait été éteinte.
Les noms inscrits sur les tablettes de Cardel donnent une idée
de l'activité qu'il déploj^ait : il avait pris des rendez- vous avec
Mercier, Férouillat, Mallet, Garsan, Boucher, Bigot, M"'^ Vaudrescal,
Bel, Saint-Hilaire, Petit-Caffe, Girard, Chanet, Keller, Chalme, M""^
Stepe-Makchave, Poncet, Delabare, M™'^^ de Hormarin et de Blève,
et noté les adresses d'une vingtaine d'autres personnes plus coin-
promises encore : M™" Amyaud, rue des Marais, chez M. Lesseuille,
conseiller; M. de La Motte, rue Bourg-l'Abbé ou Greneta; M. de
La Motte, rue Guénégaud, hôtel d'Ecosse; M. de Monglas, rue de
Seine, proche la Galère, joignant M. Darsigny ; M"° de Rieux, à la
ville de Montpellier, rue Saint-Honoré, devant l'église Saint-Honoré ;
Meusnier, rue des Cinq-Diamants, au bout de la rue Troussevache;
Magdelaine, horlogeur, presque vis à vis la rue Charonne; le mar-
quis de Théobon, au grand arsenal; Du Passage, à l'hôtel de Thou,
rue Saint-André; M™° Daugure et Carré, rue Tirechappe ; Person,
rue de la Calandre, proche le Palais; Brandanière, rue de Seine,
au Faisan ; Dupré, chirurgien, rue Platrière; M™" Caron, Médan,
Brécourt, rue Michel le Comte ; M"^ Gaillard, rue des Lavandières.
' Vu'ir Les premiers Pasteurs du Désert, " Ibid., p. 298.
I, i85.
528 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Cardel pratiquait tous les actes du ministère: célébration de la cène,
baptêmes, mariages et jusqu'aux secours aux malades, comme
l'atteste la note suivante : «J'ai donné pour Hervé, qui demeure rue
Neuve du Chant de l'Alouette, chez M. Dufaye^ dont la femme est
en couche, 7 liv. 7. s. 6 d. ».
Nous ignorons quel était le pasteur au sujet duquel Seignelay
écrivait à Louvois, le 6 avril :
Je vous envoie, Monsieur, l'extrait d'une lettre que je viens de recevoir et
dont j'ai rendu compte au roi. Sa Majesté désire que vous envoyiez après
l'homme qui y est désigné, pour tâcher d'arrêter le ministre qui doit être parti
avec lui (Qi 33).
Le 3i juillet, le traître Braconnier, guide des ministres dans
Paris, avertissait la police que Cottin, dit La Haye, allait passer
huit jours à La Ferté-sous-Jouarre, appartenant au comte de Roucy,
et donnait la liste des personnes chez lesquelles ce pasteur avait
fait depuis peu des assemblées : Martin, horlogeur, rue des Fossés^
vis-à-vis la Comédie, à Saint-Martin; Orry, aussi horlogeur, sur le
quai Pelletier; Dargent et Dubois, autres horlogeurs, aux Castors
du Canada; Guy, maître ouvrier en étoffes d'or et d'argent, rue de
Béthisy, au roi de France; Massène, charron, rue des Fossés-Mon-
sieur-le-Prince ; Mallet, rue Saint-Jean-de-Beauvais. En automne,
Cottin tomba aux mains des agents chargés de l'arrêter, mais n'y
resta qu'un instant et réussit à s'enfuir. Il regagna la Hollande,
après avoir exercé son ministère en Picardie, en Normandie et à
Paris, pendant une année.
II semble résulter du billet que Seignelay adressait à La Reynie
le 25 septembre 1689, qu'un autre ministre faillit aussi être arrêté à
Paris: «Prenez la peine de vous informer qui sont les deux hommes
qui ont manqué le ministre de Hautecourt, et par quel ordre ils
agissaient, parce qu'on ne les connaît pas » (O ' 33). II y eut bien,
en effet, un personnage de ce nom, le normand Philipponneau, sieur
de Hautecour, pasteur et professeur de théologie à Saumur, recteur
de l'académie en 1673, 1679, 1682, et plus tard professeur de théo-
logie à Franeker, où il mourut en I7i5'; mais M. Gagnebin ne
le range point, peut-être à tort, parmi les pasteurs rentrés en
France au mépris des déclarations.
A la suite d'une nouvelle dénonciation cléricale, La Reynie fut
invité à surveiller la rue Mazarinc, où il se faisait une assemblée du
côté de la porte de Bucy. Il s'agissait évidemment de la réunion
> Bullet., I, 3il, VU, 42g et Fr. pr., VIII, 225 a.
Assemblées. 529
présidée par le comte de Vivans chez Dai;gent et Dubois. Le
7 novembre, Seignelay écrivait encore au lieutenant de police :
On a donné avis au roi qu'il se fait à Montrcuil, près Vincennes, des
assemblées de nouveaux catholiques dans une maison que le curé du lieu
indiquera. Sa Majesté veut que vous envoyiez quelqu'un de confiance pour
savoir ce que c'est et arrêter les coupables, supposé que l'avis soit véritable
(01 33).
Partis de Hollande vers le i5 décembre, les ministres De Salve
et De Malzac s'étaient mis préalablement en rapport avec Cottin,
qui leur avait donné des adresses et des empreintes de son cachet,
destinées à les faire reconnaître. Le premier fut arrêté à Paris, le
10 janvier 1690, chez Paradez, grâce à la trahison du cabaretier
Marchant, de la rue Greneta, ancien catholique qui avait feint
d'embrasser le protestantisme '. Arrivé en France, vers le milieu
de l'année 1689, avec quatre de ses collègues (Masson, De La
Gacherie, Boule, Pierre Plan?), et saisi, le 16 avril, chez Mallet,
Maturin, dit Lestang, rejoignit bientôt Cardel et De Salve dans les
cachots de l'île Sainte-Marguerite. Vers le milieu de l'année, la
police eut avis qu'une assemblée d'une dizaine de personnes avait
eu lieu, de dix heures du soir à une heure du matin, sur le quai
Pelletier, chez Girard, cabaretier, lequel n'avait permis aux assis-
tants de sortir qu'une demi-heure après le ministre, afin que nul
ne pût le suivre. C'est probablement de Maturin ou de Masson
qu'il est question dans le billet suivant :
Seignelaj' à La Reynie.
4 juillet 1690.
Je vous envoie un mémoire qui a été donné à Sa Majesté concernant un
ministre qui est à Paris, qu'il sera aisé de faire arrêter. Sa Majesté vous
recommande de suivre cet avis s'il se trouve véritable (O' 3^).
Quoi qu'il en soit, Masson alla mourir, dans le courant de l'année, à
Landouzy près Vervins.
Un ministre d'un tout autre caractère fut un instant confondu
avec les héroïques prédicateurs qui risquaient leur vie pour la
restauration de l'Église; nous voulons parler d'Aubert de Versé
qui, sollicité par Bossuet et Fénelon, venait mettre au service du
catholicisme sa plume vénale et d'une «promptitude à étonner
Jurieu ». Sur le point d'être mis à la Bastille en qualité de huguenot,
' Les premiers past. du Dés., I, 260.
II
53o Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
le transfuge protesta énergiquement ; La Reynie étant allé aux
informations, Seignelay lui répondit le 29 novembre :
Le roi ne se souvient point d'avoir donné à un ministre permission de
venir en France; ainsi Sa Majesté veut que vous fassiez incessamment arrêter
celui dont vous m'écriviez par votre lettre d'hier (O^ 84).
On finit par découvrir qu'il était venu sur l'invitation de Château-
neuf et dans l'intention d'abjurer; aussi se borna-t-on à saisir une
cassette qu'il s'était fait envo3œr de Hollande^ et à confier à l'évêque
de Meaux l'examen des papiers qu'elle contenait.
Le II novembre, Seignelay adressait à La Reynie le billet
suivant :
On a donné avis au roi qu'il se fait des assemblées de nouveaux catlio-
liques jusqu'au nombre de quarante chez le nommé La Fontaine, rue des
Marais, le long du jardin de l'hôtel de Liancourt; qu'il y a un nommé Prcssigny
qui en est le principal et qu'une femme y étant morte, on a fait croire qu'elle
était morte subitement. Sa Majesté m^ordonne de vous écrire de faire surveiller
cette maison et d'arrêter ceux qui se trouveront coupables (O^ 84).
En outre, le 9 décembre, il lui donnait l'ordre d'arrêter le ministre
qui venait de quitter Paris.
On verra par les pièces suivantes que le clergé continuait d'être
mieux renseigné que le lieutenant de police sur les assemblées :
Pontcharlrain à La Reynie.
i5 janvier 1691.
Je vous envoie un mémoire donné au roi contre les sieur et dame de
Braguclonnc qu'on accuse de faire chez eux des assemblées.
18 février 1691.
Je vous envoie par ordre du roi cet autre mémoire au sujet des assemblées
des nouveaux catholiques qui se font à Paris, et Sa Majesté m'a ordonné de
vous répéter qu'elle sait, à n'en pas douter, qu'il se fait des assemblées dans
ces maisons, qu'il faut que vous les fassiez observer de plus près et que vous
découvriez assurément ce mauvais commerce'.
10 décembre 1691.
Je vous envoie un mémoire par lequel vous verrez que le nommé Farie
accuse la demoiselle Duploué d'avoir fait à Paris une assemblée de gens de la
R. P. R. avec un ministre. Prenez la peine d'observer la maison de cette
femme (O > 35).
' A la date du lO mars, on trouve une autie dénonciation, un peu vague, con-
cernant les assemblée».
Assemblées. 53 1
La police ne prit sa revanche que l'année suivante ; toutefois dès
le commencement de décembre, elle était sur les traces d'un pasteur
qui tenait des assemblées chez Marie d'Arambure, veuve du sieur
de La Contaudière.
Pontchartrain à La Rej'nie.
12 décembre 1691.
Sa Majesté vous recommande de faire faire toutes les diligences néces-
saires pour arrêter les ministres accusés de faire des assemblées dans la
maison de la dame du Poitou dont vous m'avez écrit; et plutôt que de les
manquer, il faudra faire arrêter ce qui se trouvera dans la maison, sauf à les
mettre ensuite en liberté (O' 35).
Dans la nuit du 11 février 1692, la police s'empara de Malzac
et des sept personnes auxquelles il distribuait la cène. Le 3 mai,
deux autres pasteurs, dont l'un ne faisait que d'arriver de Hollande,
Giraud et Givrj^, furent également arrêtés; on les envoya tous
trois aux îles Sainte-Marguerite, partager le sort de Cardel, de
De Salve et de Maturin. A l'exception de ce dernier, relâché en
1715, et de Giraud ou de Givry, les quatre autres y moururent
privés de raison.
Durant un séjour de trois mois et demi, Givry avait fait à Paris
de quarante à cinquante assemblées de six à vingt personnes, et
par conséquent édifié près de six cents nouveaux convertis. Boule
y était resté plus longtemps, quatre à cinq mois; Pierre Plan, seule-
ment un mois; De La Gacherie n'avait fait que passer. A la fin
d'août 1692, les assemblées continuaient encore et l'on surveillait la
maison des Girardot ; toutefois la triple arrestation de cette année
eut pour effet l'éloignement des pasteurs ; en 1695, Brousson lui-
même n'osa s'aventurer dans la cité surnommée la meurtrière des
prophètes. Des laïques, notamment le médecin Jean Bonneau et
son collègue Corsil, de Rouen, remplacèrent les pasteurs. De 1695
à 1700, plusieurs ministres apostats et pensionnés comme tels,
s'enhardirent au point de reprendre les fonctions de leur ministère,
et furent mis à la Bastille en dépit de tous les prétextes qu'ils allé-
guaient pour justifier leur présence à Paris : Leclerc (1697),
Mestrezat (1699) et Larpent (1700). Leclerc présida un grand
nombre d'assemblées, chez M""= Du Coudray, rue de la Harpe;
chezBagnaux, rue Ouincampoix; chez Freguevet, au Bourg-l'Abbé ;
chez Dauvré, rue Saint- Jacques ; chez Duglad, rue des Deux-
Boules ; chez le banquier Haran, rue Bertin-Poirée.
532 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Les documents relatifs à ces assemblées sont en très petit
nombre.
Pontchartrain à M.' de La Bourdonnaye.
21 août lôgS.
L'homme que vous proposez d'envoyer à Paris pour observer les assem-
blées des nouveaux catholiques peut y être utile, pourvu qu'il soit sensé et
capable par son bon esprit d'établir la confiance nécessaire en telles occa-
sions, qu'il soit d'ailleurs connu de quelque nouveau catholique considérable, et
qu'il ait déjà par devers lui quelque preuve ou certitude de quelques faits; car
s'il n'a que des vues générales sur des récits qu'on peut lui avoir faits, son
voyage sera de peu d'utilité; il y a une infinité de gens qui pensent et disent
les mêmes choses sans aucune certitude, et qui donnent tous les jours des
avis qui paraissent être assurés par les circonstances, mais qui, étant suivis e t
éclaircis, se réduisent ordinairement à rien. Voyez donc sur ce pied-là si vot rc
homme peut être bon à quelque chose (O > Sy).
Pontchartrain à La Reynie.
2 j mai 1694.
Je vous envoie un avis concernant des assemblées de rcligionnaircs à
Paris (O 1 38).
En 1695, 1696 et 1697, nous ne trouvons pas trace des
assemblées dans les papiers de la police. Le 20 février 1698,
Pontchartrain ordonnait à D'Argenson de surveiller Pressigny, et
de tâcher par tous les moyens d'arrêter le ministre auquel il était
soupçonné de donner retraite. Ce ministre devait être Jacques
Gillet, originaire de Bergerac (Ravaisson, XI, 87), qui prêchait sous
la croix en même temps que Joseph de La Gacherie et Guillaume
Lumière, et qui après avoir distribué la cène et fait des baptêmes
à Paris, à Orléans, Mer, Blois, Saumur et dans le Poitou, gagna la
Hollande au mois d'août 1698 ', avec l'intention non réalisée,
semble-t-il, de revenir une seconde fois en France. Les Etats-
Généraux lui ayant accordé, en 1701, la permission d'aller passer
six mois en Angleterre, il y a lieu de supposer que, contrairement à
ce que nous avons dit ailleurs-, il est le même personnage que Jacob
Gillet, qui desservait en 1704 l'Église de la Nouvelle Patente à
Londres. Il avait été ramené par Esaïe Ledet, seigneur de Segray,
parisien réfugié qui tenait à Londres une boutique d'épicerie et des
pensionnaires, entre autres Gillet et son collègue Balguerie. En
' Gagncbin, Pasteurs de France réfu- ^ Les premiers past. du Dés., I, 452.
gics en iîulL, p. 28.
Assemblées. 533
1703 informé que Segray était de nouveau à Paris, Pontchartrain
ordonna, le 3i octobre, de l'enfermer à la Bastille en le prévenant
qu'il y resterait jusqu'à ce qu'il eût fait revenir sa famille ; il en
sortit pourtant le 16 janvier 1704.
Le 28 octobre 1698, Pontchartrain écrivait à D'Argenson :
Voici une lettre qui m'a été écrite par le nommé Blattier au sujet des
assemblées des religionnaires qui se font à Paris; je vous prie d'examiner s'il
}' a quelque fondement à l'avis qu'il donne, et de suivre cette affaire (O ' 42).
Et le 3 mars 1700:
Le roi a fait conduire aux Nouvelles-Catholiques (par ordre du 25 février)
une pauvre fille nommée Claude Le Roux, qui a déclaré au curé de Versailles
que, l'année passée, un homme appelé Thomel fit une exhortation et ensuite la
cène chez un cabaretier dont elle ne sait pas le nom, auprès du couvent des
Prémontrés, à la Croix rouge ^, et qu'il s'y trouva cinquante personnes, aux-
quelles on dit en les renvoyant qu'on ferait la même chose dans six mois. Cette
fille ajoute qu'elle y fut menée par une femme qui l'était venue trouver exprès
à Versailles, laquelle se nomme Fringan et demeurait alors au faubourg Saint-
Antoine, chez un plombier appelé Forgue.
Larpent, dont la vie est encore assez mal connue, toucha
comme Mestrezat et Leclerc, le honteux salaire des ministres
apostats, et, comme eux, resté protestant au fond du cœur, il venait
exercer clandestinement son ministère à Paris, au risque des
galères ou d'une claustration perpétuelle. Il était fils d'un pasteur
de Normandie, et avait obtenu, en i658, pour subvenir aux frais de
ses études, une bourse que lui disputait Allix, futur pasteur de
Charenton. Il servit d'abord l'Eglise du Mans, a3^ant pour annexes
Ardenoy, Loudon, Le Tronchay, La Goupillière et Dolon. Le
syndic du clergé manceau l'accusait, en 1669, de violer la déclara-
tion qui défendait aux ministres de prêcher hors du lieu de leur
résidence. Ce fut peut-être à dater de ce moment qu'il reçut
vocation de l'Eglise de Séez (arrond. d'Alençon, Orne), o\x il resta
jusqu'à son apostasie. Le 20 avril i685, sept mois avant la
Révocation, il abjurait à Notre-Dame de Paris, entre les mains de
l'archevêque ; le roi, auquel il fut présenté quelques jours après,
daigna lui témoigner sa satisfaction, et lui ordonna de travailler
à la conversion de ses anciens frères. Larpent n'eut garde d'y
manquer.
Nous lisons, en effet, dans la seconde édition de La France
' Au carrefour de ce nom.
534 Révocation de l'Edit de Nantes h Paris.
protestante, II, 563, que, au mois de janvier 1686, tous les fonction-
naires d'Alençon convertissaient à l'envi les protestants, et que nul,
excepté l'échevin Deschènes, ne déploya plus d'activité que '
Larpent. Les moyens qu'ils employèrent étaient si persuasifs que,
selon le Mercure galant, prêtres et moines « furent accablés par la
quantité d'abjurations ». Toutefois Larpent ne réussit sans doute pas
à gagner tous les membres de sa famille; car on cite parmi les
réfugiés une demoiselle Larpent, qui établit à Amsterdam une
fabrique de points de France ou de dentelles. — Le zèle du
néophyte se calma peu à peu et fit place au remords. En 1700,
nous retrouvons Larpent à Paris, où il se rendait habituellement
pour distribuer la cène à des nouveaux convertis aussi peu convertis
que lui-même.
Il y était mandé parle médecin Jean Bonneau, que l'on a cru
pasteur jusqu'à ce que M. le baron F. de Schickler eût démontré
{Bnllet., Q." sér., XVI, 3oo) que les auteurs de La France protes-
tante, l'avaient confondu avec Jean-Antoine- Jacob Bonneau, pasteur
à Aubusson de 1674^11685'. Fils d'un autre Jean Bonneau, pasteur
au même lieu de 1684 à 1671 (?), il était né dans cette ville en 1684.
Son père, «homme d'une piété et d'une probité exemplaires»,
n'avait rien épargné pour le remplir de science et de vertu. Après
avoir achevé ses études de théologie à Genève, dans la maison du
célèbre professeur Turettin, le jeune homme alla suivre les cours de
la faculté de médecine à Montpellier, où il se livra à la débauche, au
dire de Constantin de Renneville, écrivain caustique, médisant et
dépourvu d'autorité, qui parait avoir pris Bonneau en grippe à la
Bastille, peut-être parce que celui-ci ne lui témoignait qu'une médiocre
estime. Sans doute chassé d' Aubusson par les dragons, le médecin
Bonneau vint s'établir à Paris «justement dans le temps de la
cassation de l'édit de Nantes», et ne tarda pas à présider
de petites assemblées. N'ayant pas reçu la consécration, il
ne pouvait distribuer la cène et faisait venir un pasteur pour la
célébrer. Ces observations rectifient ce qu'il y a d'inexact dans le
rapport rédigé, le 20 avril 1700, par l'un des agents du lieutenant de
police D'Argenson :
Deux ministres font dans Paris des assemblées pour faire la cène suivant
l'usage de la R. P. R. L'un s'appelle Larpent, de la ville de Séez en Normandie,
et l'autre, Bonneau, qui demeure habituellement à Paris, rue de la Huchctte^.
' Corriger les Premiers past. du Dés., ' Ambroise Parc avait habite' la mcme
I, 418. rue.
Assciriblccs. 535
Larpant vient tous les ans depuis plusieurs années à Paris, aux fêtes de Pâques
et de Noël, afin d'y exercer son ministère. Il arrive quelquefois un peu avant
Pâques, d'autres fois à la mi-carême; et d'autres les jours gras; mais il ne
manque jamais d'y passer toutes les fêtes, et cola sous prétexte de venir
toucher une pension que lui fait Sa Majesté et que paie le sieur Renautier. 11 a
envoyé sa femme et ses enfants en Danemark, où il les entretient de cette
pension. II a logé plusieurs années, ou plutôt plusieurs voyages, chez la
nommée Bâillon, née Zacharie, rue de la Huchette, à l'enseigne de la Bastille;
mais pour cette année, il n'3' a pas logé, et il s'est mis du côté du Pont-Neuf:
l'on saura incessamment où et le jour qu'il est arrivé. Il partit hier lundi, 19
avril, pour retourner chez lui ou ailleurs, la quinzaine des fêtes étant passée.
Il a fait la cène, le jeudi saint dernier, à cette maison de la Bastille, rue de la
Huchetie, chez le nommé ParperoUe, bon catholique, mais qui a pour garçon
depuis très longtemps le nommé Roussel, faux converti de la ville d'Aubusson,
où il a sa femme et sa famille, qui, pour n'avoir pas fait leurs Pâques l'année
passée audit Aubusson, furent condamnées à l'amende de cinquante livres.
C'est ledit Roussel qui favorise cette cène, et prête auxdits sieurs Larpent et
Bonneau la commodité de l'assemblée dans ce logis. Ils font aussi leurs assem-
blées fréquentes chez les nommés Le Roy, au Tambour, rue de la Huchette,
cabaretier religionnaire, et chez le nommé Le Noir', au Soleil, rue des Noyers,
aussi cabaretier rehgionnaire. Ledit Bonneau, ministre et faux catholique,
feignant de remplir ses devoirs au service de l'Église, est l'âme de ces assem-
blées. C'est lui qui fait venir ledit sieur Larpent pour le seconder, et l'on a
remarqué qu'il ne manque point, sitôt qu'il y a un religionnaire ou faux
converti malade, de se rendre auprès de lui pour l'affermir dans la R. P. R.
Ledit Bonneau est un homme de cinquante-cinq à soixante ans [stjixante-
six ans], qui fait le médecin et demeure rue Saint- Victor et non pas rue de la
Huchette. Il est ami du nommé Roussel, homme quasi de pareil âge, et qui
tient un magasin de tapisserie pour le sieur PapiroUe (sic) au premier étage
du corps de logis de devant la maison rue de la Huchette, appelée la Bas-
tille... Ledit Papirolle n'est point à Paris, mais il y a un de ses iières qui ne
se mêle point du commerce, mais seulement des aliaires du Palais, qui loge
chez le nommé Dégreville, cabaretier, proche ladite maison de la Bastille. On
dit qu'effectivement on a fait la cène cette année chez ledit Roussel, et que,
pour j' parvenir, ledit Roussel fait le malade pendant deux ou trois jours, et
pendant lequel temps il est visité par ledit Bonneau... On n'a pu me dire com-
bien ils étaient à la dite cène. On m'a dit aussi que ledit Bonneau va de temps
en temps en campagne, et qu'on avait voulu l'arrêter à Rouen, mais qu'on
l'avait manqué... A l'égard du nommé Larpent, on prétend qu'il est retourné
au Mans, mais on ne sait pas où il peut être {Fr. pr., 2' édit., II, 801).
La perquisition faite le 7 mai chez le médecin, amena la
découverte d'une lettre de Bonneau père à Bonneau fils, proposant
à Genève, et d'une « quantité de livres hérétiques qui marquaient
son obstination » ; en conséquence il fut arrêté. Interrogé le même
' Gendre du médecin Corsil, de Rouen, qui présidait aussi des assemblées à Paris
en 1702.
536 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
jour par D'Argenson, il nia les faits allégués contre lui et n'en fut
pas moins envoyé à la Bastille. Il avait sans doute été dénoncé par
l'entremise de Bégon, intendant de La Rochelle •, auquel Pontchar-
train écrivait le 19: «J'ai rendu compte au roi de ce que vous
m'avez écrit concernant Bonneau, qu'on accuse d'être ministre. Sa
Majesté veut qu'il soit mis à la Bastille et que vous suiviez cette
affaire avec une attention très particulière» {Arch. Bast., X, 54).
On lit dans le Journal de Du Junca:
Du samedi 22 mai à trois heures après midi, Aulmont le jeune a mené et
remis à M. le gouverneur un prisonnier,... M. Bonneau, religionnaire et mau-
vais converti, dont le père a été ministre à Aubusson, lequel prisonnier a été
détenu une quinzaine de jours dans la maison de M. Aulmont, avant que
d'être amené ici et a été deux fois interrogé par M. d'Argenson,... lequel pri-
sonnier a été mis seul renfermé à la calotte, cinquième chambre de la tour de
Bretaudière- {Arch. Bast., 0,254).
Roussel fut sans aucun doute aussi arrêté; car Pontchartrain
écrivait, le 19, à Turmenges de Nointel, pour savoir si Pierre
Roussel (ou Rousset), âgé de soixante-six à soixante-sept ans, natif
d'Aubusson, facteur delanommée Lombard, tapissière d'Aubusson,
demeurant à Paris, rue de la Huchette et soupçonné d'avoir chez
lui des assemblées de nouveaux convertis, passait dans son lieu
natal pour bon ou mauvais catholique (O' 44).
Quant à Bonneau, ce fut vainement qu'il demanda et obtint le
certificat suivant, rédigé probablement par un ecclésiastique plus
humain que rigide : «Je soussigné, archiprêtre et curé de Saint-
Séverin^, certifie à tous qu'il appartiendra, que M. Jean Bonneau,
docteur en médecine, autrefois proposant dans la société des calvi-
nistes, est maintenant catholique, apostolique et romain ; qu'il a
demeuré plusieurs années dans ma paroisse, pendant lequel temps
il a fait son devoir de catholique, l'ayant confessé plusieurs fois et
n'ayant remarqué rien dans sa vie de contraire aux bonnes mœurs.
Fait à Paris le 6 janvier 1704, Lizot». Selon Renneville, «après
avoir croupi pendant plusieurs lustres» à la Bastille ^ Bonneau,
devenu «un des fous les plus incurables» de l'endroit, si maigre et
si faible qu'il ne fallait que le pousser légèrement pour le faire
tomber, fut mis à Bicêtre, «l'enfer de toutes les prisons». On le
faisait communier, et, le moment venu, on lui coupait sa barbe
' Il y avait une famille Bonneau à La sans doute provisoirement, dans l'église
Rochelle, et une à Tours. de ce nom.
' Voir ci-dessus II, 264.. ' llenneville y resta de 1702 à 1713.
' Ambroise Paré avait été inliunié.
Assemblées. 53 7
blanche pour lui donner une tenue décente. Les pièces qu'on va
voir attestent une double erreur commise par l'auteur de L Inquisition
française : ce n'est pas plusieurs lustres que Bonneau passa à la
Bastille, et ce n'est pas à Bicêtre qu'il fut envoyé.
Pontchartrain au supérieur de la Charité de Charenton.
Marly 29 avril 1705.
Le roi envoie en votre couvent de Cliarenton, Bonneau, dont la pension
vous sera payée par Sa Majesté sur le pied de 400 livres par an; ayez-en
grand soin, et tâchez de rétablir sa santé, s'il est possible {Arch. Bas/., X, 267).
Quelques jours plus tard, Du Junca écrivait dans son Journal :
«Du mardi 5 mai lycS à dix heures du matin, M. Aulmont le jeune
a porté l'ordre pour lui remettre Bonneau, homme fort vieux, fils
d'un ministre d'Aubusson, étant devenu presque en enfance, pour
le transférer à Charenton dans la Charité des bons Pères qui y sont
établis» {Ibid.). Moins au courant de ce qui concernait le prison-
nier, Pontchartrain continue dans ses dépêches à lui donner le titre
de ministre, qui a induit en erreur notre ami Bordier.
A Phelypeaux, intendant de la généralité de Paris.
24 juin 1705.
Ordre de payer à Goupil de La Pontinière, en vertu de la déclaration du
i" juillet i686, la somme de 55oo livres, pour avoir fait arrêter, en mai 1700, le
ministre Bonneau '.
A Turgot, intendant de Tours.
3o décembre 1705.
Un ministre de la R. P. R., nommé Bonneau, qui était devenu faible
d'esprit, et qui avait été mis pour cela au couvent de la Charité à Charenton,
y est mort depuis peu, aj'ant fait paraître dans les derniers jours de sa vie,
assez de raison pour mériter de recevoir les sacrements de l'Eglise; comme il
avait quelque bien à Tours, j'ai cru devoir vous en donner cet avis afin d'en
avertir les parents {Ibid.).
Quel triomphe que ces communions inconscientes d'un ancien pro-
posant! Ces conversions in articulo dcmcntiœ, sont d'un nouveau
• Il semble difficile d'admettre que ne payait qu'aux dénonciateurs des pas-
Phelypeaux ait versé cette somme, qu'on leurs rentrés en France.
538 Révocation de l' E'iit de Nantes a Paris.
genre, et non le moins odieux. C'est pourtant à peu près
celles que conseillait Fénelon, quand il recommandait de pousser
les malades peu à peu et sans violence à faire des actes de
catholicisme.
Ainsi, sans l'ombre d'un doute, c'est bien le médecin Bonneau
qui est mort à Charenton, et non un certain ministre de Tours,
dont l'existence paraît purement imaginaire. « Noé Bonneau, dit la
France protestante, i" édit.. Il, 8o3, ministre à Tours, emprisonné à
l'époque de la Révocation, perdit la raison, fut enfermé dans un
couvent de La Charité {sic), et y mourut en lyoS». La qualité de
ministre, on sait où Bordier l'a prise ; celle de ministre de Tours a
la même origine ; quant au lieu du décès, c'est par suite d'un
lapsus calami qu'il a été transformé en une ville de la Nièvre. Au
reste, M. Dupin de Saint-André, auteur de V Histoire du protestan-
tisme en Tourainc, n'a inscrit le nom de Bonneau que «sous toutes
réserves» (p. 264"!, sur l'autorité de La France protestante, et tout
en déclarant qu'il ne l'a rencontré nulle part ailleurs. Il n^y a
simplement qu'à l'effacer.
Le tailleur Lafuitte, accusé de tenir des assemblées chez lui
place Dauphine, de faire le prophète et l'illuminé et d'avoir empêche
plusieurs familles nouvelles catholiques d'aller à la messe, fut écroué
à la Bastille le 22 octobre 1700 (Ravaisson X, 262). On lit dans les
Registres du Secrétariat, à la date du 4 janvier 1702, qu'un collègue
de Bonneau, le médecin Corsil, de Rouen, venait de temps en
temps à Paris «faire le prédicant, et affectait de visiter la plupart
des nouveaux convertis pour les confirmer dans l'erreur » (O 249).
Le 1" mai 1708, on lui fit défense d'y revenir, sous peine d'être mis
à la Bastille. Hamart y fut enfermé du 6 juin 1708 au 16 avril 1704,
sous l'accusation d'assemblées tenues dans une maison qu'il avait
louée à Chaillot pour cet visage. Ainsi, de même qu'on avait tenté
d'établir une sorte de cimetière clandestin, on essayait de régu-
lariser le culte en le célébrant dans un lieu spécial, choisi à dessein
hors des fortifications. Des dénonciations haineuses publiées par
Ravaisson (XI, 85), il résulte que le culte était aussi célébré en
1708 au petit Charonne chez des cabaretiers, tantôt chez Payen,
tantôt chez Léger et tantôt chez Michon. L'ébéniste Migeon, du
faubourg Saint-Antoine', disait le rapport du commissaire Aul-
mont, «tient [aussi] assemblée de religionnaires chez lui, particu-
' Sans doute Pierre, fils d'une veuve l'acte d'abjuration le ii janvier iCSG (Fr.
et âgé de vingt ans lorsqu'il avait signé 7o5i, f" /&).
Assemblées. SSg
lièrement les bonnes fêtes, où Saint-Amand ', son beau-père, fait
l'office de ministre ; dans les assemblées se trouve ordinairement
Martin, ciseleur, qui mériterait d'être tiré à quatre chevaux, ainsi
que Migeon, à cause de toutes les sottises qu'il dit pareillement,
journellement tant contre la religion, l'Etat, que contre la personne
sacrée du roi». C'est Martin, ajoutait le commissaire, qui exhorte
ordinairement les autres religionnaires à la mort. Il parle également
contre le roi et contre le pape dans les assemblées qu'il préside
chez les susdits cabaretiers. Monnoie, marchand de dentelles, qui
faisait annuellement plusieurs voyages à Genève «sous prétexte de
son commerce» et avait converti plusieurs catholiques, faisait partie
du même groupe qui cherchait à recouvrer la liberté du culte.
Martin, Migeon et Monnoie, sont, dit toujours le commissaire, les
chefs de plus de 5oo religionnaires qui demeurent au faubourg
Saint- Antoine ou dans les environs. Un autre protestant également
compromis dans ces tentatives de restauration, Fenou, fut écroué
à la Bastille le 2 septembre (Ravaisson, XI, 90). En vertu d'un ordre
du 3i août, Monnoie, Migeon et Saint-Amand furent mis à la
Bastille le 7 septembre, et la fille de Saint-Amand aux Nouvelles-
Catholiques. Le 2 novembre. Blette, marchand rubanier de la rue
Saint-Denis et «protestant scandaleux», rejoignit les autres dans le
donjon, pour y être instruit par le jésuite Riglet. Saint-Amand en
sortit le 19 avril 1704, à condition de se retirer en Touraine.
Migeon ne tarda sans doute pas à être relâché; mais on les reprit
tous deux, car le i3 décembre 1704, le P. Riglet, satisfait de leurs
dispositions, demandait pour eux la liberté, qu'on lui accorda le 22.
Mentionnons encore l'ordre donné le 5 juillet 1720, d'arrêter
Hoquet, qui faisait à Paris le prédicant (O 255).
• Jean Saint-Amand, fils de Michel et épousait à Londres, en 1687, Pierre Dc-
dc Susanr.e, ne à Paris, fut naturalisé an- bonnaire , de Saint-Quentin. Jean, de
glais en i685. Esther, de Paris, fille de Paris, naturalisé anglais en i6oo(Agnew\
Matthieu, et de Marie Bourguignon,
XXVII
LES CHAPELLES D'AMBASSADE
L'exemple et les exhortations des pasteurs du Désert avaient
ranimé le zèle et la fidélité des protestants de Paris; les chapelles
d'ambassade exercèrent pendant tout le dix-huitième siècle une
action analogue, grâce à laquelle l'Eglise réformée et l'Eglise luthé-
rienne n'eurent qu'à s'organiser lorsque parut l'Édit de tolérance
(1787).
Les Parisiens empêchés de se rendre à Charenton par une
indisposition ou quelque autre raison, allaient au culte à l'ambassade
de Hollande oi^i l'on prêchait en français *, et où quantité de bap-
têmes étaient célébrés, surtout en hiver. Le gouvernement s'en
plaignait dès avant la Révocation, et ses remontrances continuèrent
encore longtemps après.
Seignelay à Defita, lieutenant-civil, et à La Reynie.
17 juillet 1634.
Le roi ayant été informé que dans les maisons de l'ambassadeur de Hol-
lande et des envoyés d'Angleterre et de Danemark, où il se fait des exer-
cices de la R. P. R., plusieurs de ses sujets y assistent et même y font les
fonctions d'ancien et autres charges des consistoires, ce qui est contre
l'ordre, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire que son intention est que
vous fassiez vos poursuites contre ceux de ses sujets qui prendront ainsi des
charges dans ces consistoires {Cori-esf). adiii., IV, 871).
' Voir ci-dessus Balthasar Amyraut, I igS.
Les Chapelles cCambassade. 541
La Reynie fit sans doute quelques objections ou demanda quelque
adoucissement; car Seignelay lui répondait, le 17 août:
Monsieur, j'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit sur ce
qui se passe dans les maisons des ambassadeurs, où l'on fait exercice de la
R. P. R., Sa Majesté approuve la proposition que vous faites de faire entendre
au ministre Claude et aux anciens du consistoire de Cliarenton, qu'elle ne
veut pas que ses sujets fassent dans les hôtels des ambassadeurs aucunes
fonctions de lecteur ou autres semblables charges (O^ 28).
Les prétentions de la cour s'étendirent plus loin. «Le troisième de
décembre i685, dit Benoit V 878, le juge de police de Paris publia
une ordonnance par laquelle il était défendu aux habitants de Paris
qui étaient encore de la religion réformée, d'assister aux exercices
qui s'en faisaient dans la maison des ambassadeurs et des autres
ministres des puissances étrangères».
Dans le courant du même mois, on saisit un ballot de livres de
la Confession d'Augsbourg, adressé à l'envoyé de Danemark, et
tous les exemplaires en furent brûlés par ordre du roi (O* 29). Le
14 janvier 1686, La Re3mie reçut l'ordre d'empêcher les assemblées
de la R. P. R. qui se faisaient aux ambassades (O ^ 3o). Une note
du 23 nous apprend que Sa Majesté faisait surveiller la maison de
renvo3ré de Brandebourg, et l'avait menacé de le faire renvoyer par
l'Electeur, s'il continuait à retirer chez lui des protestants. Au mois
de février, plusieurs Françaises qui étaient mariées à des Hollandais
et qu'on avait enfermées dans des couvents, furent relâchées en
faveur de leurs maris, mais avec défense de faire exercice de leur
religion dans le royaume {Btillct., 2^ sér., XV, 4o5), En avril, un jeu
de cartes jeté, peut-être par mégarde, d'une fenêtre de la maison
de l'envoyé de Brandebourg au moment du passage du saint-
sacrement, irrita vivement le clergé ; mais le roi consulté sur cette
prétendue injure, eut le bon esprit de répondre qu'il n'y avait rien
à faire (O ' 3o). Le premier dimanche d'août, Desgrez et ses acolytes
a3'ant fait le guet, à l'heure du prêche, auprès des ambassades de
Brandebourg et de Danemark, en virent sortir une quinzaine de
dames. Ils en suivirent trois, habillées de brocart à grands ramages,
qui se rendirent à la Chasse royale, vis à vis la barrière Saint-
Honoré (Fr. 7o53 f° 246). On apprit huit jours après qu'elles demeu-
raient rue Mazarine, chez Beck, résident de l'Électeur de Brande-
bourg. Le i3, Seignelay, écrivait à La Reynie:
A l'égard des nommés Mamel et Pinart, le roi veut que vous vérifiiez si
c'est par simple curiosité qu'ils ont été au prêche chez l'ambassadeur d'Angle-
542 Revocation de t Edit de Nantes à Paris.
terre, ou si c'est par quelque mauvaise disposition sur la religion, parce que,
dans le premier cas. Sa Majesté estime qu'une réprimande de M. l'archevêque
doit suffire; mais dans le second, il serait à propos d'avoir une conduite plus
sévère à leur égard (O ^ 3o).
Informé le 11 septembre qu'une tonne de livres venait d'être
adressée à l'envoyé de Brandebourg, le roi donna sur le champ
l'ordre de la confisquer s'il y avait lieu, c'est-à-dire si ces livres
concernaient la religion. A la fin du mois suivant, une nouvelle
atteinte fut portée aux droits des ambassadeurs : nonobstant sa
qualité^ un laquais de l'ambassadeur de Hollande fut poursuivi pour
une faute légère et condamné à trois années de bannissement; or, le
21 février 1687, Colbert de Croissy invitait Harlay à le renvoyer à
son maître, parce que, loin de mériter une si sévère condamnation,
il ne méritait pas même l'emprisonnement (0'3o et Fr. 1 7421 f° 1 55).
La défense d'assister au culte des ambassades fut réitérée à
maintes reprises et toujours sans succès. Le 16 janvier 1687,
Seignelay écrivait à La Reynle:
Le roi étant informé qu'il s'assemble un grand nombre de bourgeois de
Paris nouveaux catholiques dans les maisons des envoyés de Danemark et
de Brandebourg, Sa Majesté m'ordonne de vous écrire que son intention est
que vous preniez des mesures pour les faire arrêter en disposant un assez
grand nombre d'archers pour n'être point en état de craindre rien de la part
des domestiques desdits envoyés, voulant que le procès soit fait aux coupables,
afin d'acquérir par ce moyen la preuve que ces ministres donnent retraite
dans leurs maisons aux sujets de Sa Majesté pour y faire l'exercice de la R.
P. R. (O 1 3i).
Un rapport de police, signé Olivier Cellier et daté du 26 janvier, est
ainsi conçu:
J'ai été chez l'envoyé de Brandebourg dans le lieu où ils font leur assem-
blée; je m'y suis trouvé le premier et ai exactement observé tous les visages
qui ont paru; j'ai vu cinq personnes qui ont chanté en français, j'en ai suivi un,
lequel a fort observé ma contenance; je l'ai suivi jusque dans la rue des
Lavandières. Je l'ai vu entrer dans une porte entre deux portes carrées,
vis-à-vis M. Boulo, chirurgien.
L'homme que j'ai observé a bien quarante ans; il a le visage un peu
carré, les yeux et la face un peu enflammés; il a une assez grande épce à
garde d'acier très luisant, le justeaucorps gris un peu brun.
Certains aumôniers ne se bornaient pas à accueillir dans leur
chapelle les prétendus nouveaux convertis; ils remplissaient en
quelque sorte les fonctions de pasteur du Désert; celui de l'am-
bassade de Hollande présidait de petites assemblées à Paris et à la
Les Chapelles d'ambassade. 043
campagne, sous prétexte de promenade, notamment chez M""^
d'Heucourt qui, pour ce fait, fut mise à la Bastille; si bien, écrivait
Seignelay, qu «un nombre considérable de personnes » était victime
de «la mauvaise conduite de ce ministre». Au mois de septembre,
Colbert de Croissy porta plainte contre lui à l'ambassadeur; il se
plaignit aussi à l'envoyé de Danemark de ce que son ministre avait
visité un colonel danois qui était à l'extrémité. Nous ne savons pas
le nom du second chapelain; quant au premier, bien différent de son
prédécesseur * lequel avait abjuré, c'était un pasteur sorti de France
qui s'appelait Jacob Galle. Au sj^node tenu à Utrecht en avril 1689,
il rendit compte de la manière dont il avait exercé depuis plusieurs
années son ministère auprès de l'ambassadeur, et fut déclaré
appelable dans les Eglises de Hollande.
L'aumônier danois continuant de se rendre aussi utile que
possible aux protestants, le commissaire De Loire dressait procès-
verbal contre lui en 1692, et le roi fît parler à M. de Meyercron
pour obtenir que son chapelain ne fît aucune fonction du ministère
hors de l'ambassade. «Il y a apparence que cela sera exécuté»,
disait une dépêche ministérielle du 3o novembre. Le 5 octobre lôgS,
Sa Majesté faisait encore signifier à M. de Meyercron qu'elle ne
voulait pas qu'il souffrit à l'ambassade d'autres baptêmes que ceux
des enfants danois. Les dépêches suivantes, adressées à D'Argenson,
attestent qu'un simple chapelain remplissant fidèlement son devoir,
tenait autant de place dans les préoccupations du roi que la guerre
européenne et le traité de Ryswick.
2 janvier 1698.
Le roi veut que vous continuiez à faire observer avec toute l'attention
possible s'il est vrai que des Français aillent aux exercices chez M. l'envoj'é
de Danemark, et prenez la peine de me mander jour par jour ce que vous en
apprendrez.
21 janvier 1698.
Continuez à faire observer les sujets du roi qui vont aux exercices chez
M. l'ambassadeur de Danemark, et faites en sorte qu'on en puisse connaître
quelques-uns et savoir leur demeure à Paris, parce que suivant cela il sera
bon de les faire punir.
3o janvier 1698.
S'a Majesté trouve qu'avant de faire saisir ses sujets qui vont aux exer-
cices chez l'ambassadeur de Danemark, il sera bon de faire la tentative que
' Vuir cliap. Pasteurs et anciens, U, i3.
544 Révocation de l'Edii de Nantes à Paris.
vous avez proposée, en observant la maison où le ministre de cet ambassa-
deur doit aller; après on sera en état de prendre sur ce sujet les résolutions
qui conviendront.
28 mai 1638.
Le roi fera parler à l'envoyé de Danemark sur les visites que son ministre
rend au baron de Pibrac et à d'autres nouveaux catholiques (O ' 42).
Dans cette même année 1698, marquée par une recrudescence de
la persécution, les ambassades anglaise et hollandaise ne donnaient
pas moins d'inquiétude au roi que celle de Danemark. Pontchartrain
écrivait le 26 février à D'Argenson :
Tout ce que vous m'écrivez concernant la maison de milord Portland est
très exact; il faut s'informer si les Français qui mangent chez lui y mangent
gras (O ' 42).
On lit dans une correspondance de Paris datée du 3i mars et
adressée à la Gazette de Harlem :
Le lieutenant du guet a été faire des excuses au nom de M. d'Argenson,
lieutenant-général de police, au comte de Portland, envoyé extraordinaire de
Sa Majesté le roi d'Angleterre, à cfiuse de l'arrestation du sieur Wicars ', un
des aumôniers de Son Excellence, dont on ignore le caractère et qu'on a arrêté
sur le bruit qu'il officiait dans les maisons des nouveaux convertis {Biiilcf.,
3" sér., II, 559).
Le Mercure historique d'avril (p. 411), est un peu plus explicite:
On avait fait une affaire à M. Wicart, premier chapelain de l'ambassadeur
anglais..., mais la chose fut terminée de la manière qu'il le pouvait souhaiter.
On accusait cet ecclésiastique de s'être ingéré d'administrer la communion à
d'autres protestants qu'à ceux de la suite de l'ambassade, et en particulier au
dénonciateur, qui était celui qui avait formé l'accusation. Mais cette affaire fut
si bien éclaircie, et le dénonciateur convaincu si clairement de friponnerie et
d'imposture, qu'il fut conduit en prison par le même exempt qui l'avait amené
pour le confronter à ce chapelain dans une maison particulière, où il avait été
invité à diner avec quelques amis. M. d'Argenson, lieutenant-général de
police, envoya quelques jours après le lieutenant du guet pour faire excuse à
milord Portland de l'insulte qui avait été faite à son aumônier.
Le 17 avril, Pontchartrain ordonnait de continuer d'envoyer un
agent de police au prêche de l'ambassade anglaise pour voir ce qui
s'y passait, et le 12 mai, d'arrêter Berquet et Monché, qui fréquen-
taient ce culte.
' Le Bulletin porte: Wicat; nous prd- ferons Wicars, que donne la Ga~^ctte de
Harlem .
Les Chapelles d'ambassade. 045
Le 9 juin, Torcy reçut l'ordre de parler à l'ambassadeur de
Hollande pour l'empêcher de recevoir à son culte les protestants
mal convertis. Le même jour, le roi approuvait la conduite de
D'Argenson, qui, pour la fête du saint-sacrement, avait fait tendre
devant la maison de cet ambassadeur sans lui en parler. Le monarque,
parfois si hautain, recourait donc aux petites surprises de la plus
vulgaire habileté ; le billet suivant en fournit une nouvelle preuve,
en même temps qu'il témoigne de la versatilité du despote.
Pontchartrain à D'Argenson.
23 juin 1698.
Je vous écrivis dernièrement que vous aviez bien fait d'empêcher que le
nommé Lantissier, genevois, fît baptiser son enfant par le ministre de l'envoyé de
Brandebourg; Sa Majesté a depuis changé de sentiment et m'ordonne de vous
écrire, non pas de permettre, mais de tolérer que, tant ce genevois que les
autres étrangers non naturalisés qui sont à Paris, puissent faire baptiser leurs
enfants par les ministres des ambassadeurs, soit dans leurs hôtels, soit dans
le lieu de la naissance de ces enfants, pourvu que ce soit sourdement, sans
aucune démonstration extérieure qui puisse marquer une approbation de la
part du roi ou des magistrats (O 1 42).
D'Argenson était invité, le 2 décembre, à prendre des ren-
seignements sur une demoiselle de La Poterie, qui allait trop souvent
au prêche de l'envoyé de Brandebourg (O ' 42). Lemaire, bourgeois
de Châteaudun, et sa femme, qui fréquentaient le même prêche,
furent arrêtés par ordre du 20 janvier 1699 et mis à l'Hôpital-
Général pour y être instruits» (!), et le roi fit faire à ce sujet de
nouvelles observations à l'envoyé. Le 24 février, Dupuis, papetier,
qui avait été aussi à ce prêche, reçut une forte réprimande accom-
pagnée de menace, et Torcy fut obligé de parler de nouveau à
l'envoyé sur la trop grande facilité qu'il donnait de fréquenter son
culte. A la date du 29 avril, on ht dans les Registres du Secrétariat:
Le roi fera parler de nouveau à M. l'ambassadeur d'Hollande, sur la liberté
que son ministre se donne d'attirer les sujets de Sa Majesté au prêche.
A M. de Torcy.
29 avril 1699.
Nonobstant les ordres que M. l'ambassadeur d'Hollande a donnée à son
ministre de n'attirer à son prêche aucun des sujets du roi, on a eu avis que,
le jour de Pâques dernier, on vit sortir de sa maison, par la porte de derrière,
cinq personnes qui avaient assisté au prêche et à la cène; on y remarqua entre
autres deux femmes masquées à qui le ministre donna la main en les condui-
sant (O ' 43).
II 3S
546 Révocation de l'Édit de Nantes a Paris.
A D'Argenson.
14 octobre 1699.
Le roi fera parler fortement à M. l'envoyé de Danemark sur ce que son
ministre s'ingère de voir indifféremment les malades de toute nation.
A M. de Torcy.
i5 octobre 1699.
Le roi a été averti que, nonobstant les ordres que M. l'envoyé de Danemark
a donnés à son ministre de se contenir dans ses bornes et de ne voir d'autres
malades que les gens de la suite de l'envoyé, il se donne de grands mouve-
ments pour en voir de toute nation sans distinction. En dernier lieu, le sieur
de BizeroUes, gentilhomme saxon, mourut le 5° de ce mois, dans un hôtel
garni au faubourg Saint-Germain; quelques prêtres de Saint-Sulpice s'y pré-
sentèrent, mais ils y trouvèrent ce ministre et se plaignent de ce qu'il s'est
donné cette Hcence en plusieurs autres occasions, sur quoi Sa Majesté m'a
ordonné de vous écrire d'avertir M. l'envoyé de Danemark que, si ce ministre
ne se renferme pas dans ses bornes, Sa Majesté ne pourra se dispenser de le
faire arrêter (O ' 48).
René de Lestang, sieur de Villaines, protestant zélé qui forti-
fiait ses coreligionnaires, s'attira également i'animadversion de la
cour, ainsi que l'attestent les billets suivants :
A D'Argenson.
i3 janvier 1703.
Le roi fera dire à M. l'ambassadeur d'Hollande de se défaire du sieur de
Villaines, qui lui sert d'écuyer, et après que vous serez certain qu'il aura été
congédié, Sa Majesté veut que vous le fassiez arrêter et conduire à la Bastille.
A M. de Torcy.
i3 janvier 1700.
M. l'ambassadeur d'Hollande a pris depuis six mois à son service un
homme d'auprès de Blois, nommé De Villaines, qui sert auprès de M"" l'am-
bassadrice en qualité d'écuyer; c'est un très mauvais ca'holique, mal inten-
tionné, qui n'a pris cet emploi qu'à intention de s'absenter du royaume avec
sa famille.
A D'Argenson.
10 février 1700.
Sa Majesté a fait dire deux fois à M. l'ambassadeur d'Hollande do se
défaire du sieur de Villaines, et il n'y a lieu de douter qu'il ne le fasse inces-
samment; mais si dans huit jours il n'était pas sorti de chez lui, Sa Majesté
veut que celui que vous avez chargé de l'arrêter, prenne les mesures justes
pour le prendre hors de la maison de l'ambassadeur et qu'il le mène en prison.
Les Chapelles d'ambassade. 547
A M. Magaloti et aux commandants de Dunkerque, Tournay, Cambrai, Lille.
16 février 1700.
M. l'ambassadeur d'Hollande a depuis peu congédié un Français nommé
De Villaines, nouveau catholique, qui lui servait d'écui'er, et on assure que,
le 12 de ce mois, il est parti de Paris avec sa femme et son fils, à intention de
passer en Hollande; il est à croire qu'il se dira Hollandais et domestique de
M. l'ambassadeur, à la faveur d'un grand nombre de lettres dont il n'aura pas
manqué de se munir. Le roi m'ordonne de vous écrire de le faire arrêter avec
ceux de sa famille qui l'accompagnent (O ' \\).
Le lendemain on se ravisa, et dans la pensée que De Villaines
pouvait bien n'être pas sorti de Paris, D'Argenson reçut l'ordre de
l'y faire chercher.
Trois ans plus tard, la police poursuivait encore son impuis-
sante lutte : l'ordre d'emprisonner Pilouin, s'il retournait au prêche
de l'envoyé de Danemark, et de voir si ce prêche se faisait en
français, est du 28 avril 1708; celui d'arrêter la couturière Bornet,
si elle y avait assisté, est du 28 mai. Il semble que la prédication
s'y faisait, non en danois, mais en français ; en effet, Pontchartrain
écrivait le i3 juin: «Sa Majesté ne souffrira point que M. l'envoyé
de Danemark fasse prêcher chez lui en une autre langue que la
sienne». En même temps il ordonnait l'arrestation de la nommée
Bornet, de l'impasse de Matignon; de Morin, marchand de vins de
la rue Aumaire; de Dargent, marchand de vins de la Croix-Rouge;
de l'horloger Dubois, de la rue Mazarine ; de M""^ Desbancs, potière
d'étain de la rue Dauphine, et de Marie-Anne Séguin, qui tous
avaient été à ce culte.
Le 6 août 1704, il fut interdit aux aumôniers d'ambassade
d'avoir pour domestiques des Français protestants (O 25i). On ht
dans les Notes de René d'Argenson, à la date du 19 septembre
(p. ii5):
Nous avons ici quelques genevois qui, après s'être mariés avec des pro-
testantes au prêche de M. l'envoyé de Danemark ou en présence d'un des
ministres de la R. P. R. qui sont auprès des régiments suisses, font baptiser
leurs enfants dans le même prêche au lieu de les porter à l'église. Le nommé
Lantissier, horloger, est de ce nombre.
Une ordonnance du i3 mars 1719, renouvelée le 19 juillet
1720, puis en 1722, 1724, 1726, 1740, stipulait la peine de l'empri-
sonnement contre les nouveaux catholiques qui assisteraient au
prêche des ambassades de Hollande et d'Angleterre. En 1720,
548 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Barbe, chapelain de l'ambassade de Hollande, qui se fit plus tard
catholique, convertit au protestantisme l'abbé d'Entragues. Celui-ci
fut en conséquence arrêté à Lille, et enfermé comme fou à Cha-
renton.
Durant les huit années de son séjour à Paris (i 719-1727),
l'ambassadeur hollandais Hop ne se borna point à ouvrir sa cha-
pelle à ses coreligionnaires, il s'entremit en leur faveur auprès des
ministres du Régent, sans oublier les pasteurs du Désert ni les
galériens, et mérita le titre de protecteur de l'Eglise réformée de
France. Le culte célébré en français attirait dans sa chapelle une
foule telle, qu'il fallut célébrer deux et même trois services par
dimanche, afin d'exciter le moins possible l'animadversion de la
police. L'ambassade est trop petite pour contenir tout le monde,
écrivait en 1720 le chapelain Guiton. Dans une lettre de la même
année, M"'^ de Villarnoul parle d'assemblées de 700 personnes.
Basnage parle à son tour de i5oo communiants. Le chiffre des
décès enregistrés par les chapelains hollandais n'est pas en rapport
avec celui des assistants au culte. De 1720 à 1779 nous comptons
environ 2000 décès, soit 84 par an, nombre qui multiplié, suivant
l'usage, par 40, ne donnerait qu'une moyenne de i36o protestants.
Sous les ambassadeurs Portland, Stairs et Sutton, le culte se célé-
brait en français à l'ambassade anglaise, et lorsque lord Walpole
se départit de cette habitude, Hop s'en plaignit à l'archevêque de
Cantorbéry. L'église de l'Oratoire possède le registre des premières
communions faites à l'ambassade de Hollande de 1727 à 1781; le
nombre total dépasse deux mille huit cent cinquante, bien qu'on
n'en compte, pour ainsi dire, aucune de 1731 à i75i, et seulement
onze en 1752. Des environs de Meaux et même de Monneaux
(Aisne), les catéchumènes venaient par bandes de trente; il en
venait aussi de lieux beaucoup plus éloignés : Saint-Quentin,
Amiens, Orléans, Caen, etc., et même d'anciens cathohques amenés
à la foi persécutée. Un aumônier ne suffisant plus à partir de 1762,
l'ambassade de Hollande en eut deux, dont l'un, nommé J. Du
Voisin, épousa en 1767, avec permission expresse de Louis XV,
une des filles de Calas. Son nom ne disparait du registre qu'après
1780. L'infirmerie de l'ambassade rendit aussi les plus grands
services «aux malades de la religion». Il est donc tout naturel, que
Marron, dernier chapelain de la légation, soit devenu en 1788, le
premier pasteur de l'Église qu'il avait reconstituée avec le concours
de Rabaut Saint-Etienne.
A l'angle Sud-Ouest de la rue Jacob et de la rue Saint-Benoît,
Les Chapelles d'ambassade. 54g
en face d'un pavillon de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, démoli
seulement après i85o, se trouvait l'ambassade de Suède qui fut le
berceau de l'Église luthérienne de Paris. Cette communauté avait
eu pour fondateur Jonas Hambri, prédicateur de la chapelle
suédoise et professeur de langues orientales à l'université de Paris,
lequel remplit de 1626 à i655 toutes les fonctions du ministère pour
les étrangers. Durant son ambassade (i635-i645) Grotius avait fait
prêcher, à côté de Hambri, François Dor, pasteur de Sedan,
destitué pour cause d'arminianisme, lequel prêchait nécessairement
en français. A la mort de Hambri, les luthériens eurent à souffrir
du changement fréquent des chapelains de l'ambassade. Pour obvier
à cet inconvénient, l'ambassadeur Bielke organisa, en 1679, avec
l'assentiment de Louis XIV, une véritable Église, indépendante de
l'ambassade. Le roi en reconnut et en toléra l'existence, à condition
d'obtenir en Suède la réciprocité pour la communauté catholique
rattachée à la chapelle de l'ambassade française. Toutefois les
mariages ne s'y célébraient qu'en vertu d'une permission spéciale
autorisant les futurs époux à aller se marier à l'étranger (c'est-à-
dire au coin de la rue Jacob) et à rentrer ensuite dans le ro3^aume.
L'assistance au culte de cette ambassade ne fut jamais interdite;
cependant Pontchartrain écrivait, le i" août 1700, à D'Argenson :
Sa Majesté veut que vous suiviez ce qui regarde la salle où se fait le
prêche de l'envoyé de Suède, en sorte qu'il le fasse faire dans une chambre
plus enfoncée dans la maison, ainsi qu'il vous l'a promis (O ' 44).
Chose difficile et même impossible à obtenir: la maison étant
tout en longueur et de peu de profondeur. Du jardin de l'Abbaye,
les moines entendaient le chant des psaumes, et ce chant leur était
d'autant plus odieux que c'était celui des psaumes de Marot,
traduits en allemand par Lobwasser, de sorte que les Français
chantaient en leur langue, les mélodies n'ayant pas été modifiées. —
A partir de 1711, l'Église eut un pasteur autre que le chapelain
suédois. J.-N. Nemeitz, conseiller du prince de Waldeck, écrivait en
1716, dans Le Séjour à Paris:
On a aujourd'hui dans Paris trois assemblées de protestants, savoir: une
de luthériens, chez M. Gedda, résident de la part du roi de Suède, et deux de
réformés, savoir: chez l'ambassadeur extraordinaire delà Grande-Bretagne et
chez celui des États-Généraux des Provinces-Unies (ce fut de mon temps
M. Hop). Les autres ministres évangéliques, comme ceux de Prusse, de Dane-
mark, de Wurtemberg et de Hesse-Cassel, n'ont point de prédicateurs. Les
sermons aux deux assemblées, chez l'ambassadeur d'Angleterre et celui des
États-Généraux, se font dans les langues de ces deux nations; mais c'est
55o Révocation de l' Edit de Nantes a Paris.
quelque chose de fort extraordinaire que les évangéliques font le service
divin en langue allemande chez ledit ministre de Suède. Il est bien probable
que cela se fait ainsi pour la commodité et pour le bien des Luthériens, qui
ont en partie leur domicile dans certains quartiers privilégiés de la ville, par
exemple dans l'enclos de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, de celui de Saint-
Jean-Latran, du Temple, etc., et qui, en partie sont au service de la France
dans les régiments de Suisses et d'autres nations étrangères. Cette assemblée
a été quelquefois au nombre de plus de quelques centaines d'hommes. Ce
service se fait publiquement chez chacun desdits trois ministres en particulier,
dans un grand appartement qu'ils y ont destine, tous les dimanches et jours de
fête, régulièrement de dix jusqu'à douze heures avant midi.
En 1742, le pasteur de l'église luthérienne commença de
prêcher en français, une et bientôt deux fois par mois, circonstance
qui fit accourir beaucoup de réformés. Une nouvelle communauté
luthérienne s'organisa, en 1747, sous les auspices de l'ambassadeur
de Danemark, et une infirmerie suédoise et danoise s'ouvrit en 1785,
rue du Four-Saint-Germain, en face de la rue des Canettes, dans
une maison qui existe encore et oii furent soignés des malades
réformés. En 1806, les relations diplomatiques étant rompues entre
la France et la Suède, l'ambassadeur M. de Staël, et le chapelain
Gambs quittèrent Paris. L'Eglise luthérienne trouva un asile à la
chapelle de Danemark et fut officiellement reconnue peu après.
Elle quitta, en 1808, la chapelle de Danemark pour l'église des
Carmes-Billettes, rue des Billettes, inaugurée le 26 novembre i8og.
Soixante ans plus tard, cette Eglise comptait, grâce à l'émigration
allemande, quatre-vingt mille âmes, douze pasteurs et quatorze
lieux de culte.
XXVIII
APRÈS LA RÉVOCATION
Les chapitres précédents, qui ont forcément empiété sur
celui-ci, n'ont cependant pas tout dit.
La dragonnade parisienne ayant pris fin vers le milieu de
février 1686, la cour s'applaudissait d'avoir dompté tous les hugue-
nots; mais cette joie fut de courte durée: Seignelay écrivait le
27 à La Reynie :
On a des nouvelles certaines de tous les endroits qu'il y a grand nombre
de religionnaires cachés dans Paris, ce qui est particulièrement confirmé par
ceux qu'on arrête sur la frontière, qui disent qu'il n'y a point d'endroits où ils
soient plus en sûreté qu'à Paris; sur quoi Sa Majesté m'ordonne de vous dire
de réveiller l'attention des commissaires pour tâcher à découvrir ceux qui
sont ainsi cachés (O ' 3o).
Et le 2 mars: «On m'a écrit qu'il y a, rue Bertin - Poirée, près
Saint-Germain-de-1'Auxerrois, une famille entière de la R. P. R.
appelée Pille chez le nommé Chanlou, cabaretier, aussi de la reli-
gion, qu'on dit être tolérée par quelque officier» (O' 3o).
Le i^"^ mai, deux seigneurs des environs de Bordeaux, décou-
verts par la police, le comte de Bourzolles-Carlus qui, en 1682, avait
fait célébrer le culte dans son château de Berbières, et le marquis
de La Couture de Benacq, qui avait eu aussi le droit d'exercice,
reçurent l'ordre d'aller conférer avec l'archevêque de Paris. Ils s'y
soumirent, et l'abjuration valut au second une pension de mille
livres (O' 3o). Le 5 novembre, Seignelay écrivait encore à La
Reynie: « Sa Majesté a été informée qu'il y a dans Paris plusieurs
personnes de la R. P. R. qui n'ont pas encore fait abjuration »
(Qi 3o). On retrouve ici la police cléricale occulte, plus active et
552
Révocation de l'Edit de Nantes à Pans.
mieux renseignée que les agents de La Reynie, et la preuve que
les listes dressées par celui-ci étaient absolument incomplètes.
Parmi les soixante et une personnes du quartier de La Harpe
qui abjurèrent à la fin de 1686, les deux tiers seulement étaient
venus de la province dans le courant de l'année: Lémery, avocat
de Rouen, sa femme, deux enfants et deux domestiques; les deux
frères de Verillac, gentilshommes de la vicomte de Turenne; De
Vieuxmaisons, sieur de Saponay, sa femme et trois enfants; le sieur
et la dame de l'Hospital, de Colemeau en Brie, et leur fille; le sieur
de Macavas, gentilhomme de Cahors; le sieur de La Codelle, bour-
geois de Blois; la marquise de Langey, sa fille et deux domestiques;
le sieur de Beuvry, de Châlons en Champagne; Marguerite de
Meslin, dame de Cramant, près Châlons; la dame Dosnières, de
Blois; Dupras, marchand de La Rochelle; De Boisfradin, gentil-
homme de proche La Roche-sur- Yon ; Charles de La Vieuville, de
Metz; le sieur Bidache, de Boran, près Senlis; Madeleine Hulon,
femme de Jean de Pardieu, de Noyon; Brute, officier de marine, et
Gaulin, officier de l'île de Rhé; Manigault, bourgeois de La
Rochelle; Garnault, de Châtellerault; De La Touche, capitaine au
régiment de la marine; les sieurs de Diracq et de l'Islot-Touchim-
bert, gentilshommes de proche La Rochelle; le sieur de La Motte,
officier de marine; le sieur Crespe de Mirande, Françoise Mattas, sa
femme, et leurs trois enfants (Fr. yoSi, f'' 14). Ajoutons-y les sieurs
de Montesgeur (?) et deBrissac, trouvés à la croix de fer dans la rue
de Laharpe (O' 3o). Le reste se composait de Parisiens que la
pohce n'avait d'abord pu découvrir. Nombre d'habitants des autres
quartiers devaient également avoir échappé aux premières re-
cherches.
Les inconvénients de la funeste mesure qui allait ruiner la
France, n'avaient pas tardé à se faire sentir; dès le 29 octobre i685,
Seignelay écrivait à La Reynie:
Les nommés Brandus et Pauly, marchands de moutons, de Francfort,
faisant profession de la R. P. R., qui font un grand commerce à Paris, ayant
demandé un passeport pour eux et leurs garçons, afin que, sous prétexte de
leur religion, ils ne soient point détournés de leur commerce, je vous prie de
me mander votre avis sur cette demande et de quelle manière vous croiriez
qu'on leur devrait donner le passeport qu'ils demandent (^Corr. adin., IV, 346).
En février 1686, le Mercître historique publiait ce qui suit :
L'on dit que le roi a tenu conseil, à savoir comment il rétablirait le com-
merce dans son royaume, et que les ministres n'ayant pu disconvenir qu'il
soit entièrement ruiné depuis la persécution des protestants, il a été résolu de
Après la Révocation. 553
tenir à leur égard une autre conduite que celle qui s'est tenue depuis un an ou
deux; que, pour cet effet, il doit sortir au premier jour une déclaration de
dessous la presse, par laquelle il leur sera permis de sortir du roj'aume toutes
et quantes fois que bon leur semblera, pourvu qu'ils n'emportent point avec
eux leurs effets; qu'il leur sera permis de même d'y revenir, moyennant
qu'ils ne fassent aucun exercice public de leur religion, à l'exception néanmoins
des ministres.
D'Avaux n'était point étranger à ce revirement. Il écrivait en
1687 : « J'ose prendre la liberté de dire à Votre Majesté que, si on
traitait les nouveaux convertis dans toute l'étendue du royaume de
la même manière qu'ils le sont à Paris et à Rouen, il n'en serait pas
sorti la moitié • ».
La même année, le Mercure historique de mai (p. 699) consta-
tait que le nouveau système n'avait pas mieux réussi que le
premier :
On est plus embarrassé que jamais touchant la conduite que l'on doit
tenir avec les nouveaux convertis. Pour essaj'er si c'était de bonne foi qu'ils
se soumettaient aux ordres du souverain, on avait jugé à propos de laisser
les passages ouverts en quelque façon; mais il s'en est sauvé (de Normandie)
tout d'un coup quinze à seize cents, ce qui fait qu'ils sont bien observés main-
tenant plus que jamais. Cependant une si grande désertion a jeté le roi dans
une grande surprise (Ils ont emporté beaucoup d'argent; on poursuit active-
ment ceux qui les ont aidés à fuir). L'on assure que ce prince n'est pas à se
repentir de ce qu'il a fait, et que si c'était à recommencer, il dirait au P. de
La Chaise, auteur de ce bon conseil, de se mêler de dire son bréviaire. Il y a
aussi plusieurs évêques qui ne veulent pas trop de bien à ce bon Père,... parce
que cela les oblige d'être plus assidus qu'auparavant dans leurs diocèses, dont
l'air ne les accommode pas tant que celui de la cour... L'archevêque de Reims
ne se put empêcher de dire, l'autre jour, que le roi aj'ant fait tout son pouvoir
pour n'avoir plus qu'une religion dans son royaume, et n'en ayant pu en venir
à bout, le clergé de même y ayant apporté inutilement tous ses soins, c'était un
miracle qu'on ne devait plus attendre que du Saint-Esprit. Les évêques
mandent à peu près la même chose au roi; il n'y a que le Mercure Galant qui
en parle d'une autre manière.
Les ambassadeurs D'Avaux et Barillon travaillaient de tout
leur pouvoir, mais avec peu de succès, à faire revenir en France,
à force de promesses et d'argent, les ouvriers qui étaient passés en
Angleterre et en Hollande. L'abbé de Drubet, sans doute attaché à
l'ambassade, écrivait de Londres, le i3 juin 1686, qu'il avait vu
deux fois Ruvigny pour tâcher de le ramener, mais sans pouvoir
vaincre aucun de ses préjugés; il se promettait de le revoir. Quant
' Lesens, Hist. de la persécution faite à l'Église de Rouen, par Legendre, in-4.",
p. xici.
554 Révocation de l'Èdit de Nantes à Paris.
à Allix, qu'il avait aussi vu deux fois, il l'avait trouvé si engagé à
servir de ministre dans un temple nouveau qu'on allait accorder
aux réfugiés, qu'il jugeait inutile de tenter auprès de lui une nou-
nouvelle démarche (Fr. 7044 f° 242).
La cour essaya aussi de mettre fin à quelques-uns des abus
qui lui paraissaient éloigner le plus les protestants du catholicisme,
notamment la dissolution des mœurs d'une grande partie du clergé.
Il est question dans une multitude de pièces de changer des curés,
que leur ignorance et leur inconduite rendaient absolument im-
propres à convertir les Réformés. La lettre suivante concernait
particulièrement le troupeau de Charenton.
• Seignelay à l'archevêque de Paris.
6 novembre i685.
Monsieur,
On s'est plaint au roi que les Théatins ', sous prétexte d'une dévotion aux
âmes du Purgatoire, faisaient clianter un véritable opéra dans leur église, oîi
le monde se rend à dessein d'entendre la musique; que la porte en est gardée
par deux suisses; qu'on y loue les chaises dix sols; qu'à tous les changements
qui se font et à tout ce qu'on trouve moyen de mettre à cette dévotion, on fait
des affiches comme à une nouvelle représentation. Sur quoi Sa Majesté m'or-
donne de vous écrire pour savoir s'il y a quelque fondement à cette plainte,
et pour vous dire que, dans le mouvement où sont les religionnaires pour leur
conversion, il serait peut-être à propos d'éviter ces sortes de représentations
publiques que vous savez leur faire de la peine, et qui peuvent augmenter
l'éloignement qu'ils ont de la religion (Bullet , II, 174).
On lit encore dans un rapport de police du 3 janvier 1686, au
dos duquel le roi a mis l'apostille suivante: « A Louvois, Seignelay
et Châteauneuf » :
Les irrévérences qui se commettent dans les églises, principalement pen-
dant le saint sacrifice, scandalisent les nouveaux convertis et empêchent plu-
sieurs de se convertir; elles leur font dire que les catholiques naturels ne
croient pas à la présence réelle, parce que, s'ils la croyaient, ils se comporte-
raient avec plus de respect et de dévotion dans les églises. Ils regardent même
cela comme une profanation à laquelle on ne remédie pas. S'il vous plaisait.
Monseigneur 2, d'en parler et de faire exécuter la déclaration de Sa Majesté
vérifiée au Parlement, qui défend de se promener dans les églises, d'j' être
debout et d'j' causer, cela ferait un bon effet.
' Leur couvent, situé sur le quai des d'Etat ce rapport c'tait adresse. On vient
Théatins, aujourd'hui quai Voltaire, rc- de voir que les ministres du roi ne don-
couvrait l'espace occupé par les numéros naient point à l'archevîque le titre de
i3 à 21 bis. Monseigneur, mais bien celui de Monsieur.
• Nous ne savons à quel secrétaire
i
Après la Révocation. 555
Le 14, le commissaire Labbé informait son supérieur, qu'il
importait d'interdire les chansons que les chanteurs des coins des
rues débitaient contre les protestants. Le 26, Seignelay invitait de
nouveau La Reynie à « empêcher les jurements dans Paris et les
irrévérences dans les églises» (O' 29). De son côté, le procureur-
général Harlay écrivait, le 6 février, au lieutenant de police: « On
a dit ce matin au Palais que les marionnettes que l'on fait jouer à
la foire Saint-Germain, y représentent la déconfiture des huguenots,
et comme vous trouveriez apparemment cette matière bien sérieuse
pour les marionnettes, j'ai cru. Monsieur, que je devais vous donner
cet avis pour en faire l'usage que vous jugerez à propos par votre
prudence* ». Il ne semble pas que La Reynie ait mis fin à cette
inconvenante représentation; car, pour faire voir que les inspec-
teurs de la librairie « coulaient le moucheron et avalaient le cha-
meau », les Nouvelles de la Republique des lettres disaient encore au
mois de juillet (p. 810): « Ils endurent patiemment que l'on joue les
conversions de France sur le théâtre de Guénégaud, et qu'après la
représentation d'une tragédie on régale les spectateurs par une
farce (Merlin Dragon), qui est manifestement la copie de ce qu'ont
fait les dragons chez les huguenots pour les faire changer de
religion ».
Ces abus étaient de minime importance en comparaison de
ceux qu'enfantait l'édit révocatoire: l'emprisonnement d'au moins
719 personnes à Paris dans le courant de l'année 1686, et la trans-
formation si complète de la religion en un département de la
police, que, pour mettre un terme à la rivalité de La Reynie et du
lieutenant-civil Le Camus, le roi décidait et faisait écrire (i5 jan-
vier) comme la chose la plus naturelle du monde, que La Reynie
était seul chargé de l'éducation (lisez: enlèvement) des enfants de
la R. P. R. (O' 3o). De même la spoliation des biens des femmes et
des veuves non converties était érigée en loi par l'édit du 25 jan-
vier. Elles ne pouvaient en disposer ni par testament, ni par dona-
tion entre vifs, aliénation ou autrement; quant à l'usufruit des
donations qui leur avaient été faites, il appartenait à leurs enfants
catholiques. Pour rentrer dans tous leurs droits, il fallait qu'elles
abjurassent (Recueil d'arrêts. B. du prot., n" 774 in-4°).
Au moment oîi le Saint-Siège élevait aux nues le zèle et la
piété du roi Très-Chrétien, et affirmait que la postérité ne parlerait
qu'avec des louanges redoublées d'une entreprise si glorieuse, et
' De Noailles, Hist. de Mmr de Maintenon, II, 496.
556 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
dont le succès était si avantageux à l'Eglise (discours latin du
i8 mars); au moment où un service d'actions de grâces était célébré
à Rome avec une pompe extraordinaire, et le Te Deum chanté au
bruit des canons et des mortiers (28 avril) •, l'inanité des conver-
sions forcées devenait de plus en plus évidente, et les ministres de
Louis XIV ne devaient pas tarder à voir qu'il s'était jeté dans une
impasse. Dès le i5 avril Seignelay avait écrit à La Reynie:
J'ai vu ce que vous m'écrivez au sujet de plusieurs nouveaux convertis
qui ne font pas leur devoir à Paris, et il me paraît un grand inconvénient de
les traiter comme on aurait pu faire avant leur conversion et de les renvoyer
dans les provinces; mais il me semble que le meilleur expédient est de les
faire observer pour voir s'ils s'acquittent des devoirs catholiques en allant à
la messe les jours ordonnés, les faire avertir en cas qu'ils y manquassent, et
s'ils continuent, on pourra ensuite leur ordonner de sortir de Paris. Je vous
envoie l'ordre pour arrêter le nommé Roger Costar, banquier (O ' 3o).
Le 2 mai, informé que la plupart des nouveaux convertis négli-
geaient d'envoyer leurs enfants aux écoles, aux instructions et caté-
chismes des paroisses, le roi invitait l'intendant De Ménars à mettre
les enfants dans des collèges, des couvents ou des hôpitaux, et à
payer leurs pensions sur les biens des parents.
Entièrement soumis à l'influence jésuitique en ce qui concernait
le refus des sacrements in artiado mortis, et poursuivant la plus
téméraire des entreprises sans y apporter la moindre unité de vue,
le monarque partageait sur un autre point le sentiment des jansé-
nistes: il ne voulait point de communions forcées. Aussi De Ménars,
qu'on accusait de n'avoir pas observé ces nuances, protestait-il
dans sa lettre du 28 septembre :
La conduite que j'ai tenue touchant les nouveaux convertis est bien diffc-
rente de ce qu'on a dit au roi;... je suis trop instruit de ce que je dois à Dieu
et des intentions de Sa Majesté pour contraindre les nouveaux convertis à
recevoir les sacrements, particulièrement celui de l'Eucharistie; je sais que
celui qui mange le corps du Seigneur indignement mange sa condamnation, et
que celui qui obligerait de communier serait cause d'un sacrilège. .. Vous savez
que je me suis uniquement servi des voies de douceur pour faire entrer dans
l'Église les prétendus Réformés de mon département.
Est-il besoin de rappeler que cette prétendue douceur n'excluait
point l'emploi du ministère des dragons?
On avait beau se payer de mots et recourir à ce fallacieux
abus de langage, l'heure de la désillusion était depuis longtemps
• Nouvelles de la Rép. des Lettres, juillet 1G8G, p. S07.
Après la Révocation. 557
sonnée quand le Mercure historique de novembre 1686 inséra les
lignes suivantes sous la rubrique : Nouvelles de France (p. 77) :
Les affaires des protestants occupent plus le cabinet que la Ligue d'Augs-
bourg. On commence à s'apercevoir, mais un peu tard, que l'entreprise qu'on
a faite de forcer les consciences est encore au-dessus du pouvoir du roi,
quelque grand qu'il puisse être. Non seulement il déserte tous les jours des
nouveaux convertis, mais encore plusieurs ne se donnent pas la peine d'attendre
une occasion comme celle-là. Ils s'assemblent oii ils peuvent pour faire l'exer-
cice de leur religion, quoiqu'ils sachent bien que, s'ils sont découverts, il n'y
va pas moins que de leur vie. C'est une étrange chose qu'on ait ainsi changé
la face d'un si beau royaume dans une si grande désolation. De quelque côté
qu'on se tourne, l'on ne voit qu'échafauds et potences, et il serait aussi extra-
ordinaire présentement aux intendants de province d'aller sans bourreau que
sans secrétaire.
Parfaitement exacte en ce qui concerne les provinces, cette note
ne le serait plus s'il s'agissait de Paris, où la peine de mort était
remplacée par la prison et les galères.
L'accès de fureur sauvage dans lequel le roi avait prodigué la
peine de mort et le supplice de la claie, ayant pris fin après l'opé-
ration de la fistule, une instruction moins féroce fut adressée aux
intendants le 8 décembre i685. Elle prescrivait aux intendants
d'empêcher les assemblées et la lecture de la Bible, d'arrêter les
ministres, de punir par prison, amende ou logement de gens
de guerre, ceux chez qui des assemblées auraient été tenues,
et dans le cas où l'on manquerait des preuves exigées par les tri-
bunaux, de reléguer dans des villes toutes catholiques les nouveaux
convertis soupçonnés d'être mal intentionnés*; elle ordonnait aux
ecclésiastiques de ne plus proférer de menaces en chaire ^ de ne
plus mettre d'inspecteur à la porte des églises pour noter les
absents, en un mot de ne plus contraindre les nouveaux convertis
à se rendre dans les églises ; elle portait qu'on devait retirer peu à
' Cette mesure fut généralisée en iGqi. qu'il avait été expédié une déclaration
On lit, en effet, dans les extraits de la pour les obliger à faire leurs Pâques ou
Gafeîïe de Harlem, à la date du 20 no- à sortir du royaume, ce qui a causé un
vembre : «Le roi a intimé à tous les grand mouvement parmi eux. Le roi veut
nouveaux convertis l'ordre de quitter les que vous lui fassiez sur cela une sévère
campagnes et d'aller habiter dans les réprimande, et m'ordonne d'écrire à M.
villes» [Bullet., 3» sér., IX, 374). l'évêque de Meaux de lui interdire la pré-
" 11 Le i3 mai 1688, le marquis de dication. Je ne puis vous dire son nom;
Seignelay se vit obligé d'écrire au Père mais il est du couvent de Crégy et y
provincial des Carmes: «Il y a un carme prêcha le dimanche 11 avril dernier, et il
du couvent de Crégy, au diocèse de débita cette belle nouvelle à des habitants
Meaux, qui a eu l'indiscrétion de dire à du lieu le même jour» {Corresp. adin.,
plusieurs nouveaux convertis de ce diocèse IV, 385).
558 Révocation de l'Edtt de Nantes à Paris.
peu des frontières les gardes, qui avaient fait grand tort au com-
merce, ne plus empêcher la désertion de ceux qui avaient bien
envie de partir, et en même temps punir avec la dernière sévérité
ceux qui se vanteraient de n'aller jamais à la messe ou qui mange-
raient de la viande avec ostentation les jours défendus. Elle recom-
mandait de ne traîner sur la claie que les cadavres de ceux qui
auraient refusé les sacrements de manière à causer du scandale, de
n'envoyer les juges chez les mourants qu'à la dernière extrémité,
d'ôter les curés de mauvaises mœurs, etc. ' {Mêin. de Sourchcs,
II, 325).
Les catholiques ne manquant point d'asile pour les maladies
mentales (Bicètre, Charenton, les Petites-Maisons), il semble qu'il
ne puisse s'agir que d'une institution protestante dans le billet sui-
vant adressé à La Reynie le 9 mai 1687 :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit au sujet des deux
hommes du faubourg Saint-Marcel [dénonces peu auparavant] qui se mêlent
de prendre en pension des gens faibles d'esprit, et Sa Majesté m'a ordonné
de vous recommander de bien prendre garde qu'il ne se passe rien dans ces
maisons qui ne soit dans l'ordre (O ' 3i).
Dans l'année suivante fut créée une chambre ardente chargée
de juger sommairement les prisonniers de la religion. Elle résidait
à l'Arsenal et eut pour président le sieur Fieubet, conseiller d'État.
Nous n'avons malheureusement pu retrouver les procès-verbaux
de ses séances.
La terreur inspirée par les dragons aux nouveaux convertis
de Meaux et des environs dura deux années, au bout desquelles
quelques-uns des plus résolus tinrent à Nanteuil, dans un jardin
entouré de haies, des assemblées qui, commencées à midi, duraient
presque tout le reste de la journée. A la première ils n'étaient que
douze; puis le nombre s'accroissant rapidement, à la cinquième,
qui eut lieu le jour de Pentecôte, 6 juin 1688'^, ils étaient cent cin-
quante. Etant allé rendre visite à ses parents, un artisan de Paris,
qui n'avait pas abjuré, s'y trouva et en fit le récit qu'un ami trans-
mit à Jurieu, qui nous l'a conservé ■'.
' Dès l683, le tn-sorier de la Sainlc- d'un seul coup huit prûtres de IVgHsc de
Chapelle lîtait invité à veiller à ce que Saint-Germain-en-Layc (O' 3u).
son vicaire, l'abbé Quinault, cessât de ^ Non i6!S5 comme dit le Bulletin 111,
tenir une bassette publique (jeu de cartes 2rp, ni i6S6 comme dit la France pro-
prohibé) (Oi 27). Les plaintes conti- testante, 2« édit., VI, 2bo.
nuaieiU encore deux ans plus tard (O ' '■> Lettres pastorales, II, 622.
2'jJ. l.c + janvier iû85, on emprisonnait
Apres la Revocation. 559
Comme le chant des psaumes s'entendait du château, le châte-
lain, suivi d'un gentilhomme, d'un abbé, et de tous ses valets,
accourut à cheval, jurant, menaçant et ordonnant d'arrêter ces
coquins de huguenots, dont il maltraita plusieurs, entre autres, un
aveugle qu'il frappa du plat de son épée. La plupart des assistants
s'enfuirent. « Il y en eut pourtant quelques-uns qui restèrent pour
déclarer qu'ils ne voulaient plus vivre comme ils avaient fait depuis
quelque temps ; qu'ils voulaient prier Dieu selon les mouvements
de leur conscience, et qu'on leur avait fait quitter par force une
religion pour laquelle ils auraient à l'avenir un attachement invio-
lable. On distingua entre ceux qui parlaient ainsi un paysan, sur
qui on se jeta ; on l'accabla de coups et on le traîna par les che-
veux ». L'artisan de Paris, qu'on prenait pour un ministre, fut con-
duit au château avec le paysan, et tous deux dirigés sur Meaux.
Des jeunes gens les délivrèrent en chemin ; bien que grièvement
blessé, l'artisan parvint à s'échapper à travers les vignes.
Le jour même, Bossuet porta plainte à la cour ; le lendemain 7,
Seignelay écrivait à l'intendant De Ménars :
Je viens de rendre compte au roi de ce qui est contenu dans la lettre de
M. l'évêque de Meaux, que je joins à celle-ci. Sa Majesté m'a donné ordre de
vous dépêcher sur le champ cet exprès et de vous dire de partir aussitôt que
vous aurez reçu ma lettre, avec la compagnie du prévôt de l'Isle, pour vous
rendre à Nanteuil, commencer à informer contre les coupables de rassemblée
qui a été faite, et les faire arrêter pour ensuite leur faire leur procès en dernier
ressort (O 1 32).
Le 10, il écrivait à l'évêque de Meaux :
Monsieur^
M. de Ménars, qui s'est rendu d'abord à Meaux pour informer de l'assem-
blée des nouveaux catholiques de Nanteuil dont vous m'aviez donné avis ',
doit vous avoir entretenu des ordres qu'il a reçus sur ce sujet. Le roi lui donne
ordre de faire un exemple des plus coupables d'entre ceux qui ont provoque
' Ce n'était sans doute pas la première tii;n réussi dans les endroits où vous avez
fois que Bossuet invoquait l'aide de été, que je ne doute point que vous n'ayez
l'intendant pour convertir les huguenots, "" ''°" ^'"^'=^^ "^^ ^'"^^'Se que vous ferez
... j I . j c • 1 • pour cela (01 29).
témoin ces deux lettres de Seignelay qui
attestent l'exactitude du rc'cit de Pierre Au même.
Frotté {Ballet., XIII, 104): Du Ob avril 1686.
a M ^ ivfi - Le roi ayant été informé qu'il y a à Clayc
^\ 2iXt de Aiénars. . t . ,- ,
cinq ou six chefs de parti nouveaux con-
Du 11 décembre 1685. vertis qui empêchent les autres de faire leur
Le roi approuve la proposition que vous devoir, Sa Majesté m'ordonne de vous écrire
faites d'aller à Meaux et à La Ferté-sous- d'aller vous-même sur les lieux, alin que, si
Jouarre pour exciter les religionnaircs qui y cela est, vous les fassiez mettre en prison
restent u se convertir; vous avez .déjà si ou les fassiez éloigner (0' 30;.
56o Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
cette assemblée, et je suis bien aise de vous dire que Sa Majesté a fort loué
votre zèle et la conduite que vous avez tenue en cette occasion. Je suis, etc.
(O 1 32).
Ménars n'était point un Bâville. Comme la peine encourue par
les quinze personnes qu'il avait arrêtées, était la peine de mort, il
hésitait avant de frapper, et demanda des ordres formels à la cour.
«Il suffira, lui répondit-on, que vous fassiez punir deux ou trois des
plus coupables». Persistant dans ses scrupules d'humanité, il les
soumit à Seignelay, qui lui fit cette réponse, le 14 :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit sur les diligences
que vous avez faites pour l'instruction du procès de ceux qui se sont assemblés
à Nanteuil, et la difficulté que vous avez sur la manière de prononcer contre
ceux que vous trouverez coupables. Sa Majesté n'a rien voulu décider à cet
égard, se remettant à vous de suivre ce qui est en cela porté par ses édits et
déclarations; il sera bon seulement que vous me fassiez savoir en diligence, et
avant l'exécution, les jugements qui auront été rendus contre les coupables.
Sa Majesté se réservant de faire telle grâce qu'elle jugera à propos. Je suis, etc.
(O 1 32).
En d'autres termes, prononcez sans hésitation deux ou trois con-
damnations à mort, la peine sera commuée.
Mais à quoi bon cette sorte de comédie et quel en était le but ?
— Uniquement de permettre à celui qui la conseillait de s'attribuer
le mérite de la commutation, en opposant sa factice mansuétude
aux sévérités de la loi. Ce conseiller, ce bénéficiaire, on regrette
d'avoir à le dire, c'était le dénonciateur. Que ne laissait-il à son
disciple Fénelon ces finesses cléricales et ces circuits obliques qui
tiennent plus du renard que de l'aigle ! Le billet suivant confirme
malheureusement l'accusation portée sur ce point contre Bossuet
par un prêtre converti de son diocèse {Biillet. XllI, 104) :
A M. l'évêque de Meaux.
Du 14 juin 1683.
Monsieur,
J'ai lu au roi la lettre que vous avez écrite à Sa Majesté; elle a bien voulu
consentir à ce que l'exécution du jugement qui interviendra contre les coupables
de la dernière assemblée faite à Nanteuil soit sursise, et j'écris à M. de Ménars
de m'en informer, afin d'expédier les lettres de commutation de la peine de
mort en telle autre qu'il plaira à Sa Majesté. Je suis, etc. (O ' 82).
Seignelay.
Le jugement fut prononcé le 25. Nicolas Robline, âgé de
trente-trois ans, Louis Cochet, de Meaux, âgé de quarante-trois ans,
Après la Révocation. 56r
et son frère Jacques, vigneron, étaient condamnés à être pendus et
étranglés; le tisserand Cordier, à trois ans de galères; Miqueau,
qui avait fait fonction de lecteur, à trois ans de galères (en réalité,
c'était une condamnation à perpétuité, puisqu'il était convenu que
les protestants ne devaient pas être relâchés à l'expiration de leur
peine) ; David Leroy et Le Sautoy, à six mois de prison ; le tisse-
rand Bouillard, à assister au supplice de ses amis; Marthe Lefèvre,
femme de Cordier, à être marquée de la fleur de lis, au pilori du
Marché, témoin de tant d'autres supplices depuis 1524, puis rasée
et enfermée à perpétuité, de même que sa fille et cinq autres
femmes: Marie Cardel, Sara Gilles, Jeanne Rossignol, la femme
de Miqueau et celle de Leroy. Le 26, le roi commua la peine de
mort prononcée contre Robline et les deux Cochet en celle des
galères perpétuelles, et ordonna l'exécution du jugement prononcé
contre les douze autres, ainsi que Seignelay l'écrivait à Bossuet
le 28. Accablé de vieillesse et d'infirmités, Cordier ne put être en-
voyé aux galères; il resta dans les prisons de Meaux. Robline et
les frères Cochet vinrent attendre à la Tournelle le passage de la
chaîne qui devait les conduire à Marseille. Ecroué sous le n° io658
et enchaîné sur la Conqiicranfc, Jacques mourut à la peine en 1709.
Louis, n" ii655, fut libéré en 1718 et se retira à Neuchâtel en Suisse.
Robline reçut la bastonnade, en 1700, pour refus de lever le bonnet
pendant la messe qu'on célébrait sur la galère [Bnllef., 1" sér.,
IV, 368). Plus fermes que leurs compagnes, Marie Cardel, Jeanne
Rossignol et Sara Gilles furent envoyées à l'Hôpital-Général, le
24 juillet (O* 82); le 4 janvier 1691, le roi voulait savoir dans quelles
dispositions elles se trouvaient «sur le fait de la religion», et si
l'on pouvait sans inconvénient les renvoyer (Bidlet. IV, 118).
Parmi les autres arrestations de 1688, nous devons mentionner
celle de Susanne Arbauld, veuve du professeur de Sedan, Louis
Leblanc de Beaulieu. Elle venait de quitter Paris et approchait de
la frontière lorsqu'elle fut arrêtée et enfermée dans les prisons de
Soissons ; on confisqua ses biens. C'est d'elle que Seignelay entre-
tenait La Reynie dans ce billet •
i3 mai 1688. Il }• a à Paris chez Dupré, chirurgien rue Plâtrière, une vieille
femme nommée De Beaulieu, veuve d'un ministre de Sedan, laquelle a eu per-
mission d'y venir pour se faire traiter d'un mal qu'elle a à la tète; elle demande
sur une rente de 800 livres qu'elle a sur l'Hôtel-de-Ville, de quoi subsister
pendant le temps qu'elle sera entre les mains des chirurgiens, sur quoi le roi
m'ordonne de vous écrire de l'envoyer visiter pour savoir l'état auquel elle
est, voir si on ne pourrait pas la déterminer à faire sa réunion, et ce que vous
croirez qu'on puisse lui donner pour sa subsistance (O ^ 82).
502 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Par un autre billet, daté du ii juillet, Seignelay priait Harlay
de la faire mettre dans un hôpital, en prenant des précautions pour
que «son mauvais exemple» ne causât aucun préjudice (Fr. 17422,
f° 56). On la conduisit le 28 août aux Incurables, dont Montausier la
fit sortir le 28 mai • 1689, pour se retirer chez Rochefort, perru-
quier, rue Christine. Selon La France protestante, il fallut l'expulser
du royaume (O' 33)^.
Rappelons que, dans cette même année 1688, un fait resté
obscur, sans doute une correction excessive, attira l'attention de la
police sur la maison des Nouveaux-Catholiques.
L'expulsion d'un grand nombre d'« opiniâtres», qui eut lieu au
mois de mars, en avait si peu purgé Paris que, le 10 avril, Seigne-
lay en demandait une nouvelle liste à La Reynie, et qu'il lui écri-
vait encore le 19 avril 1689:
J'ai rendu compte au roi de vos derniers mémoires, et Sa Majesté m'a
ordonné de vous dire à l'égard des religionnaires qui logent dans la maison de
Bacot, plumassier, qu'elle veut que vous fassiez mettre en prison ceux qui
n'ont pas encore fait abjuration, et pour les autres il faut les renvoyer dans
leur pays (O ' 33).
On a vu plus haut que, dans les douze dernières années du
siècle, il fallut tirer des prisons de Paris et chasser du royaume une
trentaine d'inconvertissables.
Les revenus des fugitifs et ceux des autres protestants dépos-
sédés de leurs biens, étaient une proie convoitée par certains agents
des finances, dont le gouvernement eut maintes fois à contenir la
rapacité, ainsi que l'atteste ce billet de Seignelay à La Reynie :
12 septembre 1688.
.Sur le compte que j'ai rendu au roi de la prétention du fermier du domaine
de Meaux, au sujet de la confiscation de ceux qui ont été condamnés aux
galères pour fait de religion, et de ceux auxquels le procès est fait pour avoir
en mourant refusé les sacrements, Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire que
son intention est que vous expliquiez aux fermiers du domaine qu'ils n'ont
rien à prétendre sur toutes les confiscations qui seront prononcées pour fait de
religion (O ■ 33).
' I.a France protestante dil à lort: le l'Union Chnîtienne, était condamnée, le
28 mars. 27 avril lyoS, à y demeurer jusqu'à nou-
^ Une nommcie Leblanc, enfermée à vel ordre. (O 202).
Après la Révocation. 563
En raison de tout le mal qu'il avait fait aux protestants, le roi
se défiait d'eux ; comme il se préparait à déclarer la guerre à l'An-
gleterre, il rendit la déclaration du i6 octobre 1688 ordonnant leur
désarmement, bien que la plupart, disait le préambule de cette
déclaration, tinssent une conduite dont Sa Majesté avait tout sujet
d'être satisfaite. Les craintes exprimées à diverses reprises par l'into-
lérant monarque étaient vaines : la fidélité huguenote n'avait point
été entamée par la persécution ; les prétendus nouveaux convertis
ne songeaient qu'à fuir, nullement à se révolter. Toutefois l'année
suivante fut marquée par un grand nombre d'arrestations ; nous
lisons dans le Mercure Jiistoriqiie d'août (p. 781): «On continue
d'arrêter à Paris et dans tout le royaume presque tous les nouveaux
convertis qui faisaient quelque figure, excepté ceux qui, depuis leur
conversion, se sont bien acquittés des devoirs catholiques ». Citons,
entre autres, le duc et la duchesse de La Force, le comte deVivans,
Gobard, sieur des Graviers, De La Girardière, De La Javelière,
De La Primaudaye, Majou de Lousigny, Verlhac, M"*' de La
Chaumerlière, M'"'= La Sauvagère de La Taillée, De Boisbreuil,
encore menacé de la Bastille dix ans plus tard comme mauvais catho-
lique; Esaïe Bourneau, marchand de Thouars, condamné à mort par
le parlement de Paris pour avoir tenu des assemblées, et mort à
l'hôpital de Marseille en 1698, sa peine ayant été commuée en celle
des galères; le proposant Mercat, faisant les fonctions de ministre à
Paris, qui ne sortit de la Bastille qu'au bout de dix années et au
prix de l'abjuration ' ; le pasteur du Désert, Cardel, qui tomba dans
un guet-apens en allant visiter une malade, et fut enseveli vivant
dans le donjon des îles Sainte-Marguerite, oi^i il mourut en 1694
après y avoir perdu la raison. Les victimes de la même trahison,
Blisson, frère de la malade, La Tour, les médecins Bernier et
Poupaillard^ le serrurier Bouay, dont la femme était le guide habi-
tuel de Cardel, en furent quittes pour un long emprisonnement \
mais M'"'' Bouay, arrêtée avec eux, fit preuve d'une constance telle
qu'on l'expulsa du royaume en 1692 ^. Ajoutons les Liambrune, sur
lesquels nous avons pu recueillir des renseignements assez
complets.
David de La Vespière, sieur de Liambrune (1646), fils de
Claude de La Vespière et de Charlotte d'Aumale, de Le Haucourt,
habitait Dives près Noyon; il avait épousé à Charenton (1681),
' Voir Les premiers past. du Dés. I, 2 /i/i., i, 182.
434.
564 Révocation de l'Èdit de Aniiks à Paris.
Judith de Morniès, fille du lieutenant-général Saint-Hilaire, griève-
ment blessé par le boulet qui tua Turenne, et le maréchal de
Schomberg, son oncle maternel, lui avait servi de témoin. La pen-
sion de looo livres que, d'après La France protestante, il reçut en
mai 1686, attesterait la déplorable facilité avec laquelle il aurait
abjuré. Les notes que nous avons extraites des Registres du Secré-
tariat ne mentionnent pas ce fait, qui paraît cependant confirmé par
le billet que Seignelay adressait à l'intendant Bossuet le 22 du
même mois :
Je vous envoie par ordre du roi le mémoire ci-joint de M. l'évêque de
Noyon, par lequel vous verrez qu'il y a plusieurs gentilshommes encore engagés
dans la R. P. R., Sa Majesté voulant que vous fassiez arrêter ceux qui per-
sisteront dans leur opiniâtreté; et à l'égard des sieurs de Liambrune, de
Villers, d'Horlie et du Fayet, que vous les fassiez mettre dans des couvents
(O 1 3o).
Ainsi, la prison pour les inflexibles, le couvent pour ceux qui ont
déjà fléchi et le regrettent.
A l'exemple de sa mère ', M™'^ de Liambrune souffrit plus cou-
rageusement pour sa foi. La garnison d'huissiers qu'on lui donna
dans une auberge de Paris, et qu'il fallut renforcer après une tenta-
tive d'évasion, ne réussit pas même à ébranler sa résolution. En
conséquence, Seignelay ordonnait, le 28 janvier 1686, de mettre
M""^ de Liambrune aux Nouvelles-Catholiques; le lendemain, on
avait changé d'avis: «Le roi approuve que la demoiselle de Liam-
brune soit mise chez M™'= de Miramion, et qu'en attendant qu'elle y
puisse entrer, elle demeure chez M""= la duchesse de Ventadour»
(O' 3q). Le 2 février, nouveau changement: «Si ce qui regarde
M"'' de Liambrune n'est pas terminé lorsque vous recevrez cette
lettre, Sa Majesté veut que vous la fassiez mettre aux Nouvelles-
Catholiques» (O' 3o). Le 6, autre avis encore: «Sa Majesté veut
que vous fassiez remettre M"= de Liambrune à M""'' la princesse de
Soubise» (O' 3o).
De ces ordres contradictoires il semble résulter que M""= de
Liambrune n'alla point aux Nouvelles- Catholiques; son nom ne se
trouve sur aucune des listes des personnes détenues dans la maison.
En revanche, elle fut enfermée en province: le 3i août, Seignelay
signait l'ordre de la transférer de l'Hôtel-Dieu de Noyon au couvent
de Saint-Nicolas à Compiègne. Là, il paraît qu'elle faiblit; car on
' Voir M'"= de Saint-Hilaire aux chap. Prisons et Dragonnadc.
Après la Révocation. 565
l'autorisa, le 28 février 1687, à retourner près de son mari (0'3i).
Le 26 avril 1688, il lui fut permis d'aller aux eaux de Bourbon pour
sa santé, à condition de rentrer directement chez elle aussitôt après
la cure. Le 2 août, Seignelay invitait La Reynie à faire observer
M""* de Liambrune et sa mère, M"" de Saint-Hilaire, demeurant
toutes deux à l'Arsenal et soupçonnées de vouloir passer à
l'étranger. Le 12, il écrivait à Bossuet, intendant de Soissons, de
renvoyer de Liambrune à Paris, « à cause de la mauvaise disposition
de M™^ de Liambrune », M""^ de Saint-Hilaire et M™'^ de Clermont
d'Amboise, sa seconde fille (O* 82).
Au fond M. de Liambrune était resté protestant : on le
conduisit à la Bastille le 2 janvier 1689, peut-être pour avoir essayé
de s'évader du royaume en compagnie de sa sœur. Le 14, M""= de
Le Haucourt, sa mère, obtint la permission de lui rendre visite.
A partir du i5 février, il eut la liberté de se promener dans la cour;
mais on ne le relâcha que le 29 mai 1690. Afin d'empêcher M"^ de
Liambrune d'effacer l'impression produite en lui par la Bastille et
les convertisseurs, on eut soin d'arrêter le même jour la vaillante
femme et de l'envoyer au château de Pont-de-I'Arche. En quelques
semaines elle sut si bien attendrir la femme de chambre qu'on lui
donna, que l'aumônier de la prison fit demander à Versailles le
renvoi de cette demoiselle trop sensible, qui prenait si vite le
parti des persécutés et même leur religion. C'est ce qui ressort
du billet que Seignelay adressait, le 27 juin, au commandant du
château :
Le roi est informé que la fille qui sert M™" de Liambrune ne lui est pas
propre, quoique ancienne catholique, à cause des mauvaises dispositions dans
lesquelles cette fille se trouve; Sa Majesté m'a ordonné de vous écrire de la
renvoyer et d'en mettre une autre à sa place, de la conduite de laquelle vous
soyez sûr (O ' 84).
Quatre années plus tard, un nouvel acte de persécution attesta
que la famille persévérait toujours dans les mêmes sentiments: en
1694, les enfants de M. et de M""-' de Liambrune furent enlevés et
mis dans des couvents. Le 6 avril 1698, le fils entrait au collège des
Jésuites à Juilly (Seine-et-Marne), d'où il ne tarda pas à passer
dans l'académie de M. de Longpré, auquel Pontchartrain écrivait le
10 avril 1699:
Le roi m'ordonne de vous demander quel âge a le sieur de Liambrune,
combien il y a qu'il est chez vous, s'il est avancé dans ses exercices et combien
de temps il aurait à j' rester encore pour les achever; cependant Sa Majesté
1
566 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
veut qu'il ne sorte point de chez vous quand même ses parents vous le rede-
rnandcraient (O ^ 48).
En 1689, une demoiselle de Liambrune, tante de ce jeune
homme et âgée d'une quarantaine d'années, avait été arrêtée à
Dieppe comme fugitive et enfermée dans la citadelle d'Amiens.
Son inébranlable fidélité, qui ne se démentit pas un instant durant
dix longues années de détention dans cette dure prison, finit par
exciter la compassion de l'évéque lequel, chose rare et bien digne
d'être mentionnée, sollicita de Pontchartrain un adoucissement à la
situation de la malheureuse: «Je suis persuadé, lui écrivit-il, que
cette longue détention, bien loin de contribuer à la faire changer de
religion, ne sert au contraire qu'à l'aigrir et à l'indisposer... Elle a
beaucoup d'esprit, et en vérité elle ne paraît point mériter la situation
dans laquelle elle est. Elle est à plaindre dans l'erreur; mais ce
quelle souffre montre qu'elle y est de bonne foi. Il me semble qu'on
pourrait du moins éprouver si un traitement plus doux ne produirait
point de meilleurs effets ».
En 1690 eut lieu l'arrestation de deux des pasteurs qui bravaient
la sévérité des édits. De Salve, saisi le 10 janvier chez Paradez,
rejoignit Cardel dans le donjon des îles Sainte-Marguerite et y
mourut comme lui atteint d'aliénation mentale. Arrêté chez
Mallet le 16 avril, Maturin, dit Lestang, fut avec Giraud ou Givry,
le seul des pasteurs conduits aux îles Sainte-Marguerite, dont la
raison n'ait pas succombé aux horreurs d'une captivité que
l'isolement perpétuel, le manque de soins et les ardeurs d'un
climat dévorant, rendaient véritablement meurtrière; il recouvra
la liberté au commencement de 1715 (Voir les Premiers pasteurs
du Désert). Son hôte mérite aussi une place dans le martyrologe
protestant.
Jean Mallet, sieur du Rozin, avocat au Parlement de Paris,
domicilié rue Saint- Jean-de-Beauvais, était né en i633 du mariage
d'Hector Mallet, receveur des tailles à Montdidier, et de Madelaine
Boquillon. Il avait épousé, le 20 juillet 1678, Susanne, fille de
Barthélémy de Besset, sieur de Presse, et de Catherine Fenou, dont
il eut, suivant les extraits des Registres de Charenton : Catherine
(1674), Madelaine (1677), Jean (1679), David (1680), Alexandre
(1681), mort en i683, et Catherine-Marie (i683), auxquels il faut
évidemment ajouter: Susanne (1675) et Angélique (1676), les
seules, avec Madelaine et Catherine-Marie, qui soient mentionnées
dans nos documents. Les quatre autres enfants n'existaient sans
Après la Révocation. 567
doute plus à la Révocation. En janvier 1686, Mallet feignit d'abjurer,
très-probablement grâce au ministère des dragons. M""" Mallet ne
put se résoudre à l'imiter. A la fin du mois, elle tenta de s'échapper
du royaume avec ses filles Madelaine, Susanne et Angélique, dont
elle travestit les deux aînées en garçons. Quatre autres fugitifs,
deux jeunes fils de M. de L'Isle-du-Gast et deux gentilshommes du
Poitou, allaient monter avec elles dans le carrosse de Bruxelles,
rue Saint-André-des-Arts, quand l'exempt Auzillon parut et se
saisit de toute la troupe, y compris le guide Vion, qui avait
retenu les places et fourni le passeport, moyennant la somme de
i65 louis d'or payable après la réussite de l'entreprise. Cette
somme, consignée entre les mains d'un tiers, fut rendue à Pré-
vost, mari de la sœur de Mallet. Persuadé que cette tentative
n'avait pas eu lieu sans le consentement de Mallet, Seignelay
ordonna, le i'^"' février, de l'arrêter et de le conduire à la Bastille;
le 3, il invitait La Reynie à y mettre aussi Vion et M"^ Mallet, et
à envoyer les trois filles aux Nouvelles-Catholiques. Elles y
entrèrent le 7, et leur cadette les y rejoignit quand la police la
crut d'âge à pouvoir être aussi enfermée. Les jeunes de L'Isle-
du-Gast, Jaucourt par leur mère, furent mis le 27 au collège des
Jésuites.
Mallet recouvra la liberté en vertu d'un ordre du 3 mars. Le 4,
M. de Besmaus écrivait à La Reynie :
M"" Mallet dit qu'elle vous a tout avoué, qu'elle vous prie d'excuser sa
conduite, d'avoir soin de son mari, et elle prend plaisir à raisonner avec M. de
Lamon (Fr. 7o53, f" 45i).
Le gouverneur de la Bastille se trompait, s'il entendait par là
que M'"'= Mallet était sur le point de céder à l'argumentation de
l'abbé de Lamon. M™® Mallet prenait plaisir à réfuter le convertis-
seur, et à lui dire tout ce qu'elle pensait du catholicisme et de ses
moyens de prosélytisme. Peu à peu cependant son zèle faiblit: elle
voulut sortir de prison et prit une attitude différente. « Elle se
dispose à faire abjuration au premier jour, dit une note de police
du 17 décembre, après quoi elle pourrait être mise en liberté»
(Fr. 7o5i f° 252). Le 23 janvier 1687, Seignelay autorisait M. de
Besmaus à la relâcher dès qu'elle aurait fait sa réunion. Il
semble pourtant qu'elle n'abjura que beaucoup plus tard, et
qu'elle était encore enfermée lors des deux nouvelles arrestations
de son mari.
568 Révocation de l'Édit de Nantes à Pans.
Deux mois après sa sortie de la Bastille, c'est-à-dire au mois de
mai 1686, Mallet présentait le plaçât suivant :
A M. le lieutenant-général de police.
Supplie humblement Jean Mallet, avocat au Parlement, disant que durant
sa détention et celle de sa femme au château de la Bastille, vous aviez, par
un effet de votre prudence et charité ordinaire, fait mettre dans la maison des
nouvelles converties à Paris trois siennes petites filles de l'âge d'entre huit et
onze ans, de peur que, durant l'absence de leurs père et mère, il ne manquât
quelque chose à leur nourriture et à leur instruction en la foi catholique, que
ledit suppliant avait embrassée auparavant. Et d'autant qu'il a plu au roi de lui
redonner la liberté, et qu'il est à présent en état d'avoir soin de sesdits enfants
et de continuer les bonnes instructions qu'elles ont prises depuis près de trois
mois dans ladite maison des nouvelles converties, qui est à présent si pleine
que l'on a été obligé de transférer à Charenton deux desdites filles, l'autre
étant demeurée à Paris fort indisposée, de sorte que dans cet état l'amitié
paternelle dudit suppliant souffre une peine incroyable , non-seulement de ce
qu'il n'a pas la liberté de pouvoir voir ses enfants et de les assister comme
elles en ont besoin, mais encore de ce que, dans un temps de réunion géné-
rale, il voit aussi sa famille toute dispersée, c'est pourquoi il a recours à vous,
Monsieur, pour y être pourvu.
Ce considéré, Monsieur, il vous plaise ordonner que tant la petite fille qui
est malade à Paris, que les deux autres qui ont été transférées à Charenton,
lui seront rendues et mises ès-mains, et ferez justice.
Mallet.
Le malheureux père continuait à feindre pour recouvrer ses
filles; mais La Reynie n'eut garde de les lui rendre. Madelaine,
Susanne et Angélique, toujours aux Nouvelles-Catholiques, figurent
sur la liste du i" février 1687, et les deux aînées comme ne pouvant
être sans danger remises à leurs parents. Nous les retrouvons
encore dans la même prison le 28 juillet 1688 et le 3i juillet 1689.
Par ordre du 3 octobre de cette année, Angélique fut tirée du
couvent du Sang-Précieux, où se trouvait aussi une de ses sœurs,
et envoyée aux Ursulines de Saint-Denis (O ' 33). La France
protestante affirme qu'elles résistèrent neuf ans aux efforts des
convertisseurs.
Cependant Mallet fréquentait les assemblées proscrites et leur
ouvrait sa maison, habitée uniquement par des protestants. Aussi
fut-il reconduit à la Bastille le 14 février 1689 {Bidlet., XII 478). Il
n'en était sans doute sorti que depuis peu, lorsqu'il rédigea, le 3o
janvier 1690, un nouveau placet par lequel il redemandait ses filles
(O* 34). Après son double emprisonnement, Mallet aurait dû penser
Après la Révocation. 569
que la police épiait ses moindres démarches, et que sa maison n'était
pas un lieu sûr pour les pasteurs du Désert; mais le zèle l'emporta
sur la prudence. Écroué à Vincennes le 17 avril 1690, c'est-à-dire
le lendemain de son arrestation, Mallet en sortit le 12 août pour être
conduit à la Bastille, d'où il fut transféré au château de Guise le 4
janvier 1691. Cette troisième captivité dura près de trois ans; le
10 janvier lôgS, on rendit à Mallet la liberté et sa fille Angélique
détenue à Saint- Denis. Peu s'en fallut que la faveur ne fût encore
plus grande. Pontchartrain écrivait à La Reynie :
A l'égard des autres enfants, il n'a point été expédié d'ordre pour les faire
recevoir à Auxerre, où je crois que la mère Garnier les a envoyées, ainsi il
n'y a qu'à les faire revenir de la même manière.
La supérieure des Nouvelles-CathoUques y mit bon ordre; elle
s'empressa de protester auprès du secrétaire d'Etat, qui donna
un ordre contraire le 14 avril:
Sa Majesté approuve que la mère Garnier ait envoyé la nommée Marie
Mallet à Auxerre pour l'éloigner de ses parents qui pourraient la pervertir; il
n'y a qu'à la faire mettre en apprentissage.
Le retour au foyer, après lequel le malheureux avait tant
soupiré, allait être plein d'amertume; car c'était le foyer sans l'amie
fàdèle des bons et des mauvais jours. On éloigna M"*" Mallet dans
la crainte qu'elle ne ramenât le prosélyte à ses anciennes convictions.
Au moment où le mari sortit du château de Guise, la femme sortait
de Paris pour se rendre au château de Pont-de-l'Arche. Les ordres
de libération de Mallet et de sa fille, et l'ordre d'arrestation et
d'envoi de M"^ Mallet à Pont-de-l'Arche, portent tous trois la date
du 10 janvier 1693. Pontchartrain ne comprit pas d'abord la portée
de ce qu'on lui faisait faire: on le voit par son billet du même jour
à La Reynie:
Je vous envoie un ordre pour faire conduire au château de Pont-de-
l'Arche la demoiselle Fenou et la demoiselle Besset, mauvaises catholiques.
Cette dernière n'est point arrêtée et il n'en a point encore été parlé dans vos
mémoires précédents.
11 semble résulter de la dernière phrase que la demoiselle Fenou,
c'est-à-dire la mère de M""" Mallet, était à ce moment emprisonnée à
Paris. Quant à la demoiselle Besset, c'était évidemment M""' Mallet,
que le secrétaire d'Etat ne connaissait que sous le nom de Mallet.
Au reste, afin d'éviter toute confusion, il signa, le 12, un nouvel
ordre d'arrêter «la demoiselle Mallet» et de l'envoj'er à Pont-de-
570 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
l'Arche, où elle fut écrouée dès le i3. Elle y resta plus de huit ans
(0'44)-
Privé des conseils et des sollicitations de sa pieuse femme,
Mallet n'eut qu'à consulter sa conscience pour se retrouver pro-
testant et prendre en horreur la pratique du culte qu'on lui imposait.
Ce changement n'échappa point au clergé qui le surveillait et
s'acharnait à garder sa conquête: en 1698, Mallet fut arrêté pour la
quatrième fois. Pontchartrain écrivait à D'Argenson le 3o décembre:
A l'égard de Mallet, vous avez bien fait de vous en assurer. Il faut le
garder en prison jusqu'à ce que, par les dernières conférences qu'il aura avec
l'ecclésiastique que vous lui donnerez pour l'instruire, il paraisse docile et
dans la résolution d'écouter les instructions; vous pouvez aussi l'engager à
mettre en dépôt des billets jusques à la concurrence de la somme qu'il faudra
pour la dot de celle de ses filles qui veut être religieuse (O * 42).
Des nouvelles converties embrassant la vie cénobitique, c'était tout
à la fois le triomphe des convertisseurs et la douleur suprême des
persécutés, et il y en eut un certain nombre: une Mallet, une
Prévost, deux Catillon, une Amonnet, qui toutefois rejoignit ses
parents à l'étranger, deux Conrart, une Guichard de Peray, une
Canaye de Brannay, une Jaucourt-Villarnoul, deux Caumont La
Force. — Mallet ne consentant point à favoriser la prise de voile
de sa fille, on l'envoya au château d'Angers; le 4 août 1700, on se
disposait à le faire conduire au château de Nantes, véritable enfer
où succombèrent presque sans exception les consciences même les
plus énergiques. Il paraît que De Miane triompha du vieillard; car
celui-ci revint à Paris et sollicita de ses persécuteurs une nouvelle
grâce, ainsi que nous l'apprend ce billet de Pontchartrain à D'Ar-
genson:
14 mai 1701. Je vous prie de prendre la peine de voir le placet du sieur
Mallet qui demande le retour de sa femme dans quelque communauté à Paris;
vous savez que cette femme a toujours été très opiniâtre; vous jugerez mieux
que personne si on doit accorder ce que demande le mari (O' 48).
D'Argenson fit une réponse favorable, et M""= Mallet fut trans-
férée chez les Miramiones. Après la mort de son mari, on lui rendit
la liberté (3o septembre T7o5), à condition qu'elle trouvât des
répondants et qu'elle déposât des eff"ets de la valeur de 3ooo livres,
«pour assurer sa stabilité» (O 252). C'était on le voit, une con-
version dont il y avait lieu de se vanter!
Parmi les autres arrestations opérées en 1690, nous signalerons
Après In Révocation. 571
celles de Lebert, de Guillaume Dernier, de La Maisonneuve, de M™'^
de La Fresnaye et de Braconneau.
D'abord emprisonné à Paris, comme travaillant aux évasions
et à la sortie des capitaux, Lebert ', natif de Dieppe, fut envoyé au
château de Ham le 14 mai. Dès le mois de mars, Chamillard,
intendant de Normandie, avait été chargé de prendre des infor-
mations sur le compte de ce «mauvais catholique», entre les mains
duquel on avait saisi 1 100 livres et une montre en or, qui furent
remises à sa famille. Les révélations qu'on tira de lui et de Du
Ventre, autre dieppois, qui se livrait au même commerce, causèrent
l'arrestation de plusieurs personnes (O' 84 et Bidlet., VI, i25).
Arrêté à Bourges comme fugitif et interrogé par M. de
Seraucourt, Guillaume Dernier, garçon boutonnier,àgé de vingt-deux
ans et natif d'Apremont, confessa que, travaillant à Paris chez Pierre
Barré, boutonnier, rue de Lourcine, au faubourg Saint-Marcel, il
avait été amené au protestantisme par le culte de famille que
célébrait chaque soir M'"'= Barré, dont le mari était catholique.
Après avoir, ajoutait-il, suivi les exercices de Charenton pendant un
an, il s'était présenté, en 1684, au ministre Claude et lui avait
communiqué son dessein d'embrasser la Réforme. Celui-ci, l'ayant
examiné chez lui durant trois jours consécutifs, lui fit faire abjuration
dans la chambre du consistoire en présence de dix-huit à vingt
personnes. L'intendant voulant savoir si l'argent n'avait joué aucun
rôle dans cette conversion, Dernier répondit «qu'on lui avait
seulement demandé s'il ne devait rien, et qu'ayant dit qu"il devait
un écu, on lui en offrit deux, qu'il refusa, disant qu'il n"agissait pas
par intérêt ». Les livres trouvés en sa possession étaient, outre trois
Psautiers : les Saintes prières recueillies . . , de l'A. et du N. T. par
Jacques Merlin, La Rochelle, 161 o; X Abrégé des controverses àe
Drelincourt, V Instruction préparatoire à la cène par André Rivet; le
Traité de l'apostasie par J. D. L., ministre à Angers, i583; les
Homélies de la constance du fidèle en sa confession de foi par Jean
Boisscul, 1587; les Méditations tirées de Jean Gérard superintendant
de Heldbourg, Genève 1628. En envoyant le dossier à Paris pour
demander des ordres, M. de Seraucourt écrivait :
Ce jeune homme me parait fort ingénu, et si obstiné dans son erreur que
je ne vois pas qu'on puisse espérer de le convertir... Ses livres étant tous
d'édition très ancienne, on ne peut pas croire qu'il s'en soit chargé en intention
' François Lebert, boutonnier, sa femme et un enfant, tous de Villiers-le-Bel, rc-
et quatre enfants; Jacques Lebert, sa femme fugiés à Berlin, 1700 (Ms. Dieterici).
572 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
de les distribuer aux nouveaux convertis, ni de s'en servir pour exciter du
désordre.
La réponse de l'autorité fut: «Le laisser en prison » (TT. 452).
La Maisonneuve, gentilhomme du Poitou, mis à la Bastille le
10 novembre, était sans doute Louis d'Auzy, sieur de Saint-Romans
et de La Maisonneuve, capitaine des fauconniers du roi, poursuivi
avant la Révocation pour cause d'assemblées tenues sur ses terres,
à La Bonnelière. De Besmaus reçut, le 24 mars 1691, l'invitation de
laisser pénétrer près de lui le convertisseur D'Aliès de La Tour.
L'ordre de sa mise en liberté fut signé le 3o avril; mais le roi ne
trouvait pas à propos qu'il retournât dans sa province. Le 7 mai,
le prisonnier paraissait « dans une bonne résolution d'achever
de s'instruire avec le P. Bordes de l'Oratoire» (O' 36), et, le
12 novembre, Pontchartrain consultait encore celui-ci pour savoir
si M. de La Maisonneuve pouvait être relâché {Arch. Bast., IX,
179, 288).
Lorsque par suite des mauvais traitements qu'elle subissait dans
la maison des Nouvelles-Catholiques de la rue Sainte-Anne, M"""" de
La Taille de La Fresnaye fut devenue aliénée, on l'expulsa du
royaume. La malheureuse revint en France sans bien savoir ce
qu'elle faisait, et fut envoyée au château de Pont-de-l'Arche le 4
juillet. On l'expulsa de nouveau sept années plus tard (voir chap.
XXIX).
Braconneau, maître chirurgien de la ville de Niort, mis à la
Bastille le 19 septembre, eut un sort analogue. Les rigueurs dont il
fut victime lui firent perdre l'esprit: il se frappa d'un coup de
couteau dans la poitrine le 11 février 1691, il s'enfonça un clou dans
la tête le 26, et mourut de ses blessures le 2 mars. Les exhortations
du docteur Pirot ayant été impuissantes à l'amener au catholicisme,
il ne fut pas inhumé à Saint-Paul comme les prisonniers catholiques,
mais dans les casemates du bastion du château. Le 6 novembre
1690, Pontchartrain avait écrit au gouverneur, M. de La Bour-
donnaye, ce billet qui témoigne de l'exaspération de la cour contre
les consciences inflexibles: «J'ai rendu compte au roi de ce que vous
m'avez écrit concernant Braconneau, et Sa Majesté m'a ordonné de
vous écrire que, s'il meurt dans la situation dans laquelle il est, il
faudra lui faire son procès suivant la rigueur des ordonnances»
(01 34).
A la fin de l'année Pontchartrain s'était bien radouci; le 19
décembre, il réprimait un excès de zèle commis par le lieutenant-
civil Defita:
Après la Révocation. SyS
Le roi a été informé d'une manière néanmoins trop vague et trop indé-
iinie pour que je vous puisse citer toutes les circonstances, que dans quelques
interrogatoires ou actes passés, vous avez pressé une femme de se déclarer
sur la religion qu'elle professait, et qu'elle avait dit qu'elle professait la religion
protestante. Rappelez, s'il vous plait, tous ces faits pour m'en instruire, afin
que j'en rende compte à Sa Majesté. Vous voyez bien les conséquences de ces
sortes de déclarations qui, devenant publiques, engagent, malgré qu'on en ait,
à suivre exactement la rigueur des ordonnances, et que la sagesse d'un magis-
trat consiste à éviter plutôt ces occasions qu'à se les attirer. Sa Majesté a
sursis à se déterminer de faire arrêter cette femme, ou à passer cette affaire
sous silence, jusqu'à ce que vous m'ayez exactement informé de tous ces faits
{O ' 34).
Au lieu de marchander au roi un subside qui ne dépassait pas
habituellement trois ou quatre millions *, l'assemblée quinquennale
du clergé lui en vota douze, et pour la première fois, dans sa
harangue, lui décerna le titre de grand ^. Aux yeux des prélats,
oublieux de ce qui constitue la vraie grandeur de Louis XIV, celle-
ci consistait surtout dans la destruction de l'hérésie, c'est-à-dire
dans la persécution. Le fanatisme populaire répondit aussitôt à celui
du clergé.
La Reynic à Harlay, prcmio- présidenl.
24 juillet 1693.
Un jeune homme, fils du nommé Coûté, épicier près la porte de Bucy,
étant dans la rue, son chapeau sous le bras, dans le temps que le saint-sacre-
ment passait, a été averti par quelqu'un du peuple de se mettre à genoux, et
ce jeune homme ne l'ayant pas voulu faire, s'est retiré dans la maison de son
père. Aussitôt il s'est élevé une grande clameur, il s'est attroupé beaucoup de
monde, et on parlait de forcer la maison et de la brûler, lorsque le commis-
saire Gazon y est arrivé. Il s'y est enfermé, et il m'en a envoyé donner avis
sur le champ, et il a en même temps fait avertir un de ses confrères pour se
tenir hors de la maison. On lui en a depuis envoyé quelques autres des plus
capables d'agir en cette occasion. L'attroupement est à cette heure presque
tout à fait dissipé.., Coûté père, sa femme et toute sa famille sont connus de
tout le monde pour nouveaux catholiques en apparence, et en effet pour être
les plus opiniâtres et les plus mal intentionnés protestants qui soient à Paris
(Fr. 17424, f» 24).
Une autre lettre de La Reynie adressée quelques heures plus
tard à Harlay, portait que le peuple continuait d'insulter les nou-
• Ce don gratuit n'était nullement en détail. Cette somme représentait plus de
rapport avec les biens du clergé, qui, 1200 millions d'aujourd'hui,
exempt d'impôts comme la noblesse, avait ^ Lanfrey, L'Église et les philosophes
un revenu de 321,000,000 dont \e Mercure au XVIW siècle, i835, in-12, p. 3o.
historiq. de juillet 1701 (p. 69) donne le
574 Révocation de l'Édit de Nantes à Paris.
veaux catholiques et que beaucoup de gens avaient la tète troublée
par l'excès du vin et de l'eau-de-vie. «Les fourbisseurs, ajoutait le
« lieutenant de police, ont marché par les rues avec des enseignes
«et l'épée nue. Le menu peuple du quartier Montmartre et du
«quartier Saint-Denis est sans raison, et ce sera un très-grand
« bonheur si le reste du jour se passe sans désordre. J'ai fait avertir
«les brigades qui sont établies pour la sûreté des grands chemins
«de se trouver chacune en un lieu marqué, hors des faubourgs, où
« l'on pourrait les trouver en cas de besoin. Les cavaliers du guet
« sont pareillement avertis, et j'ai chargé les commissaires de
« demeurer dans leurs quartiers et d'avertir de tout ce qui méritera
«la moindre attention, et j'aurai aussitôt l'honneur de vous en
«rendre compte». Ne dirait-on pas une scène de la Saint-Barthé-
lémy»? ajoute P. Clément qui nous a conservé ce documenta
Trois semaines plus tard, la populace, cette fois d'accord avec
la cour, fît des réjouissances sur le faux bruit qui avait couru de la
mort du prince d'Orange (14 août 1690, O' 84). Au reste, ni l'une
ni l'autre ne toléraient ce qu'elles appelaient des manques de
respect envers le culte catholique; en voici une nouvelle preuve:
Pontchartrain à l'intendant de Metz.
14 août 1691.
II V a deux ou trois jours que, le saint-sacrement passant dans les rues de
Paris, une fille nommée Catherine Du Chat refusa de se mettre à genoux, et
elle fut arrêtée par le peuple et menée chez le commissaire, où elle a déclaré
qu'elle s'est retirée de la ville de Metz avec sa mère et une de ses sœurs,
depuis quatre à cinq ans à cause de la persécution qu'on y faisait à ceux de
la R, P. R.; qu'elle n'a pas voulu se mettre à genoux parce qu'elle ne croit pas
que Jésus-Christ soit ailleurs que dans le ciel; qu'elle fait profession de la R.
P. R. et que tous ceux qui l'ont abjurée s'en repentent. Sur cela le roi a donné
ses ordres pour faire conduire à Metz cette mère et ses deux filles. Sa Majesté
m'ordonne de vous écrire que, pour celle dont je vous parle, il faut que vous
la fassiez mettre dans un couvent pour y être instruite, et qu'au surplus vous
preniez soin du reste de cette famille en la faisant instruire avec charité...
L'archer qui les conduit doit être payé à leurs dépens {Corrcsp. adin., IV, 428).
Cette même année 1691 n'offre que d'autres emprisonnements à
signaler. Toutefois nous mentionnerons d'abord une mesure de
police qui avait pour but de rendre les nouveaux convertis plus
' La police sous Louis XIV, p. 271. d'intervalle. La rcfcrence que cet histo-
Clément datait le fait du 24 juin 169!), à rien donne à l'appui de son assertion est
tort sans doute, à moins qu'il ne se soit d'ailleurs inexacte,
reproduit une seconde fois à cinq années
Après la Révocation. S-jS
maniables en les isolant les uns des autres. « Sa Majesté, écrivait
Pontchartrain à La Reynie, le 3 mai, approuve la proposition que
vous faites d'obliger les nouveaux catholiques qui ne demeuraient
pas ensemble avant la révocation de l'Edit de Nantes, de se séparer,
et elle se remet entièrement à vous des mo3'ens de parvenir à cela
en la manière que vous avez pensé » (O ' 35).
«Dans ses Remarques sur la Bastille, l'avocat Linguet parle
d'un conseiller du Parlement de Béarn, nommé Farie de Garlin, qui
fut mis à la Bastille en 1691 pour cause de religion, et ne fut libéré
qu'en 1714. Linguet raconte qu'il passa onze ans dans une des
chambres nommées calottes. Ces chambres, les plus élevées des
tours, étaient formées de huit arcades en pierres de taille qui se
réunissaient au milieu et formaient une espèce de plafond. On
ne pouvait se tenir debout qu'au centre de la chambre. La fenêtre
munie de grilles, au dedans et au dehors, avait huit pieds d'épais-
seur. En été la chaleur était excessive; en hiver^ le froid insup-
portable. Après avoir usé et pourri le peu de vêtements et l'unique
chemise qu'il avait sur le corps, Farie avait été réduit à n'avoir
pas d'autre habit que la mauvaise courtepointe qu'on avait jetée
sur son grabat» {Fr. pr., 2" édit., I 420).
Le ï" mai, l'abbé de Champigny était autorisé à voir à la
Bastille, pour travailler à sa conversion, Pierre Lesueur, sieur de
Colleville, ex-conseiller au Parlement de Rouen et gendre du célèbre
pasteur de Caen, Samuel Bochart. Le 27 septembre, le secrétaire
d'Etat Châteauneuf écrivait à M. de Besmaus.
Le roi ayant agréable d'accorder à De Colleville Lesueur, qui est par ses
ordres à la Bastille, les lettres d'État ^ ci-jointes, que je vous prie de vouloir
bien lui remettre, Sa Majesté m'a ordonné de vous mander qu'elle trouve bon
qu'il ait non-seulement un valet pour le servir et faire ses messages, mais
aussi que vous lui donniez toute la liberté, soit de se promener dans la cour,
sur le donjon et autrement, qui peut être laissée à un prisonnier {Arc/i. Bast.,
IX, 240).
Ce bon vouloir relatif ne dura guère. Le 7 décembre, le gouverneur
de la forteresse recevait de Pontchartrain le billet suivant :
Le roi ayant été informé que le sieur de Colleville, religionnaire prison-
nier à la Bastille, se mêle d'y dogmatiser avec les autres religionnaires, m'a
ordonné de vous écrire de lui dire de s'abstenir d'une telle conduite, sinon
elle donnera ordre qu'on lui ôte la liberté de la cour (O ^ 35).
' Par les lettres d'État le roi ordonnait matière civile contre celui qui les avait
de suspendre les poursuites faites en obtenues.
Syô Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Trois jours après, le même secrétaire d'État informait le P. Bordes,
qui peut-être avait demandé la liberté du prisonnier, que Sa Majesté
ne jugeait pas encore le moment favorable. Enfin le 25 décembre,
M. deCoUeville fut transféré au prieuré de Saint-Martin-des-Champs,
où il resta plusieurs années. Ses deux filles, enfermées, en 1702, dans
le couvent des Ursulines de Caen, ayant trouvé moyen de s'évader,
Colleville fut repris et de nouveau emprisonné {Fr. pr., VII, 47).
En vertu d'un ordre du 11 juin, le P. Bordes conférait à la
Bastille avec Jean Duclos, qui y était entré le 24 juin 1689. Né à
Coulommiers vers 1640, et marié, en 1669, à Anne Du Carouge
(Reg. de Char.), Duclos avait été d'abord marchand, puis serviteur
de Ruvigny de La Caillemotte, et fait prisonnier sur un vaisseau. Sorti
de la Bastille le 6 juin 1698 (Arsenal, Ms. Bast., 10484), il se fit
garçon cabaretier et entreprit de conduire des protestants à
l'étranger. Il fut remis à la Bastille le 24 février 1702, et transféré
à Bicètre comme inconvertissable, par ordre du 1 1 novembre. Au bout
de deux ans, il demanda qu'on l'instruisît, et, en lyoS, qu'on lui permît
d'abjurer. On ne l'y autorisa qu'en 1707, sans croire à sa sincérité
et sans lui rendre la liberté qu'il avait espérée. D'Argenson écrivait
à cette date: «Les raisons de soupçonner ses mauvaises intentions
et ses intelligences criminelles avec les réfugiés d'Angleterre, con-
tinuent toujours»; puis, en 1709: «Sa santé paraît affaiblie, ce qui
a donné lieu de le faire passer dans un dortoir où il parait beaucoup
plus tranquille»; et en 1714: «Il est encore dans la même situation...
Ainsi je pense qu'il faut le laisser à l'hôpital» {Arch. Bast., X 358^
362). En d'autres termes, il était atteint d'une maladie mentale, et
considéré comme incurable. — Mentionnons encore le libraire Josué
Du CI0.S, qui épousait en 1668 Anne Du Paty (Reg. de Char.). Peut-
être était-il fils de Jean, ancien de Charenton en 1606 '.
Deux maîtres ouvriers en gaze de soie, chez qui les pasteurs
du Désert Cardel, De Salve, Malzac et Givry, tinrent des assemblées,
les frères Pierre et Charles Dicq, goûtèrent aussi, à quelques
années d'intervalle, les douceurs de l'incarcération. Arrêtés à
Louvres, le 5 avril 1691, comme ils essayaient de passer à l'étranger,
Pierre, sa femme, et son cousin Guy, aussi maître ouvrier en gaze,
furent conduits le jour même à la Bastille. On les transféra le 9 juin
au château de Guise, où ils restèrent près de sept ans. M'"'^ Dicq
reçut en 1.712 une pension de 45o livres. Charles, écroué à la Bastille
' Pour Susaniie lluclos, voir Guichard lisJs .inglais, le premier en 1687, et le
de l'cray. Etienne et Henri Duclos, natu- second en 1O88, elaicnt peut-itre Parisiens.
Après la Révocation. 677
le 21 janvier lôgS {Biillct., XIII, 5), fut bientôt relâché; car Pont-
chartrain signait le 3 mars suivant l'ordre de l'arrêter, comme
participant à l'évasion des religionnaires, et de le ramener à la
Bastille. Transféré, par ordre du i""" mars 1694, au château de Caen,
il y fut traité «avec une extrême rigueur». Pontchartrain ne signa
que le 27 janvier 1698 l'ordre de mettre les deux frères en liberté.
— M""" Charles Dicq, enfermée à l'Union Chrétienne le 21 juillet 1698
avec sa fille âgée de deux ans, en sortit seule en 1698 ou 1699 ;
toutefois les bonnes sœurs, peu scrupuleuses, touchaient encore en
1706 la pension de la mère et de la fille. C'est elle assurément que
mentionnent, à la date du 7 août 1697, les Registres du Secrétariat:
«Il se fait à la fin de l'année un état de quelques nouveaux et nou-
velles cathoUques dont le roi paie la pension ; la femme de Dicq . . .
y est comprise et elle continuera d'y être tant que son mari sera
prisonnier*» (O' 41).
Par ordre du 11 juin 1691, Jacques RouUaud de La Gaillarderie,
prédicant poitevin, né à Courlay (Deux-Sèvres), reçut à la Bastille
la visite du P. Bordes, et, l'année suivante, celle de l'abbé de La
Roche-Jacquelin. Transféré avec Hudel au château de Loches, le
29 septembre 1692, il y passa neuf années. Au mois d'octobre 1701,
Pontchartrain les envoya au château de Nantes et écrivait à De
Miane: «Ce sera pour vous une belle occasion de donner en les
convertissant des marques de votre zèle et de votre capacité». Le
grand convertisseur ne réussit pas dans cette entreprise ; car on
retrouve en 1712 les deux prédicateurs au château de Saumur, après
plus de vingt années de captivité. Sur la liste dressée par Super-
> Il y avait à Paris d'autres person- permission de Sa Majesté, elle trouve qu'il
nages du même nom: Elisabeth Dicq, n'y a rien à faire à son égard, et qu'il faut
reçue à la paix de l'Église à Londres le ^^^^^^^^^ Tobserver (O' 35);
3i juillet 1698. {Proceedings, juillet 1S90). et le billet suivant, adressé à D'Argenson
Nicolas Dicq rainé, marchand, rue des le 7 juillet 1700:
Filles-Dieu, âgé de trente-deux ans et j.^cris à Orléans, à Blois, à Nantes, à La
natif de Pans, abjura le 21 novembre i683. Rochelle, pour avoir des nouvelles du nommé
Nicolas Dicq le jeune, marchand rue Dicq, qui a quitté sa mère (on craint qu'il
Saint-Martin, âgé de trente-et-un ans et ne soit sorti du royaume),
natif de Paris, avait abjuré le tg. Judith Guy, «ouvrier en soie fort à son aise,
Bourgeois, veuve de Nicolas Dicq, féran- ; demeurait au faubourg Saint-Marcel»,
dinier de la rue Saint-Denis, âgée de
passa en Hollande ou en Angleterre après
vingt-cinq ans, n ab)ura qu'après le g ,3 Révocation; sa femme cachée à Paris
janvier 1086 (Fr. 7o5i, f-» 60, 3o6 et 3ii). avait aussi dessein de s'en aller. Les
Nous ne savons auquel de ces per- papiers saisis sur le guide anglais Philippe
sonnages se rapportent l'ordre adressé à p„s, le ,3 août i685. révélèrent l'adresse
La Reynie le 19 octobre 1691: j.^n autre cjui demeurait rue de Béthisy.
A l'ég.ird du fils du nommé Dicq, qui vient La veuve Elisabeth Guy était assistée en
des Pays-Bas espagnols sans passeport ni Angleterre en 170?.
n ,17
578 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
ville, RouUaud porte le nom de Rouland (Lièvre, III, 847; Arch.
Bast., IX, 289 et l'art, de M. Funck-Brentano dans la Rcv. hist. de
janvier 1690).
Trois pasteurs furent en 1692 victimes de la lutte qu'ils avaient
entreprise contre le despotisme: Malzac, arrêté le 11 février avec
les sept personnes auxquelles il distribuait la cène; Giraud et Givry,
arrêtés par trahison, le 3 mai, chez l'ex-ancien Lardeau. Pierre
Baril, qui servait de guide à Malzac, et se faisait parfois suppléer
dans cette tâche par celui de ses fils qui demeurait avec lui, était
fils ou petit-fils d'un étudiant en médecine du nom de Barry, chassé
d'Angleterre, par la persécution de Marie la Sanglante (Agnew, II,
238). Il avait épousé Marie Gaillard, dont il eut Josué et Elisabeth,
qui passèrent tous deux en Angleterre lors de la Révocation, et un
second fils dont le nom nous est inconnu. Lors du mariage de sa fille
(10 août 1684), il était maître chirurgien et apothicaire du roi, rési-
dant à Neauphle, près Versailles; il s'établit ensuite à Paris. On le
transféra, le 24 février, de chez Desgrez à la Bastille, dont les
Mémoires (I 268) lui rendent ce beau témoignage :
Baril a dit, lorsqu'il a été interrogé, qu'il avait toujours fait profession de
la R. P. R., quoique, pour obéir au roi, il en eût fait ci-devant abjuration,
sachant que les dragons devaient l'y forcer. Il avait été obligé auparavant de
quitter ses charges à cause de la religion [par l'arrêt du Conseil du i5 sep-
tembre i635]. Il est mort à la Bastille le 29 août 1632, sans avoir jamais voulu
s'approcher des sacrements, malgré les exhortations du P. Bordes, et a été
enterré dans le jardin de ce château.
Le Journal de Du Junca ajoute que Baril, logé dans la pre-
mière chambre de la tour de la chapelle, fut emporté par une
longue maladie, qu'il repoussa les obsessions de l'aumônier aussi
bien que celles du P. Bordes, et qu'il fut enterré dans les casemates
du bastion où était le jardin de la Bastille. Son fils Josué épousait à
Londres, en 1687, Susanne, fille de Louis Berchère, parisienne
réfugiée comme lui.
Marie d'Arambure, née vers 1628 en la paroisse de Ciron à
trois lieues du Blanc en Berry, veuve de Paul-Henri de Brion, sieur
de La Contaudière, de la paroisse de Moutiers en Poitou, inhumé
à Paris le 17 juin i685, avait eu la faiblesse d'abjurer à la Révo-
cation, dans un couvent de Fontenay-le-Comte où elle était enfer-
mée (M 676). Revenue à Paris, elle s'était empressée de rétracter
son abjuration entre les mains du ministre Cardel (1688), et d'ouvrir
sa maison aux assemblées. Arrêtée en même temps que Malzac,
avec sa suivante Madelaine Prévost, elle fut mise à la Bastille,
Après la Rcvocatio)i. Sjg
puis aux Nouvelles-Catholiques, d'où on la transféra au château de
Pont-de-l'Arche, par ordre du 14 avril lôgS (O' 37). Elle demanda
bientôt qu'on la mît en liberté, et l'année suivante, qu'on l'envoyât
hors du ro3^aume. La Reynie qui, l'ayant interrogée lui-même, la
jugeait inconvertissable, proposa son expulsion. Le roi y consentit
d'abord et fit demander à la prisonnière où elle voulait aller, puis
changea d'avis lorsqu'il apprit qu'elle était relapse, ayant résolu de
ne chasser du roj^aume que ceux qui n'auraient jamais abjuré. On
renvo3fa donc comme «très opiniâtre» au château d'Angers, où
elle était encore en 1697, toujours «marquée pour être envoyée
hors du royaume ». En marge du rapport de Desgranges où on lit :
«Les parents disent que la prison lui affaiblit l'esprit», Pontchar-
train écrivit brutalement : «L'y laisser». Le 4 août 1700, il adressait
le billet suivant au gouverneur du château: «Le roi ne veut point
mettre M""^ de La Contaudière dans le couvent que vous propo-
sez...; mais dans quelque temps vous en serez débarrassé... Cepen-
dant il faut lui ôter la jeune fille qui est près d'elle, et lui donner
une femme catholique de la fidélité de laquelle vous soyez sûr, et à
l'égard de la première qu'elle a pervertie, Sa Majesté désire de
savoir en quel état elle est à présent» (O' 44). Le roi, acharné à la
conversion de cette vaillante femme, résolut de l'envoyer au
château de Nantes, dont le gouverneur passait pour savoir dompter
les plus intraitables. En informant M. de Miane de cette résolution,
Pontchar train lui disait dans un billet du 22 septembre 1700:
«C'est la plus opiniâtre protestante que nous a3'ons eue jusqu'à
présent; vous aurez de quoi mettre là en usage votre talent pour
la conversion, et vous pouvez compter que ce ne sera pas une
petite affaire»; puis, le 17 novembre de la même année: «Sa
Majesté est persuadée que vous ferez de votre mieux pour cela et
que vous êtes capable d'y réussir plus qu'aucun autre par votre
savoir-faire, et le roi ne laissera pas pour cela d'être agréablement
surpris si vous venez à bout de cette entreprise».
Imbert, dit Petitval, neveu de M. de La Vauguyon, était un
gentilhomme de Brie ou de Paris, dont la vie avait été fort acci-
dentée. Ayant été blessé devant Négrepont, assiégé par l'armée
vénitienne dans laquelle il avait pris du service, il avait fait vœu
de se donner à Dieu, s'il guérissait. Revenu à la santé, il entra
dans l'ordre de Saint-François à Constantinople et fut ordonné
prêtre. Ayant ensuite embrassé le protestantisme à Rome où il
' Les Premiers past. du Dés., I, 3i8).
58o Révocation de l' Edit de Nantes à Parts.
étudiait la théologie, il se retira en Hollande et alla combattre en
Angleterre sous les drapeaux de Guillaume d'Orange. Comme il
retournait en Hollande avec D'Ayrolle, il fut fait prisonnier sur mer
et amené à la Bastille^ oii il entra le 4 mai 1692. Il n'en sortit, le
26 mars 1698, que pour être conduit à Saint-Lazare. Enfin, au bout
de douze années de détention, il se refit catholique, et demanda
qu'on l'envoyât dans un couvent de Lyon ou au collège de Boncour
pour y achever ses études. Mais D'Argenson proposa «de l'oublier»
à Saint-Lazare, si bien qu'on ne l'en tira qu'en 1710 pour l'envoyer
dans un château fort' {Arch. Bast., IX, 844, 35i).
Un galérien écrivait à sa famille le 16 mars 1692 :
Béni soit Dieu, notre bon Père, bien aimés et chéris de mon âme, qui me
donne encore l'occasion de vous assurer de l'amour que j'ai pour lui, et de !a
fidélité inviolable que je lui veux garder jusqu'au dernier soupir de ma vie,
comme j'en ai assuré depuis mon premier billet, qui est écrit dès le 8 de ce
mois, M. le supérieur de l'Oratoire qui m'est venu voir, et ce soir M. l'aumô-
nier. Oh! que j'aime mon Dieu et sa vérité! Je les confesserai tant que je
pourrai parler. Priez pour moi, je vous en conjure, fidèle femme, fidèle amie,
qui m'avez aimé et qui m'aimez tant. Je vous aimerai d'une tendresse sans
exemple aussi longtemps que dureront mes jours. Je ne cesse de prier Dieu
pour vous et pour ceux qui vous sont chers... Conservons à Dieu nos corps et
nos esprits qui lui appartiennent. Qu'il soit glorifié en l'un et en l'autre jusqu'au
dernier moment de notre vie!
J'ai toujours la fièvre. Il y a huit jours que je suis au bouillon. Ces deux
matins, on m'a pourtant donné un peu à manger, et je trouve assez bon ce
que je mange. On a soin de moi; mais mon Dieu est mon unique espérance.
Je suis prêt à déloger quand il plaira à mon Sauveur, en la miséricorde duquel
je m'assure. Je vous embrasse d'une sincère amitié, et prie Dieu qu'il vous
comble de sa grâce, etc. {Bittlel., 2" sér., I, 498).
L'auteur de ces lignes touchantes, Kerveno, sieur de Lauboui-
nière, gentilhomme poitevin, condamné sans doute pour tentative
de sortir du royaume, était une proie convoitée par les conver-
tisseurs de tout rang, à commencer par le ministre apostat Des
Mahis, qui écrivait à Bossuet en 1691 : « Je vous prie très humble-
ment de penser à l'affaire de M. Laubouinière, afin que ce gentil-
homme passe de sa galère dans quelque communauté, où il y ait
lieu d'espérer quelque effet des efforts que M""' Des Coulandres, sa
sœur, qui est si bien convertie, ferait pour sa conversion » {Fr. pr.,
' Mailelaine Imbcrt, veuve d'Etienne que Anne, fille d'Imburt Durand, ministre
liaucliet, sieur du Plessis, de la Grande ti Orléans, âgée de quarante ans, évidem-
ruc du faubourg Saint-Antoine, abjura ment sa parente (Kr. 7o5i, f" i88). I.a
ie 24 décembre iG83, à l'iigc de soixante \cuve Jean Imbert, âgée de soixante-deux
ans (Fr. 7o5i, f» 188I, en même temps ans, ét^iit assistée en Angleterre en 1703.
Après la Révocation. 58i
VI, i2i). Bossuet ne s'empressa nullement d'intervenir ; car ce n'est
que le 2 septembre 1692 qu'un secrétaire d'Etat adressait à M. de
Montmort, commandant des galères, le billet suivant :
Le roi a bien voulu, à la prière des parents du sieur de Kerveno de Lau-
bouinière, le tirer des galères et le faire venir à Paris pour être mis dans une
maison religieuse, afin qu'on tâche de le persuader des vérités de la religion;
je vous envoie les ordres pour cela, avec un ordre particulier pour le faire
conduire à Paris à l'abbaye de Saint-Germain. Cette conduite doit se faire
aux dépens de la famille;... je crois que deux archers suffiront pour l'amener
dans une litière (O ' 36).
La maladie empêcha ce voyage, et le glorieux confesseur mourut
à la peine le 28 septembre lôgS.
A la fin de l'année 1691, le Père Athie, capucin du couvent
Saint-Honoré, s'était mis en tête de dénoncer secrètement certains
nouveaux catholiques qu'il accusait de vouloir passer en Angleterre.
Renvoyé à La Reynie, il répondit qu'il ne pouvait s'ouvrir qu'au
roi. Pontchartrain le fit venir, et le résultat de l'audience fut un
ordre d'envoyer sans bruit le bon Père en province, ordre signé le
10 décembre, et révoqué le 8 février 1692 sur les instances du
Provincial de l'ordre. Pour quel motif le dénonciateur avait-il paru
suspecta Pontchartrain? nous ne savons; mais il paraît probable
que c'est ce même capucin qui accusait les nouveaux convertis de
se cotiser pour venir en aide aux ennemis de Louis XIV. « On a
donné au roi, écrivait Pontchartrain le 3i août 1692, un mémoire
touchant les assemblées des nouveaux catholiques qui se font à
Paris, et les sommes qu'on prétend qu'ils amassent pour les envoyer
en Angleterre» (O' 36). Cinq ans après, le même secrétaire d'Etat
écrivait encore, le 14 juillet, à son frère Phelypeaux, intendant de la
généralité de Paris : «Je vous envoie des mémoires qui ont été
adressés à M. de Barbezieux, concernant des collectes qu'on prétend
être faites à La Ferté-sous-Jouarre ' par des nouveaux catholiques,
pour en envoyer l'argent au prince d'Orange; le roi m'ordonne de
vous écrire d'examiner s'il y a quelque chose de véritable dans cet
avis» (O^ 41). En conséquence Phelypeaux fit arrêter Lefranc et le
notaire Briet^ et les envoya au For-l'Évêque, où, le i5 septembre^
' Dans une lettre du 4 septembre or- l'Église de Monneauï près Château-
donnant d'arrêter à Péronne le nommé Thierry. M. Élise'e Briet, auteur du Pro-
I.oubiart, dit le messager de Namur, et testantisme en Brie et en Champagne, ne
de saisir tous ses papiers, il est question mentionne pas dans cet ouvrage l'arres-
de «plusieurs paroisses du côté de Claye ». tation de son ancêtre.
^ la famille Briet existe encore dans
582 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
le roi donna l'ordre à D'Argenson d'aller les interroger pour con-
naître leur commerce et instruire leur procès s'il y avait lieu.
«L'accusation était-elle fondée? demande M. Pierre Clément*.
N'était-ce que le résultat d'une prévention injuste ou du zèle
intéressé de quelque agent subalterne? Les documents n'ajoutent
rien, et il faut se borner à des conjectures que l'extrême irritation
des religionnaires rend d'ailleurs problables. Ce qui est certain,
c'est que le soupçon Si.ul d'un acte pareil était fait pour les rendre
odieux». — P. Clément se trompait; les documents ajoutent quelque
chose: savoir l'ordre, donné le 8 décembre, de recevoir Lefranc et
Briet à l'Hôpital-Général pour quelques mois, et de les renvoyer
ensuite à leur famille. Eùt-on relâché des gens coupables d'intelli-
gence avec l'étranger? On peut donc affirmer que, si des collectes
eurent lieu, elles étaient destinées à secourir les forçats pour la foi
(notamment les frères Cochet, de Meaux) : ce qui expliquerait tout
ensemble pourquoi Briet et Lefranc furent envoyés à l'Hôpital-
Général, et pourquoi ils n'y restèrent que peu de temps.
Pontchartrain écrivait le i3 décembre 1692 à M. de La Bour-
donnaye :
On a arrêté [hier] à Paris un particulier sous le nom de Le Noir, qui se
donnait beaucoup de mouvement auprès des protestants zélés. II a déclaré
s'appeler Joachim Patras, sieur de Thevalles, gentilhomme de Poitou, demeu-
rant ci-devant dans sa maison de La Bastarderaye, à trois lieues de Fontenay ;
qu'il est à Paris depuis six ans et qu'il fait profession de la R. P. R.; que sa
femme fut mise dans un couvent à Parthenay par M. Foucault, et qu'elle est
présentement auprès de M'"' de Calandre en sa maison de Badiolle. On a
trouvé dans sa cassette 5oo pistoles d'anciennes espèces, et quelques lettres
ouvertes dont la suscription est: à M. de La Chataigneraye, qui peut être le
véritable nom de ce gentilhomme sous lequel il est le plus connu dans ce pays.
Prenez la peine, s'il vous plait, de vous informer quelle a été sa conduite,
pourquoi et depuis quel temps il est sorti de son pays, de quelle manière il
est avec sa femme, et quelles sont ses facultés, afin que par là on puisse juger
d'où il a tiré l'argent qu'il avait et à quel dessein. Je suis, etc. (O ^ 36).
Autorisé à le voir par ordre du 10 janvier lôgS, Bossuet fut
quatre fois à la Bastille et crut avoir remporté la victoire ; aussi
d'accord avec M. de La Maronnière, parent du prisonnier, le fit-il
mettre en liberté le 4 septembre. Mais M. de Thevalles n'était
« nullement converti », selon l'expression de Du Junca {Arch. Bast.,
IX, 482). On s'en aperçut au bout de quelques années. Pontchar-
' La police sous Louis XIV, Paris, 1806, in-12, p. 277.
Après la Révocation, 583
train fut obligé d'adresser à M. de Meaux le billet suivant, daté du
28 janvier 1699 :
Je crois que vous vous souviendrez bien que le sieur de Tlieval, gentil-
homme de Poitou, nouveau catholique, prisonnier à la Bastille, fut mis en
liberté il y a quelque temps à votre prière, et renvoyé en sa province après
vous avoir donné des assurances d'une sincère conversion et d'une bonne
conduite pour l'avenir. M. le maréchal d'Estrées me mande que ce gentilhomme
y est revenu, qu'il ne paraît pas qu'il ait fait abjuration et que sa personne peut
être dangereuse, ayant toujours été le conseil des nouveaux convertis, même
pendant le temps qu'il était à Paris. Prenez la peine, s'il vous plaît, de me
mander depuis quand vous l'avez perdu de vue et en quelle disposition vous
l'avez laissé. Je suis, etc.
La conclusion de l'affaire se trouve dans les deux billets suivants :
4 février 169g. A M. le maréchal d'Estrées.
Le sieur de Thevalles est un gentilhomme qui ne mérite pas les bontés (!)
que le roi a eues pour lui; il est indigne d'une plus grande attention, et Sa Ma-
jesté veut que vous le fassiez sortir du royaume, en l'envoyant au plus prochain
endroit pour s'embarquer, et sa femme aussi, supposé qu'elle n'ait point fait
abjuration. Je crois qu'il est inutile de vous dire qu'il ne doit emmener avec
lui aucun de ses enfants, ni disposer de ses effets.
i3 février 1699. Au même.
Le roi a approuvé les mesures que vous avez prises pour la sortie du
sieur de Thevalles et de sa femme (O ' 43).
Louis Laumonier, sieur de La Motte-Varenne, ancien de
Chauny et propriétaire de la terre d'Endelin ou Ferté-Endelin,
située à deux lieues de Crespy en Valois, avait servi de guide dans
Paris au .pasteur du Désert Cottin '. Arrêté en janvier ou février
1693, il fut enfermé au For-l'Évêque, puis envoyé au château de
Guise le 16 janvier 1696 et mis en liberté le i5 février (Voir Les
premiers pasteurs du. Désert, I, 210). Ses deux filles, amenées aux
Nouvelles-Catholiques de Paris par ordre du 19 mai 1695 (O' 89),
furent, par ordre du 3 novembre 1697, transférées à l'abbaye du
Calvaire à Lafère, où le roi paya leur pension à raison de 200 livres
pour chacune (O' 41). Elles n'en étaient pas encore sorties le
18 mai 1698, quand Pontchartrain ordonna de mettre leurs deux
' C'est sans doute à son sujet que de sa parole, Sa Majesté m'ordonne de
Seignelay avait écrit à La Reynie le i5 vous dire qu'il faut que vous le fassiez
décembre i585: «Le roi ayant été informé chercher, n'ayant pu ctre informée où il
qu'un gentilhomme d'auprès de La Fère, est logé, et que vous me fassiez savoir
Lamotte, est à Paris, et qu'aprcs avoir quelle est la résolution de cet homme»
promis de se convertir, il pourrait pré- \Arch. Bast., VIIL 358).
tendre à y demeurer pour éluder l'effet
584 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
frères dans un collège. Le 3i, revenant sur l'ordre donné le i8, le
même secrétaire d'Etat écrivait à l'intendant Samson : « Le fils du
sieur de La Motte est trop âgé pour le tenir plus longtemps chez
les P. de l'Oratoire; il est en âge de choisir et d'apprendre une
profession» (O' 42).
Une dénonciation de la police cléricale motivait le billet que
Pontchartrain adressait à La Reynie le 5 mars :
On m'a donné avis que la nommée Floquet, menuisière demeurant rue de
Béthisy, prend soin des malades que les nouveaux catholiques mal convertis
entretiennent dans la R. P. R., et qu'elle fait enlever secrètement les morts;
prenez la peine, s'il vous plaît, de faire observer s'il y a quelque fondement à
cet avis {O ^ 87).
Peu après, nous voyons un prêtre trop ardent solliciter, sans
succès, les rigueurs du pouvoir contre deux de ses ouailles mal
converties. Seignelay écrivait, le 3i mars, à La Reynie : « A propos
de l'avis donné par le curé de Saint-Sulpice touchant la mauvaise
conduite des demoiselles Chambonnot et Bonvallet, Sa Majesté ne
trouve pas à propos de rien faire à ce sujet» (O^ 87).
Le 8 avril, le roi donnait l'ordre de rétablir dans leurs biens les
fugitifs rentrés en France qui auraient fait abjuration, et de mettre
en prison ceux qui persévéreraient dans leur opiniâtreté. Toutefois
la plupart de ceux qui revinrent eurent les plus grandes peines à
recouvrer ce qui leur appartenait: les absents étant considérés
comme morts, les parents et même des étrangers, autorisés par des
brevets de confiscation, avaient pris possession de leur héritage.
L'étrange législation du temps obligeait les notaires d'avertir les
curés de tous les contrats de mariage passés entre nouveaux
catholiques ; de même elle obligeait les médecins, chirurgiens et
apothicaires, de rendre compte au clergé de l'état des malades, afin
que celui-ci pût se transporter à temps au chevet des mourants ;
une circulaire du 26 décembre invitait les intendants à faire entendre
aux notaires et médecins que ceux d'entre eux qui négligeraient
cette prescription, «seraient blâmés et encourraient l'indignation
de Sa Majesté » (O^ 87). Toutefois quelques faits arrachés à l'oubli
attestent que, malgré la persécution intermittente et relativement
atténuée qui régnait alors, le protestantisme continuait à se
relever et ne laissait pas de faire des progrès à Paris. Le prêtre
Bertrand, donné pour précepteur aux fils de Louis Laumonnier,
sieur de La Motte-Varenne, et un autre prêtre nommé Sorlet,
embrassèrent la religion proscrite. Le 6 février, Pontchartrain
Après la Revocation. 585
ordonnait l'arrestation de quatre autres prosélytes, La Fortune de
Tilladet, logé à l'hôtel des Invalides, Nicole Tesson, Edme Roger
et Madelaine Godefroi, sa femme. Les deux derniers, anciens
catholiques, avaient abjuré entre les mains du pasteur du Désert
Malzac. Leur zèle sans bornes rappelait celui du paralytique
Barthélémy Milon, dont, suivant Crespin^ «la chambre formait une
vraie école de piété, en laquelle la gloire de Dieu soir et matin
retentissait ». On arrêta les deux prosélytes au commencement de
février 1698: la femme fut envoyée avec ses enfants à Bourges, où
elle avait des parents, et recommandée, par une lettre du 18, à la
vigilance de l'archevêque (O' 87). La Fortune de Tilladet, invalide
logé à l'hôtel des Invalides, amené au protestantisme par Roger,
fut aussi arrêté par ordre du 6 février. Quant à Roger, on le trans-
féra, le 16 août, de Vincennes à l'Hôpital-Général. Il y passa sept
années, et peut-être le reste de ses jours, ainsi qu'il résulte de la
lettre suivante que Pontchartrain adressait à D'Argenson le 6 jan-
vier 1700 :
Le nommé Roger qui est à l'Hôpital, n'est pas un homme ordinaire. Il
était ancien catholique, horloger de son métier, n'ayant point de jambes et
sans aucune science. Cependant il s'était donné à pervertir les anciens catho-
liques des environs du Palais avec un tel succès, que plus de cinquante per-
sonnes avaient déjà été séduites lorsqu'il fut arrêté. Il agissait de concert
avec une sage-femme nommée Prou; elle a été enfermée au château de Ham,
d'oîi elle s'est évadée. Comme vous n'avez pas été informé de toutes ces cir-
constances, j'ai été bien aise de vous le faire savoir. Après quoi, si vous per-
sistez à demander qu'il soit mis en liberté, je le proposerai au roi (O ^ 44).
Voici la lettre que Pontchartrain adressait le 18 février à
l'évêque d'Auxerre, au sujet d'une de ces prosélytes:
« On a arrêté à Paris une fille deGien , nommée Nicole Tesson,
ancienne catholique qu'un séducteur avait pervertie. Son dessein
était de pervertir de même la mère de cette fille, son père et trois
sœurs qui sont à Gien. .. A l'égard de la fille dont je vous écris,
elle a été mise [par ordre du même jour] dans la maison des
Nouvelles-Cathohques à Paris pour y être instruite» (O' 87).
Quant à M™^ Prou, accusée d'avoir, avec le concours de Roger,
fait baptiser par un chapelain d'ambassade les enfants de plusieurs
nouveaux catholiques, et envoyée le 21 avril au château de Ham,
elle réussit à s'en évader au bout de six années, grâce peut-être à
la pitié et à la connivence de M. de Devise, gouverneur de ce
château, à qui Pontchartrain écrivit le 28 janvier 1699:
586 Révocation de l'Édii de Nantes à Paris.
Le roi a été fort surpris d'apprendre l'évasion de la nommée Prou, et
vous en êtes d'autant plus blâmable que toutes les fois que vous avez parlé et
écrit de cette femme, vous l'avez fait dans un sens où il paraissait que vous
étiez trop touché de son état; on vous a dit et expliqué les raisons qu'on
avait de la retenir. Sa Majesté est très mal contente de votre conduite à cet
égard (O i 48).
]y[me Prou, sans doute parente de Perrine Proult, femme du peintre
Matthieu Lespagnandelle, passa évidemment à l'étranger'.
Notons encore que, au mois de juillet 1698, des protestants de
province avaient trouvé retraite chez le concierge du Luxembourg
(O ' 37), et que, dans Iç courant de la même année, on expulsa du
royaume Anne Grillart et Marthe Amonnet qui, après s'être faite
religieuse, était retournée à la foi pour laquelle son père et sa
mère avaient glorieusement souffert.
L'édit du mois de décembre 1689 accordant aux parents des
fugitifs les biens laissés par ceux-ci, n'avait pas spécifié que les
catholiques seuls pourraient jouir de ce privilège; l'ordonnance
rendue le 25 janvier 1694 combla cette lacune (O • 38). Nous signa-
lerons en outre quelques-uns des emprisonnements, d'ailleurs en petit
nombre, qui eurent lieu dans l'année. Un commis de Domanchin,
nommé Castel et accusé de commerce avec les forçats pour la foi,
auxquels il transmettait les aumônes de leurs frères, fut mis à la
Bastille le 22 mai, par ordre du 16, et transféré le 2 mars lôgS au
château de Ham, qu'il n'avait pas encore quitté en décembre {ArcJi.
Bast., X, 5i). Une anglaise de Dieppe, Marthe de La Hogue, très
bonne catholique, mais arrêtée depuis le 3 juillet i6go pour avoir
favorisé l'évasion des nouveaux convertis, fut, par ordre du 29
juillet 1694, transférée des prisons de Rouen, à la Bastille, où elle
entrait le 17 septembre, et renvoyée à Rouen, pour y être jugée,
par ordre du 8 octobre (Ibid.). Bien qu'il eût plié dans l'exil accom-
pagné de dragonnade, l'ancien de Charenton Conrart de Rabodingen
fut mis le 3i juillet au donjon de Vincennes, où sa femme le suivit
le 27 août. Il y resta jusqu'au 3o octobre de l'année suivante; M'""
Conrart n'en sortit que le i^'' mai 1696. — En vertu d'un ordre du
10 octobre, M'"" de Barle, d'Amiens, fut amenée à Paris et mise
dans la maison des Nouvelles-Catholiques pour être instruite en la
R. C. La Reynie donnait à la supérieure des instructions sur la
' Elle y avait Cté devancée par Arnold la femme, nouvelle catholique, mourut
et Jean Prou, naturalisés anglais, le pre- le i3 janvier iCSû, munie des sacrements
mier en 16S4 et le second en iC&S. Il faut de l'Ktjllse (Fr. 7o5i, f" 70).
mentionner aussi l'horloger Prou, dont
Après la Révocation. 587
manière dont la captive devait être traitée. Le 6 décembre, il était
encore invité à «prendre avec la mère Garnier des mesures con-
venables pour mettre la dame de Barle dans le bon chemin »(0' 38).
A la longue celle-ci finit par céder; car Pontchartrain écrivait, le
26 mars 1695, à la mère Garnier : «Le roi trouve bon que la dame
de Barle s'en retourne chez elle quand vous et M. l'abbé Girard,
successeur de Fénelon (?), le trouverez à propos». Et le 21 avril, à
l'évèque d'Amiens: «Vous avez écrit une lettre si touchante à l'oc-
casion de M"^ de Barle, que le roi a résolu de lui donner une pension
de 1000 livres, à condition, ainsi que vous le proposez, qu'elle en
emploiera une partie à faire élever ses enfants dans les lieux où
vous jugerez à propos de les mettre » (O ' 89).
La veuve Cailloué, ' marchande libraire à Rouen, compromise
par la vente d'un libelle intitulé: Scarron apparu à M'"" de Maintcnon
et les reproches qu'il lui a faits sur ses amours, Cologne, 1694, in- 12,
fut également arrêtée en vertu d'un ordre du 10 octobre de la même
année, et mise le 18 à la Bastille, où elle mourut, le dimanche 21
novembre, sans que les prêtres troublassent ses derniers moments,
grâce à sa fille qui avait caché la gravité de son état. N'a3'ant suivi
sa mère à la Bastille que pour la soigner, avec la permission de La
Reynie, M"^ Cailloué aurait dû être remise en liberté; mais vexé
du tour qu'elle avait joué aux convertisseurs, La Reynie la garda
et la fit mettre aux Nouvelles-Catholiques le 3 janvier 1695. « Re-
cevez-la, écrivait Pontchartrain à la supérieure, et faites de votre
mieux pour la rendre bonne catholique». On lui permit le 6 avril
de retourner à Rouen (Arch. Bast., X 35 etc.). Dumesnil, autre
libraire de Rouen, arrêté et écroué à la Bastille en même temps
que la veuve Cailloué, fut relâché le 9 juin 1695 {Ibid., 29, 36). Nous
ignorons si c'est au sujet du même personnage que Ponchartrain
écrivait à D'Argenson, le 12 mars 1698: «Le nommé Dumesnil étant
revenu à Paris après avoir été conduit sur la frontière, il faut le
faire arrêter et le mettre dans les prisons du Châtelet» (O* 42).
Le 19 juillet 1694, Pontchartrain ordonnait de mettre à la raison
un « cabaretier mauvais catholique » et de le contraindre à payer la
pension de sa fille, aussi longtemps qu'elle resterait dans la com-
munauté de la paroisse Saint-Louis, où elle était enfermée depuis
trois ans (O ' 38). Il s'agissait de Matthieu Cochard, ancien catho-
' Jean Cailloué, réfugié à Londres, y Réflexions sur les cinq livres de Moïse,
tenait boutique à l'enseigne de la librairie par Allix, Lond., 1Ô87, in-12.
française, ainsi qu'on le voit au titre des
588 Révocation de l'Èdit de Nantes à Paris.
lique amené par sa femme au protestantisme, et demeurant rue des
Deux-Ponts-en-l'Ile, à l'enseigne de la Musette. En 1686, il avait été
dénoncé comme ayant en dépôt plus de 5o,ooo livres appartenant à
des réfugiés, notamment à M. et M"" Courtillac et à la dame Catteau,
prisonnière à Tournay avec le guide Félix (Fr. yoSo f° 246 et yoSi
f' 344). Déplorant son apostasie forcée, M"" Cochard avait bientôt
mérité d'être emprisonnée, et avait été envoyée le 19 avril 1689 au
château de Ham. Elle reçut fort mal le prieur de l'abbaye du lieu.
Celui-ci s'en plaignit à Seignelay et la lui représenta comme une
«entêtée protestante qui tenait des discours insolents contre la
religion catholique » (O 25o, O ' 33 et 34). Treize ans plus tard elle
demandait encore à sortir de la forteresse, et Pontchartrain écrivait
le 2 juin 1703 à l'intendant Samson pour savoir dans quelle dis-
position elle se trouvait sur le fait de la religion'.
Susanne Lojon, du village de Mareau à trois lieues de Pithi-
viers, arrêtée le 24 octobre 1687 à Paris, où elle était venue sans
doute dans l'intention de passer à l'étranger (O' 3i), avait été mise
à l'Union Chrétienne, par ordre du 14 avril 1688 (O' 32), puis au
château de Ham, par ordre du 16 juillet 1689 (O' 33), et aux
Nouvelles-Catholiques de Noyon, par ordre du 12 novembre 1691
(O' 35). Le i3 septembre 1694, Pontchartrain écrivait à M. de
La Houssaye, intendant de Soissons: « Il y a dans la maison des
Nouvelles-Catholiques de Noyon une fille nommée Lojon qui leur
fait beaucoup de peine, et dont elles ont demandé d'être déchargées;
le roi a trouvé bon qu'elle fût envoyée aux Nouvelles-Catholiques
de Paris ». — « Il faudra l'instruire, écrit-il en même temps à la
supérieure de la maison de Paris, et empêcher qu'elle ne donne
autant d'embarras chez vous qu'elle faisait à Noyon» (O' 38). Elle
fut autorisée, le 4 juillet 1695, à sortir de ce couvent dès qu'on
aurait trouvé une personne sûre qui voulût bien se charger d'elle
(O' 39).
Le 9 octobre 1694, un malheureux fut expédié «pour le reste
de ses jours» au château de Ham, et Pontchartrain recommandait
à M. de Devise de «le mettre dans le lieu le plus sûr» et de l'entre-
tenir sur le pied de quinze sols par jour (O' 38). On va voir quel
' Marie Cochard, veuve de Jacob Noiret, quels l'cvcque de Meaux avait obtenu des
ancien ollicier de la reine, demeurant rue ordres d'arrestation que leur abjuration
de Grenelle au Grand Monarque, à la rendit inutiles. On sait que Hossuet (it
troisième chambre, signa, le 14 janvier jeter à la voirie le cadavre d'Isaac, qui,
1O86, la formule d'abjuration (Fr. 7061, au lit de mort, avait repoussé le prêtre
i- 16O). Nous ignorons si Matthieu était venu pour le confesser {Bullet., IX, O4).
parent des Cochard, de Claye, pour les-
Après la Révocation. 589
était son crime. Le 21 juillet 1686, Seignelay avait ordonné à
l'intendant De Creil d'arrêter deux Parisiens pour les contraindre
à l'abjuration, Jean Aubert, ci-devant huissier au Châtelet, et le
joaillier D'Haussy, allemand naturalisé français, auquel il donnait
retraite (O' 3o). Aubert était probablement fils de Samuel, lapidaire
et ancien de Charenton en i635, chez lequel D'Haussy avait pu
faire son apprentissage. Nous ignorons si l'huissier révoqué de ses
fonctions par la déclaration du i5 juin 1682, demeura longtemps en
prison; mais il en sortit vivement'irrité contre l'Eglise persécutrice
qui lui avait causé tant de maux et qui allait lui en faire de plus
grands encore. Dans un mouvement de colère, il se laissa sans
doute entraîner à des propos inconsidérés ; car il fut « condamné
à mort pour avoir tenu des discours injurieux contre l'honneur dû
aux saints, et avoir tenu aussi des discours séditieux et insultants
contre la religion, l'État, même avec menaces contre Sa Majesté » :
peine commuée en celle de la détention perpétuelle (O' 38). Ce
ferme protestant avait sans doute pour sœur IVIarguerite, fîlle de
Samuel et femme de Mathurin Du Ry, et peut-être aussi Marie
Aubert, veuve de Gaspard Hatton, qu'on trouva cachée à Paris, et
qui fut envoyée, le 28 février 1686 aux prisons de l'Abbaye, puis
au couvent des Filles de la Madelaine (16 février 1687), et enfin
conduite à Mons et expulsée du royaume, en vertu d'un ordre du
2 mars 1688 '.
M"'" Fouquet, enfermée dans un château fort par ordre du
12 septembre 1689, était passée de là dans un couvent où on
n'avait pu la convertir, témoin le billet que Pontchartrain adressait
le 5 décembre 1694 à la duchesse d'Aumont :
Je vous envoie une lettre que m'a écrite la supérieure des Filles du
Saint-Sacrement, qui demande que M'"" Fouquet soit retirée de leur couvent;
qu'elle les incommode et qu'elle y est incommodée elle-même, joint qu'on ne
paie pas sa pension. Je vous prie de prendre la peine en me renvoyant cette
lettre de me mander ce que je dois répondre (O ^ 33).
Nous pensons qu'il s'agit de la fille ou d'une parente de Jean
Fouquet, orfèvre, dont la fille, Olympe, épousait à Charenton Paul
1 Isaac Aubert, fondeur de la grande cembre (Fr. 7052, f» 224), ne s'y rendit
rue Saint-Antoine, âgé de soixante ans, pas, bien que le procureur général se fût
signa la profession de foi le i5 janvier chargé de lui. Sa femme, Marie Sacrelet,
16S6 (Fr. 7o3i, f» 170). Jacques Aubert, abjura le 8 janvier 1686 (Fr. 17421, f" 6).
banquier, rue des Deux Portes, quartier Claude, fille de Jacques Aubert, de la
Montorgueil, o homme à son aise, mais- grande rue du faubourg Saint-Antoine,
entêté», de la deuxième catégorie des avait abjuré le 4 (Fr. 7o5i, f" 58J.
notables mandés chez Seignelay le 14 dé-
Sgo Revocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Sénégat, marchand, en 1669 (Reg. de Char.) M'"<= Fouquet fut
expulsée du royaume en 1697. Pierre et Éphraïm, naturalisés
anglais la même année, étaient sans doute ses fils, et Marguerite,
confesseuse assistée à Londres en 1708, sa fille.
Le 6 décembre 1694, on arrêtait à Paris M™^ Bernardon, de
Noyon, et ses fils qu'on enferma dans un collège, probablement
aux Jésuites, tandis que sa fille, restée à Noyon, était enfermée
dans un couvent. Mise aux Nouvelles-Catholiques, M""^ Bernardon
fut relâchée promptement; mais comme elle continuait, suivant
l'expression de Pontchartrain, de « se conduire mal sur le fait de la
religion », on la renvoya, le i'^'' février 1695^ dans la maison de la
rue Sainte-Anne, d'où elle ne sortit que le 8 juin, munie d'un don
royal de i5o livres. C'est sans doute son mari ou un parent de
celui-ci qui avait été arrêté à Noyon, à l'occasion du passage du
pasteur du Désert Givry, et remis en liberté le 5 juin 1698
(O- 37).
En 1695, nous ne relèverons que deux faits caractéristiques.
Sur l'avis donné par l'évêque de Luçon, que M""^ de Boisfradin,
M"^ de Boisrogues et M"^ de Vargnes, mauvaises catholiques de son
diocèse, s'étaient retirées à Paris pour y vivre avec plus de liberté,
toutes trois furent arrêtées, par ordre du i5 juin, et conduites aux
Nouvelles-Catholiques, où, conformément aux prescriptions de
Pontchartrain, on les tint séparées (O' 89). La claustration ne
produisant aucun effet, la mère Garnier découragée obtint, le
21 août, l'autorisation de se défaire de M"'° de Boisfradin, à
condition de la placer chez une dame ancienne catholique (O' 89).
M""^ de Boisfradin, n'avait abjuré que des lèvres; car d'après La
France protestante {2.^ édit., II, 700), on la retrouve en 1708 enfermée
chez les Ursulines de Luçon'.
Quant à M"'= de Boisrogues et à M"'= de Vargnes, nous les
supposons sœurs (cette variété de noms parmi les membres d'une
même famille étant alors très fréquente), parce que après leur
arrestation elles sont habituellement désignées sous le nom des
demoiselles de Boisrogues. L'une d'elles étant tombée malade,
Pontchartrain écrivait le i5 octobre à la mère Garnier : « M. l'évêque
de Luçon m'ayant mandé que M'"'= de Mailloc veut bien recevoir
' Le sieur de Boisfradin, gentilhomme signalé par I-ouvois comme mauvais co-
des environs de La Roche-sur- Von, men- iholique à l'intendant du Poitou, le 24
tionné le 2Û novembre 1O8G parmi les ' avril ifigcj (Arsenal, Ms. Bast. , 1048g),
nouveaux convertis du quartier de la appartenait évidemment à la même fa-
Harpe à Paris (Fr. 7o5o, f" i5), et encore mille.
Après la Revocation. 091
chez elle M"'' de Varna, qui se trouve incommodée dans votre
maison, le roi trouve bon que vous la remettiez à cette dame, en
prenant soin cependant de la voir de temps en temps pour cultiver
les bons sentiments que vous avez commencé à lui inspirer sur
la R. » (O' 39) Trois mois plus tard, les deux sœurs se montraient
assez rebelles à l'idée de conversion, pour que la mère Garnier
demandât d'en être débarrassée. Pontchartrain lui répondit le
i5 février 1696: «Le roi ne veut pas que les demoiselles de
Boisrogues sortent de votre maison qu'elles ne soient parfaitement
instruites de la R. C. ; lorsque cela sera, vous m'en donnerez avis
s'il vous plaît » (O' 40). En attendant, le 18 avril, le roi donna
l'ordre d'arrêter le sieur de Boisrogues demeurant à Poiré, et
beaucoup d'autres gentilshommes suspects du Poitou.
C'est apparement le même sieur de Boisrogues, appelé par
M. Lièvre (III, 845) Latour de Boisrogue, qui dans un séjour à la
Bastille, du 24 avril 1690 au 28 décembre 1691 (Arsenal, Ms. Bast.
10489), avait été visité par le P. Bordes et par l'évêque de Luçon.
Louvois n'avait sans doute pas présent à l'esprit ce premier
emprisonnement, lorsque, le 20 juin 1690, il invitait M. de La
Bourdonnaye, intendant de Poitiers, à observer la conduite de
MM. de La Chauvinière, de Boisrogues, ci-devant capitaine dans la
Couronne (c'est-à-dire dans le régiment de ce nom), Boisfradin,
ci-devant capitaine dans Sault, tous également bien disposés en
faveur des nouveaux convertis, c'est-à-dire mal convertis eux-
mêmes. Pour obtenir la liberté, M. de Boisrogues avait promis
d'abjurer: «ce qu'il ne fera pas», écrivait Du Junca {Arch. Bast.,
IX, 23i), qui, en cette occasion comme en beaucoup d'autres, fit
preuve d'un jugement plus sûr que tous les convertisseurs.
Cependant après trois mois d'attente vaine, Pontchartrain
reprit la plume ; le 14 juillet 1696, il écrivait à l'évêque de Luçon :
« On n'a rien pu gagner sur l'esprit des demoiselles de Boisrogues
dans la maison des Nouvelles-Catholiques, et on les a remises
[par ordre du même jour] entre les mains de M"'^ de Marville,
ainsi que vous l'avez proposé ». L'année suivante, il fut fortement
question de marier l'une d'elles, ainsi que nous l'apprend le billet
de Pontchartrain à la mère Garnier du 28 janvier 1697 :
Sur ce qu'on m'a dit qu'un gentilhomme qui recherclie M"° de Varne en
mariage, a quelque peine de ce qu'elle est par ordre du roi entre les mains
de M. de Montmége, j'en ai parlé au roi, qui m'a dit que cela ne doit faire
aucune peine au père de la demoiselle ni au gentilhomme. Elle a été mise
chez vous et ensuite chez M. de Montmége pour son instruction; si elle trouve
592 Révocation de l' Edit de Nantes à Paris.
un établissement sortable, le roi, bien loin de s'y opposer, donnera sa protec-
tion à celui qui l'épousera, et le père de la demoiselle qu'on accuse de n'avoir
pas beaucoup d'inclination pour l'établissement de sa fille, parce qu'elle s'ins-
truit dans la R. C, ne peut donner de meilleures marques du contraire qu'en
contribuant de sa part à son mariage avec un bon catholique (O ' 47).
Toutes ces promesses demeurèrent inutiles : la dame du Poitou
qui s'était chargée des deux sœurs n'obtint pas plus de résultat
que les Nouvelles-Catholiques, si bien que Dableiges, intendant de
la province, fut invité le six juin, à les mettre « dans la maison des
Nouvelles-Catholiques la plus prochaine », et à les y laisser le temps
que l'évêque et lui jugeraient à propos (O' 41).
Le second fait, absolument analogue, nous est révélé par la
lettre que Pontchartrain adressait le 5 juin lôgS à l'archevêque de
Paris :
La mère de la demoiselle Batelier aj'ant présenté au roi le placet ci-joint
par lequel elle demande la liberté de sa fille, je n'ai pas voulu en rendre
compte au roi sans savoir votre sentiment sur ce qu'il contient. Celle femme a
été mise dans un couvent à votre prière, parce qu'on prétendait qu'elle ne faisait
aucun acte de religion. Sa mère y a joint un certificat portant qu'elle a fi-é-
quenté les sacrements. Vous jugercs si elle doit être détenue plus longtemps
(O 1 39).
Le prélat appelé à prononcer sur le sort des pieuses huguenotes,
était un homme de mœurs déréglées, Harlay de Champvalon.
Ces exemples, que l'on pourrait multiplier presque à l'infini,
attestent que, après la Révocation, les prétendus nouveaux convertis
furent livrés au bon plaisir du clergé. Non seulement les lois arbi-
traires et injustes qu'il avait conseillées, sollicitées et arrachées au
roi, étaient son œuvre; mais encore il en surveillait l'exécution d'un
œil jaloux. A aucune autre époque, l'État ne se fit aussi docilement
que dans les dernières années de Louis XIV et dans les premières
de Louis XV, l'exécuteur des hautes-œuvres de l'Eglise. C'est
l'Église qui régnait alors, avec ses erreurs et ses passions,
appuyées sur son dogme fondamental du conipelle intrare. Si la
persécution se ralentit parfois et devient moins aiguë, c'est unique-
ment parce que la force armée, occupée à l'extérieur, ne peut plus
prêter son concours aux évêques. Là où le prêtre est ardent, la
persécution sévit avec violence. Dans le nombre il s'en trouva
quelques-uns qui, plus humains que zélés, fermaient les yeux sur
les infractions commises et adoucissaient le triste sort des proscrits.
Mais la grande majorité s'opiniâtra durant tout un siècle à vouloir
Après la Révocation. SgS
dompter une rébellion qui n'était autre chose que celle du droit et
de la conscience.
Les protestants ne pouvaient ni naître, ni vivre, ni mourir en
liberté. Le prêtre baptisait de force les enfants, en enlevait à leurs
parents un grand nombre, qu'il mettait dans des collèges, des cou-
vents, ou confiait à des catholiques qui répondaient de leur instruc-
tion religieuse; il obligeait les père et mère d'assister à la messe
avec leur famille, et parfois de communier, sous peine de voir leur
maison envahie par la soldatesque et livrée au pillage ; les garnisons
fonctionnent encore en 1688, en 1692, en 1699, en 1700, et sans doute
au-delà. La plupart des professions sont interdites à quiconque est
seulement soupçonné d'hérésie; les biens des «obstinés» sont
confisqués. Défense de posséder la Bible et aucun livre protestant;
défense de célébrer le culte de famille, d'assister au prêche des
ambassades sous peine de prison, de se marier sans recourir au
ministère du prêtre, qui exigeait des preuves de catholicité; défense
de sortir du royaume sous peine des galères. On emprisonnait les
parents dont les enfants étaient passés à l'étranger. Quiconque ne
feignait pas d'être bon catholique, était embastillé, traîné dans un
couvent, exilé ou expulsé du royaume; les mourants, tourmentés
par les prêtres, qu'on appelait le plus tard possible, et quelquefois
pas du tout (dans ce cas, on répandait le bruit d'une mort subite
pour éviter la confiscation des biens et les procès à la mémoire) ;
les morts, inhumés clandestinement ou privés de sépulture et jetés
à la voirie. Dans le Midi et le Poitou, on tirait sur les assemblées
et l'on condamnait à mort le ministre et un certain nombre des
assistants, tandis qu'à Paris les plus compromis en étaient quittes
pour les galères, et les autres, pour la prison; nous n'avons pas non
plus trouvé la preuve que le clergé parisien ait mis des inspecteurs
à la porte des églises pour noter les absents, comme on faisait
ailleurs.
M. de Noailles succédait à Harlay de Champvalon le 21 no-
vembre 1695. Est-ce par suite d'une coïncidence fortuite que le
chiffre des emprisonnements baisse encore et se réduit presque à
rien dans le courant de l'année suivante? Nous ne le pensons pas.
Il nous semble, au contraire, que Noailles fut d'abord un de ces
débonnaires dont nous parlions tout à l'heure. C'était aussi un
esprit faible, qui se laissait maîtriser aisément. Aussi changea-t-il
bientôt de conduite, sous l'influence de M"° de Maintenon.
Notons en passant deux billets de Pontchartrain à M. de Barbe-
zieux, relatifs au plus illustre des pasteurs du Désert :
094 Révocation de l'Edlt de Nantes à Paris.
17 décembre 1696.
J'ai donne ordre à Paris d'observer si le nommé Brousson y viendra, et
de le faire arrêter ; pour y réussir plus sûrement, il serait nécessaire d'être
averti du temps auquel la dame Dambussargue sera arrivée à Ostende; si
vous pouvez en être informé, vous me ferez plaisir de me le mander (O ' 39).
8 janvier 1697.
Depuis que vous m'avez envoyé le portrait [signalement] du nommé
Brousson qui devait partir de Zurich pour aller à Gand, on observe à Paris
pour voir s'il n'y viendra point; je vous prie de prendre la peine de me mander
si vous en avez quelques nouvelles, et si l'on doit continuer d'employer des
gens pour l'observer (O ' 40).
Cependant le commerce des abjurations à prix d'argent se
pratiquait toujours, comme nous l'apprend un autre billet de Pont-
chartrain adressé à D'Argenson.
24 juillet 1697.
A l'égard de Louise Couppé, qui a fait abjuration plusieurs ibis quoique
catholique, il faut lui continuer son procès par les voies ordinaires de la justice
L'émigration poursuivait aussi son cours, témoin Bosredon, embas-
tillé le II septembre, pour avoir fait venir des passeports de
Hollande, et la famille Le Plastrier, qui réussit, non sans peine, à
gagner l'Angleterre.
Simon Le Plastrier, joaillier de Paris ', avait épousé en 1678
Anne Chevallet, qui lui avait donné quatre enfants: Jean (1674),
mort jeune; Anne (1675); Elisabeth-Catherine {1676), morte jeune,
et Simon (1678). Douze années après l'universelle abjuration, Simon
songeait à passer la frontière pour recouvrer enfin la paix de sa
conscience. Bien qu'on lui eût enlevé sa fille, mise aux Nouvelles-
Catholiques le 2 mai 1697, il partit avec son fils, espérant que sa
femme et sa fille les rejoindraient plus tard. L'entreprise n'eut
d'autre résultat que l'arrestation des fugitifs à Lille et l'ordre donné,
' 11 L-tait aaiià doute cousin de Simon lique, el avait deux frères parmi les
I-e Plastrier, orfèvre, marie à Catherine Pères do l'Oratoire. On le rangea dans
Graindorge, en 1669, et mort la mcme la seconde catégorie des négociants appelés
année âgé de vingt-cinq ans, et du joail- chez Seignelay; et M. Robert le notait
lier célibataire J. Le Plastrier, dont le comme Jie regimbant déjà plus que contre
père, banquier à I.yon, avait épousé une le premier formulaire. Il signa le 14 dé-
calholique. J. I.e Plastrier ticmcurait au cembrc (Fr, '/oyi, f" 223 et 17420, f" 191].
coin du Ghâtelet avec une sœur catho-
Après la Révocation. 5g5
le 2 juillet, d'écrouer le père à Vincennes, le fils aux xNouveaux-
Catholiques et de rechercher les hardes qu'ils réclamaient, notam-
ment un collier de perles placé dans un ballot. Le père fut relâché
ei6 décembre, dans la pensée qu'on pourrait, en lui rendant la
liberté, «le détermmer à faire une conversion sincère» (O» 41)
L'année suivante, M"^' Le Plastrier réussit à s'évader du'cou
vent des Nouvelles-Catholiques. Pontchartrain écrivait à D'Aryen
son, le 8 septembre 1698: «Il n'y a pas d'apparence de garder en
prison Plastr,er fils, pour obliger son père et sa mère à ramener
eur fille aux Nouvelles-Catholiques ; ainsi il faut le remettre en
liberté». Le id, il ordonnait de surveiller la famille et de l'empri-
sonner, SI elle se mettait en état de s'absenter. La recommandation
n était pas inutile; car cinq jours plus tard, le même secrétaire
d Ltat informait l'intendant de Normandie que Plastrier, sa femme
et leurs deux enfants avaient disparu, et qu'on soupçonnait qu'ils
avaient pris la route de Rouen. Leur servante, Anne Mijon, refusant
de dire ce qu'elle savait, fut mise, le 20, à l'Hôpital-Général elle ne
consentit que le 3o à déclarer que ses maîtres devaient encore être
a Dieppe et que c'était là qu'il fallait les chercher.
Pendant ce temps ils s'étaient réfugiés en Angleterre, où tous
quatre furent naturalisés en 1700 (Agnew, III, 65). On ne voit pas
bien dans quelle intention Pontchartrain demandait, le i3 janvier
1699, a M. de La Bourdonnaye, si la demoiselle Le Plastrier
«absentée des Nouvelles-Catholiques» était ou non mariée à
Dugard, marchand de Rouen très attaché au protestantisme
[KJ 41. 4d). - D autres Le Plastrier avaient été déjà naturalisés
anglais: Jean, en 1686; Rachel, Catherine et Anne, ses enfants en
1687; Robert, en 1688, et la même année, Jean, sa femme, Char-
lotte, Abraham et Jeanne, ses enfants (Agnew).
Nous avons dit ailleurs» les vains efforts tentés par Claude
Brousson et le comité des Huit, pour qu'un article concernant la
liberté religieuse fût inséré dans le traité de Ryswick ^20 septembre
1697). D après Agnew (II, 263-267), l'auteur de l'éloquente sup-
phque imprimée dans cette circonstance et trouvée dans le cabinet
du roi en janvier 1698, serait Matthieu Du Bedat, avocat au Parle-
ment de Pans. Cette assertion n'étant accompagnée d'aucune
preuve, nous persistons à penser que la Requête a été écrite, non
en 1-rance, mais en Hollande, sous l'inspiration du comité des Dix
et très probablement par Bayle '. En voici quelques lignes :
• Les premiers pasteurs du Désert, II, 274, etc.
596 Révocation de l' Edit de Nantes à Paris.
Nous sommes demeurés dans le silence pendant que Votre Majesté était
occupée d'une grande guerre. Présentement qu'on travaille à la paix de l'Eu-
rope, trouvez bon, Sire, que nous vous demandions avec tout le respect que
nous vous devons, la paix de nos consciences. Les uns supplient Votre Majesté
de leur rendre leurs femmes et leurs enfants. Les autres vous demandent leurs
pères et leurs maris. Les uns vous prient de les tirer des cloîtres, des prisons
et des terres barbares, où ils sont confinés parmi les sauvages ; les autres, de
les délivrer des chaînes et des rames oii ils sont attachés avec les scélérats.
Que nous ne soyons pas les seuls. Sire, à qui votre trône et votre bonté
soient inaccessibles! Nous vous demandons de vivre paisiblement, comme des
sujets soumis et fidèles à Votre Majesté, avec la liberté de servir Dieu selon
notre conscience. Permettez, Sire, permettez à un grand nombre de vos sujets
que leur religion a contraints de sortir hors de vos États, d'y retourner pour
y finir leurs jours sous votre autorité roj'ale, afin d'invoquer Dieu avec nous,
comme nous faisions ci-devant.
Recevez, Sire, avec votre bonté ordinaire cette requête qui serait signée
de plusieurs milliers de personnes, si Votre Majesté nous en donnait la per-
mission. Écou'ez nos justes demandes. Nous nous adressons à Votre Majesté,
nous la supplions de jeter les yeux sur nos misères et sur les larmes que nous
répandons en secret dans nos familles. Notre fidélité vous est connue; rendez-
nous, Sire, votre protection et les effets de votre bonté et de votre justice,
qui nous ont été enlevés par surprise, et par de faux exposés dont on a pré-
venu Votre Majesté. Nous prierons Dieu, comme nous faisons, pour la pros-
périté de son règne et de sa personne sacrée, et nous laisserons à nos enfants
ces justes sentiments d'obéissance et de fidélité.
Le Mercure historique de décembre 1697 (^p. ySS), dépeignait
ainsi la situation des nouveaux convertis :
Ceux qu'on a forcés en France d'embrasser la religion romaine, s'étaient
flattés qu'ils participeraient en quelque manière à la paix dont jouit aujour-
d'hui toute l'Europe, et qu'il leur serait permis de prier Dieu à leur manière,
au moins au milieu des déserts... Mais leur dernière condition est devenue
pire que la première, puisqu'on commence d'en revenir aux exécutions san-
glantes, et que les intendants de justice condamnent à la mort ceux qui se
trouvent dans les assemblées.
Rentrées en France, les ti-oupes lurent employées à empêcher les
protestants de fuir ou de s'assembler, et à les contraindre d'aller à
la messe et de communier. Une violente recrudescence de persécu-
tion, dans laquelle turent enveloppés ^1""= Guyon et Fénelon,
marqua la fin du siècle. A Paris, le nombre des enlèvements, des
emprisonnements et des expulsions hors du royaume se releva
tout à coup d'une manière formidable.
En mars 1698 parut un arrêt ordonnant aux nouveaux convertis
de faire baptiser leurs enfants dans les vingt-quatre heures, et de
Après la Révocation. 5g-j
les élever dans la foi catholique sous peine de 5oo livres d'amende '.
Nous lisons dans le Mercure liistorîqne d'avril :
L'affaire des nouveaux convertis devient plus fàciieuse de jour en jour, à
mesure qu'on les presse de remplir les devoirs de bons catholiques romains,
parce qu'on trouve que la contrainte ne finit rien, et qu'elle ne sert qu'à
découvrir un plus grand nombre de refusants qu'on ne l'avait cru... On mit ces
jours passés dans le couvent des Nouvelles-Catholiques la demoiselle Berthe,
qui était accordée à un gentilhomme, qui est nouveau réuni aussi bien qu'elle.
On mit dans le même temps à la Bastille le sieur Rivière, marchand de dentelles,
qui est aussi nouveau réuni 2. Quelque temps après, on enleva une jeune
demoiselle de Poitou, nommée La Touche-Chevraut, petite nièce du marquis
de Dangeau... Le couvent des Nouvelles-Catholiques est si rempli, qu'on est
obligé de louer des maisons dans le voisinage pour y suppléer (p. 418)... On
écrit de Paris que, le 6 de ce mois, un commissaire y enleva encore une fille
âgée de dix à onze ans (p. 432).
Et dans celui de mai :
Les rigueurs continuent dans les provinces contre les nouveaux réunis
qui refijsent de s'acquitter des devoirs de religion qui leur sont prescrits; et
ceux qui sont dans la capitale souffrent la même destinée... On enleva vers le
3» mars à Paris une jeune demoiselle de quinze ans, fille unique de M. de La
Pélissière (lisez : Pénissière), gentilhomme de Poitou, pour être mise dans les
Nouvelles-Catholiques, et quelques jours auparavant on avait enlevé dans la
même ville une demoiselle de soixante ans, qui fijt mise dans le même couvent.
Le II du même mois, le sieur Desgrez, exempt, enleva un jeune garçon,
nouveau réuni, âgé de dix-neuf ans, et sa sœur âgée de quinze, quoi que l'un
et l'autre demeurassent chez leurs père et mère. Le garçon [nommé BoyerJ
fut mené dans le séminaire de Notre-Dame-des-Vertus, et la fille dans le cou-
vent des Nouvelles-Catholiques (p. 53i)... Le sieur Desgrez a enlevé la fille du
comte de Clermont-Galerande, nouveau réuni, qui était chez IVI""' de Saint-
Hilaire, sa grand'mère, veuve du lieutenant-général de l'artillerie. Elle a été
enfermée dans la maison des Nouvelles-Catholiques (p. 535).
A ces sept femmes ou filles emprisonnées rue Sainte-Anne, le
Mercure en ajoute quatre autres envoyées au même lieu dans les
mois d'août et de novembre (N°^ de septembre p. 3o5 et de décembre
p. 649); mais il est fort incomplet, car nous en connaissons vingt-six,
sans parler des anonymes, et nous sommes encore bien loin de
compte, puisqu'on écrivait de Paris, le 14 avril, à la Gazette de
Harlem : Soixante-dix jeunes filles ont été mises depuis un mois
' Mercure bistoriq. d'avril, 4i3. 1700 et eut ordre de se retirer à Orléans
- II n'en sortit qu'à la fin de janvier {Mercure hist. de février 1700, p. 195}.
598 Révocation de l'Edif de Nantes a Paris.
aux Nouvelles-Catholiques {Btdlet., Z" sér., II 559). Ce chiffre fût-il
un peu exagéré, il n'en est pas moins certain que le nombre des
enlèvements dépassa considérablement celui des années précédentes,
et atteignit, ou peu s'en faut, celui de l'année 1686. La gravité du
fait n'échappa point aux réflexions de Pontchartrain qui, en cette
circonstance, se montra plus homme d'Etat que dévot. Dans un
mémoire postérieur à la déclaration du 10 février 1698, et qui
débute par le conseil de chasser du royaume une quarantaine de
mal convertis détenus dans les prisons ou des châteaux, il s'ex-
primait ainsi :
M. l'archevêque de Paris et M. D'Argenson paraissent entrer dans cette
maxime, qu'il n'y a rien de mieux que d'ôter aux mauvais catholiques leurs
enfants, et se disposent à établir la maison des Nouveaux-Catholiques de
manière qu'elle puisse contenir grand nombre d'enfants qu'on ôtera à leurs
pères. Cette méthode, bonne en apparence, a de grands inconvénients
(Fr. 7045, f99).
Il réitérait, peu après, ses observations sur le danger des en-
lèvements trop multipliés:
A D'Argenson.
23 avril 1698.
Le roi approuve que vous ôtiez aux nouveaux catholiques mal convertis
leurs enfants pour les faire instruire; c'est à vous à en user sur cela avec
prudence.
Au même.
24 mai 1693.
L'expédient que vous proposez d'ôter les enfants aux nouveaux convertis
soupçonnés de vouloir sortir du royaume, est très bon; mais aussi il faut en
user avec prudence; car de les ôter ainsi sans un pressant besoin, c'est
révolter l'enfant contre le père, le mettre hors d'état d'embrasser aucune pro-
fession, et souvent détourner sans aucun fruit l'affection du père envens
l'enfant. Ainsi, dans le cas qui se présente, je crois qu'il conviendrait encore
mieux d'attendre qu'on se mette en état de faire passer cet enfant, pour les
(sic) arrêter, que de hasarder à le faire sans une nécessité absolue. Quant au
fait particulier de la dame de Rodelouze, si vous êtes sûr qu'elle médite d'en-
voyer ses enfants, il faut les faire mettre dans des collèges ou couvents, et la
faire aussi arrêter si elle n'a pas encore fait sa réunion. Le roi fera parler à
milord Portland du précepteur de son fils. Vous avez bien fait de laisser un
mois en prison le nommé Chevreau (Corresp. ndm.-, IV, 460).
La présence d'un pasteur, demeuré inconnu, ayant été signalée
à Dreux et aux environs, la police se livra à d'activés recherches ;
Après la Révoration. 599
mais elles n'aboutirent qu'à l'emprisonnement des principaux pro-
testants, et à une tentative d'émigration qui ne réussit pas: arrêtés
à Wassigny (Aisne) non loin de la frontière, les fugitifs furent
renvoyés à Dreux par ordre du 10 juin. De même, le banquier
parisien Dubreuil fut emprisonné comme «mauvais catholique»,
pour une manifestation à laquelle il s'était livré lors de l'enterrement
de sa femme. Plus heureuse, une demoiselle de Loudun amenée à
la Conciergerie sous l'inculpation de profanation, fut déclarée inno-
cente par le Parlement, qui recula peut-être devant l'atrocité de la
peine {Bulletin, S*" sér., II, 56o). Ajoutons que, au mois de septembre
ou d'octobre, le Théatin Gabillon se rendit en Suisse pour embrasser
la religion réformée, et que, vers la fin de l'année, on arrêta quel-
ques personnes qui vendaient des ouvrages protestants envoyés de
Hollande ilbid., 56i).
Enfin la déclaration du i3 décembre poursuivait « la perfection
du grand oeuvre ». Elle renouvelle d'abord les défenses de faire
aucun exercice de la R. P. R., de s'assembler, et d'avoir directement
ou indirectement commerce avec aucun ministre, sous les peines
portées par les édits. Ensuite, après avoir exhorte les nouveaux
convertis «d'assister le plus exactement qu'il leur sera possible au
service divin», elle leur enjoint d'adorer à genoux le très saint-
sacrement de l'autel, d'observer les commandements de l'Église, de
rendre honneur et respect à tout ce qui regarde la religion, de
déférer aux avis des ecclésiastiques « à peine de punition exemplaire »,
de se conformer aux saints canons pour la célébration des mariages,
de faire baptiser les nouveaux-nés dans les vingt-quatre heures,
d'envoyer leurs enfants aux écoles et au catéchisme jusqu'à l'âge de
quatorze ans, sous peine de punition, de nommer des tuteurs rem-
plissant les devoirs de la R. C; elle ordonne aux médecins d'in-
former les curés des maladies graves que feront les nouveaux
convertis; aux sages-femmes de donner avis de la naissance des
enfants; elle stipule, en outre, que nul ne sera reçu licencié en droit
ou en médecine sans une attestation de catholicisme signée de son
curé, et autorise les nouveaux catholiques à jouir paisiblement de
leurs biens et à exercer leurs commerces, « à charge de se faire
instruire et confirmer en la religion catholique, d'}^ laisser et même
d'}' faire instruire leurs enfants ».
Les malheureux qui avaient espéré que la paix apporterait
quelque adoucissement à leur sort, tout au moins une tacite liberté
de conscience et l'autorisation de se marier devant les magistrats,
furent cruellement déçus. Le cardinal de Noailles avait, selon
6oo Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
Rulhière, proposé l'établissement du mariage civil • pour les pro-
testants; mais D'Aguesseau s'y opposa, parce que c'eût été convenir
qu'il y avait encore dans le royaume un très grand nombre de gens
de la R. P. R., et qu'ils n'auraient pas, pensait-il, manqué d'user
d'un relâchement qui dépassait même les termes de l'édit ré-
vocatoire.
Loin de se départir de la rigueur, le roi écrivait à l'archevêque
de Paris, le 7 janvier 1699 •
Mon cousin, après tant de bénédictions qu'il a plu à Dieu de répandre sur
ma personne et sur mon État, pendant le cours de mon règne, et particulière-
ment durant celui de la dernière guerre, j'ai cru ne lui pouvoir mieux marquer
ma juste reconnaissance, ni lui offrir un plus digne fruit de la paix que sa
bonté infinie a accordée à mes désirs, qu'en tâchant de procurer l'augmenta-
tion du culte qui lui est dû et l'affermissement de la religion catholique dans
mon royaume; c'est dans cette vue que j'ai fait expédier trois déclarations...
pour défendre dans toute l'étendue des pays soumis à mon obéissance tout
exercice de la R. P. R., pour faire rendre le respect dû aux choses saintes, à
l'Église et à ses ministres, pour faire observer les dirnanches, les fêtes, les
abstinences et autres pratiques commandées par l'Église, etc. (O ^ 43).
Le même jour, pour assurer l'exécution de la dernière ordon-
nance, les jansénistes qui étaient au pouvoir adressèrent aux
intendants de longues et sévères recommandations, où ils se
montrent bien moins touchés des souffrances des persécutés^
qu'indignés de la profanation des sacrements. Cette circulaire
inaugure la fiction mensongère qu'il n'y a plus en France de pro-
testants : « Tous les sujets du roi étant à présent réunis dans le sein
de l'Eglise, Sa Majesté a cru devoir établir des règles communes
et uniformes, tant pour les nouveaux convertis que pour les anciens
catholiques, sans aucune différence ni distinction ». Les nouveaux
catholiques ayant conservé l'espérance du rétablissement de quelque
partie d'exercice de la R. P. R., et rien n'étant «plus propre à les
détromper, que l'exécution sévère des édits et déclarations qui
défendent les assemblées, les attroupements, les prêches et géné-
ralement tout exercice de la R. P. R. », les intendants et magistrats
doivent y tenir exactement la main. « Le roi entend que ... les
irrévérences envers le saint-sacrement, les profanations des choses
saintes, les insultes contre les ecclésiastiques^ les impiétés et autres
cas semblables qui blessent le respect dû à la majesté divine, à la
religion catholique et à ses ministres,» en un mot, que «ces sortes
' On l'appelait le mariage à la Gaumine, qui en avait donne; l'exemple pendant la
du nom d'un magistrat nommé G.numin, Fronde.
Après la Révocation. 6oi
d'attentats soient réprimés avec toute la sévérité et l'éclat néces-
saires, pous inspirer l'horreur de ces crimes et en prévenir au
moins par la crainte les suites dangereuses». A la bonne heure!
Voilà ce qui s'appelle «mettre la piété sur le trône, à son tour»,
selon l'expression du bon La Fontaine '. Il semble après cela que
le principal emploi de la force publique doive être de contraindre
les protestants à la communion, comme elle les a déjà contraints
à l'abjuration. Point du tout. La circulaire, dont la plupart des
intendants ne tinrent, ils est vrai, aucun compte, s'élève en même
temps contre «le faux zèle» qui obligeait les nouveaux convertis à
recevoir les sacrements. « Sa Majesté, qui sait qu'il n'y a point de
crime plus grand, ni plus capable d'attirer la colère de Dieu que le
sacrilège, a cru devoir déclarer aux intendants et commissaires . . .
qu'elle ne veut point qu'on use d'aucune contrainte contre les nou-
veaux catholiques pour les porter à recevoir les sacrements». En
revanche, Sa Majesté veut qu'on poursuive les consistoires secrets
avec toute la sévérité possible, ainsi que les mal intentionnés
qui osent aller dans les maisons des malades pour les exhorter à
mourir dans les sentiments de la R. P. R., ou pour détruire les
bonnes impressions que les mourants ont reçues de la visite des
ecclésiastiques. Quant à ceux qui refusent d'assister aux instructions.
Sa Majesté se réserve d'employer son autorité pour les y obliger.
Enfin l'achèvement des conversions est recommandé aux repré-
sentants de l'autorité, comme le moyen souverain de se distinguer
auprès de Sa Majesté, et de mériter des marques particulières de
son estime et de sa bienveillance {Btillef., XIII, 289).
L'effet de cette circulaire ne se fit pas attendre: le nombre
des emprisonnements à nous connus qui, de 1689 à la fin de
1697, ne s'était élevé pour Paris qu'à i63, c'est-à-dire une vingtaine
par an, et à 45 en 1698, fut de 104 en 1699 et de 69 en 1700. Saint-
Mars, gouverneur de la Bastille eut donc maintes fois l'occasion de
renouveler la lugubre plaisanterie à laquelle il se livrait en écrivant
à D'Argenson : «II est arrivé depuis peu quelques oiseaux, qui
vous donneront la peine de les venir entendre chanter » (Arch..
Bast., IX, i85). De même les condamnations aux galères pour cause
de religion se multiplièrent d'une façon jusque-là inouie: nous
trouvons à la Tournelle en 1699 une quarantaine de forçats pour
la foi, et soixante-trois dans l'année 1700. Une lettre adressée le
9 février 1699 à la Gazette de Harlem, nous apprend qu'il y eut
' Epitre à Bonrepaux.
6o2 Révocation de l'Edif de Nantes a Paris.
même une condamnation à mort et suivie d'effet: «A Paris on a
pendu un homme qui avait laissé M. Brousson prêcher dans sa
maison, et un gentilhomme a été condamné pour la même cause
aux galères; mais il s'est échappé» (Bidlet., 2f sér., Il, 562).
Plusieurs personnes des environs de Meaux et de Senlis furent
incarcérées au Chàtelet, uniquement parce que leurs noms s'étaient
trouvés sur les tablettes de ce pasteur'.
Incapables de comprendre qu'une conversion ne peut être
véritable si elle n'est volontaire, les ministres avaient cru nécessaire
de renouveler, le 4 février, la défense de sortir du royaume sous
peine des galères, et même de stipuler pour la première fois que
les Réformés ne pourraient changer de domicile et sortir d'une
province pour s'établir dans une autre, sans une autorisation
spéciale et très précise.
On écrivait aussi de Paris dans le Mercure historique, le
23 mars^ :
A l'égard des affaires de religion, le temps qui a accoutumé d'adoucir les
plus grands maux, n'a fait qu'empirer les nôtres. Nous sommes tous les jours
à la veille d'être immolés à l'ambition ou à l'avarice de ceux quî veulent faire
leur cour à nos dépens ; et ce qu'il y a de plus fâcheux, est que les ecclésias-
tiques modérés qui nous ont tant de fois rendu de bons offices, n'osent plus s'y
exposer, de crainte de s'attirer des affaires. 11 n'y a point de ressources pour
nous, à moins que de faire effectivement profession. Encore n'y a-t-il point de
sûreté qu'on nous laissât nos enfants. Mais faire une confession de bouche, et
mentir à Dieu et aux hommes, ce serait le plus horrible de tous les malheurs.
C'est pourtant où l'on veut nous conduire par la contrainte. Est-il possible
qu'on puisse nous parler de religion, pendant qu'on fait de telles choses? Dieu
veuille avoir pitié de nous!
La contradiction était, en effet, choquante; mais elle se trouve
partout à ce moment, et nulle part plus évidente que dans la
Lettre pastorale adressée, le 10 mars, par l'archevêque de Paris
aux nouveaux convertis de son diocèse (Paris, Josse, in-4°). Le
langage le plus évangélique et d'une sincérité non suspecte, s'y
joint à la dureté des sentiments, c'est-à-dire à la haine de l'hérésie
et à la justification des rigueurs, sans oublier la glorification des
bontés par lesquelles le roi récompense les conversions. Sauf le
début, dont nous allons citer un fragment, ce long morceau de
controverse ne contient, du reste, que des arguments usés et
rapetassés.
' Mercure politiq. de mars 1699, p. 3io. ' Niimcrn d'avril, p. .U7.
Après la Révocation. 6o3
Nous avons toujours désiré, mes chers frères, de vous pouvoir marquer
en particulier l'affection sincère que Dieu nous a donnée pour vous. Mais
nous attendions pour cela une occasion favorable. Le temps de la guerre n'y
était pas propre; parce que des esprits dangereux vous troublant alors par de
vaines espérances, ou par de fausses craintes, ne vous laissaient pas la liberté
nécessaire pour nous écouter avec fruit... C'est maintenant qu'animé par la
Parole de Dieu,... nous tâcherons de ramener doucement ces brebis rachetées
du sang de Jésus-Christ, qui s'étaient égarées en suivant un étranger... Dieu
fait régner les rois sur la terre afin qu'ils fassent régner Dieu... Lorsque des
rois catholiques font des lois justes pour la vérité contre V erreur, c'est un temps
de grâce à F égard de ceux qui se sont égarés et que l'on ramené... Le a'ele du roi
pour maintenir la religion... remplit de joie les l'érilables enfants de l'Eglise...
Vous savez, mes frères, que le roi donne tous les jours mille marques de
sa bonté royale à ceux d'entre vous dont la conversion est sincère... Il ne veut
employer son autorité que pour empêcher ses sujets de se perdre, et pour les
contraindre, s'il est possible, de se sauver... Ose-t-on comparer des gens dont
un roi chrétien a réprimé les erreurs et la révolte, à ces martyrs en qui des
empereurs idolâtres persécutaient la vérité?... Pour vous qui êtes retournés à
votre premier état, car nous ne dissimulerons pas qu'il n'y ait de faux
convertis, que vous dirons-nous dans la douleur qui nous presse? Vous courtes
si bien, permettez-nous ces plaintes de saint Paul, qui est-ce qid vous a arrêtés ?
Cette lettre reparut l'année suivante à Amsterdam chez
Daniel Pain, in-4°, avec des remarques d'un inconnu, qui insistait
sur l'inutilité d'un système condamné par l'expérience :
On a mis en usage tous les moyens de violence et d'artifice que l'esprit
humain^est capable d'inventer, soit pour séduire le cœur ou pour l'arracher à
ses justes devoirs... Puisqu'on reconnaît que la contrainte n'a rien pu opérer
sur ces faux convertis pendant plus de quatorze ans, ne devrait-on pas aban-
donner un dessein qui n'est pas moins impossible qu'injuste et honteux pour
l'Église?... Est-ce à des gens qu'on a traînés aux prisons et aux galères qu'il
faut appliquer ces paroles de saint Paul: Vous courtes si bien?... Combien
voit-on de catholiques romains scandalisés de ces violences! Combien y en
a-t-il d'entre eux à qui elles ont ouvert les yeux, et qui ont passé parmi nous
en Angleterre et ailleurs!... C'est au siège romain qu'on immole de fidèles
sujets contre l'intérêt même du gouvernement.
Au début de l'année 1699, la difficulté de recouvrer leurs biens
avait contraint plusieurs fugitifs revenus en France de retourner
à l'étranger; en revanche, malgré la réitération de la défense de
sortir du royaume, une multitude de provinciaux accouraient à
Paris pour y trouver les moyens de franchir la frontière, et
D'Argenson était autorisé, le 14 avril, à s'assurer des plus notables,
«pour empêcher les autres de former de pareils desseins» (O' 48).
D'ailleurs un arrêté récent avait ordonné aux propriétaires de
révéler au curé de la paroisse les noms de leurs locataires nouveaux
6o4 Revocation de l'Edit de Nantes a Paris.
catholiques'. Nous lisons dans le Mercure historique de mai
(p. 572) :
Les affaires de religion empirent tous les jours. Toutes les nouvelles qu'on
reçoit de Paris et des provinces, sont remplies à l'ordinaire des poursuites que
l'on fait contre les nouveaux réunis qui refusent de s'acquitter des devoirs
qu'on exige d'eux. Les évêques continuent leurs conférences et les intendants,
leurs contraintes. Une des filles de la nourrice de Madame ayant été sollicitée
inutilement de signer son abjuration de la religion protestante, a été obligée
de s'en retourner en Allemagne, sans que la protection de cette princesse ait
pu l'en empêcher... On apprend par des lettres du 27 avril que, depuis peu de
temps, on avait mis vingt-deux filles nouvelles réunies dans la maison des
Nouvelles-Catholiques de Paris; à Blois dix-huit; à Angers six, à Bordeaux
neuf, etc.
Il semble pourtant que, pour empêcher les mariages clandes-
tins, et faire concurrence à Pardieu, au curé de Nidz et autres
industriels de la même espèce, certains prêtres de Paris aient
momentanément renoncé à leurs exigences. Au mois de mai et
juin, dit un document des Archives (TT 464), on ne faisait point
difficulté dans quelques paroisses de marier les religionnaires
publiquement, quoiqu'on les connût pour tels, et sans qu'ils allassent
à confesse ni à la messe. Le 24 juin, Pontchartrain invitait
D'Argenson à prendre avec l'archevêque les précautions néces-
saires pour ôter l'éducation de ses enfants à une dame Vandœuvre,
qui faisait mal son devoir de nouvelle catholique (O' 48). Le 28,
D'Argenson écrivait à Pontchartrain :
L'on a donné avis que la nommée Dubuisson, originaire de Dieppe, affec-
tait de se déclarer protestante et d'instruire ou de confirmer dans l'erreur les
enfants des nouveaux catholiques mal réunis. On m'a même assuré qu'elle
avait fait quelques démarches pour pervertir d'anciens catholiques, et qu'elle
distribuait des livres hérétiques aux uns et aux autres. J'ai commencé par
ni'assurer de sa personne, ensuite j'ai donné ordre qu'on recherchât chez elle
et dans la maison de sa fille tous les mauvais livres qui y pouvaient être; il s'y
en est trouvé quelques-uns, et je ne puis douter que cette femme qui fait
gloire de son opiniâtreté, ne soit un très mauvais sujet. Mais comme tous les
faits qui lui sont imputés ne sont guère susceptibles à une instruction judi-
ciaire, il me paraîtrait plus juste et plus convenable de la renfermer pour
quelque temps à l'Hôpital-Général', afin qu'elle y pût trouver et la punition de
ses fautes et le désir de sa conversion (Clément, La Police sous Louis XIV,
p. 452).
Voyant avec peine la diminution du commerce parisien,
D'Argenson s'efforçait, par des promesses qui ne pouvaient être
' Mercure hisloriq. de février iùtq. ^ lin marge Pontchartrain a écrit au
crayon : Bon,
Après la Révocation. 6o5
qu'illusoires, d'empêcher les principaux négociants d'aller rejoindre
leurs coreligionnaires à l'étranger. On lit dans une lettre datée de
Paris le 5 juillet :
M. d'Argenson envoya quérir, il y a quelques jours, plusieurs nouveaux
réunis pour les rassurer sur le trouble où ils paraissaient être par l'obligation
où on les veut réduire de changer de sentiment, ce qui en engageait plusieurs
à sortir du royaume; ce juge leur dit qu'ils ne devaient rien craindre et qu'on
ne leur ferait aucune peine. Il fit venir entre autres M. Haran,... à qui il dit
que le roi avait arrêté le tarif pour le commerce entre la France et la Hol-
lande, et que Sa Majesté ne prétendait pas empêcher les marchands de faire
leurs affaires comme ils jugeraient à propos, et d'aller partout où ils voudraient
pour cela, quoiqu'il se fût répandu un bruit dans le public que les nouveaux
convertis ne pourraient pas sortir facilement du royaume pour commercer
dans les paj-s étrangers. Ce juge ne lui parla que de négoce et lui dit qu'il
ne devait pas s'alarmer, ni beaucoup d'autres, de plusieurs choses qu'on leur
avait pu dire de précis ni de particulier touchant la religion. On ne laissa pas
d'arrêter prisonnier, il y a quatre jours M. Fossin (Foissin) le père, qui est un
autre marchand fort riche nouveau réuni. On assure que c'est pour quelque
assemblée où il s'est trouvé, ce qu'on ne veut point absolument tolérer (TT 464).
Le banquier Foissin, passait depuis longtemps pour mauvais
catholique; on l'accusait, en outre, ainsi que ses confrères Voisinât
Lavigne, d'avoir fait passer en Hollande des fonds appartenant à
des fugitifs emmenés par le guide Heck. Sur quoi Pontchartrain
écrivit le 21 juin à D'Argenson: «Puisque le sieur Foissin est dans
une si mauvaise disposition sur la religion, il faut le faire arrêter
et l'envoyer à la Bastille» (O' 48). D'Argenson crut devoir avertir
la cour de l'effet que cette arrestation produirait sur les protes-
tants, si elle n'était attribuée à un motif plus plausible; il répondit
le 23 :
J'exécuterai l'ordre que vous m'avez donné touchant le sieur Foissin. Je
ne puis néanmoins me dispenser de vous représenter à cette occasion que les
protestants mal convertis seront très alarmés, si cet emprisonnement parais-
sait avoir pour motif son opiniâtreté en matière de religion. Mais si le roi
l'agrée, il sera bon de l'attribuer à l'évasion de sa fille, dont on le peu! présu-
mer complice. Il pourrait même n'être pas inutile que les protestants, appréhen-
dant de se voir impliqués et punis pour la fuite de leurs proches, se crussent
obligés de les en détourner et devinssent ainsi les inspecteurs les uns des
autres. Cependant si ces ménagements ne conviennent pas aux intentions du
roi, je me conformerai scrupuleusement aux ordres que je recevrai {Notes de
René d'Argenson, p. 8).
Abdiquant toute fierté, le roi approuva le faux-fuyant imaginé par
le lieutenant de police, auquel Pontchartrain écrivit, le 29: «11 sera
bon de dire comme vous le proposez, que le sujet de l'emprison-
6o6 Révocation de l'Êdit de Nantes à Paris.
nement de Foissin est l'évasion de sa fille, et vous devez vous
servir de cette occasion pour l'obliger à la faire revenir» (O* 48).
En conséquence Foissin fut conduit le lendemain à la Bastille, et sa
plus jeune fille fut mise aux Nouvelles-Catholiques, le 9 juillet
(TT 464). Il sortit en vertu d'un ordre du i5, après avoir pris
l'engagement que sa famille ne passerait pas à l'étranger, et
moyennant une garantie de 200,000 livres déposée chez un payeur
de rentes. Une lettre du 21 porte qu'on l'a élargi depuis six jours
«avec quelque espèce d'excuse», et que M. de Pontchartrain lui
a témoigné n'avoir pris aucune part à son emprisonnement
(TT464).
Cependant l'émigration prit des proportions telles que, sur
l'initiative du duc de Beauvilliers, un conseil spécial, composé de
celui-ci, du chancelier, des quatre secrétaires d'État, de D'Agues-
seau et de Pomereuil, fut créé au mois de juillet, pour y chercher
remède. Il se réunissait tous les quinze jours, le samedi, tantôt chez
le chancelier ou chez le duc de Beauvilliers, et tantôt chez le roi,
qui le présidait une fois par mois (O' 48 et Tï 464). «Ce nouveau
conseil, lit-on dans le Mercure historique *, s'applique fortement à
s'assurer des enfants des nouveaux réunis et de leurs biens, et à
empêcher la sortie de ceux qu'on soupçonne avoir dessein de se
retirer dans les pays étrangers. Pour cet effet, ils sont comme
gardés à vue partout; et outre qu'on leur fait faire des consignations
d'argent en main tierce, ou donner de bonnes cautions, on leur
enlève tous les jours leurs enfants qu'on met dans des cloîtres, ou
dans des collèges, pour y être élevés et instruits dans les principes
de la religion romaine. On ne se borne pas aux enfants. On enlève
des personnes fort avancées en âge». Nous lisons dans une lettre
écrite de Paris le 24 août : «On met en régie les biens de ceux qui
sont sortis, et on envoie dans leurs maisons des garnisons d'archers
ou de soldats. . . La cour s'est fait une affaire d'honneur de rendre
la France toute catholique, et elle aimera mieux exterminer ceux
qui résisteront que d'en avoir le démenti. Les catholiques romains
commencent à nous plaindre 2». En un mot, il fallait aller à la messe,
prendre la fuite ou périr dans le fond des cachots; il n'y avait pas
d'autre alternative-'. Au mois d'août, la comtesse de Vivans, sœur
du marquis de Montpouillan, s'étant voulu plaindre de l'enlèvement
de ses enfants, le procureur du roi fut chez elle avec un prêtre
' No d'août iGfiy, p. vj^. » N» d'octobre, p. +3^.
' N» de septembre, p. 307.
Après la Révocation. 607
pour l'obliger d'aller à confesse; comme elle refusa, ses biens
furent confisqués au profit du roi '. Cependant une lettre de Pont-
chartrain nous apprend qu'un autre enlèvement scandalisa au
dernier point toute la cour.
A M. de Puysieux.
10 août 1699.
La mcre du sieur Le Jeune, avocat à Paris, lui a enlevé son fils âge de
quatre ans, avec lequel on a avis qu'elle a passé à Lausanne. Cc( enrevctneiit
criminel d'un fils d'entre les bras de son pire, a si fort touché le roi, qu'il m'a
ordonné de vous écrire de faire des instances auprès des Cantons pour en
obtenir la restitution et la permission de le faire repasser en France (O ' 48).
■ Toutes les notions du juste et de l'injuste étant bouleversées à
ce point, les prêtres qui, sans sourciller, envahissaient la demeure
des nouveau.K convertis pour s'emparer des moribonds ou de leurs
cadavres, se scandalisaient aussi d'y rencontrer assez fréquemment
de fermes protestants qui leur tenaient tète, notamment l'aumô-
nier de l'envoyé de Danemark, que Pontchartrain menaçait de
l'arrestation ^. Voici un autre cas analogue.
Au commencement de juin, Robert de Rodom, nouveau con-
verti et lieutenant de vaisseau au service de la compagnie du
Sénégal, était tombé malade chez Du Tartre, demeurant à l'Hôtel-
de-ville. La garde qu'on lui donna découvrit bientôt qu'il n'était
nullement catholique, et que sa femme, M.-A. Sevrad ne partageait
point ses sentiments religieux. Aussi d'accord avec celle-ci, fit-elle
tout son possible pour l'amener à se confesser. Elle appela un
prêtre, qui resta longtemps et ne put rien obtenir. Quand ce prêtre
fut sorti, M. de Rodom tança vivement la garde et lui dit: «Laisse-
moi en repos, je me confesserai à la Grève », c'est-à-dire quand
mon cadavre sera traîné à la voirie. Cependant Gibert, «banquier
et bon protestant», qui venait de perdre sa femme, sœur de iVI. de
Rodom, inhumée la nuit dans un lieu écarté, apprenant les obses-
sions, dont son beau-frère était l'objet, l'envoya prendre par ses
deux fils et l'installa chez lui. Le mal s'agrava rapidement et les
obsessions continuèrent, bien que le malade suppliât qu'on le
laissât mourir en repos. Au lieu d'un prêtre il envoya quérir
M. Falaiseau de La Ronda.
Celui-ci, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, fort pâle, le
' Mercure hist. d'août, p. 199. - Voir ci-dessus, p. 546;
6o8 Rcvocaiion de l' Edit de Nantes à Paris.
visage maigre, habillé de noir et portant souvent un manteau rouge^
demeurait dans la rue Françoise ou comtesse d'Artois (aujourd'hui
Montorgueil), en face de M. Gibert; il était riche et avait longtemps
séjourné à l'étranger. Malgré les feintes démonstrations auxquelles
l'avait obligé son retour, il était resté fort attaché à sa religion. Il
exhorta le malade à n'écouter que la voix de sa conscience et à se
mettre en règle avec Dieu ; il ne quitta point la chambre de toute
la nuit et revint les jours suivants toutes les fois qu'on le demanda.
Le 4 juin, lorsque le malade fut sur le point de succomber, Falai-
seau priait encore à son chevet. Quand on vit que la présence d'un
prêtre n'offrait plus de sérieux inconvénient, on en fit chercher un,
afin d'éviter le procès à la mémoire et la confiscation des biens.
M. Turgis accourut et administra ou fit semblant d'administrer le
moribond, circonstance qui permit de l'inhumer dans le cimetière
Saint-Sauveur.
La victoire apparente resta donc au catholicisme; toutefois la
garde qui avait vu de mauvais œil les visites de Falaiseau, ayant
raconté que M. de Rodom avait été exhorté par un ministre, ce
bruit vint tardivement aux oreilles de la police, qui s'empara de
l'aff'aire. Le 2 novembre, l'exempt Desgrez rédigea le rapport que
nous venons d'abréger, et fit observer la maison de Falaiseau du
Il au 14. Le premier jour, il y vint dans l'après-midi trois carrosses
remplis d'hommes et de femmes qui y demeurèrent jusqu'à sept
heures du soir. Un cocher que la police fit causer, dit que son
maître y venait souvent, que c'étaient de « diables de huguenots qui
se réunissaient pour prier Dieu».
En conséquence Falaiseau de La Ronda, accusé d'avoir fait
les fonctions de ministre, entra le 21 à la Bastille. Peu s'en fallut
qu'on n'arrêtât aussi Gibert; mais on craignit de nuire au com-
merce, et il en fut quitte pour une sévère réprimande. Quant au
prisonnier, on le rendit à sa mère le 12 février 1700 (Arc/i. Basf.,
X, 224, 228, 229).
On a vu plus haut que, dans un mouvement de frénésie, le roi
avait exprimé le regret qu'on n'eût pas exhumé le cadavre de
M. de Bocqucmart pour le traîner sur la claie. Bien qu'il évitât
autant que possible les exécutions de ce genre, parce qu'elles ne
produisaient pas un bon effet, et bien que l'expérience l'eût amené
à combattre l'assistance forcée à la messe, l'auteur de la Politique
tirée de l'Écriture sainte n'en prit pas moins une grande part au
renouvellement des rigueurs. Après l'avoir conseille à la cour,
il en donna l'exemple dans son diocèse. Sur sa demande et par
Après ta Révocation. 609
ordre du 2 mars 1699, l'une des filles de Poupart, de Claye ', fut
enfermée dans un couvent du lieu; une autre, âgée d'environ treize
ans, fut mise aux Nouvelles-Catholiques de Paris, et le fils, aux
Nouveaux-Catholiques, tous trois aux dépens du père. Par ordre
du 19 août, la fille enfermée à Claye fut transférée aux Nouvelles-
Catholiques, et le père conduit à Bicêtre, d'oii il ne sortit que le
4 novembre (O' 43). La lettre suivante, qui est datée de Paris le
5 juillet et ne concerne ni Poupart, ni Brulefer, de Lizy, ni Raillard,
d'un lieu voisin, aussi emprisonnés la même année, révèle un
singulier procédé de controverse, dont, au moins pour sa gloire,
Bossuet aurait dû s'abstenir.
Deux chefs de famille de la ville de Meaux, de condition fort médiocre,
ont écrit à l'évêque depuis quelques jours, qu'il leur restait beaucoup de scru-
pule sur quelques points de doctrine, et principalement sur celui du purgatoire.
Ce prélat les envoya quérir et tâcha de leur prouver ce dogme par les meil-
leures raisons qu'il leur put alléguer; mais comme ils n'en parurent pas satis-
faits et qu'ils ne voulurent point promettre à l'évêque de changer de senti-
ment, il les envo3'a prendre deux jours après par les ordres du roi, et ils ont
été conduits dans les prisons de la Conciergerie de cette ville, oii on les fait
instruire. Cela a obligé ce prélat de faire un livre pour prouver qu'il y a un
Purgatoire, et comme il est fort savant, l'on ne doute point que ce livre auquel
il travaille actuellement ne soit apparemment bien écrit (TT 464).
Vers la fin de l'année, plusieurs familles nobles des environs de
Meaux ressentirent douloureusement les effets du zèle peu aposto-
lique de l'illustre antagoniste de Claude.
On lit dans un mémoire, non daté, qu'il adressait à Pontchar-
train (Bullet., IV, 220):
Il y aurait quelques demoiselles de condition à mettre aux Nouvelles-
Catholiques, comme Sa Majesté a eu la bonté de me le faire espérer. On pour-
rait à présent commencer par les demoiselles de Chalandos, demeurantes au
château de Chalandos près de Rebais, chez M. de Chalandos, leur frère, bien
converti 2; de quatre sœurs, les deux cadettes sont celles qu'il est le plus
' La France protestante le confond, à en ibSi, Alexandre ne se piqua point de
tort, avec Isaac, fils d'un docteur en tidélité à sa religion. Le Mercure galant
médecine de Paris. du mois de décembre i685 annonçait son
■ Alexandre L'Huilier de Chalandos, abjuration, à la sincérité de laquelle
sieur du Breuil, fils de Théodore, et croyait Bossuet. Plusieurs membres de la
d'Esther Guichard de Peray, avait épousé famille firent preuve de plus d'attache-
à Charenton, en i65i, Marie de La ment à leur foi : Philippe-Alexandre, son
Planche, fille de feu Philippe, sieur de fils, s'enfuit en Hollnnde au mois de mai
Villiers, gentilhomme ordinaire de Ii 168G, peu après sa cousine M"" Girard
chambre, et de Judith de Lauberan. Bien des Bergeries (sans doute Marie), qu'il
qu'il eût assisté, en qualité d'ancien, au recherchait en mariage. Il fut reçu à la
synode provincial tenu à Lizy-sur-Ourcq, "epentance à La Haye dans le courant de
6io Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
nécessaire de renfermer. — Il y a aussi les trois demoiselles de Neuville, sans
père et sans mère, dont le frère est en Angleterre au service du roi Guillaume.
Elles n'ont rien, non plus que les demoiselles de Chalandos, et il faudrait
enfermer les deux cadettes: leur demeure est à Cuissy, paroisse d'Ussy, près
de La Ferté-sous-Jouarre. — Sur la même paroisse d'Ussy, il y a les deux
demoiselles [Raquet] de Mollien, qu'il faudra aussi enfermer avec le temps,
mais qui ne sont pas présentement sur les lieux.
Conformément à ce mémoire, Pontchartrain écrivait, le 28
octobre, à Phelypeaux, successeur de M. de Ménars dans la
généralité de Paris :
Ayant reçu de M. l'évêque de Meaux un mémoire par lequel il serait
nécessaire de mettre dans la maison des Nouvelles-Catholiques de Paris les
demoiselles de Chalandos et de Neuville, j'en ai rendu compte au roi, qui m'a
ordonné de vous écrire d'envoyer prendre une des demoiselles de Chalandos
qui s'appelle Henriette, et qui demeure au château de Chalandos, près de
Rebais, et les cadettes des demoiselles de Neuville qui demeurent à Cuissy,
paroisse d'Ussy, près La Ferté-sous-Jouarre, lesquelles vous .ferez conduire,
s'il vous plait, aux Nouvelles-Catholiques de Paris. — Il y a aussi dans la paroisse
d'Ussy deux jeunes demoiselles de Mollien, que M. de Meaux croit nécessaire
de renfermer; mais comme elles ne sont point présentement sur les lieux, il
ne faudra les envoyer aux Nouvelles-Catholiques que de concert avec M. de
Meaux dans le temps qu'il dira (0'43).
Transférée en 1701, comme inconvertissable, des Nouvelles-Catho-
liques au château de Saumur, Henriette y fut si brutalement traitée
qu'elle perdit l'esprit. Pontchartrain écrivait le 11 janvier 1702:
«Sur l'avis qu'on a eu de Saumur que la demoiselle de Chalandos,
mauvaise cathohque, laquelle est enfermée dans le château par
ordre du roi, était devenue folle, j'écrivis au commandant pour
savoir ce qu'on en pourrait faire. » (O* 46). On ne put que mettre
dans une maison de santé cette malheureuse victime de l'intolérance
du grand Bossuet.
N'ayant pu ramener au catholicisme, ni décider à revenir en
France, un réfugié auquel il avait adressé deux lettres, et qui lui
avait répondu par la plume de Jean Rou *, le prélat tenta du moins
la même année. Une sœur de Philippe, dernière, gagnèrent aussi l'étranger au
ne se trouvant pas en sûreté chez Beck, mois d'octobre. Henriette, que Bossuet
résident de Brandebourg, se réfugia, le fît meure aux N'i^'-Catholiqucs était leur
ig juin, chez l'envoyé de Danemark, pour sœur. On ne sait rien de la quatrième.
y attendre l'occasion qui se présenta ' Rou a publié les quatre lettres sous
bientôt de rejoindre son frère. Deux de- le titre de La Scduclinn cliidée etc.
moisellcs de Chalandos, tantes de cette
Après la Révocation. 6ii
de s'emparer de ses biens pour les consacrer au service de son
Eglise: le billet suivant donne tout lieu de penser que cette ten-
tative fut couronnée de succès.
Pontchartrain à l'évêque de Meaux.
9 novembre 1699.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite concernant le nommé De Vrillac,
de La Ferté-sous-Jouarre, qui s'est absenté et qui a laissé un bien assez consi-
dérable, que vous voudriez appliquer aux dépenses à faire pour l'instruction
des nouvelles c; mais comme la confiscation ne peut avoir lieu que quand il
sera condamné, il faut attendre qu'il ait été rendu un jugement contre lui
après quoi je le proposerai au roi suivant vos intentions (O^ 43).
La situation ne s'améliora point dans l'année 1700; une lettre
reproduite dans le Mercure historique de février, est ainsi conçue
(p. 193) : « Ne vous étonnez pas si vous recevez si peu de nos nou-
velles. Les rigueurs qu'on exerce contre nous ne nous laissent ni
repos, ni liberté d'écrire, et d'ailleurs nous n'osons pas vous mander
tout ce qui se passe. Priez Dieu pour nous; car nos maux sont à
leur comble». En mars, le rédacteur du Mercure écrit: «Les
rigueurs continuent dans toutes les parties de la France» (p. 3i3).
En avril : « On a fait agrandir à Blois, aussi bien qu'à Paris, la
maison des Nouvelles-Catholiques (p. 432) . . . Les curés de Paris
vont partout chez les chefs de famille pour les porter à se faire
instruire» (p. 439). En mai:
Tout se dispose pour l'assemblée du clergé. La plupart des députés qui la
doivent composer étaient arrivés à Paris vers le commencement du mois. Les
nouveaux réunis n'attendent de cette assemblée qu'un surcroît de maux; car
quoiqu'il y ait quelques ecclésiastiques modérés qui n'approuvent en aucune
manière ces fausses conversions, et la violence qui les produit, le plus grand
nombre suit le torrent, et, pour plaire à la cour, se fait un mérite d'achever de
rendre la France toute catholique en employant des moyens qui déshonorent
le christianisme (p. 5i6)... En France, par une fureur de religion, l'homme est
devenu loup à l'homme: Homo hontini lupus (p. 537).
En juillet: «On continue de contraindre les nouveaux réunis de
toutes les provinces. Ce qu'on a écrit depuis quelque temps du sieur
de Vise, lieutenant du roi du château de Ham en Picardie, est du
dernier horrible. C'est un second La Rapine, qui a fait ... . mourir
6i2 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
sous le bâton plusieurs de ces pauvres gens etc. ' » (p. 65). En
octobre: «L'affaire des nouveaux réunis, qui avait paru avoir
quelque relâche, se poursuit avec la même rigueur que ci-devant»
(p. 417). En novembre: «Le destin des nouveaux réunis est toujours
triste» (p. 526). En décembre: «La condition des nouveaux réunis
ne saurait être plus déplorable ; et pour ceux qui sont aux galères . . .
leurs souffrances ne sauraient être exprimées» (p. 63i).
Détail bien caractéristique. Le 4 juillet, Pontchartrain écrivait
à D'Ableiges, intendant du Poitou :
J'ai rendu compte au roi de ce que vous m'avez écrit concernant les nou-
veaux catholiques, lesquels s'abstiennent d'appeler les médecins et chirurgiens
dans leurs maladies, de crainte qu'ils n'avertissent les curés de l'état auquel
ils se trouvent. Sa Majesté n'estime pas qu'il convienne de les assujettir,
comme vous voudriez le faire, à se servir de médecins et chirurgiens, lorsqu'ils
n'en auront pas la volonté, et il suffit d'exéèuter à cet égard ce qui est porté
par les déclarations {Corresp. adin., IV, 453)
Il manquerait quelque chose au tableau si les Registres du
Secrétariat ne nous apprenaient que, au mois de juin, le roi manifesta
l'intention de rétablir dans toute sa splendeur la procession ordonnée
en i638 pour le jour de l'Assomption, et durant laquelle devaient
tirer les canons de la Bastille. En même temps il faisait observer
l'attitude de ceux qui fréquentaient les églises, à cause des irré-
vérences qui y étaient commises pendant la messe, notamment
par le duc d'Elbeuf, le duc de Montfort, l'abbé Maselot, qu'on
chassa de Paris, ainsi que certains autres dont le jeu était scan-
daleux; il prit des mesures sévères contre une certaine sorte
de prostitution, contre les blasphémateurs et les désordres des
couvents (O' 44).
Une lettre écrite de Paris le 14 mai, et relative à l'assemblée
du clergé réunie à Saint-Germain, laisse entrevoir que certains
évêques s'empressaient moins de régler leurs moeurs que de sévir
contre les nouveaux convertis :
' L'impartialitc nous oblige à rappeler était encore M. de Vise. Mais même en
que, l'année précédente, M. de Vise admettant que la semonce que celui-ci
s'était, au contraire, montré trop humain avait reçue en 1699, l'eût induit à quel-
au gré du roi (voir ci-dessus p. 586), et ques actes de brutalité, il n'en paraît pas
que Sorbier et Rivasson, enfermés dans moins évident que l'accusation qui parlait
ce même château en 1701, se fouaient fort d'empoisonnement et de tentative de
des procédés du gouverneur, qui leur viol, dépassait de beaucoup la mesure,
fournit même l'occasion de s'évader C'est, du reste, la seule plainte excessive
en chemin {Mém. d'un prot., p. 55). Nous que nous ayons rencontrée,
ne savons, il est vrai, si ce gouverneur
Après la Revocation. 6i3
Le zèle de nos prélats se rallume depuis que le roi a songé à réformer
leurs abus. Ils doivent représenter à Sa Majesté que la négligence à punir les
blasphèmes, fait que ces crimes sont à présent plus communs dans leurs dio-
cèses que dans les armées... On croit que le roi leur accordera tout, à condition
qu'ils n'auront ni femmes, ni filles, dans leurs palais, et qu'ils feront, à l'instance
de leurs prêtres, du moins neuf mois de résidence pour visiter leurs diocèses,
et pour faire cesser le scandale que cause leur séjour en cette ville et à la
cour {Mercure hisf. de juin, p. 644).
Ce desideratum n'empêcha point ladite assemblée d'élever aux nues
la conduite du roi persécuteur. Voici comment elle s'exprimait, le
II juin, par la bouche de l'archevêque de Reims:
Que vos autres sujets, que les étrangers mêmes s'épuisent donc à vous
donner des louanges telles que vous les méritez, et que l'éloquence les sait
donner aux grands hommes de ce siècle; qu'ils vous nomment Louis le Conqué-
rant, le Belgique, le Batavique, le Séquanique, le Germanique, qu'ils impriment
sur l'or, sur le bronze et sur le marbre, les célèbres monuments de votre his-
toire et de votre gloire. Pour nous. Sire, il nous convient de louer en évêques
un roi Grand, mais Très-Chrétien. Il nous convient de vous nommer le Paci-
fique, le Père de la patrie, le Destructeur du schisme et de l'hérésie, le Protec-
teur de la religion. Ce sont là les titres que les plus grands empereurs chré-
tiens ont aimés. Les annales de l'Église, monuments plus précieux et plus
durables que l'or et le bronze, ces annales sacrées, remplies de ce que vous
avez fait pour la religion, vous assurent, plus que tout le reste des prodiges de
votre vie, une glorieuse immortalité. Les monuments se détruisent dans le
cours des siècles, et rien ne soutient tant le caratère de l'immortalité que ce qui
se fait dans l'Église, qui seule a reçu promesse d'être éternelle' {Mercure Iiis'.,
de juillet, p. 55).
L'histoire ne peut que regretter ces adulations cléricales, tout
en leur accordant le bénéfice des circonstances atténuantes;
en revanche, elle a ratifié en se l'appropriant le langage tout
' Ant. Couit {Hist. des camisards, I, faire tout ce dont il sera requis par
i3) représente cet archevêque comme vous, vous serez par ce moyen en état
n'ayant pas craint de s'écrier qu'il renon- de conduire cette affaire comme vous
çait à Saint- Augustin pour se conformer le jugerez plus à propos. Vous devez
à Jésus-Christ, qui, bien loin d'enseigner observer, s. v. p., qu'il faut songer à
la persécution, enjoint formellement la convertir la plus grande partie, et non
modération et la douceur. Cependant il pas s'opiniâtrer à tout réduire». (Arch.
a, sinon sollicité, du moins accepté le Guerre}. Une autre lettre de Louvois,
concours des dragons pour convertir les du 27 septembre 1686, nous apprend que
Sedanais, témoin la lettre de Louvois, l'archevêque de Reims demandait qu'on
qui lui écrivait le 8 octobre i685: «Sa expulsât du royaume les nouveaux con-
Majesté n'ayant pas cru qu'il convenait à vertis qui ne fréquentaient pas les sacre-
votre caractère d'ordonner des exécutions, ments \lbii.)
mais le sieur de Vrevins ayant ordre de
6 14 Révocation de l'Edit de Nantes à Paris.
différent qu'avait tenu peu auparavant un défenseur des per-
sécutés :
On avait lieu de croire que les persécuteurs écouteraient quelques-unes de
ces voix qui leur criaient: Quelle aveugle fureur vous oblige à désoler un
grand royaume, à en bannir par vos cruautés ceux qui n'y ont jamais fait que
du bien; à mécontenter des alliés qui ne vous ont fait la guerre que pour avoir
la paix; à faire paraître une haine implacable contre une religion dont les sec-
tateurs ont fait, depuis un siècle, la grandeur de votre couronne... Mais toutes
ces voix ont été inutiles '.
Comme il serait exagéré de prétendre que la fureur des
conversions n'allait point généralement sans la passion du lucre, il
y aurait aussi de l'aveuglement à ne pas reconnaître que, dans un
certain nombre de cas, cette passion servait à l'autre d'aiguillon.
«La cupidité, qui est la racine de tous les maux, s'étant glissée
dans le cœur des hommes, écrivait, en lôgS, l'archevêque François
de Harlay, quelques fidèles ont été si injustes qu'ils ont refusé aux
prêtres de la loi nouvelle, la subsistance honnête que les Juifs ne
refusaient pas aux prêtres de l'ancienne loi ; et quelques prêtres ont
été si intéressés, qu'on a été obligé de leur reprocher qu'ils
exerçaient pour un gain sordide les dignités ecclésiastiques». Ce
dernier reproche était si bien fondé que, pour éviter «certains
abus», M. de Noailles fut contraint, en 1700, de remettre en
vigueur la taxe des honoraires du clergé établie par son prédéces-
seur^, et au préambule de laquelle nous avons emprunté les lignes
qui précèdent.
Dans l'impossibilité d'emprisonner la multitude des délinquants
pour cause de religion, on imagina de les condamner à l'amende, et
ce système fut pratiqué jusqu'à la fin du XVIIP siècle. Comme s'il
ne suffisait pas de les abandonner aux rigueurs du fisc qui ne lâche
jamais sa proie, une déclaration, rendue le 16 octobre, spécifiait
que les condamnations de cette nature encourue par ceux dont
les enfants ne fréquentaient pas les écoles et les catéchismes,
seraient exécutoires nonobstant appel {Mercure historique de
décembre, p. 63o).
L'un des effets de la Révocation et non le moins détesté, fut
' Jurieu, Relation de tout ce qui s'est cardinal de Noailles,... pour l'honoraire
fait... depuis le commencement des négo- des curés et des ecclésiastiques de la ville
dations de la paix de Reswik. Rotterd., et faubourgs de Paris, Gosse, 1700, in-4°
ilxj8, in-4°, p. 4. (B. Mazarinc, i3333).
» Règlement de Son Éminence Mgr. le
Après la Révocation. 5i5
l'enseignement catholique rendu obligatoire pour les enfants
protestants. Il y avait à Paris un collège où l'on ne disait pas la
messe; c'est à celui-là que les protestants envoyaient leurs fils.
D'Argenson en ayant fait l'observation à Pontchartrain (mai 1701),
celui-ci donna l'ordre de dire la messe au collège d'Harcourt comme
partout ailleurs; aussitôt De Bussière, apothicaire de M. le prince,
en retira son fils, et D'Argenson fut chargé de lui représenter que
son procédé faisait «dans le public une espèce de scandale».
L'année suivante, M. de Fournez, gentilhomme du Languedoc,
ayant amené ses deux fils au même collège, les en retira précipi-
tamment pour les mettre â l'académie de Rochefort, bien que le
plus âgé n'eût que treize ans. Pontchartrain, présumant que la messe
y était encore pour quelque chose, écrivit à Rochefort: «Le roi
veut que vous gardiez ces deux enfants chez vous sans les rendre
à leur père ni à d'autres, sans un nouvel ordre de Sa Majesté »
(O 248 et 249). Pour obvier à la défense absolue de réunir quelques
enfants en dehors de l'école catholique, il se trouva des personnes
qui tentèrent d'en instruire un certain nombre isolément. Nous
connaissons cinq femmes vouées à cette tâche aussi utile que
dangereuse, la veuve Dieufit (voir chapitre XXVI), M"^ Dubuisson,
la femme Lhomme, Marguerite Quentin et la Mercier ou la Robert,
comme les appelait la police. Louise Mercier, femme de Robert,
maître tailleur, était une ancienne maîtresse d'école, originaire de
Châteaudun, qui pendant des années enseigna, aux frais de
Poupardin, la lecture et le catéchisme de maison en maison, chez
Guérard, chez Saunier, lapidaire de la place Dauphine à la Perle ;
chez la veuve Moreau, marchande de galons, rue de la Cossonnerie -,
chez Desbancs, potier d'étain, près de la Comédie; chez Mancienne,
charron, rue des Fossés-Monsieur-le-Prince; chez Duguernier,
ouvrier en gaze, rue Quincampoix ; chez Dicq, maître ouvrier en
gaze. Elle voyait aussi Craig, ministre de l'envoyé de Danemark,
Janiçon et Seyette, médecin nouvellement venu de La Rochelle.
On l'accusait d'avoir caché dans sa maison Heck, le fameux passeur,
et de n'avoir jamais fait abjuration. Comme elle sortait, le 24 août
1700, de chez Guérard, ayant dans sa poche un A B C et un
catéchisme, on l'arrêta, malgré ses soixante-dix-neuf ans. L'exempt
Aulmont la garda quelques jours chez lui, et ne la conduisit à la
Bastille que le 3i, par ordre du 28. Elle y abjura en 1708, âgée de
quatre-vingt-deux ans, entre les mains du prêtre Gilbert, qui, au
lieu de la relâcher comme il l'avait promis, la fit envoyer à
l'Hôpital-Général le 9 avril 1704. D'Argenson disait dans son
6i6 Révocation de l'Edit de Nantes a Paris.
rapport du ii novembre «Elle commence à s'accoutumer aux
exercices de la R. catholique; mais son grand âge et ses infirmités
ne permettent pas d'espérer qu'elle soit jamais en état de sortir
de l'hôpital, oi^i elle-même compte de mourir». Il ajoutait, en
1707: « Elle est morte; ainsi il n'y a plus rien à dire à son sujet'»
(Arc/i, Bast., X, 260, 266, 268). — Marguerite Quentin, dite
Beaunal, qui se faisait gloire d'être protestante, écrit D'Argenson,
et de pervertir les nouveaux catholiques, allant dans ce but les
visiter de maison en maison, fut enfermée à la Salpétrière
le 28 juillet 1697. Elle conserve la même opiniâtreté, ajoutait le
lieutenant de police, le 29 janvier 1698, Il y aurait beaucoup d'in-
convénient à la laisser sortir (Ms. Clairambault 984 f° 76).
L'obscur mais glorieux dévouement de ces humbles femmes,
n'est pas la plus remarquable preuve de résistance que nous
ayons à enregistrer : au milieu de cette effroyable tempête de
proscriptions, les assemblées continuaient à Paris, ainsi qu'on l'a
vu plus haut par l'arrestation de Claude Le Roux, de Saint-Amand,
Migeon, Martin, du médecin Bonneau, qui perdit la raison à la
Bastille et mourut à l'hospice de Charenton. Il paraîtrait même
qu'il y aurait encore eu des pasteurs à Paris en 1700. Du moins
Pontchartrain écrivait-il à D'Argenson le 28 avril : «Sa Majesté est
persuadée que vous ne négligerez rien pour tâcher de joindre et
d'arrêter les ministres dont M. l'archevêque vous a donné avis »
(0'44). Rappelons aussi l'ordre donné à l'ambassadeur de Hollande
de se défaire d'un écuyer nommé Lestang, sieur de Villaines, qui
fortifiait ses coreligionnaires et parvint à échapper par la fuite à
toutes les recherches de la police. Moins heureuse. M™" de Brusse,
fille de l'ancien Falaiseau, fut mise aux Nouvelles-Catholiques le
9 décembre 1699 et y mourut folle le 12 janvier suivant. Mention-
nons encore une nouvelle victime de Bossuet, le vigneron Bailty,
de Claye, enfermé à l'Hôpital-Général par ordre du 17 février; la
» Une veuve Mercier et sa fille Susanne (i685), était fille de Louis Mercier, sieur
avaient signe leur abjuration le 14 janvier de Grigny, et de Madelaine Bigot. Les
1O86 (P'r. 7o5i, f" ilJG), et Susanne Mercier, biens de la fugitive furcjit donnes en
servante de Trinquant, avait promis le 1688 à ses oncles et tante Jacques, Isaac
1 1 de se réunir (('" gS). Mercier, de la rue et Marie Bigot. Michel Mercier, sa femme
Saint-Martin, et sa femme, figurent au Marguerite et Daniel leur fils; Pierre,
nombre des fugitifs sur l'État dressé au Susanne, sa femme et quatre enfants,
mois de février 1G87 (f" 3i2). Claude naturalisés anglais; les trois premiers en
Mercier, épousa en Angleterre (ifigi) i68j et les six autres en 1688. Susanne,
Dorothée Berlheau, fille d'un chapelier. fille, et Marie, veuve d'un horloger de
Madelaine, mariée en secondes noces à Paris, âgée de soixante ans, assistées en
Nicolas de Monceau, sieur de Lestang Angleterre, 170^, 170?.
Après la Révocation. 617
dame de Broyés, mise aux Nouvelles-Catholiques le 28 avril ;
Dargent, emprisonné à la Bastille le 7 juillet, et sa fille, âgée de
douze ans, aux Nouvelles-Catholiques; le sieur de Luc-Brachetière,
envoyé dans la même prison le 12 novembre, et sa fille, dans le
même couvent ; le chevalier de Montgommery, capitaine de vaisseau,
conduit à la Bastille le 24 du même mois ; les trois demoiselles de
Brannay, âgées de soixante ans et plus, mises à la fin de 1699 ou
au commencement de 1700 aux Nouvelles-Catholiques, d'oîi deux
d'entre elles passèrent au château de Saumur en 1701, et dont une
était encore à celui de Pont-de-l'Arche en 1705 ; Françoise de
Refuge, femme de Louis de Marconnay, qui, reprise en 1700 et
mise aux Nouvelles-Catholiques, finit par rejoindre en Hollande ses
enfants Philémon et Marie, expulsés de France en 1688; les fugitifs
Pierre Nadau, Anne Gendrat, Anne Buart, Bareire et sa femme,
condamnés, les hommes aux galères, les femmes à la réclusion per-
pétuelle, et bientôt graciés en raison de la sincérité de leur conver-
sion, sauf Nadau, demeuré ferme, qui après avoir ramé sur la Triom-
phante et la Palme à Dunkerque, fut libéré le 24 juillet 1716; Saint-
Paul mis à l'Hôpital-Général pour avoir voulu faire passer à l'étranger
la demoiselle de Rochemoisin; Pigeon, Sandras et Bonnel, arrêtés
comme guides, et dont le dernier, condamné au galères, ne
recouvra la liberté qu'en 1713. Ajoutons que la violence n'excluait
pas la corruption: témoin les 200 livres données «encore une fois»
au nommé Bohlen, les i5oo livres de gratification accordées le
22 décembre au sieur de Monceaux pour sa conduite sur la
religion, et le billet adressé par Pontchartrain à D'Argenson le
21 avril: «La conversion de M"'" de Toulieu, avocat, serait d'une
grande considération pour engager Sa Majesté à donner à cette
famillle des marques de sa libéralité » (O' 44).
On sait que l'ambassadeur d'Angleterre ne put obtenir un lieu
de sépulture pour son chapelain mort au mois d'octobre. Malgré
la vive répulsion du monarque et de ses ministres pour les commu-
nions forcées, il semble que, grâce au zèle sans pudeur du clergé,
encouragé et imité par la magistrature, on ait vu à Paris quelque
chose de fort analogue ; car nous trouvons dans les Registres du
Secrétariat ce qui suit :
Pontchartrain à D'Argenson.
i3 octobre 1700.
Sa Majesté veut que vous fassiez arrêter le laquais de M. Mallet, soup-
çonné d'avoir craché la sainte hostie dans le charnier de Saint-Eustache (O' 44).
6i8 Révocation de l'Édit de Nantes h Paris.
Ainsi à Paris, qui était pourtant privilégié, et sans parler des
épouvantables barbaries qui allaient jeter les Camisards dans le
désespoir et dans la révolte, c'est par des enlèvements d'enfants,
des emprisonnements, des violations de domicile et des condamna-
tions aux galères plus nombreuses que jamais, que se termine le
siècle qu'on appelle le siècle de Louis XIV. Malgré tout, le despo-
tisme devait finir par être vaincu: en I7i5, au moment où l'homme
qui fut la véritable incarnation de la royauté catholique, allait
disparaître sans être pleuré ni de la cour, ni du peuple, qu'il avait
trop longtemps opprimés, un prédicant âgé de vingt ans, présidait,
près de Nîmes, dans une carrière abandonnée, le premier synode
de l'Église renaissante : c'était Antoine Court, justement surnommé
le restaurateur du protestantisme français.
FIN DU TOME SECOND
TABLE DU TOME SECOND
Pages
XIV. Pasteurs et Anciens i
XV. Livres et Imprimeurs 126
XVI. La journée du 14 décembre i685 i55
XVII. La dragonnade à Paris 187
XVIII. Conversions mercenaires après la Révocation 210
XIX. La maison des Nouveaux-Catholiques 229
XX. La maison des Nouvelles-Catholiques 287
XXI. Prisons et Couvents 263
XXII. Protestants autorisés à sortir de France 414
XXIII. Émigration 423
XXIV. Confiscations 487
XXV. Mariages et Inhumations 5oo
XXVI. Assemblées . 519
XXVII. Les Chapelles d'ambassade 540
XXVUI. Après la Révocation 55i
.siiasbourg, typ. G Fisclibacli.— 3024
ft.''
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BW5957 .D72 w.2
La revocation de ledit de Nantes a
Princeton Theoloqical Semtnary-Speer Library
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